Ordet, Carl Theodor Dreyer (1955)

La chasse aux certitudes

La Parole

Note : 5 sur 5.

La Parole

Titre original : Ordet

Année : 1955

Réalisation : Carl Theodor Dreyer

Avec : Henrik Malberg, Emil Hass Christensen, Preben Lerdorff Rye, Birgitte Federspiel

— TOP FILMS

J’ai vu Ordet en 1997, au tout début de ma passion pour le cinéma. Et pour avoir négligé d’en écrire à ce moment quelques mots (je commentais pourtant à cette époque d’autres films…), quand je repensais depuis à ce film de Dreyer, je peinais toujours un peu à me rappeler ce qu’il m’y avait tant plu.

En fait, dans mon souvenir, le film est resté longtemps pour moi une référence en matière de rythme et de mise en scène. C’est à cette époque que je m’amusais à séparer les types de films en fonction de leur rythme. Ainsi j’y voyais grossièrement (et quand c’était réussi) trois catégories : les films rapides (les +1, allant parfois à définir certains films en +2), les films 0 (sans rythme ou presque, avec une volonté de captation, ou de retranscription, du rythme « naturel » des relations, et un montage, un enchaînement des situations, calqué sur un rythme cardiaque apaisé), et les films lents (les -1, voire les -2).

Pour le reste, lié au sujet du film, mes craintes, ou mes interrogations quant à ma fascination pour le film après tant d’années sans m’en souvenir précisément du contenu, se basaient sur la seule idée, ou préjugé, que le film ne pouvait être qu’un film mystique. Or je suis un indécrottable athée. Je ne l’étais peut-être pas autant qu’aujourd’hui, et j’avais donc un peu peur d’y avoir été fasciné par une forme de spiritualité qui serait incapable de me séduire à la revoyure. Deux préjugés ici. Celui lié à l’image qu’on se fait du film de Dreyer quand on ne le connaît pas (ou quand on ne le comprend pas tel que je l’ai « compris », c’est-à-dire traduit, en le revoyant) ; et celui lié à l’image que je pouvais porter sur le cinéphile (ou l’homme) que j’étais il y a de ça maintenant vingt ans.

À la revoyure, je suis rassuré. En plus des qualités de mise en scène du cinéaste (je ne parle pas des mouvements de caméra ; on fait un peu trop passer à mon sens de simples mouvements d’ajustement pour du génie), qui là encore n’ont pas changé ma perception après révision du film, je ne pourrais affirmer avec certitude que c’était déjà ce qui m’avait séduit alors, mais en tout cas tel que le film s’est à nouveau présenté à moi, je n’y ai vu aucune trace de mysticisme.

Non, non.

Je rappelle souvent être fasciné par la manière dont chaque spectateur peut percevoir un film, par notre capacité à ne jamais voir le même, et par cette idée fabuleuse qui, par elle seule, fait tout le charme de l’expérience, qu’elle soit cinématographique ou plus généralement artistique : que tout dans l’art, dans la perception de ses productions, n’est que malentendu. Il est difficile d’expliquer une œuvre, parce que l’art (celui de la représentation en tout cas) est très fortement lié à la notion de perception personnelle, d’expérience, de subjectivité, de goûts. Pourtant, pour exprimer notre amour d’une œuvre, on en vient un peu trop souvent à prétendre y trouver des indices indéniables, objectifs, de ses qualités ; par conséquent, ceux qui viendraient contredire cela seraient forcément de mauvaise foi, des idiots ou des insensibles. Parmi les outils cherchant à mettre en scène une forme d’objectivité hypocrite, ou malvenue, il y a l’utilisation en commentaires de film (et plus encore en « critique ») de la troisième personne du singulier. Y préférer le « je » dénoterait bien trop ostensiblement la marque, indéniable, là, d’une subjectivité, qui, parce qu’elle ne vaut, par définition, que pour celui qui l’exprime, serait moins légitime que d’autres qui s’efforceraient de passer pour autre chose. (Au troisième visionnage, il me sera impossible de comprendre cette dernière phrase…)

J’utilise parcimonieusement le « je » dans les commentaires, mais c’est sans doute plus par pudeur parce que ce n’est pas toujours chose facile d’évoquer ce qu’on aime à travers le prisme forcément intime de la première personne. Mais je ne me l’interdis pas, car j’ai l’avantage d’écrire mes commentaires d’abord pour moi, justement, beaucoup, parce que j’ai souvent laissé passer l’occasion d’exprimer (de m’exprimer à moi-même) en quoi une œuvre pouvait me toucher. La mémoire me fait souvent défaut, et il y a une forme de nostalgie mêlée de regrets à savoir qu’une œuvre nous a touchés sans nous rappeler précisément pourquoi. Je n’écris pas de critiques, j’en serais incapable, je ne sais même pas ce qu’est une « critique », mes commentaires sont des notes de visionnage. Là encore, tout n’est que malentendu ; ce serait une escroquerie de prétendre le contraire. Et il n’y a jamais eu pour moi, je l’espère, une quelconque volonté de faire passer mes notes pour autre chose.

Tout ça pour dire que ma perception du film de Dreyer est très personnelle, et qu’il serait idiot de me passer ici du « je ». J’ai conscience que mon interprétation du film est sans doute très éloignée de ce qu’en font d’autres cinéphiles, peut-être même de celle que Dreyer aurait voulu suggérer dans son film (et elle-même peut-être encore bien éloignée de la vision initiale de Kaj Munk). Mais c’est tant mieux. Parce que c’est ça le cinéma. Des malentendus, parfois forcés, qu’il faut assumer, parce qu’on ne justifie pas d’avoir trouvé dans une œuvre des éléments qui nous touchent, peut-être même, en contradiction avec la logique propre du film (que personne ne saura d’ailleurs établir).

Un film donne-t-il à voir une morale ? Une intention ? Je me répète, mais Douglas Sirk explique admirablement sa vision du cinéma : ici. On ne force pas la main du spectateur, on ne lui apprend rien. Le film (ou l’auteur à travers lui) ne peut que suggérer des idées, des conclusions, aux spectateurs, car ils ne se laisseront jamais convaincre par un film, même si les thèses qui y sont exposées sont celles qu’ils partagent. C’est une affaire de suggestion, d’humilité, de bonne distance et de confiance en la seule imagination et intelligence du spectateur.

En dramaturgie, on parle souvent de « fable » pour définir une « histoire », suggérant par là que toute histoire possède intrinsèquement une « morale ». C’est un peu vrai, il me semble, mais au contraire de la fable (dans laquelle, on pourra d’ailleurs toujours interpréter la morale en question), dans un film, cette morale n’est pas forcément exprimée ou perçue comme telle. Une fable au cinéma se contente de présenter un montage de séquences où des personnages se font face, et la moindre phrase, la moindre situation, peut alors être interprétée à un moment ou à un autre (plus souvent à la toute fin bien sûr) comme une « morale », une conclusion significative. Et s’il y a du mysticisme chez Ordet, il y en a dans tout l’art. Et si l’on y traite de la foi, ce n’est rien d’autre comme dans tout l’art qu’une volonté de croire en sa capacité, réelle, d’émerveillement et d’éducation, quand la vie même trop souvent s’en rend incapable. Ainsi, ceux qui voudraient voir dans le monde des coïncidences significatives feraient bien mieux de fermer leurs livres de prières et de se rattacher à la beauté de l’art où seules ces coïncidences peuvent « exister ». Elles existent justement parce que l’art force, et permet, ces interprétations, jusqu’aux moins improbables, que c’en est le seul mystère, et que la réalité n’y est qu’un mirage. Ah, si nous pouvions autant douter dans le monde réel que nous le faisons au cinéma !…

À chacun le soin, avec Ordet (comme avec la plupart des chefs-d’œuvre possédant cette capacité de lecture multiple), de proposer et d’y voir la conclusion qu’il souhaite, voit et comprend. C’est le petit privilège du spectateur. En termes de bonne ou de mauvaise foi, le spectateur a toujours « raison ». Il défend sa perception d’un film qui, s’il est bon, ne « dit rien », ou « ne nous apprend rien » par lui seul, comme dirait Sirk. Ce qui serait malhonnête en revanche, serait de chercher à tordre la perception des autres, affirmant que sa lecture, sa compréhension, est meilleure ou plus légitime qu’une autre. Je le répète, un film n’a pas à être « expliqué » : une interprétation, aussi singulière soit-elle, n’a pas à être justifiée quand elle s’oppose aux autres. Ceux qui pensent tomber d’accord, sur la perception d’une œuvre comme sur la liturgie qu’ils ont le plus souvent en héritage, devraient y regarder de plus près, car ils se rendraient compte aussi qu’en détail, leur interprétation est sujette aux mêmes malentendus. C’est cette particularité de lectures qui fait la force de l’art. Or, trop souvent, on oublie à quel point il est vain de chercher à se heurter à la perception de cet étranger qui voit pourtant le même film, qui le perçoit d’une manière qui ne sera jamais la même que celle d’un autre, sinon pour en mesurer seulement la différence, afin que son « étrangeté » devienne moins un motif de peur ou de mépris.

Vois-je en Ordet autre chose qu’un film sur la foi (religieuse), un film mystique ? Oui. Et pour cause : la foi, je m’en moque. Je suis athée, et ce film n’aura jamais remis en question en moi cette « foi ». Chacun sa capacité, en tant que spectateur, à tordre ce qu’il voit à sa convenance. Je profite de ce privilège, et je tords sciemment ce que je vois. Ce que je me refuse à faire dans la vie, je le fais en tant que spectateur. Je force les interprétations, et je m’aide à croire en ce que je veux voir. Ce n’est peut-être pas si éloigné que ça de l’esprit du film.

