Usage de la psychologie dans les contes à travers l’exemple de La Nuit du chasseur

Le personnage de Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur est-il nihiliste ?

Si on considère La Nuit du chasseur comme un conte cauchemardesque et s’il joue donc sur la simplicité à travers des archétypes, à travers une forme assumée de manichéisme (plus encore que de dichotomie), on peut bien sûr y voir du nihilisme chez le personnage de Mitchum, mais est-ce qu’il est opportun de faire de la psychologie dans un conte ? Je n’en suis pas certain. C’est comme se demander si le loup dans le petit chaperon rouge est sadique et éprouve du plaisir dans son travestissement. Ce sont des personnalisations du mal, des ombres malveillantes. Ce n’est qu’un rêve, et derrière lui toutes les interprétations, personnelles, sont possibles. Mais les personnages, eux, n’ont aucune psychologie en dehors du stéréotype qu’ils représentent, et ce serait peut-être une erreur de leur en donner ou de prêter une trop grande attention à cet aspect du film.

Si La Nuit du chasseur est un conte cauchemardesque, c’est aussi un peu une ode à la naïveté de l’enfance. La fin est finalement positive, c’est comme si l’histoire du petit chaperon rouge était inversée, le loup arrivant chez la grand-mère après l’arrivée de la fillette. Du coup, l’histoire se repose naturellement plus sur elle, la grand-mère, sa sagesse, son savoir, son courage très américain, et le faux prophète apparaît alors comme le perturbateur nécessaire pour que la protection de la grand-mère ait un sens. C’est basique, le Bien contre le Mal. On peut renforcer l’histoire en y apportant (ou en cherchant à y voir) des particularités psychologiques, mais elles resteront limitées car personnelles. Plus que du nihilisme, je verrais dans le personnage de Mitchum un motif crapuleux (une idée fixe) et une incarnation du psychopathe, sorte d’ogre moderne (avec un trait psychologique quasiment unique : l’absence d’empathie).

Tout personnage est-il doté d’une psychologie ?

Pour moi, non. Les personnages ne sont pas des êtres vivants, pas des personnes, ils n’ont que la psychologie que les spectateurs leur prêtent. Décrire l’état psychologique d’un personnage, suivre le sillon déjà bien établi d’un archétype, ce n’est pas créer une psychologie. Encore moins pour un conte où les personnages n’ont pas vocation à donner l’illusion du réel. Une histoire dessine et suggère des traits psychologiques principaux, ce sont ensuite à la fois à l’acteur et au spectateur de faire le reste du travail.


La Nuit du chasseur, Charles Laughton 1955 The Night of the Hunter | Paul Gregory Productions, Criterion Collection trailer



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Star Wars, le Réveil de la force (2015)

De la piété filiale

Note : 3.5 sur 5.
Star Wars, le Réveil de la force

Titre original : Star Wars: Episode VII – The Force Awakens

Année : 2015

Réalisation : J.J. Abrams

Avec : Daisy Ridley, John Boyega, Oscar Isaac

J’aimerais pouvoir dire que J.J. Abrams honore son père avec ce réveil de la force, en fait, il y a de ça, oui, par atavisme. Et c’est probablement là le problème. Dans la première trilogie, l’initiale, le thème de la filiation rôde d’abord comme un fantôme dans le film. Dans le merveilleux, Lucas l’avait sans doute compris, il faut commencer dans le brouillard. Et peu à peu, on avance, tout s’éclaircit. Tout se fait par suggestions, si bien que le film qu’on aime, c’est celui qu’on se fait dans sa tête, celui que personne ne viendra trouver pour nous y imposer ses jouets ou ses mèmes entendus près à l’emploi. Le problème, une fois les premières révélations passées (et il faut attendre la fin de L’Empire contre-attaque pour voir la lumière), c’est que tout le reste devient explicatif, au mieux, illustratif. On y perd tout mystère. Forcément.

Si en 1977 on pouvait entrer dans Star Wars en y découvrant un monde nouveau, plein d’appréhension et d’émerveillement, un peu comme quand on débarque dans un nouveau pays, une nouvelle entreprise, un nouveau cercle d’amis, suivant le principe de la franchise (c’est-à-dire quand, après avoir honoré papa, on honore de ces royalties, les fils à papa, les ayants droit, les successeurs, les princes), eh bien, les découvertes y sont désormais beaucoup moins merveilleuses. Pire, pour légitimer une filiation, les princes pourraient être tentés de rappeler à tout bout de champ que s’il faut les aimer ce n’est pas pour eux-mêmes, mais par respect pour ce qu’a été leur père.

C’est ainsi que fonctionne une mythologie, certes ; au point qu’au bout du compte, on ne sait plus par où commence véritablement une histoire. Seulement nous, on la connaît l’histoire. Et encore pour beaucoup, celle-ci a pris place en 77 et tout le reste n’a été que répétition. Voir le fils, chercher une légitimité à travers le rappel filial, ça sonne un peu comme une grossière facilité. Après tout, si l’on est en république, Star Wars a toujours baigné dans la philosophie orientale. Mais si j’ai de la bienveillance pour un Lucas qui achève son cycle pour aller au bout de sa logique (quitte à oublier le merveilleux pour le politique avec ses références historiques un peu appuyées), la magie pour la science, j’en ai a priori moins pour un J.J. Abrams que j’exècre.

J’aime les escrocs. Les bons raconteurs d’histoires sont de bons escrocs. Seulement Abrams a toujours été pour moi un charlatan de seconde zone. Il a berné son monde en s’adressant en priorité aux crédules et aux jeunes cons. L’atavisme est là. Et il est un peu symptomatique d’une société qui voue un culte païen à la jeunesse et qui, en même temps, méprise ces jeunes cons, parce qu’ils finissent par trop ressembler (trop tôt) à ce que sont devenus leurs parents (pas à ce que ces mêmes parents pouvaient ressembler quand leurs propres parents les regardaient en levant les yeux au ciel — c’est clair ?). L’adulte, le responsable, dans cet univers, n’existe plus. Il n’y en a que pour l’amour des vieux. On daigne les respecter parce qu’ils sont déjà tout près de la sortie. Il suffirait de leur ouvrir la porte pour éviter le parricide, et pour les jeunes, censés représenter la populace juvénile qui se rue en masse depuis une certaine année 77, en rejetant leurs parents au salon.

Star Wars, le Réveil de la force (2015 Star Wars Episode VII – The Force Awakens Lucasfilm, Bad Robot, Truenorth Productions (1)

On voudrait nous faire croire que Leïa (et Solo) a pu avoir un gosse à cinquante ans passés. Je veux bien qu’une histoire joue sur le principe de crédulité avec une vraisemblance à géométrie variable selon le spectateur qui s’y soumet. Seulement là, c’est un peu forcé et tiré par les cheveux. Leïa a-t-elle gardé ses macarons ovariens dans la carbonite ? Sa frange royale a-t-elle goûté tardivement à l’âpreté du cheveu blanc ? Les midi-chloriens repoussent-ils l’âge de la ménopause ?… Bref, non, Leïa et Solo ne sont pas les parents de notre nouveau Anakin : dans notre imaginaire, ils sont ses grands-parents. Tout autre chose tiendrait du miracle.

Chez Disney, si l’on ne peut pas honorer le parent, l’adulte, parce que le spectateur moyen donc ado doit pouvoir s’identifier à ce qu’il voit, on honore alors, par atavisme, ces vieilles peaux du passé. Voilà ce qui n’est jamais qu’une autre manière de tuer le père, de dire : « Tu vois, je suis un adulte parce que je peux respecter d’autres adultes, mais pour te prouver que je me rebelle face à ta toute-puissance, c’est vers tes propres parents que je me tourne ». On ne tue pas seulement une génération pour prendre le pouvoir, on la saute. On l’ignore, elle n’existe pas. Même le Général Méchant de service a l’âge du spectateur moyen dans la salle. Pour rien au monde, on ne viendrait voir, et applaudir, magnifier, des personnages qui auraient l’âge des cons qui nous imposent leur loi chaque fois que l’on rentre de l’école. L’atavisme a du bon. Disney le sait bien : les conseils des grands-parents sont toujours les plus avisés, les mieux reçus, et ça se mesure, là encore, en toute fin d’année lors des fêtes où ils sont les rois. Et les petits-enfants, les princes.

Je me garderais bien toutefois de donner un avis définitif sur ce nouvel opus, justement parce qu’il faut probablement le juger à la lumière des deux suivants, et que malgré tout, j’ai envie de lui laisser une chance. Piété filiale ou pas.

Le pop-corn était du rendez-vous, c’est déjà ça. Reste que pour l’instant, je ne suis guère convaincu par l’ensemble et qu’il faudrait un miracle pour que le tout arrive à prendre forme avec plus de consistance. Si tout ce qu’il y a de nouveau dans cette oraison hypocrite à l’égard des gâteux qui nous gâtent une fois l’an peut encore passer, l’hommage en lui-même frise parfois la nécrologie ou la maltraitance sénile. Si les jeunes peuvent être cons, ils restent encore malgré tout le nouvel espoir de demain. Les vieux, eux, ont été et ne seront jamais plus. Être compréhensif envers les jeunes, d’accord. Avec les vieux, beaucoup moins. Un vieux, ça crache son fric, ça rouspète comme dans une vieille comédie du remariage, ça flingue et vomit sur la jeunesse onze mois sur douze, ça donne des leçons de sagesse… mais si, à l’américaine, le vieux tâche de faire de son possible pour montrer encore qu’il peut le faire… qu’il peut le faire… comme les jeunes, non. Ce n’est pas être impoli de le dire. Harrison Ford et Carrie Fisher, si ça me fait bien plaisir de les revoir, comme de vieux amis retrouvés sur copains d’avant, ils sont ridicules, fatigués et ronflants. « Ah, regardez comme ils sont mignons papy et mamy ! Et ils viennent toujours à la maison avec leur énorme clebs ! Je les adore ! »… Moi, pas. Je troque ma piété filiale pour ma grande pitié à l’égard de leurs vieux os rabougris. Un comble : C3PO est plus rutilant et inutile que jamais (mais il paraît que le service aux personnes âgées c’est l’avenir industriel des grandes puissances), il est en tout cas bien plus en forme que nos deux humanoïdes parcheminés. Avec une direction d’acteurs digne des meilleurs escrocs et prestidigitateurs, peut-être s’en seraient-ils mieux tirés. En attendant, on les y croirait raidis et préservés par la carbonite.

Star Wars, le Réveil de la force (2015 Star Wars Episode VII – The Force Awakens Lucasfilm, Bad Robot, Truenorth Productions (2)

Parmi les jeunots, d’ailleurs, si force est de constater que Rey s’en tire très bien, c’est peut-être un peu aussi parce qu’on l’a sortie de l’hypersommeil, elle. S’il semble acquis que le (grand) père honoré, c’est Luke, on remercie J.J. d’ouvrir les possibilités d’une seconde trilogie, préquel là encore, où l’on pourra assister aux chamailleries précodiennes, ou screwballiennes à nouveau, on s’en contentera, entre Luke Skywalker et sa chère et tendre dulcinée, Helen Ripley. Si R(ipl)ey a (ou aurait) hérité du sabre et de la trogne du père, en plus du caractère débrouillard qui comprend tout et mieux que tout le monde du grand-père, elle a surtout hérité de ce qu’il y avait de plus charmant dans le caractère de sa mère (Helen Ripley, donc). Si son père en avait peu et que c’est probablement sa mère qui les lui aurait arrachées, Rey, elle, en a certainement. (Des couilles.) Un personnage féminin qui en a, qui tient le haut de l’affiche, c’est à la mode depuis Helen, mais au moins, on n’honore pas vraiment ici les aïeux (du moins, Helen, tel Anakin dans Un nouvel espoir, reste dans l’ombre, encore, et c’est bien pourquoi ce film-là, en tout cas celui que J.J., ne nous impose pas, est forcément meilleur que le sien). Rey pourrait avoir par exemple une sœur se faisant remarquer dans les Hunger Games… Un troc de carbonite pour de l’hypersommeil, il n’y a pas à dire, cette Reynette-là, elle a de la gueule. Princesse Macaron peut tirer sa révérence.

Je serais moins optimiste avec Monsieur Finaud. Être un no name ne garantit pas l’adhésion immédiate du public. Difficile à dire si quelque chose cloche dès le départ dans le scénario de J.J. Abrams (c’est presque répondre à la question en le présentant comme ça) ou si l’acteur est un peu fade pour ce qu’on lui demande… À croire qu’il y a derrière tout ça un gigantesque complot juif pour se délester du rôle qui leur est échu depuis quelques siècles, celui de têtes de Turc, au profit (si l’on peut dire, mais les mauvaises langues ne manqueront pas de dire que tout n’est toujours question que de profit pour les Juifs) des Noirs qui pourront alors, certes, se plaindre qu’aucun acteur avec un petit côté obscur ne soit jamais nominé aux Oscars… C’est qu’on s’arrange toujours pour ne filer des rôles qu’aux plus mauvais. Notons d’ailleurs qu’il n’est pas plus mauvais qu’un autre, c’est juste qu’il y a ce petit côté détestable à daigner filer des rôles à des colorés uniquement si ceux-là peuvent montrer patte blanche si l’on veut… il leur faut, et ça marche depuis Sidney Poitier, un petit air innocent, docile et gendre idéal, qui légitimerait le fait d’avoir un Noir dans une production, un peu comme pour dire : « Voyez, chers amis blancs, mon nègre ne mord pas ». Et pourquoi qu’ils mordraient pas ? Un Noir Disney capable de chanter son bonheur de ramasser le coton dans les champs, ah, la belle image du bon sauvage… ! On ne voudrait surtout pas présenter un Noir dans un rôle plus trouble. Les acteurs colorés peuvent alors bien se plaindre, la question n’est pas d’avoir des acteurs nominés, mais plus d’avoir des rôles intéressants retomber dans leurs pattes. Un personnage qui se trouve être noir doit être immédiatement sympathique, et il est là le problème. A-t-on jamais vu Bretzel Washington dans autre chose qu’un rôle sympathique, ou lisse ?… Bref, on l’aura compris, si le personnage avait quelque chose, là encore, de bien rafraîchissant face aux vieux croûtons accrochés à leur déambulateur, il ne tient malheureusement pas toutes ses promesses (je dis bien toutes). Les deux partis pris possibles qui sont à peine esquissés ne tiennent jamais la route, par manque de conviction, de précision, de développement, ou simplement parce qu’ils sont contradictoires.

