Destins de femmes, Tadashi Imai (1953)

Eaux troubles

Note : 4 sur 5.

Destins de femmes

Titre original : Nigorie

Année : 1953

Réalisation : Tadashi Imai

Avec : Ken Mitsuda, Yatsuko Tan’ami, Akiko Tamura, Yoshiko Kuga, Nobuo Nakamura, Noboru Nakaya

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Trois histoires, trois « destins de femme ».

10/10 pour le premier segment… On retrouve le même génie de mise en scène de Yoru no tsuzumi ou de Jusqu’à notre prochaine rencontre… Du réalisme poétique version japonaise. Du pur bonheur. Et ces actrices… Une fille mariée à un homme plus riche qu’elle se pointe à l’improviste chez ses parents. Elle ne supporte plus la vie de couple avec un homme qu’elle n’aime pas. Finalement ses parents arrivent à la convaincre de retourner chez elle. Elle prend un pousse-pousse mais l’homme qui la reconduisait chez elle s’arrête au milieu de nulle part. Une vieille connaissance… Un premier amour, et deux destins diamétralement opposés, sauf dans la solitude.

8,5/10 pour le second. Un petit côté russe. La servante, “bonne” comme une sainte, les maîtres dépensiers, fêtards et outrageusement pingres (c’est Cendrillon, d’autant plus qu’il y a deux filles gâtées dans la maison). La famille de la servante ne peut rembourser un crédit et demande à leur nièce de leur prêter l’argent dû. Elle leur assure qu’il n’y aura aucun problème et qu’elle demandera une avance à sa patronne, seulement elle fait la difficile, accepte avant de prétendre ne plus se rappeler avoir accepté de lui avancer l’argent. Le fils de la maison vient soutirer quelques sous à sa famille, mais sa mère s’est absentée et il reste seul avec la servante… et des billets plein les armoires. Question : la patronne s’absente, qui s’emparera du magot ?

8,5/10 Le dernier et plus long segment rappelle La Rue de la honte en s’attardant sur quelques jours de la vie d’un bordel miteux autour des années 1900. Une nouvelle histoire tragique, un nouvel amour déçu (comme le premier segment), des personnages qui semblent ne jamais se rencontrer ou se comprendre. Le tout est baigné dans une douce et boueuse mélancolie (réalisme poétique encore). Magnifique séquence de récit de la Cosette locale sur son enfance (montage-séquence* muet avec musique).

Destins de femmes, Tadashi Imai 1953 Nigorie | Bungakuza, Shinseiki Productions


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L’Inhumaine, Marcel L’Herbier (1924)

L’Inaudible

Note : 3 sur 5.

L’Inhumaine

Année : 1924

Réalisation : Marcel L’Herbier

Avec : Jaque Catelain, Léonid Walter de Malte, Philippe Hériat

45 minutes pour une première séquence interminable dans la demeure de Madame l’Ambassadrice. Une histoire d’une bêtise digne des meilleurs romans-photos (la cougar Georgette est immonde à voir et multiplie les pauses caméra avec son sourire béat et niais, sorte de mélange entre la Castafiore et une Gloria Swanson à 70 printemps).

Deux ou trois décors en carton-pâte (les amateurs de Metropolis pourront apprécier) auxquels on n’échappe qu’avec de courtes séquences sur la route en Bugatti, l’automobile étant censée représenter la modernité (voire le futurisme). Donc de séquences en séquences, on se paie chaque fois le trajet en bagnole, sympa comme tout comme histoire. Et des procédés techniques intéressants, reprenant les trucs d’Abel Gance pour La Roue, les flous en plus, mais parfaitement vains puisqu’il est question de servir une histoire passablement risible.

L’Herbier sera bien plus inspiré en adaptant Zola pour l’Argent et en utilisant son goût pour la démesure dans des espaces quelque peu moins “féeriques” (pour le féerique, Epstein semble bien plus intéressant) et en essayant d’incorporer ses décors dans des espaces réels (le roman de Zola étant lui-même transposé aux années 20).

