La Maison dans l’ombre, Nicholas Ray (1951)

Lumière sur le noir

La Maison dans l’ombre

Note : 4 sur 5.

Titre original : On Dangerous Ground

Année : 1951

Réalisation : Nicholas Ray

Avec : Ida Lupino, Robert Ryan, Ward Bond

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On retrouve le même attachement à la psychologie que dans les autres films de Ray. La mise en scène aime bien s’attarder pour exprimer autre chose que ce qui est dit par les dialogues. Ray aime prendre son temps, faire des parenthèses à l’intérieur du récit ; il cherche à montrer autre chose. On voit bien qu’avant la trame, ce sont les personnages qui passionnent Ray, leur destin, leur devenir, plus que leurs actions… Comme dans Le Violent, comme dans Les Amants de la nuit, et comme plus tard dans La Fureur de vivre ou Johnny Guitare.

Ça commence comme un film noir, bien noir, en ville, avec un flic qui se bat avec ses états d’âme. Et puis on l’envoie dans le trou du cul enneigé de l’Amérique. Dépaysement total, l’anti-film noir (voir également Nightfall de Tourneur). Le film se ralentit, le nombre de séquences diminue ; elles se rallongent et gagnent en intensité, en réalisme. La trame n’a plus la sophistication et la densité souvent incompréhensible des films noirs, on se rapproche du western country pépère qui reprend les principes d’une unité d’action, de lieu et de temps de la tragédie. Fini les ellipses, les flashbacks, la grande sophistication des films noirs, seul reste, le flic perdu dans ce « calme » blanc. Pas d’enquête : juste une poursuite, qui s’éternise et qui nous amène… dans cette maison dans l’ombre…

La Maison dans l’ombre, Nicholas Ray (1951) | RKO Radio Pictures

Pourquoi dans l’ombre ? Parce qu’Ido Lupino y cache son frère crétin-criminel, et qu’elle est aveugle. Une rencontre presque mythologique pour notre flic accompagné par le père de la victime… On est bien à la campagne, pas de civilisation, pas de loi, pas de sirène… C’est Œdipe se rendant à Thèbes, mais le Sphinx est remplacé par Jocaste, et c’est Jocaste qui est déjà aveugle… De la mythologie passée au mixeur.

Quand on met toute sa mise en scène sur les rapports entre personnages, il faut des acteurs capables d’assurer… Est-ce qu’on peut rêver mieux que Robert Ryan en salaud-tourmenté-gentil et la belle Ida Lupino en hôtesse-tourmentée-aveugle ? Ah… Ida Lupino, la vampe au visage ordinaire dont le nom évoque la fumée de cigarette qui s’élève jusqu’à disparaître… Ou comment une femme à la beauté ordinaire peut vous envoûter par sa seule présence, son intelligence, son humanité…

Peut-être pas un chef-d’œuvre, mais un film singulier. C’est bien le mot, car le récit va toujours plus vers la simplicité, l’unicité…


La Folle Ingénue, Ernst Lubitsch (1946)

Délectation des trompes

La Folle Ingénue

Note : 5 sur 5.

Titre original : Cluny Brown

Année : 1946

Réalisation : Ernst Lubitsch

Avec : Charles Boyer, Jennifer Jones

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Bang, bang ! Ça, c’est du chef-d’œuvre ! Aussi parfait que Ninotchka… Et toujours très cosmopolite. Un film américain mise en scène par un Allemand, avec un Français en rôle principal jouant un Tchécoslovaque, tout ça pour une histoire prenant place en Angleterre. On continue les oppositions forcément génératrices de situations irrésistibles. Ici, l’histoire tourne autour des luttes des classes en Angleterre (ou plutôt de la non-lutte, du conservatisme).

Lubitsch partage avec l’humour anglais le goût pour l’absurde, le ton décalé, toujours distingué. Une sorte de non-sens agrémenté d’une petite touche perso : les allusions sexuelles… Jennifer Jones, légèrement bourrée, vautrée sur un canapé qui fait miaou miaou… Le mythe de la vamp qui éclate comme des bulles de champagne… Il serait vain de décrire ce qu’est la Lubitsch touch, parce qu’au fond elle n’existe pas… Le réalisateur n’a pas toujours été l’auteur des histoires qu’il mettait en scène. Une constante, peut-être : des situations impossibles avec pour seul moteur, les mots. Le ton est loufoque sans jamais tomber en plein dans l’absurde le plus cru et gratuit, comme celui d’Hellzapoppin. Pas de slapstick avec ses tartes à la crème, mais des dialogues qui pétillent comme dans une pièce de Feydeau, et la même distance amusée que Guitry. Jennifer Jones est trop distinguée pour être plombier, Charles Boyer est trop désinvolte pour être un réfugié politique, c’est du grand n’importe quoi assumé, tout est dérision.

