Kenji Mizoguchi: The Life of a Film Director, Kaneto Shindô (1975)

Kenji Mizoguchi ou la Vie d’un artiste

Note : 4 sur 5.

Kenji Mizoguchi: The Life of a Film Director

Titre original : Aru eiga-kantoku no shogai

Année : 1975

Réalisation : Kaneto Shindô

Avec : acteurs et techniciens du maître

Une suite d’interviews d’un grand cinéaste sur son maître. On se croirait chez Drucker, Shindô ne s’intéressant qu’à cerner la personnalité réputée dure sur les plateaux, et timide en dehors, de Kenji Mizoguchi.

Le film se contente donc de faire dans l’évocation, la déférence, et en cherchant à faire le portrait du cinéaste, Kaneto Shindô s’applique surtout à faire celui des acteurs, techniciens, et scénaristes menés à croiser le chemin de Kenji Mizoguchi au cours de sa carrière. Si on apprend essentiellement de sa méticulosité quand il s’agit des techniciens, cela devient beaucoup plus intéressant quand les acteurs prennent la parole. On est en 1975, et voir certains acteurs habituels de sa filmographie parler de leur relation, cela fait son petit effet, parce qu’à l’image de ce que dit Kinuyo Tanaka quand elle répond à l’amour supposé que beaucoup prêtaient au réalisateur à son égard, eh bien, les acteurs, on les aime pour ce qu’ils dégagent à l’écran. Pas ce qu’on peut en lire dans les journaux ou ce qu’ils peuvent raconter les uns sur les autres en petit comité à propos de leur intimité. Mizoguchi, on aime ses films, on préfère donc surtout voir ses acteurs parler du cinéaste, plus que l’homme, parce que ce sont les acteurs qu’il nous a appris à aimer à travers les personnages dans lesquels il les a mis en scène. J’aurais beaucoup moins d’appétit pour leur déférence d’usage quand il s’agit d’évoquer sa vie privée ou à décrire son génie (ça, c’est notre travail, pas le leur).

Le talent, il est donc là, c’est nous spectateurs qui en parlons souvent le mieux, et les voir, eux, évoquer leur travail ou la personnalité de leur maître, c’est surtout l’occasion de les revoir parfois des décennies après leurs apparitions dans nos films préférés.

Tatemae oblige, toujours, on sent parfois poindre quelques hésitations à évoquer certains aspects de la vie du réalisateur, dire ce qu’ils pensent réellement, et puis dans un sourire poli, ils se ravisent et sortent les compliments d’usage. Les acteurs sont nés pour vivre de et à travers leur hypocrisie ; le double jeu, c’est leur fonds de commerce. Alors, pour un acteur japonais, vous imaginez bien… C’est même chez Kinuyo Tanaka l’essentiel de son génie tant on perçoit en permanence un fond caché poindre par petites touches derrière un masque. Et alors, c’est assez plaisant de voir que quand Kaneto Shindô la pousse dans ses derniers retranchements de femme polie, lui, qui a eu toute sa vie une relation avec son actrice principale avant de l’épouser seulement deux ans après ce film, en 1977 (il feint d’interviewer Nobuko Otowa d’ailleurs comme les autres, ou pas, dans un petit salon). On sent bien chez Kinuyo Tanaka dans cette interview, cette même capacité qu’elle a dans les films à être spontanée comme il faut, mais aussi, et en même temps (alors que cela devrait être deux qualités contraires), parvenir à donner l’impression de dire exactement ce qu’elle veut dire sans en dire trop, avec toujours la même classe distante et polie. Elle prétend qu’elle connaissait très peu le réalisateur dans sa vie privée, mais à l’évidence, certains acteurs n’ont pas besoin de trop surjouer sur un plateau et leur réalisateur feindre de tomber amoureux d’eux hors des studios : celle-là, vous pouvez la placer devant dix hommes différents, vous lui laissez faire son numéro, dehors comme sur un plateau, et plus de la moitié de ces hommes en tombe amoureux. On répète à l’envi que Mizoguchi ne dirigeait pas ses acteurs, on comprend pourquoi. Quand ils étaient bons comme Kinuyo Tanaka, vous n’avez qu’à les mettre devant une caméra, et le simple fait de respirer poussera le spectateur à les regarder.

On peut juste regretter de ne pas avoir plus d’Ayako Wakao. Ou de ne pas avoir un même type de film sur Masumura. Il n’a pas ça dans ses cartons Michel Drucker ?


 

Isuzu Yamada, Michiyo Kogure, Kinuyo Tanaka dans Kenji Mizoguchi: The Life of a Film Director, Kaneto Shindô 1975 | Kindai Eiga Kyokai


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La Victoire des ailes (ou Le Triomphe des ailes), Satsuo Yamamoto (1942)

Note : 3 sur 5.

La Victoire des ailes

Titre original : Tsubasa no gaika

Année : 1942

Réalisation : Satsuo Yamamoto

Avec : Ranko Hanai, Jôji Oka, Takako Irie

Une distribution remarquable, un savoir-faire évident, des scènes d’aviation… de haut vol, mais un sujet insipide qui vole, lui, pas bien haut.

Au niveau du casting, c’est vrai que ça fait plaisir de retrouver Takako Irie dans le rôle de la mère fragile, mais étonnamment face au reste de la distribution (essentiellement des enfants au début du film), je la trouve très en dessous dans son phrasé. Le sourire est toujours là, ainsi que le petit air de pas y toucher qui fait sans doute le charme de pas mal de ces actrices japonaises de l’époque. Les autres acteurs sont bien aussi, en particulier les acteurs interprétant les deux frères. Si le phrasé n’est là pas toujours au rendez-vous (tout ce petit monde est surtout impressionnant dans les rares mais formidables séquences de famille, à plaisanter autour d’une table), l’autorité, le charisme, sont impressionnants (faut bien fabriquer des héros en celluloïd pour les futurs champions prêts à jouer les kamikazes pour l’empereur).