Ça déborde d’idées et de bonnes intentions, mais on ne voit que trop l’ambition de faire joujou avec caméra, décors et montage, quand les personnages et l’histoire n’ont strictement aucun intérêt. À noter tout de même un délire high-tech amusant à la fin du film avec une sympathique télévision murale avec visio et Internet inclus, le tout sonorisé grâce à la TSF, bien plus moderne que ce machin d’Internet dans lequel personne ne peut encore m’entendre lire mes textes de ma cinésculpturale voix de castrat.


L’Inhumaine, Marcel L’Herbier 1924 | Cinégraphic 


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La Gueule ouverte, Maurice Pialat (1974)

Entre tétons au vent et minous à l’air, l’entrebayement de Nathalie

Note : 3 sur 5.

La Gueule ouverte

Année : 1974

Réalisation : Maurice Pialat

Avec : Nathalie Baye, Hubert Deschamps, Philippe Léotard

Le problème avec le naturalisme, c’est que ça sonne cruellement faux et qu’on ne voit plus que des acteurs s’empêtrer dans leur semi-impro. On finit par ne plus rien avoir à faire de l’histoire, qui de toute façon n’a pas grand intérêt. 1 h 30 de casting. Alors, qui est bon et qui l’est moins ?… Je prends Nathalie Baye et Hubert Deschamps (voire la patronne de bar, dans le genre actrice amateur, elle se débrouille très bien). Celle qui crève est nulle (on ne joue pas la mort, surtout pas dans un film naturaliste, jamais, parce qu’on ne simule pas les spasmes, l’agonie ou les délires). Léotard est transparent, et c’est encore la meilleure prestation qu’il puisse offrir face à deux acteurs qui eux tiennent la route.

En revanche, à force de montrer des nibards et des minous, ça devient un peu trop évident que Pialat, pour « être vrai », montre des nibards. Un acteur à poil, c’est tout sauf la vérité : c’est un acteur à poil. Rien à foutre des nibards, surtout quand par hasard, même dans des scènes où c’est totalement inutile ou improbable, on se retrouve avec un bout de téton. Pourquoi est-ce qu’on ne montrerait pas pour changer des trous de balle ou des scrotums mouillés ? Non. Et puis la vérité ne se lève pas du lit tout arrangé. Y aurait-il des vérités bonnes à montrer et d’autres non ?

Je préfère entendre la douce voix de Nathalie, son phrasé, ses intonations bourgeoises et justes, qui fusent, même avec les phrases imposées, sa timidité rieuse, son sourire et sa bienveillance qui fait comme si on n’était pas là parce qu’en plus de savoir parler (autrement dit « penser » pour un acteur), elle sait regarder. Et on regarde ceux qui regardent, et ceux qui regardent, ce sont ceux qui ont la politesse de s’oublier. Un paradoxe pour le comédien, mais une nécessité, et une rareté. Léotard, lui, se cherche, il n’existe pas, il vaut à peine mieux qu’une des deux infirmières de la première scène qui à l’œil perdu et qui sait qu’on la filme. Baye Baye toujours, une technique parfaite, et quarante ans de sex-appeal, tout de même. Parce que son charme ne se tient ni dans ses nibards ni dans ses guibolles. Le naturel, Nathalie, elle l’envoie à la mort.

Comme avec son titre, Pialat veut trop en faire en montrant quand il n’y a rien à voir. Il lui faut soit un volubile comme Depardieu, qui a la gueule ouverte et le volume à fond, soit un taiseux comme Jacques Dutronc.