D’abord, en faire un personnage tourmenté, traumatisé par ce qu’il a vécu en tant que soldat, c’est très bien et ça aurait enrichi le côté insupportable des acteurs chocolat au lait (je troquerais bien mon Noir méchant et salaud pour un Noir traumatisé et un peu lâche — oui, ça peut être sympathique, ça marche très bien avec un droïde), sauf qu’après cinquante peaufinages Disney, si la couleur reste pour faire bonne impression, tout le reste est gommé. Le déserteur qui se mue tout à coup en grand dévot à la cause rebelle, on y croit moyen (même pour faire rire). On ne verra plus qu’un acteur jouant, mimant, le traumatisme, comme un ado n’ayant rien vécu encore et qui se trimballerait les résurgences de ses traumatismes comme un hoquet qui ne tardera pas à passer. Ça reste, et ça restera toujours, le défaut majeur de Star Wars d’ailleurs (comme Disney de longue date, mais là c’est plus compréhensif, le public étant a priori plus jeune) : une représentation du « mal » et des « maux » quelque peu grossière, puérile, que certains voudraient rapprocher encore une fois des facilités du mythe. Je pense au contraire que ça affadit incroyablement la perception et les possibilités de devenir ou d’identification des personnages, non plus situés à la bascule entre le bien et le mal, mais dans un flou permanent à la fois indéfinissable et trompeur. La ligne « claire » de la représentation des « maux » chez Lucas comme chez Disney est toujours indolore. Les maux, ça pète comme du pop-corn au visage et ça disparaît. On s’y trancherait des mains, des bras, des oreilles, des langues ou l’on y crèverait des yeux, que ça n’y changerait rien à ce caractère parfois plus miteux que mythologique (avec l’exception du détour tragique de la fin de l’Empire contre-attaque qui vaudrait peut-être à lui seul tout un répertoire anthologique : se faire trancher la main, en apprendre une belle sur ses origines, non, ce n’est pas indolore ; on reviendra pour la remise des médailles).

Star Wars, le Réveil de la force (2015 Star Wars Episode VII – The Force Awakens Lucasfilm, Bad Robot, Truenorth Productions (5)

Ensuite, il semblerait que pas mal de situations comiques aient été mises au crédit de son personnage (Finn). Un Noir, s’il ne sait ni chanter ni danser, on espère au moins le voir nous faire rire… Manque de « peau » (ou peut-être est-ce fait justement pour casser le cliché…), ça fait rarement mouche. Pas mal de recyclage là encore, mais surtout, ni J.J. Abrams ni l’acteur n’arrive à trouver le ton et le rythme juste pour que la sauce prenne. On ne peut certes pas être à la fois le tourmenté et l’amuseur de service. C’est ici, me semble-t-il, un des défauts d’Abrams, à se concentrer sur l’effet du moment plus que sur la cohérence d’ensemble… Ça s’en ressent presque toujours dans sa réalisation forcée, explicative, mais surtout à travers des personnages mal dessinés, et une certaine faiblesse à se saisir de l’occasion pour sortir et dire un truc cool. Et peu importe si ça correspond au personnage ou non. Han Solo en fait aussi les frais quand tout à coup Indiana Jones se matérialise grâce sans doute au Saint-Esprit de John Woo, et qu’on le voit décocher une balle vers un type qu’il ne regarde même pas — « tu fais partie de la famille maintenant Han, et la Force a toujours été forte dans la famille ». On appelle ça de la couérence. Il suffit de le vouloir pour le croire.

Chewbacca, ensuite, souffre du syndrome Boba Fett (pas à la même échelle toutefois) quand on tient à « approfondir » son rôle de plante verte hurlante avec une séquence finale toute en œillades libidineuses qui feraient presque penser que cet animal-là pourrait être beaucoup plus que la simple bête désintéressée et innocente qu’on traîne dans sa chambre à coucher avec madame : parce que dans ce regard, on y voit presque celui du vieux tordu qui nous prend sur le fait en train de nous tripoter la branche en nous disant qu’il n’y aurait pas à avoir honte si l’on partageait un petit moment ensemble… Vicieux, cet animal-là. On l’appellera bientôt « gorge profonde » pour autre chose que ses hurlements. D’autant plus que la fille rapportant le sabre phallique de son père, ça devait suffire au petit côté dégoûtant de la chose. Preuve qu’il ne suffit pas de vouloir copier son voisin, et avoir appris dans les méthodes d’écriture qu’à la fin, qu’importe le reste, il faut que le chien soit sauf.

Dans ces détours larmoyants, il y a tout de même bien pire : une sauce suave et collante qui montre à quel point J.J. Abrams manque de goût et d’à-propos. On le remarque dans ce finale, mais avant ça déjà par exemple lors de la confrontation du père et du fils Solo. Quand on tient à faire dans l’oraison filiale, il arrive qu’on s’y vautre complètement et qu’on prenne le risque que le fils n’arrive jamais à la hauteur du père (ou du grand-père). Si la confrontation Vador-Luke répondait à celle de Vador-Obi wan, on a là tout à coup l’impression de voir Han Solo faire le récit d’une histoire que C3PO aurait mieux raconté que lui, et de se la raconter, lui qui a toujours préféré rester en dehors de tout ça, un peu comme un idiot surenchérissant une bonne blague d’un pote par une autre blague. La révélation, c’est comme la vanne, ça marche par l’effet de surprise, s’il y a de l’écho, que l’effet recherché soit l’humour ou le pathos, aucune chance que ça réussisse. Et il y a beaucoup d’écho qui sonne creux dans cette scène. Han Solo, comme le nom l’identique, c’est un solitaire, un vaurien ; selon moi, il a été inspiré par le personnage de Clint Eastwood, un peu dans les Leone, mais surtout dans Sierra Torride : est-ce qu’on imagine et accepterait de voir Blondin jouer les grands-pères ? Quand les cow-boys dans les westerns disent vouloir se faire du fric pour se retirer dans une ferme, on les y retrouve jamais — ce sont des Achille. Je veux bien que dans une mythologie, les rôles et les personnages puissent évoluer, mais voir Han Solo s’avancer sur la passerelle et obéir à sa princesse pour retourner son fils et le convaincre d’arrêter la drogue et les mauvaises fréquentations, je veux bien encore que ça passe mieux quand c’est grand-père qui parle plutôt que papa, mais désolé, ça ne marche pas une seconde. Solo, c’est celui qui dit non. Manque de clairvoyance le Abrams. Parce que si la scène était à faire (pourquoi pas après tout), il aurait fallu installer un peu de conflits dans tout ça : Solo pas d’accord avec Leïa, puis les circonstances l’auraient poussé à rencontrer son fils, et là, oui, il change d’avis et essaye de faire ce que lui a demandé la princesse… Et ça lui sera fatal. Pour une fois qu’il obéit, il se fait charcuter. La politique et l’éducation des enfants (c’est la même chose), ce n’est pas pour les vauriens solitaires. Là, ça aurait été tragique. Et au contraire, on se retrouve avec une scène affreusement larmoyante, faussement conflictuelle parce qu’on pousse sur le pathos mielleux plus que sur l’opposition réelle. On est bien chez Disney : il faut que la violence soit indolore. Parce que si Abrams se devait de ne pas s’écarter du modèle, c’est bien ici : précédemment, Vador, se retrouve face à Obi Wan qui l’attendait au tournant, puis venait lui à l’encontre de Luke. Un jeu de chat et de souris. Qu’a-t-on ici, sinon un père (ou un grand-père) qui jette un œil sur les manières de son fils et qui lui demande s’il compte aller habillé comme ça à l’école. « Hé ! J’ai un mot à te dire ! » Sérieusement ? Et les mômes dans la salle sont prêts à accepter ça ? C’est censé être son grand-père ou pas ? On peut très bien s’imaginer Han Solo en grand-père (même si l’idée n’est pas très séduisante), mais alors on ne lui demanderait pas autre chose qu’être un vieux chnoque un peu réac », et cool, parce que « il est en dehors de tout ça ». En se présentant sur la rampe, Solo finissait d’être un outsider et ressemblait tout à coup à monsieur tout le monde. Qu’on apprécie ou pas l’acteur jouant son fils, le problème majeur à mon avis commence là.

Kylo Ren, parlons-en. Je serais moins sévère que certains. Après tout, on acceptait à l’origine la bêtise puérile de Luke parce qu’il y avait le reste, et une logique. Si la logique est, semble-t-il, d’en faire un jeune con bien de notre époque, l’idée serait plutôt séduisante (s’il met un masque, c’est parce qu’il a ses écouteurs intégrés), sauf que ce qu’en fait Abrams ne va pas bien loin. S’il voulait un exemple d’insolence, de puérilité et d’impulsivité, je pouvais me porter candidat pour lui expliquer vers où aller. Là, monsieur ronchonne et s’enferme dans les toilettes pour y refaire la peinture… Qu’est-ce que c’est subversif, dis donc !… Sans doute pour Disney oui. Un jeune qui vocifère et fait caca par terre, ça doit être le summum de l’insolence. On a donc manqué l’occasion d’avoir un vrai fils de pute en action : quand il n’est pas content, il se trimballe dans les couloirs et il zigouille les stormtroopers qui se trouvent sur son passage… Il ne craint rien, son patron voudrait le voir probablement filer ainsi du côté obscur de la force, et bien. Seulement non, Disney et Star Wars ce n’est pas les Affranchis. C’est con, ça aurait été splendide. On attend toujours que ça tourne un peu rock and roll et le plus rocailleux qu’on puisse y trouver c’est le banjo fatigué d’un vieux contrebandier et deux notes d’un jazz fiévreux comme une culotte de grand-mère dans une cantina bis. Piété filiale toujours : les grands-parents se trémoussaient comme des sauvages à leur époque, mais quand vient le temps des plaids et des charentaises, on fait la leçon aux jeunes et on leur fait croire qu’avant tout était beaucoup plus strict et respectueux… Disney parade. Et les jeunes tombent dans le panneau. Il n’y a pas plus conservateur qu’un jeune qui veut faire bonne impression à ses grands-parents pour mériter les cadeaux de sa communion.

Petits cons.

Mais bon… le jeune a une excuse. Il est jeune. Ce qui est beaucoup moins acceptable, c’est d’avoir fait de Han Solo une lavette sénile.

Dans le petit jeu des incohérences maintenant, Abrams a fait fort. Quelques exemples. Luke Skywalker ne peut plus former ses Jedis et s’en va bouder dans un coin ; tous les méchants veulent le retrouver (comme les gentils), au fond, pourquoi ? On ne sait pas. C’est qu’il doit être follement important et doit être capable à lui seul de contrecarrer les plans du Premier Ordre ?! Parce qu’en son temps, Yoda et Obi Wan avaient vu également l’Empire à leurs trousses ?… Bon, admettons. Mais alors là où ça devient encore moins crédible, c’est que le Luke, il boude, mais pour que ses amis puissent le retrouver, il crée un jeu de piste follement compliqué pour le retrouver (pourquoi faire d’ailleurs, vu que ça ne change rien à l’affaire… « Ayé ! Prems, on l’a trouvé ! »). Et là, attention, on retrouve le Luke fute-fute qu’on adore : il remet une partie de la carte… à sa sœur (qui elle-même la refilera à son meilleur pilote) et l’autre… à son fidèle droïde. On peut se refiler le tableau de la fin magnifique de l’Empire contre-attaque, et pour retrouver sa trace, il suffirait en quelque sorte de suivre ceux qui lui sont le plus proches. Hé, je n’ai rien contre l’autoplagiat, encore faudrait-il arriver à rester à la hauteur de ce qu’on copie. C’est digne d’un scénario de Spy Kids ou d’un épisode de Lost

Je reviens aussi deux secondes sur une des incohérences les plus évidentes du film (à moins que les films suivants nous éclairent un peu plus…). Le fait que Rey puisse aussi rapidement maîtriser la Force. Une manière pratique et séduisante à l’affaire, ça aurait été de la montrer dès le début en capacité à user de la Force sans savoir bien ce que c’était et à l’abri des regards indiscrets. Les adolescents, habitués à se tripoter honteusement sans comprendre forcément ce qui se passe dans leur corps, auraient pu apprécier. Et la première scène du pillage aurait été un terrain idéal pour introduire cette idée. Puis, une fois qu’elle se serait retrouvée avec son grand courageux pas très finaud, elle serait poussée à utiliser ses talents honteux et passerait un bout de temps à nier l’évidence. On aurait eu un joli mélange de Solo et de Luke, le premier présentant une certaine incrédulité face à cette magie, l’autre, une capacité forcément naturelle pour elle… « Hé, mais tu fais ça comment ? » « Je sais pas, ça vient tout seul… » « Tu as la Force ! » « La quoi ? »

Star Wars, le Réveil de la force (2015 Star Wars Episode VII – The Force Awakens Lucasfilm, Bad Robot, Truenorth Productions (4)

Parmi les autres aspects qui me chagrinent pas mal dans le film, ce sont ces liens incessants, parentaux (j’y reviens). Encore et encore, c’est le principe des mythologies, d’accord. Sauf que multiplier les couches comme dans un glossaire évangélique, c’est craindre qu’un jour tout ça finisse par de la consanguinité, ou pire, un inceste même pas réalisé par ceux chargés d’inventer les nouvelles histoires… Une galaxie aussi vaste et pourtant, au bout de trois trilogies on ne va que reparler sans cesse de la même famille ?… À un moment, j’étais comme perdu, à ne plus savoir qui était le fils de qui, et tout d’un coup j’ai compris que, probablement (en tout cas, comme ça nous l’est suggéré), Kylo Ren et Rey étaient cousins. La belle affaire, on me dira, et c’est sans doute pour ça qu’on a évité un ridicule « Rey, je suis ton cousin » lors de la séquence d’interrogatoire. Reste que dans ce simple rapport familial, tout est dit : Abrams en cherchant à honorer le père (ou le grand-père) joue des mêmes effets, mais se contente, comme évoquer plus haut, d’être le niais qui dans un dîner rit aux blagues suspectes et en rajoute toujours une couche pour prouver qu’il a compris la blague… Il fait pareil, en pire. Le nœud de l’affaire, c’est que Ren et Rey sont cousins. Hum, et alors ?


