Mademoiselle, Park Chan-wook (2016)

Mademoiselle

Ah-ga-ssi Année : 2016

7/10 IMDb

Réalisation :

Park Chan-wook

Avec :

Min-hee Kim, Jung-woo Ha, Jin-woong Cho

Partagé. Je me suis réellement réveillé au moment du twist à la fin de la première partie. Un électro-choc, ça réveille toujours, mais la réanimation qui suit est parfois douloureuse. Je me suis laissé bercer encore quelques minutes, peut-être pendant toute la seconde partie, et puis le soufflé retombé, les effets de Park m’ont lassé un peu.

Il faut cependant reconnaître un certain plaisir lié à reluquer la richesse des décors. Le montage ne nous laisse pas suffisamment le temps d’en profiter, mais on voyage, et c’est peut-être ce que cherche à faire avant tout ce genre de films.

Ce vieux garçon qu’est désormais Park Chan-wook apprendra sans doute un jour à faire plus dans la subtilité, se plaira peut-être à se situer entre les lignes plutôt qu’à les surligner, et là ça deviendra franchement passionnant. Pour l’heure, mesdemoiselles, je prends congé.



M. Butterfly, David Cronenberg (1993)

M. Butterfly

M. Butterfly Année : 1993

5/10 IMDb

Réalisation :

David Cronenberg

Avec :

Jeremy Irons, John Lone, Barbara Sukowa

N’importe quel pékin sait que derrière les femmes de l’Opéra se cachent de hommes… Une confusion des genres risible tant notre René, tout naïf et forcément français qu’il est, s’efforce de ne pas voir le « poteau rose » sous la robe pudibonde de son M. Butterfly chéri.

En fait, le film est déjà fini quand on comprend la méprise. Lors de la première scène, j’avoue m’être laissé prendre : on se dit : « Bon, cette Chinoise n’est pas particulièrement jolie… » La suite est un désastre. Comme l’impression de voir un film sur un gosse de quinze ans qui croit encore au père Noël à qui l’entourage n’arrive pas à dire qu’il n’existe pas. Parce que moi je suis faible, et je suis un mufle cinéphile : toutes les femmes dans les films, je les embrasse en même temps que le héros (seulement si c’est consenti bien sûr, sinon je m’insurge avec elle, toujours). Et un chanteur d’opéra, j’avoue que c’est tout en bas dans les cartons de ma garde-robe à fantasmes (oui, j’ai une garde-robe).

Remarque, grâce à ce film, je crois avoir compris l’origine de l’expression « faire un bébé dans le dos ». Aussi, pour répondre à un personnage avec une poitrine dans le film, la position favorite de René, ce n’est en effet pas le missionnaire, sinon on l’aurait très tôt ramassé à la « petite cuillère » (à moins tiens, qu’en bon Français, René préfère les « petites grenouilles »…).

À oublier.


M. Butterfly, David Cronenberg 1993 | Geffen Pictures


Un jouet dangereux, Giuliano Montaldo (1979)

Il giocattolo

Note : 3 sur 5.

Un jouet dangereux

Titre original : Il giocattolo

Année : 1979

Réalisation : Giuliano Montaldo

Avec : Nino Manfredi, Marlène Jobert, Arnoldo Foà

Western des villes cubiste, anti-réaliste voire absurde et nihiliste. Une sorte de cauchemar cinéphile où on ferait jouer à l’infini Dillinger est mort à un comptable surmené et naïf.

C’est aussi les amours un peu étranges, parfois homosexuelles refoulées (ou ironiquement suggérées), entre un homme (décrit volontiers comme peureux et impuissant) et son calibre. Ça ne ressemble à rien, et ça ne s’encombre souvent pas de cohérence psychologique (la femme est particulièrement robotique, répondant toujours favorablement aux comportements de plus en plus étranges de son mari, jamais agressive, toujours à l’écoute, compréhensive, alors même qu’elle est en train de mourir devant son homme indifférent à sa souffrance…).