La Gueule ouverte, Maurice Pialat 1974 Lido Films, Les Films de la Boétie 2La Gueule ouverte, Maurice Pialat 1974 Lido Films, Les Films de la Boétie

La Gueule ouverte, Maurice Pialat 1974 | Lido Films, Les Films de la Boétie


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Laurence Anyways, Xavier Dolan (2012)

Laurence l’Hallali

Laurence AnywaysLaurence Anyways, Xavier Dolan (2012)Année : 2012

  4/10 IMDb iCM 

Réalisateur :

Xavier Dolan

 

 

Avec  :

Melvil Poupaud Emmanuel Schwartz Suzanne Clément

Eh ben, en voilà un champion du bon goût et de la subtilité… Le monde tourne décidément mal si on est capable de voir dans cette chose hideuse et puante un film de qualité. Je vois rarement des films contemporains, et voilà encore un film qui me rappelle pourquoi il n’y a pas grand intérêt à en voir tant la nouvelle génération semble incapable de produire un langage, des sujets, un ton, qui lui soit propre. Ce n’est pas tant le sujet, stupide et racoleur au possible, dans le genre film à thèse gonflant qui enfonce les portes ouvertes, mais l’extrême nullité de sa mise en scène qui me laisse un peu stupéfait. Techniquement, esthétiquement, c’est à gerber. La facilité des moyens de tournage, et cela sans doute depuis Lars van Trier, rend l’espace, les mouvements et la captation de la lumière, d’une laideur sans nom. Le Danois avait un génie à la fois pour l’improvisation à quoi il avait le bon ton d’y adjoindre des jump cuts. Il réinventait un espace bien avant de se perdre dans son dogme il avait su y adjoindre dans Breaking the Waves, une belle photo et une certaine unité d’atmosphère qui avait alors quelque chose de rafraîchissant, un peu comme si les réalisateurs anglais des années 80 se mettaient tout à coup à filmer en cinémascope… C’était à mon sens probablement la dernière trouvaille esthétique d’intérêt, tout le reste ça vaut les jeans taille basse, délavés ou usés à l’achat, avec des coutures tronquées, etc. Ce n’est pas parce qu’on utilise des gadgets qu’on croit originaux que ça en devient plus intéressant. « Hé, tu l’as vue ma caméra ? » Oui, le petit Dolan filme comme Poupaud se maquille. On nous demande de ne pas tenir compte des apparences et pour ce faire on fait du « show off ». Ça ne tient pas la route. Tu veux qu’on te respecte, tu évites de chercher déjà à en mettre plein la vue. Parce que ce qui dégoûte, ce n’est ni la jupe ni les boucles, mais l’insolence et la prétention avec laquelle on veut montrer sa bite, son cul ou ses nibards en gros plan. Remarque que Poulpaud s’y prend bien mieux que son réal et qu’au moins ça, le fait de prendre un acteur français de l’école de la véritude plutôt qu’un boulet de l’Actors studio, c’est peut-être la seule bonne, et modeste, idée du film. Tout le reste est vulgaire et bien consensuel comme une page pour le dépistage du cancer du sein avec de la jet set les nibards tout sourire dans Elle. Le plus inattendu dans tout ça, c’est que le film, malgré tout, le plus subtil sur un sujet aussi enclin aux poncifs et au mauvais goût, ça reste Glen or Glenda d’Ed Wood. Justement parce qu’il jouait sur l’étrangeté, parce que dans sa nullité, sa naïveté, au moins Wood, échappait aux convenances de la bonne conscience. Au début du film, le personnage joué par Poupaud lance un clin d’œil à un élève, on a l’impression que Dolan fait la même chose avec nous. Son intention n’est pas de nous faire réfléchir, de nous questionner sur nos propres limites, nos propres acceptations des différences, toutes les différences… « Ah ouais ? est-ce que tu es sûr que tu es aussi tolérant ? » Non, Dolan filme avec la même subtilité qu’une publicité pour une banque ou pour une crème hygiénique, et il traite son sujet avec la même profondeur, les mêmes certitudes, et la même connivence avec son public. C’est peut-être ce qu’il y a de plus puant dans ce film. Il est entendu qu’on vient jouer avec la bonne conscience du spectateur, et qu’on lui fait comme un chantage : si tu n’aimes pas mon film, c’est parce que tu es intolérant. Non, ton film, mon petit Xavier, c’est de la merde parce que ça schlingue la suffisance, parce que c’est filmé avec une caméra endoscopique, parce que tu ne sais pas raconter une histoire, parce que ton sujet ne veau pas grand-chose, et grosso modo, parce que tu n’as rien à dire ou à montrer. Signe d’une époque où parce que tout est permis, prétendre qu’on peut encore défoncer des portes closes relève de l’idiotie et de la prétention. Heureusement que le film est un peu sauvé par Melville Poupaud et Nathalie Baye qui, mêmes dirigés par une queue de pelle, prouvent leur talent, eux. Je retourne à de vrais films ; ciao 2012.