« Rey, je suis ton cousin…

— Hum… ?

— Ben oui regarde, tu es la fille de Luke Skywalker…

— Deux secondes, rien n’est encore sûr…

— OK, OK, bon après, Luke et Leïa sont…

— Amants ?

— Non ! concentre-toi ! J’essaie de te former…

— Je n’ai pas besoin d’être formé, je connais bien plus de choses que toi !

— Ah oui ? comme quoi ?

— … comme, la Force. Qu’est-ce que tu y connais à la… ? Attend-tan-tan, qu’est-ce que tu disais sur Leïa et Luke ?!

— Ils sont jumeaux ! Frère et sœur.

— Pas possible ! T’en es sûr ?

— Mais oui, c’est ce que j’essaie de t’apprendre…

— Tout ça me paraît bien obscur, si tu veux savoir…

— Arrête, c’est super facile.

— Lumineux presque… Donc attends, s’ils sont jumeaux, et si Han Solo est ton père, et si Leïa est ta mère… et si mon père (supposé) est Luke Skywalker… ça veut dire… que nous sommes… attends il doit y avoir un nom pour ça…

— Cousins ! C’est ce que j’essaie de te faire comprendre depuis tout à l’heure, idiote !

— Oh. OK. Et donc on est cousins. Et alors ?

— Bah rien. On est juste cousins, je dis ça comme ça.

— OK. Bon, tu te charges de me couper le bras ou tu préfères que je coupe le tien ?

— C’est moi qui suis censé être le méchant garçon…

— Oui d’accord, mais ça mériterait un petit changement. Et tu vas tuer ton propre père alors…

— Attends, quoi ? Comment tu sais ça ?

— Eh bien, c’est l’avantage d’être du côté clair de la Force. On peut prédire l’avenir, même si l’avenir, toujours est en mouvement. Donc, ce serait plutôt à mon tour de te faire quelque chose de vraiment méchant.

— Ah, non mais ça, ça m’appartient. Je dois vraiment être très très méchant. Laisse-moi te couper le bras.

— Je sais pas, c’est un symbole phallique tout de même. Je ne pense pas que ça ait le même effet avec une fille. D’ailleurs, c’est ton propre grand-père qui a coupé le bras de mon père.

— C’était ton grand-père aussi..

— Pas possible !… Attend-tant-tan. T’as raison, j’ai un peu de mal à m’y retrouver là.

— La confusion est un bon moyen pour passer du côté obscur ! Allez, rejoins-moi, et ensemble nous dirigerons la galaxie comme… cousin et cousine !

— Houla, ça sonne vraiment faux cette histoire… Quand tu dis “ensemble”, tu veux dire que… enfin, tu sais bien, tu voudrais qu’on soit plus que cousins ?

— Nan, mais tu rigoles !

— Ah ! J’avais peur.

— Attend-tan-tan ! En voilà une idée ! Bientôt parricide pour me plonger un peu plus du côté obscur et maintenant…

— L’inceste ?! Mais pas question !

— Oui, mais un petit inceste, c’est pas pareil entre cousins !

— Mais tu rigoles ! Et puis d’ailleurs, j’entame juste une relation avec quelqu’un et je crois que c’est du sérieux.

— Mais tu sais pas que c’est impossible si tu veux devenir un jedi ?

— Non ! Et moi qui pensais que le problème majeur c’était que c’était un no name, et peut-être un peu aussi parce qu’il est noir, enfin je veux dire afro-kaminoïen.

— Il est black ? Wow, tu vas vraiment avoir des gros problèmes pour gérer le côté clair de la force. Je te préviens, le côté obscur est bien plus facile. Aucune discrimination, pas de règles. Tous les chats sont gris la nuit.

— Attend-tan-tan, qu’est-ce que tu racontes ?

— La nuit, tous les chats… Laisse tomber. On peut vraiment dire que t’es la fille de ton père, idiote.

— Et t’es sacrément… arrogant dans ton genre, cousin ! »

Sur ce dans Star Wars VIII, un autre personnage commence à voir clair, il était temps…

Princesse Leïa : « Attend-tan-tan !?! Je suis la fille de Dark Vador ?! Je n’avais jamais réalisé ! Eh bien, la galaxie est si vaste et pourtant, on est tout près du risque de se marier entre frère et sœur… Chewee ?! Tu sais que j’ai toujours trouvé que tu avais le poil soyeux ? »

Kylo Ren : « Oh, maman, c’est dégoûtant ! Allez, viens, rejoins-moi du côté obscur ! »


On n’a pas fini de lever les yeux au ciel. Mais c’est aussi là qu’on y trouve de l’espoir.

Star Wars, le Réveil de la force (2015 Star Wars Episode VII – The Force Awakens Lucasfilm, Bad Robot, Truenorth Productions (3)

Star Wars, le Réveil de la force 2015 Star Wars Episode VII – The Force Awakens | Lucasfilm, Bad Robot, Truenorth Productions



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Cutter’s Way, Ivan Passer (1981)

Blade Runner cinematographer’s cut

Note : 3.5 sur 5.

Cutter’s Way

Titre français alternatif: La Blessure

Année : 1981

Réalisation : Ivan Passer

Avec : Jeff Bridges, John Heard, Lisa Eichhorn

Une curiosité à voir pour les fanatiques de Blade Runner, parce que si le bon Ridley Scott avait déjà fait son De Palma en copiant Kubrick avec Les Duellistes, il semblerait que pour créer l’univers et l’atmosphère de Blade Runner, il ait soigneusement repris certaines idées de ce neo-noir sans grand intérêt sur le plan de l’histoire mais d’une exécution irréprochable sur la forme, en particulier sur la lumière.

Et là…, magie, parce que quand on aime le travail que quelqu’un vient de produire sur un film, autant l’embaucher.

La grande question, c’est de savoir alors si c’est un hasard ou si Scott (ou la production) venait justement de voir le travail de Jordan Cronenweth sur ce Cutter’s Way pour s’en inspirer. Le directeur photo de ces deux films a-t-il pu y reproduire malgré Scott de nombreuses idées qu’il avait ébauchées ici ? Scott passant assez généralement pour un réalisateur fortement impliqué dans ce travail photographique, il y a quand même fort à parier qu’il connaissait le travail de Cronenweth sur ce film alors même qu’il était en cours de distribution. On imagine mal un réalisateur travailler avec un directeur photo sans voir son dernier travail.

D’ailleurs, ce n’est pas seulement Cronenweth qui opère sur la photo, c’est une bonne partie de son équipe, puisque Cary Griffith, le chef machiniste et Richard Hart le chef électricien travaillent également sur les deux films, tandis que le matériel est grosso modo le même (si le ratio et les moyens ne sont pas similaires, les procédés et matériels sont identiques et ça se remarque à chaque seconde dans le film).

Le travail sur les flous en arrière-plan, le cadrage, l’obscurité enfumée ou les lumières tamisées, les sources uniques de lumière hors champ et venant de face pour créer des effets de clair-obscur, tout ça ramené à des intérieurs tout ce qu’il y a de plus banal rappelle fortement certaines scènes du film de Scott, en particulier celles chez Deckard où on retrouve presque reproduite à l’identique la scène entre le chasseur et Rachael, ici entre Mo et Bone.

Seuls manquent ici en fait la musique de Vangelis et le design high-tech (et une histoire simplissime mais significative peut-être).

Il faudrait presque faire des captures d’écran pour reproduire les nombreux plans qui semblent avoir pu servir de patron à d’autres du film de Scott, ainsi que certains éléments accessoires : Cutter allant à son évier pour boire de l’eau et allumant une petite lumière alors que la caméra reste dans l’autre pièce, c’est Deckard se rinçant la bouche dans sa minuscule cuisine (David Fincher aime aussi particulièrement placer sa caméra ainsi : laisser toujours les portes ouvertes et les lumières allumées ça permet de créer de la profondeur — floue — et de créer des cadres dans le cadre), Cutter a une canne comme le personnage de Gaff, Tyrell a un balai dans le cul et la même voix suave (et un certain fétichisme pour les lunettes) que Cord, on retrouve le même jeu de transparence avec les vitres servant d’abord à décomposer le cadre puis finissant par être transpercées par un personnage mourant, le cheval blanc/ la licorne, le brouillard dans la forêt et celui tombé sur la marina (c’est d’autant plus frappant que là c’est précisément la même équipe aux ordres de Cronenweth), jusqu’à la ressemblance entre l’ami restaurateur avec le flic bonhomme de Blade Runner ou encore Mo, étrange hybride entre Rachael et Zhora (c’est vrai qu’il y a un look très années 80 où toutes les femmes devaient ressembler à Bo Dereck ou à Brooke Shields).

Là où on pourrait se demander pourquoi Scott n’est jamais parvenu à reproduire une telle atmosphère, la réponse est peut-être là. En admirateur de Kubrick, Cutter’s Way lui rappelait non seulement les lumières du cinéaste new-yorkais, mais également la tension, l’atmosphère du film noir. Parce que si le film de Ivan Passer souffre d’une histoire et d’un scénario sans grand intérêt, l’atmosphère que le réalisateur praguois arrive à rendre ici est très réussie : si le fil dramatique est un peu terne, la tension entre les acteurs, la cohérence du tout, la justesse de jeu, tout est réussi et transpire une saveur particulière, de celles des films noirs oubliés, aux atmosphères moites, tendues et lentes, mélancoliques et crépusculaires… Ridley Scott ne fera pas autre chose en imitant, et en accentuant, le trait, créant une sorte de passerelle entre film noir et comics, si souvent recherchée depuis mais rarement réussie (sauf peut-être de l’autre côté, dans les comics). L’échec du film le convaincra sans doute d’arrêter définitivement ces atmosphères de grands dépressifs pas très attrayantes pour un public en recherche de sensations fortes.

J’en reviens à ma question et vais aller un peu plus loin : qui est l’auteur d’un film comme Blade Runner ? Je reste persuadé qu’un film réussi, ça peut aussi être une somme de talents et d’imprévus, que certes, quelques génies peuvent provoquer, mais que la plupart du temps, en réalité, que personne ne maîtrise. Les succès préfabriqués qui obéissent à une demande forte du moment, des valeurs sûres, une bonne campagne de matraquage, OK, mais derrière, il y a ces centaines de films qui sortent tous les ans et qui eux visent ou espèrent autre chose, et qui parfois, réinventent, ou participe à réinventer le cinéma et les succès de demain. Ceux-là alors sont bien une somme d’individus certes talentueux mais sans forcément avoir beaucoup de génie. Un film reste un travail d’équipe dont le résultat est aléatoire. Il n’y a pas plus de certitudes à essayer de faire cohabiter deux génies sur un même projet qu’une bande de gars talentueux trouvant malgré eux tout à coup une sorte d’alchimie qui leur explosera à la figure.

Sans Cutter’s Way, je doute qu’il y ait eu Blade Runner. C’en est une sorte de patron, de projet préparatoire où Cronenweth a pu mettre en place ce qu’il fera à une plus grande échelle sur Blade Runner. Si on se demande pourquoi Ridley Scott n’a pas pu ou pas voulu reproduire un second Blade Runner (à moins qu’on prétende que celui-ci était déjà un second Alien — ce qui ne serait pas tout à fait inexact), la réponse est peut-être là…, elle s’appelle Jordan Cronenweth.

Et il y en avait un qui l’avait compris, c’est David Fincher… qui embaucha le père pour quelques jours sur Alien 3 et qui aura le fils Cronenweth plus tard (Alien 3 reprenant d’ailleurs la scène d’identification à la morgue).


Cutter’s Way, Ivan Passer 1981 La Blessure | Gurian Entertainment 


Sur La Saveur des goûts amers :

Ridley Scott est-il un auteur ?

Liens externes :


Charlot grammairien

c.ha.r-lo.t

Note : 4 sur 5.

