Le Grand Meaulnes, Jean-Gabriel Albicocco (1967)

Le Grand Maul

Le Grand Meaulnes

Note : 3 sur 5.

Année : 1967

Réalisation : Jean-Gabriel Albicocco

Avec : Brigitte Fossey, Jean Blaise, Alain Libolt

Étrange film que voilà. On dirait l’histoire d’une mouche myope partie à la recherche de ses lunettes…

Bien sûr le travail avec la caméra est intéressant, créatif, toujours en mouvement, un peu à la manière de ce que peuvent faire certains réalisateurs russes. L’utilisation de la lumière est impressionnante. Mais au final, tous ces flous optiques ne rendent pas service à l’histoire, on ne voit plus que ça.

Le montage est tout aussi perturbant. La caméra, encore une fois, telle le point de vue d’une mouche, est là puis là et encore ailleurs… Et on ne sait finalement pas ce qu’on fout là et ce qu’on regarde. C’est comme regarder des événements décomposés. Le montage d’habitude est utilisé pour aller droit à l’essentiel. Là, le découpage ne semble être dicté par rien d’autre que le hasard. Aucune présentation de personnage qui aiderait à la compréhension de l’histoire et des enjeux. C’est un vrai supplice d’essayer d’y comprendre quelque chose. Ça préfigure un peu Lars von Trier, mais un Lars sous chloroforme. Si le travail sur l’image est impressionnant (techniquement parlant), les autres aspects du film ont le niveau d’un film TV. La direction d’acteurs est pauvre, l’histoire est incompréhensible, et le choix des scènes assez suspect.

Le problème avec une adaptation littéraire, c’est qu’on y trouve des événements racontés à différents niveaux ; leur sens ne se fait pas individuellement, à travers une situation, mais en se répondant l’une à l’autre. Or, au cinéma, il faut présenter des scènes, des situations, sans quoi on est obligé de faire intervenir une voix off. Le choix sur les éléments et les événements à mettre en place est très important. Et un roman sans situation où il n’est question que d’évocations, de commentaires, sera à réécrire totalement. Certains romans sont écrits comme des films, mettant en scène une suite de situations. On se doute que c’est alors plus facile. Ici le problème a sans doute été de prendre des éléments épars du roman. Ce n’est plus qu’une suite d’évocations sans rapport les uns avec les autres. C’est un parti pris possible, mais il faut alors choisir un angle, un thème, et faire comprendre au spectateur quels sont les enjeux d’une histoire, et lui laisser voir une évolution à ce niveau. Pour avoir à quoi se raccrocher. Une fois qu’on a choisi un angle, reste au cinéaste à créer une atmosphère, à travers une mise en scène, le choix d’un rythme. Même les dialogues ici ne semblent se raccrocher à rien. Puisque mettre en scène, c’est faire des choix, les meilleurs choix possibles, l’adaptation d’un roman ne se fait pas en la reproduction partielle et aléatoire d’extraits du roman. Un film doit avoir sa propre logique, et le cinéaste qui l’adapte doit trouver sa propre “voix” en s’appropriant un matériau. Sinon, on est dans l’hommage, l’évocation, l’illustration. On reconnaît des éléments d’une œuvre littéraire, mais le film n’a aucune valeur propre. C’est pour ça que je parlais de réalisation de téléfilm. Dans un téléfilm le réalisateur n’a souvent pas le talent ou les moyens de s’attarder sur un détail, de prendre son temps. Il est pris par une situation dialoguée quand une situation se porte le plus souvent sur des éléments essentiels en dehors du cadre des dialogues, hors-champ, dans un regard, une intonation, un silence. Certains cinéastes font de mauvais choix, mais ce n’est pas mieux de se refuser d’en faire. Réaliser est un travail d’équilibriste : pour convaincre, il faut accepter de se lancer, et il faut ensuite convaincre, se mettre en danger et épater dans l’exécution de ses figures. Si on ne se lance pas, si on ne prend aucun risque, il n’y a rien à juger. C’est tout l’art de raconter une histoire. Toutes les histoires se valent ou presque. La même histoire drôle sera amusante ou ennuyeuse selon le talent de celui qui la raconte.

Seule la présence de Brigitte Fossette sauve le reste…


Le Grand Meaulnes, Jean-Gabriel Albicocco 1967 | Madeleine Films, AWA Films, Pathé Consortium Cinéma


Listes sur IMDB :

Cent ans de cinéma Télérama

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Les meilleurs films du siècle selon Télérama

Liens externes :


Les Tricheurs, Marcel Carné (1958)

La Guerre des boutons de manchette

Les Tricheurs

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1958

Réalisation : Marcel Carné

Avec : Pascale Petit ⋅ Andréa Parisy ⋅ Laurent Terzieff ⋅ Jacques Charrier

Il y a quelque chose de savoureux dans certains films des années 50. Une certaine France, un certain parisianisme. Un peu comme voir ce que serait un film français sous influence du code Hays. Oui, on peut parler de sexualité, c’est même préférable pour avoir l’air impertinent, mais les personnages doivent être des beaux quartiers, et quand ils font des âneries, il faut pouvoir les montrer sous leur meilleur jour. On ne prête qu’aux riches le droit de faire des conneries…