(Mes pâtés, je les structure comme Dolan structure son montage : du grand n’importe quoi ; si ça emmerde quelqu’un, il est intolérant, et je le dénonce à la police de la bonne conscience.)


Le Plongeon (The Swimmer), Frank Perry, Sydney Pollack (1968)

Le Plongeon

Note : 5 sur 5.

Titre original : The Swimmer

Année : 1968

Réalisation : Frank Perry, Sydney Pollack

Avec : Burt Lancaster

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Réponse à Renaud/Morrinson (Je m’attarde) concernant l’interprétation du film :

Je pense que toutes les interprétations sont possibles, c’est l’intérêt de la chose presque. Je ne me rappelle d’aucune idylle par exemple (sauf avec la blonde baby-sitter — qui n’apparaît pas dans la nouvelle, je crois), et je doute que tout cela ne soit qu’un rêve. Je n’ai pas non plus pensé à un récit passé > présent. Pour moi, il s’agit bien d’une journée complète, on ne sait pas d’où il sort, et ce passé auquel il court, ou plonge, il le retrouve à travers ses rencontres, mais bien au présent, après sans doute un traumatisme ou quelque chose de ce genre. Je l’ai vu comme un type qui après une séparation ou une tragédie personnelle, après un séjour à l’asile, serait peut-être sorti, aurait perdu la mémoire, et se repointerait chez lui comme si de rien n’était en ayant oublié les dix dernières années de sa vie, et en devant alors faire face aux réactions médusées des gens qui l’ont connu.

Ça me semble évident, mais c’est peut-être parce qu’il m’est déjà arrivé de rêver ça : me retrouver là où j’avais vécu gosse, comme un point zéro marquant, avec tes habitudes, où tu voudrais bien revenir, mais où tu sais que tu ne pourras jamais.

Il y a un petit côté Alzheimer chez lui et, dans mon interprétation, c’était bien quelque chose de pathologique, une amnésie, liée très probablement à un traumatisme, une dépression, etc. Ensuite, ce n’est qu’une interprétation ; encore une fois, l’intérêt du film, c’est que rien n’est explicité et que chacun peut se créer sa sauce interprétative. Si quelqu’un explique le film en ayant tout compris et en imposant une seule version possible (je ne me rappelle plus très bien de ce que dit Thoret, mais c’est probable qu’il ait envie une nouvelle fois d’expliquer, trouver des symboles vaseux, etc.), ça n’a plus d’intérêt. Ça fait partie de ces histoires, presque mythologiques, qui deviennent universelles en en disant assez sur la vie et le monde tout en gardant une part de mystère. Il est normal alors que ça ne touche pas forcément certains spectateurs puisque c’est comme une boîte vide : si on n’y amène rien, si ce qu’on y voit ne nous inspire rien, ça sonnera… vide. Mais si on s’y laisse entraîner, si on commence à y venir avec ses propres bagages émotionnels, son histoire, ses peurs, ses obsessions, et qu’on y trouve toujours un écho dans le film, la boîte vide s’est remplie, et chacun aura une boîte différente. C’est le génie de l’art, capable de s’adresser à tout le monde, parfois, tout en s’adressant spécifiquement à chacun, comme un effet de miroir. Il suffit que l’angle donné ne soit pas le bon et on ne s’y reconnaît pas.

