Les Vampires, Louis Feuillade (1915)

La Malle au trésor

Les Vampires

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1915

Réalisation : Louis Feuillade

Avec : Musidora ⋅ Édouard Mathé ⋅ Marcel Lévesque

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Tout l’esprit du « roman-feuilleton » est là. Au XIXᵉ siècle (et jusqu’à la moitié du XXᵉ dans certains pays, cf. Lovecraft, jamais publié de son vivant ailleurs que dans des revues de science-fiction), nombre de romans étaient lus dans les pages des quotidiens. C’était le cas de Dumas, Balzac, Eugène Sue… Et bien sûr, c’était du « média de masse », ces histoires étaient écrites pour le plus grand nombre et se devaient d’être populaires. Du divertissement, rien de plus, comme des programmes d’access prime time alléchant pour pousser à la consommation de choses plus sérieuses. Longtemps, ce type de littérature a été considéré comme de la littérature de gare, et il faudra attendre des années pour voir ceux qui les lisaient souvent enfant les louer.

Les Vampires n’est pas une adaptation d’un de ces romans-feuilletons (Fantômas par le même Feuillade deux ans auparavant l’était un peu plus, déjà édité sous un autre format à part), mais son équivalent cinématographique. La saveur, les principes, les codes, voire les facilités, sont les mêmes.

Le procédé, on l’a aujourd’hui oublié quand les « jeunes » s’exaspèrent de voir les « suites » ou les « franchises » US, en parlant parfois de « mode », étaient très utilisées dans la production cinématographique française ou ailleurs (les livres savants parlent parfois de Nick Carter, le roi des détectives, 1908, pour les débuts du format serial). Et si les feuilletons bien français ont disparu à l’effondrement de la production française après-guerre (les années 20-30), il est devenu très populaire dans les studios hollywoodiens, notamment pour y produire de courtes et misérables séries pour les secondes parties de soirées ou pour les cinémas de seconde zone (avant, là encore, de disparaître après-guerre — la seconde cette fois — pour se retrouver dans les années 50 sur les postes de télévision, et pour être réutilisé dès les années 60 avec James Bond en faisant passer ce qui était alors produit comme des séries B pour de « grands films » ; et à cela, une raison sans doute : l’homme de la rue du début du siècle, le citadin amené à consommer du cinéma, se voulait être plus ou moins respectable, et paradoxalement, avec la venue des cow-boys en ville, on en a oublié autant le chapeau que sa respectabilité, et c’est ainsi que les studios ont renoué peu à peu avec les facilités du serial en guise de série A). Rien ne se perd, tout se transforme…

Mais il est bien amusant de constater que, presque toujours, ces œuvres sont méprisées par les petites gens chargées de commenter l’actualité culturelle de leur société. Pourtant, d’autres « petites gens », les mômes, gardent souvent le souvenir heureux de ces histoires simples et efficaces, et les plus populaires finissent parfois par inspirer auteurs ou critiques. Et quand il est question d’arrières-arrières « petites gens », ceux-là n’ayant pas eu le plaisir de découvrir enfant ces productions dédiées sans doute à leurs arrière-arrière-grands-parents, finissent par les chérir ; c’en est d’autant plus amusant de voir certains s’agiter follement en faignant les souvenirs puérils et heureux que ces œuvres n’ont bien sûr jamais pu un siècle plus tôt les inspirer. Feuillade était une machine à rêves pour le public innocent de la grande guerre ; un siècle plus tard, il est une fabrique à faux souvenirs. S’il est vrai qu’on peut, aussi un peu, dire qui on est en fonction de l’enfance qu’on a eue, on peut bien trafiquer un peu la réalité pour s’inventer un personnage. Celui d’un nigaud voulant donner de lui-même l’image d’un homme cultivé et de « bons goûts » ; ainsi, ce qui est vieux, et a été populaire (mais ne l’est plus et « pourrait bien le revenir grâce à moi ») est toujours pour certains un signe de cette « richesse » qu’elle est d’autant plus nécessaire pour ceux qui s’en parent qu’elle les place au-dessus des autres. Populaire ? Méprise, plutôt.

Je me permets donc d’apprécier, pauvrement.

C’était mieux avant — ou ailleurs.


Les Vampires, Louis Feuillade 1915 | Société des Etablissements L. Gaumont

 

Le Détroit de la faim, Tomu Uchida (1965)

Insatiable Uchida

Le Détroit de la faim

A Fugitive from the Past

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kiga kaikyô

Année : 1965

Réalisation : Tomu Uchida

Romancier : Tsutomu Minakami (OrineA House in the Quarter)

Avec : Rentarô Mikuni, Sachiko Hidari, Kôji Mitsui, Ken Takakura

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Encore un excellent film d’Uchida. Dans la veine des précédents, où la condition des hommes, misérables ou samouraïs, détermine leur destin.

Ici, on suit le parcours sur plusieurs années d’un Jean Valjean nippon. Rentarô Mikuni en effet est parfait pour le personnage, avec sa tête d’homme humble et honnête sur qui tous les malheurs semblent s’être déjà abattus.

Une histoire qui s’échelonne donc sur plus de dix ans. Dans la première partie, le personnage s’enfuit avec deux anciens prisonniers durant un typhon. Les deux autres hommes meurent durant la traversée du détroit, et le personnage de Rentarô Mikuni hérite d’un magot (non, ce ne sont pas des chandeliers en argent). Se retrouvant un peu perdu sur l’autre rive, il est recueilli une nuit par une prostituée à qui il laissera une partie de l’argent, sans doute déjà envahi par la culpabilité. Là encore, on ne peut imaginer mieux pour interpréter ce rôle que Sachiko Hidari, qui avait par deux fois joué pour Imamura les prostituées, et qui vient tout juste — après deux ans quand même — de donner sa voix criarde et son petit corps dodu à La Femme insecte. Elle va pouvoir changer de vie, payer les dettes de sa famille et rejoindre la capitale pour reprendre un nouveau départ. Pendant ce temps, un policier s’acharne (sorte de Javert avec plus d’humanité) à retrouver la trace du fugitif… pour le meurtre de ses deux acolytes. (Le typhon, presque, c’était de sa faute.)