Comme dans les meilleures fables, la clé de voûte qui rend toute la logique cohérente de cette histoire se trouve à la fin. Ordet fait la même chose, et c’est bien, à mon sens (en interprétant l’intention de « l’auteur »), pour prendre à contre-pied une dernière fois les attentes du spectateur. Si la fin est dominée par le retour de Johannes à l’enterrement de sa belle-sœur, et si toute la question alors est de comprendre pourquoi cette dernière ressuscite, on a vite fait, effectivement, de poser la question de la foi, et de se rallier en somme à la croyance populaire qui dit que si le Christ revenait sur terre, il serait pris pour un fou… Avant, peut-être, de se lancer dans le marché des miracles. Dans cette logique, d’accord, le sujet du film, c’est la foi, et tout est bien « logique ».

Or, il y a un autre personnage essentiel dans cette fable, ou ce conte philosophique, c’est le médecin. Voilà une autre clé du film, située plus tôt, et qui peut-être permet à toute la structure de tenir debout dans mon esprit : la science, à travers la médecine, échoue, car elle pose un mauvais pronostic et ne voit pas venir le pire. Est-ce qu’après avoir moqué les différentes églises, le film (ou Dreyer) se mettrait à moquer les principes de la science… au profit d’une foi, ou d’une croyance, encore différente ? C’est une possibilité, mais je l’ai surtout vu comme une attaque plus générale contre les certitudes. Ainsi, si l’on replace cet épisode dans le contexte qui précède, à savoir une critique des différentes religions censées parler d’un même Dieu, mais incapables de faire la paix, tout s’éclaire. Car si l’on oublie la religion, seules restent les certitudes qu’elle produit sur les uns et les autres. Mystique ou non, la cohérence propre du film, en tout cas pour moi à cet instant (vers le milieu du film), c’est une critique des dogmes, ainsi que des hommes si prompts à adhérer à des principes ou des croyances pourris de l’intérieur (à l’image de Hamlet disant que tout est pourri au Danemark, Johannes parle vers la fin de pourriture du monde en s’adressant au cadavre d’Inger et lui demande presque de pourrir à son tour ; ce qu’elle fait, puisqu’elle revient à la vie…). L’homme suit son berger comme un mouton, et c’est bien là le problème. En réalité, j’aurais été encore plus comblé si à travers le film, ce n’était pas seulement les certitudes religieuses et scientifiques qui y étaient pointées du doigt, mais également les certitudes politiques, philosophiques, morales, idéologiques ou esthétiques. Deux suffiront à mon bonheur et pour me convaincre (deux coïncidences, au cinéma, c’est déjà assez pour les rendre significatives). Chacun ses certitudes. Je ne fais encore que jouir de mon pouvoir tout puissant de spectateur, libre, seul, d’interpréter ce qu’il voit.

Là où ça devient amusant, c’est qu’on peut également retraduire le film, en particulier son dernier acte « pascal », en fonction de cette idée : si la morale du film, c’est qu’il ne peut y avoir de certitudes et qu’il faut se « consacrer » à des choses simples, comme vivre (dernier mot du film), alors pourquoi devrait-on se mettre alors à « croire » à cette seule idée ? C’est un pied de nez plutôt nihiliste qui revient à dire, au début du film : « La fin du film vous dira la bonne parole, la vraie », et arrivant à la dernière phrase attendue du film, on dirait alors : « Il ne faut pas croire toutes les affirmations gratuites », en particulier celles illustrées dans le film, et peut-être plus encore la première qui y est exposée… Un paradoxe qui a lui seul pousse à un certain relativisme, au doute, et qui rend impossible toute adhésion réconfortante à une idéologie ou une croyance.

Voilà mon Ordet. La seule logique du film, c’est qu’il n’y en a aucune. Et ça vaut autant pour les religions, la médecine et la cohérence même dramatique, logique, du film. Transposée à la foi, cela revient à dire qu’il n’y a de foi que si l’on veut y croire. Fin de l’histoire, merci : vivre, c’est être leurré, apprendre à tâtonner dans le brouillard, et la seule foi, véritable, palpable, elle, est dans les efforts que l’on fait à survivre et à chercher à croire. La réalité ne peut être que dans la quête, car chaque fois que l’on pensera avoir trouvé, on pourrait être certain que l’on ne fait rien d’autre que nous tromper. Ceux qui savent sont des imposteurs ; la seule foi honnête, c’est le doute, peut-être même le paradoxe, comme celui de ce « mystère » final, car il questionne en interdisant toute interprétation unique, donc toute certitude.

Ainsi, cette pirouette finale jugée souvent comme une « adhésion » à une certaine forme de mysticisme, je la vois surtout comme une volonté de dire « même à propos de ce film, n’adhérez pas en sa logique propre, ne vous laissez pas prendre par sa cohérence, parce qu’elle ne saurait être qu’une arnaque, comme pour le reste ». Et de se dire, au fond, que le seul miracle, c’est bien celui de la fin, mais non pas du réveil de la morte, mais celui qu’elle évoque elle-même pour en finir : vivre. Ou, dit autrement : le miracle de la vie. A-t-on besoin d’être convaincu d’autre chose ? Après tout, c’est une morte, elle doit en savoir long sur les réalités du monde… La bonne parole sort de la bouche des ressuscités.

Ce qui est étonnant encore, c’est la manière dont Dreyer semble nous (moi) évoquer cette logique de l’incohérence et du doute, à travers une satire douce et presque bienveillante, des hommes de foi. Cela peut paraître improbable, mais le film est aussi immensément drôle. La scène des deux vieux qui se toisent comme des vieux coqs fatigués en se jetant à la figure leurs vérités sur leur foi respective est hilarante. La chute de la séquence est admirable, digne des meilleures screwballs : le fils revient leur demander s’ils se sont mis d’accord sur son mariage… et l’on sent dans le regard des deux vieux, comme un petit quelque chose de : « Peut-il nous ennuyer, celui-là, avec ses questions triviales, alors que l’on parle de la seule chose qui compte : Dieu ! » C’est à la fois absurde et plein de tendresse pour ces personnages tout aussi à l’ouest que Johannes. L’humanité de Dreyer. Le regard qu’il porte sur ses personnages est toujours tendre. Ordet est un de ces films rares où il faut chercher longtemps, malgré ses quelques notes satiriques, des personnages antipathiques. (La séquence des deux amoureux réunis autour d’une table et chaperonnés dans la joie est toute aussi hilarante.)

Il est fascinant qu’un film puisse offrir une telle diversité d’interprétations. Aucune n’est meilleure qu’une autre. Elles enrichissent le film à leur tour. Le tout est… d’adhérer le plus honnêtement possible à ce que l’on pense jaillir du film, même si ce n’en est pas que du bien. En revanche, sur la question de la certitude, c’est déjà un travail plus difficile à opérer pour un spectateur honnête… Commencer à douter, ou être conscient que cette adhésion ne regarde que nous-mêmes et que s’il y a échanges entre cinéphiles, l’idée de composer un consensus et de s’entendre sur des qualités objectives d’un film est parfaitement vaine. C’est un peu ça aussi la morale qu’on pourrait tirer du film : vivre, accepter de vivre, c’est comprendre qu’il n’y aura jamais personne capable d’adhérer pleinement à ce que l’on pense. La communion n’est jamais qu’un mirage. Un homme, comme un cinéphile, comme un croyant, n’est jamais qu’un animal solitaire. On rêve d’échapper à notre solitude, à travers la communication, la communion, l’adhésion, et en fait non, on doit se résoudre à n’être toujours que seuls face à nous-mêmes, étrangers aux autres. Vivre, oui, parmi les mensonges, les trahisons, les faux-semblants, parce qu’il n’y a rien d’autre. La vérité est bien ailleurs, un horizon inatteignable. Autant s’y résoudre.

Un mot sur le contexte puis sur la mise en scène. La pièce a une première fois été adaptée du vivant de son auteur (Kaj Munk) par la Svensk Filmindustri en 1943 alors que le studio pouvait probablement jouir du statut de neutralité de la Suède pendant la guerre quand le Danemark était lui occupé par les nazis (Munk sera assassiné avant la fin de la guerre à cause de ses prises de position — il était pasteur — contre l’occupation allemande). Difficile de comprendre comment et pourquoi la SF s’est emparée à cette époque du projet mettant en vedette Victor Sjöström, quoi qu’il en soit, c’est bien un peu plus de dix ans plus tard que Dreyer reprend la pièce. Reste à connaître les différences de traitement des différentes versions, car si le spectateur a tous les droits dans son interprétation d’un film, une mise en scène, voire une adaptation, constitue déjà à elle seule une première interprétation… Cette version de Gustav Molender est une curiosité à ajouter sur les tablettes donc (à mettre d’ailleurs plus au crédit, peut-être, de Rune Lindström qui en avait assuré l’adaptation en suédois et qui y jouait le rôle… de Johannes — étrange mise en abîme, ma parole !…).

Quelles que soient les interprétations ou modifications apportées par Dreyer dans sa version, il en garde l’esprit théâtral. Ce genre d’exercices peut parfois se révéler délicat, mais le maître danois dirige ses acteurs à la perfection et imprègne son film d’un rythme (-2, donc) fascinant. Le piège est souvent de tomber dans le bavardage, dans les excès de jeu. Pourtant, Dreyer résiste à tous ces écueils, c’en est bluffant. Le travail sur le son par exemple dénote une volonté de casser subtilement avec les contraintes de l’enfermement théâtral. Au lieu de proposer des plans à l’extérieur des habitations où se tiennent les différentes scènes (et en dehors de l’intro dunesque, certes), Dreyer se contente de suggérer un hors-champ par quelques éléments sonores : le bruit du vent, celui d’un moteur de voiture… Autant de procédés déjà utilisés au théâtre et qu’il fallait oser employer dans un film alors qu’on dispose bien sûr des outils propres au cinéma… Dreyer respecte ainsi de la meilleure manière l’origine théâtrale de son film, et sans chercher à la renier, en fait même une force…

J’évoque brièvement plus haut comment Dreyer arrive à rendre sympathiques des personnages crédules ou fous. On dit souvent qu’un acteur (et a fortiori un metteur en scène) doit défendre son personnage. On est tout à fait dans cette logique. La tentation parfois pour un acteur est de jouer la caricature, le premier degré, et en oublie toute idée de mesure, qui seule peut arriver à offrir au spectateur une interprétation du personnage non biaisée. Ce que dit Sirk concerne tout autant le metteur en scène que l’acteur : un acteur ne doit pas porter de jugement sur son personnage (autrement que pour le défendre, puisqu’évidemment, la mauvaise foi du personnage, ses crédulités, ses petites folies, l’acteur doit s’en faire l’avocat) et laisser l’interprétation se faire à travers la compréhension, l’intelligence et l’imagination du spectateur.