Thoret s’y est sans doute très bien vu et vu son imagination, sa capacité à voir des symboles, des références ou des révolutions partout (ou des intentions — surtout là où on peut difficilement parler d’auteur), c’est compréhensible qu’il adore le film et le mette au même rang que Le Lauréat. Il n’aurait pas tout à fait tort d’ailleurs. Quelle que soit l’interprétation que lui en fait, on ne peut pas nier que les deux films ont une approche “européenne” du cinéma (influencé par Blow up, je crois surtout). C’est-à-dire que tout à coup, les histoires n’avaient plus peur d’exposer l’ombre des choses, les mystères, l’incompréhensible, ou pour revenir à Antonioni, l’incommunicabilité. Toutes les années 70 seront sur ce même ton jusqu’à ce que Spielberg et Lucas y mettent un terme.

J’apprécie souvent ce genre d’histoires a priori absurdes qui refusent toute explication, sorte de machin existentialiste qui ne ressemble à rien, parce que ça me semble être un regard à la fois particulièrement déformé et pourtant si vrai de la réalité (Shakespeare ne disait pas autre chose, par exemple, déjà, tout comme Calderón avec La vie est un songe ou Cervantès à la même époque). Et ça, au XXᵉ siècle, ça a été pas mal transmis en France en tout cas par le théâtre de l’absurde. En attendant Godot, c’est tout aussi bizarre, existentiel et sans explications possibles. Pour reprendre le titre d’un machin de Peter Brook : tu as un espace vide, et c’est à celui qui regarde de le remplir, grâce aux suggestions de la scène ou de l’écran.


Le Plongeon (The Swimmer), Frank Perry, Sydney Pollack 1968 | Columbia Pictures, Horizon Pictures


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Coda, Ewa Brykalska (2012)

À coder

Photo et décors au point. Idée vaguement intéressante mais piètrement exécutée avec une structure un peu creuse (sur le papier, la description des différentes séquences donne sans doute à penser une évolution et un sens général, mais manque de maîtrise pour donner corps à ces idées visuellement à travers des dialogues, des objets, un rythme, un montage…).

Des acteurs qu’on ne devine pas si mauvais mais aucun sens de la direction d’acteurs : un acteur voudra toujours montrer, donner à voir, et soit la tonalité et la direction de ce qu’il propose sera en contradiction avec ce vers quoi le film tend, soit il rejouera la même partition pour montrer qu’il l’a comprise mais en fera alors dans ce cas toujours trop. Une partie du travail de direction d’acteurs est alors de lui demander d’en faire toujours moins, pour que le spectateur puisse, lui, opérer seul ce travail d’interprétation (l’acteur suggère, le metteur en scène gère…).

Résultat, une fausse lenteur : les éléments de second plan qui pourrait évoluer naturellement sont ralentis (le type qui nettoie le sol) et ceux au contraire qui devraient offrir des “poses” et des “pauses”, bref, tenir notre attention éveillée et porter notre regard pour faire ressentir l’atmosphère glauque et crépusculaire, finissent dans la gesticulation. Et la gesticulation, c’est le vide. C’est le sens qui se brouille. C’est la poésie et la tension qui meurent.

Le vide c’est bien, la pesanteur c’est mieux. L’un détourne le regard, l’autre le happe et l’interroge. Et pour maîtriser ça, pas de secret, il faut apprendre à travailler avec des acteurs, et au mieux, avoir quelque chose à raconter (deux choses qui, semble-t-il, ne sont jamais apprises dans les écoles de cinéma).

Il y a des centaines de milliers d’histoires à raconter, déjà écrites, qui pourraient tout à fait être adaptées, et donc mises en scène. Ce serait déjà très utile pour des novices de commencer par une dramaturgie en place, au lieu de se perdre avec des histoires qui n’en sont pas, et qui rendent le reste compliqué. On voudrait que des “cinéastes” soient à la fois scénaristes et metteurs en scène, ils n’apprennent finalement à être ni l’un ni l’autre et sont donc incapables de faire preuve de maîtrise dans aucun de ces deux domaines. On parle « d’auteurs » sans savoir ce que c’est, comme s’il était question juste de faire, ou d’être, pour comprendre les “codes” que d’autres, plus talentueux ou mieux aiguillés, formés, finissent par deviner ou acquérir. On attend alors que chaque élève soit un miracle, au lieu de lui apprendre un art.