Les films Essanay de Chaplin

Réalisation : Charles Chaplin

Année : 1915

Avec : Charlot

On est un peu réticent souvent à voir les films burlesques, les slapsticks, et en particulier les films de Chaplin, comme ayant œuvré, au même titre que les films plus dramatiques de Griffith ou d’autres, dans l’élaboration d’un langage filmé. Si on s’échine parfois à savoir qui a été le premier, on oubliera qu’un procédé, pour être efficacement utilisé et accepté par le spectateur (de manière inconsciente), il faut un maître qui soit lui capable d’en comprendre les atouts et de l’utiliser au mieux, parfois de manière systématique (si ça marche, et que les autres n’y comprennent rien, pourquoi se priver).

Ainsi, les réalisateurs britanniques de l’école de Brighton ont eu beau tout inventer, ce n’était que des amateurs et leurs histoires avaient la simplicité du genre : le film de poursuite. Porter reprendra les principes du montage expressif dans Le Vol du grand rapide, mais sans rien y comprendre puisqu’il y montre différentes actions qui ne se répondent et ne se rencontrent jamais… comme posées sur deux rails parallèles d’une voie ferrée. Griffith, quant à lui, flaire le truc et l’utilise abondamment dès A Corner in Wheat en 1909 (et peut-être avant). Le montage parallèle tend à créer une situation d’ensemble en cousant un à un divers tableaux réunis par une logique d’ensemble (on y trouve même à une autre échelle, un plan de coupe du silo à grain, mais là rien de neuf depuis les Brighton). Les films gagnent ainsi en tension parce que le montage suggère un lien entre les scènes, d’abord symbolique (et plus si affinité), et c’est au spectateur de le comprendre. Si le cinéaste lui-même ne comprend pas ce qu’il est en train de dire en collant des plans entre eux, c’est râpé (n’est-ce pas M. Porter qui est en train de rêvasser au fond de la classe !).

Tout d’un coup, le cinéma ne fait rien d’autre que reproduire les possibilités narratives déjà employées en littérature, capable au contraire du théâtre, d’évoquer une action, puis une autre, puis de revenir à la précédente, etc. Si Griffith s’est parfois perdu en montage parallèle (dans Intolérance, où les différents tableaux n’ont pas vraiment vocation à se rencontrer), il a su très vite exploiter le montage alterné, la même année, avec Lonely Villa, et a donc compris très tôt, que le procédé pouvait accentuer la tension de la situation telle qu’elle se présentait dans la continuité devant l’œil du spectateur. On revient aux bons films de genre : la grammaire a commencé par des films de poursuite, et nous voilà avec des thrillers (à noter le remarquable Suspense de Lois Weber en 1913).

Et arrive Chaplin. En 1913, tout cela est, ou semble, plus ou moins mis en place, et il commence sa carrière dans le burlesque chez Mack Sennett fraîchement arrivé, comme d’autres, à Hollywood. Sennett a un petit côté Porter, il a de la chance de se trouver là au bon moment et au bon endroit, mais il manque pour tout dire de génie. Arrive 1915 et Chaplin commence à jouer les hommes orchestres pour la Essanay. Des quelques films que j’ai vus et qui étaient proposés par Arte en cette fin d’année, tout y est d’une maîtrise impressionnante. Si Chaplin était connu pour être rigoureux dans son jeu, dans l’invention de ses gags, je voudrais surtout souligner le fait qu’il maîtrisait tous les aspects du montage alterné et que résident aussi là en partie les raisons de l’efficacité universelle, indémodable, de ses films.

Si on rit chez Chaplin, si on ne s’y ennuie pas, c’est bien que Chaplin, en bon compositeur, et peut-être même, qui sait, en spectateur des chase films en Angleterre quelques années plus tôt, comprend que pour une comédie, les possibilités qu’offre le montage alterné, et cela à toutes les échelles, c’est de l’or. Un petit film, ce n’est pas si différent qu’une petite blague : sa réussite tient souvent beaucoup plus à la manière dont on la raconte. La manière, dans ce cinéma burlesque des années 10, c’est donc le montage alterné.

Si beaucoup de ces premiers films Essanay commencent alors par l’introduction de deux scènes parallèles avec chacune un personnage immédiatement identifiable ; tous deux seront amenés rapidement à se rencontrer (Sennett utilisait déjà le procédé a priori, mais que c’était ensuite que ça se gâtait). Les films de 1915 ne cessent de répéter le même principe. Au début, deux rails, qui viennent à se croiser, puis Chaplin fait intervenir un troisième, qui vient interagir avec un des deux premiers ou les deux, puis un quatrième, et ainsi de suite, jusqu’à plusieurs personnages qui vont être autant d’obstacles ou au contraire des appuis, mais tous vont servir de contrepoints et de faire-valoir à son propre personnage. Si on est toujours dans le muet, les images (et les situations, ainsi que les personnages) se répondent ainsi. Chez Chaplin, on s’envoie des baffes, des coups de pied, autant qu’on y voit des plans de coupe faisant intervenir une action parallèle, qu’elle intervienne alors immédiatement dans l’action précédente ou qu’elle ne serve encore que de “planting” ou d’action parallèle. Dans tous les cas, que notre “attente” soit contentée immédiatement ou non, les actions, scènes ou personnages indépendants finissent toujours par se rencontrer.

Un exemple en images avec un découpage des deux premières minutes de In the Park :

In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (1) Premier plan, intro premier personnage Edna

Premier plan. Introduction du premier personnage, Edna (un plan très court : déjà Chaplin fait la différence entre un plan qui apporte une information et un plan où une situation prend forme).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (2) deuxième plan de suite après présentant deux amoureux

Deuxième plan de suite présentant deux amoureux (même endroit, on imagine un contrechamp)


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (3) les deux rails se rejoignent symboliquement qui a quitté, c'est un champ contrechamp car Edna les regarde

Les deux rails se rejoignent symboliquement. Confirmation du contrechamp : Edna les regarde, envieuse.


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (4) apparition de Chaplin avec une situation définissant son personnage lunaire et fauché (même endroit, mais ailleurs, donc pour l'instant en montage parallèle)

Apparition de Chaplin avec une situation définissant son personnage lunaire et fauché (même endroit, on le devine grâce au second plan mais ailleurs, donc pour l’instant en montage parallèle : Chaplin pose un nouveau rail).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (6) Chaplin sort du champ pour réapparaître aussitôt avec un nouveau personnage (succession de rencontres malheureuses)

Chaplin sort du champ du précédent plan pour réapparaître aussitôt avec un nouveau personnage (succession de rencontres malheureuses, toujours pour caractériser son personnage, mais cette fois à travers des situations courtes et comiques). (Ce type de raccord malhabile est peut-être ce qu’on trouve encore d’archaïque dans la mécanique du montage de Chaplin.)


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (7) Chaplin retrouve le couple d'amoureux, une rencontre heureuse, ou pas

Même principe. Mais cette fois, Chaplin retrouve le couple d’amoureux introduits plus tôt (planting). Une rencontre heureuse ?… Ou pas.


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (8) Pendant ce temps, Edna est rejointe par un inconnu qui partira aussitôt

Pendant ce temps (effet narratif du montage alterné), Edna est rejointe par un inconnu (qui partira aussitôt). Chaplin crée ici un effet de miroir en opposant les deux situations (intrus) et préparant ainsi son arrivée auprès d’Edna.


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (19) après s'être fait jeté par le couple, il tente sa chance avec Edna hors-champ

Après s’être fait jeter par le couple, Chaplin tente sa chance avec Edna hors-champ. L’usage du plan rapproché indique une évolution à la fois dans le récit (marque d’importance) et dans l’approche de Charlot (moins invasif, ce qui ne durera pas).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (10) Chaplin la fait rire

Chaplin la fait rire. En drague comme en montage, c’est la promesse d’un ‘collage’. (Tous ces tralalas pour se faire rencontrer ces deux ‘rails’ principaux.)


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (11) Et voilà qui permet à Chaplin de s'approcher de la belle

Et voilà qui permet à Chaplin de s’approcher de la belle. Comique de répétition, on est en attente de la gaffe (en revanche, Chaplin est loin d’être un Charlot au montage).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (12) raccord dans l'axe pour marquer l'évolution narrative là où tant d'autres auraient laissé l'action se poursuivre

Raccord dans l’axe pour marquer l’évolution narrative là où tant d’autres auraient laissé l’action se poursuivre. Il y a donc clairement chez Chaplin ici une volonté de se servir du montage pour créer un récit et non pas seulement s’appuyer sur le potentiel comique d’une situation (et de son simple talent d’acteur).

 

En moins de deux minutes, la mécanique narrative de Chaplin est posée. Ce cinéma-là n’a rien de muet : il a un sens, une structure, et ce qui l’articule, c’est la science du montage de Chaplin.


Quand je parle de différentes échelles, cela signifie que chacune à leur manière, les compositions telles que “plan de coupe” (plan de réaction d’un personnage présent dans une scène), “plan de coupe d’une autre scène” (ce que les Américains semblent appeler cutaway scene, en opposition au cutaway shot, voire carrément de l’insert) ou “champ contrechamp”, tout ça, c’est du montage alterné. La particularité de Chaplin donc, c’est qu’une bonne partie de la situation comique, du récit (on parle bien ici de “récit”, dès qu’il y a montage expressif), est comprise à travers ce jeu de va-et-vient entre les personnages et les différentes petites actions vouées à se rencontrer.

Ce qui fascine chez Chaplin, comme dans les meilleurs, et les plus simples, films de poursuites, c’est l’impression de fluidité et de mouvement permanent. Une image répond à une autre, et encore une autre. Quand on regarde un Max Linder, ou un Sennett, voire souvent un Griffith, on regarde la situation se dérouler sous nos yeux, souvent sans montage, et à un moment, avec notre œil habitué à manger raccord sur raccord, on s’ennuie. Chez Chaplin, c’est rarement le cas, et pour une raison simple : ce montage alterné permanent lui permet de couper au montage l’inutile, le répétitif ou le temps mort. Un Chaplin, c’est comme une partition de musique, comme une nouvelle efficace, ou un bon acteur, il n’y reste que l’essentiel et pour structurer tout ça, il procède toujours de la même manière : au début de chaque nouveau plan doit apparaître (le plus souvent) une attaque, autrement dit un mouvement (une entrée dans le champ, un mouvement, un geste, une réaction…), puis si c’est nécessaire et que l’action (et l’idée) se poursuit, il la laisse se poursuivre sans couper, et finit par une finale franche, avant de réattaquer au plan suivant, etc. Il n’y a donc, de fait, jamais de temps mort.

À noter aussi la probable filiation de ce montage alterné, si essentiel dans la naissance du langage filmé, avec la scène théâtrale, et plus particulièrement avec l’aparté comique. Il y a deux sortes de montages alternés : celui qui fait répondre des actions situées dans deux lieux géographiques différents (et qui sont appelées à se rencontrer, comme dans Fire!), et celui qui fait répondre deux actions simultanées dans un espace géographique commun. Et c’est ce dernier, utilisé massivement dans les comédies de Chaplin, qui trouve son origine dans les apartés du théâtre. L’aparté est une convention qui permet, sur une même scène, d’opposer des actions dans un même espace et dont seuls sont témoins les spectateurs et un des personnages (soit caché et qui regarde l’autre action en train de se faire, soit en se tournant vers le public pour lui offrir une réaction commentant l’autre action en cours). C’est déjà une forme de montage en soi parce qu’on accepte la convention voulant que les autres personnages soient coupés de l’aparté en question. L’aparté serait ainsi en quelque sorte précurseur du montage alterné, voire du split screen… La filiation en tout cas est réelle. En innovation, au cinéma comme ailleurs, on n’invente souvent pas par hasard ou à partir de rien.

Bref, ce sont les Anglais qui ont tout inventé. D’abord, il y a eu l’action, stupide, les courses-poursuites, les exploits des pompiers, les gendarmes et les voleurs… Ce sont les chase films. Puis il y eut l’interaction. Suggestive, maligne. Quand les actions s’unissent pour en évoquer une plus grande : la situation, l’histoire. Le drame a un côté plan-plan qui laisse finalement assez peu de place aux innovations, parce que c’est du sérieux le drame, il faut respecter l’acteur, le moment intense de la situation… Alors que dans les chase films, les thrillers, les westerns (pour faire plaisir à Monsieur Porter… qui s’est endormi au fond de la salle !!!) et donc bien sûr dans les slapsticks, on va toujours à l’essentiel, à l’efficace, au grossier, au vulgaire, au plus facile. Parce que oui, la langue, la grammaire, ne s’invente pas dans des bureaux, mais dans la rue, par les mômes, par les chapardeurs, les morveux et les enquiquineurs. C’est la ruse qui fait avancer la langue et établit une grammaire. Et au cinéma, c’est aussi les mauvais genres, qui dans l’ombre du drame, ont aidé à forger ce que chacun utilise aujourd’hui pour s’exprimer à travers des images. On doit probablement beaucoup à ce vagabond qui non seulement savait nous émouvoir devant la caméra, mais savait aussi parfaitement mener sa barque, derrière, dans l’ombre, parce que pendant qu’on sourit on ne regarde pas le montage. Le paradoxe, le grand malentendu, il est toujours là : Chaplin était un formidable chef d’orchestre, un grammairien du cinéma qui maîtrisait si bien son art qu’on y voyait que du feu, on n’y a vu que Charlot parce que c’est Charlot qu’il fallait voir. Mais derrière Charlot, il y avait Chaplin, le magicien, le grammairien.

Et, comme un joli pied de nez, Chaplin termine Charlot veut se marier en rendant au chase film ce qui lui appartient… On sait d’où on vient.