Un jeu.

Et comme quand on joue aux cow-boys et aux Indiens, l’intrigue importe peu. Eh, oui ! les histoires qui « tiennent sur des tickets de métro » sont souvent les meilleures. La sophistication est une complication laissée aux esprits brouillons. Ninotchka aussi allait droit au but, et ne s’encombrait pas de vraisemblance pour raccorder les scènes entre elles, ou pour rendre crédible les évolutions des personnages. Lubitsch serait prêt à tuer pour un bon mot. Rien d’autre n’a de l’importance. La vraisemblance, elle est au placard, avec l’amant de madame… L’humour, c’est le contraire de la vraisemblance. Ce qui compte c’est la situation « au jour le jour », le plaisir de l’instant présent, la richesse des dialogues, la folie douce des personnages, leur bêtise aussi, parce que la bêtise, c’est l’innocence, et c’est tout le monde. On ne peut que se détendre quand un film dépeint nos travers, et ne fait que s’en moquer gentiment : « regardez, on rit de vous, mais c’était pour le mot d’esprit, le plaisir ». Le rire détourne le regard justement, quand la grossièreté insiste, s’attarde. L’humour doit avoir cette légèreté du papillon qui semble voler de fleur en fleur, innocemment, s’abreuvant du ridicule de toute chose, et passant rapidement à autre chose. Le sucre ne reste pas longtemps en bouche, il s’affadit, devient aigre… Et Lubitsch, bien sûr, papillonne, et sait rester léger. Rien de tout cela n’est sérieux. Pas d’histoire à raconter : la principale est trop… simple ou bizarre. Le plaisir est dans le détail, le rythme de la mise en scène. Imaginez une demoiselle vous offrant généreusement et à l’improviste, un bisou : on en redemande. Et plutôt deux fois qu’une. Eh bien l’humour de Lubitsch, c’est ça. Un bisou, une touch sur la joue, suivie d’une autre et encore d’une autre. Ça ne s’arrête plus, on rougit, on est heureux, et on n’est même pas parasités par quelques idées en dessous de la ceinture, parce qu’évidemment tous ces petits plaisirs sont tout ce qu’il y a de plus innocent. Même quand Lubitsch évoque la sexualité. Ici, on en parle, mais on ne touch pas. Est-ce qu’on jouerait aux cow-boys et aux Indiens avec de vraies flèches et de vraies balles ? On parle donc, plus qu’on n’agit, et ces dialogues sont ceux d’un cinéma non pas parlant, mais beau parleur.

Cluny Brown… Cluny Brown, c’est quoi ce titre ? On dirait la marque de petits gâteaux anglais. Cluny, comme clunky, maladroite, comme loony, timbrée. Brown, comme clown. Brown… qui ruisselle. Une fille timbrée qui se répand en gestes maladroits et amusants ?… Ah oui, c’est charmant. Surtout pour un plombier. L’humour, c’est aussi l’alliance des improbabilités… Invraisemblable ? Eh bien, Dieu merci ! C’est aussi impertinent. Lubitsch mettait en scène à une autre époque Ossi Oswalda. En voilà une autre fofolle ! Va trouver de l’humour dans de l’ordinaritude… Non, non, l’humour, c’est l’inversion des genres, des classes, des robes, des porte-monnaie.

Cluny Brown, donc, reste insaisissable… On pourra toujours essayer de le définir, on n’y arrivera jamais… Comme ce papillon qui souffle la vie et le bonheur, et qui toujours, nous échappe quand on cherche à s’en approcher. Alors d’accord, c’est peut-être ça finalement la Lubitsch touch… Un humour insaisissable qui vous accroche comme rien d’autre. Un de ces plaisirs rares qui sait durer.

Il y a l’humour lourd, sensible à la pesanteur, et il y a les films de Lubitsch.

La Folle Ingénue, Ernst Lubitsch (1946) | Twentieth Century Fox


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Ice Storm, Ang Lee (1997)

Avant Marvel

Ice Storm

Note : 4 sur 5.