Alors sûr qu’en voyant ça, on ait envie de faire la révolution, de créer la nouvelle vague. Une critique sur IMDb fait le rapprochement avec La Fureur de vivre. Mouais…, il était question d’une vraie middle class et de réels troubles existentiels d’un petit jeune des suburbs. Or, ici, de conflits, il n’en existe qu’entre des riches (ou une élite) avec des encore plus riches. La rive gauche contre la rive droite ; Saint-Germain-des-Prés contre les grands boulevards ; les pseudo-existentialistes contre les matérialistes. La guerre des boutons de manchette… Ah, oui, c’est ça la France. La France, c’est Paris, et Paris se limite aux 6 arrondissements centraux. Le gang de la rive gauche qualifie un gosse de riches habitant les Champs, de « banlieusard ». Eh, oui, tu as une Rollex, mais tu n’habites qu’aux Champs Élysée, tu ne peux pas avoir réussi ta vie, tu n’es qu’un simple banlieusard. Et moi qui suis né dans le XIVᵉ (le Petit Montrouge, le quartier où vécut Lénine — « Salaud, merdeux, communiste ! »), dans ces années 50, je devais donner l’air de venir de la Sicile pour ces jeunes existentialistes. Ah, il est où le Paris de Prévert, Marcel ?… Reste comme contestation, une jeunesse qu’on retrouvera aux Cahiers pour conspuer ses anciens, jusqu’en 68 où on occupera la Sorbonne comme on prenait la Bastille. Ou presque. La France, pardon Paris (l’anti-Commune), le seul pays au monde où même l’élite se croit contestataire, où la haute société se rêve en rebelle (le “en” étant de mise, comme on dit « en Chanel »). Le bourgeois, c’est toujours l’autre, celui de la rive d’en face.

Facile de comprendre pourquoi Truffaut haïssait le film. Né à Neuilly (ah, le bon air provincial, presque marin, du grand Ouest !) et élevé dans des arrondissements limitrophes du « Grand Paris », comme le personnage principal de ce film (8ᵉ, 9ᵉ, Champs Élysée), ça aurait pu être son histoire. La vie d’un petit gars de la rive droite se rêvant artiste, intellectuel… de la rive gauche, quoi. Un vrai rebelle without a cause, mais avec une vraie fixation sur la chose sexuelle. Laissez-moi deviner : on sent encore dans ces quartiers l’air du libertinage. Sur l’autre rive, Sade y est embastillé, et il va falloir aller le libérer ! « Baissez vos culottes, libertins du quartier latin ! À bas les conservateurs ! »… Mieux vaut être libertin que libéral, alors il faut instaurer une coopérative du cul. Tu peux baiser ma chatte, mais évite de me piquer mon sac. Comme le dit Laurent Terzieff au personnage principal du film venant de sa lointaine banlieue : « Bourgeois radin ! »

Les Tricheurs, Marcel Carné 1958 | Les Films Corona, Silver Films, Cinétel

Alors le film est une sorte de mix entre Sex and the City et American Pie… « J’ai un terrible problème : je ne peux pas me payer cette Jaguar ! » ou encore : « J’ai un gros problème, je crois bien que je suis enceinte, et je n’ai aucune idée de qui est le père. Bon d’accord, on s’en fout : continuons la surboum ! » Et au moment des grandes révélations, même le père, capitaine d’industrie, doit passer aux aveux : « J’ai quelque chose d’affreux à vous avouer : quand j’avais 20 ans, j’étais socialiste. »

C’est un sport national. Il faut vomir sur son voisin, il faut regretter ses origines et s’en inventer de nouvelles, il faut aspirer à devenir autre chose que ce que l’on est. La révolution, la contestation permanente, c’est la norme. Même les classes privilégiées doivent médire sur les classes encore plus privilégiées. Le règne de la Terreur et des coupeurs de têtes ; le règne du « faites ce que je dis, pas ce que je pense » ou de « l’égalité, surtout pour les autres ». Celui qui n’est pas rebelle n’est pas dans la norme. L’argent, c’est le vice, et tout le monde est de (la rive) gauche. Inquisition permanente des consciences, des bords, des rives (curieux terme de “Marais” d’ailleurs, qui serait une sorte de prolongement de l’esprit de la rive gauche sur la rive droite, un débordement marécageux, comme peut l’être le lointain XVIIIᵉ).

Alors comme Truffaut, oui, je me lâche sur ces personnages de faux voyous, sur ce gang de petits richards. Mais au fond, si je vomis sur eux, c’est parce que je les aime bien. Ce sont mes voisins. Surtout, on préfère toujours ses grands-parents à ses parents. Truffaut méprisait ce Carné-là pour mieux exprimer sa différence, mais moi, n’aimant ni l’un ni l’autre, devant tuer le père, je dois bien me résoudre à ne pouvoir me plaindre qu’auprès de Carné (surtout, avec un peu d’hypocrisie, de la maltraitance dont il a fait l’objet par ses enfants — sorte d’atavisme existentialiste).

Une histoire de grand-père, c’est bien ça. C’est la France de Sade, ces histoires sont forcément des histoires de cul. L’aspect transgénérationnel est fascinant. Truffaut fera finalement exactement le même genre de film avec sa série des Doisnel. « Oh, papa, laissez-moi être un rebelle, partir pour Cuba faire la révolution ! Et je reviendrai pour reprendre les affaires de la famille ! » Eh, oui, tous les vingt ans, à chaque nouvelle génération, c’est la même rengaine. Et finalement, rien ne change. La révolution, ce n’est finalement qu’un tour complet sur soi-même. Un petit tour et puis revient. Avec le vent qu’on produit, on pourrait en faire tourner des éoliennes… Je porte la mienne sur ma casquette, elle me va bien.

Rien ne change ? La musique peut-être… Pas vraiment. Seconde moitié des années 50, le bonhomme qui rêve de s’acheter une Jaguar se rend à une fête avec son pote du 8ᵉ arrondissement : « eh ! mais ils dansent encore le cha-cha-cha ! » Et Carné suggère que la musique révolutionnaire en 1958, c’est le jazz. Pourquoi pas, d’ailleurs la bande des Cahiers ne dira pas autre chose. Sauf qu’on est trois ans après Graine de violence. Eh oui, Marcel, 1958, c’est déjà le rock’n’roll !