(Attention toutefois à ne pas prendre Charlot trop au sérieux. Car si Griffith a lancé les premières salves de montage alterné outre-Atlantique, il semblerait bien que le procédé ait connu un tel succès qu’il fut alors employé par un grand nombre de cinéastes de par le monde. C’est encore une question à creuser, mais plus je vois des films de ces années 10, plus je comprends la nécessité de prendre des pincettes. Cette décennie reste essentielle quant à la compréhension et la mise en place de ces techniques, et pourtant, dans l’histoire, on retiendra beaucoup plus et mieux les films de la dernière décennie du muet. Alors que tout se passe là, quand nous y voyons surtout une grande guerre qui nous apparaît avoir englouti tout à proximité. Or, ce qui nous engloutit ce sont nos préjugés et notre méconnaissance.)


Listes sur IMDb : 

Le silence est d’or

 
 

Liens externes :


Femme de feu, André De Toth (1947)

Œil pour œil

Ramrod

Note : 3 sur 5.

Femme de feu

Titre original : Ramrod

Année : 1947

Réalisation : André De Toth

Avec : Joel McCrea, Veronica Lake, Don DeFore

Si la mise en scène consiste à mettre en valeur la trajectoire et les enjeux de l’histoire, proposer une mise en place permettant de souligner et décrire parfaitement une situation, diriger au mieux les acteurs, adopter le rythme adéquat, ou savoir monter ses plans pour que les personnages n’aient pas l’air d’être des acteurs en train de jouer aux cow-boys ou aux Indiens, force est de constater qu’André de Toth a toujours été faiblard dans ce travail. Et ce n’est toujours pas ce film qui me convaincra du contraire…

Normal, on me dira pour un borgne d’être incapable de foutre du relief là où il faut, mais d’autres s’en sont mieux sortis. Si le scénario, l’histoire, les dialogues, tout ça est correct, il suffit de quelques détails pour faire foirer un film. Là où André de Toth s’en tire particulièrement bien, c’est d’abord dans les mouvements de caméra, toujours justes et élégants, tout en restant invisibles ; et il se montre particulièrement habile dans les scènes vers la fin durant la nuit, avec ce jeu de chat et de souris, qui fait regretter quelque peu que le film ne tourne pas davantage au « noir ».

La vraie catastrophe, en revanche, c’est la présence de Veronica Lake. Au lieu de se servir de sa fragilité, voire de sa taille, de sa fantaisie et de son caractère de mauvais petit garçon, on lui file une robe avec un corset qui ne fait que rappeler son étrange corps de gamine de treize ans, et surtout elle n’a pas les épaules pour jouer avec autorité un personnage aussi tordu, manipulateur et vicieux que celui-ci. De Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent, à Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’Ouest, des femmes pugnaces qui vont leur montrer, aux hommes, de quel bois elles se chauffent, il y en a des tas, c’est un archétype presque du mythe américain, souvent en réaction, ou en contradiction, avec le mythe propret de la Southern Belle, assez inexistant dans le cinéma hollywoodien, et pour cause (Hollywoodien a été fait par les Canadiens, puis par les Européens). Sauf que Veronica Lake, ce n’est pas une actrice, c’est une présence, souvent un peu ridicule, dont il faut se servir au second degré comme d’un contrepoint. C’est bien pourquoi elle était si utile dans les comédies : vous lui foutez une frange devant les yeux, vous lui dites « Heu, t’as la mèche, là, devant… » et elle lève un œil un peu blasé pour dire sans bouger le reste « Je sais, je trouve ça con aussi, mais je n’ai pas envie de me faire gronder alors je le fais ». Le petit air blasé qui sied si bien aussi à la femme paresseusement fatale quand elle se mesure à un Ladd de sa taille, fout ici tout en l’air parce que colle pas du tout au personnage qui au contraire manipule, agit, se bat ; tout le contraire d’un personnage résigné, blasé des films noirs ou de la femme enfant tombant comme une brindille dans la soupe des comédies… Il faudrait se souvenir par exemple de ce qu’était capable de faire Audrey Hepburn dans Le Vent de la plaine. Quand on a un physique fragile, il faut jouer avec pour en faire une force, pas chercher à le dissimuler. Encore faut-il en avoir la capacité…

Dommage, parce que son partenaire des Voyages de Sullivan, Joel McCrea, dans le rôle du cow-boy inflexible s’en tire excellemment comme pas mal d’autres acteurs : Don DeFore, dans celui du cow-boy déjà plus flexible, par exemple, ou Arleen Whelan dans un rôle qu’aurait très bien pu tenir Olivia de Havilland (dans celui bien sûr de la femme inflexible — tout est question de flexibilité dans le western).

André de Toth peine souvent à user des gros plans quand il le faut, et c’est bien ennuyeux car quand il y prend le temps, c’est plutôt réussi. Comme lors de la rencontre entre Arleen Whelan et Veronica Lake. Exercice, certes imposé par la taille de la demoiselle, mais qui malgré tout ne fait qu’accentuer un peu plus ses limites (elle se fait bien bouffer la pauvre). Ou lors d’un gros plan sur le fusil en légère contre-plongée juste avant le duel final. Pour le reste, André laisse faire et ne souligne rien. Tout le job en fait est laissé à Adolph Deutsch qui assure ici une excellente partition… On enlève cette musique et les longueurs seraient plus criantes…

Bien pâlot au final. Il suffit parfois d’un rien pour foutre une belle production en l’air. Un metteur en scène sans génie et une erreur monumentale de casting. Il y a comme un hiatus quand la femme à la frange est dirigée par un borgne. L’un ne voit pas ce que fout l’autre, c’est plutôt ennuyeux.


Femme de feu, André De Toth 1947 Ramrod | Enterprise Productions

She Creature, Edward L. Cahn (1956)

Jaws sous hypnose n’est que bruine de l’âme

Note : 3.5 sur 5.

She Creature

Titre original : The She-Creature

Année : 1956

Réalisation : Edward L. Cahn

Avec : Des monstres mouillés ⋅ Des femmes mouillées ⋅ Des hommes qui louchent

Il faut bien qu’il y ait certaines bonnes âmes pour se dévouer à voir des curiosités dont on sait d’avance qu’elles ne viendront pas perturber le haut de nos tops, et je préfère largement suivre les bobines de fil des « classiques » plus ou moins obscures parce que c’est encore le plus souvent la garantie de se trouver au plumard avec un machin pas trop laid. Je tentais donc l’aventure, pour une fois, avec cette chose dont l’affiche et le titre étaient à peine racoleurs, pensant au moins me fendre la poire, du moins ne pas me laisser avoir aussi facilement comme un bleu. Et au final, si je me suis bien marré certes, il faut aussi avouer que j’ai eu du mal à ne pas apprécier les sous-entendus hautement sexuels qui transpirent de partout sur la pellicule dès que la She en question se trouve chaudement hypnotisée. Je suis faible, les symboles trop subtils ça me gave, je n’aime pas faire l’effort et je suis nul aux mots croisés ; en revanche, je dis pas, les symboles bien gras avec les tétons qui crissent sous la mousseline, je ne résiste pas, j’ai l’imagination qui s’enflamme d’un coup et les poils du nombril qui se dressent… I Human.

C’est que c’était censé être un film d’horreur !… Hein, hé, hé !… Certes, les seins de la créature (celle de gauche sur l’affiche) sont très réussis, et ça pousserait plutôt à la clémence, voire à la tendresse, mais redevenons sérieux, un bon film d’horreur, c’est un film où la créature se fait attendre, voire où elle descend des lapins… Un bon film d’horreur, c’est en principe un peu comme regarder un film porno des années 70 avec 90 % de scènes érotiques et des préliminaires bucoliques, avant de se rincer l’œil, et le reste, dès que les monstres apparaissent…

On peut rire, certes, de ce machin au poitrail XXL, sorte de fœtus lépreux jeté tel un Œdipe à la mer, revenant 800 millions d’années après voir sa maman pour lui montrer ses miches, à moins que ce soit son moi reptilien jaillissant des profondeurs de l’océan à chacun de ses coïts télépathiques… Reste qu’au-delà du côté grotesque, il y a bien quelque chose de savoureux à déchiffrer les relations plus ou moins symboliques, plus ou moins psychanalytiques, de ce petit jeu à trois.

La psychanalyse, si elle a un génie, c’est de pouvoir s’appliquer à tout, d’avoir toujours raison, et de faire des interprètes les véritables stars d’une démarche hautement improbable. Je me lance donc génialement dans l’interprétation de certains de ces signes (sexuels, on pense rarement à autre chose) qui me sont très subtilement apparus pendant le visionnage de ce film. Toute ressemblance avec une interprétation existante ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

Je pose mes lunettes, compte les tâches laiteuses dans le flou opaque de mes pensées, et les paupières lourdes, me tourne vers mon esprit… La lampe frottée entre les cuisses, c’est à lui enfin que se révéleront les bijoux jaillissant de ses profondeurs endormies. Sa coquille se craquelle et c’est tout un passé qui s’agite entre ses doigts étiques. Viens ma belle… Tu n’obéis qu’à ma voix, seulement à ma voix. Est-ce que tu la sens ? Là, oui ?… Maintenant, parle-moi, où te trouves-tu ?…

— Entre tes bras…

Hum… On s’égare.

Ménage à trois donc. Classique. D’un côté, l’homme d’âge mûr, hypnotiseur, savant forcément fou capable presque de réanimer les morts, amoureux de sa créature, de sa chose, de sa Galatée, ayant une emprise totale sur elle, ou presque, parce que si « tu as mon corps et mon esprit…, tu n’auras pas mon cœur ! » ; de l’autre, le jeune médecin sceptique, donc ignorant des mystères de l’amour (« Tu as déjà vu un reptile avec des gros lolos ? » « Non ! Je ne te crois pas ! Je suis sceptique ! » « Je te mets au défi…, espèce de scientiste ! »), d’abord acoquiné avec une femme blonde (forcément frigide au monstre refoulé) mais qui viendra à point sauver notre belle des griffes de son gros vicieux d’hypnotiseur. Et en face d’eux… la femme. She’s a Lady whoa whoa whoa…, et ce n’est pas Delilah qui me contredira. Rousse enflammée, torturée, ligotée, qui n’attend qu’à être affranchie de ses pulsions meurtrières (par-devant, par-derrière…). La castratrice en somme. Ève la pécheresse, la fatale, celle qu’il faut remettre à sa place, et qui traverse l’écran comme une ombre en restant immobile, qui s’évapore comme la sueur froide sur un téton rompu… Le désir personnalisé, la femme convoitée, inatteignable, qui pourtant s’offre à vous mais réserve son cœur à un autre qui n’existe pas… Lascive, chaude et moite. La prostituée qu’on imagine tour à tour consentante quand elle est dans nos bras, et prisonnière quand on la voit aux bras d’un autre… La vénéneuse, dont on ne sait si ce petit regard mouillé qui nous invite à mêler notre sueur à la sienne est celui de la jouissance tendre ou de l’opium abêtissant… Con, cul, piscente, tout y passe. S’enlace et se rétracte. S’enlise et s’envenime…

C’est du classique. Triangle amoureux (l’amour radote, je n’y peux rien). La femme abandonnée qui rêve d’un amant hypothétique qui viendra jaillir de son placard ; l’affreux monstre qui lui a fait un enfant dans le dos et qui l’y tient fermement attachée ; et le candide Adam, pauvre pomme qui perd tout sang froid quand on le chatouille et qui trouvera en lui les ressources pour libérer sa belle (et se débarrasser de son monstre par la même occasion).

Tout est sexuel. La psychanalyse s’évertue à dévoiler les mystères refoulés de nos passions dansantes ?… Eh bien, c’est ça. Rien d’autre qu’un petit machin tout mou qui ressort tout dur une fois trempé dans un liquide… The She-Creature, c’est de la psychanalyse en celluloïd. Plongez-y le doigt, mouillez-y les lèvres, et c’est tout une pyrolyse qui opère en douceur. Comme la langue suave et traînante d’un hypnotiseur : « Ce monsieur te dit, trempe-la dans l’eau, trempe-la dans l’huile : ça fera un escargot tout chaud… »

Je m’écarte. Reprends mon souffle, essuie la sueur. Et je replonge.

La femme de série B se caractérise moins par l’épaisseur de son encéphale que par la profondeur de son bonnet et par sa ferme docilité. Elle est un peu fatale, mais serait plutôt la cadette de celle qu’on rencontre dans les films noirs : c’est un peu comme si l’une avait déjà vécu ce que l’autre était justement en train de subir. C’est un fantasme de petit garçon. Freud dirait qu’éconduit par sa môman, et pas encore résolu à aller tâter le terrain auprès des jouvencelles de son âge, le garçonnet passe son temps à se tripoter les méninges devant la fille next door, la copine à môman, qui porte d’affreux talons qui font ricocher son cœur, porte une de ces robes qui semblent autant empatter le corps nu que le dévoiler à la moindre brise ou lumière indiscrète… Son cerveau n’a alors que très peu d’importance, et d’ailleurs, comme le sien (au petit garçon), c’est bien le cerveau reptilien qui s’exprime. Le candide de l’histoire, le grand naïf, c’est bien lui, le petit garçon. Nous (tous les hommes sont des petits garçons car solubles dans la psychanalyse).

Seulement, bien que désirable, la femme reste pour le petit garçon un monstre étrange et inconnu. Ses hanches le fascinent, sa poitrine l’opule, sa tignasse l’enlise ; ses yeux lui charbonnent les doigts, sa bouche l’englue de miel, ses oreilles lui bouclent la bouche, ses griffes le froissent ; et ses tétons l’hypnotisent pour l’achever enfin dans des profondeurs inavouables… She’s a lady wow wow… but she’s not mine.

