Sicario, Denis Villeneuve (2015)

Traffic

Note : 3.5 sur 5.

Sicario

Année : 2015

Réalisation : Denis Villeneuve

Avec : Emily Blunt, Josh Brolin, Benicio Del Toro, Victor Garber, Daniel Kaluuya, Jon Bernthal

Mise en scène convaincante. C’est rythmé sans forcer sur l’accélérateur. Quelques réserves. J’ai du mal à suivre la logique des enjeux de l’histoire. Je reste donc dans l’obscurité une bonne partie du film, et ce n’est pas un compliment (comme le spécifie le type de la CIA, ou je ne sais quoi, je dois avoir peur du noir). Ces enjeux sont mal exposés : une séquence de recrutement en suit une première d’action, et le tout combiné peine à trouver sa crédibilité (des décideurs véreux au-dessus des lois qui semblent agir sans aucun contrôle). Certains liens tissés entre les protagonistes paraissent par ailleurs bien étranges : on ne connaît rien de l’histoire ou des motivations qui unissent le personnage féminin principal et son pote par exemple. Il ne suffit pas de dire qu’elle est divorcée et sans enfants, quand la question de la déontologie se pose, il importe de savoir à qui l’on a affaire.

Et le plus gros trou dans la raquette de toute cette agitation pourrait s’illustrer à travers une simple interrogation : pourquoi la recrutent-ils ? À part servir à un moment d’appât (pas très crédible), de caution (impliquer le FBI dans leurs conneries), son rôle est mineur, voire inutile, dans « l’enquête », et la « quête » est en réalité celle du « vengeur ». Ça rend le film pour le moins bancal. « Mecs, on va avoir besoin de recruter quelqu’un du FBI qui ne fera que de la figuration. Mais ce sera sympa, Denis pourra raconter notre histoire comme si c’était Training Day. Nous, on est les véreux, elle, c’est l’héroïne droite et sans reproche. Évitons d’aller jusqu’à en faire une avocate cependant : son pote, non merci. Et puis finalement, c’est Training Day, mais elle perd quand même. Et nous, on échafaude toute une organisation avec plein de monde de la CIA pour nous débarrasser d’étrangers surarmés pour s’opposer à des méchants inoffensifs, mais quand il faudra abattre le Ben Laden des cartels mexicains, on se contentera d’un seul type pour s’infiltrer dans la villa du boss au risque qu’il soit buté à l’interphone et que nous n’ayons plus personne pour finir la mission. » Ça n’a pas beaucoup de sens.

Bref, certains films donnent l’impression d’être réalisés à la sauce Soderbergh (montage resserré à la Traffic, caméra à l’épaule façon journaliste embarqué, casting pléthorique, la moue patibulaire en prime de Benicio Del Toro dans toutes les occurrences du genre, etc.). Masquer les approximations d’un scénario en s’agitant beaucoup et en densifiant ce que le spectateur peut voir à l’écran… Après tout, ça peut parfois faire mouche les histoires abracadabrantes qui ne tiennent que par leur mise en scène : l’effet Le Grand Sommeil. Mais on ne va pas systématiquement nous faire le coup.

Malgré ces réserves, j’ai globalement marché, c’est l’essentiel.


 

#Sicario, Denis Villeneuve (2015) | Lionsgate, Black Label Media, Thunder Road Pictures


 

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La Forêt des pendus, Liviu Ciulei (1965)

Sur le front. Et la joue.

Note : 4 sur 5.

La Forêt des pendus

Titre original : Padurea spânzuratilor

Année : 1965

Réalisation : Liviu Ciulei

Avec : Victor Rebengiuc, Liviu Ciulei, Stefan Ciubotarasu

J’avoue ne pas comprendre tout des enjeux et des références politiques de ce faux film de guerre plus psychologique qu’autre chose. Comment un aristocrate roumain peut-il se retrouver officier dans l’armée impériale austro-hongroise et ainsi lutter contre son peuple ? Mystère. Pas besoin de saisir les subtilités propres à une époque et à une histoire spécifique à partir de l’instant. Ses états d’âme, ses velléités de désertions, cette manière de multiplier les petits airs contrits et impuissants qui le feraient plus passer pour un objecteur de conscience qu’un véritable officier, tout cela est fort cinématographique. On saisit l’essentiel, le dilemme psychologique : le bonhomme est ailleurs, et y a sa conscience qui voudrait se faire la belle. Et quand il la voit, sa belle, la vraie, sa blonde, on comprend plus aisément qu’il ait des envies d’ailleurs…

Ce qui impressionne le plus peut-être, c’est la forme. Conforme à ce qui se produisait dans les pays de l’Est au début des années 60 : du lyrisme retenu, c’est la caméra qui bouge, les cuts sont nombreux, parfois répétitifs, c’est du beau noir et blanc avec de la boue qui tache et des rayons de soleil qui éblouissent.

La direction d’acteurs au poil (le metteur en scène tient un des rôles principaux) réclame une tonalité poétique, presque évanescente, absente même, ailleurs, qui est sans doute renforcée par la postsynchronisation. Un parti pris jamais gagné d’avance ; encore faut-il que tout le monde soit au diapason. Cette volonté d’écraser la réalité derrière des sonorités finalement assez plates et unidimensionnelles (celles du studio) me semble toutefois évidente. Les films soviétiques de l’époque n’y sont pas étrangers, on connaît ça dans L’Enfance d’Ivan notamment.

