The Naked Kiss, Samuel Fuller (1964)

Le Baissé du tueur, ou le Mascara chié, un film audacieux de Stanley Foulé

Police spéciale

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : The Naked Kiss

Année : 1964

Réalisation : Samuel Fuller

Avec : Constance Towers, Anthony Eisley, Michael Dante

La critique française peut s’émerveiller devant les films de Samuel Fuller…, c’est un beau rigolo. Moi, ça me fait penser à du Jean-Pierre Mocky.

Vouloir dénoncer des trucs, mais être incapable de tenir un récit, n’avoir aucun sens des proportions et du bon goût, voilà ce que fait Fuller dans The Naked Kiss. Ce n’est pas seulement mauvais, c’est parfaitement risible.

L’audace n’est pas signe de génie ; encore faut-il savoir mener sa barque et respecter un minimum de convention pour raconter une histoire.

Le thème principal du film est obscur (on passe de la rédemption d’une prostituée au début du film au thème de la pédophilie – à peine avoué en plus, bonjour le courage – en passant brièvement par celui du faux coupable…). Les personnages, des stéréotypes : la pute qui se révolte et devient une grande dame au grand cœur ; un bellâtre milliardaire asexué, un flic séducteur à la fois enquêteur, juge, gardien de prison…

Fuller nous embarque dans des scènes sans intérêt, digressions stupéfiantes : pourquoi la pute décide-t-elle d’aller travailler dans une clinique pour enfants handicapés (oui, dit comme ça, on croirait un cliché et c’en est un) ? Le rapport avec le récit ? Qu’elle le devienne OK, mais on a droit à plein de scènes dans la clinique, comme celle où pendant cinq minutes on les regarde chanter (surréaliste, oui c’est mignon mais bon il y a un film à faire Sam, non ?). Il faut voir aussi la gueule des infirmières…, que des canons. Pas étonnant que la maquerelle du coin vienne y faire son marché. La pute tombe donc sous le charme du riche bellâtre du coin, une gueule à mourir de rire : une sorte de David Hasseloff latino, petits yeux et mâchoire de requin, les sourcils peignés à la manière d’Audrey Hepburn ; le mec lui récite du Lord Byron et du Baudelaire (qu’il prononce comme un prince chinois), il lui parle de Venise au coin du feu !

Pourtant, le film avait bien commencé. La scène d’introduction du générique est plutôt réussie. On se croirait presque chez Cassavetes. La pute en question se bat avec son souteneur ; et dans la bagarre, elle perd sa perruque : on apprendra plus tard qu’il lui avait fait raser la tête pour avoir convaincu un certain nombre de putes comme elle d’arrêter le job… On retrouve la pute quelques mois plus tard, ses cheveux ont repoussé, elle sourit comme dans les magazines, c’est une femme respectable désormais… Enfin bon, une dernière passe avec le flic de la ville où elle veut s’installer, ça peut toujours aider pour faciliter son intégration… Le reste, c’est une sorte de rêve. Non pas que tout réussisse à l’ancienne pute, c’est que ça n’a tellement ni queue ni tête qu’on se croirait bel et bien dans le développement incertain d’un rêve.

Dans la dernière partie du film, le récit prend un virage : la pute et le milliardaire vont se marier (mince résumé comme ça, c’est encore plus ridicule, pourtant c’est tout à fait ça), elle rentre dans le manoir, un disque tourne (l’enregistrement des chants des gamins handicapés…), puis elle entre dans le bureau de son amoureux… d’où s’échappe une gamine de dix ans. On ne voit rien, tout est suggéré (enfin je ne sais pas si c’est le terme le plus approprié dans un film de Fuller…) : elle regarde son homme avec de grands yeux, lui s’excuse, lui dit que s’ils s’entendent si bien c’est qu’ils sont tous les deux des monstres, des pervers… Et elle le tue. Arme du crime Cluedo : un combiné de téléphone… C’est dangereux un téléphone on n’a pas idée ! Vient ensuite l’interrogatoire… que va faire son ami flic. On ne s’embarrasse pas de psychologie : le flic change d’avis sur elle en deux minutes, sans explication, d’abord croyant qu’elle l’a tué pour des raisons crapuleuses, puis l’aidant à retrouver la petite, témoin qui pourrait confirmer ses dires (on ne parle pas de pédophilie, on dit qu’il la “molestait”… ; il n’a pas de couilles le Fuller, il n’ose pas appeler un chat un chat). On retrouve la gamine, mais la pute peine à lui faire entendre raison et elle ne dit rien. Le flic (qui joue également le rôle d’avocat à cet instant) lui conseille de lui parler comme si elle était sa mère… Donc en gros, on a eu trois heures de film où on la voit particulièrement efficace en infirmière avec les enfants, et là hop, alors que ça pourrait lui servir à ce moment… le flic ne s’en sert pas. C’est comme s’il ne s’était rien passé. Et puis, maintenant que la pute sait qu’il faut lui parler comme une mère (!) la gamine dit toute la vérité (sérieux, il n’y a aucune crédibilité dans la psychologie : les personnages changent d’intention, d’humeur, en fonction de ce dont a besoin Fuller). C’est la fin du film, la gamine a parlé…, plus fort que tout : aucun procès, la pute est relâchée et devient un héros dans la ville, pouvant reprendre son sourire de magazine et s’émerveiller devant un bébé dans son landau quand elle lui redonne sa tétine (landau complètement oublié au milieu de la rue, crédible). Surréaliste… Non, mais là il y a eu un crime, elle doit tout de même être jugée ! Ah, oui, mais non ce n’est pas grave, c’était un pédophile, les tueurs de pédophile ne sont pas poursuivis par la justice, elle a bien fait !… N’importe quoi, Samuel.


