Le Grondement de la montagne, Mikio Naruse (1954)

Les Choses de la vie

Le Grondement de la montagne

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Yama no oto

Année : 1954

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Setsuko Hara, Sô Yamamura, Ken Uehara, Chieko Nakakita, Yôko Sugi, Teruko Nagaoka, Yatsuko Tan’ami, Yatsuko Tan’ami

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Une femme vit avec son mari avec les parents de ce dernier, mais ils ne s’aiment pas et le mari court après une ou deux femmes. En secret, le père de famille et la femme s’aiment, mais ils ne se le diront jamais tout au long du film. Le dilemme est là. Ils le savent, ou pas, peu importe, ça se voit, et ils ne font rien pour aller contre la bienséance. Ils poussent tous deux l’autre au bonheur, tout un sachant qu’il est impossible l’un sans l’autre.

Une œuvre d’une grande désespérance. On retrouve les personnages typiques des films de Naruse : la femme fidèle mais mal aimée et délaissée, le mari lâche et coureur, le père protecteur dont les usages sont tombés en désuétude, la mère naïve et quelque peu casse-pieds comme sa fille égocentrique avec son enfant mal élevé.

Les mêmes acteurs aussi comme toujours.

Il ne se passe finalement pas grand-chose. Très peu de péripéties. C’est un film, encore plus que dans les autres, sur le rapport à l’autre, sur les non-dits.

Encore un très bon film, adapté cette fois de Yasunari Kawabata.


Le Grondement de la montagne, Mikio Naruse 1954 Yama no oto | Toho Company

Tonnerres lointains, Satyajit Ray (1973)

Les Grandes Villes

Tonnerres lointains

Note : 4 sur 5.

Titre original : Ashani Sanket

Année : 1973

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Soumitra Chatterjee, Bobita, Sandhya Roy

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Plus récent que la trilogie d’Apu et que d’autres films de Ray que j’ai pu voir, ce film est en couleurs. On croit revoir les couleurs ocre du Fleuve de Renoir. La même profondeur de champ aussi. Et c’est un peu un paradoxe, parce que le style de Ray s’enrichit visuellement, mais son film traite de la faim, de la terrible famine qui a touché l’Inde en 1943 pendant la guerre (le Japon envahissant les pays du continent du sud-est asiatiques, producteurs de riz, alors que l’Inde était encore une colonie britannique).

La faim pour un Occidental aujourd’hui, c’est avoir un petit creux qu’on comble rapidement ; difficile de prendre conscience d’une telle torture. On l’expérimente à peine dans les romans du XIXᵉ ou bien dans la Faim de Knut Hamsun, ici il n’est question que de cela. On retourne ainsi à un besoin primitif, une peur, que chacun peut comprendre.

L’histoire est simple. Comment un brahmane et sa femme vivent dans leur village la montée du prix du riz, jusqu’à sa disparition. Ce n’est plus du réalisme, c’est du démonstratif. Ray nous montre l’évolution d’une peur, celle de la perte d’une ressource essentielle que l’on croit acquise et sans laquelle plus rien ne tient si elle disparaît. Si le monde est un village, on comprend à quel point le monde tient à peu de chose, et qu’il suffit parfois que le contexte ou l’environnement soit altéré pour que tout soit remis en question.

Tonnerres lointains, Satyajit Ray 1973 | Angel Digital Private Limited, Balaka Movies

Malgré ça, le film ne manque pas de grâce et d’intérêt dramatique. Les mythes sont toujours aussi un peu démonstratifs, parce qu’ils parlent de l’essentiel. La lente disparition du riz n’est jamais présentée par Ray comme une déchéance misérable. La pauvreté chez lui est une épreuve, voire un état, révélant la nature humaine des personnages, souvent digne et combative. La tonalité des gens de bon goût en somme : de ceux qui préfèrent montrer un personnage retenir ses larmes ou qui a déjà pleuré plutôt qu’un autre pleurer ou gémir… Et les personnages principaux, du fait de leur fonction, sont plutôt bien lotis. Ils sont amenés comme les autres à quitter leur village. Le brahmane finit par culpabiliser quand parfois on lui cède à manger alors que sa femme se prive déjà pour lui. L’ennemi, c’est bien le sort qui s’abat sur tous, et ainsi tout le monde s’en trouve grandi. On ne se révolte pas, on ne médit pas, on accepte son sort. La vision est certes très respectueuse des conventions, des traditions, mais elle a le mérite de décrire une réalité et une logique différente de la nôtre. La faim, ce n’est pas celle seulement qui nous tiraille le ventre, ce pourrait être aussi celle chez nous qui nous anime pour nous étriper, juger, jalouser, convoiter… Il est bien loin l’horizon en effet… Deux mondes et conceptions opposés de la place de l’individu dans la société.

Quand on a faim, les barrières d’un nouveau monde se lèvent et tout se réorganise différemment. Tout change, rien ne change. Cette nouvelle société n’est pas forcément bien glorieuse, comme quand une fillette quête la fin d’une mourante pour lui voler sa part.

Comme souvent chez Ray, si on suit le brahmane, il restera toujours dans l’ombre de sa femme. C’est elle qui donne la beauté au film. Meilleure que son mari, c’est évident. Elle lui laisse sa part, recueille et nourrit un misérable, elle se défait de ses bijoux, elle traîne avec les femmes du village qui ne sont pas de son rang (qui lui montreront des astuces pour trouver à manger). Elle pense d’abord à son mari, puis aux autres avant elle-même, ou à l’enfant qu’elle porte dans son ventre. C’est bien elle qui illumine le film. Oui, l’homme a faim, mais il ne se nourrit pas seulement de riz… L’empathie des femmes de Ray, leur disponibilité, voilà une autre ressource essentielle, et une famine souvent moins visible, qu’on ignore encore bien souvent en Occident ou dans le monde moderne. Ce qu’on ne mesure pas, ce qu’on ne quantifie pas, n’existe pas. Produis, consomme et mange le fruit de ton travail ; ton voisin n’aura qu’à faire de même. La caste des individus. Aime-toi et méprise tout le reste. Allez ! achète, mange, possède, séduit et baise !… La mère nourrit son enfant, mais le monde est une Amazone : bientôt, les enfants devront rembourser le lait qu’ils ont soutiré à leur mère. La vertu du sacrifice à l’autre est présentée chez nous comme une forme d’esclavagisme, voire le signe de l’emprise de l’homme sur la femme, d’une “caste” sur une “autre”. Peut-être, peut-être pas, mais le film permet au moins de poser un autre regard sur ce monde et donc sur le nôtre. Un monde rigide qui, malgré les crises, s’organise pour garder les mêmes valeurs (la question serait de savoir si c’est encore le cas aujourd’hui en Inde) et un autre où tout est en permanence en mouvement pour produire et mériter le meilleur : l’individu roi dont la vie est un produit qu’il faut toujours améliorer, est en recherche permanente d’une autre ressource, d’une denrée rare, qu’il ne trouvera jamais, car c’est la quête, le chaos permanent qui l’anime : on change de boulot, on change de ville, de voiture, de chien ou de femme, et on se dit aussi que tout cela ne peut être que le bonheur. Le bonheur est-il dans l’agitation permanente ou dans l’acceptation docile de son sort ?

Le film montre donc simplement ce qu’est la vie, une autre vie, celle commune à des millions d’individus depuis des siècles et encore aujourd’hui. Nourris-toi et nourris les autres. Il dit peut-être aussi qu’on serait plus à même d’offrir la nourriture à des “inconnus locaux” plutôt qu’à de lointains horizons… On ne peut offrir ce qu’on produit à des inconnus du bout du monde, car on ne peut en espérer un retour, ou une satisfaction compensée, un sourire, une gratitude, qui eux ne se transmettent que localement. La civilisation, pourtant, s’est sans doute développée ainsi, à travers l’échange et la reconnaissance mutuelle, quand le commerce n’est pas seulement le produit de ressources matérielles. D’un village à l’autre, les hommes se nourrissent et échangent la même histoire, le même environnement, et partagent de fait quelque chose de plus. Dans la Grande Cité (film de Ray où il montre justement cette autre face), au contraire, les liens de cet environnement sont distendus, et on échange plus qu’une chose : de l’indifférence. Voire de la différence. D’une caste à une autre, toujours.