Année : 1997

Réalisation : Ang Lee

Avec : Kevin Kline, Joan Allen, Sigourney Weaver, Tobey Maguire, Christina Ricci, Elijah Wood

Ice Strom, de Ang Lee… avec Spiderman, Frodon, lieutenant Ellen Ripley, Otto, Mercredi Adams, Joey Potter… Ce n’est pas les quatre fantastiques, mais ça y ressemble.

Je préfère de loin ce Ang Lee là, celui qui fera plus tard Le Secret de Brockeback Montain, que celui de Hulk ou de Tigre et Dragon

Comme souvent dans les bons films, il y a un savant mélange des genres. Un petit côté doux amer… On rit beaucoup (en repérant dans ces familles de banlieue des comportements qu’on connaît chez nous…) et bien sûr, on est ému — pas aux larmes parce que ce n’est pas un film tire-larmes.

C’est le genre de films intimistes dont a la réputation de faire le cinéma français. Une mauvaise réputation, parce que le cinéma français, c’est souvent un cinéma parisien basé sur l’individu seul, sur la misère (humaine le plus souvent, sociale aussi). Les vrais bons films intimistes, ils se font encore aux USA (là aussi) ou ailleurs, finalement. Que ce soit pour les films à la psychologie lourde comme Des gens comme les autres, de Redford, le premier film de Clint Eastwood, Un frisson dans la nuit, et plus certainement pour les films « intimistes » à valeur ajoutée avec des sujets moins creux, moins masturbatoires, en recherche de moins de naturalisme. La famille comme thème au lieu de l’individu (ah, du Rastignac, on en bouffe dans la culture française et pourtant il n’y a rien de plus antipathique…), la banlieue (celle d’American Beauty, de Desperate Housewives) au lieu des ghettos (riches, le plus souvent, si, si). Il n’y a rien à dire, même dans ce type de film les Ricains sont plus forts que nous pour raconter des histoires… Quelle misère. (Je ne suis pas un fan de Truffaut, mais lui, il savait faire ça ; heureusement qu’il y a parfois quelques films qui sortent du lot — avec tout ce qu’on produit, c’est sûr que ce serait étonnant qu’il n’y ait jamais rien de bon, mais bon, nos films moyens sont des daubes).

C’est tout de même étonnant que pour revoir ce que j’ai vécu en gros dans ma banlieue, qu’il faille trouver ça dans un film ricain et non français… La banlieue (la vraie, pas celle des cités qui ne représente finalement pas grand-chose dans les banlieues françaises), on n’en parle pas en France. C’est soit Paris, soit les autres villes, soit la campagne perdue, jamais la banlieue (si, il y en a eu deux : Série noire et Buffet froid, deux des meilleurs films français).


Ice Storm, Ang Lee (1997) | Fox Searchlight Pictures, Good Machine, Canal+ Droits Audiovisuels


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Je suis une légende, Francis Lawrence (2007)

I am a Legend Année : 2007

Réalisation :

Francis Lawrence

4/10  IMDb

Il ne se passe pas grand-chose, le film est trop court. La mise en scène n’est pas si mal, sobre, les images des synthèses c’est nouveau, mais pas plus mauvais que les figurants maquillés… Le chien joue très bien, dommage que Will Smith soit si mauvais. Il est tellement habitué à en faire des caisses, que là, quand il ne faut rien faire, il en fait toujours trop et comme il est à chaque plan, il n’arrive pas à oublier la caméra, et ça se voit… Je n’ai pas lu le bouquin, mais ça pas grand intérêt, très peu évolution finalement, de flash-back de merde où on n’apprend rien, des personnages secondaires qui arrivent trop tard et que la longueur du film rend totalement inutiles. J’aime bien l’atmosphère rendue par la mise en scène, mais soit il fallait rester là-dessus et laisser les créatures dans l’ombre, soit adopter des contrepoints ailleurs que dans ces scènes avec les créatures, qui sont vraiment bidons telles qu’elles nous sont montrées. Un manque d’intensité flagrant, moins dû à la mise en scène que par le nombre de péripéties digne de ce nom. Bref, c’est trop mou ou pas assez, trop au milieu, trop consensuel, trop Will Smith.

Et pour être franc, je dois être stupide, mais je n’ai rien compris au film.