Le film contient de rares moments purement poétiques, mais l’ambiance générale flirte bel et bien avec cet irréalisme poétique, ce détachement froid, qui lui apporte une unité et une tonalité forte. Une forme de distanciation en somme. Et qui ne peut qu’attirer favorablement mon intérêt (ça va finir par se voir que le rapport distanciation/identification me passionne). De sorte qu’on peut certes trouver le temps long parfois (le film s’étale sur plus de 2h30), mais tant que le film parvient à garder un peu de cette atmosphère poétique en dehors du réel, on ne rêve pas encore de nous retrouver sur un autre front.

Reconnaissons au film toutefois quelques manquements : trois fois rien, quelques coups de génie qui le feraient passer dans une autre dimension. Un héros qui subit moins et qui s’apitoie moins sur son sort : les conflits intérieurs, pour le coup, même si c’est cinématographique, sur plus de deux heures, ça tourne inévitablement en rond, et les péripéties annexes ne sont pas toutes du même calibre et peinent à servir de respiration au récit (le rapport avec son ami et confident, officier tchèque, est peut-être développé au détriment des autres).

La dimension manquante, c’est peut-être d’ailleurs paradoxalement l’aspect visuel du film. Liviu Ciulei met parfaitement en scène, il illustre les choses en les dévoilant à notre regard sans jouer avec notre appétit, notre mémoire ou notre incompréhension. Si l’on tend vers des séquences lyriques et poétiques, on peut difficilement faire l’économie d’un lyrisme passant par les images et par une certaine pesanteur censée nous suggérer une autre réalité au-delà de ce qu’elle nous offre, sinon ce ne sont que des cartes postales, des images sans profondeur et sans charme. Les échanges oraux, le velours des voix qui caresse l’oreille, les mouvements de caméra pour structurer les échanges et donner du souffle aux situations ou aux mots, la jolie pellicule, c’est parfait ; mais un poème long de 2h30, on tourne les pages, et l’on cherche les illustrations qui tout à coup nous font sortir du cadre, la petite musique qui ébranle nos habitudes et nos attentes au point de nous rendre ivres de bonheur devant un film qui nous dépasse. Pour cela, on ne peut pas se contenter de reconstituer une époque, un décor, une allure… Sortir du cadre, ça veut dire sortir du carcan des relations interhumaines exposées à l’intérieur du plan. Cela veut dire jouer sur le regard d’un personnage attentif à un élément hors de notre champ de vision, hors du temps présent, pour porter à voir ce qu’il y a au-delà des images, des mots, des situations, au-delà de l’urgence du temps, puis pour évoquer, révéler cet élément étranger ou invisible à travers le montage ou le laisser imaginé seulement par le spectateur. Ce sont ces petites notes en plus de mystère, de souffle, d’étrangeté, d’incertitude, de flou, de pesanteur, qui font basculer les très bons films dans la dimension des chefs-d’œuvre.


 

La Forêt des pendus, Liviu Ciulei 1965 Padurea spânzuratilor | Romania Film, Studioul Cinematografic Bucuresti


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The Power of Nightmares: The Rise of the Politics of Fear (2004)

Les apprentis sorciers

Note : 4 sur 5.

The Power of Nightmares

Année : 2004

Production : BBC

Une jolie illustration de ce que je développais dans « les totems de l’idéologie ».

Le meilleur moyen de s’attirer le suffrage des « siens », c’est de prétendre combattre un ennemi commun. Quand cet ennemi vient alors à disparaître (URSS), on explique que cette disparition résulte de nos efforts. Et quand on n’a plus d’ennemi, on s’évertue à en inventer un autre pour se présenter comme le(s) seul(s) capable(s) d’en repousser la menace.

Avant la chute de l’Union soviétique, on avait profité de la fin de la guerre pour le désigner comme ennemi (avant-guerre, les USA se moquent bien des rouges). Après la victoire contre le nazisme, l’empire naissant américain mena ainsi une chasse aux sorcières qui désignaient les Soviétiques comme les ennemis à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, jusqu’à finalement, à force d’y croire, donner réellement corps à cet ennemi fantasmé (les réseaux d’espionnage soviétiques pouvaient certes être très vivaces dans le pays de l’Oncle Sam, comme ailleurs, mais de là à interférer fortement dans la politique domestique et représenter une menace pour l’Amérique…).

Le documentaire décrit bien le processus de désignation d’un ennemi d’abord mal défini, son instrumentalisation, qui à force d’être identifié, nommé, finit par prendre corps. Et comme les politiques se servent de ces menaces pour asseoir leur pouvoir et travailler finalement contre l’intérêt de leurs administrés ou l’intérêt commun. L’axe du mal… il commence en bas de chez soi.