Et l’essentiel donc…, un metteur en scène qui n’a jamais tâté une scène et un acteur aura peu de chances de savoir comment en diriger sur un plateau. À moins, encore, d’attendre un miracle.


Danse serpentine (1896)

Loïe y es-tu ?

Danse serpentinedanse-serpentine-1896Année : 1896

Réalisation :

Inconnu (catalogue Lumière)

6/10  IMDb

En avant pour essayer de démêler tout cet imbroglio.

Le film circulant sur le Net et le plus connu est bien celui du répertoire Lumière (n°765). On peut le voir ici :

Pourtant, selon certains commentaires, à la fois sur la vidéo même ou sur IMDb, on n’y verrait pas Loie Fuller, mais possiblement la danseuse Papinta. Aucune version avec la danseuse américaine n’aurait été préservée.

Il existe par ailleurs une autre version des Lumière de cette Danse serpentine, hors catalogue, mettant en scène… un homme, Leopoldo Fregoli. Bien inspiré par cette danse de papillon, il volera très vite de ses propres ailes en tournant ses propres films avec une caméra baptisée de son nom. Le Frégoligraphe.

(allez à 21m53s pour voir la « vue)

La mode était telle qu’il existe également une Danse serpentine avec un chien…

… Et que le premier à avoir immortalisé la danse, c’était Edison, avec son Kinetographe.

Gaumont s’y est aussi mis, une tournée par Alice Guy :

et une autre par Georges Demeny (selon imdb, mais celle qu’on trouve sur Youtube est en fait celle des Lumière…).

La guerre entre Lumière, Edison (et les autres) n’était donc pas seulement sur le terrain des brevets ou des premières, mais aussi tout simplement sur la reproduction des films. Un autre exemple est celui assez pathétique sur les chats boxeurs.

(Autre guerre, celle des ayants droit qui prennent un malin plaisir à revendiquer des films tombés dans le domaine public et appartenant à l’histoire culturelle collective. Voilà pourquoi, ils interdissent que ces films se retrouvent exposés sur Youtube, et que les liens finissent toujours par être cassés. Il faut qu’ils puissent vendre leurs DVD, voyez-vous. Sur le dos d’auteurs morts depuis parfois plus d’un siècle.)


2084, Chris Marker (1984)

Les années crise

2084

Note : 4 sur 5.

Titre complet : 2084: Video clip pour une réflexion syndicale et pour le plaisir

Année : 1984

Réalisation : Chris Marker

Marker éclaircit là où Godard obscurcit. Après avoir vu la lettre incompréhensible et prétentieuse de Godard faite à Gilles Jacob, j’avais envie de me replonger dans le phrasé clair de Marker. Si tous les deux peuvent offrir à l’occasion des œuvres basées sur le montage se rapprochant de ce que pourrait être un essai filmique, Godard adopte presque toujours une vision hautement personnelle et introspective qui rend son discours opaque, alors que Marker prend plus de hauteur et met son discours au service de l’idée qu’il défend. Godard se rêve en philosophe, je le vois surtout comme un poète. Et Marker est un pédagogue. Non seulement son discours est clair et didactique mais il sait aussi se servir de procédés ludiques pour mettre en scène son propos. Ça commence déjà par cette idée farfelue de fêter le centenaire du syndicalisme en se projetant cent ans plus tard, ça continue avec l’utilisation de code couleur pour définir des humeurs ou des positions, et ça finit par le ton un peu désinvolte de la voix off. Le style de Marker est unique, si lui aussi peut aussi être abscons, ou en tout cas être trop brillant pour ma petite tête, il reste toujours le style, qui globalement offre un regard sur le monde, une information, un fait, le tout, comme il dit, pour lutter contre l’ignorance. On peut ne pas tout comprendre, mais ce qu’on saisit sonne juste. C’est bien pour ça que L’Héritage de la chouette est aussi indispensable. La forme est avant tout au service du fond. Et le fond de l’affaire, c’est le partage d’un savoir ou l’expression d’un point de vue.