(edit : le bouquin est un chef-d’œuvre)


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À la recherche de Mr. Goodbar, Richard Brooks (1977)

À la recherche d’un titre

À la recherche de Mr. Goodbar

Note : 3.5 sur 5.

Titre original :  Looking for Mr. Goodbar

Année : 1977

Réalisation : Richard Brooks

Avec : Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere

(En mode bball)

Très bon début, rythmé, du run’n mum. Pas mal de cuts dans le montage, des séquences très courtes. Pas d’action spectaculaire, mais des tactiques rapides bien mises en place.

À la fin du premier quart-temps, ça a commencé à me mettre mal à l’aise. Ça se passe dans les années 70, les années baise, la libération des soutiens-gorge. Et moi ça, ça me saoule. Diane Keaton passait d’un joueur à un autre : « un homme c’est déjà trop et un million, c’est pas assez ». Un peu perso la Diane, elle ne pense qu’à elle, au cul. Les cross avec Richard Gere sont excellents (il aurait mérité plus de temps de jeu, ou au moins d’avoir la possibilité dans sa carrière de jouer pour des équipes qui jouent pour le titre, et à part « Chicago », c’est pas à la hauteur de son talent, et de son charme…).

Vers la fin du second quart-temps, Diane Keaton se pose dans un bar. Elle lit, ou fait mine (elle attend qu’on vienne la draguer). Gere vient donc tourner autour et regarde le bouquin : Le Parrain. Et là, qu’est-ce que lui dit Gere (ESPN insider) : « Oh, j’ai vu le film. C’est vraiment très bon. Al Pacino est vraiment excellent » Ah ah.

(Pour les oublieux, je rappelle que Diane Keaton jouait l’année précédente avec Al Pacino, et qu’elle a justement gagné le titre, deux fois, avec lui pour ce film).

C’était sympa… jusqu’à la fin. Diane mène pendant tout le match et elle trouve le moyen de se faire manger sur le fil. La mort la rattrape, d’une manière assez surprenante. À force de baiser avec n’importe qui, de ramener n’importe quel voyou ramassé dans un bar, elle tombe sur un malade mentale, qui la charcute en même temps qu’il la baise, en lui sortant « allez t’en veux encore salope, hein tu en veux prends ça… » Même pas de prolongations, le match est fini comme ça, sur un buzzer beater…

Ce qui me dérange, ce n’est pas que la mort ait gagné. C’est ce que ça révèle de l’histoire, de la volonté de la gonzesse qui a écrit le bouquin. En gros avec une morale comme ça, d’une part, on a une vision passablement homophobe du personnage assassin que joue Tom Berenger (parce que c’est un homo refoulé et que forcément un homo ça doit être mal dans sa peau, et surtout, s’il est homo c’est qu’il a des problèmes psy et donc qu’il est capable de faire des trucs aussi chelous que ça…), mais en plus, alors que tout le film semble aller dans le sens de la société de la baise qui n’est jamais remis en cause pendant tout le film, parce qu’on a toujours le point de vue de Diane Keaton, et non celui de sa famille catholique…, là, le film prend un contre-pied total (bonjour les chevilles ! ankle breaker sur twist over) parce qu’en gros, avec une fin comme ça, on veut dire : « Tu l’as bien cherché, t’es qu’une pute, il fallait pas jouer avec le feu, la société de la baise, c’est mal, revenons à notre bonne vieille morale de papa… »

Sans doute écrit par une écrivaine coincée de la chatte qui se rêve des aventures au milieu des années 70 quand tout le monde le fait, et que, elle, est coincée avec son petit mari. Sur le banc. Elle s’amuse un peu, et à la fin, elle vous dit que c’était que pour rire, que finalement, on est toujours mieux chez soi, dans les bras du seul amant qu’une femme puisse avoir : son mari. Un scrimmage pour finir par du garbage time. Les sports collectifs, c’est mal.


Looking for Mr. Goodbar, Richard Brooks (1977) | Paramount Pictures


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La Griffe du passé, Jacques Tourneur (1947)

Grief of the noir

La Griffe du passé

Note : 4 sur 5.

Titre original : Out of the Past

Année : 1947

Réalisation : Jacques Tourneur

Avec : Robert Mitchum, Jane Greer, Kirk Douglas, Rhonda Fleming

Si le terme « film noir » est une création de la critique française, un réalisateur de l’hexagone a été l’un de ceux ayant façonné les codes du genre. Jacques Tourneur. L’auteur de la Féline, et donc de cette Griffe du passé.