Là où le film impressionne encore aujourd’hui, c’est au niveau de la technique. Tant sur le plan de l’ingénierie tous terrains qui leur a permis d’étendre leurs ambitions impérialistes sur le continent dans les années 30 que sur le plan cinématographique, en dehors du retard pris au début de la décennie au niveau du parlant. Certains films de propagande étonnent par leur vivacité, leur maîtrise aussi bien technique que dramaturgique… En moins de dix ans, le cinéma japonais semble avoir gagné ce que d’autres gagnent en un demi-siècle.

Dramaturgiquement parlant donc, on emploie les méthodes hollywoodiennes, dites classiques, pour tendre à fond vers une identification maximum : des scènes courtes, une introduction sur l’enfance des deux frères aviateurs qu’on suivra par la suite, développement de plusieurs personnages d’une même famille (on retrouvera ce principe dans L’Armée), l’ambition de décrire d’abord chronologiquement l’évolution de ces personnages, puis on assiste à un resserrement de l’action autour d’un événement “catastrophique” (c’est comme ça qu’on dit en dramaturgie, jeune homme) sur lequel on pourra broder par la suite des séquences analytiques (comprendre les raisons d’une telle catastrophe) et émotionnelles (le héros impétueux face aux membres de sa famille) ; le dernier acte servant à l’aîné de réhabiliter son cadet en empruntant le même chemin que lui… Ce n’est pas bien original, c’est même foutrement rasoir et lisse (on cherche encore les opposants ou les points de friction qui feraient battre de l’aile toute cette belle perfection), mais c’est bien foutu. Parce que derrière la technique suit.

Le classicisme à la Walsh, Yamamoto il connaît. Ses séquences sont rapides, son montage transparent, et pourtant inventif (avec pas mal de mouvements de caméra d’ajustement à la Ophüls – ceux qu’on ne remarque pas, pas ceux qui ont fait sa réputation). Sa mise en situation est foutrement rapide : on comprend en moins de temps qu’il en faut pour le dire, et il ne s’attarde pas pour développer des considérations accessoires, psychologiques ou contemplatives. Droit au but. Et bien sûr, outre les séquences dialoguées parfaitement menées (souvent en montage alterné pour accentuer la tension, quand ce n’est pas une ou deux fois en montage séquence, surtout au début), restent les séquences de pure action : celles où les pilotes procèdent à des essais en vol sur leurs fameux chasseurs zéro (qui auraient été, encore à l’époque du film, supérieurs aux chasseurs américains) ou de guerre (si on ne voit rien de l’attaque de Pearl Harbor, le film s’achève sur une jolie chasse contre un Boeing quadrimoteur servant de cible aux zéros comme dans un jeu vidéo).

À noter, parce que ça m’a amusé, un mouvement de caméra là encore imperceptible, mais qui ne pouvait pas passer inaperçu pour un amoureux comme moi de Goldorak. Cette série animée était en partie connue pour une séquence dans laquelle le héros passait sans quitter son siège d’un poste de pilotage à un autre selon que son engin passait d’une configuration vol ou robot. On voyait alors le siège de pilotage d’abord suivi en travelling dans la profondeur tournicoter au rythme d’une musique ou d’un bruitage électro rudimentaire. Eh ben, c’est peut-être stupide, mais Yamamoto use d’un tel travelling, très léger (transparence oblige), quand le frère cadet, alors assis sur une chaise roulante, s’avance vers son aîné : le travelling d’accompagnement a cela d’impressionnant qu’il semble lié à la chaise roulante, et l’acteur ne procédant pas tout à fait à un mouvement rectiligne mais plus ou moins courbe, la caméra reste mobile sur lui alors que le décor alentour file en panoramique. Ça ne dure pas plus d’une seconde, mais c’est magique (on se souvient qu’au temps du muet dans les films d’Ito, le chef opérateur fixait la caméra sur sa poitrine à l’aide d’un harnais). Toute l’ingénierie japonaise…


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Les Carnets de route de Chuji, Daisuke Ito (1927)

Note : 3 sur 5.

Les Carnets de route de Chuji

Titre original : Chuji Tabinikki Daisanbu Goyohen

Année : 1927

Réalisation : Daisuke Ito

Belle déception pour ce qui est censé être le grand chef-d’œuvre du jidaigeki à lame du temps du muet. On peut voir sur le Net un peu plus d’une minute de ce qui serait une course-poursuite du premier des trois films, or si c’est le passage le plus impressionnant, l’extrait n’apparaît pas dans le film reconstitué par les archives japonaises. De la trilogie initiale, il ne resterait rien du premier en dehors de cet extrait ; du second volet, une seule nous serait parvenue (constituant le début du film reconstitué), et seul le troisième serait arrivé jusqu’à nous dans sa totalité.

Malheureusement, tout cet épisode apparaît plus comme un long épilogue à ce qu’on ne verra jamais et qui faisait saliver : les aventures trépidantes de Chuji. Ce dernier est en effet mourant dans cette dernière partie, et le clou du spectacle de la trilogie, c’est de le voir, si on peut dire, cloué sur une civière, porté pendant une demi-heure par ses hommes, et se jouant des différents barrages pour rejoindre leur fief. C’est un peu comme si dans La Forteresse cachée, Akira Kurosawa avait donné le rôle principal au magot transporté en cachette… Moultement affriolant, je n’en puis plus.