Dix ans passent, et la prostituée voit la photo de son bienfaiteur dans le journal sous un autre nom (ce n’est pas encore non plus Monsieur Madeleine). Elle fait le voyage pour le remercier, elle qui ne passe pas un jour sans penser à lui. Seulement bien sûr, il fait mine de ne pas la reconnaître… La suite est un retour à l’enquête initiale à travers un nouveau drame. La police doit faire appel à l’ancien policier chargé de l’enquête qui a tout perdu en ayant échoué à retrouver ce fantôme. Bien sûr, la suite n’est pas tout à fait comme on pouvait se l’imaginer. La vérité est toujours ailleurs, autre, et le jeu des apparences, lui, est vicieux. Reste que les remords sont bien là, envahissants. La misère corrompt les hommes ; et une fois qu’on est pris dans l’engrenage, on n’est plus maître de rien.

Du grand art, parce que si l’histoire est efficace, Uchida sait parfaitement s’en rendre maître et comme toujours y insuffler une humanité comme personne.

Une des singularités du film, c’est sa durée. Habitués aux films noirs, aux séries B du genre, trois heures, c’est plutôt inhabituel. Mais on ne voit jamais le temps passer, la tension est continue. On croirait presque se retrouver dans un sac de nœuds élaboré par Seichô Matsumoto (Kiri no hata, Le Vase de sable, Zero Focus, Shadow of Deception).


Le Détroit de la faim, Tomu Uchida 1965 Kiga kaikyô | Toei Company


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Les Indispensables du cinéma 1965

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Les Démons à ma porte, Jiang Wen (2000)

L’occupation et l’absurde…

Les Démons à ma porte

Note : 4.5 sur 5.

Aka : Devils on the Doorstep

Année : 2000

Réalisation : Jiang Wen

Avec : Jiang Wen, Kenya Sawada, Jiang Hongbo

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Un village de campagne de la Chine occupée par le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Des inconnus remettent à un villageois deux sacs à garder jusqu’à leur retour. Les deux sacs contiennent un Japonais et un traducteur chinois. Les villageois les cachent des Japonais en attendant qu’on les réclame, mais on ne viendra jamais et ces deux cadeaux finissent par leur empoisonner sérieusement la vie.

Le film est tout du long très drôle, commençant comme une farce italienne. On croirait voir les bêtises de Vittorio Gassman et de ses compères de bras cassés dans Le Pigeon. Malgré leur bêtise, on ne peut s’empêcher d’avoir une grande sympathie pour eux, parce qu’ils n’ont pas de mauvaises intentions, ils se sentent juste coincés avec ce cadeau encombrant, et tous leurs efforts pour s’en débarrasser d’une manière ou d’une autre échoueront lamentablement.

Le charme du loser.

La dernière tentative pourrait être la bonne, et en fait elle va faire glisser le récit vers une absurdité tragique, implacable. Toutes ces folies paraissent vaine, à l’image de la séquence finale du film et de cette tête coupée du misérable paysan qui continue de rire jaune de son sort, de l’infâme, terrible et funeste inhumanité. Il ne sert à rien de se débattre ou de se défendre, parce qu’on est déjà coupable de vivre. Vivre se résume à asservir ou à être asservi, être vaincu ou vainqueur. Pas de place au libre arbitre. Toutes nos décisions, nos actions entraînent une vague de conséquences imprévisibles et coupées de ce pour quoi l’on a essayé de les provoquer. Vivre, c’est un peu comme tenter de garder le cap dans une tempête : on ne peut pas être sûr qu’un coup de gouvernail nous fasse tenir…

Il n’y a pas des bons et des méchants, il n’y a que des crétins, des misérables, quels que soit leur rang ou leur grade, qui n’ont aucune emprise sur la marche du monde, sur les événements et sur le sort. Leurs vaines tentatives pour trouver une issue seraient comme des vagues parmi mille autres perdues dans la tempête de la guerre. Une guerre est faite pour être pourrie, injuste, cruelle, et stérile. Il n’y a pas de traîtres, il n’y a pas de collaborateurs, il n’y a que des hommes qui se retrouvent le cul à l’air et entre deux chaises. On pourra toujours ériger des principes, prétendre rendre la justice. Il n’y a qu’une seule vérité pendant la guerre : celle du chaos. Il n’y a de justice que de celle du vainqueur. Traîtres, héros, collaborateurs, vainqueurs, vaincus, on est tous un peu tout ça en même temps et ce sont les circonstances qui font qu’on apparaît aux yeux des autres tantôt l’un, tantôt l’autre. Encore une fois, toutes nos tentatives pour essayer de garder un cap juste seront à la fois vaines, et susceptibles plus tard d’être interprétées contre nous. Le paysan obligé de tenir captifs ces ennemis se révèle tout autant qu’eux pieds et mains liés ; il a tout pouvoir sur eux, décider quoi en faire, en fin de compte, ce sont les circonstances qui décideront pour lui, tout comme elles décideront de faire de lui un héros ou un traître. Vraiment de quoi rire jaune. La guerre est un chaos absurde, surtout pour ceux qui n’ont aucun pouvoir d’agir, le film en est encore un excellent exemple.


Les Démons à ma porte, Jiang Wen 2000 Guizi lai le | Asian Union Film & Entertainment, Beijing Zhongbo-Times Film Planning, CMC Xiandai Trade Co


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Jakten (La Chasse), Erik Løchen 1959

Bjørn, Knut et Guri sont sur un bateau. Guri tombe à l’eau, qui va la secourir ?