Et que dire de tout ce passage aux rapports pour le moins suggestifs entre notre comptable et son nouvel ami beau gosse et flic de profession ?… Montaldo les dirige comme s’il était question là de séquences d’amour, et on ne voit pas beaucoup ce que ça pourrait être d’autre, tant l’amitié semble être poussée vers des limites ridicules dont on ne sait au juste si ces séquences tendres et joviales sont des parodies de buddy movies ou si elles ont été réellement tournées au premier degré. L’allégorie initiatique qui se joue entre les deux hommes quand l’un amène l’autre au stand de tir comme s’il l’emmenait chez les putes pour le dépuceler est révélatrice de ces rapports. Comment s’imaginer que tout cela soit fortuit ? L’un des profs de tirs a d’ailleurs beaucoup plus des manières homosexuelles que ces deux-là sans que s’en émeuve plus que ça nos protagonistes. On y trouve tout l’avantage des bordels : on tire un coup, on prend soin de son joujou, on compare les objets, leur efficacité, on regarde son tableau de chasse, sans jamais avoir affaire à des femmes. Un vrai paradis homosexuel. Le plus mignon, c’est que tout cela est montré comme si tout était parfaitement normal (à moins que j’aie l’esprit mal placé).

La tonalité du film est ainsi encore une fois très étrange en jouant de tous les genres, de la comédie à la tragédie. Il faut peut-être y lire une forme de satire à l’italienne mais qui pour le coup m’échappe un peu. Si la morale liée au danger des armes, en particulier concernant des individus fragiles fascinés par le mirage sécuritaire qu’elles leur inspirent, tout le développement et la manière d’arriver à cette fin, me laisse plutôt rêveur. Ces incohérences psychologiques presque volontaires, puisqu’elles apparaissent peut-être moins dans le scénario que dans des comportements stéréotypés jusqu’à l’excès ne peuvent être que le fruit de la volonté d’un réalisateur se refusant à tout réalisme. En dehors de Ferreri, au rayon des affinités, on pourrait citer Moretti parfois, ou Deville en France voire certains Resnais. Plutôt baroque au fond…


Un jouet dangereux, Giuliano Montaldo 1979 | Alex Cinematografica, Rafran Cinematografica


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Le Policier, Tomu Uchida (1933)

Note : 4 sur 5.

Le Policier

Titre original : Keisatsukan

Année : 1933

Réalisation : Tomu Uchida

Avec : Eiji Nakano, Isamu Kosugi, Taisuke Matsumoto

On croirait voir un film hongkongais des années 80. Les amours contrariées et homosexuelles (quasi) entre deux amis, l’un policier l’autre truand. Ce dernier tue le mentor du premier lors d’un casse qui tourne mal. Le flic cherche alors à retrouver le coupable, et ses soupçons se portent sans qu’il n’y croie d’abord sur son meilleur ami.

Ce serait une commande, et Uchida, avec ses tendances gauchistes, aurait accepté le projet tout en y ajoutant un sel bien personnel, celui comme toujours empreint d’humanisme. Avec un thème éternel dans le cinéma, très cornélien, la lutte entre la passion et le devoir. D’une commande Uchida arrive à sortir un film intense et plein d’inventivité.

Ce qui marque surtout ici c’est l’habilité d’Uchida à manier sa caméra : beaucoup de panoramiques, de travellings (parfois peut-être un peu trop ostentatoire comme dans une séquence de course-poursuite), et globalement un allant qu’on ne retrouvera plus volontiers que vingt ou trente ans plus tard pour un genre qui semble avoir été délaissé pendant toutes ces années (et qui, en dehors des adaptations de Seichô Matsumoto, se pencheront peut-être plus volontiers, et exclusivement, du côté des yakuzas que de la police).

La longévité des cinéastes japonais laisse rêveur : trente ans après Uchida réalisera Le Détroit de la faim

Partition remarquable rendue par la pianiste Satsuki Hoshino à la Cinémathèque.


Le Policier, Tomu Uchida (1933) Keisatsukan | Shinko


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Les Indispensables du cinéma 1933

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Passion, Yasuzô Masumura (1964)

Grand somme

Note : 4.5 sur 5.