Avant que Chuji agonise heureusement, et finisse dans une dernière scène certes réussie par abdiquer face à la « loi », le bretteur nous avait surtout amusés lors d’une scène où, rendant visite à un marchand pour solder les comptes de je ne sais quel bonhomme, il déjouait l’air de rien les tentatives de meurtre exercées contre lui par les fils du marchand placé derrière un shoji (porte coulissante avec ouvertures en fines feuilles de papier). Après ça Chuji, paralysé du côté droit, se battra une seule fois contre ces mêmes sympathiques hôtes. Tout le reste n’est que bavardage. Dernier instant de bravoure là encore réussi : sa maîtresse tuant un traître du clan avec un… pistolet (je doute que Spielberg et Harrison Ford aient vu le film).

On pourrait y reconnaître quelques honorables accents propres à la légende de Miyamoto Musashi (sens du devoir, volonté de protéger un môme, héros seul contre tous, expert en maniement du sabre) ou de Tange Sazen (sabreur blessé n’usant que d’un bras). Mais de ce qu’il reste de la trilogie, on est loin de ce qu’on pouvait en espérer, à la lumière surtout des autres opus d’Ito disponibles (Le Sabre pourfendeur d’hommes et de chevaux, pour ne citer que le denier vu). Je suis également loin d’être convaincu par la performance grimaçante (certes, il souffre le bonhomme) de Denjiro Okoshi (le même qui interprétera Tange Sazen cinq ans après dans Le Pot d’un million de ryo). Ce pot-ci vaut peut-être plus d’un kopeck, mais le meilleur est sans doute parti en fumée.


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Mon épouse et la voisine, Heinosuke Gosho (1931)

Mon épouse et la voisine (1931)

7/10 IMDb

 

Réalisation : Heinosuke Gosho

Avec : Atsushi Watanabe, Kinuyo Tanaka, Satoko Date

Les Indispensables du cinéma 1931

Premier film parlant japonais, et c’est une comédie plutôt réussie.

Après une introduction burlesque quelque peu inutile avec un artiste peintre et une bagarre slapstickienne, un dramaturge s’installe avec femme et enfants dans un pavillon de banlieue et doit rendre un travail pour un théâtre, mais son travail se trouve être sans cesse reporté par d’incessantes interventions banales ou inattendues : ses enfants qui braillent, des visiteurs encombrants qui tardent à partir, les humeurs de sa femme, sa voisine chanteuse dans un groupe de jazz et qui répète dans son salon avec ses amis…

Kinuo Tanaka, toute pouponne en femme forcément indignée et boudeuse, y est déjà présente. Les mimiques de la femme contrariée sont déjà là, une maîtrise parfaite donnant à voir à chaque seconde, et… drôle (son agacement est un excellent contrepoint aux étourderies procrastinatrices de son mari).

Il y a déjà du Shimizu ou du Ozu ici (vu de Heinosuke Gosho jusque-là que le très bon Une auberge à Osaka, dans une tonalité bien différente).


Mon épouse et la voisine, Heinosuke Gosho 1931 Madamu to nyobo | Shochiku


 


Destins de femmes, Tadashi Imai (1953)

Eaux troubles

Note : 4 sur 5.

Destins de femmes

Titre original : Nigorie

Année : 1953

Réalisation : Tadashi Imai

Avec : Ken Mitsuda, Yatsuko Tan’ami, Akiko Tamura, Yoshiko Kuga, Nobuo Nakamura, Noboru Nakaya

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Trois histoires, trois « destins de femme ».

10/10 pour le premier segment… On retrouve le même génie de mise en scène de Yoru no tsuzumi ou de Jusqu’à notre prochaine rencontre… Du réalisme poétique version japonaise. Du pur bonheur. Et ces actrices… Une fille mariée à un homme plus riche qu’elle se pointe à l’improviste chez ses parents. Elle ne supporte plus la vie de couple avec un homme qu’elle n’aime pas. Finalement ses parents arrivent à la convaincre de retourner chez elle. Elle prend un pousse-pousse mais l’homme qui la reconduisait chez elle s’arrête au milieu de nulle part. Une vieille connaissance… Un premier amour, et deux destins diamétralement opposés, sauf dans la solitude.

8,5/10 pour le second. Un petit côté russe. La servante, “bonne” comme une sainte, les maîtres dépensiers, fêtards et outrageusement pingres (c’est Cendrillon, d’autant plus qu’il y a deux filles gâtées dans la maison). La famille de la servante ne peut rembourser un crédit et demande à leur nièce de leur prêter l’argent dû. Elle leur assure qu’il n’y aura aucun problème et qu’elle demandera une avance à sa patronne, seulement elle fait la difficile, accepte avant de prétendre ne plus se rappeler avoir accepté de lui avancer l’argent. Le fils de la maison vient soutirer quelques sous à sa famille, mais sa mère s’est absentée et il reste seul avec la servante… et des billets plein les armoires. Question : la patronne s’absente, qui s’emparera du magot ?

8,5/10 Le dernier et plus long segment rappelle La Rue de la honte en s’attardant sur quelques jours de la vie d’un bordel miteux autour des années 1900. Une nouvelle histoire tragique, un nouvel amour déçu (comme le premier segment), des personnages qui semblent ne jamais se rencontrer ou se comprendre. Le tout est baigné dans une douce et boueuse mélancolie (réalisme poétique encore). Magnifique séquence de récit de la Cosette locale sur son enfance (montage-séquence* muet avec musique).