La Chasse

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Jakten

Année : 1959

Réalisation : Erik Løchen

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Un jeu de triangle amoureux qui finit, ou commence, par un crime, ou un accident. On est loin de Truffaut et de Jules et Jim. Avant de s’intéresser aux rapports qu’entretiennent ces curieux personnages, Lochen s’intéresse à la forme du récit, au ton. Un peu comme chez Kubrick et Resnais, on sent au début une forte volonté de travailler la structure narrative, proposer une narration explicite qu’on pourra qualifier au choix d’expérimentale ou de naïve. Et cela tout en utilisant une approche divertissante.

Étrangement le ton ironique, cherchant à déstructurer ou prendre de la distance avec le récit, les événements, ou encore la réalité feinte qu’est tout récit, ne se retrouve qu’au début et à la fin, très peu pendant le film. Mais l’effet est particulièrement réussi : si une fois dans l’histoire, le spectateur n’a pas besoin qu’on lui rappelle qu’il s’agit d’un film, le faire en début et en conclusion, c’est un peu comme un fondu enchaîné narratif pour entrer et sortir de la réalité du film.

Le travail expérimental mais ludique rappelle donc ce que pouvait proposer Kubrick, le ton ironique en moins. La similitude est frappante dès le générique qui n’est pas sans rappeler celui de Shining. Ici, seule la musique est différente (et la manière de suivre le véhicule : derrière au lieu d’être au-dessus). Le format 4/3 et la profondeur de champ rappellent tout à fait le style kubrickien.

Là où Lochen continue de s’amuser ou à expérimenter, c’est qu’il se plaît à flirter ou à se référer avec les genres communs de l’époque. Ce mélange incessant entre les genres donne une saveur toute particulière au récit.

Lochen adopte certains codes du film noir (avec une structure en flashback ; la et les voix off) mais sans crime crapuleux, sans détective — au fond ce n’est qu’un drame bourgeois, un vulgaire fait divers. L’ironie un peu forcée qu’on retrouve ici, c’est celui des films noirs. L’ironie n’est cependant pas la même : noire, cynique, voire dépressive sans illusion dans un film noir ; ici, c’est un noir plus doux, une ironie plus amusée, plus naïve. Un film noir boréal finalement, empreint de clarté. Il y a bien un crime, on le sait dès le début, mais on est loin des environnements du crime organisé bien sûr. Alors, ça devient un jeu, un jeu de piste, une énigme récréative, un Cluedo géant. Et on s’y laisse embarquer avec plaisir.

Le même jeu de méli-mélo narratif rappelle Rashomon bien sûr. La même histoire (ou le même fait divers) racontée de plusieurs points de vue différents. On retrouve à peu de chose près le même principe : en temps réel ici, par l’intermédiaire de différentes voix des protagonistes entendues en voix off (ou pas). Un jeu de va-et-vient entre off et écran, entre passé et présent, ou entre différentes échelles du « moi » (la caméra devient un miroir et les protagonistes peuvent s’y regarder, se questionner). Absurde, mais justement, un flashback est une absurdité temporelle. Lochen a besoin au début d’une voix off intermédiaire, comme un récit à la seconde personne s’adressant directement aux personnages, cette voix, c’est celle d’un commentateur. Elle aide à introduire pour le spectateur l’idée d’un récit à plusieurs voix. Une fois qu’on entre dans l’histoire, ce commentateur n’apparaît quasiment plus. Un journaliste, le juge qu’on aperçoit à la fin ? Peu importe. On peut désormais avoir accès aux pensées en voix off des personnages, se répondant parfois comme on le ferait dans un roman épistolaire à la Laclos. Dans Rashomon les différentes voix ne se répondent jamais, ici oui. C’est un peu comme le Rashomon 2.0, en en prenant le meilleur (les différentes voix narratives) et en en proposant une nouvelle approche qui se mettra au service d’une histoire, un fait divers. Les différentes voix se succèdent donc les unes aux autres, pour suivre tour à tour le point de vue de chacun des personnages, et même ils s’interpellent comme si perdus dans une sorte de purgatoire (rappelant Huis clos de Sartre) ils étaient mis face à leurs responsabilités et appelés à témoigner, s’expliquer. Ce procès, c’est bien sûr celui que le spectateur fera lui-même — et celui qu’on aperçoit brièvement à la fin. Il donne tout à coup une lumière nouvelle sur le récit et offre la possibilité que ces voix off puissent se répondre puisqu’il ne s’agit plus alors de pensées, mais de témoignages, et le récit se garde bien d’éclairer l’esprit du spectateur. L’ambiguïté paie toujours.

Le film lorgne aussi du côté du western (remarquons d’ailleurs à ce sujet qu’on y retrouve dans films noirs et western une scène typique et commune, parfaitement cinématographique, celle du saloon-bar). Avec ces deux hommes et cette femme enfermés (volontairement) dans ce huis clos de grands espaces (ici, la profondeur de champ sert à enfermer les personnages dans un espace où le flou est impossible, tout comme on peut se sentir séquestré dans un format 4/3 plus que dans un cinémascope, on n’est pas loin de Kubrick qui adorait placer ses personnages au milieu de nulle part, que ce soit dans des châteaux vides et trop grands pour des généraux dans Les Sentiers de la gloire, dans un vaisseau au milieu du vide stellaire dans 2001 ou dans un hôtel vide hors saison dans Shining).