Il est donc amusant de voir ce film tourné en 1984 et de remarquer qu’au début de la crise, les craintes, les attentes et les critiques du modèle socio-économique, du monde quoi, de la politique, étaient ceux qu’on retrouve aujourd’hui. La crise de 2008, la crise économique, la crise de l’euro, la crise de la gouvernance européenne, la crise des années 80…, tout ça, c’est la même chose. Après les trente glorieuses, « la crise ». Une crise qui a commencé par les premiers chocs pétroliers, la perte des illusions dans les années Mitterrand, voyant la naissance du Front National et le début d’une dette qu’on en finira plus de refourguer à son successeur, et donc une crise qui court encore aujourd’hui, avec les mêmes acteurs, les mêmes causes, les mêmes enjeux, et globalement une même désillusion et une défiance envers « le système ». La seule idée paradoxalement qui semble un peu datée du film, c’est celle du syndicalisme. Le syndicalisme, c’est encore l’idée d’un possible, l’idée « d’une passerelle entre la colère et l’espoir ». Or s’il n’y a plus d’espoir et seulement de la désillusion, il n’y a plus de syndicalisme. Pour être syndiqué, il faut travailler, et avant de chercher à défendre ses droits, on est avant tout citoyen. Ah, et encore… Parce que si on s’autorise à critiquer « la politique », la marche du monde, la participation à la démocratie comme expression du peuple ne cesse de reculer, et quand les opinions s’expriment, ce n’est plus pour décider d’un choix politique, mais d’exprimer cette colère face à l’aveuglement « des politiques » qui croient encore pouvoir bercer le peuple de ces mêmes illusions. Nul besoin d’imaginer un robot présentateur pour 2084, les robots de la crise, ils sont déjà là et répètent incessamment la même prose, les mêmes erreurs, depuis les années 80. Et donc, nous aussi.


2084, Chris Marker 1984 La Lanterne, Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT) (2)

2084, Chris Marker 1984 | La Lanterne, Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT)

2084, Chris Marker 1984 La Lanterne, Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT) (3)


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L’île de la terreur, King Vidor (1924)

Une orange à l’amère

L’Île de la terreur

Note : 4 sur 5.

Titre original : Wild Oranges

Année : 1924

Réalisation : King Vidor

Avec : Frank Mayo ⋅ Virginia Valli ⋅ Ford Sterling

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On trouve déjà dans ce film de Vidor tout de certains films qui feront le succès des grands classiques hollywoodiens : une romance, un environnement exotique pour échapper à l’emprise d’une réalité pas très brillante et répondre au contraire à l’appel de l’aventure, un méchant bien identifié, pas d’effets « artistiques » ou expérimentaux (on s’adresse à un large public et on cherche à divertir), du réalisme populaire (on reste dans la transparence du style, donc pas de pantomime mais une recherche du beau plan et de la crédibilité dans la restitution des espaces, de l’intrigue et des personnages). Et puis de l’action : pas de temps mort jusqu’au final épique, notamment grâce à l’utilisation en permanence du montage alterné pour décrire une situation en montrant les divers protagonistes qui ne sont pas forcément dans un même lieu et pour instaurer une forme de suspense permanent (l’opposition des plans successifs entre ces personnages en conflit, ou au contraire, attirés l’un par l’autre, ce jeu d’opposition entre « amour et danger », entre des personnages se trouvant donc dans un même lieu mais pas au même endroit et qui doivent forcément se rencontrer : l’attente, l’espérance ou la crainte de la rencontre crée le suspense). Et il y a même un chien qui joue les héros… c’est Hollywood !