La dernière partie du film endort franchement un peu avec ces incessantes ambiances sombres et enfumées. On a parfois du mal à suivre où on en est. Ce n’est pas au point du Grand Sommeil, où on pourrait revisionner pendant des heures qu’on n’y comprendrait que dalle, mais à force ça lasse. Ça manque d’alternance entre les tons, c’est toujours sur la même note. Le film noir en général souffre toujours de ce même problème. On est parfois tiraillé entre la nécessité de trouver une unité de ton à son film et celle de ne pas laisser un ronron s’installer qui ennuierait le spectateur. Le film noir tient parfois plus de la série B justement par son refus du compromis et son insistance à suivre une même atmosphère. Pourtant, à cette époque, il y avait deux spécialistes pour entretenir l’attention du spectateur. Avec deux techniques différentes, mais basées sur le même principe d’alternance.

John Ford faisait ce qu’il appelait « la douche écossaise ». Il alternait les scènes avec action positive pour le héros et une autre négative. Et Akira Kurosawa, en amateur de musique symphonique, alternait les scènes entre un mouvement lent et rapide. Aujourd’hui, on n’a rien inventé de mieux que ces deux procédés pour donner du rythme à un film. Et du vrai rythme, pas de ce rythme de ces réalisateurs véreux qui confondent le rythme et la vitesse. Ce serait à voir, mais je doute qu’il y ait un jour un bon film noir réussissant à utiliser l’une de ces techniques. Vous me direz que c’est justement l’intérêt du film noir, de rester toujours sur la même note. D’accord, mais je demanderais à voir des films gris-noir…

Bref, connaissant déjà le film, je me suis concentré sur autre chose. Le plaisir qu’on peut avoir en ayant affaire à des personnages mystérieux, ambigus ou a des procédés de mise en scène qui vous font sortir les yeux de la tête.

Dans ce Tourneur, il faut avouer qu’on retrouve tout ce qui compose un film noir : la femme fatale, l’ambiance feutrée, les moues nonchalantes du héros (premier grand rôle pour Robert Mitchum), le mépris gentiment ironique et mesquin du méchant (Kirk Douglas), le récit en flashback, la voix off étouffée qui va avec (petit côté confession sur le divan), et tous absolument tous, et plus particulièrement le héros bien sûr, qui semblent sortir d’un enterrement, ils donnent l’impression d’avoir trop vécu, d’être trop cyniques pour pleurer ; à la place, ils lancent désabusés, derrière un nuage de fumée : « C’est la vie ! » Un film noir, c’est un peu l’expression pendant, et après-guerre, de l’esprit désillusionné, blasé. « On peut faire des films en couleurs ? Hum, à quoi bon, il faut montrer ce qui est lugubre sans l’artifice du Technicolor. Et la vie est lugubre. » Avec les Trente glorieuses, cet esprit des films noirs va peu à peu disparaître et désormais quand on fera un film de série B, on se tournera plus facilement vers d’autres genres, et peu à peu on reviendra aux films de gangsters comme aux premières heures du parlant. Le film noir n’aura été qu’une parenthèse… désenchantée (qui rappelle celle du Nouvel Hollywood, contemporain de la guerre du Vietnam).

Jacques Tourneur à l’époque, comme Fritz Lang par exemple, était un de ceux qui utilisaient le mieux les décors, qui pouvaient leur donner une personnalité. Ici, on va un peu à contre-courant de ce qui fait un film noir. Souvent, ça se passe à New York, Chicago ou Hollywood. On voyage beaucoup et on prend de la hauteur sur les collines : un appartement en forêt, les collines de San Francisco… Ce sont les montagnes russes, et finalement, on la trouve ici l’alternance.

Il y a fort à parier qu’avec un troisième visionnage, je place ce film bien plus haut… Certains films sont des bonbons fondant rapidement sous la langue ; d’autres ont la saveur des goûts amers qui restent longtemps en bouche et qui vous imprègnent de leur atmosphère fumeuse jusqu’à en finir accroc.


La Griffe du passé, Jacques Tourneur (1947) | RKO Radio Pictures


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My Sassy Girl, Kwak Jae-yong (2001)

L’Amour vache

My Sassy Girl

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Yeopgijeogin geunyeo

Année : 2001

Réalisation : Kwak Jae-young

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J’avoue, je suis tout émoustillé par ce film.