Elle est bien à ce scélérat, à ce cruel manipulateur, vicieux et méchant monsieur ! Il la tripote et elle se laisse faire, mais son corps tout entier dit non. Consentante malgré elle. Quand l’hypnotiseur la plonge dans une hypnose pour éveiller en elle la bête des profondeurs, elle frissonne, sa jambe se relève. On devine qu’en dessous de cette robe taillée d’une seule pièce, elle ne porte pas de petite culotte… On n’en peut déjà plus. On sue avec elle. On s’agite tout comme elle pour refuser cet affreux moustachu qui vient lui susurrer des mots à la bouche, qui lui commande d’aller encore plus profond dans ses souvenirs, qui viole et déterre ses monstres enfouis. Des monstres dont on devine qu’il pourrait tout autant en être le père.

Plongée dans un rêve hypnotique, faisant déjà jaillir la bête sur la plage d’où elle viendra, pleine d’une fureur jalouse, tuer les innocents amants, on ne voit que sa peau diaphane. Ce cou étrangement dévoilé, point trop gracile mais peau-telé, laiteux, par-dessous, parce qu’elle est couchée. A-t-on jamais vu un cou nu plus joli ? A-t-on jamais vu de cou sous cet angle sinon dans les bras d’une femme ? Par-dessous, mais que fait la police ?… Il y a des corps qu’on dévoile à peine et qui font deviner tout le reste… La blancheur de la peau, offerte comme vierge à celui qui la regarde, déjà chaude, moite et rougie de l’intérieur… est-ce bien raisonnable ?… Et toute cette sensualité, ces viols plus ou moins consentis par la force des choses hypnotiques, cent fois répétés, entre l’hypnotiseur et sa captive, pour en arriver à quoi, avant que la créature tueuse ne vienne de son plasma océanique se venger des hommes ? À une vapeur moite, un brouillard ectoplasmique censé transmuter de la femme esclave vers la bête. Celle-ci jaillit autant d’un lointain passé (traumatisant) que des eaux profondes. Freud en rougit aussi dans sa tombe… Si toutes les femmes, libres, sont des blondes frigides, typiques de la haute société californienne, dures à marier, exigeantes, éduquées et impossibles à satisfaire…, cette rousse, elle, a le feu au cul, et le brouillard alerte. Comme toutes les femmes violées, si elle éprouve du plaisir, c’est bien malgré elle ; parce qu’elle est la cadette de la femme fatale du film noir, ou la cousine de l’Ayako Wakao de Masumura : sa beauté (ou ses capacités sexuelles, ses dons transmutationnels) est une tragédie pour elle. À la fois prisonnière de l’homme qui pénètre son passé le plus refoulé, de ses pulsions tant sexuelles que meurtrières, mais aussi désireuse de s’en affranchir au plus vite, et pire que tout sans doute, la honte de se livrer ainsi à un homme capable de commander ses pulsions intimes et archaïques. C’est Andromède* enchaînée à son rocher, attendant qu’on vienne la percer, enfin je veux dire… attendant que Persée vienne la trouer, enfin je veux dire… attendant que Persée vienne la trouver…

Là, notre Persée national n’étant qu’un vulgaire sceptique et n’ayant pour épée qu’un petit scalpel penaudement décalotté, vite émoussé par les pollutions de sa belle, il laissera son fantôme matérialisé (ou son affreux rétrofœtus à la poitrine de pierre) se retourner contre son créateur… Les pinces de langoustine dans la tronche, ça fait mal : petit filet de sang à la bouche shyménique en prime avant de plonger dans un dernier rêve tellurique. Le symbole est épais et peut coaguler dans la vase avant qu’on en finisse avec le monstre, étrangement immolé sur la plage, façon feu de camp, mitraillé par les balles de policiers qui arrivent décidément toujours trop tard (zont absolument rien vu dans ce qu’il y a de plus torride dans le film, tant pis pour eux). She’s a Lady, for sure, et la psychanalyse l’a sauvée.

Ou presque. L’hypnotiseur fou est assassiné par le reptile aux nibards tueurs. Et une fois libérée, notre belle captive, sans doute bientôt un peu moins rouquine, se retrouvera dans les bras du sceptique. Il va en apprendre des jolies auprès de sa chaudasse. L’éjaculateur précoce et la femme fontaine, voilà qui promet un beau spectacle. C’est que j’en aurais bien repris en rab de ce petit cou suintant l’ivoire des plaisirs défendus…

PS : parlons technique deux secondes. Le film propose certainement le premier, et le seul, champ contrechamp entre un homme et une poitrine.

— Les yeux, petit, les yeux !

— J’peux pas ! Ils me regardent fixement ! Je suis comme hypnotisé !

— Mais voyons, Persée, ressaisis-toi et coupe-lui la tête !

— J’peux pas !!!… La tête, je pourrais, mais ce sont ces tétons, là ! Voyez ! Ils me regardent fixement !

— Mais comment espères-tu la libérer de ses chaînes si tu ne vois que…

— Oh non…

— Gros dégueulasse ! Gros dégueulasse !

— Faut mettre du sel à c’qui paraît…

— La ferme ! fallait lui couper la tête, imbécile heureux !

— Mais ses tétons dansaient… Comment résister ?

— Ah, tu parles d’un héros ! La gorgone aux sept seins peut se rhabiller…

— Sept seins vous avez dit ?! Je veux la voir ! Je veux la voir !

—… Quand tu seras grand, tête de nœud…

She’s a lady… oh oh oh oh… She’s a lady… oh oh oh oh.

Oh-oh…

pss : Le film compte aussi un petit chef-d’œuvre de réplique d’escroc lâché à un collège de sceptiques : « Si vous ne voyez rien c’est que vous ne voulez pas le voir !!! » Eh ben oui, c’est un peu ça…

*Andromède :andromede


She Creature, Edward L. Cahn 1956 Golden State Productions, Selma Enterprises (10)

She Creature, Edward L. Cahn 1956 | Golden State Productions, Selma Enterprises 


Le film est ici :
http://dai.ly/x22eif3

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To Rome with Love, Woody Allen (2012)

En attendant Emma

Note : 2.5 sur 5.

To Rome with Love

Année : 2012

Réalisation : Woody Allen

Avec : Woody Allen, Penélope Cruz, Roberto Benigni, Jesse Eisenberg, Alison Pill, Judy Davis

Ce n’est pas si mal écrit, même si ça ne vole pas très haut. Le défaut majeur du film, c’est surtout la direction d’acteurs et le choix du casting. Le problème, c’est qu’il demande à tous les gars de jouer comme lui et à toutes les filles de jouer comme Diane Keaton parce qu’il écrit comme ça. Les personnages et les situations sont toujours les mêmes. Sauf que là, les acteurs, lui en tête, ne sont pas à la hauteur (en voyant ça, on comprend que Woody ait besoin désormais de se concentrer sur les autres acteurs).

Jesse Eisenberg s’en sort le mieux mais manque cruellement de fantaisie. Ellen Page est horrible, peut-être la plus mauvaise actrice que j’ai pu voir dans un Woody (pas forcément de sa faute, le rôle n’est pas pour elle). Judy Davis, pour le peu qu’elle a à faire, n’est pas mauvaise, mais là encore pas franchement une actrice de comédie, elle a zéro fantaisie elle aussi, et comme Alec Baldwin, elle donne l’impression de pouvoir claquer dans l’heure. Penelope Cruz est ridicule, là encore, incapable de flirter avec le burlesque, d’avoir ce petit brin de folie nécessaire pour jouer la sincérité dans l’excès. Ce que possède toujours Benigni, mais son personnage est anecdotique, et là c’est Woody qui trouve jamais le bon rythme. Tous les autres Italiens sont mal dirigés, c’est une horreur.

Heureusement qu’il sait se renouveler et voir ce qui cloche le Woody. La Emma Stone par exemple, elle a un quelque chose qui peut coller à son univers. Une vraie fantaisie, un charme, une poésie lunaire, une aisance que même Cate Blanchett avait été incapable de donner (et pour cause, trop de composition, au point qu’on finit par ne plus rien voir d’autre que le jeu ou le costume, ce que beaucoup d’acteurs chez Allen font, se servant de tous ces artifices pour cacher leur incapacité à évoluer dans le registre si particulier de Wooyd Allen). Faut voir ce qu’il serait capable de faire avec la Stone, le Woody (plus proche des personnages de Mia Farrow que de Diane Keaton pour le coup).

Bref, oui, Emma Stone franchement, elle m’avait bluffé. Woody avait trouvé la bonne mesure pour elle, ne pas trop en faire pour respecter son petit côté lunaire. Il y avait des scènes avec Colin Firth qui ne marchaient pas, mais celles avec elle étaient toutes réussies. Ce qui ces dernières années me semble tout de même assez rare. Celui-ci en tout cas est à oublier.

To Rome with Love, Woody Allen 2012 | Medusa Film, Gravier Productions, Perdido Productions 


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The Matrix, The Wachowski Brothers (1999)

Matrix

Note : 5 sur 5.

Matrix

Année : 1999

Réalisation : Les Wachowski

Avec : Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss

— TOP FILMS

Certains films ne vieillissent pas, on vieillit à leur place.

(Et je parle du film initial. Pour la suite, très mauvais souvenir de cinéma et une de mes plus grandes incompréhensions. Aucune envie de réévaluer ces horreurs. Le premier se suffit à lui-même.)

Suite de notes.

La sidération au cinéma

Elle commençait dès la scène du bullet time avec Carrie-Anne Moss et cette pose improbable inspirée probablement du kung-fu… Il y a tellement par la suite de personnages ou d’interprétations ratées dans la « série » de films, alors que sa présence dans le film est si particulière…

Impressionné, le petit Nolan a dû l’être également. Ce qui m’avait marqué dans Memento l’année suivante, c’était justement qu’il reprenait deux des acteurs de Matrix en surfant pas mal sur les personnages qu’ils interprétaient dans le film plutôt que de s’emmerder à créer des personnages à part entière (ce qui était pour le coup, au-delà de l’opportunisme, pas mal efficace).

C’est un miracle ce film. Tout le reste qui navigue autour et qui se rétame alors que le film initial reste en suspension, c’est les marchands du temple. « Oh, c’est Jésus ! Il marche sur l’eau ! » (The Matrix). Puis : « Oh, putain, c’est Superman, il peut inverser le cours du temps ! » (Reload) Et encore : « Mais, mais… c’est Dieu ! Il se bat contre les planètes, les éléments, les Titans ! et… contre Lambert Wilson !!! » (Revolution)

The Matrix, The Wachowski (1999) | Warner Bros., Village Roadshow Pictures, Groucho Film Partnership

La scène de l’interrogatoire.

Cette scène ne me fait pas grand-chose, en dehors de son intro formidable sur écran, travelling avant, et l’écran qui devient le plan sans transition, puis la caméra qui descend l’air de rien pour recadrer… On ne voit presque rien, mais c’est fait au millimètre. Puis, avec l’agent Smith qui tournicote son élastique pour ouvrir son dossier, le même dossier qu’il met de côté, histoire de faire comprendre à Neo qu’ils peuvent tout oublier… C’est de la danse aussi dans cette scène mais on ne doit pas apprécier la même chose. J’aime beaucoup plus l’interrogatoire avec Morpheus quand il lui fait le speech humanité = virus. Et pour rester sur la danse, c’est fou dans les scènes de poursuite ou de baston à quel point le rythme est parfaitement géré : ils avaient compris que le rythme, ce n’est pas une question de vitesse, mais d’alternance entre mouvements rapides et mouvements lents pour “digérer”, respirer, avant de repartir. À ce niveau, la poursuite sur les toits en dents de scie au début dit tout : les bruits des pas lents quand ils montent, puis rapides quand ils descendent. Sans oublier que le bullet time, c’est déjà en soi un “soupir” qui s’étire dans la partition… C’est une symphonie, ce truc. Bref, je m’emballe, je rends les armes.

La scène « escape » de Trinity au début du film.

En musique classique, pour bien finir un morceau, il y a ce qu’on appelle la cadence. C’est quand tu as une phrase où tu sens venir la fin, et ça s’arrête brutalement — comme les fameux noirs à la fin des films de… Nolan —et ça pousse le public, bien sûr, à applaudir. Ils font ça dans cette scène juste après le bullet time, quand elle bastonne tous les flics et avant que les agents Smith lui collent aux basques. Il y a un plan final avec une pause brutale, et on comprend que c’est la fin de la baston… De l’opéra.

Le dernier coup, c’est l’accord final qui précède ce “soupir”. Mais pour que l’effet (la cadence) marche, il faut le coup final ET la pause qui vient après. D’ailleurs, il n’y a que ça dans cette séquence, mais des cadences intermédiaires, ou des points-virgules, ou donc visuellement, tu as un mouvement rapide qui s’arrête brutalement souvent rehaussé d’un effet sonore, typiquement le « vouh ! ». Par exemple, quand elle saute à travers la fenêtre, tu as plein de plans rapides, et ça se termine brutalement par une “pause”, elle, avachie dans les escaliers, les flingues tendus vers la fenêtre. Le changement de rythme, c’est ça la cadence. Et puis hop, elle dit « get up », et là, elle ne se relève pas mollement : elle gicle hors du cadre avec un effet sonore et un cut niveau montage.