Alors le film n’est pas mauvais en soi, techniquement parlant. Mais comme on peut dire que la France, sans les Français, ce serait mieux, ici on pourrait dire que le film serait plus agréable à voir sans cette bande de cons (pardon pépé). Le film pousse au parricide (ou au pariscide). Tourné en studio, on ne rêve qu’une chose en les voyant : sortir dans la rue. Elle peut bien planter sa Jaguar dans un arbre, l’héroïne, comme Françoise Sagan, ça reste la rébellion d’une fille du code Hays (ce n’est pas bourgeois de s’imposer des règles auxquelles on n’est même pas soumis ?) : surtout, que ce soit des personnages de bonne famille. Et quelles que soient les conneries dont ils se rendront coupables, il faut toujours le montrer sous un angle positif. Alors fonce, Mic, mourir en Jaguar, c’est trop chic. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, et les familles sans histoire nous emmerdent : il faut bien avoir des tragédies pour se (faire) plaindre. Sinon, on n’est plus Français. Une bonne famille française, c’est une famille pleine de drames. Si tu as des grands-parents qui ne sont ni résistants ni collabos, si tes parents sont ni communistes ni libertins, ni fan de Coluche ni fan de Christian Clavier, si tu ne connais personne victime d’inceste, de suicide, qui soit mort d’une overdose, d’un accident de voiture, d’un cancer (au choix, foudroyant, ou long), si tu ne te plains pas de ce que tu gagnes ou de ce que tu as perdu, des politiques, si tu ne grondes pas contre les profiteurs, les riches, les étrangers, les Parisiens, les vieux, les laids, les cons, si tu détestes ou si tu adores ce film, mais allô quoi, tu n’es pas Français ! Un Français, ça ouvre sa gueule pour dire n’importe quoi, ou ça démissionne !

Marcel ? Je démissionne. Guitry avait raison (à moins que ce soit Cambronne).


Listes sur IMDB :

Une histoire du cinéma français

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Les Dimanches de Ville d’Avray, Serge Bourguignon (1962)

Les Amoureux buissonniers

Les Dimanches de Ville d’Avray

Note : 5 sur 5.

Aka : Sundays and Cybele

Année : 1962

Réalisation : Serge Bourguignon

Avec : Hardy Krüger, Patricia Gozzi, Nicole Courcel

— TOP FILMS

Chef-d’œuvre.

La première chose qui saute aux yeux, c’est à quel point la jeune actrice rayonne tout au long du film. Ce n’est pas une de ces enfants stars qu’on manipule comme une marionnette, reproduisant à envie ce qu’on leur demande de manière un peu trop désincarnée. Malgré l’intonation très enfantine qui en agacerait plus d’un, elle joue comme les adultes, avec la précision des adultes… et leurs libertés. Certains directeurs d’acteurs préfèrent laisser une grande liberté aux jeunes acteurs pour voir ce qui en sortira, ça paraîtra toujours naturel. Or ici, les dialogues sont écrits, aucun doute là-dessus, et elle les dit avec une grande justesse, assez rare chez les adultes. Et plus important encore, elle respecte le ton du film, lui donne peut-être, parce qu’on est loin du naturalisme. On serait plutôt plus près du réalisme poétique de Carné-Prévert. Et le sens poétique, elle l’a.

Le scénario est parfait. Un sujet plus subversif que le ton du film ne pourrait laisser paraître. Curieusement, j’ai la même impression qu’à la fin de The Ox-bow Incident, avec cette nécessité que nous avons tous à devoir juger, nous faire une opinion arrêtée sans en mesurer les conséquences. Le scénario use parfaitement des ellipses tout au long du récit pour éviter dialogues et séquences inutiles. La présentation des personnages se fait naturellement, sans forcer, comme n’importe quelle rencontre fortuite où on évite d’assaillir son interlocuteur de questions pour le découvrir. C’est préférable de découvrir au fur et à mesure, en fonction des situations. Ainsi ici, pour l’un et l’autre, on ne dispose que de quelques informations. Le passé de la gamine sert de moteur aux discussions, mais le passé de Pierre, qu’on sait forcément lourd, on ne le connaît pas plus que lui, et tout ça reste anecdotique. Ce qui compte, c’est bien la situation présente, de deux êtres échoués et rebelles qui par le plus grand des hasards se sont rencontrés.

La mise en scène ? C’est une énigme. Précise, audacieuse tout en sachant rester invisible, et encore, la poésie. Des mouvements de caméra bien pensés, de magnifiques fondus enchaînés ; et puis, ce choix de se concentrer uniquement sur ces deux personnages au point parfois de se désintéresser totalement du reste comme dans cette scène dans un café où les deux protagonistes sont les seuls clients, perdus dans l’obscurité, comme dans un rêve… Que s’est-il donc passé ? Qu’a fait Serge Bourguignon par la suite ? Qui connaît seulement son nom ?

Si le film est peu connu et rarement diffusé, les raisons en sont évidentes. Rien ne va dans son sens en dehors de la qualité intrinsèque du film. Pas de star dans l’équipe (tout juste Maurice Jarre à la musique). On est dans les années 60 et ce film n’est clairement pas un film de la nouvelle vague ou un film populaire. Et bien sûr, oui, le sujet peut faire peur. Il questionne pourtant ce qu’est l’amour. Pour soi, on est toujours prêt à croire aux amours platoniques ; mais quand il s’agit des autres, on se fait naturellement plus suspicieux. Le film questionne donc le regard qu’on porte sur les autres, à la sexualité des autres (peut-être croire encore une fois à un amour platonique entre une gamine et un ancien soldat ?) et finalement, sur les monstres, ces individus en marge qui attirent l’œil sur leurs différences tellement évidentes qu’elles ne peuvent être autre chose qu’une provocation. C’est un peu comme si on revisitait le mythe de Frankenstein et que la gamine qui joue au bord de l’eau, au lieu de prendre peur en voyant arriver la créature, faisait copain-copain avec elle… On ne peut pas, et on ne veut pas le croire. Le monstre, et peut-être encore plus quand un peu plus de dix ans après la guerre celui-ci a l’accent allemand, doit confirmer ce que suggère son apparence. Quelques regards portés en même temps sur ces “égarés” suffisent à faire naître des suspicions sur eux et à les faire basculer de l’autre côté du champ de l’acceptable : quoi qu’il arrive, il ne faut pas laisser les doutes en suspens, qu’ils se pendent ou qu’on les tue, mais qu’on ne les laisse pas ainsi se pavaner avec leurs différences suspectes et leur monstruosité. Tout doit rentrer dans l’ordre, et eux sont, peut-être malgré eux, des perturbateurs…