The Naked Kiss, Police spéciale, Samuel Fuller 1964 Allied Artists Pictures, F&F Productions


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1964

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Rapt, Lucas Belvaux (2009)

Rapt

Rapt Année : 2009

Réalisation :

Lucas Belvaux

5/10  IMDb

C’est quoi le sujet du film ? Belvaux veut traiter un fait divers ? Décrire toutes les faces d’un rapt en le décrivant point par point ? Ce n’est pas très clair… Parce que si c’est le fait divers, ça n’a de sens que si on s’attache à l’après rapt et surtout si on maintient l’ambiguïté sur le personnage principal, à savoir si oui ou non il a commandité son propre enlèvement comme les médias ou la culture populaire finira par le penser. Aucun doute possible ici : on suit tout, on sait tout (en fait rien parce qu’il n’y a rien à savoir : ça ne va pas plus loin que l’enlèvement crapuleux, ça ne vole donc pas très haut, et on ne nous laisse même pas l’occasion de nous imaginer autre chose, le pire…). L’angle intéressant du film, il était là, l’après : le mec qui se retrouve tout seul après son enlèvement, croyant avoir l’appui de sa famille, ou du moins retrouver normalement son job et ne pas être lynché dans les médias. Ça aurait été intéressant : un sujet à la Fritz Lang, sur l’injustice de se faire juger après un tel drame ; une sorte de double peine. On a ça que pendant vingt minutes à la fin…

Il faut bien dire aussi que les acteurs, en dehors d’Yvan Attal et d’Anne Consigny, sont très mauvais. Comment ne pas l’être avec des répliques aussi creuses ou des personnages aussi mal définis et stéréotypés…


Manpower, L’Entraîneuse fatale, Raoul Walsh (1941)

They Drive by Day

ManpowerL'entraineuse fatale, raoul walsh Année : 1941

Réalisation :

Raoul Walsh

6/10 IMDb  iCM
Avec :

Edward G. Robinson
Marlene Dietrich
George Raft

Le film ressemble à s’y méprendre à They Drive by Night, tourné l’année précédente par le même Raoul Walsh. La Dietrich reprend le personnage d’Ida Lupino (en moins salope), George Raft (avec ses sourcils taillés à la Dietrich) reprend son rôle d’homme brave et intègre, plutôt mou sexuellement, et Edward G. Robinson reprend le rôle de l’homme fragile tenu par Bogart.

Assez curieux ces correspondances. Le mythe de la vamp intéressée par un mec et qui miaule devant son petit frère comme s’il pouvait y changer quelque chose… Ça reste un film mineur.

Curieux aussi ce George Raft, il en a eu à cette époque des premiers rôles, et il reste aujourd’hui assez méconnu, à côté des autres stars avec qui il partageait l’affiche. Apparemment, il aurait refusé tous les rôles qui feront d’Humphrey Bogart une star ; passablement illettré, ça devait rendre difficile la lecture de script… 1941, c’est tout de même l’année de naissance du film noir avec le remake du Faucon maltais avec Bogart, que Raft aurait donc refusé pour tourner celui-ci. Une carrière parfois…, ça se fait à pas grand-chose.


Manpower, L’Entraîneuse fatale, Raoul Walsh 1941 | Warner Bros


Crise (1946) Ingmar Bergman

Bergman, Opus 1

Crise

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kris

Année : 1946

Réalisation : Ingmar Bergman

Avec : Inga Landgré, Stig Olin, Marianne Löfgren

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Le premier film de Bergman et déjà un très bon opus. Principale qualité, ses dialogues, qui ont la puissance évocatrice des répliques de théâtre où beaucoup de choses sont dites en peu de temps. Un maximum d’informations est concentré dès les premières répliques qui doivent personnaliser parfaitement les personnages (leur nature, leurs ambitions, leurs aspirations et leur problématique). Rien n’est dit directement, tout est fait dans la suggestion voire le symbole ; si bien qu’une scène de vie quotidienne en révèle beaucoup plus qu’il n’y semble au premier coup d’œil. Bien sûr, on ne le comprend que plus tard.

On retrouve certains personnages traditionnels des pièces de théâtre russes de Tchekhov. Des personnages essentiellement de la petite bourgeoisie, dans le cadre de la famille ou des amis proches.

Ingeborg est une femme célibataire dans une ville perdue de la province suédoise. Elle donne des cours de piano pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa charmante fille tout juste nubile. Une chambre est louée à un homme, discret et humble, amoureux de sa fille Nelly.