Autre exemple. Quand ils montent à l’échelle pour atteindre le toit, je présume quand même qu’ils ont été aidés d’un filin ou d’une sorte de trampoline pour faciliter leur élévation parce que tu ne montes pas une échelle aussi facilement. Résultat, tu as « ta ta ta ta » très rapide avec, si je me rappelle, un mouvement de travelling arrière pour donner une sorte de relief au mouvement, et avant de repartir en courant, tu as l’effet de descente de l’échelle, très bref, mais indispensable pour créer du rythme. C’est un vrai modèle. Même pour accentuer l’effet lors des toits en dents de scie, la caméra fait un travelling d’accompagnement latéral mais s’élève et descend en même temps que les “danseurs” là encore pour donner du relief et du rythme. Après, il y a bien sûr le génie de créer des décors comme ça, parce que j’ai vu d’autres séquences des films suivants, et ils montrent le même sens du rythme sauf que ça tombe à plat plus souvent parce que les décors selon moi sont moins à la hauteur (paradoxalement plus grandioses, mais justement, il n’y a pas le côté organique, carton-pâte, poussiéreux, des décors du premier, comme ceux dans « ils sont derrière les murs », quand Morpheus se fait capturer, ou celle de la station de métro).

 

Bullet time.

Apparemment, la technique utilisée conditionnait pas mal ce qu’il était possible de faire (axe de caméra et décors réduit en studio sans doute) alors que le procédé aurait complètement changé par les deux suivants, le numérique apparaissant, et là tout devenait possible. Il y a donc à la fois la magie du “seuil” entre deux mondes qui disparaît et la surenchère vers un monde auquel on ne peut plus croire (sans compter qu’une fois que Neo comprend ses capacités à l’intérieur, mais surtout en dehors de la matrice, bah c’est fini, ça devient un film de super-héros). Alice Wachowski est restée dans son terrier et elle n’a plus jamais revu la lumière.

Vu le : 24 juillet 1999, commenté essentiellement dans les années 2010


2020

En réponse à : « Jamais compris l’hostilité envers ces 2 films, ils forment une trilogie parfaite avec le 1ᵉʳ ».

Le premier se suffit à lui-même. Le récit est intelligible, l’action et les effets spéciaux à taille presque humaine. Visuellement, il est plus reposant pour les yeux et fait la part belle au récit plus qu’à l’action multi-joueurs et aux explications à la con. La suite est un naufrage total qui annonce d’ailleurs peut-être déjà celui des films de Nolan : des labyrinthes visuels incompréhensibles et moches. Annonciatrice peut-être aussi d’un conflit de générations entre spectateurs. Ceux de Jaws laissant place à ceux de Mega Jaws 3D Remix.



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Nightfall, Jacques Tourneur (1957)

Dennis ou le Dernier Page Tourneur

Note : 4 sur 5.

Nightfall

Année : 1957

Réalisation : Jacques Tourneur

Avec : Aldo Ray, Anne Bancroft, Brian Keith

Fabulation en guise de commentaire détourné

(Harry Cohn était le directeur historique de la Columbia, distributeur de Nightfall. À la même époque, Dennis Hopper peinait à trouver du travail en tant qu’acteur. Le second essaie de faire comprendre au premier que le cinéma est à un tournant et qu’on en sent les prémices dans ce film. Dix ans plus tard, c’est la Columbia qui distribuera Easy Rider, l’un des films phares du Nouvel Hollywood.)

— Allô ? Dennis ? Harry Cohn à l’appareil…

— Salut, chef !

— M’emmerde pas ! C’est quoi cette note de service que je viens de recevoir ? Je t’ai demandé d’espionner sur les plateaux et tu me ponds… des commentaires sur le film avec quelques… conseils ? Tu te foutrais pas un peu de ma gueule, gamin ? Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ?

— J’étais avec Elvis comme vous me l’aviez demandé, chef. Je n’ai pas pu aller sur le film de Tourneur parce qu’il y avait trop d’extérieurs…

— Comment ça le film de Tourneur ? C’est Tyron Power qui me l’a proposé…

— C’est Jacques Tourneur qui le réalise, chef, c’est son film. Tyron Power a créé la Copa dans cette optique, pour donner plus de libertés aux…

— Ah oui ! C’est ce que tu dis dans ton machin : la politique des auteurs, c’est quoi ces conneries ?

— C’est français, chef !

— Si c’est français, c’est des conneries ! Bref, qu’est-ce que je lis là : « Ne vous êtes-vous jamais mis à regarder les couples dans le métro en essayant de deviner d’après la manière dont ils parlaient depuis combien de temps ils étaient ensemble ? » Mais bordel, Dennis, c’est quoi cette merde ? Tu crois que je prends le métro ? Tu te crois à New York ? Et puis, tu te prends pour un écrivain, c’est quoi cet immonde détour pour introduire une note de service ! Une putain de note de service où je te demande qui fait quoi sur un plateau !… Écoute-moi bien Dennis, je suis le dernier à t’offrir du travail, t’es sur la liste noire. En plus d’être un crétin de rouge à ce qu’on dit, il a fallu que tu ailles chercher des poux à Hathaway. T’es un malade, Dennis ! Donc si tu veux rester en Californie et éviter de retrouver dans ton putain de métro new-yorkais, tu fais ce que je te demande !

— Vous étiez bien pourtant heureux d’avoir reçu ma note de service sur la musique diégétique, chef !

— Si tu crois que j’y ai compris quelque chose à ta fichue note !… Mais je te reconnais au moins ça oui, Dennis. La musique pour Le Pont de la rivière Kwaï, ça marche du tonnerre. En plus du film, on vend à tour de bras cette musique qui ne nous a pas coûté un kopeck… Et c’est bien parce que t’avais l’oreille musicale que je t’ai fourgué avec Elvis, qu’est-ce que tu crois !

— Mais Harry, il m’emmerde ce type. Je peux pas prétendre éternellement être son pote…

— T’étais bien pote avec ce pédé de James Dean, je pensais au moins te faire plaisir ! Et m’appelle pas Harry, connard !

— Très bien, connard…

— Ni Harry, ni chef, ni connard, espèce de trouduc !!!…

— Très bien…

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (1)

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 | Copa Productions

— Je reviens à tes commentaires : tu m’expliques les figures de style en moins ?

— Voyez-vous, il s’est comme passé un truc sur ce film. Je suppose que vous l’avez vu comme moi, lors de la première rencontre entre Anne Bancroft et Aldo Ray dans le bar…

— J’espère que tu plaisantes, elle n’en finit pas cette scène ! J’ai cru mourir !

— Elle est nécessaire pour exposer les personnages, développer leur psychologie…

— Attends, Dennis, j’ai raté un wagon : t’es acteur, pas scénariste, ça aussi c’est une idée de ta… politique des auteurs ? Tu veux te convertir, tu veux être le nouveau Dalton Trumbo ?

— Mais écoute, la psychologie, c’est très important, c’est l’avenir du cinéma. Laisser plus de champ aux acteurs, créer des personnages plus complexes, s’attarder sur les détails de la vie, les incertitudes…

— C’est ce que je dis : tu te fous de ma gueule ! Le cinéma, c’est l’action. L’action, c’est tout ce dont le public demande. Et ce que le public demande, c’est à nous de lui donner. L’offre. Et la demande.

— Mais Harry, si tu lui offres toujours ce qu’il attend, ton public va se lasser… Et puis merde, c’est de l’art aussi…

— J’ai rien entendu. Bon, explique-moi ce truc avec Aldo…

— En fait, je crois que ça tient plus d’Anne Bancroft. Aldo est très bon, mais il est encore meilleur dans cette scène parce qu’elle l’élève à un niveau que peu d’acteurs peuvent atteindre. Jimmy m’en parlait déjà, ce sont les nouvelles techniques de jeu à New York…

— Je ne compte pas importer dans mon studio ce jeu chiant à mourir où les acteurs se grattent les fesses en regardant les étoiles ! Ici, c’est Hollywood, c’est l’action qui détermine le rythme. À l’écran, dès que tu baisses le rythme, le spectateur s’endort et la prochaine fois, il ira voir ailleurs. J’ai vu ça pour Sur les quais : c’est bon pour décrocher des Oscars, mais je n’ai pas aimé le travail qu’a fait ce Français avec un accent bolchevik sur le film de Kazan. Ces scènes en extérieurs sont mal éclairées, ça fait vrai, mais est-ce que le public demande que ça fasse vrai ? Non. On vend du rêve. Pas cette lèpre néoréaliste…

— Et pourtant, je sens un truc, j’ai vu ça en rêve, Harry ! Je suis sûr qu’on va y venir.

— Mes couilles ! L’écran large, Technicolor, musique et action ! Le Pont de la rivière Kwaï ! Bon sang, Dennis, même quand tu as raison, t’es incapable de t’en rendre compte. Et tu veux devenir scénariste, ou critique, ou je ne sais quoi…

—… Réalisateur ! Un jour, je serai un putain de réalisateur ! Je serai aussi scénariste et je jouerai aussi dans mon putain de film, Harry ! et tu sais quoi, Harry ? c’est toi qui le distribueras ! Je ferai tout pour t’emmerder, mais tu finiras par le distribuer mon putain de film !!!

— Plutôt crever !

— Tu ne comprends pas, Harry ! T’es un dinosaure, le vieux Hollywood va s’effondrer et tu vas t’effondrer avec ! Tu vas crever espèce de fossile fasciste !!!

— Bon sang, mais c’est vrai ce que disait Hathaway ! t’es un véritable emmerdeur ! Et moi qui te file un job !… Qu’est-ce que tu en sais qu’on va crever ?! Que ton tour viendra ?! T’es rien ! tu ponds des notes de service, tu t’encanailles avec des têtes d’affiche, mais toi t’es rien ! t’es qu’un emmerdeur !

— J’ai raison, Harry ! et tu verras ! Tu verras que tous les acteurs passés par New York s’imposeront à Hollywood, et si Hollywood ne leur laisse pas les clés, il n’y aura plus rien ici ! Ce sera la Floride, il n’y aura plus que des vieux à siroter leur martini dans un transat !

— Eh bien parlons-en de ces acteurs de la « méthode »… Qu’est-ce que tu lui trouves à cette Anne Bancroft ?! Elle est censée être une actrice caméléon, comme ils le prétendent tous, et elle est pas fichue d’être crédible en mannequin ! Tu l’as pas vu marcher ?! ils ne vous apprennent pas ça les Français ?! On dirait une gourde qui avance !… Ils me font rire ces acteurs de Lee Strasberg… J’ai vu ce Paul Newman dans Marqué par la haine : si c’est ça l’Actor studio, donner un rôle d’Italien à un Irlandais, ça va vite capoter cette histoire ! D’ailleurs, ça l’est déjà… on dit qu’il tourne un western avec un type venu de la télévision. C’est déjà fini pour lui. Et tiens, ton Anne Bancroft, je la renvois illico à la télévision, elle aussi : ma « méthode » ! Et dans dix ans, je la sors du placard, et j’en fais une mère juive !

— Elle est Italienne.

— C’est donc qu’elle est déjà ringarde ! Les Italiens, c’est fini pour eux à Hollywood. Capra, Minnelli, Sinatra. On a eu note dose. Le temps est à l’Amérique profonde. Regarde Elvis, c’est lui l’avenir du cinéma. Il me faut des types comme Elvis !

— Je te le promets… Tu la reverras. Parce que les choses vont changer. Quand je suis défoncé, je vois le monde tel qu’il sera dans quelques années. Et je la vois, Harry. Je la vois, Paul Newman, et ce réalisateur…

— Arthur Penn… la télévision… quel cauchemar… Je veux Elvis ! Je veux du rêve sinon on va tous crever à cause de cette salope de télévision !

— Voilà ! tu comprends rien Harry. Tous, nous allons prendre le pouvoir ! et plus jamais rien ne sera comme avant ! Tu verras comment les acteurs qui sont capables d’improviser vont imposer une nouvelle manière de jouer. Le rythme sera ralenti, moins systématique, et ce sera la psychologie contrariée des personnages qui fera avancer ta putain d’action ! Pas ton putain d’Elvis ! Tu verras que c’en sera fini des tunnels de dialogues bien écrits ponctués par une musique de fanfare. La musique sera présente, oui, mais pour illustrer les états d’âme des personnages. Ou elle sera diégétique…

— Comme dans Le Pont de la rivière Kwaï

— Parfaitement !

— Et comme Elvis, bonté divine !!!

— Non, ce sera le temps du rock’n’roll non pas parce que vous voudrez mettre aux goûts du jour vos musicals, mais parce que le rock, c’est la vie, c’est la rue, et parce que c’est la vie, c’est naturel de l’entendre à travers la vision des personnages. Les vieux genres hollywoodiens, que sont les musicals, les westerns et les films noirs vont disparaître et réapparaître sous de nouvelles formes, que nous, déciderons de remettre au goût du jour… Comme dans L’Équipée sauvage… L’avenir est au western mécanique, aux musiques électriques, et aux paradis artificiels…

— Mais putain, Dennis, tu dis n’importe quoi ! Je comprends plus rien : c’est quoi… les films noirs !

— Tes putains de « crime films », Harry ! Ce sont les Français qui les appellent comme ça !

— Tu m’emmerdes avec tes Français ! Qu’ils s’y mettent à faire des films ces losers ! Ceux qui sont encore capables de faire quelque chose, ils sont ici, à Hollywood ! Tourneur, c’est bien lui qui a dirigé ta Bancroft !

— On ne dirige pas Anne Bancroft, Harry ! Tu n’as pas bien vu le film ! Je te le redis : pense à mes couples dans le métro…

— Très bien, monsieur je-vois-l’avenir, explique-moi ça deux secondes !