Passion

Titre original : Manji

Année : 1964

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Ayako Wakao, Kyôko Kishida, Eiji Funakoshi

— TOP FILMS

Un Grand Sommeil psychologique avec des rebondissements si multiples qu’on finit avec Masumura par en rire… Le film est parfois si drôle, dans le genre de la satire italienne presque, qu’on croit voir par moment Eiji Funakoshi se muer en Vittorio Gassman ou tout du moins en adopter certaines mimiques (Vittorio joue très bien les gueules d’ahuri, les faux-culs).

Voilà un gros et joli supermarché de dupes où chacun, à force de jouer tour à tour les manipulateurs ou les victimes, se demande en permanence où le traquenard psychologique se finira et qui manipulera l’autre en dernier. La saveur des huis clos en somme dans une sorte de carré amoureux troublant et fascinant. Très bavard certes, avec des enjeux quelque peu tortueux, mais comme dans le Grand Sommeil, il faut finir par ne plus chercher à comprendre qui tire les ficelles, et en rire. Le génie de Masumura est là d’ailleurs, parce qu’il tend vers la farce au lieu de plonger dans l’intellectualisme ou le drame ton sur ton. Parce que tout cela devient en effet absurde, et ce n’est plus qu’un jeu où la cohérence psychologique n’est plus de mise.

À noter aussi l’utilisation exceptionnelle de la musique. Masumura sait exactement quand faire entrer en scène les quelques notes lancinantes qui sauront parfaitement illustrer ce que beaucoup de chefs-d’œuvre ont à ce niveau en commun : l’impression d’inéluctabilité, d’un destin qui s’opère quoi que les personnages puissent faire et entreprendre. La tragédie avait cela en commun avec les bons thrillers usant de suspense, c’est que le public, et souvent les personnages mêmes, sait déjà comment ils vont finir. Ils redoutent la mort, craignent continuellement de se faire tromper, et c’est la musique qui vient insidieusement réveiller ces doutes. Toujours la même musique, parce qu’elle n’exprime qu’une seule chose : la suspicion.

Comme il est bon souvent de revoir certains films.


Vu en avril 2012. Revu le 23 janvier 2018

Passion, Yasuzô Masumura 1964 Manji | Daiei

In a Heartbeat (2017)

Pontage coronarien

In a Heartbeat Année : 2017

Réalisation :

Beth David et Esteban Bravo

2/10  
 

Petite leçon sur l’art par Douglas Sirk (celui dont les mélodrames acidulés se passaient de petits cœurs animés et des caricatures antipathiques) :

 

Raconter une histoire, ce n’est pas faire de la politique. Exemple parfait donc en quatre minutes de ce qu’il ne faut pas faire en matière d’art (en matière publicitaire, c’est parfait). In a Heartbeat, c’est encore l’illustration de ce qu’est la pollution dans « l’art » du politiquement correct,

L’art n’est pas un prospectus publicitaire. Il se montrera peut-être efficace en termes de propagande pour prêcher des convaincus, se donner bonne conscience une fois que la guerre sera finie ou sur le point de l’être, comme d’autres changent de camp à la fin des guerres pour être toujours du côté des vainqueurs. Parce qu’on ne défend pas (réellement) une cause (qu’elle nous soit personnelle ou qu’on croit juste, peu importe) en prenant l’art comme moyen de lutte idéologique.

Certains films de propagande sont amusants à voir cinquante ans après, on rira peut-être de celui-là, un jour. En attendant, c’est du terrorisme, de la dictature, pro-LGBT, comme il y a des terroristes de la bonne conscience gauchiste, antiraciste, féministe, végétaliste. Qu’importe la cause. Aucune cause n’est juste quand on choisit l’art comme étendard. “Nous” et “eux”, les “bons”, et les “méchants”. Si « tu n’es pas avec nous, tu es fasciste, intolérant, or whatever ». Ben non, comme dirait Douglas Sirk, il faut faire confiance à l’intelligence et à l’imagination du spectateur, pas se faire le reflet de la bonne conscience d’une époque. Une œuvre d’art questionne, pose parfois certains constats mais jamais n’y répond, met en lumière les contradictions des discours, la difficulté de tenir une idéologie, bref, met sous le feu des projecteurs tous nos petits travers, les dilemmes de nos basses existences, nos nécessaires imperfections, avec parfois des morales qui s’imposent pour chaque spectateur mais que jamais l’œuvre ou son auteur n’auront cherché à imposer, sinon en lui faisant croire.