Le sauvage, il ne faut pas aller bien loin pour le trouver. Il est là dans les villes. On y recherche la vie idéale, au mépris des autres. L’objet idéal en remplace toujours un autre, devenu moins idéal. Si on ne veut pas périr et se donner l’illusion qu’on vit, on offre même une vie aux objets. Dans la communion des repas, en ville, chacun s’assied autour d’une table censée représenter le foyer, et chacun finit par manger dans sa propre assiette. Illusion peut-être, quand dans les films de Ray, on mange en se faisant face ; l’un mange, l’autre (souvent la femme, ou la mère, d’accord) est aux petits soins pour lui, lui fait la conversation, le sert. « Regarde ton assiette, dit-on. Apprends à vivre pour toi seul. » Et pourquoi non ? Pourquoi ne pourrions-nous pas inventer un monde où chacun apprendrait à nouveau à s’épouiller ? Qu’est devenue la notion d’hôte ? En faisant commerce de tout, une faim continue de traîner, loin de nos portes ; il n’est plus question de famine : on crève la dalle, individuellement, et en silence. Mais qu’on nous coupe les vivres pour voir, et on verra si au village d’en face, ils ont quelque chose pour nous. Au-delà des considérations sexistes, ne peut-on pas apprendre une leçon de ces horizons lointains ?



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Les Indispensables du cinéma 1973

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La Rue sans fin, Mikio Naruse (1934)

Comprendre Naruse (ou une tentative)

La Rue sans fin

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Kagirinaki hodô

Année : 1934

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Setsuko Shinobu, Akio Isono, Hikaru Yamanouchi

Je n’ai jamais été bien passionné par les films muets. Et ce n’est pas celui-ci qui y changera grand-chose. Cela étant, puisque je commence à bien connaître les films et le style de Naruse, voir l’un de ses premiers films est vraiment d’un grand intérêt, et on va faire le point. On peut y déceler ce qui fait déjà le charme de ses films suivants, et donc comprendre ce qu’est le style de Naruse. Il faut bien le dire, cela m’a fait prendre conscience d’un certain nombre de choses qui ne m’avaient pas sauté aux yeux, alors qu’en y regardant d’un peu plus près, elles paraissent évidentes…

D’abord, les personnages principaux des films de Naruse sont toujours des femmes. Presque toujours le même type de personnages. Femme plus ou moins seule, hôtesse de bar, geisha (on va voir que pour un Occidental, c’est parfois très compliqué de faire la différence et même de comprendre ce que ça implique, la culture japonaise à ce niveau était particulièrement éloignée de la nôtre). Ce personnage principal féminin est souvent d’une grandeur d’âme implacable, d’une probité sans reproche, souvent réservée (en tout cas un vecteur pour Naruse pour instaurer ces ambiances tristes et poétiques, contemplatives, qu’on appelle mono no aware). Elle subit toujours les événements avec un grand courage et une grande dignité (il y a toujours quelque chose de noble dans le comportement de ce personnage, alors qu’il ne s’agit bien souvent que de la classe moyenne japonaise). Tout ça est régi certainement par des codes, des usages, propres aux relations sociales dans ce pays : le respect et la hiérarchie sont des notions majeures, plus que chez nous où, depuis quelques décennies, tout est beaucoup moins structuré et strict. Les personnages appartiennent toujours à la classe moyenne japonaise, et j’ai même l’impression qu’on a souvent affaire à un même quartier de Tokyo, celui de Ginza.

Ensuite donc, les lieux. Ce n’est pas du tout le cas dans ce film La Rue sans fin (même si l’on est toujours à Ginza, il me semble), mais très souvent les scènes se limitent à quelques lieux bien définis, et pour autant indéfinis pour qui n’est pas familier avec les usages nippons. Ça se limite à la maison, au bar, et à la rue, mais pas n’importe quel type de rue. Et c’est là que tout le génie des films de Naruse s’exprime. Et là où il faut s’accrocher. Pour nous, la maison est le symbole de la vie strictement et exclusivement intime (une conception du foyer qui date en quelque sorte de l’invention du libéralisme en Hollande avec l’enrichissement des « foyers » grâce au commerce avec l’Orient, avant cela, la conception du foyer en Europe n’était peut-être pas si différente de ce que l’on peut voir dans certains foyers japonais des films de Naruse). Le bar, au contraire, c’est le symbole du lieu public. Pour nous, il s’agit donc de deux lieux diamétralement opposés. Mais au Japon, ce n’est pas si simple. Les maisons, en tout cas dans la plupart des films de Naruse, les maisons sont des lieux de passage. Parce qu’il s’agit parfois de maisons de geishas (Okiya), de commerces (une teinturerie par exemple dans La Mère, et les clients se présentent juste au comptoir qui mène à la rue de derrière, mais il n’y a pas de séparation évidente entre le monde public et privé), peut-être d’auberges, de pensions, de magasin… Le fait est que pour un Japonais, quand il regarde le film, il va tout de suite reconnaître un type de lieu, même par les dialogues, le lieu sera défini par un mot, mais qui n’a pas d’équivalence en français (comment traduire okiya, par exemple ?). Cela vaut aussi, et sans doute plus encore, pour ce que nous appelons des « bars ». On peut imaginer que pour un Japonais qui arrive en France, il soit difficile de saisir la différence entre un bar, un café, un bar-tabac, une brasserie, un restaurant, un traiteur, un grand restaurant, un self-service, un fast-food, une boulangerie, un restaurant d’entreprise… Pour nous, c’est presque tout autant compliqué de comprendre les maisons et commerces liés à la boisson, à la détente et à la restauration, d’autant plus qu’on ne peut traduire par les équivalents en français. Chaque établissement japonais a sa particularité, sa fonction, parfois même comme en France, un établissement peut regrouper plusieurs types d’établissements ou être spécialisé en un certain type de nourriture ou de boisson, si bien qu’il est impossible de s’y retrouver. Et c’est là que comprendre les films de Naruse, toutes les subtilités de ces films, semble réellement être vain pour un Occidental. On comprendra les grandes lignes, mais pas mal de ces subtilités resteront incomprises et étranges.

Et Naruse accentue ce flou entre espace intérieur et extérieur, lieux intimes et publics, en filmant souvent un espace depuis un autre.

Les espaces exigus, parfois intimes comme une chambre à coucher, toujours ouverts vers l’extérieur, ici dans A l’approche de l’automne | Toho Company



Un espace intérieur filmé depuis l’extérieur grâce à un « 4e mur » quasi béant, ici dans Une avenue au matin, Mikio Naruse 1936 | P.C.L. Eiga Seisaku-jo



Un espace extérieur filmé depuis l’intérieur grâce à un « 4e mur » quasi béant, ici dans Délit de fuite, Mikio Naruse 1966 | Toho Company



Passage de plat entre la cuisine et la salle, entre privé et intime, ici dans La place de la femme 1962 | Toho Company



L’entrée de la pension dans Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse 1962 | Takarazuka Eiga Company Ltd.