On repart pour un tour avec la Chine et la Russie que les USA ne cessent de vouloir se représenter sous un angle maléfique. À force de s’inventer des ennemis, ils finissent par devenir réels. Ça ne légitime pas leur politique oppressive, voire expansionniste ou impérialiste des nouvelles puissances mentionnées, mais si l’on avait cherché à les incorporer plus tôt dans le jeu des nations sans avoir à craindre pour son hégémonie, ceux-là auraient pu se positionner autrement. La coopération appelle la coopération, la violence, appelle la violence ; le libéralisme économique, on n’en approuve pas toutes les règles que quand on en est le principal bénéficiaire ; on essaie de mener une politique étrangère juste et respectant un droit international et un multilatéralisme. Si l’on préfère les confrontations, attention à ne pas trop jouer avec le feu parce qu’arrivera un jour où les USA finiront par perdre à ce petit jeu morbide en trouvant plus fort qu’eux.

Évidemment, se créer des ennemis de toutes pièces permet aussi de ne pas lutter contre les menaces réelles qui planent au-dessus de nos têtes (réchauffement climatique, extinction massive des espèces, appauvrissement des populations, pandémies et détériorations de la qualité de vie, etc.).


 

The Power of Nightmares: The Rise of the Politics of Fear (2004) | BBC


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La Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche (2013)

Adèle et le Mulet

Note : 4 sur 5.

La Vie d’Adèle

Titre international : Blue Is the Warmest Colour

Année : 2013

Réalisation : Abdellatif Kechiche

Avec : Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechiouche

En dehors du ratage complet de La Vénus noire, j’admire le travail de Kechiche qui reste une valeur sûre. Avec La Vie d’Adèle, le cinéaste retrouve la méthode de direction d’acteurs qui permet une emprise forte avec le réel. Le film arrive cependant moins à me convaincre que ses deux premiers : L’Esquive et La Graine et le Mulet.

Le montage impressionne, je suppose que Kechiche tourne beaucoup et qu’avec cette matière, il pioche ensuite le plus intéressant à la table de montage.

Adèle Exarchopoulos donne beaucoup à voir. Souvent dans ce registre de la personne perdue, le regard fuyant (sorte d’aparté cinématographique quand la caméra gravite autour de l’acteur), mieux vaut des expressions redondantes justes que des échanges de plans dans lesquels rien ne transparaît de ce que « pensent » les personnages.

Le scénario, en revanche, est moins convaincant. Si l’on a rarement vu un film sur l’homosexualité féminine aussi bien décrit (citons peut-être le film de John Sayles, Lianna, qui décrivait déjà aussi une même sorte de dépendance amoureuse qui devient problématique quand tout à coup elle n’est plus réciproque, l’amour, quoi), je ne retrouve pas le type d’enjeux bien définis et l’urgence qui m’avaient fasciné dans L’Esquive et surtout dans La Graine et le Mulet (sans en faire non plus un impératif à retrouver chez un cinéaste d’un film à l’autre ; la politique d’auteur, peu pour moi). La Vie d’Adèle est une chronique. Découper ainsi le récit à chaque « reboote » chronologique relance certes la machine, mais on y perd quelque chose dans l’intensité. Après une heure, une heure et demie, quand le premier cap chronologique est franchi, alors que jusque-là le film avançait sur un rythme linéaire, alors que l’on attendait le hiatus qui, dans cette dernière année de lycée, allait faire capoter la situation, le film galère à se relancer. Ce changement de rythme intervient au cœur du développement, et au lieu d’être submergé par l’intensité au moment où tous les conflits doivent avoir été bien introduits et prendre corps, paf, on est projeté trois ans après, et l’on comprend qu’on a affaire à une chronique. C’est assez brutal, et je n’avais alors pas vu le film ainsi. Une chronique, on y entre par petites touches. C’est d’autant plus désarmant qu’on retrouve les deux femmes passablement embourgeoisées. La durée du film joue sans doute ici, parce qu’à une heure et demie, c’est en général à ce moment qu’on sent le dénouement poindre son nez. Et une résolution (avec la morale qui va avec) petite-bourgeoise, ça crispe un peu les attentes placées au début du film. Non pas que les homosexuels n’auraient pas le droit à gagner un peu de normalité, mais… bof, quoi. Bobof. Le basculement vers la vie adulte, tranquille et responsable ne produit jamais rien de bon à l’écran. Elles finirent heureuses et n’eurent pas beaucoup d’enfants.

Ça repart légèrement par la suite, grâce à leur séparation, et au désarroi d’Adèle (c’est son histoire après tout, comme l’indique le titre), puis aux occasions manquées. Mais le goût d’arrière-chronique un peu boiteuse m’aura en définitive assez gâché la fête. Espérons que Kechiche en revienne à des histoires plus resserrées et plus intenses (intenses dans le suivi narratif, moins dans le jeu des acteurs : ce n’est souvent pas bon signe quand les acteurs sont dans l’intensité du moment, forcent, manquent de confiance, et franchissent les limites de la justesse ou cassent le lien d’empathie avec le spectateur).


 

La Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche 2013 | Quat’sous Films, Wild Bunch, France 2 Cinéma


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Les Anges de Boston, Troy Duffy (1999)

Pull Friction

Note : 2 sur 5.

Les Anges de Boston

Titre original : The Boondock Saints

Année : 1999

Réalisation : Troy Duffy

Avec : Willem Dafoe, Sean Patrick Flanery, Norman Reedus

Nouvel ersatz, stupide et laid, tentant de reproduire (volontairement ou non) la touche de Tarantino ou de John Woo de la fin du vingtième siècle…

Regardons le bon côté des choses : confronter le style bas de plafond à son modèle, ça permet d’apprécier ce qui fait le sel et la singularité de ces deux amoureux du geste et des mots. (J’ai vu récemment que Johnny To pouvait verser aussi à sa manière dans la violence décalée, avec plus de réussite que bien des amateurs.)