Comme dans tout bon western, les personnages ne sont pas seulement mis face à une nature sauvage, mais à leur propre nature. Le western est un désert où les personnalités se dévoilent soufflées par le vent des grands espaces. Loin de la société, on peut forcer une décision d’un simple coup de feu ; et voir comment une société s’organise pour se rattacher à ce qu’il lui reste d’humanité. La montagne norvégienne n’est pas le Texas : la société et leurs responsabilités leur reviennent vite à la figure. Il aurait été idiot de prétendre le contraire. Mais c’est l’utilisation du procédé et la référence qui sont intéressantes. Depuis les Grecs, il faut sortir de chez soi, quitter ses racines, sa patrie, ses attaches, pour se révéler à soi-même, s’accomplir en tant qu’individu. Le choix que Guri n’a pas fait lors d’une partie de tennis, elle devra le faire plus tard dans cette partie de chasse…

Voilà pour le petit jeu des genres. Mais l’intérêt du film ne se situe pas que là. Il y a un véritable savoir-faire dans la manière de présenter les choses. Une densité et une habilité (passé les petits effets amusants narratifs du début et de la fin). L’enchaînement des scènes est rapide. On ne s’attarde pas sur une scène, la voix off n’est pas un procédé gratuit : elle permet d’entrer directement dans l’action, d’aller droit au but. Et ainsi d’évoquer un nombre important d’anecdotes, d’incidents, d’événements, qui sont autant d’indications pour comprendre ce qui a mené à ce crime/accident. Un jeu de piste : on avance pas à pas, en essayant de comprendre où on nous mène. Comprendre l’origine du mal.

Tout du long, le film montre cet incroyable sens du rythme et de la composition, à la fois scénique, photographique et dans le montage. Les alternances entre rythmes lents et rapides, les ruptures…, c’est du grand art. Lochen rappelle ici Kurosawa qui souhaitait adopter le principe musical des alternances au cinéma. Précision et efficacité dans l’art du montage, dans la manière d’introduire des scènes, les finir… La ponctuation parfaite.

On est prêt à accepter les petits défauts du film, les excès expérimentaux, parce que ça ne se prend pas au sérieux. On sent la volonté évidente de vouloir en faire un exercice de style. L’esprit ludique du film ne gâche pas son intensité dramatique. C’est même un contrepoint intéressant. Une manière de la désamorcer pour bien en souligner le caractère tragique — parce qu’on en connaît déjà l’issue.

En deux ou trois répliques, tout est dit. L’ambiguïté des personnages. La femme vient dire à son mari que son meilleur ami l’aime depuis toujours. Le mari n’est pas étonné et lui dit qu’il le sait depuis longtemps. Elle s’emporte et lui demande pourquoi elle ne lui a rien dit. Il lui répond qu’ils ne partiront pas ensemble à la montagne. Mais sans hésiter, le mari dit qu’ils iront, tous les trois. C’est un peu comme s’il avait douté des intentions réelles de sa femme, qu’elle avait peut-être fait le mauvais choix sans le savoir, et que l’épisode très amusant de la photo, révélatrice ou non, lui avait montré qu’il devait pousser sa femme à choisir. Et quoi de mieux qu’un petit séjour entre amis, loin de tout, pour la mettre face à ses responsabilités, et à ses choix ?

Un autre exemple particulièrement réussi, la scène de la rencontre sur un terrain de tennis. Tout est là chez les personnages : l’indécision et la docilité de la femme, la manipulation du mari. Belle ironie de voir que finalement, c’est l’amant qui s’est retrouvé cocu dans l’affaire.


Jakten (La Chasse), Erik Løchen 1959 | ABC Film A/S

 


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Printemps précoce, Yasujirô Ozu (1956)

Ma saison préférée

Printemps précoce

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Sôshun

Année : 1956

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Chikage Awashima, Ryô Ikebe, Teiji Takahashi, Keiko Kishi, Chishû Ryû, Sô Yamamura

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Il y a quelque chose de reposant chez Ozu : où sont donc passés les personnages antipathiques ? Les méchants, les escrocs, les enquiquineurs, les opposants, tout ça c’est pratique quand il faut faire avancer l’action, pour pouvoir s’identifier à des personnages. Pourtant, on s’y attache à ces personnages, on suit leurs petits tracas. Ozu décrit la perte du désir, l’incertitude des sentiments. Et ça concerne tout le monde. Surtout qu’on regarde ses films comme une leçon de vie, comme un modèle à suivre.

Minimalisme. Quand à la fin, la femme retrouve son mari dans la petite ville où il a accepté d’être muté, ils refusent de se toucher. On ne sait pas s’il faut interpréter cela comme de la timidité d’étudiants ou la perte de ce désir. Les interprétations sont ouvertes, et c’est cette incertitude qui fait la magie des films d’Ozu. Elle nous pousse à nous questionner un peu plus sur notre propre vie, notre comportement, notre rapport aux autres, aux êtres chers, sur les choix qu’on est amené à faire, sur notre propre rapport au bonheur… Mais c’est un questionnement qui doit amener à l’apaisement.

Il y a ici une sorte d’incommunicabilité heureuse. On ne se comprend pas, et tant mieux. Parce que dans le monde d’Ozu, personne ne prête jamais de mauvaises intentions aux autres. Cela rend toute chose à la fois simple et reposante.

Un monde sans passion pourrait se révéler être un cauchemar pour certains dont la vie doit servir à remplir un vide. Ozu montre pourtant qu’il y a un charme tranquille au peu de passion, au renoncement, une noblesse d’âme au détachement, et une grandeur à accepter le sort tel qu’il se présente. Être là et savoir s’en contenter. La voie de la sagesse peut-être, une manière d’être en paix avec soi-même, d’avoir un contrôle serein de sa vie et de ses sentiments. Sans haine, ni amour. Comme la triste vitalité d’un saule. On parle parfois de mono no aware pour Ozu. On pourrait également parler du concept de non-agir, dont le premier idéogramme (mu) se retrouve dans un autre concept de la philosophie orientale (mujo, impermanence) et sur sa tombe. Tout est éphémère et Ozu nous invite à faire mumuse avant le Crépuscule.