Les boutiques ouvertes sur la rue, ici dans A l’approche de l’automne | Toho Company



L’amour des ruelles marchandes et… désertes, privé ou intime ? Ici dans La place de la femme 1962 | Toho Company



L’amour des ruelles marchandes, ici dans Angry Street, Mikio Naruse 1950 | Tanaka Productions



Ruelle privative ou rue escarpée, ici dans Nuages flottants, Mikio Naruse 1955 | Toho Company



La ruelle, souvent un lieu d’intimité, de confidence ou comme ici de dispute dans Courant du soir (Mikio Naruse 1960 | Toho Company)



Les commerçants ont l’habitude de nettoyer les ruelles devant leur boutique (acte intime dans un espace supposé public), ici dans A l’approche de l’automne 1960 | Toho Company



Même chose, ici dans Frère aîné, sœur cadette, Mikio Naruse 1953 Ani imôto | Daiei Tokyo Daini



Dernier exemple de cette confusion avec les bains publics, présents dans nombre de films de Naruse, ici dans A l’approche de l’automne 1960 | Toho Company

Parmi les subtilités des espaces bien définis, je commence par Ginza. Il s’agit en fait de l’un des quartiers principaux de bars à hôtesse et maisons de geishas de Tokyo où se situent beaucoup de films de Naruse. Ce genre de quartier avec ses petites ruelles est appelé hanamachi (ville fleur), et même si dans tous les films de Naruse, les personnages principaux ne sont pas que geishas, on retrouve souvent cette ambiance. Peut-être est-on toujours dans les mêmes coins de Ginza, peut-être cherche-t-il toujours les mêmes types de quartiers, peut-être était-ce juste la norme, la disposition réelle des maisons ? Je n’en sais rien…

Le week-end, durant l’après-midi le centre du quartier est réservé aux piétons…, mais seulement le début des années 60. Donc après la grande partie des films de Naruse, mais peut-être est-ce là un indice pour comprendre qu’autrefois ces quartiers avaient un charme particulier sans les véhicules motorisés…

L’okiya est donc la maison de geisha. Il s’agit d’artistes, elles ont le rôle de divertir. Bien sûr, leur talent ne se limite pas au chant et à la danse, mais aussi à la conversation (parfois un peu plus). Et ça se complique quand on sait que leur rôle s’est modifié, voire diversifié, au cours du XXe siècle. Entre celles qui sont restées fidèles à la tradition, celles qui se sont mises à fréquenter les « bars », et tout ça en sachant aussi qu’au milieu du siècle, la prostitution a été officiellement interdite…

Izakaya est une sorte de bar où l’on peut boire, s’enivrer et manger (il correspond sans doute plus aux pubs en Grande-Bretagne). On y va entre collègues après le boulot ou avant d’aller ailleurs pour manger. La bouffe est généralement partagée entre les clients d’une même table. Trois manières de consommer : sur un tatami (assis en seiza), autour d’une table, ou au comptoir du bar.

Il y a aussi le kyabakura (ou bar à hôtesses), tenu parfois par une Mama-san (un manager femme). Dans Une femme monte l’escalier, Hideko Takamine est appelée Mama.

On a encore les snack-bars, dans lesquels les hôtesses flirtent avec des clients dans un lieu plus petit (ce n’est pas de la prostitution…). Il me semble que dans Une femme monte l’escalier, toujours, le personnage d’Hideko Takamine, l’établissement qu’elle achète à son compte est un snack-bar.

Bref, on voit bien que sans équivalent, c’est presque impossible de comprendre ces films… Il faudrait apprendre à connaître tous les types d’établissements, que ce soient les maisons, les bars, les restaurants, et reconnaître les mots japonais qui les définissent (par exemple, il y a cinq ou six noms différents pour les restaurants japonais, étant donné qu’on ne mange pas le même type de nourriture).

J’en reviens donc à ce que je disais sur les trois types de lieux dans les films de Naruse : la « maison », le « bar » et la rue (là aussi, j’aurais presque envie de mettre des guillemets). Pour un Occidental, il n’y a rien qui oppose plus une maison privée d’un bar public. Au Japon et dans les films de Naruse, il y a comme une harmonie entre ces deux lieux, un peu comme s’ils s’emboîtaient l’un dans l’autre. Certaines maisons sont semi-privées, collégiales, comme des pensions, on entre au moins jusqu’à l’entrée « publique » sans frapper, et on attend d’être invité à rejoindre le reste de la maison, qui est, elle, surélevée (là, on doit quitter ses chaussures pour des sandales et rester en chaussette sur les tatamis).

Et de la même manière, les « bars » sont souvent des sortes de clubs où se rencontrent des habitués. Si l’on vient seul…, on peut avoir de la compagnie au menu, avec ces hôtesses de bar, sortes de geishas des temps modernes. Il s’agit donc de lieux bien moins publics que ce que l’on connaît chez nous. Ce qui fait que dans les films de Naruse, tous les lieux sont à la fois publics et privés. Cela dépend en fait des circonstances. La chambre à coucher par exemple, la journée, on peut y servir le thé à un visiteur…, ce qui en fera la chambre à coucher, c’est seulement quand, au coucher, on met le futon sur le tatami. L’ambivalence de ces deux types de lieux, c’est la marque des films de Naruse : on passe sans cesse de l’un à l’autre ; le privé et le public sont toujours très liés. On se croirait presque dans une pièce de théâtre classique où les personnages font des entrées en scène en étant annoncés. Que ce soit la maison ou le bar, c’est le lieu où l’action se passe et au-dehors on a les « autres » qui sont susceptibles de venir se présenter assez facilement sans pour autant que ça tue l’atmosphère intime du lieu. Il est intéressant de noter que dans les films japonais (chez Naruse en tout cas), on a plus regard de l’intérieur qui voit entrer un nouveau personnage, alors que dans le cinéma occidental, on verra plus souvent les personnages se déplacer eux-mêmes pour se rendre à un lieu et rencontrer d’autres personnages (si j’étais audacieux, je comparerais le récit nippon à un ovule et le récit occidental à un spermatozoïde…).

Il existe enfin le troisième type de lieu chez Naruse : la rue. Elle fait le lien entre les deux premiers, peut-être pour souligner un peu plus leur similitude, leur ambivalence. Mais attention, si dans la Rue sans fin, on a encore des rues bondées, presque toujours par la suite Naruse préférera des petites ruelles, voire des rues, des ponts, sans circulation. Et là encore, l’harmonie est respectée. Encore une fois, on a affaire à un lieu public, mais l’atmosphère est privée, intime. On retrouve presque systématiquement des dialogues à deux personnages (un peu à la Wong Kar-wai) et quand ils sont trois dans le Repas[2] par exemple, il ne s’agit que du môme d’un des personnages qui joue pendant que sa mère cause avec le personnage principal (il est présent sans faire partie du cercle intime de la discussion). Paradoxalement, la rue devient le lieu intime par excellence, parce qu’on y a exclusivement des scènes à deux, comme l’antichambre ou le boudoir où l’on ira confesser ses tourments à la voisine ou une vieille connaissance.

C’est là que pour comprendre le style de Naruse, La Rue sans fin est intéressant (rien que le titre…). Ce n’est pas encore tout à fait du « Naruse ». Les rues sont larges, grouillent de monde et de circulation ; en plus, Naruse se plaît à donner un caractère descriptif, presque documentaire au film en multipliant les plans de foule, de la rue pendant les transitions. Un style de plan qu’il abandonnera totalement par la suite, dans une recherche, toujours, d’économie (des moyens et des effets).

On peut se demander si à ce moment, Naruse n’a pas encore trouvé son style, sa voie, sa route (sa rue) ou s’il ne cherche pas tout simplement à copier ce qu’il a vu dans les films occidentaux (pour les films de l’époque qui ne sont pas tournés en studio). Parce que dans ce film, il n’y a pas que les rues qui sont filmées comme il ne le fera plus jamais par la suite. Il y a surtout les scènes d’intérieur qui n’ont rien à voir. On s’étonne de voir des voitures dans La Rue sans fin (on est pourtant en 1934, et on n’en verra que rarement par la suite, alors que les trains seront plus répandus par exemple… pourquoi ? mystère… est-ce que les trains font plus japonais, est-ce que ça correspond plus à son idée de faire des lieux à la fois publics et privés ?…), mais surtout, on y remarque des portes ! Les personnages semblent incapables d’ouvrir ces énormes portes… Par la suite, les portes disparaîtront presque de ses films (on en voit parfois à l’entrée d’un bar, mais jamais en gros plan comme c’est le cas dans ce film). Il préféra, plus tard, revenir aux bonnes vieilles portes coulissantes (shoji ou fusuma). Est-ce que c’est un désir de sa part de retourner à des films plus « japonais » ? Cherchait-il comme ça à affirmer son style ? Mystère. On en voit, par exemple, beaucoup plus chez Ozu, dans les entreprises notamment.