Pour faire simple, Tarantino et John Woo sont des poètes, des chorégraphes, des sentimentaux, des amoureux des jolies lignes de dialogues et des acteurs. Je ne retrouve rien de tout ça ici. Seule reste la violence gratuite. Et elle le sera d’autant plus que les assassins n’ont aucune raison justifiable de sombrer dans cette violence. Ils sont aussi à mille lieues de porter sur leurs épaules le poids de tous leurs péchés. Contrairement à ce que l’on raconte des assassins de Tarantino et de John Woo, ils ne tuent pas par plaisir ou par intérêt. Leur objectif, souvent obsessionnel, résulte d’un drame originel. Et cet objectif apparaîtra d’autant plus légitime aux spectateurs (souvent à tort, pourtant, même si l’on peut au moins leur accorder le bénéfice du doute) qu’il s’agit d’une vengeance hautement personnelle, sentimentale. Une fois cette finalité atteinte, rien pour eux ne sera plus comme avant. Des truands romantiques en somme… N’ayant rien à perdre, ils se satisferaient bien d’un dernier coup d’éclat pour se libérer du poids de leur conscience, venger ou aider un ami, une femme, réparer un traumatisme dont ils pourraient se sentir coupables, etc.

Rien à voir avec ces deux Irlandais à côté de leurs pompes. Leurs objectifs n’apparaissent pas aussi déterminants et ils semblent tout prendre à la légère, y compris les conséquences de leurs actions.

Dirty Dancing

On retrouve en revanche le même côté ludique et esthétique de la violence, mais sans comprendre que chez les deux cinéastes phares des années 90, cette violence n’est qu’un vernis, voire une conséquence psychologique des traumatismes passés. Pas une finalité. Encore une fois, ce sont des romantiques, des sentimentaux. Leurs assassins finissent en général blasés de ce qu’ils font ou ont déjà subi. Il s’agit pour eux, à travers ce déchaînement de violence qu’ils déclenchent, de jeter leurs dernières forces dans la bataille. Les balles tirées seront les dernières avant leur fin certaine. Eux-mêmes en sont conscients, c’est ce qui les rend si impassibles et indifférents à la douleur (et à toute autre chose, sinon, ils ne seraient pas aussi obsessionnels dans leur objectif). C’est la conséquence d’être toujours acculés.

Les frères Irish décident au contraire après une vision nocturne de buter tous les méchants de la ville : crédibilité et adhésion à leur « quête », zéro. L’origine de la quête ne sert ici que de prétexte à un déferlement de violence gratuite, procès souvent intenté à Tarantino et à John Woo en ignorant que dans leurs meilleurs films, si cette violence est chorégraphiée, désabusée, c’est qu’elle contient déjà en elle les tonalités tragiques du dénouement : si vous savez que vous allez mourir en accomplissant votre vengeance, tout porte à croire que vous ne serez plus tout à fait réceptif de la même façon aux objets et plaisirs du quotidien, et que vous accueillerez la mort elle-même avec indifférence. La légèreté chez Tarantino et Woo, c’est la nonchalance de celui qui se sait condamné et tient à partir en beauté.

Pour le reste, les séquences d’actions sont péniblement filmées, les acteurs ne font pas rêver, jouent sans retenue et excès comme dans un épisode de Benny Hill (aucun n’apparaîtra dans de grosses productions futures, un signe que le charisme gesticulatoire ne paie pas, et l’on se console à peine avec la présence de Willem Dafoe). Chez Tarantino et chez John Woo, on ne gesticule pas, on danse.


 

Les Anges de Boston (The Boondock Saints), Troy Duffy 1999 | Franchise Pictures, Brood Syndicate, Fried Films


Sur La Saveur des goûts amers :

Les indispensables du cinéma 1999

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Après la noce, Suzanne Bier (2006)

Mads Movie

Note : 3 sur 5.

Après la noce

Titre original : Efter brylluppet

Titre international : After the Wedding

Année : 2006

Réalisation : Suzanne Bier

Avec : Mads Mikkelsen, Sidse Babett Knudsen, Rolf Lassgård

Le retour du bon vieux mélodrame à l’ancienne (façon cinéma muet) :

– un milliardaire-entrepreneur sans entreprise, ni employés, ni travail (c’est beau les facilités scénaristiques).

– la révélation d’une paternité cachée depuis vingt ans.

– une maladie foudroyante diagnostiquée six mois à l’avance.

– un beau-fils intéressé que par l’argent du beau-père et qui feint d’aimer sa femme tout en la trompant (un tel machiavélisme ne se rencontre que dans les mélos, dans la réalité, les gens sont probablement cyniques, mais pas au point d’en arriver à ces extrêmes, et la naïveté de la fiancée facilite le tout).

– un bienfaiteur danois sans profession et au passé trouble exilé en Inde pour s’occuper des petits orphelins on ne sait comment (le Danemark n’est pas un ancien pays colonial, mais le film en aurait presque la couleur).