Printemps précoce, Yasujirô Ozu 1956 Sôshun | Shochiku

Les Baisers, Yasuzô Masumura (1957)

Les Baisers

Kisses

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kuchizuke

Année : 1957

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Hiroshi Kawaguchi, Hitomi Nozoe, Aiko Mimasu

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Deux critiques sur IMDb relèvent le fait que le film ressemble à du Godard. C’est plutôt vrai, mais l’influence néoréaliste est plus probable, vu le parcours de Masumura (il a fait ses classes en Italie). L’énergie, le rythme effréné, l’impertinence et l’alliance de la fausse et nonchalante romance avec la nécessité de survivre et de s’entraider pour cela, ce sont là des éléments aussi qui rappelleront plus tard, sans son lyrisme poétique, Wong Kar Wai (on pense au personnage « je t’aime moi non plus » de Faye dans Chunking Express).

Qu’y a-t-il de plus beau que les amours adolescentes ?… C’est un peu la rencontre improbable entre un fragile papillon et un autre plus robuste prétendant être un frelon. Quand il vient à aider le frêle papillon, il décampe et fonce tête baissée devant lui comme un frelon piqué dans son amour-propre alors qu’autour de lui voltige le papillon auquel il a aidé à redonner vie…

— Qu’est-ce que tu veux ? Je suis un frelon, laisse-moi tranquille !

— Pourquoi m’aides-tu ?

— Je ne t’aide pas. Regarde, c’est ma mère. Quelle abeille ! Je ne suis pas un papillon comme toi.

— Bien sûr que tu l’es…

— D’accord, alors suis-moi si tu le peux…

— Aucun problème.

— Bzzzzzz

— Lalallalala

— … Bzzzzzzz

— Maintenant, est-ce que tu peux le dire ? Est-ce que tu m’aimes ?

— Nan.

C’est un peu comme Titi chassant Gros minet. Charmant.

Hiroshi Kawaguchi et Hitomi Nozoe apparaîtront deux ans plus tard dans Herbes flottantes, mais ils seront surtout… mariés et joueront dans plusieurs autres films de Masumura (Hiroshi Kawaguchi jouera, seul, dans Une femme confesse, par exemple). Ils mourront relativement jeunes tous les deux à moins de 60 ans. Hiroshi Kawaguchi est par ailleurs le fils de Matsutarô Kawaguchi, romancier et scénariste de nombreux chefs-d’œuvre dont celui-ci et de l’actrice Aiko Mimasu (ici présente).


Les Baisers, Yasuzô Masumura 1957 Kuchizuke Daiei Studios

Le Duel silencieux, Akira Kurosawa (1949)

De la beauté du renoncement

Le Duel silencieux

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Shizukanaru kettô

Année : 1949

Réalisation : Akira Kurosawa

Avec : Toshirô Mifune, Takashi Shimura, Miki Sanjô, Chieko Nakakita

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Simple, court et intense. Peu de personnages, un seul lieu (une clinique, voire le seul bureau du docteur, un ou deux couloirs, l’entrée et c’est tout), un seul drame. On ne peut pas faire plus minimaliste. Le film donnerait presque l’impression d’être éclairé à la lampe torche. Dilemme entre passion et devoir, l’opposition entre le destin (un seul coup du sort, une connerie qui aura un impact sur toute la vie du médecin) et la volonté de voir celle qu’on aime protégée de cette infection qui nous tiraille… La tenir à l’écart. Magnifique.

Mifune lutte plus avec sa dignité qu’avec la maladie. Il ne révèle rien et s’interdit de partir avec sa belle. Un duel silencieux, un sacrifice aussi. Un renoncement. Il la voit souffrir en lui cachant la réalité, mais c’est toujours moins douloureux que de lui mentir ou de lui dire la vérité…

Étonnant de voir Mifune dans un personnage de médecin fragile, introverti, humble. Ce qu’aurait voulu Kurosawa pour Barberousse… Ah, ce que ça peut être con un acteur… Tu n’es pas mal Toshiro aussi comme ça ! En saint !… Toujours plus gratifiant de jouer les salauds ou les personnages pleins de contradictions, hein… Pas besoin de ça ici. La subtilité, elle est dans ce dilemme que doit affronter le médecin. Pas la peine d’en rajouter dans le jeu d’acteur. La complexité du personnage est déjà là. Un silence, une gueule impassible, et on a tout compris.

Il y a Shimura aussi. Jouer les hommes ordinaires, ça ne l’a jamais dérangé, lui. Ni les vieux. 15 ans d’écart seulement entre les deux acteurs. Takashi, tu veux jouer le père de Toshira dans mon prochain film ? — Mais oui vas-y, je prends !


Le Duel silencieux, Akira Kurosawa 1949 Shizukanaru kettô | Daiei Studios, Daiei, Film Art Association


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Les Indispensables du cinéma 1949

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Printemps tardif, Yasujirô Ozu (1949)

Les Quatre Saisons, premier mouvement

Printemps tardif

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Banshun

Année : 1949

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Chishû Ryû, Setsuko Hara

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Du Ozu pur jus. Le premier d’une longue série. L’exploration des relations familiales après-guerre. Le style détaché, l’humour léger et la mélancolie tragique induite dans le devoir familial… Magnifique, troublant. Parce que tout au long du film, on essaie de comprendre le comportement du personnage principal, ses proches aussi. Et finalement, on ne pourra qu’émettre des suppositions parce qu’on n’aura jamais la réponse. Une ambiguïté qui semble bien être recherchée par Ozu.

Naruse et Ozu s’échangent les mêmes acteurs, c’en est amusant. Le même genre de personnages aussi. On a nos repaires. Seules les situations changent.