On pourra trouver de la théâtralité dans cette manière de jouer, mais je n’y verrai toujours qu’une qualité, parce que dans cette façon dont Dreyer et l’ensemble de sa distribution maîtrisent leur art, et pour connaître un peu des difficultés de ce travail, je n’y vois que du génie. C’est l’exercice le plus compliqué à rendre au cinéma, c’est même plutôt rare au théâtre, et pourtant tout est parfait. La question de la théâtralité au cinéma ne renvoie jamais à l’idée de trop ou de pas assez*, mais toujours à la « justesse » de jeu. Pour l’interprétation d’un fou par exemple, rien de plus compliqué pour un acteur d’arriver à trouver la justesse ; on tombera vite dans le grotesque et l’excès. Et c’est d’autant plus difficile à retranscrire que dans la dernière scène, quand Johannes réapparaît, il semble tout d’abord avoir recouvré ses esprits. Voilà une nouvelle subtilité, un nouveau pied de nez…, car il n’est pas revenu à la raison, ou peut-être que si… Mystère.

* À noter toutefois que selon une source invérifiable Dreyer aurait coupé une grosse partie des dialogues de la pièce (le film aurait sans doute alors duré six heures).

Il faut voir aussi comment Dreyer dirige ce même acteur accompagné d’une fillette qui, pas plus que les autres acteurs, montrera des failles dans son interprétation. La même aisance, la même justesse, la même sensibilité tout en retenue, la même humilité… Quand tous les acteurs arrivent ainsi à se mouler dans la même logique de jeu, c’en est presque jouissif. Sans compter l’habilité de Dreyer à ralentir le rythme sans que ça paraisse trop artificiel. On accepte le principe, on peut même parfois en rire dans les situations clairement ironiques du film qui prêtent plutôt à la brutalité, aux envolées, aux excès. Avant même qu’on se moque des films, et du rythme, des films de Bergman (à voir l’excellent De Düva* où les acteurs anglo-saxons imitent, déjà en 1968, les films du cinéaste suédois en parlant en yaourt), Dreyer semble déjà lui-même ralentir un peu plus le rythme, accentuer la pesanteur, pour se moquer de l’austérité des bigots. On ne retrouve pas forcément cet humour d’ailleurs chez Bergman, sa lenteur supposée me semblant toujours être légitimée par une situation ; alors que Dreyer joue la carte avec subtilité de la théâtralité, donc de l’artificialité, capable d’offrir un regard tronqué d’une situation… Et qu’est-ce qu’un regard volontairement tronqué sinon de l’humour ?

* À voir sur youtube


 

La Parole, Ordet, Carl Theodor Dreyer 1955 | Palladium Film

Vu le : 31 mars 1997

Revu le : 12 octobre 2016


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L’Histoire de Jiro, Hiroshi Shimizu (1955)

Oka-san!

Jirô monogatari

Note : 4.5 sur 5.

L’Histoire de Jiro

Titre original : Jirô monogatari

Année : 1955

Réalisation : Hiroshi Shimizu

Avec : Michiyo Kogure, Ichirô Ryûzaki, Junko Ikeuchi

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Shimizu dans ses œuvres. Il faut encore une fois chercher bien loin un personnage antipathique tant le cinéaste met l’accent sur la bonté (on voudrait le croire) toute japonaise de ces petites âmes qui s’aiment en silence et osent à peine lever la voix quand on les contrarie. Seule la grand-mère joue plus ou moins ce rôle d’opposante, histoire de tirer sur ces vieux acariâtres pour qui c’était toujours mieux avant ; mais le plus beau, c’est que les autres l’écoutent ronchonner et ne semblent jamais lui en tenir rigueur. On se tait et l’on fait avec. Pour le reste, c’est un tel défilé de saints qu’on en viendrait presque à avoir foi en l’humanité…

La structure est là encore assez similaire à ce que Shimizu a fait par le passé et pareille à ce que Mizoguchi a pu produire par exemple dans La Vie d’O’Haru femme galante : une structure en tableaux. Et à l’intérieur de chaque tableau, la même logique. Un panneau annonce l’ellipse et raconte l’évolution depuis la dernière scène. Puis, on entre directement dans le vif du sujet avec une situation soit heureuse, soit amusante, soit légèrement conflictuelle, et puis on introduit un élément perturbateur, et le tout tournera au tragique dans une séquence finale rehaussée de musique. C’est le principe de la douche écossaise qu’affectionnait Kurosawa en alternant les mouvements lents et rapides. L’astuce principale du film repose pourtant toujours sur le même principe, la même thématique (unité d’action stricte) : Jiro a beau être un enfant aimé de tous, il passe son temps à être rejeté par les siens (souvent bien malgré eux) ; s’est-il enfin habitué à sa situation, qu’un nouveau drame s’abat sur sa famille. Le procédé, répété à l’envi, le spectateur finit par le connaître. Shimizu n’a plus besoin d’utiliser les dialogues, puisque l’on a déjà tout compris.

Le charme de Shimizu, et qui le rapprocherait plus d’Ozu que d’un Mizoguchi, c’est qu’il raconte l’histoire soit des petites gens, soit des personnages de la classe moyenne. Souvent des familles de samouraïs déchues, des petits propriétaires ou des entrepreneurs perdant tout du jour au lendemain. Au contraire de Mizoguchi, Shimizu ne s’intéresse ni à l’épique, ni à la grandiloquence froide, ou noble, des personnes de la haute société traditionnelle japonaise. Pourtant il se distingue également d’un Ozu ou d’un Naruse plus fidèles au shomingeki, ses histoires prenant plutôt place à la campagne qu’à la ville. Le charme de Shimizu, c’est une sorte de nostalgie désuète du bonheur, intemporelle. Le tragique y est toujours banal, donc touchant, simple. Et si l’on joue des violons pour souligner l’émotion de la situation, on reste en dehors des excès, en se refusant aux élans impétueux, aux démonstrations de sentiments un peu trop prononcées, aux conflits frontaux. Chez Shimizu, on encaisse, et tel le pin qui vient de subir la tempête, on fait face. Inutile d’en rajouter : l’origine des petits ou des grands drames est le plus souvent indépendante de leur volonté, on exprime peu ses émotions, et quand on décide de sortir de son mutisme, c’est pour comprendre l’autre, faire un premier pas vers lui. Quand Jiro boude, pourquoi s’étendre en explications et en bavardages ? Il boude et l’on sait déjà pourquoi, puisqu’on sait que tout commence par le refus chez lui d’accepter sa nouvelle situation, son nouveau foyer, sa nouvelle mère…

Champ contrechamp ouvert en éventail avec effet face caméra à la… Ozu

Ainsi, Jiro refuse d’abord de retourner chez ses parents après avoir été élevé chez sa nourrice, puis il s’oppose à l’autorité de sa mère, de son père, à ses camarades de classe ; il s’attache à la sœur de l’un d’eux dont l’odeur lui rappelle la femme qui l’a élevé avant de découvrir qu’elle est partie pour la capitale ; il doit affronter la maladie de sa mère après l’avoir enfin acceptée ; et s’opposer à l’intrusion d’une nouvelle mère… Les vicissitudes initiatiques d’un enfant que l’on voudrait ordinaire, mais qui dans son comportement montre tout le contraire.

Encore et encore le même principe. La même leçon cent fois répétée. Et la même idée dans ce petit jeu des initiations tant enfantines que parentales : les enfants ont à la fois besoin d’amour et de discipline. Mais surtout… d’amour. Les parents n’élèvent jamais aussi bien leurs enfants que quand ils en apprennent un peu plus sur eux, et sur leur rapport avec leur progéniture. Un enfant doit affronter l’autorité et parfois les manquements de ses parents ; les parents n’ont jamais appris à l’être, apprennent sur le tard, et finalement, c’est souvent plus la vie elle-même qui leur montre la voie. On subit toujours l’autorité de quelqu’un ou de quelque chose et la vie consiste à apprendre à l’accepter, y faire face.

Le plus amusant dans toute cette mise en scène du bonheur idéal, c’est de voir les acteurs choisis pour incarner ses personnages tous aussi charmants les uns que les autres. Il y a de gros manques dans la distribution de référence sur IMDb et j’ai en tout cas de gros doutes sur certains acteurs (même s’il est vrai qu’ils ont tendance à se copier leurs mimiques). En tout cas, ce sont des personnages vus par ailleurs dans des rôles similaires et l’on ne peut pas imaginer une seule seconde qu’on ait affaire à autre chose qu’à des perles. La mise en scène de Shimizu aide aussi pour beaucoup parce qu’il sait, en début et en fin de scène, trouver des gestes, des attitudes, allant dans ce sens. Même l’acteur qui joue Jiro (en tout cas le premier, le plus jeune) offre en permanence une sorte de dignité et un détachement qui force chaque fois le respect. On aura rarement vu au cinéma un enfant bouder avec une telle discrétion, une telle noblesse presque. Quand on le voit ainsi ronchonner en silence contre sa situation et qu’on voit avec quel genre de monstres il va devoir vivre, on rit presque parce que ce sont des anges. L’astuce est là, c’est une sorte de suspense tragi-comique : on sait parfaitement qu’il va reconnaître les qualités de ses nouveaux « parents » et hop, une fois fait, un nouveau drame. On n’a qu’une seule chose à lui dire tout du long : « Mais aime-les bon sang ! ».