Tout du long, le spectateur est tenu sur une corde et mis au défi, non pas de sauter, mais de les juger. C’est plutôt évident : « Vous voulez juger cet homme que vous connaissez à peine ? vous le condamneriez pour quelque chose qu’il n’a pas encore fait ? le croyez-vous réellement capable de faire ce que vous seul avez en tête ? réfléchissez, la gamine est-elle en danger avec lui ? le doute, le… principe de précaution, justifie-t-il qu’on les sépare ? » On tangue, on cherche un équilibre sur cette corde. Et on échappe encore moins à ces interrogations que les deux amis de Pierre se les posent aussi. Qui est au centre de la piste du cirque des horreurs ? Les deux monstres ou les spectateurs voltigeurs ? Pour Carlos, Pierre n’est qu’un enfant, et il n’y a rien de mal dans cette relation. Évidemment, c’est son meilleur (et unique) ami. Bernard, lui, appelle la police aux premiers doutes. Normal, il n’est pas si proche, et est plus intéressé par Madeleine, la première femme à avoir secouru Pierre… et s’il se trompe, il a plus à perdre que Carlos. On peut bien se balancer sur notre fil tant qu’on veut, on ne décide pas de sauter le pas. Ce sont les circonstances, les situations de chacun qui va déterminer la réaction de chacun. Pas la morale propre à chacun, pas la réflexion ou la compréhension. Le meilleur ami, soit il pardonne plus facilement, soit il est aveugle. La vague connaissance, intéressée par autre chose, plus préoccupée par sa petite personne, fera moins preuve d’empathie (ou d’illusion), et n’hésitera pas à risquer le faux jugement par simple principe de précaution. Face à un dilemme, ces deux-là choisissent. Différemment. Le spectateur, lui, reste accroché à son fil dans le vide, incertain et branlant.

Il n’y a pas de vérité, sinon qu’à travers la perception forcément tronquée de chacun. La fin est presque languienne (celui de Fury) : l’injustice est la règle. Essaie juste de juger, essaie… Tu n’y arriveras pas.

Trop délicat, donc, à proposer à un public. Il faut pouvoir défendre un film, un personnage, un monstre. Et on ne peut pas, parce qu’on ne sait pas. Hier, probablement impossible dans une société bourgeoise et catholique ; aujourd’hui, impossible à cause de la peur du pédophile, sorte de Jack l’éventreur des temps modernes, ou de père fouettard pour les parents. La bonne conscience au-dessus de tout. Dans une société où la responsabilité est à la fois partout et nulle part, il faut toujours trouver la meilleure façon de s’en dégager. C’est pour ça qu’on a inventé les notions de risque zéro (« qui n’existe pas ») et de principe de précaution. Chacun finit par en faire une règle pour soi. Un peu comme dans Minority Report où on arrête les délinquants ou les criminels avant qu’ils n’agissent. On ne juge plus, on préjuge. Le pouvoir de la foule. Le pouvoir des apparences. Vive la République.

Mieux vaut rester sur son fil. Quitte à tanguer, et tanguer encore…


Les Dimanches de Ville d’Avray, Serge Bourguignon 1962 | Fidès, Les Films Trocadero, Orsay Films

David Golder (1931) Julien Duvivier

L’argent du vieux

David Golder

Note : 4 sur 5.

Année : 1931

Réalisation : Julien Duvivier

Avec : Harry Baur ⋅ Paule Andral ⋅ Jackie Monnie

Curieuses trajectoires que celles d’Irène Némirovsky, de son personnage, et de l’interprète principale de ce film, Harry Baur. Le film questionne l’histoire et ce que nous en faisons. L’histoire doit être simple pour pouvoir la retenir. Parce que l’histoire, ce sont des grandes lignes. On oublie ce qui est trop complexe, ou ce qui en reste est vulgairement remanié. On se rappellera l’affaire Dreyfus plus que du capitaine Dreyfus, parce que « l’affaire » est un étendard, le symbole d’une époque. Je ne connaissais rien d’Irène Némirovsky avant ce film et son parcours est pour le moins surprenant, et mon ignorance devra pourtant composer à ce que j’ai appris d’elle… dans les grandes lignes piochées sur le Net (il faut bien commencer par quelque chose, et ça commence toujours par une vue grossière dans un ensemble forcément plus complexe).

La complexité d’Irène Némirovsky, donc, semblait résider dans le fait qu’étant d’origine juive, elle n’était pas la dernière à les critiquer. On le voit bien dans le film, on n’échappe pas à ce qu’on jugerait aujourd’hui grossier, nauséabond, voire carrément antisémite (certains dégainent vite à ce sujet). D’ailleurs, l’auteure reniera sa confession, ou ses origines, pour adopter la religion catholique et avancer dans sa « quête d’assimilation ». Une quête qui échouera finalement, se voyant refuser la nationalité française à la veille de la seconde guerre mondiale. Fréquentant les milieux culturels de droite, elle n’aura donc de cesse d’aller à contre-courant de cette image « du juif », n’hésitant pas elle-même à en faire une caricature dans ses écrits pour mieux s’en distinguer. Ce sera peine perdue ; toute la meilleure volonté du monde n’arrivera pas à détordre ce qui est intrinsèquement mauvais, et la folie nazie aura raison de son obstination… Ironie tragique et quête vaine à vouloir devenir ce que l’on souhaiterait être quand, en fait, on ne sera jamais que ce que les autres voudront bien faire de nous.