– un don bienvenu qui tombe du ciel pour régler par magie tous les conflits…

Je ne pensais pas de tels excès scénaristiques possibles au vingt et unième siècle sinon dans l’esprit d’une gamine de quinze ans qui écrit ses premières histoires.

Dans la réalisation, ce n’est pas beaucoup mieux, les inserts ou cuts de remembrances presque subliminaux sont insupportables.

Le film évite le ridicule en fait un peu grâce à son montage (à l’exclusion des cuts donc), à ses deux ou trois acteurs principaux, et à cette manière très Arte de réaliser les films pour ce qui est donc un mélodrame de bas étage (à la Lars von Trier, pourrait-on dire, lequel produit le film à travers sa boîte habituelle, et le bonhomme s’y connaît également en mélo, mais lui, il lui est arrivé à le faire avec génie, c’est-à-dire en osant toutes les audaces et n’ayant pas peur des outrances, tout le contraire ici puisque ça reste somme toute très sage et conventionnel).

À croire que Mads Mikkelsen participe à tous les films danois depuis quinze ans maintenant et que rien ne peut se faire sans sa gueule impassible et sa carrure d’athlète incongrue et faussement débraillée… J’ai dû voir trois ou quatre de ses films ces trois dernières semaines… Rarement des réussites. Druk étant sans doute le pire entre tous : moins mélo, mais à la morale franchement suspecte. (La Chasse par exemple, qui par son sujet, à la fois audacieux et resserré, unique, avait, lui, su bien plus me convaincre.)


 

After the Wedding, Après la noce, Suzanne Bier 2006 | Zentropa Entertainments, Sigma Films


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Nanjing ! Nanjing !, Lu Chuan (2009)

Les Chuan

Note : 2.5 sur 5.

Nanjing ! Nanjing !

Titre international : City of Life and Death

Année : 2009

Réalisation : Lu Chuan

Avec : Ye Liu, Wei Fan, Hideo Nakaizumi, Lan Qin, Yuanyuan Gao

J’avoue ne pas avoir bien compris l’angle proposé. L’introduction, assez chaotique, censée exposer les enjeux finaux, présente un certain nombre de personnages dont la plupart mourront presque aussitôt. Le film se poursuit par un « catalogue à la pervers » des atrocités perpétrées par les Japonais : le récit se concentre alors sur le personnage d’un traducteur chinois détaché auprès d’un diplomate nazi et de sa famille, et en parallèle, un autre personnage prend peu à peu plus d’épaisseur : le soldat japonais mièvre et humain.

Le traducteur voit sa famille et sa sécurité se réduire à peau de chagrin, et après une intervention bien intrépide digne du Chinois de l’année, c’en est fini de ce côté de la distribution. Le film s’achève sur deux gestes de bravoure du soldat japonais, et un dernier radical, dont on ne sait trop s’il est censé marquer le courage, le dépit ou l’espérance…

Bref, ce n’est pas très clair, et m’est avis qu’au scénario, on a voulu retracer le parcours de personnages réels des massacres (à en croire le générique qui nous dévoile les années de décès des protagonistes) en essayant de réduire tout ça en sauce compacte en espérant que ça prendra par le plus heureux des hasards.

Et le hasard ne fait pas bien les choses. Que les faits rapportés soient authentiques ou non, on ne se hasarde pas à mélanger les torchons et les carottes. Raconter l’histoire d’un tel massacre se défend. Je connais en revanche peu d’exemples de films réussis autrement qu’en illustrant des événements tragiques en toile de fond d’une histoire, elle, bien fictive, et par conséquent, construite selon des codes éprouvés en dramaturgie. Les films réussis historiques (a fortiori de guerre) qui parviennent à échapper à la propagande se comptent sur les doigts d’une main. Un exemple récent avec 1987, un film coréen sur la répression du pouvoir alors en place face aux étudiants dans lequel on voit d’abord le meurtre d’un étudiant suite à la torture, les événements s’emballent, on peine à savoir où l’on va, puis une amourette prend corps dans le récit, je commence à douter sérieusement de l’intérêt du film, qui trouvera en fait le sens de sa trajectoire à la fin lorsque le garçon dont était en train de s’éprendre la jeune fille sera un nouvel étudiant tué par les forces au pouvoir, et cela en pleine manifestation. La boucle est bouclée.

Ici, aucune boucle. Rien n’achève les pistes lancées plus tôt. L’angle grossier du film (ce que j’en comprends), c’est de choisir arbitrairement, et un peu comme dans un film choral et macabre, des victimes du massacre. Parmi ces personnages, un « Juste » japonais : on serait tenté d’y voir une certaine maladresse à opposer un peu de nuances à un événement particulièrement meurtrier et sans équivoque possible. Quelle curieuse manière de chercher à vouloir jouer de subtilité par le biais d’un personnage tout en se refusant à le faire à travers l’arme habituelle des cinéastes : la singularité (une petite histoire bien fictive enfermée dans la grande) ! Et cela même alors que la nuance proposée paraît au contraire jurer avec le reste du tableau. Tous les Japonais témoignent de leur cruauté dans le film, sauf ce petit être insignifiant ? C’est de la nuance de lourdaud, ça. On notera jamais assez que la première distance nécessaire dans un film, c’est d’abord celle qu’on prend avec son sujet, surtout quand celui-ci est si fortement attaché à un événement historique dramatique. Manifester trop de déférence à l’égard de l’histoire peut donner l’impression d’aller dans le sens du vent, manquer d’audace, donc d’angle. À juste titre, vous serez suspecté de propagande. Un sujet (aussi tragique et rattaché à la réalité soit-il) doit faire l’objet d’une appropriation et d’une trahison. Tout film historique doit bousculer l’histoire, la trahir, sinon ce n’est plus de l’art, mais une vilaine illustration des livres d’histoire.