Et le dénouement est particulièrement réussi. Un bonheur simple, dans lequel on peut enfin s’épancher un peu après s’être tant retenu… Et quoi de plus simple comme bonheur que celui de voir un fils appeler sa mère… ? (La même année, toutefois, c’est la mère au contraire qui appelle sa fille, « Durga ! », dans La Complainte du sentier…) Quelle mère ? Peu importe. Celle que Jiro aura enfin acceptée. La mère référente, celle qu’on nomme par son nom. Shimizu évite le ton sur ton en ajoutant une note d’arrogance et d’impatience dans la voix de son jeune acteur. Et Jiro pourrait presque feindre l’innocence en voyant ses parents s’émouvoir de cette reconnaissance tant espérée (l’anagnorisis qu’on dit pour cacher ses larmes).

Ce qui est remarquable par exemple dans la description des rapports humains, c’est que quand deux garçons font face à leur maître qui attend d’eux qu’ils lui disent qui a commencé. Un dit l’avoir fait. L’autre l’écoute, étonné, attend de voir ce qu’il a à dire, et pour ne pas perdre la face (et l’honneur), il comprend qu’il devra céder à la vérité en se dénonçant. On se bat aussi parfois, mais il y a une scène magnifique de Jiro avec ses frères dans une sorte de mélange de jeu « à chat » et de provocation : les trois se toisent et se poussent la poitrine avant de ficher le camp comme des petits rats de l’opéra. De la mise en scène et rien d’autre.

Autre petite scène amusante qui résumerait presque à elle seule les personnages irréels de Shimizu. La grand-mère fait un peu la rapiate sur l’argent de poche de Jiro. Son frère lui demande combien il a en poche et Jiro ose à peine regarder. Le maître, tout près, lui conseille de vérifier et en effet, Jiro trouve cette fois la même somme que son frère. Les deux garçons vont alors s’acheter quelque chose. Et qu’est-ce qu’ils cherchent à s’offrir ? Un cadeau pour leur grand-mère. Sérieusement, ça existe de tels mômes ? Non*.

* l’ouvreuse me signale qu’il s’agit des habituels cadeaux qu’on offre à sa famille en retour de voyage, les omiyage, et qu’il n’y a donc rien là d’anormal.

À propos de la mise en scène, là où Shimizu est aux antipodes d’un Ozu par exemple, c’est qu’il multiplie (un peu parfois avec excès) les mouvements de caméra. Ses introductions procèdent presque toujours de la même manière, en glissant latéralement entre les pièces des espaces à vivre. Il utilise aussi abondamment les travellings latéraux d’accompagnement. Et certains travellings avant sont d’une grande beauté, toujours réalisés dans le but de produire l’effet d’un zoom sur le visage d’un personnage (il y en a un notamment qui ferait presque penser à du Kubrick quand la caméra suit Jiro quittant ses parents, qui eux sortent de l’écran, et on le suit en train de partir dans la profondeur en jetant un regard interrogatif et hors champ, face caméra, vers ses parents). Le savoir-faire de Shimizu en matière d’échelle de plan est assez impressionnant : la préférence va au début pour les plans moyens, puis il se rapprochera si nécessaire en fonction de la tension, et avec de gros plans, rares mais pertinents, car souvent utiles à porter l’attention sur le regard du personnage plus que sur ce qu’il dit.

Un dernier point parce que je n’ai cessé de penser à ça pendant tout le film. C’est un peu comme si l’on revivait à chaque tableau l’introduction de Citizen Kane où le jeune Charles Foster est abandonné par sa mère. Le film est comme un condensé de cette scène placée dans une boule à neige qu’on agite à chaque nouveau tableau pour relancer la machine : le jeune Jiro se fera-t-il abandonner encore une fois ? D’ailleurs, dans pas mal de séquences, Shimizu place Jiro au second plan — parfois hors-champ, on sait qu’il est là — en train d’écouter les personnages au premier plan. Le jeu de regards, et parfois de cache-cache, dans tout le film est tout bonnement prodigieux (la scène où sa nourrice le laisse au début, montrée en un seul plan, et jouant du travelling latéral sur des personnages qui se quittent sans se voir, c’est une merveille ; moi qui suis peu sensible aux mouvements de caméra — en un seul plan en plus —, ici, c’est bluffant parce que la caméra suit littéralement le départ de la nourrice après avoir introduit la séquence sur Jiro, se cachant pour pleurer, écouter, et se fond presque dans un jeu de cache-cache à l’appel de ses frères…, puis, même principe que la scène qui viendra par la suite et décrite plus haut, la caméra suit la nourrice d’un travelling latéral qui se fait dans la profondeur quand elle se décide à partir par la porte de derrière, et toujours, elle regarde ou espère apercevoir Jiro hors champ, tandis qu’elle est face caméra).

Une merveille, ce Shimizu.


 

L’Histoire de Jiro, Hiroshi Shimizu 1955 Jirô monogatari


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Le Cri, Michelangelo Antonioni (1957)

Le Giro

Le Cri

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Il grido

Année : 1957

Réalisation : Michelangelo Antonioni

Avec : Steve Cochran, Alida Valli, Betsy Blair, Dorian Gray, Jacqueline Jones

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L’art du sous-texte et de la concision.

On se tromperait en disant qu’il ne se passe rien dans un film d’Antonioni. C’est en fait tout le contraire. Antonioni ne donne pas à voir une action qui se répète et s’étale dans le temps laissant au spectateur une impression d’action tout à fait évidente. Paradoxalement, il montre une situation follement riche en détail, des détails souvent imperceptibles, discrets, mais qui concourent à faire toujours avancer “l’action”. Et l’action est toujours liée au cheminement naturel des personnages. Si on est déjà sans doute un peu dans l’incommunicabilité, ce n’est pas faute d’essayer de se comprendre, car les personnages ne cessent de s’interroger, de se toiser, de s’invectiver, de s’opposer les uns aux autres… L’incommunicabilité ici, c’est surtout l’impossibilité pour Aldo de comprendre les femmes qui l’entourent, et sans doute, de savoir ce qu’il recherche au fond dans sa fuite.

Pas un plan n’est statique. Les panoramiques construisent des plans à l’intérieur du plan, comme un découpage tout en fluidité. Les personnages opèrent ainsi une danse devant la caméra, des mouvements, faits de va-et-vient, d’opposition, d’évitement, avec une fausse impression de naturel car tout se cadre toujours parfaitement au millimètre. C’est comme filmer des oiseaux en pleine parade nuptiale. En fait, toutes les deux ou trois secondes, c’est toujours une nouvelle information, une nouvelle image, qui se dévoile et qui perpétue la marche que l’on sait toujours fatale du destin. La situation donne l’impression d’un nœud coulant qui ne cesse de se resserrer autour du cou de celui que l’on suit, et sa chute ne laisse que peu de doute, même si comme lui, on se laisse errer en expérimentant tous les recours. Sans le tic-tac de métronome de cette organisation ordonnée, la fascination presque morbide pour le voyage de cet homme perdu dans un labyrinthe de survie serait bien moins efficace. C’est la précision de l’écriture en mouvement d’Antonioni qui permet de suggérer le pire. Et même sans issue tragique, il serait à parier que la concision et l’efficacité du récit (scénario et mise en scène combinés) auraient déjà fait la démonstration du génie de son auteur. C’est une qualité suffisamment rare qui permet au spectateur d’adhérer docilement aux trajectoires qu’on lui propose. Tout se joue dans les premiers plans, et une fois que le spectateur est tout acquis à l’autorité du cinéaste (que cette concision rend possible, mais pas seulement), il est rare que ce dernier en perde tout à coup, ou sur la longueur, toute crédibilité.

Mais l’art du récit, c’est bien de combiner l’histoire et la manière. Au cinéma, l’histoire se résume à peu de choses : la trame et les dialogues. Et la manière, c’est bien sûr l’art de mettre en images ce canevas préexistant. Si en littérature, un roman le plus souvent use des différents types de discours pour construire son récit et offrir toujours au lecteur la focalisation idéale (on pourrait parler également de distance et d’angle) ; au cinéma, depuis le parlant, les dialogues jouent une première partition en divulguant au spectateur les premières informations sur le contexte, les personnalités, les oppositions, les attentes de chacun… C’est une sorte de mélodie parfois hésitante qui donne l’impression de ne pas savoir toujours où elle va ou qui est utilisée pour être contredite par “la manière”. Ainsi se joue une autre danse, complexe et fascinante, qui s’organise parfois en ignorant la “partition adverse” mais qui est un ronron imperceptible censé évoquer le monde intérieur des personnages, leur respiration intérieure, leur spectre diffus, leur incohérence révélatrice, leur complexité… Bref, une tonalité d’ambiance où l’air commun dans lequel baignent nos personnages sans qu’ils en aient seulement “conscience”. L’harmonie, le sous-texte est là.

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 2Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 3Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 4

Certains cinéastes sont comme ces écrivains qui ne savent taper à la machine qu’avec deux doigts. La plupart joueront la même partition avec les deux mains produisant un tintamarre rarement très subtil. L’art — et le génie — d’Antonioni, il est là. Les premières notes sont données par la main gauche pour créer une ambiance, lancer un tempo, une humeur ; souvent même les premières notes de dialogues restent du domaine de l’harmonie et on ne sait pas encore de quoi il s’agit. Si le naturalisme au cinéma, bien souvent, s’évertue à représenter une idée de la vie au cinéma, et donc d’en offrir une représentation rarement mélodieuse, sans direction, sans tonalité, le néoréalisme italien n’a sans doute jamais hésité à représenter la vie sous un angle, souvent mélodramatique, social, satirique… Antonioni est plutôt dans une tonalité mélancolique, et la partition, là, bien musicale, de Lya de Barberiis ne fait pas autre chose, non pas pour offrir une énième voix à l’intérieur des scènes, mais toujours en transition comme pour confirmer la tonalité générale que voudrait imprégner Antonioni à son film.