Destins de femmes, Tadashi Imai 1953 Nigorie | Bungakuza, Shinseiki Productions


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Ma femme, sois comme une rose, Mikio Naruse (1935)

La femme bafouée

Tsuma yo bara no yô ni Ma femme, sois comme une rose (1935) Année : 1935

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8/10 iCM  IMDb

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Sachiko Chiba ⋅ Yuriko Hanabusa ⋅ Toshiko Itô

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Du Naruse déjà « dans le texte ».

Le regard de la femme bafouée (ici la fille), le mari goujat (ici le père), et le drame provoqué par ces maris volages. On est presque dans le Naruse des années 50. L’ironie, c’est qu’on est même sans doute un peu plus chez Ozu.

Dans le jeu des sept familles japonaises, Ozu optera (dans les années 50) presque toujours pour la fille ; ce qui permettra un regard extérieur, distant, face à la volonté de ses parents, même s’il est question souvent de son propre avenir. Naruse quant à lui sera au plus près des drames conjugaux en choisissant dans ce même jeu de sept familles la femme — ou la mère — (autorisant des tournures plus mélodramatiques). On a même droit à un personnage typique de Ozu qu’il utilisera jusqu’à Récit d’un propriétaire : le sale gosse avec ses moues de crétins malpolis et gratteur de nez.

Ça finira comme un bon mélo qui se respecte, avec encore une fois un renoncement dans la dignité, celui de ne plus chercher à convaincre son père de rester avec sa mère et de le laisser retourner dans son autre famille.

La douce sérénité du renoncement…

(Selon Richie, il s’agit là du premier shomingeki de Naruse.)


Le Bal de la famille Anjo (1947), Kôzaburô Yoshimura

Bal au centre

Le Bal de la famille Anjo

Note : 4 sur 5.

Titre original : Anjo-ke no butokai

Année : 1947

Réalisation : Kôzaburô Yoshimura

Scénario : Kaneto Shindô

Avec : Setsuko Hara, Yumeko Aizome, Osamu Takizawa, Masayuki Mori, Taiji Tonoyama

La mise en place laisse parfois un peu à désirer, mais les personnages sont formidables. Kaneto Shindo, pas encore cinéaste, assurait ici le scénario. On pourrait rêver de ce qu’aurait pu en faire l’auteur de L’Île nue et d’Onibaba à la place de Yoshimura…

Atmosphère « fin du monde » très théâtrale (confinement dans un lieu unique et pouvant aussi rappeler parfois Anton Tchekhov). Shindo construit quatre ou cinq fils dramatiques (des rapports conflictuels pour chacun des personnages), puis il croise tout ça pour voir ce que ça peut bien donner… Pas la peine d’attendre un dénouement : tout le film en est un, tout semble déjà s’être déjà joué. Apocalyptique donc. Un monde disparaît, et c’est sa mort lente et muette qu’on nous présente ici.

L’art du huis clos.

Et quel plaisir de retrouver des acteurs comme Masayuki Mori et Setsuko Hara qui participeront activement à l’amorce du nouvel élan que connaît le cinéma japonais après-guerre en compagnie de réalisateurs comme Ozu ou Naruse.

Seule la mise en scène de Yoshimura est parfois un peu faible. Quelques travellings ou des introductions de scènes inutiles, certains effets au goût douteux. Les costumes gâchent également un peu le spectacle (ça sent la restriction : sans patates, on se contente de quelques sacs). D’accord, la famille est censée être ruinée, mais il aurait été mieux de faire tout ça en habits traditionnels plutôt que de se retrouver avec quelques habits européens mal découpés…


Le Bal de la famille Anjo 1947, Kôzaburô Yoshimura, Anjo-ke no butokai | Shochiku Ofuna

 

Printemps tardif, Yasujirô Ozu (1949)

Les Quatre Saisons, premier mouvement

Printemps tardif

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Banshun

Année : 1949

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Chishû Ryû, Setsuko Hara

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Du Ozu pur jus. Le premier d’une longue série. L’exploration des relations familiales après-guerre. Le style détaché, l’humour léger et la mélancolie tragique induite dans le devoir familial… Magnifique, troublant. Parce que tout au long du film, on essaie de comprendre le comportement du personnage principal, ses proches aussi. Et finalement, on ne pourra qu’émettre des suppositions parce qu’on n’aura jamais la réponse. Une ambiguïté qui semble bien être recherchée par Ozu.

Naruse et Ozu s’échangent les mêmes acteurs, c’en est amusant. Le même genre de personnages aussi. On a nos repaires. Seules les situations changent.

L’histoire est très simple. Noriko a 28 ans et vit avec son père, veuf, depuis des années. Elle est heureuse de cette situation. Setsuko Hara rayonne. Elle respire le bonheur comme très souvent dans ses films ; elle ne demande rien de plus. La tante de Noriko et sa meilleure amie commencent à s’inquiéter qu’elle ne soit pas encore mariée. Son père avoue bien qu’il profite un peu d’elle, mais il ne s’est jamais vraiment posé la question ; elle est heureuse, et à lui aussi, ça lui convient très bien comme ça. Noriko flirte de temps en temps avec deux hommes : un jeune homme qui travaille pour son père et un autre qui a l’âge de son père (il ne faudrait pas trop s’éloigner de papa). Le premier va bientôt se marier et Noriko, malgré les relations rapprochées qu’elle entretient avec lui, n’a jamais songé à se marier avec lui… ; alors que lui n’aurait pas été contre. L’homme mûr, lui, va également se marier en seconde noce. Rapports étranges, donc. Un autre personnage commence à pousser Noriko à chercher un mari : une fille divorcée, assez libérale et un peu provocatrice. C’est la meilleure, et la seule à ce qu’on peut en voir, amie de Noriko. Elles sont comme des gamines à se tenir la main… Quand elle la pousse à son tour à se marier, Noriko exprime clairement son refus. Fini le bonheur du début du film. On la bassine tout le temps avec ça. Finalement, elle va accepter de se marier avec un homme qu’on ne verra jamais. Un homme qui ressemble à « Gary Cooper » (reprise d’une blague dans un film de Shimazu, Yaé la petite voisine où un autre personnage est censé ressembler à Fredric March). Enfin…, du bas du visage, et puis… seulement les lèvres, enfin même ça, ce n’est pas sûr. On ne saura même pas s’il est beau ou non, juste que c’est un bon parti et qu’il est plus vieux qu’elle. Elle ne retrouvera plus jamais son bonheur passé. Tout le monde pense lui faire plaisir en lui recherchant et en la poussant à trouver le mari idéal, et bien sûr, elle, voudrait qu’on la laisse tranquille…