Autre chose qui m’a marqué dans ce film, c’est l’incroyable similitude dans le style de jeu des acteurs du muet, et plus tard dans ses films parlants jusque dans les années 60. Quand en Occident la rupture a été totale entre le jeu de pantomime et le parlant qui allait mettre dix ans à adopter les techniques réalistes de l’Actors Studio (et attendre encore quinze ou vingt ans pour que ces techniques se généralisent dans l’ensemble du cinéma américain), avec ce film muet de Naruse, on découvre qu’au Japon, il n’y a pas eu ce genre de révolution. Dans ce film, les acteurs ne jouent pas la pantomime. Mieux, la mise en scène, à travers son découpage, sa mise en place, est déjà assez proche de ce qui sera mis en place dans les films parlants (beaucoup de panneaux dans le film muet et au contraire peu de dialogues dans les films parlants…). Les Japonais garderont longtemps ce type de jeu précis, avec des codes, des jeux de regards, des postures, des ports de tête, une manière de se positionner par rapport à un autre acteur… C’est d’ailleurs étonnant de rencontrer des plans, des transitions, des postures, des jeux de regards, des axes de caméras qui reviendront sans cesse dans les films suivants. Pour exprimer un sentiment, mettre en place une même situation, on ne s’embarrasse pas, on utilise les mêmes méthodes. C’est comme si les acteurs japonais avaient des codes, des lazzis, comme autrefois les acteurs de commedia dell’arte pour jouer des personnages récurrents de la scène. Et là, étant donné qu’on a toujours affaire aux mêmes types de personnages (parfois aux mêmes acteurs), on peut facilement imaginer qu’il y a des codes, des poses, utilisés traditionnellement pour exprimer un sentiment, une situation. Chose impensable à la même époque en Occident (quoique). C’est amusant de voir, par exemple, des acteurs différents adopter les mimiques d’un acteur dans un film plus récent de Naruse. La femme qui baisse la tête en signe de résignation ou de docilité ; la vieille mère qui fait une moue et qui dodeline de la tête, l’air de dire « non, mais tout de même », surprenantes, ces similitudes. C’est dommage que là-bas, mais déjà à cette époque en Occident, on ait perdu ces méthodes de jeu. Ça limite le champ d’action. On ne peut plus jouer que d’une manière naturaliste, oubliant les « emplois », les personnages récurrents, familiers, les archétypes…

Il y a enfin la notion de mono no aware, habituellement utilisée en littérature, mais dont Naruse se serait inspiré pour créer des ambiances pour ses films. Et c’est vrai que quand on voit ces films, on cherche toujours à mettre des mots sur des choses qui en Occident n’en ont pas. On parle de contemplation, d’ambiance, de film lent, poétique… Ça devient plus compréhensible quand on peut identifier une notion vague avec une expression, même si ça reste impossible à traduire.

Alors le mono no aware, qu’est-ce que c’est ? Voici quelques tentatives de définitions en français :

D’abord, on le traduit parfois par « Le pathétique des choses », d’autres fois par « un sentiment profond des choses », ou encore par « Choses propres à émouvoir ».

Et voici deux définitions trouvées sur le Net :

« Les textes fondamentaux du Zen font de l’acceptation et de la transcendance du monde le point nodal de l’art de vivre qu’ils proposent, tandis que l’art narratif japonais traditionnel célèbre le monde tout en y renonçant. De nos jours, on emploie souvent le terme mono no aware pour décrire cet état d’esprit. Selon le mot de Tamako Niwa, il s’agit de “la tristesse sereine” qui nous envahit à la vue du monde. On l’utilise également pour décrire l’acceptation tranquille d’un monde en transition, le plaisir innocent et éphémère goûté à l’activité quotidienne ou encore le contentement procuré par la précarité de sa propre existence. »

« Appréciation généralement teintée de tristesse de la beauté éphémère qui se manifeste dans la nature et la vie humaine. »

Moins orientée vers la mélancolie et plus philosophique, voici la définition qu’en donne René de Ceccatty : « l’aware est une sorte de suspension de jugement, un retrait de la conscience, qui, à l’origine, prend la forme d’une exclamation de surprise devant l’apparition d’un sentiment nouveau ou d’un pur phénomène extérieur. Ce retrait, cette suspension, permet, précisément, la mise en place intérieure d’une autre catégorie de temporalité. Le sujet se retire de l’activité du monde qu’il observe et décrit de façon plus ou moins concise. »

Comme d’habitude, plus on comprend les choses, plus on se rend compte qu’il reste finalement encore plus de choses à découvrir… La rue est sans fin.


[1] Quand une femme monte l’escalier

[2] Le Repas


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Secret Sunshine, Lee Chang-Dong (2007)

sans récit le fait est plus fol

Secret Sunshine

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Milyang

Année : 2007

Réalisation : Lee Chang-dong

Avec : Do-yeon Jeon, Kang-ho Song, Yeong-jin Jo

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Excellent. Comme parfois, la longueur du film (2 h 15) permet au spectateur de s’affranchir de ses repères. D’autant que là, il y a peu de ressorts conventionnels et la structure nous oblige à forcer notre regard, car elle n’offre rien de ce qu’on pourrait attendre. Il s’agit d’une chronique sans enjeux, sans problématique définie, sinon le fait pour un personnage de chercher à résoudre ses problèmes présents. Ce n’est pas pour autant que le film manque d’unité dramatique. Au contraire. Le personnage principal du film, Shin-ae, est au centre de tout, pas une scène où elle n’apparaît pas. On la suit en train de surmonter les drames qui la touchent, interférer avec les autres personnages. Placés ainsi en dehors des conceptions conventionnelles du récit, on est forcés de nous interroger et de comprendre.

D’abord, Shin-ae arrive de Séoul avec son fils de sept ou huit ans dans le village où son mari décédé a vécu. Pourquoi ? On n’en sait rien, peu importe. Le film est descriptif, pas explicatif. On n’est pas obligé de tout comprendre, de tout savoir, car il n’y a pas de dénouement, de révélation, à prévoir, on est placé dans la position du voyeur forcé d’imaginer les vies entre les lignes. Malgré le drame « secret », c’est une histoire banale, à ranger dans les colonnes des faits divers d’un journal (si l’on ne retient que le drame en lui-même, car le film montre ce qui précède et ce qui suit).

(À noter qu’un village en Corée, c’est quelque chose comme 5 000 habitants…)

Secret Sunshine, Lee Chang-Dong 2007 | CJ Entertainment, Cinema Service, Pine House Film

La jeune mère vient donc refaire sa vie en province avec son fils (on ne saura rien de la première, en dehors du fait que son mari est mort : le récit est réduit au minimum, comme s’il n’y avait aucune intention dans la volonté de présenter cette « histoire » ou de la distiller avec parcimonie). Sur la route qui la mène à ce village dont le nom signifie en chinois « ensoleillement secret », elle se perd et sa voiture tombe en panne. Un garagiste vient la chercher. C’est le début d’un intérêt pas du tout réciproque : le garagiste lui faisant presque la cour pendant tout le film, restant toujours courtois, amical, attentif, mais elle n’y prête pas attention et semble même souvent agacée de cette présence qui s’impose à elle.

Elle s’installe dans le village, fait la connaissance des personnages locaux. La pharmacienne dévote qui cherche à la mener vers la foi divine, le professeur de déclamation de son fils et toujours ce garagiste… Son frère vient un moment l’aider à investir dans un terrain, mais c’est surtout pour elle une manière de se faire remarquer, respecter sans doute, comme elle le dira plus tard, mais le plus souvent, elle est avec son gamin.