Les notes de chacune des mains ne se précipitent pas. La mélodie des dialogues répond aux expressions sous-jacentes des personnages, les confirmant parfois, mais le plus souvent vient suggérer un contrepoint imperceptible. La difficulté de l’exercice est de mêler les deux sans trop en faire, au risque de submerger le spectateur d’informations (sans parler de l’interprétation des acteurs pour qui il peut être compliqué de jouer sur différents tableaux). C’est là que la concision d’Antonioni est précieuse. Ce que certains voient comme une lenteur ou un vide, d’autres y voient surtout précision et volonté de distiller au mieux ses informations pour les rendre perceptibles et cohérentes dans cette chambre noire intérieure où le spectateur reconstitue son propre film. D’autres y verraient aussi une certaine théâtralité à force de vouloir offrir en permanence un sous-texte “ostensible” ; il est vrai que de plus en plus ce sous-texte est laissé à la seule imagination du spectateur et que les acteurs et directeurs d’acteurs préfèrent y exprimer une humeur ou une tonalité générale sans avoir à préciser en détail le sens caché, supposé, des choses (le style d’Antonioni même ira dans ce sens, l’incommunicabilité n’étant plus seulement celle des personnages mais aussi celle du spectateur). Le procédé est certes un peu daté et théâtral, mais c’est une méthode toujours utile pour « donner à voir » et donner du sens à sa direction d’acteurs ; les représentations des personnages sont aujourd’hui bien plus crédibles, mais ce qu’on gagne en réalisme on le perd en qualité des informations. Et c’est quand viennent à manquer les informations, quand la trame mélodique et la trame harmonique se fondent en un nuage naturaliste, que l’ennui commence à se faire sentir (je meurs d’ennui devant les films d’Antonioni des années 70 — en dehors de Profession reporter). Il faut savourer ce qui nous est encore offert ici.

Ce côté théâtral, cette volonté de faire sens pour chaque détail, se remarque dans le désir (supposé) d’éviter toute information parasite. Il y a deux niveaux de focalisation dans le film : ce qui est au premier plan, et ce qui est au second et qui peut se perdre plus ou moins hors-champ. Donner sens à tout ça, c’est adopter une distance de circonstance pour faire entrer les éléments du plan en fonction de l’importance qu’on veut leur donner et d’éliminer le superflu qui ne viendrait pas s’insérer dans cette logique. Par exemple, on comprend immédiatement l’importance que prendra dans la suite du récit le personnage de Dorian Gray : Antonioni la filme d’abord en plan moyen, puis la suit dans un travelling latéral qui vient montrer finalement l’actrice en plan rapproché ; et la durée du plan, ses dialogues (qu’on peut au départ prendre pour un autre dialogue “d’ambiance”, comme il y en a d’autres dans les scènes de transition, comme une autre musique), révèlent déjà tout de l’importance que prendra son rôle par la suite. Quand certains cinéastes rendent les choses plus faciles en adoptant pour tout le même point de vue, Antonioni, lui au contraire, choisit de faire ce pour quoi la mise en scène est faite : la valorisation des éléments significatifs du récit. La notion de mise en scène est née simultanément au cinéma et au théâtre : si au XIXᵉ siècle, au théâtre, c’était les acteurs qui donnaient le rythme et donc décidaient de la manière ; les possibilités du cinéma, à travers le montage, la grosseur de plan, le hors-champ, la profondeur de champ ou les mouvements d’appareils, rendaient tout à coup possibles certains procédés que seule la littérature jusque-là pouvait offrir. Il est dommage de s’interdire d’user de ces moyens par peur sans doute de ne pas faire les bons choix… Tout, pourtant, doit être logique, avoir un sens, et chacun des moyens employés doit faire la preuve de son efficacité sur la pellicule.

Question d’autorité, de hasard peut-être, de conviction sans doute, ou de maîtrise… Quoi qu’il en soit la mécanique que semble utiliser Antonioni ici est remarquable. Un engrenage d’orfèvre où chaque élément paraît prendre au moment juste sa place dans le cadre. Qui pourrait s’ennuyer devant une telle danse où rien ne dépasse ?

Dernière précision concernant le sous-texte. Certains acteurs, quand on leur donne des lignes de dialogues, en sont à compter le nombre de mots qu’ils ont à dire et pensent ainsi pouvoir percevoir l’importance qui leur sera donnée à l’écran en fonction de ce seul élément. Cela ne serait pas si fâcheux si cela n’impliquait pas en plus un jeu toujours au pied de la lettre. Ces acteurs, qui ont “tout compris”, jouent (pour ne pas dire « sur-jouent ») le texte en pensant que c’est ce qu’on attend d’eux. Or, il y a une évidence qui échappe aux acteurs médiocres : le texte est une information (pas toujours essentielle soit, mais c’est toujours une information, comme tout le reste, et à tort ou à raison, on est tenté de croire que les informations portées par les dialogues sont capitales, en tout cas, volontaires), pourquoi donc chercher à re-produire ces informations ? C’est comme assister à un récital où le pianiste s’évertuerait à jouer strictement la même chose avec la main droite et la main gauche. Si dans des situations cruciales, il n’y a aucun doute que les personnages doivent mettre « tout leur cœur » à faire coller l’interprétation, l’expression, à ce qui est dit par le texte, une histoire n’est pas une suite de climax, il faut donc être capable d’offrir le texte le plus simplement possible, et de jouer, d’exprimer, autre chose, à travers le langage du corps (gestes, postures, expressions du visage et roulements d’yeux — j’exagère mais les yeux peuvent exprimer bien plus que tout le reste). Main gauche, main droite. Les acteurs sont des pianistes (des concertistes même). Et une grande part de ce travail est produite par le metteur en scène, puisque ça commence par le placement des acteurs dans le cadre et ce qu’il leur demande d’y faire (là encore, s’il ne cherche qu’à “jouer” par sa mise en place ce que “raconte” le texte, ce n’est pas gagné…). Tatie Nova avait une expression toute faite pour ça, elle parlait de « ton sur ton ».

Voilà, l’art routinier d’Antonioni. Ajoutez à ça, un modèle de structure avec petit intermède musical, d’ambiance, pour suggérer l’idée du passage du temps, jouer des ellipses, passer d’un “chapitre” à un autre, et vous comprenez qu’il y a là un cinéaste qui maîtrise de a à z son sujet. Ces pauses sont nécessaires pour laisser le spectateur se laver les yeux et la cervelle, respirer, et repartir avec une concentration toute neuve. Non seulement il prend des risques en optant pour des focalisations claires, mais en plus, dans ses choix, il ne se trompe jamais (ou le laisse penser : quand on parvient à être à la bonne distance de son sujet, le spectateur — toujours en fonction du crédit, et de cette autorité, accordés au cinéaste — peut ne plus voir certains choix moins pertinents, voire prendra des fautes de goûts pour des petits péchés bénins qui font le charme des meilleurs artistes ; parce qu’une fois pris dans un rêve, il en faudrait sans doute beaucoup pour qu’on s’en échappe).

Et ces actrices… Que dire à une femme qui semble être la plus belle femme du monde à l’instant où vous la regardez et qui vous propose innocemment de venir crécher chez elle ? Nous, spectateurs cachés dans le noir, seuls, ou accompagnés d’une autre femme qui a cessé depuis longtemps d’apparaître comme la plus belle et qui manquera, on l’espère, de guetter une réaction de notre part face à ces morceaux de chair et d’insolence que l’on sait perdus dans une autre dimension, une sorte d’intripotabilité où les fantasmes s’évanouissent à mesure qu’ils apparaissent…, on rougit, on trépigne du slip, on baisse les stores palpébrales, on mouille nos yeux de concupiscence, on remonte nos langues d’un geste pavlovien, on se voit déjà dans leurs bras, prêts à leur faire quarante enfants…, et lui…, Aldo, n’ayant rien d’un Maccione, ne bronche pas. Les quarante enfants, il les a déjà ; il a répertorié aussi toutes les merveilles du monde et de l’univers, et n’est plus sensible à rien… C’est sans doute ça la mélancolie. Quand l’intripotabilité, ce n’est plus l’écran qui nous sépare de ces déesses irréelles, mais tout bonnement, la perte du désir. Il erre Aldo, et quand d’autres se perdent pour tester leur résistance dans un labyrinthe de survie, Aldo suffoque et oublie de remonter à la surface. Est-ce utile seulement de remonter ? La pire des quêtes sans doute, celle qui vous initie à la dernière des réalités, à la vacuité du monde et celle, tragique, de nos existences. Qu’est-ce que la femme la plus belle du monde peut y faire ? Il est là encore le génie, avec son audace, d’Antonioni. Ces femmes sont des mythes, des allégories ou des miroirs censés projeter vers Aldo les derniers reflets du monde tel qu’on pourrait le rêver. Si mêmes elles échouent, c’est que sa vie est déjà échue. (J’entends crier, je lance donc ma chute alternative.)

Alors, pas spectaculaire Antonioni ? J’appelle ça un héros. Réaliste et chiant ? Mais combien de femmes nous parleraient comme ça et nous lanceraient ces œillades comme s’il ne faisait aucun doute qu’on pourrait entretenir quarante bambins ? Non, Antonioni, c’est de la fantaisie noire. Et le Cri, c’est l’échec du retour d’Ulysse à Ithaque.

Quoi de plus tragique que d’échouer à la dernière seconde, arc tendu, en croyant que les dieux nous sont enfin favorables ?