On peut comprendre qu’un tel parcours soit difficile à concevoir. Alors, on préfère oublier. Ainsi, l’écrivaine Irène Némirovsky semble avoir disparu du paysage culturel après-guerre, et ce n’est seulement que ces dernières années qu’on la redécouvre.

Duvivier en revanche fait partie des cinéastes qui compte, mais il faut bien avouer que ce premier film parlant est un peu oublié. L’avant-guerre au cinéma, ce n’est déjà pas bien brillant, on préfère se rappeler ce qui ne fâche pas : Renoir et Vigo. Dans une France où le sport national est la chasse à l’antisémite, au collabo, voir un film un peu tendancieux, écrit par « une auteure juive mais pas juive enfin j’me comprends », mieux vaut garder ce qui sent bon la France du Front Populaire.

Et puis, Duvivier, c’est bien gentil, mais il faut une tête d’affiche, un Gabin, un Jouvet ou un Michel Simon. Sans ça… Comment Harry Baur ? Eh bien oui, Harry Baur, quoi. Le Raimu du Jura, le Jean Valjean de Raymond Bernard… Évidemment, non, ce n’est pas pareil. Et pourtant. Même destin tragique ou presque. Lui n’était pas juif, mais la rumeur… C’est vrai quoi, avec un nom comme ça. Destin tragique et complexe, que fait l’histoire ? Elle préfère oublier. C’est vrai, avant-guerre, il n’y a eu que le Front Populaire, et pendant, il n’y a eu que des déportés (anonymes, c’est mieux), des résistants et des collabos. C’est curieux comme des destins personnels échappent à l’image qu’on se fait d’une époque, et comme la mémoire et l’histoire ont besoin de lignes et d’images claires pour imprégner nos consciences. Ça se fait toujours au détriment d’une réalité pleine de complexité, de détails contradictoires, de retournements ou d’incertitudes. Pourtant, il faut bien en garder quelque chose.

Honorons donc ce film et ses acteurs parce qu’ils le méritent. La première partie du film est un peu lente à se dessiner, déjà noire. Le film démarre vraiment quand on vient à découvrir les intentions et caractères des personnages de la famille de David Golder. Au premier coup d’œil, Golder n’avait rien d’un personnage sympathique. Mais en comparaison avec sa femme et sa fille, d’incroyables crapules pourries par l’argent, lui est un ange. C’est en tout cas ce qu’il se révèle être au fil de l’histoire. Se faisant de plus en plus victime, sa vie n’en finira plus d’être un désastre, sans cesse, poussé à la limite par les deux femmes de sa vie (on pourrait même supposer que non contente de flirter avec les contradictions et la détestation de soi, Irène Némirovsky poussait le bouchon encore plus loin jusqu’à se faire misogyne…). Le film est donc ainsi comme une longue expiration : Golder voyant sa fin venir décide de ne plus lutter en se rendant compte qu’il est seul au monde. Pour se libérer de ce vide existentiel, la mort lui paraît une issue logique et confortable. Mais, même résolu à cette idée, il lui sera impossible de trouver la paix… Qu’il est difficile d’être un homme.


David Golder 1931 Julien Duvivier | Les Films Marcel Vandal et Charles Delac

Les Vampires, Louis Feuillade (1915)

La Malle au trésor

Les Vampires

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1915

Réalisation : Louis Feuillade

Avec : Musidora ⋅ Édouard Mathé ⋅ Marcel Lévesque

— TOP FILMS

Tout l’esprit du « roman-feuilleton » est là. Au XIXᵉ siècle (et jusqu’à la moitié du XXᵉ dans certains pays, cf. Lovecraft, jamais publié de son vivant ailleurs que dans des revues de science-fiction), nombre de romans étaient lus dans les pages des quotidiens. C’était le cas de Dumas, Balzac, Eugène Sue… Et bien sûr, c’était du « média de masse », ces histoires étaient écrites pour le plus grand nombre et se devaient d’être populaires. Du divertissement, rien de plus, comme des programmes d’access prime time alléchant pour pousser à la consommation de choses plus sérieuses. Longtemps, ce type de littérature a été considéré comme de la littérature de gare, et il faudra attendre des années pour voir ceux qui les lisaient souvent enfant les louer.

Les Vampires n’est pas une adaptation d’un de ces romans-feuilletons (Fantômas par le même Feuillade deux ans auparavant l’était un peu plus, déjà édité sous un autre format à part), mais son équivalent cinématographique. La saveur, les principes, les codes, voire les facilités, sont les mêmes.