L’histoire est très simple. Noriko a 28 ans et vit avec son père, veuf, depuis des années. Elle est heureuse de cette situation. Setsuko Hara rayonne. Elle respire le bonheur comme très souvent dans ses films ; elle ne demande rien de plus. La tante de Noriko et sa meilleure amie commencent à s’inquiéter qu’elle ne soit pas encore mariée. Son père avoue bien qu’il profite un peu d’elle, mais il ne s’est jamais vraiment posé la question ; elle est heureuse, et à lui aussi, ça lui convient très bien comme ça. Noriko flirte de temps en temps avec deux hommes : un jeune homme qui travaille pour son père et un autre qui a l’âge de son père (il ne faudrait pas trop s’éloigner de papa). Le premier va bientôt se marier et Noriko, malgré les relations rapprochées qu’elle entretient avec lui, n’a jamais songé à se marier avec lui… ; alors que lui n’aurait pas été contre. L’homme mûr, lui, va également se marier en seconde noce. Rapports étranges, donc. Un autre personnage commence à pousser Noriko à chercher un mari : une fille divorcée, assez libérale et un peu provocatrice. C’est la meilleure, et la seule à ce qu’on peut en voir, amie de Noriko. Elles sont comme des gamines à se tenir la main… Quand elle la pousse à son tour à se marier, Noriko exprime clairement son refus. Fini le bonheur du début du film. On la bassine tout le temps avec ça. Finalement, elle va accepter de se marier avec un homme qu’on ne verra jamais. Un homme qui ressemble à « Gary Cooper » (reprise d’une blague dans un film de Shimazu, Yaé la petite voisine où un autre personnage est censé ressembler à Fredric March). Enfin…, du bas du visage, et puis… seulement les lèvres, enfin même ça, ce n’est pas sûr. On ne saura même pas s’il est beau ou non, juste que c’est un bon parti et qu’il est plus vieux qu’elle. Elle ne retrouvera plus jamais son bonheur passé. Tout le monde pense lui faire plaisir en lui recherchant et en la poussant à trouver le mari idéal, et bien sûr, elle, voudrait qu’on la laisse tranquille…

C’est le début pour Setsuko Hara d’une carrière d’à peine une décennie où elle jouera exclusivement les filles asexuées, aux plaisirs simples, masquant sa timidité derrière un grand sourire gêné, signature de l’actrice, autant que le sourire niais, amusé, distant et intemporel de Chishû Ryû. Ces deux-là, vous pouvez les laisser dans une pièce et revenir deux minutes après, ils auront encore cette expression à la fois détachée et malicieuse, ne s’insurgeant de rien, se laissant bercer par la vie. Des extraterrestres… ou des chats. Deux Joconde. C’est le mystère Ozu.

L’autre mystère, il est bien sûr de savoir pourquoi, Noriko refuse de se marier. Elle dit être heureuse avec son père, alors pourquoi changer ? Plusieurs hypothèses soulevées par le film. Il est dit brièvement qu’elle n’a pas eu une enfance facile parce qu’elle a passé la guerre dans une usine de travail forcé et parce qu’elle ne mangeait pas à sa faim. On ne saura rien d’autre sur son enfance, ni jamais rien sur la mort de sa mère. On a ici une première raison psychologique, celle qu’elle n’a pas pu profiter de son enfance et qu’elle était ainsi en quête de ce qu’elle avait perdu en s’occupant de son père. Elle pourrait ainsi vouloir remplacer sa mère. L’inceste n’est jamais évoqué, ce n’est donc pas une possibilité (la sexualité est, me semble-t-il, toujours absente chez Ozu, sans doute parce que c’est une excitation, un désir, et que le monde que Ozu commence à décrire ici et qu’il s’efforcera de décrire encore dans ses prochains films, est trop détaché de ces notions — Ozu, le maître zen). L’autre piste, c’est qu’elle a si peur du changement, face à un monde qui s’occidentalise de plus en plus, que rester près de son père est une éventualité plus sécurisante pour elle. Ensuite, il y a l’hypothèse de son homosexualité. Même si la sexualité est absente chez Ozu, on peut imaginer un amour platonique, et son rapport avec sa meilleure amie est ambigu. Quand elle est pressée par sa tante, elle vient la voir, sans doute pensant trouver en elle un appui, elle qui est divorcée ; pourtant, elle aussi voudrait la voir mariée. Bref, on ne saura jamais, parce qu’elle ne dit rien. Laissez les chats dormir !…

Fascinant. Ozu joue si bien l’ambiguïté, qu’il finit son film sur une scène dans un bar à saké avec le père et la meilleure amie. Le père qui a réussi à convaincre sa fille d’accepter le mariage en lui disant que lui aussi songeait à se remarier, lui avoue qu’il lui a menti. Tout aussi étonnant de voir ces deux personnages à la limite du flirt le soir du mariage, comme autrefois Noriko avec l’homme mûr ou le jeune qui travaillait pour son père… L’ironie tragique, c’est de suggérer que ces deux-là pourraient se marier (malgré leur différence d’âge) alors qu’ils sont les deux seuls amours (platoniques) de Noriko. Un jeu de relations croisées… écrit en pointillé.



Bourgeon de juillet

Au bras de son papa

Fleurira peut-être

Printemps tardif, Yasujirô Ozu 1949 Banshun | Shochiku

L’Ange rouge, Yasuzô Masumura (1966)

Johnny got his gun in her hands

L’Ange rouge

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Akai tenshi / Red Angel

Année : 1966

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Ayako Wakao, Shinsuke Ashida, Yûsuke Kawazu, Ranko Akagi

— TOP FILMS

Le cinéma japonais des années 60 est décidément pas mal tourné vers sa sale guerre, assez semblable à notre 14-18 : la guerre sino-japonaise. (C’est le cadre du triptyque de Kobayashi, La Condition de l’homme.)

Comme d’habitude, on voit la volonté de montrer l’horreur de la guerre. En choisissant comme personnage principal une infirmière, on privilégie l’horreur de l’après, le carnage presque, pour y trouver assez étrangement une sorte de chirurgie du désir que certains ne trouveront pas à leur goût. On est très loin de ce que pourrait être un film patriotique. Une grande partie du film repose sur la nécessité de couper membres après membres, souvent sans anesthésie. Une boucherie.