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions 8

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido | SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions

Le Cri, Michelangelo Antonioni 1957 Il grido SpA Cinematografica, Robert Alexander Productions


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Fleurs de papier (1959), Guru Dutt

Du strass à la crasse ; du pigeon aux étoiles

Note : 4 sur 5.

Fleurs de papier

Titre original : Kaagaz Ke Phool

Année : 1959

Réalisation : Guru Dutt

Avec : Waheeda Rehman, Guru Dutt, Kumari Naaz

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Qui regarde les pigeons se faire la cour au printemps comprend tout de l’amour : ce qu’il a d’universel, d’abord, puis le systématisme tout newtonien auquel il obéit sans faille chez tous les êtres vivants de la planète. Le mâle parade et voudrait que sa force d’attraction séduise au plus vite sa belle, qui elle, pas fille facile, se devra d’abord de résister, avant pourquoi pas, de consentir à l’union céleste. Celui qui se montrera trop pressant aura peu de chance de voir la belle se donner à lui, et celui qui paradera comme un coq à se voir plus beau que la belle n’arrivera pas plus à ses fins, car un autre viendra lui plumer sa belle dès qu’il aura le dos tourné en exécutant la danse de trop.

Dutt a parfaitement compris les lois de l’attraction et les applique au mélo. Bien sûr, les amours d’un homme et d’une femme se parent d’une sophistication étrangère aux pigeons, mais le principe reste le même. Je te désire, je montre que je te désire ; le désir que tu montres pour moi fait naître en moi un peu de désir, alors je me laisse regarder, je regarde à mon tour, je toise tes attentions, je sais qu’il ou elle toise les miennes, etc. Je te regarde moi non plus. Une véritable cour à l’échalote. Ce qu’il y a de remarquable, en plus, chez les êtres humains, c’est que l’amour baigne dans une soupe de conventions à laquelle les protagonistes ne peuvent bien sûr s’affranchir ; il faut bien jouer, en plus, avec cette force d’inertie cosmique, sans quoi on végète dans le vide stellaire, seuls et misérables. Mais cette force d’opposition fait naître aussi une tension entre les deux entités qui jouent à ce jeu d’attirance et de répulsion : qui dit résistance en amour (vers la résolution attendue, le dénouement, l’accomplissement, la jouissance consommée…) dit aussi suspense et tension fébrile pour le spectateur. Dans un mélo indien, ce suspense a ses codes, ainsi cette soupe d’opposition est dense et interdira jusqu’au bout l’amour de ces êtres, faisant du film une longue parade, souvent tragique, au dénouement impossible. Et c’est la règle, la cour est longue d’au moins deux heures.

Deux heures, c’est long, mais les Indiens semblent avoir une endurance (comme certains pigeons) bien plus importantes que la nôtre. Il est vrai qu’on est désormais habitués aux amours rapidement consommées, multipliées, transversalées en une Ronde sans fin, résultat d’un siècle de culture consumériste où l’individu même est le produit ultime de cette consommation sans fin. Le suspense amoureux au cinéma procède d’une logique simple : le spectateur tient moins longtemps que ses héros tout constipés par cette indicible soupe de conventions et de devoirs, et l’amour qu’on peut offrir à la ou aux vedettes tenant souvent plus du fantasme, on est certes plus prompts à nous jeter dans leurs bras. Un mélo est toujours un prétexte à se mettre à la place du lièvre, sautant d’un fantasme à l’autre, plongeant allégrement dans le brouillard, défiant les embûches avec une svelte fureur que rien n’arrête… et nous n’en finissons pas de vouloir bousculer ces difficiles tortues paradant mille ans sans succomber et qui semblent toujours à la traîne de nos rêves. Une nouvelle force est là, invisible mais aux effets certains, la matière noire de ce système que l’on pensait d’abord double : notre regard, nos attentes, notre impatience, une force d’attraction qui ne stimule en rien la danse de ces deux tortues mais qui, peut-être, en est à l’origine… et qui finit par nous, affreux lièvres sautillants, plonger dans le désespoir. Le mélo, comme le film d’horreur, est une torture masochiste. On y vient pour ne jamais y trouver ce qu’on voudrait voir, entendu que notre plaisir, on le trouve à imaginer ce qu’on ne verra jamais… Roucoulons donc, nous ne verrons jamais ces tristes oiseaux chanter… coït-coït. Guru Dutt le montre bien d’ailleurs en faisant de ses intermèdes chantés de véritables pauses rêveuses, ou des projections d’un monde commun affranchi de toutes ces forces contraires, là où seuls peuvent s’exprimer les élans amoureux des personnages.

Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd (1)Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd (2)Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd (3)

Une pause, tiens, de diversion pour m’émerveiller, seul, du pouvoir d’attraction des saris. Étrange plumage qui corsète la femme indienne comme une seconde peau, une peau qui peut dignement s’offrir au regard mais qui ne fait surtout que souligner les traits gracieux des corps nus. Rien de plus sensuel bien sûr qu’un vêtement qui cache à un endroit pour mieux mettre en évidence le peu qu’on dévoile. L’Occident a vu ses femmes se libérer de ces mêmes carcans sensuels et son corps, tout en se refusant autant aux hommes, s’est lâchement dévoilé pour mieux se cacher. Quand on montre tout, on ne voit plus rien. Le corps nu, libéré du vêtement qui lui donne forme, densité, et retenue, devient un objet, beaucoup moins de désir que de consommation ; un produit comme un autre ayant perdu sa capacité à attirer le regard ; une « fadesse molle » sans maintien et sans envergure. Un trou noir invisible et glouton. Pour espérer passer à la casserole le pigeon farci, en somme, il faut d’abord se laisser séduire par un joli gigot à la ficelle… ou au sari.

Coït-coît donc, revenons à nos moutons. La tension de l’amour naissant qui se cristallise, quand chacun sait ou devine que l’autre se refuse de s’avouer ce que chacun sait et cache, et que l’attention de chacun est tendue vers le moindre geste de l’autre, qui pourrait être le signe, la révélation, l’aveu de son amour… « Toi » « Non, toi ! » Attendre et espérer les preuves de l’attention de l’autre. Chacun se montre et prend soin d’être vu sans se dévoiler totalement, en feignant l’indifférence, mais bien là oui dans son champ de vision. On prend alors prétexte de tout pour tromper les attentes et provoquer l’aveu de l’autre : l’attention feint d’être professionnelle, misanthropique, puis bientôt, à force d’habitude, elle devient celle d’un frère ou d’une sœur. Ah, pouvoir toucher du doigt ce à quoi on se refuse, sentir ce regard tendre, bienveillant, ces mouvements doux et tendus vers nous, même obligés de feindre toujours autre chose que ce qu’on sait être ! Oh ciel ! Puissions-nous nous étreindre enfin ! Mais ce n’est qu’une parade en sourdine, voilée, muette, où le moindre geste devient un signe d’amour et d’attention caché ! Ah… J’attends et je sais que tu sais. Nous sommes pris au piège mais ces gestes, je sais que tu vois que je les fais pour toi… Quel beau système stellaire double plongé dans une danse d’attraction majestueuse, et sans fin… Déjà, le pigeon qui feint mal et montre surtout son impatience à conclure se voit aussitôt rejeté. Les lois de la gravitation universelle, il faut y mettre les formes. La parade ne sert pas à montrer mais bien à cacher ses intentions, et on ne s’attache jamais qu’à ceux qui feignent le mieux.

Ainsi, Guru connaît la musique et nous sert sans fin le même 33 tours : quand c’est fini, ça recommence pour un tour. Boléro sur boléro, indéfiniment, ravelement. Ceux qui se refusent sont les plus désirables et certaines étoiles gravitent ainsi sans fondre en une même nébuleuse. Il en est ainsi dans ce cinéma indien où jamais on ne succombe aux dénouements, aux baisers, aux étreintes faciles, aux « je t’aime ». Quand dans un système hollywoodien, on ellipse, et on passe à l’après pour commencer une autre histoire, dans ce cinéma d’évitement et d’interdit, on se fige comme des statues tragiques gravitant à l’infini dans une parade fascinante puisque chaque fois que l’une d’elles semble succomber à l’autre, une force opposée les y interdit tous deux. Un rêve de jeune fille pour qui le chevalier sur son cheval blanc la séduit sans jamais en venir à bout… Si certains concluent sur un malentendu, d’autres n’ont que ça, le malentendu. L’incertitude de ne s’être jamais rien avoué. Une autre forme de foi.

Bon, assez de mièvres pigeons et de gravitation amoureuse. Si l’histoire est attendue, l’exécution, comme déjà dans Assoiffé, frôle le génie. Guru Dutt semble avoir le don de trouver pour chaque plan le mouvement, la distance, le décor, la composition de lumière et de plan, l’axe idéal pour illustrer toujours au mieux son histoire. Même si en 1959 certains de ces effets semblent un peu datés (on sent l’influence toujours du film noir et des grandes fresques romantiques hollywoodiennes comme A Star is Born) on reconnaît la filiation avec Orson Welles. Le jeu des lumières, le choix des lentilles, les postures, les compositions en contre-plongée, le goût pour le mélange des genres, et même une capacité à mêler réalisme et théâtralité (la théâtralité forcément à travers les parties chantées, le jeu, et le réalisme à travers la psychologie des personnages ou le contexte social car malgré les grands écarts que réserve le destin à son héros, Dutt raconte bien une histoire contemporaine, faite à la fois de strass et de crasse). Du grand art donc.

Et bien sûr… Waheeda Rehman est belle à finir figé dans sa propre béatitude. Pas de parade possible avec une telle déesse. Reste à mourir dignement en évitant d’être cueilli la bouche ouverte. La toile se mue et on se fige : feignons l’indifférence.

Cui-cui-cui.


Fleurs de papier, Guru Dutt 1959 | Ajanta Pictures, Guru Dutt Films Pvt. Ltd 


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Night Drum, Tadashi Imai (1958)

tambourin ou katana

Night Drum

Note : 5 sur 5.