On navigue entre la comédie sentimentale et le burlesque. Il y a dans le film deux parties bien distinctes. L’une traditionnelle où on nous raconte l’histoire de deux personnages qui vont finir par se rencontrer, s’accepter, et la seconde nous montre ce qu’on voit rarement : l’après. Un peu comme si on nous montrait ce qu’il se passait dans un conte. Après le « ils se marièrent et eurent plein d’enfants insupportables ». Or là, ç’a un sens : la relation des personnages principaux, si elle a eu un dénouement dans la première partie du film, on peut dire qu’ils n’ont pas conclu. C’est ce qui fait l’originalité de cette histoire : avec un personnage aussi imprévisible que celui de la fille, pas étonnant qu’on soit un peu perdus. Ils sortent ensemble, mais comme des amis…

My Sassy Girl, Kwak Jae-yong (2001) | Shin Cine Communications

Les traditionnelles unités d’action et de ton sont loin d’être respectées. Ça va dans tous les sens, comme dans la vie en fait. Le mélange des genres surprend au début, surtout dans la première partie, mais dans la seconde, quand la comédie sentimentale gagne en profondeur, le film devient irrésistible. C’est parfois grossier, mal fait, mais c’est un peu le burlesque qui veut ça (c’est un style, somme toute, qui a disparu et qui manque de code aujourd’hui).

De fait, puisqu’il n’y a pas d’unité d’action et de ton, chaque scène devient une sorte de saynète qui se suffit à elle-même. On peut alors avoir le pire comme le meilleur.

Le plus intéressant dans le film, c’est ce rapport entre les deux personnages, particulièrement contemporains dans son traitement, et que personnellement je ne me rappelle pas avoir vu traité au cinéma. Les nouveaux rapports d’égalité entre les hommes et les femmes imposent une nouvelle donne : les femmes peuvent être moins coincées et être plus entreprenantes, voire vulgaires. On est dans l’amour vache. Un rapport sado-maso irrésistible source de nombreuses scènes comiques et une opposition réelle motrice entre les personnages. La fille apparaît, au premier contact, plutôt insupportable, vulgaire, violente, insolente, mais tout comme le personnage du garçon, on s’y fait, et on se laisserait bien botter le cul par un si parfait tyran.

Quand ils vont sur une montagne pour admirer le paysage et que la fille demande (commande plutôt) à son ami d’aller grimper sur la montagne d’en face pour voir s’il l’entend crier, il s’exécute. Il ne l’entend pas, et là, la fille en profite pour lui dire ce qu’elle a sur le cœur… Bien trouvé et très émouvant.

J’ai revu deux fois la seconde partie du film, c’est dire si ça m’a plu. Ça m’a permis de comprendre que j’étais passé à côté de l’identité d’un personnage secondaire, trop attaché sans doute à la première vision au duo principal, et ému. Les allusions finales sur l’ironie du destin m’avaient échappé, et elles ne rendaient que plus intéressant le film.

On rit, on est ému, on tombe un peu amoureux de la fille (et pourtant elle ne fait pas envie au début du film), que demander de plus ?



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La Ruée vers l’Ouest (Cimarron), Anthony Mann (1960)

L’urée de l’Ouest

La Ruée vers l’Ouest

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Cimarron

Année : 1960

Réalisation : Anthony Mann

Avec : Glenn Ford , Maria Schell , Anne Baxter , Charles McGraw

Une épopée qui manque vraiment de souffle. C’est une excellente idée de vouloir raconter l’histoire d’un pionnier de l’Amérique, un idéaliste qui ne tiendra pas en place, incorruptible, tandis que tous ses amis finissent par s’enrichir. Il s’agit en fait plus d’un film sur sa femme qui reste à la maison et qui l’attend, tandis que lui vit des aventures aux quatre coins de l’Amérique ou du monde. L’épopée prend du plomb dans l’aile. L’idée, on le sent, c’était sans doute de vouloir faire une sorte d’Autant en emporte le vent sur ce thème des pionniers, avec Maria Schell au centre de cette histoire en lieu et place de Vivien Leigh. Mais Scarlett est toujours au centre de tout, elle est active, c’est elle la pionnière quand son mari est lui aussi on ne sait où. Le personnage de Maria Schell n’a rien de passionnant. Si c’était vraiment l’histoire de Cimarron, il aurait fallu le suivre dans ces périples, ses envies de bougeotte. On aurait eu notre épopée et le titre du film (français) aurait un sens. C’est dommage parce que ce film reste à faire.