Seules la propagande et la publicité brossent le spectateur dans le sens du poil, définissent des archétypes manichéens pour nous plonger dans un monde simplifié, rassurant, où nous n’aurions plus à réfléchir, à forcer notre intelligence.

Le meilleur film sur l’homosexualité ne peut être qu’un film avec des homosexuels, sans tenir de discours, sans forcer de morale. Un bon film, quand sa conclusion et sa morale paraissent évidentes, ne sert, là, que des lieux communs, mais les seuls dont l’humanité et le spectateur aient finalement besoin depuis la nuit des temps : c’est compliqué, mais il faut être tolérant, s’aimer, ne pas succomber à la facilité, etc. Et on fait tout le contraire dans ce film. Le sujet est montré de manière niaise, montre de gentils homos contre de méchants intolérants, et la facilité, c’est précisément tomber dans ce piège de l’amour idyllique contre lequel tout, et tous, s’oppose. On prend le spectateur par la main, on lui dit « nous », et on montre du doigt « eux », ceux qui ne pensent pas « comme nous ». Il n’y a aucune différence avec la haine de l’autre parce qu’il est homo, juif, petit, gros ou laid : la question est de toujours voir les choses de manière binaire et de montrer du doigt des coupables, des individus différents, des méchants.

Un film vulgaire, niais, abêtissant, faux-cul, gonflé comme un foc : le vent pile poil dans le dos et en avant toute. Pire que tout, il est inefficace comme une pub de la sécurité routière et sert ceux qui les commanditent, pas ceux qu’il est supposé défendre.

Deux films au hasard, parmi tant d’autres, à préférer à ces quatre minutes d’intolérance correcte : La Rumeur et Thé et Sympathie.

À lire également : la notion de « message invisible » dans Family Life (ainsi que son contre-exemple, au rayon « message visible et mal compris » dans Tueurs nés).


In a Heartbeat, Beth David et Esteban Bravo 2017 | DreamWorks, Imagine Entertainment, Ringling College of Art and Design


Tabou, Nagisa Ôshima (1999)

Cerise sur gohatto

Note : 4 sur 5.

Tabou

Titre original : Gohatto

Année : 1999

Réalisation : Nagisa Ôshima

Avec : Takeshi Kitano, Ryûhei Matsuda, Shinji Takeda

Oshima souffle toujours le chaud et le froid, et c’est parfois difficile d’entrer dans ses aventures ouvertement subversives. Ça peut lasser, agacer, et paraître en tout cas toujours un peu forcé.

Je resterai pour celui-ci pas trop exigeant, car ses défauts sont nombreux, mais malgré tout, je lui trouve un certain charme, voire une retenue bien vue dans son audace. Parce que c’est bien au moins là-dessus que Oshima m’a surpris. Il ose un thème (celui de l’homosexualité au sein d’une milice armée au cours du XIXᵉ siècle), mais il arrive à adopter la bonne distance qui lui permet de ne pas trop en faire afin d’éviter le mauvais goût ou l’outrance bavant sur son sujet.

Tout cela reste en permanence descriptif et présenté comme une sorte de thriller psychologique où chacun essaierait de tirer avantage d’une situation, de sauver toujours à cette époque ce qui prime, c’est-à-dire l’honneur, et de démêler les intentions cachées de tel ou tel camarade. Le titre du film est par conséquent ici bien trouvé parce qu’il s’agit bien de ça, arriver à y voir clair dans une jungle de tabous.