Le procédé, on l’a aujourd’hui oublié quand les « jeunes » s’exaspèrent de voir les « suites » ou les « franchises » US, en parlant parfois de « mode », étaient très utilisées dans la production cinématographique française ou ailleurs (les livres savants parlent parfois de Nick Carter, le roi des détectives, 1908, pour les débuts du format serial). Et si les feuilletons bien français ont disparu à l’effondrement de la production française après-guerre (les années 20-30), il est devenu très populaire dans les studios hollywoodiens, notamment pour y produire de courtes et misérables séries pour les secondes parties de soirées ou pour les cinémas de seconde zone (avant, là encore, de disparaître après-guerre — la seconde cette fois — pour se retrouver dans les années 50 sur les postes de télévision, et pour être réutilisé dès les années 60 avec James Bond en faisant passer ce qui était alors produit comme des séries B pour de « grands films » ; et à cela, une raison sans doute : l’homme de la rue du début du siècle, le citadin amené à consommer du cinéma, se voulait être plus ou moins respectable, et paradoxalement, avec la venue des cow-boys en ville, on en a oublié autant le chapeau que sa respectabilité, et c’est ainsi que les studios ont renoué peu à peu avec les facilités du serial en guise de série A). Rien ne se perd, tout se transforme…

Mais il est bien amusant de constater que, presque toujours, ces œuvres sont méprisées par les petites gens chargées de commenter l’actualité culturelle de leur société. Pourtant, d’autres « petites gens », les mômes, gardent souvent le souvenir heureux de ces histoires simples et efficaces, et les plus populaires finissent parfois par inspirer auteurs ou critiques. Et quand il est question d’arrières-arrières « petites gens », ceux-là n’ayant pas eu le plaisir de découvrir enfant ces productions dédiées sans doute à leurs arrière-arrière-grands-parents, finissent par les chérir ; c’en est d’autant plus amusant de voir certains s’agiter follement en faignant les souvenirs puérils et heureux que ces œuvres n’ont bien sûr jamais pu un siècle plus tôt les inspirer. Feuillade était une machine à rêves pour le public innocent de la grande guerre ; un siècle plus tard, il est une fabrique à faux souvenirs. S’il est vrai qu’on peut, aussi un peu, dire qui on est en fonction de l’enfance qu’on a eue, on peut bien trafiquer un peu la réalité pour s’inventer un personnage. Celui d’un nigaud voulant donner de lui-même l’image d’un homme cultivé et de « bons goûts » ; ainsi, ce qui est vieux, et a été populaire (mais ne l’est plus et « pourrait bien le revenir grâce à moi ») est toujours pour certains un signe de cette « richesse » qu’elle est d’autant plus nécessaire pour ceux qui s’en parent qu’elle les place au-dessus des autres. Populaire ? Méprise, plutôt.

Je me permets donc d’apprécier, pauvrement.

C’était mieux avant — ou ailleurs.


Les Vampires, Louis Feuillade 1915 | Société des Etablissements L. Gaumont

 

Le Cinquième Élément, Luc Besson (1997)

Ligne claire

Le Cinquième Élément

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Fifth Element

Année : 1997

Réalisation : Luc Besson

Avec : Bruce Willis, Milla Jovovich, Gary Oldman, Ian Holm,
Chris Tucker

Je suis loin d’être un fan de Besson, mais ça doit être mon film préféré du « petit-maître » français.

L’atout du film, c’est qu’il ne se prend pas au sérieux. C’est le côté un peu vaudevillesque, le ton du film. Pourtant, on ne peut pas dire que ce soit une comédie des plus réussies. Il y a juste deux ou trois gags qui passent, mais c’est le ton général qui compte. Finalement, ça aurait pu être un film de Caro et Jeunet. Pas honte d’être désuet, pas honte de faire des effets grossiers, pas honte de mélanger les genres.

Je l’avais vu au cinéma en bande à sa sortie, et j’en ai un excellent souvenir. C’était le film qu’il fallait voir. Besson qui plante enfin sa caméra aux « staitses », avec une grosse star… On y croyait à l’époque. Et Besson passait même pour un auteur au pays des producteurs et du marché. Bien loin du cinéma de commande que fait un Letterier (je ne sais même pas comment ça s’écrit).

Parce que finalement, j’ai beau trouver Besson toujours assez soft au niveau du scénario, parfois du montage, on y retrouve une pâte bien personnelle. Le ton est nouveau (emprunté presque à Caro et Jeunet), mais on a le cinémascope et la clarté de l’image qui lui sont propres. Et la musique si particulière de Serra qui y est pour beaucoup dans la reconnaissance de ces films.

En cherchant la note que j’ai mis au film (systématiquement C), j’ai remarqué que je l’avais vu tout de même quatre ou cinq fois. Signe qu’on peut prendre du plaisir (en y jetant un œil quand ça repasse à la TV et en ratant la fin ou le milieu) en regardant des films médiocres. En fait, c’est un peu comme deux ou trois films de Tarkovski que je n’aime pas : il y a toujours un truc qui fait qu’on ne peut pas s’empêcher de le regarder, une scène le plus souvent (Tarko, c’est Nostalghia…, le film est d’un ennui asphyxiant, terriblement hermétique, mais il y a deux ou trois scènes qui sont comme des tableaux, purement formels, étranges, beaux, qui fait qu’on reste scotchés devant ; là pour le 5ᵉ élément, c’est la photo, les plans du début du film, le Blade runner clair…).


Le Cinquième Élément, Luc Besson 1997 | Columbia Pictures, Gaumont, Pinewood Studios


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Le Magnifique, Philippe De Broca (1973)

Le Magnifique

Le Magnifique Le Magnifique, Philippe De Broca Année : 1973

Réalisation :

Philippe De Broca

9/10  

Avec : Jean-Paul Belmondo, Jacqueline Bisset

Les Indispensables du cinéma 1973Les Indispensables du cinéma 1973Les Indispensables du cinéma 1973

Ça faisait bien vingt ans que je n’avais pas vu le film. Je ne me rappelais pas que c’était aussi con (donc forcément génial).

Tout petit j’étais fan de Bebel et de Bruce Lee. J’ai arrêté le karaté après deux séances et j’ai fait dix ans de théâtre après avoir vu Belmondo dans Cyrano. J’avais complètement oublié mes premiers amours !

Dans le genre cabots géniaux. On a eu Bebel en France, Gassman en Italie, Kinski (même si dans un registre plus réaliste : lui était vraiment fou et faisait un peu moins rire), les Anglais ont eu Peter Sellers (mais tous les acteurs anglais sont des cabots et depuis 50 ans, ils ont les meilleurs acteurs du monde), les Américains ont eu Pacino et Deniro mais Clooney est plus dans ce registre comique, et au Japon on a même eu… Cobra (directement inspiré de Bebel).