C’est le début pour Setsuko Hara d’une carrière d’à peine une décennie où elle jouera exclusivement les filles asexuées, aux plaisirs simples, masquant sa timidité derrière un grand sourire gêné, signature de l’actrice, autant que le sourire niais, amusé, distant et intemporel de Chishû Ryû. Ces deux-là, vous pouvez les laisser dans une pièce et revenir deux minutes après, ils auront encore cette expression à la fois détachée et malicieuse, ne s’insurgeant de rien, se laissant bercer par la vie. Des extraterrestres… ou des chats. Deux Joconde. C’est le mystère Ozu.

L’autre mystère, il est bien sûr de savoir pourquoi, Noriko refuse de se marier. Elle dit être heureuse avec son père, alors pourquoi changer ? Plusieurs hypothèses soulevées par le film. Il est dit brièvement qu’elle n’a pas eu une enfance facile parce qu’elle a passé la guerre dans une usine de travail forcé et parce qu’elle ne mangeait pas à sa faim. On ne saura rien d’autre sur son enfance, ni jamais rien sur la mort de sa mère. On a ici une première raison psychologique, celle qu’elle n’a pas pu profiter de son enfance et qu’elle était ainsi en quête de ce qu’elle avait perdu en s’occupant de son père. Elle pourrait ainsi vouloir remplacer sa mère. L’inceste n’est jamais évoqué, ce n’est donc pas une possibilité (la sexualité est, me semble-t-il, toujours absente chez Ozu, sans doute parce que c’est une excitation, un désir, et que le monde que Ozu commence à décrire ici et qu’il s’efforcera de décrire encore dans ses prochains films, est trop détaché de ces notions — Ozu, le maître zen). L’autre piste, c’est qu’elle a si peur du changement, face à un monde qui s’occidentalise de plus en plus, que rester près de son père est une éventualité plus sécurisante pour elle. Ensuite, il y a l’hypothèse de son homosexualité. Même si la sexualité est absente chez Ozu, on peut imaginer un amour platonique, et son rapport avec sa meilleure amie est ambigu. Quand elle est pressée par sa tante, elle vient la voir, sans doute pensant trouver en elle un appui, elle qui est divorcée ; pourtant, elle aussi voudrait la voir mariée. Bref, on ne saura jamais, parce qu’elle ne dit rien. Laissez les chats dormir !…

Fascinant. Ozu joue si bien l’ambiguïté, qu’il finit son film sur une scène dans un bar à saké avec le père et la meilleure amie. Le père qui a réussi à convaincre sa fille d’accepter le mariage en lui disant que lui aussi songeait à se remarier, lui avoue qu’il lui a menti. Tout aussi étonnant de voir ces deux personnages à la limite du flirt le soir du mariage, comme autrefois Noriko avec l’homme mûr ou le jeune qui travaillait pour son père… L’ironie tragique, c’est de suggérer que ces deux-là pourraient se marier (malgré leur différence d’âge) alors qu’ils sont les deux seuls amours (platoniques) de Noriko. Un jeu de relations croisées… écrit en pointillé.



Bourgeon de juillet

Au bras de son papa

Fleurira peut-être

Printemps tardif, Yasujirô Ozu 1949 Banshun | Shochiku


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La Femme des sables, Hiroshi Teshigahara (1964)

Un pâté de sable immuable, comme une cathédrale dans le désert… Un pâté de sable immuable comme…

La Femme des sables

Note : 5 sur 5.

Titre original : Suna no onna

Année : 1964

Réalisation : Hiroshi Teshigahara

Avec : Eiji Okada, Kyôko Kishida, Hiroko Itô, Kôji Mitsui, Sen Yano, Ginzô Sekiguchi

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Du grand art. On touche au chef-d’œuvre incontestable. Rien qui dépasse. Une histoire singulière. Un thriller mythique perdu entre deux dunes. Et une tension sans cesse maintenue par l’art exceptionnellement maîtrisé de la mise en scène (Prix du Jury à Cannes et Teshigahara en course pour l’oscar du meilleur réalisateur — une première, semble-t-il, pour un film étranger).

Jumpei est un maître d’école qui profite de trois jours de congé pour se livrer à sa passion, l’entomologie. Il rêve de trouver dans le désert une espèce inconnue qui fera sa renommée. Se retrouvant coincé à ne pouvoir rentrer en ville, un villageois lui propose de trouver quelqu’un pour l’héberger. On l’amène à une étrange bicoque perdue au milieu des dunes, plongée comme dans un trou et à laquelle on accède par une échelle rudimentaire. La « femme de maison » qui l’accueille ne quitte plus les lieux depuis que son mari et sa fille y ont été ensevelis et s’évertue depuis à lutter contre l’invasion du sable et l’extrême humidité qui rongent chaque jour un peu plus l’habitation.