Le point fort du film est sans doute d’arriver à adopter malgré tout un angle contemporain faisant de la pratique, du rapport, ou de l’amour homosexuel quelque chose d’entendu mais tabou, autrement dit, l’homosexualité n’est jamais présentée comme une pratique impure, dégueulasse, criminelle ou perverse, juste un problème de cul, d’amour, de jalousie, suscitant trahisons et connivences cachées comme si tout cela se faisait aussi bien entre hétéros. Je doute qu’une telle approche puisse être réellement vue ainsi dans le Japon de cette époque, mais c’est encore possible.

Là où en revanche le film est beaucoup moins réussi, c’est au niveau de sa dramaturgie, de sa construction. Là encore Oshima ose les audaces (en particulier les voix off des pensées de certains personnages, les cartons explicatifs), mais à force de déstructurer son récit et de chercher à vouloir prendre de la distance, notamment en ralentissant volontairement le rythme pour jouer sur le mystère et la tension, il en vient à perdre le fil et c’est le thriller qui ne décolle plus. La fin est à ce niveau plutôt mal foutu : manque de tension, et dans la dernière minute, un épilogue trop démonstratif avec un Kitano tirant de tout ça une morale “orale” quand on se serait tout autant contenté du symbole du cerisier en fleur tranché. Pour un film jouant sur le mystère, la fin en manque sensiblement.


Tabou, Nagisa Ôshima 1999 Gohatto | Oshima Productions, Shochiku, Kadokawa Shoten Publishing Co.


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L’audace au cinéma

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Mikaël, Carl Theodor Dreyer (1924)

Pigmâlion

Note : 2.5 sur 5.

Michael

Titre original : Mikaël

Année : 1924

Réalisation : Carl Theodor Dreyer

Avec : Walter Slezak, Max Auzinger, Nora Gregor, Benjamin Christensen

Un film qui peut, certes, trouver toute sa place dans la filmographie de Dreyer dans une optique autheuriste*, mais comme je préfère juger les œuvres indépendamment les unes des autres, je me fous totalement de la cohérence d’ensemble du discours supposé d’un “auteur” ou de ses obstinations.

Certes, on pourra re-trouver dans ce Mikaël l’intérêt de Dreyer pour la question de l’intolérance et de la lutte des conventions (selon Jean Douchet) ; le problème, c’est que je n’ai pas du tout vu ce film-là. Je peux croire, et même m’émouvoir, dans Mort à Venise, devant les amours contrariées d’un vieux bonhomme pour un adolescent, ça reste, encore, assez innocent, et Visconti fait tout pour qu’on y croie, parce que c’est cet amour qu’il met en scène, aussi on peut y adhérer.

Or, Mikaël ne traite pas de la naissance d’un amour, son trouble, ou même l’intolérance qu’il pourrait susciter dans le monde dans lequel ces amants évolueraient (cf. Été violent, pour citer un exemple récent) ; on a au contraire plutôt affaire à une description des bisbilles entre deux amants une fois qu’ils ne se marièrent pas et n’eurent pas beaucoup d’enfants…

Bref, tout dans cette description de cet amour est antipathique : le vieux est certes un peu touchant à chercher à passer les écarts de conduites de son amant, mais on le sent tout de même un peu trop attaché à le couver, voire faire de lui son héritier ; quant à Mikaël, il n’y a sans doute pas une séquence où il n’apparaît pas antipathique, et l’arrivée d’un nouveau modèle lui faisant les yeux doux n’arrange rien.

Le terme “gigolo” avait échappé à Jean Douchet dans sa présentation, et c’est bien malheureusement ce qu’il est ; et si c’en est un, ce n’est plus un film sur l’homosexualité, ni même dans une vision plus terre à terre, sur un maître avec son modèle, ni même d’un père avec son fils… c’est un film sur un gigolo et son client fortuné. Et pour cela, aucune tolérance possible. Aucun personnage antipathique ne peut rendre un film sympathique.