Aujourd’hui, Dujardin tente de reprendre la main, mais malheureusement ç’a beau être un pitre et un cabot, ce n’est pas un bon acteur (et puis moi il m’est antipathique comme garçon : le cabotinage n’est jamais trop loin de la prétention et on devient prétentieux quand on force le cabotinage, quand on est toujours en représentation et paradoxalement quand il joue les humbles). Et puis malheureusement, il faut de bons scénaristes derrière : le Magnifique, c’est Veber, OSS, j’n’en sais rien mais le scenario est vide…

Ah Bebel…

Sur le film, je n’ai rien à dire. Une allégorie de moi qui « critique » un film :


Le Magnifique, Philippe de Broca 1973 Les Films Ariane, Mondex Films, Cerito Films

Le Magnifique, Philippe de Broca 1973 | Les Films Ariane, Mondex Films, Cerito Films


 


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Ils étaient neuf célibataires, Sacha Guitry (1939)

Tournez manèges

Ils étaient neuf célibataires

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1939

Réalisation : Sacha Guitry

Avec : Sacha Guitry, Max Dearly, Elvire Popesco

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Pour moi, l’un des meilleurs films français d’avant-guerre. Les personnages, les situations, et surtout les mots… de Guitry ! Évidemment il faut aimer les jeux de mots, les reparties, l’esprit de Guitry et le personnage qu’il joue dans ses films, sorte d’escroc séducteur (un Clooney français de l’époque : pas tout à fait le même look mais la même dérision, la même insolence mouillée dans une classe et un flegme presque britannique).

Il ne faut pas voir ses films pour suivre une histoire, car chez Guitry, il y a toujours un procédé. La forme prime toujours sur le fond (qui de toute façon est toujours le même : « Cette fille me plaît, je dois la séduire, mais comment ? »), ce n’est donc jamais réaliste, les situations au final sont tirées par les cheveux, mais on se plaît à y croire parce qu’on entre dans le jeu de Guitry qui ne trompe pas : on comprend tout de suite que c’est une fantaisie où les mots les situations absurdes primeront sur l’histoire. D’ailleurs le plaisir de Guitry (et le nôtre) est de mettre dans une situation similaire (et en trois actes) huit personnages. En deux mots : les étrangers vivant en France vont bientôt être obligés de repartir dans leur pays à cause d’un nouveau décret (du Sarkozy de l’époque sans doute, sauf que là il ne s’agit pas de Maliens, mais de comtesse polonaise ou de danseuse japonaise… — la classe de Guitry, que certains trouveraient sans doute démodée aujourd’hui), bien sûr Guitry tombe amoureux de cette comtesse polonaise (comme ça en un regard : voilà pourquoi rien n’est réaliste, il ne s’embête pas avec la vraisemblance, ce n’est pas son sujet ; car le sujet, c’est comment il va parvenir à la faire tomber dans ses bras alors même qu’elle le trouve insolent, français quoi…). Et puisque Guitry est un escroc (l’intro sur l’apologie de l’escroquerie est un bijou), il ne peut trouver un autre moyen pour la séduire que de monter une arnaque… Le voilà donc qui crée à Neuilly (c’est toujours là où tout finit toujours par commencer…) un institut de vieux célibataires FRANÇAIS ! Un gros n’importe quoi. Mais chez Guitry, plus c’est gros, mieux c’est (toujours la forme, l’excentricité…). Et très vite les étrangères se bousculent pour se “marier” avec les huit (et pas un de plus) célibataires qui sont en fait tous des vagabonds qui se sont passé le mot… Une bonne partie du film repose donc dans un premier temps à la rencontre forcément étonnante entre ces femmes étrangères (sauf une bien française, exerçant un métier bien français de l’époque…) et ces vagabonds. Le génie de Guitry c’est que pour l’instant, il n’y a pas d’arnaque puisqu’il ne ment pas sur ses intentions ni aux uns ni aux autres (sauf bien sûr aux autorités) : un petit arrangement gagnant-gagnant… L’escroquerie viendra après (pas la peine de dévoiler ça car c’est une chose qu’on prend plaisir à découvrir dans le film puisque c’est une chose qui titille Guitry — il dit lui-même qu’il improvise dans ces escroqueries et qu’il trouvera au moment venu comment rallier tout ça à sa dame polonaise). Le film prend encore une autre saveur quand les vagabonds alors mariés décident d’aller « dire bonjour » chacun à leur manière à leur “femme” — et c’est bien sûr autant de scènes et de situations hilarantes…

Bref un chef-d’œuvre. Pas le Guitry le plus connu mais sans doute mon préféré.

 


Ils étaient neuf célibataires, Sacha Guitry 1939 | Les Films Gibé

L’Histoire d’Adèle H., François Truffaut (1975)

Le meilleur film de François T.

L’Histoire d’Adèle H.

Note : 5 sur 5.

Année : 1975

Réalisation : François Truffaut

Avec : Isabelle Adjani, Bruce Robinson, Sylvia Marriott

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Ce n’est pas un film, c’est une fulgurance. Une unité d’action parfaite, un seul personnage et un récit qui fuit jusqu’à une issue prévisible et fatale.

Pour moi, le meilleur film, et de loin, de François Truffaut (dont je suis loin d’être fan). À la fois, le premier film révélant le génie d’Isabelle Adjani en tant qu’actrice adulte, et aussi sans doute encore son meilleur film également (elle reviendra un peu plus de dix ans après avec un film assez similaire, Camille Claudel).