Le lendemain, Jumpei se lève pour quitter son hôte mais l’échelle pour remonter à la surface du monde a disparu. Il comprend qu’il est tombé dans un piège et qu’il va devoir aider la femme à remplir des sacs pour le compte d’une coopérative de villageois qui revend ce sable salé, interdit dans le bâtiment, sur le marché noir (on fait la même chose aujourd’hui au Maroc…).

On comprend petit à petit. Pas beaucoup de dialogues. Très peu d’explications. C’est comme un puzzle qu’il faut réagencer au fil des informations qui filtrent. Lentement, comme le sable qui dégouline du toit, comme l’humidité qui remonte du sol… Tout le début est un mystère. Pourquoi la femme s’évertue-t-elle chaque nuit à libérer la maison du sable ? Que font les villageois de ce sable ? Mais l’essentiel (une fois que ce qui n’est pas loin d’être la base d’un thriller est lancé) ce sont les rapports entre les deux personnages. Lui, condamné comme un chien à rester tenu en laisse ; elle, acceptant sa condition d’esclave. Pour elle, rien n’existe en dehors de ce trou. Tout ce dont elle avait besoin, c’était d’un homme pour continuer sa laborieuse et absurde tâche (on retrouvera d’ailleurs la même idée, proche de l’obstination des dévots, dans Profonds désirs des dieux). Elle fait donc tout pour mettre à l’aise celui qui est appelé par les villageois, d’abord « son aide », puis « son mari ». Les parois sont infranchis-sables, friables. Plus il tentera de s’évader, plus il s’enfoncera. Il est comme perdu sur une île déserte, piégé tel Ulysse par les vents contraires, piégé par la nymphe Calypso qui le retiendra plusieurs années sur son île : sept ans, comme les sept années de disparition dont il est mention ici dans le dernier plan du film. Résigné, impuissant, réduit à la condition d’insecte.

Ils sont rationnés en eau, il faut donc apprendre à moins la gaspiller. Le sable s’incruste partout et irrite la peau. La pourriture aussi. Ce n’est pas seulement un trou, c’est une sorte de four humide. Une prison de sable capable de vous ensevelir à la moindre tempête ou tremblement de terre. Une véritable aventure et ce n’est qu’un huis clos.

Le caractère absurde de leur tâche rappelle le mythe de Sisyphe, condamné à monter un bloc de roche au sommet d’une montagne le jour de la marmotte. Pas loin non plus de Beckett, comme prisonnier de Godot. Huis clos prétexte à opposer deux individus, à les placer comme sous un microscope, façon big brother télévisuel, et attendre de voir ce qu’il se passe. Le pourquoi de leur présence dans cet enfer de sueur et de silice importe finalement peu et restera plus ou moins un mystère. C’est un peu aussi le sens de certains thrillers sadiques. Des Chiens de paille à Délivrance, en passant par l’Obsédé, voire Saw, Cube, les motivations des “sadiques” sont quasiment inconnues. Voire gratuites. Le plaisir d’avoir l’emprise sur l’autre. Cette emprise qu’ont les villageois sur le couple, leur permet de leur demander de s’exécuter telles des bêtes devant eux : peut-être alors permettront-ils à Jumpei de quitter ce trou pour voir la mer. Ça en dit long sur la condition humaine dès lors qu’on a le pouvoir absolu sur l’autre, dès lors qu’on sait qu’il n’y a pas de loi sinon celle imposée par le bourreau ou le tyran.

Jumpei trouvera le moyen de s’évader, à l’occasion d’une négligence de ses ravisseurs. Mais qui l’attend chez lui ? Pourquoi partir ? Aimait-il seulement les hommes ? Quel genre d’insectes sont-ils ? On n’apprendra rien de sa vie d’avant. Ce n’est pas un personnage, c’est une image de l’homme. D’ailleurs, il semble avoir trouvé mieux ici que les insectes pour « se faire un nom ». Ayant trouvé l’origine de l’humidité, il pense pouvoir développer l’invention de citernes se remplissant la nuit par capillarité avec l’humidité contenue dans le sable. La fin est tout aussi absurde que le fait de vouloir préserver une maison de l’ensevelissement. Tout est vain. Toute tâche semble parfaitement inutile. Est-il enfin libre pour autant ? Libéré de ces formulaires énumérés au début du film comme pour signifier que nos existences ne sont plus légitimées que par ces bouts de papier ? A-t-il trouvé une infime partie de liberté, ici, dans ce trou comme on trouve de l’or en filtrant des tonnes de sable à travers un tamis ? A-t-il accepté sa condition, comme elle, et comme un chien qui se moque bien d’être tenu en laisse tant que sa gamelle est pleine ? N’est-il pas ici, comme à la ville, lié à sa condition d’exploité ? N’est-ce pas une vie tout aussi vaine de devoir travailler pour s’éloigner de ses soucis ? Pour garder ce qu’il reste à sauver de l’oubli ? Comme dans En attendant Godot, les questions se remplissent par sacs entiers et les réponses ne viennent jamais. L’interprétation, c’est comme l’humidité qui remonte par capillarité et qui finit par s’imposer sans que jamais on ne la voie travailler ; elle s’immisce partout en nous, mais on ne peut lui donner aucune consistance tangible, aucun sens. Toutes les explications sont valables et aucune n’est véritablement appliquée dans le récit qui garde ainsi son mystère et sa dimension universelle.

Voilà pour l’histoire, son mystère.