Arrive alors le point de basculement du récit. Le petit est kidnappé. On lui demande une rançon.

Son fils est identifié quelque temps plus tard dans un étang et le coupable sera rapidement trouvé. C’était le professeur. La jeune femme se retrouve seule et tombe dans un premier temps dans une détresse profonde. La pharmacienne insiste pour qu’elle vienne assister à une séance au temple. Shin-ae est incrédule, mais ne sachant pas quoi faire d’autre pour calmer sa peine, elle se décide, accompagnée de son étrange protecteur, le garagiste. Elle crie sa douleur, se libère. Et dans la scène suivante, on la voit souriante, parlant à des amis de sa foi, de son bonheur recouvré grâce à Dieu…

J’ai un peu peur de voir dans quelle voie le film nous embarque. La description de cette Église paraissant aux yeux d’un Occidental tout à fait ridicule. On se dit à ce moment qu’elle était tombée dans les mains de cette secte comme elle aurait pu l’être dans n’importe quelle autre qui prétend ramener la paix intérieure ou la promesse d’un monde meilleur, ailleurs. On se dit, après tout, pourquoi pas, si ça l’aide à surmonter sa douleur. Mais en fait, dès qu’elle est seule chez elle, le masque tombe et elle est tout aussi déprimée qu’avant. On commence à sentir l’ironie sur cette pratique religieuse somme toute assez folklorique et singulière (c’est peut-être une interprétation personnelle étant donné que le récit, en lui-même, garde toujours une distance avec les événements présentés).

Elle décide de pardonner à l’homme qui a assassiné son fils. Elle vient le voir en prison comme le préconise la religion. Et elle prend soudain conscience que s’il y a un Dieu, il n’est pas juste. Elle pensait rencontrer un fou ou au moins un homme qui vivait avec le poids de la mort de son fils sur la conscience, et en dehors de ça, le professeur se révèle être tout à fait bien…, car lui aussi aurait trouvé la foi en prison et le comble de l’incompréhension et de l’inacceptable pour cette mère, il lui dit que « Dieu lui a pardonné ». Elle se détourne de la religion alors que les gens qu’elle fréquente, y compris le garagiste, sont en rapport avec son Église. Elle va se révolter à sa manière, cherchant à faire payer tous ces joyeux dévots.

Après quelques actes insensés (plus ceux d’une femme en détresse que d’une réelle folle), on l’envoie à l’hôpital. Le garagiste, pour qui elle n’aura jusqu’à la fin aucune sympathie particulière, vient la chercher. Et le film se termine là-dessus.

Pourquoi arrêter là ? On ne sait pas si elle va rester dans ce village, si elle va retrouver une vie normale, si le garagiste parviendra à prendre une place près d’elle. Rien, c’est comme une tranche de vie sur les malheurs d’une femme, le malheur presque exclusif de la disparition d’un enfant, un encart tragique dans un journal : le film commence alors qu’elle a déjà perdu son mari, ce n’est pas le sujet et ça ne le sera jamais, et il se termine ainsi quand on a fait le tour de ce malheur, comme si c’était un film qui ouvrait les yeux sur un paysage en mouvement lors d’un voyage en train et qui les refermait aussitôt. Ce qu’on a vu ? L’acceptation et la difficulté du deuil. Rien d’autre. Pas le temps de nous arrêter. On était là, on a vu, on est parti. Le film traduit très bien le spectacle de nos vies ou du film qu’on se fait de celle des autres : on n’en voit que des bribes, pourtant, de ce spectacle parfois tragique, on se plaît à prétendre tout savoir. Parce qu’une part de nos vies est dédiée au commentaire, aux commérages, de la vie des autres. On se charge souvent d’en faire un récit en remplissant les vides, en nous chargeant d’y implanter des explications, des intentions, une logique dans ce qui n’en a aucune. En nous offrant ainsi la vie crue affranchie du modelage trompeur du récit, le film nous ramène à nos petits réflexes de commentateurs astucieux. Un film se doit en général de contenter cette faim d’indiscrétions qui nous anime, et ici la sécheresse du récit tend à inverser les rôles et à nous confronter à notre médisance : sans récit, que sait-on ? Et qu’est-ce que le récit sinon le tricotage d’éléments d’une histoire ? On tricote des liens, des rapports, une cohérence, mais au fond dans la vie, rien n’est construit et prémédité, tout est lâchement agencé, incertain, perdu, flou, indécis, et incompréhensible. Et comme on ne peut concevoir un monde sans logique, qui échappe à notre compréhension…, on tricote, on tricote. Les secrets sont des boîtes faciles à remplir : on peut tout y ranger.

Si les interprètes sont donc aussi dans la salle, ceux qu’on y trouve dans le film sont excellents. Jeon Do-yeon a reçu le prix d’interprétation à Cannes en 2007 pour son travail. Rarement, une récompense aura été tant méritée. D’habitude, je suis plutôt agacé face aux performances d’acteurs, aux rôles qui semblent écrits pour ces prix. Là, on est au-dessus de tout ça. C’est d’abord un film. Et il se trouve que le sujet du film c’est un personnage central, omniprésent ; le sujet, c’est l’évolution progressive des états psychologiques d’une mère qui vient de perdre son mari, qui va perdre son enfant et qui devra apprendre à vivre seule dans une ville où elle ne connaît finalement personne. La performance, elle découle naturellement du film ; la finalité, ça reste le film, mais on ne peut évidemment que s’émouvoir du talent de cette actrice capable de tout jouer avec une précision et une conviction étonnante. Elle en fait des tonnes, mais elle reste toujours juste : ce sont les situations extrêmes, à travers lesquelles passe son personnage, qui l’obligent à adapter son jeu à la situation. Il n’y a sans doute pas de peine plus grande que celle d’une mère qui perd un gamin assassiné et qui se retrouver, seule, comme un adulte orphelin. Je ne crois pas avoir souvent vu, par exemple, une actrice « simuler » des crises d’angoisse. On croit en ce que l’on voit, tout un sachant qu’elle joue, mais en l’oubliant la plupart du temps (on se dit bien sûr parfois que c’est fabuleux ce qu’elle arrive à faire, et le plus souvent on est pris par la situation qui reste toujours au centre du film). Bref, il y a une gamme d’expressions, de situations, d’humeurs, autour de la déprime, du chagrin, qui est tout à fait hallucinant. Elle donne l’impression qu’aucune scène n’est jouée comme une autre ; c’est la situation, la disposition du moment du personnage qui dicte son interprétation ; il n’y a pas d’humeur générique pour exprimer la peine immense de la perte d’un enfant. C’est une alchimie insaisissable noyée dans les mystères des situations jouées. Jeon Do-Yeon exprime toujours l’humeur adéquate. Elle sait parfaitement se fondre dans une situation en en comprenant tous les enjeux. Le réalisateur y est-il pour quelque chose ? Sans doute oui, quand on voit l’excellence de l’ensemble des acteurs. Et cela jusqu’au moindre élève de piano qui n’a pas appris sa leçon et qui ne veut pas l’avouer, mais dont on perçoit pourtant dans le regard et l’attitude la gêne laborieusement dissimulée de celui qui ment avec honte : il n’y a rien de plus difficile que de jouer ce que l’on ne veut pas dévoiler. Il est facile de jouer celui qui ment effrontément, mais jouer celui qui ment et qui se retient de ne pas laisser paraître de gêne liée à la honte de mentir (ou encore jouer celui qui se retient de pleurer quand il est déjà souvent parfois assez compliqué de pleurer…), là alors, ça devient impossible. Pourtant, un enfant y arrive. C’est donc que le réalisateur a lui aussi son secret…

L’acteur qui joue cet étrange garagiste, cet ange gardien repoussé et pas loin d’être un clown à l’insu de son plein gré, c’est Song Kang-ho, qui apparaissait dans Memories of murder.