*La critique américaine a été tellement impressionnée par la politique des « auteurs » qu’ils en ont gardé le terme « auteur » en français, qu’on pourrait traduire par « cinéaste ». « Auteurisme » ne me paraît encore pas assez fort pour évoquer cette pseudo-théorie, j’y ajoute donc le « h » présent dans l’anglais « author » pour bien signifier que la critique américaine participe à perpétuer cette croyance, ou cette facilité, qui n’a au fond aucun sens. Si dans vingt ans, on y est encore, j’utiliserai le terme « authorisme ». Merci alors aux jeunes de me rafraîchir la mémoire. Mais d’ici là, on en aura fini avec l’idée « d’auteurs » non ?…


Mikaël, Carl Theodor Dreyer 1924 | UFA


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Garçon d’honneur, Ang Lee (1993)

Garçon d’honneur

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Wedding Banquet / Xi yan

Année : 1993

Réalisation : Ang Lee

Ang Lee, toujours à la croisée des cultures ; pas toujours pour le meilleur d’ailleurs. Son film réussit l’exploit d’être à la fois une comédie sentimentale, une comédie douce-amère, une comédie de mœurs, tout en gardant une unité cohérente. Tout est dans la retenue. Et c’est ça qui rend le film sympathique.

Le thème de l’homosexualité n’est pas traité de manière lourde et stéréotypée. Pourtant, le mensonge qui est le moteur du film est bien présent. La légèreté avec laquelle le sujet est abordé, le range finalement dans la normalité des ennuis quotidiens. La fin va dans ce sens : ce que craignait le personnage principal ne se réalise pas ; mieux, Ang Lee échappe à la grosse scène de dénouement où tout se dit. La malice du père est passée par là, et il accepte son… “bru” sans peine, et dans le secret. Il construit ainsi une connivence solide avec l’ami de son fils, quelque chose qui fait croire que c’est bien une réelle acceptation plutôt qu’une posture polie qu’il aurait pu prendre dans une scène de dénouement où tout le monde montre une tolérance feinte ou non. Tout repose sur cinq personnages. Le vaudeville n’est pas loin. On échappe à la lourdeur d’un récit intimiste si l’histoire s’était concentrée sur le fils.

Garçon d’honneur, Ang Lee 1993 Xi yan | Ang Lee Productions, Central Motion Pictures, Good Machine

Une autre qualité du film, c’est qu’une fois l’enjeu compris (et sur quelle voie on va aller pour tenter d’échapper à la catastrophe : faire croire aux parents à un mariage parfait sans rien laisser transparaître de l’homosexualité de leur fils), le rythme des scènes s’emballe. Le film est comme sur des rails. C’est comme dans un grand huit, peu importe de savoir où on va, on prend du plaisir parce que ça va vite. On ne s’attardera que dans la séquence du mariage — une sorte de condensé du choc des cultures et des langues, un peu comme dans le chef-d’œuvre de Feydeau, Le Dindon, avec le personnage so british de Maggy.

Ang Lee reste concis dans sa mise en scène, parfois à l’excès. Quand Simon a besoin de quelque chose, il l’a toujours à portée de main. « Tiens au fait j’ai un cadeau pour toi, et justement il est juste là ». « Papa fait tomber de la vaisselle ? Pas grave, j’ai mon balai juste là ! ». Des petites introductions en début de scène pour ponctuer le récit, et puis on entre dans le vif du sujet.

Curieux cinéaste en tout cas que ce Ang Lee. Avec des films aussi différents que Ice Storm, Raisons et Sentiments, Tigre et Dragon, Brokeback Mountain, Hulk… Mais j’ai une préférence pour celui-ci et Ice Storm. Des films sans prétentions, justes et légers, même quand les sujets sont dramatiques. C’est parfois si compliqué de faire simple.



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La Rumeur, William Wyler (1961)

La rumeur sort de la bouche des enfants

La Rumeur

Note : 5 sur 5.