La Ruée vers l’Ouest (Cimarron), Anthony Mann (1960) | Metro-Goldwyn-Mayer (Image tirée de la b-a)

Ce qui dérange également, c’est le manque d’unité d’action. On ne sait pas trop quel est véritablement le sujet du film. Ça part dans tous les sens, et à force de s’égarer, on ne va nulle part. Un film sur les pionniers, d’accord, mais dans ce cas, il faut rester là-dessus, creuser ça au lieu de perdre de vue le personnage de Glenn Ford en route et surtout l’envoyer dans des lieux qui n’ont plus rien à voir avec l’histoire de ces pionniers… Entre Cimarron et la Ruée vers l’Ouest, il faut choisir (d’ailleurs la confusion entre le titre us et français symbolise bien ce manque de cohérence). Un tel sujet aurait nécessité plus d’ampleur, plus de cœur. On a droit à une histoire du type « triangle amoureux », mais ce n’est pas creusé, et c’est un de ces éléments qu’on perd en route sans raison.

Dommage, un tel thème mériterait son film, sa grande épopée. Il y a un certain nombre de thèmes qui sont à peine développés et qui auraient été plus intéressants si le récit y avait montré plus d’attention. On a une suite de scènes réussies prises séparément mais inégales et sans rapport. Le film ne vaut finalement que pour ces quelques scènes. Par exemple on a la scène qui va déterminer les places de chacun dans le nouvel état qui vient de se créer et qui est encore inhabité, l’Oklahoma : tous les pionniers se tiennent sur une ligne et quand l’armée lance le départ, tous s’élancent à l’assaut de leur parcelle de terrain sur leurs chevaux, à bord de leur chariot, à pied, sachant qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde. C’est un peu l’ouverture des magasins le jour des soldes, sauf que là, le magasin, c’est tout un État. Ensuite, il y a aussi cette scène dans laquelle, une petite fille indienne se prépare à rentrer à l’école pour son premier jour de classe. Elle entre dans l’école, sa veuve de mère la regarde toute fière en compagnie de Glenn Ford et de Maria Schell qui sont les amis de cette Indienne, et quelques instants après, la petite fille sort de l’école, vient dans les bras de Ford et lui dit qu’ils ne veulent pas d’elle… 1960, dans le Sud, on assistait à des scènes identiques… Le côté obscur de cette ruée vers l’Ouest. Ce n’est malheureusement pas creusé, tout comme le thème de l’incorruptible Cimarron, à qui on propose de devenir gouverneur, mais qui refuse parce que c’était l’un de ses amis pionniers, un magnat du pétrole qu’il avait aidé à une époque, qui voulait le mettre en place… La morale de l’histoire est claire : il est facile de réussir, si on met ses idéaux au placard ; et les véritables pionniers, ceux qui se sont enrichis, sont ceux qui se sont laissé corrompre ou qui ont eux-mêmes corrompu. Le parcours de cet ami de Cimarron est justement intéressant, mais toujours… anecdotique dans le film. Ford le rencontre sur la route vers l’Oklahoma, alors qu’il n’a même pas de cheval pour tirer son chariot, Ford l’aide, puis il échoue pour récupérer une terre cultivable, Ford lui conseille de rechercher du pétrole, il en trouve finalement des années plus tard, devient riche, vient alors la scène où leur destin s’oppose. Ford vient tout heureux apporter une nouvelle qui le ravit : les Indiens qu’on avait enfermés dans une réserve, sur une terre que personne ne voulait, ont finalement trouvé du pétrole… Son ami, lui dit qu’il est déjà au courant et qu’il s’est empressé d’acheter les terres de la réserve… Encore une fois Ford-Cimarron, l’idéaliste ne supporte pas le sort réservé aux Indiens. Et c’est d’autant plus douloureux venant de l’ami qui lui doit tout…

Il y avait matière à un super film, mais il est trop mal fichu. Et Mann est probablement un des cinéastes les plus surcotés de l’Ouest. Ses autres westerns sont corrects sans jamais être transcendants. Et ses meilleurs films sont des films noirs (T-Men[1]) ou des films de guerre (Men in War[2]).