Titre original : Yoru no tsuzumi

Année : 1958

Réalisation : Tadashi Imai

Adaptation : Shinobu Hashimoto & Kaneto Shindô

Avec : Rentarô Mikuni ⋅ Ineko Arima ⋅  Masayuki Mori

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La mise en scène n’a pas grand-chose à voir avec le chef-d’œuvre tardif de Tadashi Imai, Contes cruels de Bushido, tourné seulement cinq ans plus tard, qui ressemble bien à un film des années 60, et qui demeure mieux référencé que celui-ci. De son côté, Yoru no tsuzumi donne parfois l’impression d’avoir été filmé à la fin des années 40 (années des débuts du réalisateur). Mais là n’est pas l’essentiel.

Économie de moyens et d’effets, on est dans le minimalisme. Seul le casting impressionne à première vue. Rentarô Mikuni, l’acteur entre autres du Détroit de la faim ; Ineko Arima, la libellule qu’on voit cigarette à la main sur l’affiche de Crépuscule à Tokyo ; Masayuki Mori, qui montre ici des talents de chanteur dans un rôle plutôt singulier.

Le scénario, signé Shinobu Hashimoto et Kaneto Shindô, est une adaptation d’une pièce classique de Monzaemon Chikamatsu, spécialiste des histoires de shinjuu (terme qui semble être assez populaire au Japon, qu’on traduit habituellement par « double suicide »). Les films comme les Amants crucifiés de Mizoguchi, Double Suicide à Amijima de Masahiro Shinoda ou Double Suicide à Sonezaki de Masumura sont tirés de ses pièces. L’occasion de faire un petit tour sur le web et de se déniaiser un peu. Selon wiki, l’auteur serait à l’origine un auteur pour spectacle de marionnettes et aurait été le premier à séparer les récits de type historique (basés sur une opposition assez cornélienne semble-t-il entre loyauté et sentiments personnels) et les récits “bourgeois” ou « tragédies domestiques » mettant en scène des amours impossibles. Ce « Tambourin de la nuit » est donc une pièce originellement écrite pour le théâtre de marionnettes d’Ozaka (Bunraku), et seulement adaptée pour le kabuki au début du XXᵉ siècle : Horikawa Nami no Tsuzumi. Une belle matière pour en faire un film, c’est certain.↵http://www.kabuki21.com/nami_no_tsuzumi.php

On semble y avoir ajouté ici des flashbacks à la mode Rashomon, pour raconter les différents points de vue des protagonistes. Et si l’histoire est inspirée d’une pièce de marionnettes, on est très loin d’un jeu artificiel. On est même loin du jeu excessif des films de samouraïs, plutôt du côté d’Ozu ou de Mizoguchi. Le jeu réaliste est parfois bluffant. Les acteurs sont dirigés avec précision, offrant une multitude de subtilités, par un regard, une intonation. Rien n’est déclamé, toutes les répliques sortent de leur bouche comme des perles de pluie. Tout est dans la spontanéité, la retenue et la simplicité.

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Night Drum, Tadashi Imai 1958 Yoru no tsuzumi | Shochiku

Le rythme est lent, tendu, parce que l’ambiance est lourde. Un samouraï revient dans son fief après des mois passés dans la capitale, et une rumeur court : celle que sa femme ne lui a pas été fidèle. La tension est présente dès le début et ne fait qu’augmenter jusqu’au dénouement tragique.

Très peu de musique, très peu même de bruit. Le bruit, c’est celui de la rumeur que seul le mari peine à entendre parce qu’il a une autre musique dans la tête : celle d’être revenu dans son domaine, la douce musique du bonheur de revoir sa femme…

Ce thème de la rumeur et l’utilisation qui en est faite, par les silences, on le retrouve dans The Children Hour de Wyler où deux enseignantes voyaient leur école se vider de leurs élèves, sans comprendre. Thème formidable : la rumeur, elle ronge les hommes. On ne peut rien contre elle parce qu’on n’en connaît pas l’origine et reste insaisissable. Elle est comme un sable mouvant : plus on se débat et plus on s’y enfonce. Ici, personne ne sait, tout le monde voudrait savoir, sauf le mari. Mais c’est finalement son rang, son honneur qui parle à sa place et qui lui impose de savoir, et finalement à agir. Une tragédie, oui.

Imai, c’était donc le cinéaste de Contes cruels de Bushido, déjà pas tendre avec les samouraïs. C’est moins accentué ici, mais difficile d’adhérer à ce final sanglant. C’est ce qui donne la puissance au récit.


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Cœur d’épouse, Mikio Naruse (1956)

Cœur d’épouse

cœur d'épouse

Note : 3 sur 5.

Titre original : Tsuma no kokoro

Année : 1956

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Hideko Takamine ⋅ Toshirô Mifune ⋅ Keiju Kobayashi ⋅ Chieko Nakakita

Quelque peu ennuyeux… La fin sauve le film, mais la première moitié est difficile à avaler. Trop de personnages, trop de situations et d’enjeux insipides…

Un homme vit avec sa femme et sa mère et prévoit de monter un café dans son jardin. Seulement, son cadet revient à la maison avec sa femme et son gosse, et on va vite comprendre qu’il a besoin d’argent. L’argent, l’aîné en a justement besoin pour monter son affaire…

Si on va vite, chez Naruse, il y a toujours eu deux tendances : le réalisme et le mélodrame. Dans les années 50, c’est plutôt le réalisme qui va l’emporter, il adapte les romans de Fumiko Hayashi comme Le Repas ou Nuages flottants, décrivant les petits tracas de la vie de couple, on n’est pas loin d’un cinéma à la Sautet : du mélo ma non troppo. C’est ensuite avec l’influence du scénariste Zenzô Matsuyama (mari d’Hideko Takamine et futur cinéaste) qu’il ira plus volontiers encore vers le mélo dans les années 60. Là, on est en 1956, et c’est Toshirô Ide seul aux manettes. Il avait adapté avec succès Le Repas, il peut bien écrire un scénario tout seul… Eh bien non. Il essaie, on le voit, de faire comme Hayashi (tendance plus Le Repas que Nuages flottants), mais ça manque terriblement de souffle et d’inspiration. Ide sera semble-t-il puni après ça : on le remettra à l’adaptation de roman ou… en collaboration avec Matsuyama (et avec succès : Comme une épouse et comme une femme est une sorte de mélo sirkien ; Onna no za est excellent). Peut-être aussi qu’Ide avait la tête ailleurs : la même année, il adapte Suzaki Paradise pour Kawashima (dans les 20 meilleurs films de la Kinema Junpo list — et accessoirement, un de mes films préférés).

 

Cœur d’épouse, Mikio Naruse 1956 Tsuma no kokoro | Toho Company

Alors voilà, le film est trop timide, pas assez tenu. Il est clairement de trop. D’ailleurs, le début devait être tellement insipide que le studio pourrait bien avoir forcé le monteur à le découper à la serpe. Le rythme des plans est parfois très rapide, avec pas mal de coupes bien abruptes, alors que dans les plans mêmes, c’est lent. Heureusement, quand le cadet finit par partir et qu’on voit moins la mère et sa tête de grenouille, le récit se resserre sur le couple et leurs vagues problèmes de fidélité. Attention, ça reste très sage. Ide cherche à effleurer les choses comme dans Le Repas (et même dans Suzaki Paradise). Ça manque juste de délicatesse, d’unité (le mélange des enjeux du fric que réclame son frangin et les histoires d’infidélité, ça ne marche pas trop ensemble) et de cohérence : Hideko Takamine fréquente le frère d’une copine (Toshiro Mifune qui s’était trompé de plateau pour l’occasion) et Keiju Kobayashi, pour oublier ses soucis, traîne dans un bar à hôtesse… Ça n’ira jamais bien loin. Pourtant, on se raccroche à ce qu’on peut, et à la fin, on sent une petite brise venir. C’est l’air doucereux, la joie morne, qu’on ressent à la fin « petite-bourgeoise » du Repas : « Très chère, j’ai failli vous tromper, mais je ne l’ai pas fait. Me voilà revenu. » Oui, c’est beau comme un Ozu, la petite musique qui va bien avec. Avant ça, seules quelques notes de violon se sont laissé entendre…, difficile d’en mettre quand il ne se passe rien. Alors, quand à la fin, le couple se rejoint sur le chemin de la maison, on retrouve Naruse avec eux : lent travelling d’accompagnement, musique, un vélo entre les deux “amants”. La tradition persiste encore. Un mariage arrangé préservé.

À noter que pendant tout le début du film (je m’ennuyais), je me suis demandé si ce n’était pas le modèle en négatif de Quand une femme monte l’escalier. La même volonté de monter sa petite affaire. Sauf qu’il y a ici tout ce qu’il manque dans Quand une femme… : au lieu d’une femme seule, on a un couple, au lieu d’une mama, on a une serveuse de restaurant bien comme il faut où Mifune passe prendre son goûter avant d’aller s’exciter sur le plateau du Château de l’araignée. Parfait Mifune d’ailleurs…, un charisme à en faire exploser les murs. Et un costard fait sur mesure. « Ça ne va pas avec le personnage Toshiro ! Tu ne joues pas un yakuza, là… » « Il ne te plaît pas ? je l’ai acheté à Milan ! » Il a de la chance Toshiro, son pote Daisuke Katô est encore ici planté derrière un comptoir de bar…

Encore une jolie palette d’expressions en en faisant un minimum pour Hideko Takamine (on ne voit que certaines humeurs avec des captures, mais avec du mouvement, et sur la durée, elle arrive à nous dévoiler ce qu’elle pense ou ressent)…


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Assoiffé (1957) Guru Dutt

La beauté épique de la misère

Assoiffé

Note : 5 sur 5.

Titre original : Pyaasa

Année : 1957

Réalisation : Guru Dutt

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Film exceptionnel… De ceux qui, une fois finis, nous laissent incrédules.