Titre original : The Children’s Hour

Année : 1961

Réalisation : William Wyler

Avec : Audrey Hepburn, Shirley MacLaine, James Garner, Miriam Hopkins

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La structure du récit est habile et complexe. Au-delà d’un simple mélo, si on était audacieux, il faudrait parler de tragédie. On est un peu chez Racine : des gonzesses qui papotent, un mec au milieu qui n’a rien compris, l’amour interdit, la passion destructrice, et la destinée foireuse. Les adaptations théâtrales apportent toujours au cinéma une certaine singularité, une structure particulière. Unité de lieu presque respectée, unité d’action suivie à la lettre, et unité de temps assez bien rendue. Les deux premiers actes se déroulent sur deux ou trois jours, on termine sur une scène assez longue qui fait déjà office de dénouement (chez la vieille dame qui a colporté la rumeur) ; et le dernier acte est un retour à l’école, vide, avec une séquence dans toute sa continuité qui fait office de réel dénouement. Cette unité rarement prise à défaut dans les différentes dimensions du film apporte une intensité qui ne retombe jamais jusqu’à la fin. Le film file comme une longue chute. Linéaire et inéluctable. Rien n’arrête la rumeur… Elle frémit d’abord, puis on commence à mieux l’entendre. Quand enfin elle vrombit, les fissures apparaissent, et on ne peut bientôt plus que constater l’effondrement de tout l’édifice.

Ce n’est pas tant le sujet de l’homosexualité féminine qui fascine dans le film, mais bien celui des luttes d’apparence, du mensonge et de la rumeur colportés parfois sans vouloir de mal… C’est ça qui est terrible… La rumeur, on la véhicule le plus souvent sans savoir. Sans comprendre les conséquences de ce que l’on dit. Parfois, comme ici, il y a bien à l’origine un personnage aux intentions néfastes (une petite peste qui cherche à se venger), mais on imagine que ça n’a servi que de détonateur, ou de révélation d’une situation déjà nouée qui n’attendait plus qu’à exploser sous nos yeux. N’importe quoi aurait pu mettre le feu aux poudres.

On peut tous être complices de la rumeur : les ragots, il n’y a rien qu’on aime autant partager. Et comme on déforme un peu chaque fois, au bout de la chaîne, ça ne correspond plus du tout à ce qui était raconté au début.

La Rumeur, William Wyler 1961 The Children’s Hour  | The Mirisch Corporation

Sans penser à mal. Le film n’a pas besoin d’aller jusque-là : il suffit que toutes les circonstances favorables à l’épanouissement d’une rumeur soient mises en œuvre pour qu’elle se propage comme une maladie infectieuse. On voit à quel point, la rumeur peut détruire, et à quelle vitesse elle avance. On ne peut rien contre elle, pas même un procès (les deux victimes le perdront). Une fois que le mal est fait, on pense qu’il n’y a pas de fumée sans feu…

C’est là que commence la fascinante complexité du film. On les accuse à tort d’homosexualité, mais si elles ne sont pas amantes, aimantes, amoureuses, l’une d’entre elles avouera aimer l’autre. Finalement. C’est le point de départ de toute cette tragédie. Une passion interdite, secrète, qu’elle peinait à masquer. Les rumeurs naissant alors de la suspicion. Ça ne veut pas pour autant dire que la logique du film va dans le sens du « il n’y a pas de fumée sans feu ». Un film peut exposer une exception, sinon il n’y a rien à montrer. S’y exprime ce qui sort de l’ordinaire. Pour nous en prémunir, l’exorciser, le comprendre, ou rentrer en sympathie avec des personnages qui au début nous ressemblent, et qui malgré leurs différences révélées, n’ont cessé de nous être chers. Sinon, autant courir après les exceptions, les monstruosités, faire en sorte que tout le monde se ressemble. Si l’art, les histoires (et celles en particulier qui traversent le cinéma avec ce brin de réalité) ont apporté quelque chose au monde, c’est au moins ça. Une mise en évidence de nos capacités empathiques. Les meilleurs films ne font souvent pas autre chose. Les personnages nous sont parfois plus chers que leur histoire. Sans défauts, ils se révèlent incapables de susciter notre sympathie. À nous, ensuite, de transposer au monde cette capacité de rentrer en sympathie avec ce qui nous semble à première vue étranger, différent, néfaste et monstrueux.