Quant au sens à donner à ce happy end tarabiscoté, j’avoue ne pas trop savoir quoi en penser…

Kapo !

Dernière chose agaçante dans le film : la constance dans la dignité des vaincus maltraités. Au milieu des femmes qui pleurent, il se trouvera toujours une poignée de bons Chinois humiliés mais droits qu’on ne manquera pas de montrer en gros plan. On imagine un tel film dans un camp nazi accompagné des mêmes outrances et disposant d’une note ultime de couleur pseudo-subtile afin de sauver le comportement humain d’un conducteur de train, et l’on comprend mieux le malaise. Ce n’est pas le « travelling de Kapo », mais certaines questions éthiques, une approche réfléchie face à des événements historiques et tragiques, cela impose du tact, de la distance et, oui, de la nuance. Tout ce qui manque malheureusement ici.


 

City of Life and Death, Nanjing ! Nanjing !, Lu Chuan 2009 | China Film Group Corporation (CFGC), Chuan Films, Jiangsu Broadcasting System



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Lilja 4-ever, Lukas Moodysson (2002)

L’arche russe

Note : 4 sur 5.

Lilya 4-ever

Titre original : Lilja 4-ever

Année : 2002

Réalisation : Lukas Moodysson

Avec : Oksana Akinshina, Artyom Bogucharskiy, Pavel Ponomaryov

— TOP FILMS

Difficile de ne pas penser à Ayka de Sergey Dvortsevoy vu l’année dernière (réalisés à des époques différentes). On passe d’une jeune fille (Ayka) enceinte, trompée et rejetée de tous, qui traîne dans le froid, cherche du travail, vit dans un squat, à une adolescente (Lilya), abandonnée par sa mère, convoitée par les chiens (pardon, les hommes), et obligée par la force des choses à se prostituer (les services sociaux la laissent à son misérable sort). Elle finira abusée par un rabatteur qui lui promet la lune avant de la remettre à un proxénète dans un nouveau pays…

La même cruauté, la même violence (surtout psychologique et physique dans l’un, psychologique et sexuelle dans l’autre), et surtout la même précarité extrême pour des filles courageuses mais vulnérables (qu’y a-t-il de plus vulnérable que des adolescentes isolées dans un pays sans protection sociale ni État de droit ?). Les deux films ont cette qualité de ne pas tomber dans des excès, sans doute grâce à la manière de les réaliser et de ne jamais les quitter : un peu comme elles, on a la tête dans le sac, et l’on n’a pas les moyens de juger des brutalités stéréotypées dont elles peuvent être victimes puisqu’on les subit sans jamais disposer du regard de qui que ce soit d’autre. Aucun problème de distanciation quand on prend le parti de coller au plus près d’un unique personnage en le suivant dans ce qui s’apparente à un parcours de combattant sans fin.

Références supplémentaires : la cruauté sadique du Marquis avec sa Justine, et un film qui tire également son titre de son personnage principal féminin présent à tous les plans, Rosetta. Je vais finir par croire que j’aime voir les femmes souffrir…

Et bien sûr, on remercie la Russie de Poutine sans laquelle ces films sur la misère extrême des plus démunies ne seraient pas crédibles…


 

Lilja 4-ever, Lukas Moodysson 2002 | Memfis Film, Det Danske Filminstitut, Film i Väst



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Le Mystérieux X, Benjamin Christensen (1914)

Le classicisme à travers les âges

Note : 4 sur 5.

Le Mystérieux X

Titre original : Det hemmelighedsfulde X

Année : 1914

Réalisation : Benjamin Christensen

Avec : Benjamin Christensen, Karen Caspersen, Otto Reinwald

La supériorité du cinéma scandinave dans les années 10 sur l’ensemble des autres productions du monde n’est plus à démontrer. Cependant, voir aujourd’hui Le Mystérieux X à côté des films qui lui sont contemporains ne fait qu’appuyer un peu plus cette évidence. À l’orée de la guerre de 14, et quatre ans après L’Abysse, tous les principes de ce qui deviendra le classicisme sont déjà en place.

Le classicisme, embrassé plus tard par le cinéma hollywoodien, consiste à réaliser des films en essayant d’adopter des procédés largement compris dans le public et qui visent à présenter le sujet avec le plus de transparence possible. On évite les expérimentations techniques ou narratives, et sur le curseur identification/distanciation, la préférence va clairement vers l’identification. On propose un spectacle au public, on cherche à le distraire, certainement pas à l’éduquer ou à lui fait faire un pas de côté (en 1914, je doute cependant que ces principes, énoncés surtout après-guerre, soient volontaires).