L’autre côté du film, anesthésiant sans doute, est celui qu’on adopte en suivant le point de vue de l’infirmière. Le film ose parler d’un sujet tabou dans toutes les guerres, voire dans tous les hôpitaux. La sexualité des patients et… des infirmières. En l’occurrence de sa sexualité à elle, vu qu’il n’est pas question des autres infirmières. C’est assez troublant au début. On a du mal à comprendre où le récit veut en venir. Surtout, sans psychologie, sans volonté de la part de l’infirmière de se révolter après un premier viol collectif (qui est là suggéré alors que par la suite, on verra tout). Puis, on s’y fait. Pas la peine d’expliquer, de comprendre son comportement. Il est facile de concevoir que personne n’agisse normalement dans ces conditions de vie extrême.

Les soldats sur le front, sur leur lit d’hôpital, aussi, ont une sexualité. Même les soldats mutilés, incapables de se tripoter… Le mélange de pitié, d’horreur parfois et d’érotisme fait vraiment une sauce étrange. On pourrait être pas loin de la nécrophilie. Pourtant non, ces hommes sont bien vivants. Même le médecin désabusé, impuissant et shooté à la morphine. Et elle surtout. On ne sait rien de son passé. Pratique, pas de psychologie, rien. La guerre, c’est un monde fermé où rien n’entre et d’où personne ne s’échappe. C’est cru, mais sensuel. La chair dans tous ses états. L’infirmière a des désirs, comme les autres. Elle tombe même amoureuse… Une passion froide, clinique. On passe une envie sexuelle comme on ampute le dernier blessé : il faut que soit radical et sans sentiments. Ces sentiments tardent alors à venir. L’amour sous chloroforme, auquel on substitue la morphine. Il faut du temps pour se désintoxiquer, dans une chambre, petit nid d’amour alors que les bombes commencent à tomber. Si les soldats sont mutilés à vie, il reste un brin d’espoir pour ces deux-là, l’infirmière et son chirurgien-boucher, pour réapprendre à se toucher. L’espoir, on ne le voit pas longtemps, pour nous rappeler qu’il existe et qu’il n’appartient plus à ce monde. On rêve d’ailleurs et la guerre vous rattrape très vite. Quand ce n’est pas le sang ou le foutre qui gicle entre les doigts, les jambes qu’on ampute en remerciant de ne pas avoir perdu l’essentiel, reste le choléra pour bien vous dégoûter de la guerre.

On ne sait pas trop bien où le film veut en venir. Il peut n’être que démonstratif. Pas un film de guerre, pas un film d’amour. Il évoque juste une période noire de l’histoire. Une boucherie où le rôle des femmes, celui des femmes soldats, les infirmières, n’est pas forcément évident. L’image de l’infirmière, au cinéma, c’est souvent, le personnage implacable, l’ange impénétrable, résolu à secourir les pauvres soldats en train de crever. Bah l’infirmière, elle a aussi son histoire, et la vie des anges n’est pas rose.

Singulier et utile comme film. Ça me rappelle une infirmière qui s’était fait virer parce qu’elle avait confondu l’hôpital avec un bordel. Il doit se passer des choses étranges et indicibles dans un hôpital. L’idée de l’euthanasie est moins taboue que l’idée de la sexualité des mourants et des infirmières. Un hôpital, c’est un mouroir, c’est sérieux. On est là pour y crever. L’idée qu’on puisse s’y toucher, s’y tripoter, s’y aimer, n’est pas acceptable.

édit 2013 :

L’Ange rouge a été un de mes premiers Yasuzô Masumura et la vision du reste permet de revoir celui-ci sous un angle nouveau :

Masumura avait déjà adapté Yoriyoshi Arima en démarrant la franchise antimilitariste Yakuza Soldier avec l’acteur et producteur Shintarô Katsu (Hanzo the razor), et en l’achevant sept ans après. Je n’ai vu que ce dernier épisode, le seul sous-titré à ma connaissance, et on a encore affaire à une histoire d’amour impossible entre un soldat bourru et tête à claques — Katsu, forcément — et une espionne chinoise. L’antimilitarisme est là, comme le grotesque, les excès, l’insolence, les rebelles.

Quand on regarde sa filmographie et qu’on voit deux films comme A Wife Confesses (Une femme confesse) et Hanzo the razor, on pourrait se poser des questions… Et finalement, il y a bien un lien (une fois n’est pas coutume, je vais verser dans la politique des auteurs). On peut voir A Wife Confesses d’abord comme un film sur la résistance d’une pauvre petite bonne femme à qui on veut faire payer sa beauté, ou l’Ange rouge… comme un ange dévoué. Ce qui l’intéressait dans ces films, c’était ces personnages en marge, qui n’ont rien à faire des conventions et qui sont toujours seuls face aux autres. Ils n’ont qu’une envie : faire un doigt d’honneur à l’humanité tout entière. Ils ne veulent pas se justifier : ils vous regarderont juste avec un regard noir et iront faire des conneries pour se venger, tester leurs limites ou se prouver qu’ils existent. C’est un humour noir, glaçant, désabusé, qui est l’héritage de la fin des illusions dans une nation d’abord euphorique et expansionnisme après la sortie d’un isolationnisme forcé, après une Première Guerre mondiale gagnée aux côtés de ses futurs ennemis, après l’occupation de la Mandchourie, les horreurs du tout militaire, et finalement l’humiliation de la capitulation et de l’occupation américaine. C’est le temps des contestations (qu’on voit bien pareil également dans Le Faux Étudiant avec ce regard amer sur les petits groupes d’étudiants communistes). Il y a une certaine abdication face aux valeurs autrefois louées et vénérées (et même face aux nouvelles — comme le communisme —, on est plus dans le nihilisme). Il n’y a donc rien de beau dans « ce sacrifice de l’ange rouge » : les bons sentiments, Masumura les exècre. Alors, reste la sexualité… comme une drogue, comme de la morphine en réponse à la désolation et la perte des illusions. La seule drogue qui reste à des bêtes. Et si le médecin, en a lui, de la morphine (et si ça le rend moins animal, moins vulnérable à sa propre bestialité, à sa sexualité) les malades eux n’ont rien. Si l’infirmière « s’offre » à ses patients, ce n’est ni par « angélisme » ni par désir, c’est que tout le monde est bien malade, non pas des blessures et des amputations, mais bien d’un désenchantement généralisé : les malades comme l’infirmière.