Est-ce que les mœurs auraient autant évolué sans cet incroyable support de nos expériences que représente le cinéma ? L’art fonctionne comme un blueprint de la vie. Depuis la nuit des temps, c’est bien cette représentation fantasmée qui nous permet de mieux expérimenter le monde, le rendre virtuel, pour mieux l’appréhender et s’en rendre maître. Reste que le chemin est encore long pour nous affranchir de ces petits défauts que l’on peut trouver charmants dans une histoire, mais qui représentent en réalité un mur infranchissable, une vague, qui nous replonge sans cesse vers nos travers. La rumeur est une de ces vagues qui monte ; et elle est d’autant plus implacable que c’est nous qui la nourrissons.

Ça fait réfléchir sur le pouvoir des apparences. Si l’on interprète, on ne finit plus de nous tromper. Bons ou mauvais, on ne sait même pas où nous situer. La vieille dame pensait faire le bien en les dénonçant. Dans son esprit, elle protégeait les enfants. C’est terrible pour elle quand elle comprend qu’on l’a dupée, manipulée, et qu’elle a servi de premier étage de la fusée « rumeur ». De la même manière, le personnage d’Audrey Hepburn n’a aucun moyen de savoir si son fiancé est honnête avec elle. Alors, pour ne pas avoir à vivre avec cette incertitude, elle préfère le quitter… Il n’y a pas de vérités, il n’y a qu’un jeu d’apparences dans lequel on perd toujours. Si l’on vit à travers le regard des autres, notre image varie en fonction de ceux qui nous regardent et chacun porte un jugement différent sur nous ; si l’on est les seuls à nous connaître, il n’en reste pas moins que l’on ignore des pans entiers de notre personnalité. On voudrait que l’on soit jugé pour ce que l’on désire, espère, pour notre bonne volonté, notre bonne foi. Or, on ne se définit qu’à travers nos actions, nos décisions. Et l’on peine souvent à prendre conscience que ces décisions ont des conséquences qui nous échappent. Avec l’illusion de penser que parce qu’elles nous fuient, elles ne nous correspondent plus. Nous nous pensons de l’intérieur, et nous rejetons ce « nous » perçu par les autres, de l’extérieur, et qui seul finalement compte. La rumeur, c’est aussi cette trace, ce fantôme, qui nous poursuit partout où nous allons, qu’on ne voudrait pas voir, et qui s’appelle la responsabilité. En voilà un autre monstre. On le refuse parce qu’il nous fait peur. Le plus souvent, on s’arrange bien pour le mettre de côté : un remous dans le grand vacarme du monde, qu’est-ce que ça peut bien provoquer ? Bien sûr, quand on ne ramasse pas les crottes de son chien, quand on crie la nuit sans penser aux voisins, quand on gruge une place à la queue du magasin, quand on feint d’ignorer une pièce perdue ici ou là et que l’on attend le calme plat pour la saisir, quand on se plonge les doigts dans le nez, quand on serre la main d’un collègue en se rendant compte, un peu tard, que l’on a oublié de se les laver, ce n’est que du remous passager. Qu’on accepte pour nous-mêmes quand on se trouve seuls avec nous-mêmes. Ou en petit comité. Et c’est là qu’on a le plus de chances de nous faire gauler la main dans le pot de confiture… La complicité d’un instant… ne dure qu’un instant. Comme c’est savoureux de se lécher les babines, de s’épouiller, de se mousser… Après tout, quand on marche, une jambe avance bien de paire avec l’autre. Alors, pataugeons ensemble et jugeons de ce qui nous entoure, préjugeons, rions, médisons, refaisons le monde ! Et ainsi, naît la rumeur. Le pot est tombé, et sur la crotte quelqu’un a glissé. Pour éviter de se noyer, Shirley demande déjà une corde… Oh, qu’elle est montée haut la rumeur ! Elle finira par l’avoir, la monstrueuse !

(Le film est un remake de l’adaptation de 1936. Wyler avait également mis en scène un scénario de Lillian Hellman avec des sales gosses en 1937, Dead End.)




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