Et pourtant, pour proposer du classicisme en 1914, il faut nécessairement adopter des procédés jugés expérimentaux pour beaucoup à l’époque. On a dépassé le stade un peu partout dans le monde où les cinéastes se contentent de plans fixes. Personne ne prend toujours conscience des possibilités narratives des outils du cinéma. Pour gagner l’adhésion du public, l’accent se porte davantage sur les décors et les péripéties. Ce cinéma-là amuse la galerie, cherche des formes nouvelles, de nouvelles audaces, et ne s’interdit pas les excès (sans toutefois se livrer encore à l’expérimentation : l’audace passe par l’écran, pas par la technique). L’époque est à la reconstitution grandiose en costumes (péplums ou collants), aux thrillers basés sur les légendes urbaines (Traffic in Souls), aux premiers longs westerns (The Squaw Man, Le Serment de Rio), aux serials à moustache façon Brigade du Tigre (Fantômas), aux slapsticks ou aux mélos familiaux ou sociaux. Je parle d’excès ; mais l’« exotisme » faisait alors déplacer les foules. Or, une particularité, me semble-t-il, marque le cinéma scandinave de cette époque et explique son influence dans l’élaboration des règles du classicisme. Celui-ci se trouve à mi-chemin entre le théâtre réaliste, bourgeois et déjà assez psychologique (Ibsen, Strindberg) et les récits folkloriques bientôt adaptés par d’autres réalisateurs scandinaves. Ces derniers se chargeront alors de creuser le filon et poseront les bases du classicisme et de la transparence.

Ainsi, le canevas du film, dans un premier temps, a tout du drame réaliste bourgeois (un théâtre qui s’applique à éviter les excès de la scène mélodramatique et populaire) : la femme d’un militaire est convoitée par un comte un brin insistant qui se trouve avoir des activités en parallèle, disons…, antipatriotiques. La femme peine à se défaire de ce comte un peu lourd et pense pouvoir s’en débarrasser en lui filant sa photo (ne faites jamais ça, mesdames). Vous donnez ça à un comte, il vous prend le bras… (et la tête). Alouette. La guerre éclate, le mari est chargé de transférer un ordre scellé vers un commandant de la marine…, mais en bon petit-bourgeois qu’il est, il passe chez lui entre-temps saluer sa chère et tendre épouse. Manque de chance, l’amant, à qui elle croyait avoir dûment présenté la porte, revient aussitôt par le placard (où tout amant qui se respecte aspire à se trouver un jour). Madame n’apprécie guère (de 14) ces manières de goujat et ne s’en laisse pas comter. « Ciel, mon mari ! »

On frôle déjà un peu le mélodrame, je le reconnais, mais Christensen n’y sombrera pourtant jamais. Comme au théâtre, le comte, pas plus que ça gêné aux entournures, se cache derrière l’encoignure formée au premier plan par la cheminée. (C’est peut-être ce qui apparaît le moins cinématographique dans le film, mais cette situation rocambolesque à peine crédible, plutôt habituelle au théâtre dans des tragédies ou des mélos, sera bizarrement compensée par le positionnement et le mouvement de la caméra.) La femme et le mari s’absentent au premier étage, et le comte, dont on sait déjà que c’est un espion, en profite pour décacheter l’ordre scellé avant de le remettre où l’avait laissé l’officier…

Le mari repart le cœur léger et la fleur au fusil ; sa femme se débarrasse une fois de plus de celui à qui elle a le plus grand mal à faire comprendre qu’elle refuse de le prendre comme amant. L’espion s’en va et rejoint le moulin où il a l’habitude d’envoyer ses messages par le biais de pigeons voyageurs. Le message est envoyé, mais peut-être déjà pas bien habile pour un amant dans le registre des portes qui claquent, il s’enferme à la cave, la trappe de celle-ci restant bloquée (là encore, je vais y revenir, on pourrait trouver ça ridicule et tiré par les cheveux, mais la mise en scène fait tout et parvient à faire ressentir au contraire une véritable tension de thriller).

Le pigeon est intercepté, l’ordre scellé semble accabler le mari, il est accusé pour trahison, bref, à partir de là, on entre peut-être un peu plus dans des péripéties dignes des mélodrames d’aventures de l’époque (comme Les Exploits d’Elaine). Pourtant, la mise en scène parvient à ne jamais y tomber complètement (le cinéaste danois parviendra, à travers le montage et le choix des plans, à faire ressortir la tension des situations sans trop en demander à ses acteurs : il en reste encore des traces dans les réactions, car au théâtre, cette tension, ne pouvant naître de la mise en scène, est accentuée par le jeu des acteurs ; mais dans l’ensemble, le réalisme l’emporte sur le mélodrame). Finalement, le mari échappera à la mort grâce à une preuve qui accablera le comte…

Voilà pour le sujet. Maintenant, comment Christensen s’y prend-il pour adopter une forme de mise en scène transparente ? D’abord, au niveau du montage alterné, la maîtrise est totale : il passe allègrement d’un lieu à un autre sans forcer des alternances répétées auxquelles certains cinéastes à l’époque ont souvent recours pour rendre spectaculaire une situation. Christensen s’en sert réellement pour faire du « pendant ce temps » ou plus simplement encore pour annoncer l’entrée future d’un personnage venant en rejoindre d’autres. Son montage alterné est ainsi permanent (comme il le deviendra presque systématiquement sous sa forme classique) et, ce qui est plus remarquable, transparent.