Le film commence comme une simple histoire de poète sans le sou, vagabond, rejeté de tous (un personnage qu’on retrouve chez Satyajit Ray mais avec moins de lyrisme). Une histoire personnelle donc, à laquelle viennent se greffer des numéros de chant plein de mélancolie, souvent oniriques. Parce que poussé à errer dans les rues, il se met à rêver à la fille qu’il aime et se souvient. Seule une prostituée s’attache à lui et à ses poèmes, mais lui ne la voit pas.

À ce moment, le film semble sorti de nulle part, mêlant mille références tout en gardant un ton propre. On pense aux jeux de lumière et de caméra de Murnau, à l’onirisme d’Ophuls, voire au réalisme poétique français. Les numéros s’intègrent parfaitement à l’histoire, un peu comme le font les films noirs. Guru Dutt est bien dans ce type de cinéma, fortement influencé par le cinéma allemand muet, avec son lyrisme et ses clairs-obscurs incessants.

Le film bascule tout à coup, soit clairement dans le film noir (avec des coups tordus dignes des films de gangsters), soit dans l’épique psychologique des œuvres russes. La démesure des sentiments, de la solitude, de la cruauté des personnages tourmentés à la Dostoievski ou à la Tolstoï (Anna Karénine, forcément). Et à ce moment, le film n’est plus du tout une histoire personnelle : le poète accède à la gloire alors qu’on le pense mort, il revient, découvrant le comportement inhumain de ses anciens amis, de sa famille et de la foule (une scène dans un théâtre fait très cinéma muet). Le récit prend une dimension universelle inattendue en se questionnant sur les bassesses de l’esprit humain, loin de numéros musicaux du début.

Si Guru Dutt arrive à être cohérent et crédible avec un projet aussi ambitieux, c’est que techniquement, c’est savamment maîtrisé. Les techniques ont peut-être vingt ans de retard sur ce qui se faisait ailleurs dans le monde, mais on ne peut pas ne pas penser à certains moments au duo Welles-Toland sur les gros plans, avec ce jeu sur la profondeur de champ et le flou de l’arrière ou au premier plan, isolant le visage de l’environnement qui apparaît flou, scintillant. Les visages ainsi pris en très gros plan apportent une grande force émotionnelle, mais donne aussi une importance systématique au hors-champ. C’est notable dans un certain nombre de scènes où le poète est seul et regarde ce qui se passe autour de lui : on le regarde regarder, puis on voit ce qu’il regarde, et cela plusieurs fois de suite dans une scène musicale chantée ou non. La grande focale des gros plans n’englobant qu’un petit espace, cet espace invisible qui est hors-champ, invisible, est donc à deviner, et c’est autant d’images que le spectateur se fera lui-même pour reconstituer l’espace où se trouve le protagoniste. C’est le contraire de ce que proposaient Welles et Toland avec des plans larges et une grande profondeur de champ où rien n’échappait à la caméra. Guru Dutt, lui, reste centré sur ses personnages.

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Assoiffé Guru Dutt 1957 | Guru Dutt Films Pvt. Ltd

Et l’alternance, il le trouve dans le ton. Des clowns, des fous, des amuseurs, des beaux parleurs. Ce sont autant de voix qui s’ajoutent à la bande-son. Peu importe ce qu’ils disent. Souvent le poète ne les écoute pas. Ça fait un bruit de fond qui donne du relief au ton mélancolique du film, comme pour en accentuer cette première saveur qu’on ne quitte jamais en suivant le poète. Un peu comme si le poète donnait l’harmonie, et qu’autour de lui virevoltaient diverses mélodies.

Bref, du grand art. Une pièce musicale qui lorgne plus vers le film noir que sur Broadway, c’est assez inattendu. Le schéma des rapports entre le poète avec son ancien amour, la prostituée, ses amis, ses frères et le mari de sa belle, c’est clairement un schéma de film noir. Les pièces musicales (et encore plus Bollywood) sont généralement plus axées sur la romance : on se rencontre, on est beau, on s’aime parce qu’on est beaux, « oh ! mon Dieu, mon père s’oppose à notre amour ! quel malheur ! il va falloir lui prouver que notre amour est plus fort que tout ! »… Pas du tout ce registre. À la limite, on est plus dans un mélodrame à la Chaplin (vagabond oblige) avec un Charlot qui se mettrait tout à coup à rêvasser et à chanter ses peines de cœur. Il y a la même dimension tragique à la fin, et le même renoncement. Le poète doit rester vagabond, comme Charlot doit rester Charlot. La beauté épique de la misère…


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Chez les femmes, Mikio Naruse (1955)

Onna doshi

Onna doshi Année : 1955

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Hideko Takamine
Ken Uehara

9/10 IMDb iCM

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Hideko jalouse l’infirmière qui travaille avec son mari de médecin. Après avoir lu son journal intime, elle décide de trouver un bon parti pour l’infirmière : le marchand de légumes qui vient les livrer tous les jours. Elle arrange le coup, faisant croire qu’ils sont mutuellement intéressés à l’un et à l’autre. Heureusement, ils finissent par s’entendre, au plus grand bonheur de Hideko. Son mari, qui comprend ses manigances, lui dit qu’il n’y avait rien entre eux. Tout est bien qui finit bien, sauf qu’il faut désormais au médecin trouver une nouvelle infirmière… Et celle-ci est bien plus belle et jolie que la précédente.

Comédie légère et subtile comme une fable. La force du détail comme toujours. L’interprétation de Hideko Takamine est splendide : il faut la voir rayonner quand son mari lui propose le marchand de légumes comme prétendant à l’infirmière, ou la voir, souriante, faire l’entremetteuse.


Jean qui rit… Chez les femmes, Mikio Naruse 1955 Onna doshi | Toho Company


Une femme indomptée, Mikio Naruse (1957)

Arakure (Untamed Woman)

Arakure
Une femme indomptée mikio naruse 1957 Arakure (Untamed Woman) Année : 1957

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Hideko Takamine, Ken Uehara, Masayuki Mori

8/10 iCM IMDb

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Naruse retrouve son trio de Nuages flottants (Takamine, Mori, et Mizuki pour l’adaptation). Les thèmes chers à Naruse sont aussi de la partie : la transition du Japon traditionnel à une société plus occidentalisée (l’époque du début du XXᵉ siècle est propice à ce sujet avec l’arrivée des inventions occidentales multiples et la mode importée des vêtements occidentaux qui va permettre au personnage de Takamine de s’enrichir) et la lâcheté (ou la frivolité et l’incompétence) des hommes.

Abonnée aux rôles de femmes qui tiennent tête, Hideko Takamine est une nouvelle fois bien servie. En revanche, pour une fois, elle ne joue pas une femme de la classe moyenne japonaise, mais une servante de la campagne, adoptée, et qui va chercher à élever son statut. La vulgarité du personnage, son audace, son tempérament presque masculin n’est jamais antipathique parce qu’elle y apporte une touche de nuance et d’humour.

Comme c’est une habitude, les événements s’enchaînent à une rapidité folle ; à chaque scène une nouvelle situation, et les scènes font parfois moins de trente secondes. Ce personnage féminin, c’est une sorte de Scarlett des campagnes. Sauvage, comme l’indique son titre.


Une femme indomptée, Mikio Naruse 1957 Arakure (Untamed Woman) | Toho Company

Et qui voilà pour un de ses premiers rôles ?


Anzukko, Mikio Naruse (1958)

Anzukko

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1958

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Sô Yamamura ⋅ Kyôko Kagawa ⋅ Isao Kimura ⋅ Keiju Kobayashi

Naruse a participé lui-même à l’adaptation de cette histoire de Saisei Muroo (Frère aîné, Sœur cadette). On commence par un film à la Ozu où il faut marier la fille. Les prétendants se succèdent et il faut croire qu’ils ne feront pas le bon choix. Le film prend alors un nouveau tournant où le récit se concentre sur une confrontation entre le beau-fils et le père, souvent par l’intermédiaire de la fille, qui était pourtant le personnage principal au début, mais qui ne sert plus ici que de messagère entre les deux. Le sujet est devenu le parallèle entre la réussite du père écrivain et la volonté du fils de réussir dans le même domaine mais sans succès. Incapable de subvenir aux besoins de sa famille (alors que la fille se refuse à avoir des enfants, comme pour montrer qu’elle a fait une faute en faisant ce choix ; jamais on ne les verra vraiment comme des amants ou même un couple, mais plutôt comme des adolescents qui n’ont rien en commun) le père les héberge, accentuant du même coup la confrontation entre les deux hommes, et les comparaisons…

Le fils est malheureusement trop antipathique et la fille est plus ou moins inactive. Ce qui faisait la force des films de Naruse, ce sont bien sûr ces hommes lâches, mais ils sont relégués au second plan, c’est le plus souvent pour montrer à quel point les femmes sont fortes, entreprenantes et dignes. Ici, elle reste digne, mais elle ne va pas se séparer de son mari comme elle le pourrait et comme Setsuko Hara le faisait dans Le Repas pour affirmer son caractère par exemple. Elle reste une petite fille, qui a besoin de son papa. Difficile de comprendre quel est le principal sujet de cette histoire et d’avoir de la sympathie pour tous ces personnages.

Anzukko, Mikio Naruse 1958 | Toho Company

Le ton du film est à l’opposé de celui de Ma mère ne mourra jamais[1]. Ici, c’est le désespoir qui règne, et le fils a beau travailler, il n’arrive jamais à rien. Si on sait que la fille s’évertue à travailler chez elle pour gagner un peu d’argent, on ne l’y voit pas trop forcer le destin pour faire avancer sa famille ; elle préfère se réfugier chez papa. C’est un peu comme voir un funambule avec un filet, on a peine à croire qu’ils sont réellement en danger puisqu’ils peuvent à tout moment retourner sur la rampe.


[1] Ma mère ne mourra jamais dans notes de visionnages


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