L’original tourné trente ans plus tôt est bien meilleur.


[1] T-Men

[2] Men in War



Sur La Saveur des goûts amers :

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

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Ma femme est une sorcière, René Clair (1942)

Ma sorcière s’appelle revient

Ma femme est une sorcière

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : I Married a Witch

Année : 1942

Réalisation : René Clair

Avec : Fredric March, Veronica Lake

TOP FILMS

77 mètres de film, 1cm51 de Lake…

Un bonbon ! Une pure comédie comme en faisaient les studios ricains à cette époque. Que du bonheur… Le film a la « qualité » du code Hays où tout est strictement « épuré », emballé. À se demander comment certaines scènes ont passé la censure. La robe en mousseline de Veronica Lake où on voit poindre ses tétons, l’auréole en prime. Ou ses jambes nues au-dessus des genoux… Arrêtez ! Ce que c’est sexy ! C’est suave, c’est bon…

Bon, bon bon…

Le film a inspiré Ma sorcière bien aimée. Seule différence notable, mais elle a son importance, le couple n’est pas marié, mais c’est papa et sa fifille. C’est tout le moteur de film de Clair. Ensuite… une voiture volante qui s’écrase sur un chêne magique… tiens, tiens, ça rappelle JK Rowling — un hommage sans doute, ou un vieux chocogrenouille collé sous une table.

Veronica Lake jouera plus tard dans l’excellent Dahlia bleu, et enchaînera en quelques mois Le Voyage de Sullivan, Tueurs à gage et la Clé de verre. Trop acide en bouche la Veronica… Dommage qu’on ne l’ait pas vue plus souvent derrière son écran cellophane. Quelle bombe ! 1m51 à sucer ! Quel magnifique bonbon !

À noter aussi l’apparition de Susan Hayward en caramel mou. Une autre bombe acidulée qui sera plus savoureuse en couleur… Parce que la Lake, par sa seule présence (minuscule), elle met de la couleur à la pellicule. Parfaitement éclairée par René Clair, il est vrai.

Vous entendez ce petit crissement derrière l’écran ? J’ai rouvert la boîte. J’en redemande. Veronica Lake fond trop vite en bouche…


I Married a Witch, René Clair (1942) | Rene Clair Productions, Paramount Pictures

Little Caesar, Mervyn LeRoy (1931)

Le Petit César

Little Caesar
Little Caesar, Mervyn LeRoy (1931)Année : 1931

Réalisation :

Mervyn LeRoy

Avec :

Edward G. Robinson
Douglas Fairbanks Jr.
Glenda Farrell

8/10 IMDb

— TOP FILMS

Les Indispensables du cinéma 1931

Listes sur IMDb :

Limguela top films

MyMovies: A-C+

Le premier film du genre, semble-t-il. Suivront L’Ennemi public et Scarface. Il y a presque quelque chose de mathématiques dans ces années… Ce film, arrivant juste après la grande crise de 29, pourrait clôturer à sa façon ce qu’on avait appelé les « années folles ». C’est aussi la grande révolution du cinéma avec l’apparition du parlant (qui scellera l’hégémonie du cinéma hollywoodien sur le reste de la production mondiale). C’est l’instauration du crime et des gangsters dans le cinéma et l’imaginaire collectif ; c’est la période « pré-code » où tout est possible, au moins pour trois ou quatre ans. Et donc presque dix ans après, on revient curieusement à la décennie précédentes des années folles dans Ces fantastiques années 20, où James Cagney pourrait presque passer le flambeau à Humphrey Bogart pour une nouvelle décennie qui s’annonce : celle des films noirs et de détectives. Sans compter que 1939 sera également le début de la guerre en Europe… Avoir des périodes si bien délimitées dans le temps, presque décennie par décennie, c’est presque étrange…

L’année suivante LeRoy fera tourner l’acteur de Scarface (Paul Muni) pour jouer dans un autre de ses grands films : Je suis un évadé. Après ça, l’un (Muni) ne tournera plus que des daubes (reste qu’il faudrait voir ces films et en dehors de certains, je ne les ai pas vus), et l’autre LeRoy, ne tournera plus (il me semble) de film de “crime” (la notion d’auteur parfois chez certains cinéastes ne veut tout simplement rien dire)…


Little Caesar, Mervyn LeRoy 1931 | First National Pictures