Au niveau des échelles de plan, notamment au début du film, la maîtrise demeure perfectible, et un visionneur actuel perd en transparence à cause de deux ou trois faux raccords (ou des sauts brutaux comme le passage direct d’un plan moyen à un insert). Mais tous les cinéastes de l’époque ne s’embarrassent pas toujours avec les échelles de plan. Une échelle de plan, on risque parfois les faux raccords, mais ça offre surtout beaucoup plus de possibilités narratives. Et notons ainsi comme seul exemple, le dernier plan du film : un raccord dans l’axe parfaitement exécuté. On n’y voit que du feu (transparence, toujours).

Les mouvements de caméra ne sont pas en reste. Transparence toujours, il s’agit de mouvements imperceptibles, d’ajustements de la caméra sur son axe (léger travelling d’accompagnement, très commun à l’époque), ou même des petits travellings de face. Le mouvement de caméra le plus étonnant reste celui qu’opère Christensen dans la séquence du moulin cité plus haut en passant de la trappe, que le comte tente en vain d’ouvrir. Ce mouvement se poursuit lentement vers la porte (que l’on voit tressauter au rythme des coups qu’envoie le comte sous la trappe), puis sur ses gonds. Le spectateur comprend alors que la porte ne peut pas être désolidarisée de ses gonds, car une sorte de loquet l’y empêche.

 

Seul procédé étonnant à classer plutôt du côté des effets de distanciation : le recours parfois à des plans de face. Le cinéaste ne se servant de cet effet étrange qu’avec le personnage féminin (et une fois sur lui-même — puisqu’il joue le mari officier — vers la fin quand il entend le garde tirer sur son fils), difficile d’imaginer qu’il s’agisse d’un réflexe issu du théâtre. Au contraire, cela semble volontaire, un choix quasi esthétique, voire une référence à ce plan d’Asta Nielsen dans L’Abysse qui m’avait tant impressionné (pour être précis, l’actrice n’apparaissait pas de face, mais de dos, et la singularité des plans vient surtout de la symétrie qui y est recherchée). La référence aurait même presque été poussée au point de prendre une actrice qui ressemble à la star danoise. (Mais ici, le film n’étant sans doute pas assez tiré par les cheveux, c’est moi qui en rajoute peut-être un peu.)

Bref, les années 10 appartiennent aux pays scandinaves avec leurs cinéastes précurseurs du classicisme, Le Mystérieux X en est un bon exemple.


 

Le Mystérieux X, Det hemmelighedsfulde X, Benjamin Christensen 1914 | Dansk Biograf Compagni



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Valhalla Rising, le guerrier qui ne souffle mot, Nicolas Winding Refn (2009)

À l’Aguirre comme à l’Aguirre…

Note : 2.5 sur 5.

Valhalla Rising

Titre français : Le Guerrier silencieux / Le Guerrier des ténèbres

Année : 2009

Réalisation : Nicolas Winding Refn

Avec : Mads Mikkelsen, Maarten Stevenson, Alexander Morton

Vaine tentative d’imitation du petit Nicolas. Entre Aguirre et Apocalypse Now. Seulement comme d’habitude, le bon Nicolas ne dispose d’aucun scénario et pense pouvoir s’en sortir en faisant contemplatif à travers sa mise en scène. Pas de chance, sans vent, la barque de Nicolas n’avance pas. Alors il siffle et tente d’imiter le vent en gonflant les joues. Pas de chance non plus : les muses viennent le mettre à l’index et ses joues font prout.

Enfin, puisque Nicolas voudrait malgré tout faire quelque chose de ces quelques filets d’air qui sortent ridiculement de ses joues, il se dit que s’il précède chacun de ses prouts par des titres de chapitre, le spectateur en sera incroyablement impressionné. Façon Duchamp, ou Magritte. « Ceci est un urinoir. Non, ce n’est pas ça. Je suis une mouette. » Cris stridents au loin qui font mystérieux. Et du coup, ça fait encore pschitt, mais Nicolas est content. 

Nous, un peu moins. On a payé dix balles pour le voir faire des prouts avec sa bouche, et l’on n’a plus qu’une chose à dire quand la lumière revient et que l’on croit se réveiller d’un long sommeil : « Souffler n’est pas jouer, Nicolas. ».

Il fait le malin et imagine nous impressionner avec le tour des autres qu’il récite comme un enfant de dix ans qui les a appris la veille, mais on voit tout. C’est trop pour de faux.

(En vrai, proposer un film quasiment sans dialogues, ça fait rêver. Mais on aurait pu penser dans ce cas que l’accent soit porté sur le scénario, la force des péripéties, la puissance des enjeux. Non, Refn ne vit et meurt que pour la mise en scène. Sauf qu’il est balourd et qu’une mise en scène sans tension et intérêt naissant par la situation, aucune situation mise en scène ne vaut d’être suivie. La mise en scène reste un outil, pas une finalité. Les films purement illustratifs, évanescents, c’est bon pour la publicité. Et Refn n’a jamais fait que de la publicité. Son produit, c’est lui-même. Rien à vendre, rien à dire. Du vent plat.)


Valhalla Rising, Le guerrier silencieux, Nicolas Winding Refn 2009 BBC Films, La Belle Allee, NWR Film Productions, Nimbus Film Productions, One Eye Production


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