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Paranoid Park, Gus Van Sant (2007)

L’Éléphanteau

Paranoid Park

Note : 3.5 sur 5.

Année : 2007

Réalisation : Gus Van Sant

Ça fait je ne sais combien de films que notre gugusse expérimente des images d’ados marchant au ralenti et sous tous les angles. Il avait commencé avec Éléphant. Là, il reprend le procédé et l’adapte pour le mettre au cœur de l’action… (oui bon, l’action descriptive), celle qui est censée révéler dans la longueur un sens caché. Comme avec ces skateurs donc, où on ne retrouve qu’une ou deux fois le procédé, de face. Le reste est plutôt convaincant. Il pourrait même avoir terminé le film qu’il essayait d’achever depuis Éléphant… Avec une différence : le personnage principal se rend coupable d’un « homicide sans volonté de donner la mort ». Un accident stupide donc. La thématique du film est bien plus intéressante. Il peut jouer sur la culpabilité, la solitude. C’est surtout la manière de raconter l’histoire, d’une manière encore une fois anachronique, qui prend tout son sens. Dans Éléphant, c’était une sorte de compte à rebours pour terminer sur la tuerie ; là, le récit joue avec la chronologie des événements pour garder un doute sur sa culpabilité, montrer peu à peu les causes de ses agissements et de ses comportements.

Ainsi, on ne comprend pas certaines scènes du début du film, mais on se doute bien qu’on aura une résolution future. La suite est comme un puzzle ; chaque pièce devant prendre une à une sa place. D’un point de vue narratif, c’est beau, efficace ; le récit se met clairement du côté du personnage, on partage et comprend son trouble. Une approche à l’opposé de ce qui a été fait par exemple dans Secret Sunshine où le point de vue est toujours froid, distant (il y a rarement des gros plans d’ailleurs). L’un juge, pas l’autre, et finalement, le résultat est le même. L’un traite du point de vue du criminel, l’autre de la victime. Preuve que selon le point de vue où on se trouve, on est toujours influencés et capables d’entrer en empathie de la même manière avec les victimes ou les pires criminels. Et que plus que juger des actes, on juge en fait plus des hommes, et c’est tout le dilemme du jugement.

Paranoid Park, Gus Van Sant 2007 | MK2 Productions, Meno Films, Centre National du Cinéma et de l’Image Animée

On pourrait imaginer un peu à l’image de ce qu’a tenté de faire Clint Eastwood avec Mémoire de nos pères, un film adoptant le point de vue du vigile pour Paranoid park et celui du tueur d’enfants dans Secret Sunshine. Nul doute qu’on aurait eu aussi de l’empathie pour les personnages de ce côté-ci, peut-être pas à un même degré, mais au fond, pourquoi pas ? Est-ce que le degré d’empathie se mesure ? Et surtout, passé le cadre d’un récit, est-on capable, a-t-on la volonté, d’offrir la même empathie à un être humain qui n’est plus un personnage ? C’est un des dilemmes du cinéma naturaliste et démonstratif. L’auteur prend le pari de traiter une problématique du monde réel et de se servir de la force des images et de la narration pour convaincre les spectateurs d’adopter un point de vue plutôt qu’un autre. C’est comme envoyer une pièce dans les airs et refuser de voir sur quelle face elle retombe : on accepte d’entrer dans le jeu que si rien ne nous est imposé, pourtant certains auteurs prétendront que les images offriront, d’une certaine manière, la résolution du problème.

En matière d’expérience, le cinéma affine probablement notre compréhension du monde, et donc, participe à la formation de nos convictions, mais cela va bien au-delà d’un simple film.



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Le Miroir, Andreï Tarkovski (1975)

Action, silence…

Le Miroir

Note : 5 sur 5.

Titre original : Zerkalo

Année : 1975

Réalisation : Andreï Tarkovski

Avec : Margarita Terekhova, Filipp Yankovskiy, Ignat Daniltsev

— TOP FILMS

(Première lampée de notes.)

Tout chez Tarkovski est action. Parce qu’il ne peut rien y avoir d’autre. Le cinéma n’est que mouvement et son, et le visuel, c’est l’action. Et c’est l’action qui amène le sens.

Les images, qu’elles soient “tableaux” ou non, possèdent toujours en elles l’essence d’une “action”. Pas forcément toujours au sens de mouvement, mais de “faire”. Qu’y a-t-il là ? Que sont-ils en train de faire ? Si Tarkovski fait sens (comme tout le cinéma, mais pas toujours justement à cause du manque « d’action »), c’est bien parce que chacun de ses “tableaux” est d’abord une action. Pour être plus clair, on pourrait presque dire que les plans de Tarkovski peuvent se traduire par un verbe. Le verbe est toujours action, et c’est lui d’abord qui fait sens.

Un sens qui pourra alors, et alors seulement, être sujet à interprétation.

Faire sens, ce n’est pas forcément, se faire comprendre. C’est là que Tarkovski transcende ce qui n’était au départ seulement qu’une action, et que par elle seule, il parvient à donner du sens à ses images : c’est une fois seulement que l’action apparaît, qu’elle peut disparaître au profit d’une logique qui ne peut être perçue, comprise, que sur la durée. Le verbe, l’image, le sens, s’organisent autour d’un discours, d’une langue mystérieuse, qui comme la musique, est celle d’un récit commun à tous les hommes. Si les langues des hommes diffèrent, leurs histoires, leur cœur, leurs aspirations, leurs espoirs sont les mêmes. Qu’importe alors le détail, les tableaux ne sont plus que des prétextes, des supports qui dans leur particularité atteignent l’universel.

Le Miroir, Andreï Tarkovski 1975 Zerkalo | Mosfilm

L’action particulière appelle le sens impersonnel et universel. « Je vois ce que tu veux dire, je n’en comprends pas précisément le sens, mais au-delà de la compréhension, ça me parle. »

C’est en ça que Tarkovski est poète. Ce qu’il décrit, montre, dévoile des interrogations communes à tous. En interrogeant les images de sa mémoire, il questionne la nôtre. Les actions gagneraient un sens plus précis, ou il tenterait d’offrir directement un sens, sans passer par l’éloquence de l’action, il ne ferait qu’expliquer ce que lui voit ou perçoit sans doute en lui, mais que son public se refuserait toujours à voir. Parce que le cinéma, le récit, c’est une histoire qu’on raconte aux autres. Et ces autres viennent y trouver un passeport pour se hisser en haut de leur propre mémoire, de leurs propres sensations ou réflexions. L’art montre, ne démontre pas. Au lieu d’être discursif, il serait plus « sur-discursif ». C’est-à-dire qu’il en donne l’illusion. Au spectateur.

Une femme qui court. Un moineau qui se pose sur le bonnet d’un enfant. Du lait qui coule d’une table. Une cabane qui prend feu. Le vent dans les herbes hautes qui souffle… Ce sont des images, mais elles décrivent bien une action : ce n’est pas seulement un tableau, là maintenant, il se passe quelque chose qui ne se passe pas par “ailleurs”. Des images parfois sorties de leur contexte (il n’y en a pas toujours), mais qui étonnent par leur singularité immédiate. Plus que des “actions”, peut-être, ce sont des « faits divers ». Des attractions, dirait sans doute Eisenstein. C’est-à-dire, des images fortes. Qui collées les unes après les autres prendront sens ou pas.