—… c’est pourtant simple. Elle parle dans cette scène comme si elle connaissait Aldo Ray depuis une éternité…

— Ah, voilà ! elle est là ta crédibilité ! ton génie !… C’est leur première rencontre ! ça tient pas la route !

— Elle est là la nuance, Harry. Et c’est ça que toi et tes congénères de l’ancien monde ne pourront jamais comprendre. C’est parfaitement délibéré de sa part : c’est une approche psychologique. On s’adresse ainsi aux gens quand on a déjà plus rien à attendre d’eux, quand on a des certitudes et la première d’entre elles : qu’on est déjà un loser…

— Je comprends mieux maintenant pourquoi elle porte un prénom français…

— As-tu remarqué comment elle parlait ? Il n’y a pas cinquante pancartes lumineuses qui s’éclairent quand elle s’apprête à parler. Ça coule tout seul. Les acteurs de demain seront capables d’improviser, mais ils seront aussi capables de jouer avec simplicité le texte imposé : le corps disposera de sa vie propre, et les mots ne seront l’expression que d’une puissance intérieure, l’une et l’autre s’opposant aussi naturellement que je m’oppose à toi.

— Cette saloperie qui te fait parler a donc un nom ?! c’est un putain de « naturalisme » ?!

— C’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Et ton Aldo fait pareil. C’est un acteur correct, mais il ne sera jamais aussi bon que dans cette scène… Parce qu’il a en face de lui une actrice qui lui facilite le travail.

— Dennis ?!

— Harry ?

— Je veux plus te voir. T’es viré. Ne compte plus travailler à Hollywood, ne pense même plus foutre les pieds en Californie. Henry avait raison. Tu es fou à lier. Je peux faire une dernière chose pour toi : je te paie ton voyage pour New York. Je suis sûr qu’on apprend beaucoup de choses sur la psychologie du personnage dans une rame de métro. J’ai eu ma dose.

— C’est la chose la plus sensée que tu aies jamais dite à mon attention, Harry. J’irai à New York, et je suivrai les mêmes cours qu’Anne Bancroft. Et que Jimmy…

— Jimmy est mort Dennis, fais-toi une raison et reviens à la réalité…

— Jimmy avait raison et vous avez tort ! L’avenir est aux auteurs, aux réalisateurs, aux acteurs, à la liberté et à la vie. La révolution viendra d’Europe, et Hollywood sera obligé de suivre en nous laissant les clés. Hollywood, Harry. Pas toi, parce que tu ne seras plus là malheureusement à l’heure de notre sacre pour venir nous embrasser le cul. Tu seras le premier à laisser ta place, mais tous les autres suivront. Un nouvel Hollywood est en marche : Anne Bancroft et Arthur Penn travailleront ensemble. Anne Bancroft, toujours, en ton honneur, baisera un jeune juif avant de le voir s’échapper avec sa fille : tout le monde baise tout le monde. Pas de bons, pas de méchants, ce sera ça le nouvel Hollywood. Parce que c’est ainsi qu’est la vie. J’ai eu une vision durant Nightfall. Tu vois, ces bus à la fin du film ? Ne trouves-tu pas choquant de faire ça en studio ?

Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (2)

— Ça coûtait moins cher ! Il y avait déjà trop d’extérieurs !

— Bientôt, on hésitera plus à prendre la route et aller là où est la vie. On partira aussi pour être libérés de votre bêtise : laisser une équipe partir en extérieurs quelques semaines et imposer que les scènes du bus soient tournées en studio pour avoir plus de contrôle sur le tournage ?… Eh bien, j’ai eu cette vision, Harry, et un nouvel âge commencera, là, à l’instant où deux mômes irresponsables prendront la route à bord d’un bus vers une destination inconnue. Celle qui restera derrière et qui leur aura en même temps montré la voie, représentant le vieil Hollywood, ce sera elle, Anne Bancroft. Et ils partiront, loin de tout ça et d’eux-mêmes. Lonesome Cowboy, Harry. Easy Riders. Nos racines sont là : sur la route. Et nous allons y retourner pour de bon. Accompagnés, mais seuls, perdus. En recherche de quelque chose qui ne vient pas. Parce que c’est ça la vie. Et parce que bientôt, la vie qui s’imposera au cinéma sera celle des enfants de la guerre. Cette glorieuse génération de baby-boomers qui demandera sa place dans le monde et qui refusera de faire la guerre. Ils s’opposeront à leurs parents en faisant le choix de l’éternelle jeunesse, c’est-à-dire de l’irresponsabilité. Fini les happy ends où chaque chose doit revenir à sa place. Au contraire, tout devra remuer, et c’est cette agitation, cette incertitude, qu’on se doit de montrer au cinéma et qui ne se fait pas encore. Une errance. Une quête. Un abandon à soi-même et une attirance fatale vers le vide. On vous attirera ainsi vers le fond quand vous serez tout fatigués et nous seuls remonterons pour être les nouveaux géants. De nouveaux tyrans animés par leur seule irresponsabilité. Et quand les chefs de studios recevront des notes de service de la part des auteurs, ce ne sera que pour répondre « OK ».

— Je sais tout ça, Dennis. Et tu sais pourquoi ?

— Non.

— Parce que je fais aussi partie de ton rêve. Je suis déjà mort. Tu ne m’as jamais envoyé de note de service parce que tu es incapable d’écrire quoi que ce soit, Dennis. Ta vision du futur est exacte, mais elle reste incomplète. Tu feras Easy Rider, oui, et nous le distribuerons. Et ce sera un succès. Et puis, tu continueras à être ce que Dennis Hopper a toujours été. Un fou et un emmerdeur. Certains d’entre vous prendront le pouvoir. Anne Bancroft connaîtra le succès tel que tu en as eu la vision… Mais ceux qui prendront notre place la prendront et la garderont en appliquant nos méthodes. Et ceux qui comme toi refuseront de les appliquer en prétendant faire un cinéma de la méthode resteront en marge. Comme toutes les révolutions, Dennis : ton nouvel Hollywood ne durera qu’un temps. Le… néoclassicisme arrivera pour s’imposer dans la longueur sans même que vous vous en aperceviez. Il y a des opportunistes qui prendront la main quand nous partirons, et il y a les losers. Tu es un loser, Dennis. Et c’est ce que tu as toujours voulu être.

— FUCK YOU, Harry ! fumier !

— Easy, easy, Dennis. Je ne suis que le rêve d’un fou. Alors réveille-toi. Et que tombe la nuit.


Nightfall, Jacques Tourneur 1957 Copa Productions (3)

The Burglar, Paul Wendkos (1957)

J.M. partagerait studio in location

Note : 2.5 sur 5.

Le Cambrioleur

Titre original : The Burglar

Année : 1957

Réalisation : Paul Wendkos

Avec : Dan Duryea, Jayne Mansfield, Martha Vickers

Il y a quelque chose d’amusant à poser son regard d’historien du cinéma en ayant les yeux rivés à ce qui se passera par la suite et ne plus juger qu’en fonction d’événements postérieurs. Patrick Brion inclut le film dans sa sélection de films noirs dans son ouvrage sobrement intitulé Le Film noir. Pourquoi pas, il est vrai que le film contient déjà pas mal d’éléments hérités du genre et qu’il annonce pas mal de ce qui viendra après.

Et après ? Ça n’en fait pas pour autant un film remarquable ou significatif. Parce qu’au-delà des éléments audacieux de la mise en scène, le savoir-faire de Paul Wendkos demeure très limité. Résultat, ce n’est pas parce que le film contient quelques éléments qui annoncent le passage du noir au thriller psycho-urbain du Nouvel Hollywood, que le film en est pour autant remarquable. Et je serais prêt à parier que bon nombre de séries B de l’époque possèdent ces mêmes caractéristiques. D’ailleurs, la singularité du film tient probablement plus aux moyens de production de la Columbia, pas franchement réputée par ses films noirs (on peut en citer deux avec Rita Hayworth, Gilda et La Dame de Shanghai). Et si on lorgne du côté du naturalisme et de ce choix, trop souvent perçu aujourd’hui comme une audace, de tourner principalement en décors naturels, la même firme avait déjà produit quelques années auparavant Sur les quais, et Le Petit Fugitif a été réalisé depuis un moment (d’ailleurs, le film emprunte dans son final, à la fois à La Dame de Shanghai et au Petit Fugitif).

Le film commence pourtant plutôt bien ; ces vingt premières minutes sont les plus réussies. On s’étonne d’autant de réalisme, de tous ces procédés astucieux qui font penser à Aldrich, Lumet ou Peckinpah (on pense furieusement à Osterman Weekend lors du cambriolage). Et puis, une fois que le casse est fait, le récit se permet une pause le temps d’un ou deux flash-back, d’une voix off, et c’est tellement réussi qu’on peut là encore se croire dans un Lumet ou déjà dans un Coppola. Sauf que Paul Wendkos montre alors ses limites. Et elles sont de taille. Parce qu’il se révèle être un directeur d’acteurs franchement pitoyable. Quand un Lumet peut, avec un scénario très écrit, mettre en place ses acteurs, c’est théâtral, on peut ne pas aimer, mais la maîtrise est là. Wendkos, lui, dirige comme un amateur. Non seulement, il est incapable de placer les acteurs les uns par rapport aux autres (il leur fait prendre des poses ridicules qui pour le coup n’ont rien de réaliste, reproduisant des images probablement vues ailleurs, mais ça correspond rarement à la situation à jouer, comme si les corps avaient une pantomime propre détachée des objectifs et intentions des personnages…), et il est incapable d’adapter le jeu de ses acteurs à son style de mise en scène. Ce n’est pas le tout de jouer de la caméra pour en faire un objet « moderne », « réaliste », encore faut-il que les acteurs n’apparaissent pas comme des nez rouges au milieu des « décors ». Et la première chose à faire pour restituer une impression de réel, c’est de prendre des acteurs qui en soient capables (ça aide quand même pas mal la direction d’acteurs). Or Paul Wendkos n’est pas Kazan, et ça se voit. La seule présence de Jayne Mansfield au générique pouvait laisser craindre le pire. C’est un peu vrai, mais les autres ne valent guère mieux. Grosse déception, Dan Duryea, acteur de second rôle génial notamment chez Fritz Lang, se révèle être un acteur foutrement médiocre quand il est (mal) dirigé dans un premier rôle. Reste une forme de classe impassible, le sadisme de ses personnages habituels en moins, mais toute l’autorité qu’il aurait pu avoir laisse place à une mollesse et un inconfort permanent. Quant au travail de la structure de la pensée sur le texte, il est inexistant, brouillon, digne des pires élèves de première année de conservatoire municipal. On sent là, toujours, la méthode de jeu typique des années 30 précédant la Méthod : les acteurs parlent faux et globalement bien plus fort qu’il ne le faudrait, comme s’ils jouaient dans une petite salle de 50 places (le mauvais acteur a cela de particulier, qu’il est incapable d’adapter son volume à la taille d’une salle, à un micro et/ou à la distance du partenaire). Le scénario n’est alors pas si mauvais, mais tout est affreusement gâché par l’amateurisme de la mise en scène.

Le Cambrioleur, Paul Wendkos 1957 The Burglar Columbia Pictures, Samson Productions (1)

Le film se termine donc sur un mélange qui évoque La Dame de Shanghai et Le Petit Fugitif, et même L’Inspecteur Harry, sauf que les effets de mise en scène ne sont pas du tout maîtrisés et alors qu’on échappait de peu au grotesque, on y tombe complètement sur ce finale.

Il est intéressant, après coup, de chercher des origines, des prémices, des révolutions dans l’histoire, mais les intentions, comme vouloir tourner « in location », appuyer sur le caractère tourmenté des personnages, oser certaines audaces de composition de plan, de style de musique, de montage, ce n’est pas ça qui produit de grands films et influence l’histoire. Dès le début, des réalisateurs qui se pensaient plus malins que les autres ont pensé pouvoir restituer plus fidèlement que n’importe qui d’autre le réel, la vie… Les plus mauvais réalisateurs passent toujours par cette idée reçue, qu’il faut reproduire le réel, adopter des points de vue subjectifs, proposer des angles astucieux, des mouvements de caméra, réussir d’étonnants plans-séquences… Tout ça, c’est du vent, car seuls comptent, d’abord une bonne histoire, et le savoir-faire pour la mettre en valeur. Le reste, c’est du flan, du style, de l’apparat, de la tapisserie. Que le cinéma américain des années 50 ait à la fois connu les plus belles heures avec les couleurs flamboyantes et le cinémascope, mais aussi un terrible déclin face à l’émergence d’un cinéma mondial et en particulier européen, personne n’irait le nier, mais vouloir forcer le trait et justifier une trajectoire que l’on pense inéluctable (vers le nouvel Hollywood et la fin du classicisme) en piochant certains des éléments, que l’on pense être le propre d’une époque, d’une « révolution » ou d’un « renouveau », dans des œuvres antérieures qui auraient en elles donc déjà en germe cette évolution, c’est voir les choses un peu à l’envers et se complaire à penser que « l’histoire » peut avoir une trajectoire, un but, une finalité. Rien n’est inéluctable et écrit. Des réalisateurs médiocres ont sans doute influencé malgré eux de grands réalisateurs, parce que les intentions, les idées, les formes, tout cela se communique, s’échange, se transforme… mais le génie, le savoir-faire, le simple talent, c’est propre à chacun. Et Le Cambrioleur, comme ses acteurs et son réalisateur, peu importe ce qu’on y trouve, parce que quand on a tout ça réuni en face de nos petits yeux, ça ne ressemble plus à grand-chose.


Le Cambrioleur, Paul Wendkos 1957 The Burglar | Columbia Pictures, Samson Productions 


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1957

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