L’histoire retrace une époque de la vie d’Adèle Hugo, fille du poète, follement amoureuse d’un lieutenant anglais qu’elle suit jusqu’en Nouvelle Écosse alors que lui ne veut plus la voir. Amour impossible, à sens unique, qui se transforme petit à petit en obsession et en folie. Tout le film, Adèle est au centre de tout. Quand on la quitte brièvement, ce n’est que pour montrer les conséquences de ses actes et de ses audaces folles. Le sujet, c’est Adèle, son obsession pour son homme, et rien d’autre.

My father is Hugo, Victor Hugo

Le sujet a un côté littéraire, voire théâtral, qui a dû bien plaire au cinéaste en bon fan de Balzac qu’il était, car Adèle occupe ses journées et ses nuits à écrire son journal (journal réel qui sert de base au film). L’occasion pour Truffaut d’utiliser des effets baroques qu’il a rarement utilisés, mais qui donnent un côté romanesque, romantique, au film. C’est le Taxi Driver de Truffaut, son Apocalypse Now. Pas besoin de voix off cependant. Les « monologues », c’est Adèle qui les produit en direct en écrivant son journal ou ses lettres. L’effet aurait pu tomber dans le ridicule avec une actrice ordinaire, seulement, c’est peut-être la meilleure actrice qu’ait connue le cinéma français (avec Isabelle Huppert, Jeanne Moreau ou Catherine Deneuve). Adjani a vingt ans dans ce film, et je n’ai pas le souvenir d’avoir vu une performance d’acteur aussi parfaite, aussi pleine d’imagination, de folie, de création, de sensibilité, de justesse, à cet âge… Un véritable génie qui déjà à 17 ans interprétait le rôle d’Agnès dans L’École des femmes à la Comédie française (il y a des images assez connues de son « le petit chat est mort »[1]).

Un film que je revois pour la quatrième ou cinquième fois avec toujours autant de plaisir.


[1] Pas trouvé la représentation filmée, mais des extraits sur le site de l’INA : http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/CAF90050388/l-ecole-des-femmes.fr.html

L’Histoire d’Adèle H., François Truffaut (1975) Les Artistes Associés, Les Films du Carrosse, Les Productions Artistes Associés

La Guerre du feu, Jean-Jacques Annaud (1981)

Un Annaud pour les amener tous, et dans la lumière les guider

La Guerre du feuLa Guerre du feu, Jean-Jacques Annaud (1981) Année : 1981

Liens :
IMDb   iCM

 Une histoire du cinéma français

Réalisateur :

Jean-Jacques Annaud

7/10

 

Le film commence par une idée et une quête simple : la tribu perd le feu, il va falloir le rechercher. À partir de là, l’histoire va être une suite d’échecs où ils ressortiront victorieux, mais l’intérêt vient de l’évolution de la quête en cours de route. Il y a ce point de départ, facilement compréhensible, excitant, et il y aura une quête, ou une découverte, parallèle. Parce que le feu, nos hommes préhistoriques se le réapproprient assez vite, et alors la lumière peut être faite sur les relations, les conflits, les découvertes faites par des hommes qui nous sont aujourd’hui bien étrangers. La question n’est plus alors de ramener le feu à la tribu, mais comment passer à travers les divers événements, obstacles, intérieurs ou extérieurs, qui se présenteront à eux. Ainsi nos hommes rencontreront des tribus de mangeurs d’hommes, des mammouths, mais aussi et surtout une tribu, ou une espèce d’hommes plus évolués. Déjà le choc des cultures, déjà l’attrait pour l’étranger. Une confrontation offrant à nos hommes, le feu cette fois de la connaissance, de l’intelligence et de la culture, car la question n’est alors plus de partir à la recherche d’un quelconque feu comme on tire parti de son environnement, ou comme on part cueillir les cerises, mais de transmettre un savoir aux siens. Entretenir le foyer. Avoir l’idée de ne plus tirer profit de son environnement, mais de faire fructifier les graines du savoir pour tirer le meilleur de la terre (ne serait-ce que pour des queues de cerise). Et quand on n’en est pas capables, tout n’est pas perdu pour autant. On voit bien ici, l’origine (et l’utilité) de la guerre, des conflits entre tribus : quand l’herbe semble plus verte chez le voisin, on n’oublie pas qu’on peut encore tirer avantage de notre héritage de « chasseur-cueilleur ». L’avantage évolutif qu’a su se pourvoir les hommes, c’est bien celui d’être opportuniste. Il faut pouvoir manger à tous les râteliers. Quitte à prendre la tête (et la queue) de son voisin, pour une cerise (ce n’est pas sale, l’autre jour je regardais deux limaces en manger une autre, c’est beau la nature !…).

Un retour aux sources, tout aussi historiques que cinématographiques. Rien ne passe bien sûr par les dialogues. La communication se fait par signes, difficilement, surtout entre tribus étrangères. Ces hommes se font alors anthropologues. Comprendre déjà, partager. Et nous, on se met à rêver au devenir de ces tribus, à toutes ces histoires sans histoire. À tous ces hommes, ces tribus, ces conflits, ces découvertes oubliées, tout cela dont nous ne cessons aujourd’hui de vouloir pénétrer les mystères. C’est peut-être la part de notre histoire la plus fabuleuse, la plus décisive, et il est curieux de voir qu’elle n’est pas plus souvent traitée au cinéma. Où est le cinéma préhistorique, les films anthropologiques ? Les raconteurs d’histoires ont su très bien s’approprier une frange de la science, mais ce domaine, lié au passé, à nos origines n’a curieusement jamais été pris en compte par les auteurs. Pourtant, il n’est pas moins passionnant de se questionner sur « d’où l’on vient » que sur « là où on pourrait aller ». Les deux sont marqués par la même incertitude. Incertitude, propice aux fantasmes et aux interrogations les plus fascinantes.

29 août 1996


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