Pour le reste, le découpage technique est étonnamment précis et juste pour un film de 1924 (sublime scène d’introduction). Le récit est là encore parfaitement maîtrisé d’un bout à l’autre du film, dans la concision et l’étirement du temps, dans les choix de détails pertinents, jusque dans l’utilisation des panneaux présents pratiquement à chaque scène de transition pour mesurer le temps écoulé et définir les nouveaux enjeux… On appelle ça le savoir-faire.

Frank Mayo, lui aussi, a ce côté très « Classic Hollywood », à tel point qu’il ressemble à s’y méprendre au Gary Cooper des années 50 (Gary Cooper qu’il croisera plus tard d’ailleurs dans Sergent York ou L’Homme de la rue, Mayo ayant poursuivi, semble-t-il, une carrière de second rôle très prolifique à l’arrivée du parlant). Quant à Virginia Valli, elle tient le rôle principal la même année dans le sympathique L’Homme du rail (un autre thriller romantique, chez les aiguilleurs de train, l’exotisme en moins — comme quoi les codes des thrillers étaient déjà bien établis à Hollywood avant l’arrivée du « maître du suspense »).

L'île de la terreur, King Vidor 1924 Wild Oranges Goldwyn Pictures Corporation (1)L'île de la terreur, King Vidor 1924 Wild Oranges Goldwyn Pictures Corporation (2)L'île de la terreur, King Vidor 1924 Wild Oranges Goldwyn Pictures Corporation (3)

L’Île de la terreur, King Vidor 1924 Wild Oranges | Goldwyn Pictures Corporation


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Le Clair de terre, Guy Gilles (1970)

Sans accent

Le Clair de terre

Note : 2.5 sur 5.

Année : 1970

Réalisation : Guy Gilles

Avec : Edwige Feuillère, Annie Girardot, Patrick Jouané

Le montage elliptoïdal, à La Femme en question (tourné la même année en Israël), donne un rythme particulier au film. Seulement voilà, le film tourne à vide, et de rythme, l’acteur principal n’en a aucun. La recherche d’identité, la découverte des racines, tout ça forme un vrai sujet qu’il faudrait remplir avec autre chose que du montage de natures mortes.

Pendant une heure, on nous donne cet objectif, la Tunisie, et arrivé au bout du chemin, on se dit : « Et alors ?… » Et alors ? Rencontres éparses avec des pieds-noirs restés sur place, et une enseignante française ayant fait le choix de rester. C’est bien maigre au final, parce que personne n’a rien à dire. Et comme il faut finir et que le film n’a toujours pas trouvé son réel sujet, Guy Gilles nous invente une excuse pour initier le retour en France du personnage principal. En vain.

Le choix de l’acteur principal est un gros problème. Quand on cherche à en faire le moins possible, il arrive qu’on n’en fasse pas assez. Si nous ne savons pas où nous allons, c’est que lui n’a pas l’air de le savoir, et ne montre pas beaucoup d’envie de le savoir. Une quête molle, une non-présence. Et surtout un rythme sans cesse en contradiction avec les acteurs qui lui donnent la réplique. Dit comme ça, on pourrait se dire que ça a un sens, sauf que pour l’unité de jeu, on repassera. Les autres sont dans le ton. Une sorte de ton artificiel parfaitement assumé. Tous sont des acteurs de théâtre reconnus (sauf Roger Hanin, peut-être), et tous offrent au texte un style théâtral, poétique, que vient systématiquement casser l’acteur principal. Même l’ami du personnage, qui apparaît une bonne partie du début et à la fin, aurait mieux fait l’affaire avec son style de jeu plutôt bressonnien. Et comme il est dit plusieurs fois dans le film au sujet de l’accent du personnage, il est sans racines. C’est bien ça ramener à l’acteur. Un acteur sans accent. Sans style.

Reste quelques secondes de grâce, soit avec Edwige Feuillère, soit avec Annie Girardot. Des moments hautement cinématographiques, certes, mais qui se révèlent bien fades face à l’inanité du reste.

Le Clair de terre, Guy Gilles 1970 | Albertine Films, Les Films 13


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1970

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