À la même époque, il y a les films tout aussi désabusés d’Imamura. C’est même lui qui aurait un peu initié le mouvement de la nouvelle vague nippone en écrivant le scénario de Chronique du soleil à la fin d’Edo. Déjà une comédie noire et foutraque. Comme un symbole, le film se déroule, comme son nom l’indique, à la fin de la période d’isolement du Japon ; et le film semble être un doigt d’honneur aux films de Mizoguchi : assez du beau, assez de la tradition, place à la crudité nue, à la bestialité de l’homme, à sa folie destructrice. Ayako Wakao était déjà la rebelle en 1956 dans le dernier film du maître. En 1957, Imamura écrit donc Chronique du soleil et Ayako retrouve pour la première fois Masumura dans Ao-zora Musume. Si Masumura est parfois un peu baroque (et le sera de plus en plus, jusqu’au mauvais goût), Imamura était, dans ces 60’s, complètement rock’n’roll. Les deux sont dans la contestation, l’insolence et ont ce désir de montrer les bassesses des hommes et de la société. Le regard noir porté sur le monde, toujours. Les hommes sont des monstres grotesques…


L’Ange rouge, Yasuzô Masumura 1966 Akai tenshi | Daiei Studios

La Grande Ville, Satyajit Ray (1963)

La Grande Ville

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Mahanagar

Année : 1963

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Anil Chatterjee, Madhabi Mukherjee, Jaya Bhaduri

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On retrouve Madhabi Mukherjee avec qui Ray vient de tourner Charulata.

Je préfère largement Ray quand il filme des histoires contemporaines (ou clairement traditionnelles comme Apu), et surtout des histoires faisant le lien entre des personnages quittant leur campagne pour la ville, passant de “paysans” à des citadins. On est un peu comme chez Naruse. L’intérêt du récit, ce sont les transitions, entre deux mondes, le choc des cultures et les nouvelles mœurs. (D’ailleurs on pourrait s’interroger sur la quasi-invisibilité en France de tels sujets. Notre cinéma est soi-disant social, mais alors que notre société est en train de changer pour devenir clairement multiculturelle, on voit rarement des Noirs, des Arabes ou des Asiatiques dans les films, et surtout on ne parle pas de ce qu’ils apportent et de la manière dont eux changent de comportement… Soit un Arabe est un comique ou un clandestin, jamais il n’a un job normal où il doit s’insérer comme tout le monde, soit on a un cinéma de bobos. Ou du Welcome, ou du LOL — Reste 35 rhums de Claire Denis…).

Bref, Arati vit à Calcutta avec son mari, employé de banque avec une bonne situation, le père et la mère de celui-ci (on suit la tradition de la bru allant dans la famille du marié), sa fille et son petit garçon. Ils viennent de la campagne (Bengale comme toujours), mais ils sont semble-t-il d’une caste modeste (mais ni trop pauvre ni trop haute). L’arrivée dans la grande ville implique un nouveau mode de vie, de nouveaux besoins, de nouvelles relations… La gamine voudrait étudier et continuer ses études, le grand-père se morfond parce qu’il a perdu ses lunettes et lui l’ancien instituteur se sent à la ramasse de tout. Arati, femme modèle au foyer…, voudrait travailler pour sortir un peu de chez elle, ramener un peu d’argent à la maison.

Son mari accepte, mais lui demande d’arrêter s’il trouve un jour un travail de complément. Ils font les petites annonces, Arati se présente à un entretien et est reçue un peu à la surprise de son mari. Elle devient représentante, c’est-à-dire qu’elle fait du porte-à-porte l’après-midi dans les maisons des quartiers aisés de la ville pour proposer des machines à tricoter aux femmes au foyer qui à cet instant de la journée se repose. Il faut annoncer la nouvelle au patriarche, qui malgré le fait qu’il soit un ancien enseignant, a des idées un peu arrêtées, traditionnelles sur la place de la femme. Elle est au foyer et nulle part ailleurs. Arati accepte le travail et, malgré des débuts difficiles, finit par être le meilleur élément de la boîte. Avec son salaire et ses commissions Arati devient plus indépendante, offre des cadeaux, est heureuse, plus épanouie. Et pourtant…, son mari commence à s’inquiéter de cette nouvelle indépendance. Comme lui reproche sa femme, il interprète mal tout événement (le rouge à lèvres, le fait qu’elle se fasse raccompagner par son patron, qu’elle parle à des hommes…). Son mari tâche donc de trouver un métier de complément pour demander à sa femme d’arrêter de travailler comme ils l’avaient prévu. D’un autre côté son môme se plaint qu’elle ne soit plus présente, le patriarche ne parle plus à son fils, la gamine se met à faire la cuisine et veut renoncer à ses études… Il lui écrit sa lettre de départ, Arati se présente au bureau de son patron…, et là, son mari l’appelle (oui, oui c’est comme ça en Inde, on peut appeler sa femme dans le bureau de son patron) pour lui dire qu’il a été licencié, sa banque a fait faillite.

Arati doit donc garder son boulot pour nourrir la famille. Le mari a du mal à digérer la situation au début, mais tout finit bien… comme dans n’importe quel petit drame bourgeois.


La Grande Ville, Satyajit Ray 1963 Mahanagar | R.D.Banshal &Co


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1963

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