L’autre atout majeur du film, c’est évidemment sa mise en scène. La musique criarde. Violons tout sauf mélodieux, qui rappellent sensiblement Shining. Les inserts évocateurs, presque subliminaux du sable, des dunes presque vivantes, sensuelles. Ces gros plans, parfois très gros plans de parties du corps pour signifier l’animalité des hommes, suggérer la difficulté de vivre ou le désir. Ce serait presque plus un sujet et une approche qu’affectionne Imamura. La sensualité est mise en scène de manière admirable dans deux ou trois scènes. Pas de dialogues ou très peu. Juste le langage des corps. Pas de champ-contrechamp. Chaque plan est une invention visuelle. Ces deux corps qui s’attirent l’un à l’autre, se désirent. Il n’y a pas d’amour, pas de passion ou de schéma de séduction classique (je te séduis, je te gagne, je te prends…). Ce n’est pas l’acte sexuel comme récompense et le stéréotype du héros délivrant la princesse. C’est une pulsion animale. Condamnés à vivre là, ensemble, ils vivent sans se connaître, parce qu’ils n’ont pas ou plus d’histoire. Ils ne sont plus que des mains servant à remplir des sacs de sable. Quand ils ne travaillent pas, ils mangent, cherchent à se prémunir du sable et de la moisissure. L’accessoire, la culture, l’appétit de l’autre, viennent au bout de quelques mois. Avant ça, leurs corps peuvent se retrouver, se désirer follement, poussés par l’instinct. Mais ils ne s’aiment pas. C’est une passion charnelle, délivrée de tout sens moral, de psychologie ou de remords (elle est veuve, et lui n’a, pour ainsi dire, pas de passé : c’est un homme quelconque — l’homme). Deux insectes capturés au hasard et plongés dans un bocal pour satisfaire à notre curiosité et à nos caprices… Les entomologistes, c’est nous. À cet instant, les très gros plans sont un microscope. En 1964, avant Oshima et son Empire des sens, ces gros plans de corps suintants, étouffants, se désirant l’un à l’autre, ça devait être quelque chose.

Si on devait retourner la fin de la Planète des singes, à la place de la Statue de la liberté, on pourrait bien y voir ce film projeté sur une toile, émergeant tout juste d’un monde qui a déjà recouvert tout le reste. Certaines œuvres sont des châteaux de sable échappant à leur triste destin. Érigées dans la simplicité, elles se figent dans leur perfection en des chefs-d’œuvre non éphémères. La Femme des sables est de celles-là.


Teshigahara aura essentiellement mis en scène les histoires de Kôbô Abe.


La Femme des sables, Hiroshi Teshigahara 1964 Suna no onna | Toho Film (Eiga) Co. Ltd., Teshigahara Productions


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Rébellion, Masaki Kobayashi (1967)

L’Affront hirsute

Rébellion

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Jôi-uchi: Hairyô tsuma shimatsu

Année : 1967

Réalisation : Masaki Kobayashi

Avec : Yôko Tsukasa, Gô Katô, Etsuko Ichihara, Tatsuya Nakadai, Tatsuo Matsumura

Je suis partagé entre deux choses en voyant le film. D’une part, la maîtrise formelle et technique de Kobayashi émerveille le regard à chaque seconde de pellicule : ce cinémascope (ou Tohoscope) aussi large qu’un tatami, cette profondeur de champ, ces mouvements de caméra en travelling d’accompagnement pour accentuer ou non une émotion, ces plongées vertigineuses… La maîtrise est totale. Kobayashi utilise tous les effets disponibles dans la réalisation d’un film, et surtout, tous ces procédés mis savamment en œuvre servent l’histoire. On ne se dit jamais qu’il en fait trop ou pas assez : chaque choix de réalisation, chaque angle de caméra (même quand il la penche) semble être une évidence quand on la voit. Il y a en plus une beauté plastique certaine, dans les cadrages un rythme parfaitement calculé dans le montage, et une précision dans la direction d’acteurs qui devient belle dans son économie : on est presque dans la beauté stricte, hiératique et apaisante d’un jardin japonais. Bref, on ne peut pas rêver meilleure mise en scène pour présenter une histoire.

Le hic, et c’est là où j’aurais une réserve sur le film, le traitement de l’histoire telle que présentée ne me semble pas être d’un intérêt optimal. L’angle traité est soit curieux soit étranger à mes canons, mes attentes, mes goûts, ou mes conceptions du récit. La fable est forte, une de celles qu’on raconte aux enfants, sur un vieux samouraï devenu trop docile avec ses seigneurs et qui se rebelle pour que son fils n’ait pas le même destin que lui : marié à une mégère qu’il n’a jamais aimée. Il finira par ne plus obéir aux caprices de ses seigneurs et à y laisser la vie.