Le sens, souvent obscur, chez Tarkovski, qu’il soit personnel, mystique, religieux ou philosophique, il reste au spectateur de l’interpréter. Au contraire d’un film qui use de symbolisme comme on se lance des private jokes à table. S’il y a du symbolisme chez Tarkovski, il n’est pas exclusif, excluant, parce que Tarkovski reste toujours sur le seuil du sens, ne fait que le suggérer, hors-champ, donc dans l’esprit seul de celui capable de le deviner. Au contraire de la théorie du montage des attractions d’Eisenstein (superposition d’images de différentes situations ou saynètes censées proposer un sens immédiat, une sensation forte, à celui qui les regarde), le cinéma de Tarkovski propose plutôt un montage des illusions : au lieu de chercher en permanence à provoquer un choc des images qui fasse sens, comme un champ-contrechamp permanent, fascinant mais pas toujours logique, héritier des premiers montages de Brighton, Tarkovski adopte un angle qui lui permet de mettre à distance la situation (principe du tableau) et préfère retarder la compréhension des images montées si elles se répondent, comme pour suggérer par la résistance, la lenteur, un sens au-delà de l’image et de la percussion des images. Ce qui ne marchait parfois pas chez Eisenstein (lui-même le reconnaîtra) quand il prétendait que le spectateur pourrait comprendre de tels montages, Tarkovski décide, lui, d’assumer cette incompréhension et de jouer sur la tension et d’infimes variations à l’intérieur des images et de la bande sonore pour laisser le temps au spectateur de tenter d’en saisir le sens. Au lieu d’être inondé par un mitraillage d’images dont il ne pourra très vite plus comprendre la logique d’ensemble, on est ainsi au contraire plongé sans malaise à la soupe tarkovskienne. Ce qu’on peut nommer alors « poésie » peut ainsi se laisser appréhender à travers chaque plan, parfois même à travers la moindre image. C’est ce qu’on voit avec l’affiche du film (une affiche, par principe, ne renvoie à aucun montage, mais on remarque déjà la position de la caméra, alors que dans la séquence même, l’image à venir est déjà suggérée hors-champ par une agitation sonore, puis Tarkovski retarde son dévoilement, et plus encore, préfère montrer toujours ses personnages regarder de dos, et dans le même plan, plutôt qu’organiser un champ-contrechamp qui serait à la fois plus courant et plus significatif ; ou moins : en déstructurant ainsi ses “actions” et en se refusant au jeu facile des dialogues d’images, c’est bien un sens caché qu’il suggère et à qui il appartient à nous seuls d’en proposer l’interprétation).

Eisenstein et Brecht avaient comme ambition de donner un sens précis à leurs “tableaux” (qu’ils soient “montés” ou « épiques), un sens, parfois même, qu’on pourrait juger de politique. C’était probablement une erreur. Je le répète souvent, cette ambition de faire passer un message à travers un récit a échoué. Et c’est sans doute mieux ainsi. Les messages sont toujours compris de travers. Chez Tarkovski, en revanche, en jouant un peu plus sur la distanciation chère à Brecht, mais une distanciation, paradoxalement utile à prendre de la distance avec le sujet (ou l’objet du film) jusqu’à ne plus le voir flou, tandis que la distanciation chez Brecht consistait précisément à se rapprocher du sujet par une mise à distance avec le dispositif narratif de toute histoire censée provoquer une forme d’identification. Et le flou chez Tarkovsi, c’est sa poésie. Il nous livre des “attractions”, ou des “illusions”, et le spectateur se débrouille avec ça.

Art et philosophie (voire politique) ne font pas bon ménage. L’un altère toujours irrémédiablement l’autre. Et c’est pourquoi l’art, le récit, ou le cinéma, ne peut être, au mieux, que poésie. Bien sûr, une histoire peut s’attacher à décrire une thématique, un raconteur peut s’appliquer à établir un angle. Mais les actions, les faits, qui y sont montrés ne sont qu’un vecteur possible donnant accès au sens. Celui-ci ne sera jamais que suggéré. Les explications, toujours, réservées aux spectateurs.

(Besoin de revisionner, pour en dire autre chose.)


Révision :

Le temps, le temps qui passe… ou du temps suspendu…, je sais pas, mais c’est putain de beau. De la grâce, de la poésie.

Je pourrais regarder pendant une heure, un siècle, la nuque d’une femme tandis que le vent caresse les herbes pour annoncer l’arrivée d’un type qui pourrait être à la fois celui qui lui souffle dans les cheveux, celui qui se fait souffler la place ou qui se fera souffler sur la commode, on s’en moque, surtout que pour expliquer ces grands mystères, il y a ces mots russes d’une putain de saloperie de beauté et qui veulent strictement rien dire parce qu’on ne lit déjà plus les sous-titres, et parce qu’au fond, ça ne peut dire qu’une chose : « Ferme ta bouche ô spectateur, parce que ton souffle divin retombe d’un peu trop près sur les images ! » Et pis un peu plus loin : « Ô spectateur, fais donc attention, tu viens de renverser cette bouteille de lait, mais regarde ! Regarde un peu ce que tu as fait ! » Et nous : « Oh mais papa, dis, c’est quoi cette bouteille de lé ? »

Il y a des films qu’on aime, plus comme des œuvres, mais comme une femme, une mère, comme une blonde, comme une caresse… Celui-ci, c’est « oh ! chéri ! » et il peut rendre totalement gaga, comme suspendu à un fil de morve, balancé entre les reliures pelliculées du temps.

Le vent souffle nord-nord-ouest, aujourd’hui, on dirait.


Carrie, un amour désespéré, William Wyler (1952)

Carrie, un amour désespéré

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Carrie 

Année : 1952

Réalisation : William Wyler

Avec : Laurence Olivier, Jennifer Jones, Miriam Hopkins

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire à l’eau de rose, ce mélo misérabiliste qu’on croirait tout droit sorti de l’imagination grossière de Barbara Cartland ? Heureusement qu’il y a le jeu excellent de Laurence Olivier et de Jennifer Jones pour sauver la baraque, et une production/réalisation de William Wyler. Qu’est-ce qu’ils sont allés faire dans cette galère…

L’histoire est à peine croyable, d’une cruauté inimaginable. Les personnages sont antipathiques, leur évolution plutôt rocambolesque, et la morale de l’histoire, finalement, ça devient : « Certains ont de la chance, d’autres non… » Merde, ça fait rêver ça ? Putain de cruauté ! Le personnage de Jennifer Jones se prostitue littéralement pour vivre (même si ce n’est pas dit comme ça, mais une fille qui accepte de vivre chez un type à cette époque-là sans être mariée avec lui, code Hays ou pas, on ne peut pas imaginer que ça s’amuse du matin au soir à se faire des bisous sans la langue). On ne peut pas avoir du respect pour un tel personnage. Ce serait un film d’aujourd’hui passe encore, mais pour l’époque, ça ne passe pas ; d’ailleurs il en est question à un moment, mais la belle ne se fait pas prier et garde cependant ses airs de sainte-nitouche. Là, on a une ellipse qui tue quand on la voit limite heureuse vivant chez ce type qu’elle n’aime pas…

Carrie, un amour désespéré, William Wyler 1952 | Paramount Pictures

Que dire donc de ce personnage ? Le genre de vieux bonhomme qui en a après les jeunettes, le type malheureux avec la femme de la haute société qu’il a épousée pour rentrer dans le monde, et qui court après les nubilettes en leur mentant sur sa situation et son âge…

On tente alors de les lancer dans une romance épique, mais avec de tels excès, l’histoire tourne vite au ridicule… On est loin de Docteur Jivago. On a les deux amants à qui il arrive que des merdes, mais ce sont eux qui s’y sont mis tout seuls. Antipathiques et… un peu concons (sans déconner, faudrait lui foutre un peu de plomb dans la tête à cette Carrie…). Le Docteur Jivago est amoureux de deux femmes en même temps, ce sont des choses qui arrivent et sa première femme n’en devient pas moins antipathique, au contraire ; on sent que parfois on ne peut rien contre le destin… Là ce vieux plouc, il veut juste se barrer avec une jeune fille paumée et profiter de sa situation… C’est complètement immoral, monsieur Hays. Il n’y a pas le destin derrière tout ça, c’est un con qui veut se faire une jeune et c’est tout. Sa première femme à lui, c’est une mégère, on comprend pourquoi il ne l’aime pas, mais on ne peut avoir que des personnages antipathiques dans une histoire ; qu’au moins, on puisse leur trouver une excuse, donner au personnage un peu de relief. Le but ce n’est pas d’exposer des préjugés et de les laisser tels quels ; mais bien de leur tordre le cou et de donner une chance à ces personnages, une chance de moins les détester. Il faut toujours des motifs d’espoir, même discutables ; on n’expose pas ce qu’on estime être de viles créatures pour le plaisir de les lyncher et en laissant croire qu’il y a des « méchants » par nature… Être un fils de pute, c’est déjà une circonstance atténuante… Komarovsky dans Jivago, il finira par aider le couple Lara-Jivago, car au fond il aime Lara et veut l’aider ; même Strelnikov qui est sans doute la plus grosse pourriture du film, on peut comprendre sa haine par son amour perdu, par sa fragilité, son utopie, tout ce qui n’existe plus pour lui. Là, on ne cherche pas à aller au fond des personnages, ce sont des caricatures et il faut les accepter comme ça. Alors vas-y, essaie, Willy… Tu pourras toujours nous les mettre dans les situations les plus « romanesques » on s’en moque, parce qu’on ne les aime pas et les méprise. Si celui qui a écrit ce machin n’aime pas les personnages qu’il décrit, comment, nous, on pourrait les aimer, les comprendre et les défendre ? On suit les péripéties les unes après les autres le plus souvent avec dégoût parce qu’il leur arrive que des merdes, toujours le pire (ça, c’est une loi de la dramaturgie mais encore faut-il rester dans la vraisemblance, éviter d’y aller trop fort). Et puis surtout, la manière dont réagit le personnage d’Olivier dans la galère ne fait rien non plus pour qu’on s’apitoie sur son sort. Le type est de la haute, il se retrouve garçon de café, et au lieu de ne pas la ramener en restant humble, le mec semble mal vivre ses nouvelles manières de plouc dans le bar à ploucs où il travaille… On ne peut pas aimer un type de la haute qui tombe dans le caniveau et qui refuse qu’un mec « d’en bas » l’aide parce que c’est un mec d’en bas… Monsieur mérite mieux que ça ?… Hé ben, restes-y dans le caniveau.

Reste la scène finale qui vaut tout de même le coup d’œil. Parfaitement tire-larmes, même si on est plus proche du pitoyable que du « romanesque »… Peut-être le grand ratage d’un nouveau genre. Olivier est désormais clochard (à cause de sa conne de femme qui le laisse tomber sur un malentendu) et Jennifer Jones le fait rentrer dans sa loge (elle est devenue une star des planches new-yorkaises). Il lui demande un peu à manger, l’aumône ; elle, le vison sur les épaules, lui tend son petit sac. Il n’y a que des gros billets (vraiment, c’te poisse). Alors il dit : « J’aurais du mal à faire du change avec ça… » Elle : « Tu vas rester avec moi ! Tu vas voir on va être heureux ! Attends-moi là j’ai un truc à faire… » Il se casse en prenant une petite pièce dans son sac à main. Et là, on pense, soulagés d’en finir : « C’est vrai casse-toi, c’est à cause d’elle après tout si t’es dans la merde ». Pauvre film.



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Les Hauts de hurlevent, William Wyler (1939)

La Horde de Hurlevent

Les Hauts de hurlevent

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Wuthering Heights

Année : 1939

Réalisation : William Wyler

Avec : Merle Oberon, Laurence Olivier, David Niven

Du Bronté produit par Samuel Goldwin, mise en scène par William Wyler, et interprété par Laurence Olivier. Si ce n’est pas de la dream team ça…

Une mise en scène qui fout bien les boules au début avec les violons dans la neige (on aura les mêmes quarante ans plus tard dans LEmpire contre-attaque). Tout en flashback, comme toutes les bonnes histoires gothiques (oui, il n’y a pas que le film noir), comme pour mieux entrer dans une histoire qu’on veut fantastique ; ça pourrait tout aussi bien être un rêve, un mensonge (la sophistication de la mise en abîme qui plongerait presque le film dans le baroque si on y avait en plus les couleurs et des optiques torsadées). Le reste, c’est du mélo. L’amour impossible qui rentre en conflit avec le paraître.

Ça ressemble pas mal à Jane Eyre finalement. Le même personnage de l’homme autoritaire dévoré par sa passion ; et ces femmes rendues idiotes par leur amour. Les mêmes patelins paumés habités par le mystère et ses fantômes. Et puis, au moins, le mauvais temps, c’est crédible dans le nord de l’Angleterre.

An -2 avant CK. Pas de contre-plongée, pas de plan-séquence. Mais ça paraît bien sophistiqué tout de même pour 1939. Bien léché, rien à dire. Peut-être l’effet gothique déjà. La sophistication s’écrit avec un W, qui veut dire Welles, ou bien donc Wyler… (Ça marche aussi avec D.W Griffith ou Josepth L. Mankiewicz ; un peu moins avec Wilder, sauf pour Boulevard du Crépuscule peut-être… Le K, c’est pas mal non plus. Et le Z. OK, je range mes runes.)


Les Hauts de hurlevent, William Wyler 1939 Wuthering Heights | The Samuel Goldwyn Company


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Les Indispensables du cinéma 1939

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La nuit nous appartient, James Gray (2007)

La nuit nous appartient

We Own the Night Année : 2007

Réalisation :

James Gray

8/10  IMDb

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Avec :

Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Robert Duvall, Eva Mendes

On reste dans les mêmes ambiances que ces deux précédents films. C’est lent, obscur et sacrément bien filmé.

On retrouve les deux acteurs de The Yards (Wahlberg et Phoenix) et il continue de choper un acteur de Coppola (après James Caan, voici Robert Duvall).

C’est vrai que c’est assez ressemblant au Parrain… Là, le film est très bien, mais il passe sept ans pour écrire un scénario et il y a je ne sais combien d’approximations dans celui-ci. Pas sérieux ça James. Fais-toi aider, mince ! Ton truc, c’est la mise en scène.

Wahlberg, il a tout de même une chance incroyable. Ce n’est pas le meilleur acteur dont on puisse rêver et au bout du compte, le voilà qui aura tourné avec deux des cinéastes les plus exigeants actuellement : Gray donc mais aussi Paul Thomas Anderson. Pour un petit nouveau gars du quartier, c’est plutôt pas mal…


La nuit nous appartient, James Gray 2007 | Columbia Pictures, 2929 Productions, Industry Entertainment


La classe ouvrière va au paradis, Elio Petri (1971)

La classe ouvrière va au paradis

La classe operaia va in paradiso Année : 1971

Réalisation :

Elio Petri

6/10  IMDb
Avec : Gian Maria Volontè

Cent ans de cinéma Télérama

Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables de 1971

Je vais finir par m’habituer au ton original de Petri… Je ne m’attendais vraiment pas à aimer, et d’ailleurs, je n’ai pas aimé. Mais c’est moins lourd que ce que je m’attendais. Il faut juste se faire au style : mélange de politique et d’ironie, d’humour noir (ou d’insolence).

Au début, on cherche à comprendre si tout ça a un sens, et puis au bout d’un moment on ne cherche plus : Petri utilise le contexte politique comme un autre, mais il ne prend pas position. C’est sûr que c’est difficile de savoir s’il aime ses personnages ou pas, et en particulier cet ouvrier « modèle » jusqu’au jour où il perd un doigt et qu’il est viré, interprété toujours par Gian Maria Volonte.

Assez déroutant, mais si on accepte de ne pas comprendre, de se laisser emporter vers un voyage dont on ne connaît pas la destination, ça peut se laisser voir. Palme d’or, en revanche, pour une année qui compte autant de films bien meilleurs que ça…


La classe ouvrière va au paradis, Elio Petri 1971 | Euro International Film (EIA)