Sur le papier, ça fait envie. Le tout, ensuite, c’est de transcender la petite histoire. Passer de la fable, de l’idée, à une conception dramatique qui obéit plus ou moins toujours aux mêmes codes. Et là, problème, le scénario ne transcende rien du tout. Le canevas suit une logique tracée à l’avance et ne fait que reproduire événement après événement le cheminement d’un samouraï qui ne souhaite plus obéir aux absurdités du pouvoir seigneurial. Ça se limite au récit de ce qui aurait pu être un simple fait divers, et si l’idée était d’y suggérer une certaine fuite comme l’inéluctabilité d’un échec, façon tragédie écrite à l’avance, pourquoi pas, mais ce n’est pas ce qu’on ressent ou ce qui est annoncé. Un assemblage d’événements, ce n’est pas ce qui fait une grande histoire. Si toute fable a sa morale, gonflée à l’échelle du film, que nous dit-elle ici ? Qu’il faut cesser d’obéir à des idiots et qu’il faut se laisser guider par l’amour, ne plus être loyal envers un seigneur mais envers ceux que l’on aime… OK, ce sont de bonnes intentions, mais ça ne va pas bien loin, on frôle même le poncif. Ça manque de contradictions, d’oppositions, de doutes, de revirements, puis de passion, qui donnerait une légitimité ensuite à retomber dans la facilité d’une telle morale. La trame de l’action, elle est là, ce qui manque, c’est une mise en relief de la fable à travers la psychologie des personnages : ce sont eux qui doivent apporter ces contradictions, ces doutes, pour qu’on puisse refaire le même chemin qu’eux, et à travers l’identification, retrouver la logique de la fable. Là, le chemin intérieur du personnage principal est réduit au strict nécessaire, et rien autour de lui ne vient alimenter ses doutes ou contrarier ses convictions premières. On sait qu’on doit aller d’un point A à un point B, et on n’y va pas par quatre chemins. Les revirements, on les trouve une ou deux fois dans ces diverses péripéties, mais jamais à l’intérieur même d’une scène pour instaurer un peu d’incertitude dans tout ça. Résultat, pas de tension et les événements se succèdent froidement les uns après les autres. D’un côté, la fuite (ou l’inéluctabilité de la fin) donne un certain rythme au film, mais ça le fait également tomber dans une platitude qui se traduit pour le spectateur par de l’indifférence (sans le formalisme exceptionnel, le film ne s’en tirerait pas si bien).

Rébellion, Masaki Kobayashi 1967 Jôi-uchi Hairyô tsuma shimatsu | Mifune Productions Co. Ltd., Toho Company

Manque alors un angle, un point de vue, une vision, qui aurait su me saisir. L’histoire en elle-même n’est pas suffisante, il faut que les personnages nous épatent, sortent de l’ordinaire, nous égarent, nous interrogent, nous bousculent. La rébellion n’est pas une vertu. Ce n’est pas ça qui montre la grandeur d’un homme. Un chien peut se rebeller contre son maître comme il peut lui être loyal… La vertu, elle est dans le renoncement. Or si le personnage principal est déjà au bout de cette logique au début du film, il n’a plus rien à apprendre, et il n’y aura que les puceaux de la justice pour s’émouvoir de l’implacable subversivité du vieux encore capable de se rebeller contre ses chefs (ou ses pères). Le sujet de la rébellion pouvait être intéressant, s’il était un peu creusé et menait à une finalité plus sage ou plus tragique ; si par exemple, on suggérait l’ombre du doute ou d’un quelconque autre conflit intérieur, dans le personnage de Mifune. L’autre angle possible, celui de la loyauté amoureuse (rester loyal envers l’être qu’on aime — une situation qu’on rencontre rarement aujourd’hui dans des sociétés occidentales) aurait été intéressant s’il avait été plus approfondi : car on ne croit pas une seconde à l’amour entre ces deux amants. Ce n’est pas tout de dire qu’ils s’aiment après avoir effectué un mariage arrangé. Pour y croire, il faut montrer le cheminement, la naissance de cet amour, ses doutes. L’identification à ce couple, notre compréhension de la situation, passe par ce passage obligé. Là, quand ils meurent à la fin (désolé pour la spoilade), on s’en tape, parce que si on sait qu’ils s’aiment parce qu’on nous l’a dit, on ne peut pas y croire parce qu’on ne l’a pas vu. Comme on dit, il n’y a que des preuves d’amour… En dehors de la mise en scène donc, tout manque de relief. Le plus significatif de cette platitude reste les dialogues… Avec des situations tiraillées entre amour et devoir (ou honneur), on aurait pu être chez Corneille, mais les dialogues ne révèlent rien de la personnalité de personnages, de leurs doutes, leurs contradictions, ni même de leurs peurs ou de leurs interrogations… Si on enlève tout ça qu’est-ce qui reste ? Des dialogues froids du genre : « Si vous forcez le passage, je devrais vous retenir au péril de ma vie ». Réponse de Mifune : « Je n’y peux rien. » On dirait des dialogues d’une série de dessins animés le mercredi après-midi.

Au moins, ce film, m’aura peut-être fait comprendre ce que reprochait Kurosawa à Mifune dans Barberousse (et à tort à mon avis). Il trouvait qu’il jouait le personnage de Barberousse trop durement, de manière trop sèche. Et c’est vrai qu’on verrait mal Mifune jouer dans un autre registre que celui-ci. Quel que soit le personnage, il joue invariablement l’autorité, l’antipathie (tout le contraire de Tatsuya Nakadai, qui interprète ici un samouraï qui fait plus vieux que son âge — jouant de la moue pour le vieillir et le durcir — alors qu’il jouait les gendres idéaux chez Naruse et les samouraïs plus lumineux — mais pas moins pervers — chez Kurosawa — je pense au Garde du corps avec son petit air suffisant le flingue à la ceinture). Or, si ça donnait justement du relief au personnage médecin au grand cœur dans Barberousse, là, il faut bien avouer que ça n’apporte rien du tout, et qu’au contraire, on perçoit peut-être un peu mieux comme ça l’aridité des dialogues.

Ça reste un film agréable à suivre, même s’il manque une certaine grandeur épique au récit, une beauté d’âme, une sagesse capable de transcender le mouvement prévisible des événements… L’idéal, c’est de suivre une histoire et des personnages, d’avoir un angle sur le sujet. Là, on n’a que l’histoire, le fait divers devrais-je dire…, et la beauté formelle, le génie, de la mise en scène de Kobayashi. Une beauté figée, un élan coupé.



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