Mais Nelly n’est pas la fille naturelle d’Ingeborg. On l’apprend quand sa véritable mère, Jenny, citadine directrice d’un institut de beauté, vient la chercher pour qu’elle travaille à ses côtés. Seulement Ingeborg considère Nelly comme sa véritable fille. Elle est malade, ne lui a pas dit et voudrait l’avoir auprès d’elle. Elles se mettent d’accord pour laisser le choix à leur fille, qui sait depuis le début la vérité. Elle voit là surtout l’occasion de sortir de ce trou perdu et accepte de partir avec sa mère qu’elle connaît à peine.

Entre-temps, elle a fait connaissance de Jack, homme, fantasque, hâbleur, comédien sans le sou, séducteur, manipulateur, passablement suicidaire… Elle se laisse séduire, et se rendra vite compte que sa mère Jenny l’entretient, rendant toute relation avec lui impossible.

On laisse partir Nelly avec sa mère, et l’on reste avec Ingeborg qui vit très mal cette séparation. Elle décide alors au bout de quelques mois de venir saluer sa fille à la capitale. C’est Jenny qui l’accueille : tout laisse penser qu’elles sont toutes les deux heureuses. Ingeborg embrasse sa fille, le cœur serré, et retourne dans sa province…

On reste cette fois avec Nelly, Jenny, et Jack, qui apparaît un soir à l’institut que Nelly s’apprêtait à quitter. Il semble bouleversé, lui dit qu’il ne pourra jamais aimer qui que ce soit parce qu’il est égoïste…, pourtant, il se sert de cette situation pour abuser de la pauvre petite Nelly… Apparaît alors la mère…, et là, C’EST LE DRAME. Scène de dénouement, on comprend tout des relations curieuses de ce « couple ». Jack s’enfuit et meurt tragiquement.

Épilogue : Nelly retrouve sa mère Ingeborg. On se serre, on s’embrasse. Magnifiques instants d’amour entre une mère et sa fille. Nelly pourra peut-être désormais accepter les avances de Ulf, le charmant garçon, discret et sans problèmes que sa mère loge depuis longtemps en espérant que sa fille tombe amoureuse de lui.

Ça peut paraître un peu glauque, le genre de drame intimiste qui a fait la réputation du Suédois. Eh bien, si c’est bien un drame intimiste, ça n’a rien de glauque. Bergman prévient même, un peu à l’image de Tchekhov qui dira jusqu’à la fin que ses pièces étaient des comédies, que ce n’est pas une grande histoire et que « ça pourrait même être une comédie ». Il y a du vrai un peu là-dedans. Il ne faut pas nier que l’histoire soit plutôt tragique (le genre de tragédies courantes qu’on trouve dans toutes les familles), mais il y a beaucoup de légèreté, d’insouciance ou de pure bonté chez les personnages. Les méchants et leurs mauvaises intentions sont absents, et si Jenny peut paraître antipathique, ou au moins un peu cruche et parfaitement égoïste au début, elle se révélera au contraire une femme pleine d’amour pour sa fille. Elle n’a jamais réussi à faire sa vie avec un homme, se faisant chaque fois jeter, donc elle voudrait être avec sa fille et la gâter un peu. Même chose pour Jack, qui a tout au début du goujat manipulateur, bon à séduire les filles pour mieux les jeter par la suite. Il est ainsi, mais il en est conscient et s’en excuse même par la suite. Jamais antipathique, le bonhomme. Il ne veut faire de mal à personne. Il profite de l’argent de Jenny, mais elle aussi y trouve son compte ; il cherche juste à vivre, à prendre du plaisir malgré ses blessures, à cacher ses larmes par des rires et une joie excessive (les Suédois ne sont pas des Slaves, mais la Russie n’est pas loin, du moins dans certaines œuvres de Bergman comme ici, et là ça correspond tout à fait à l’image qu’on se fait d’un Slave). On le voit d’ailleurs mieux quand Jack insiste pour accompagner Ingeborg à la gare : on pourrait croire que toute cette fausse gentillesse cache quelque chose, alors qu’en réalité, si elle paraissait fabriquée c’est qu’il en rajoutait et cachait ses tourments derrière ces excès. Ingeborg comprend qu’il n’est pas là pour lui poser des problèmes : il avait juste besoin de compagnie et de partager quelques moments… Et au final, toutes ces contradictions, tous ces troubles, en font un personnage fascinant et attachant (même s’il faut s’en méfier).

Excellent premier film sur l’amour d’une mère et sa fille. Ce n’est pas si courant comme thème au cinéma…


Crise, Ingmar Bergman 1946 Kris | Svensk Filmindustri (SF)


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Charulata, Satyajit Ray (1964)

Charrue Bovary

Charulata

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1964

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Soumitra Chatterjee, Madhabi Mukherjee, Shailen Mukherjee

— TOP FILMS

Si Emma Bovary, le personnage de Flaubert, peut agacer parfois par sa futilité, sa bêtise rêveuse, il en est tout autrement dans ce film de Satyajit Ray adapté d’un roman bengali de 1901, Nastanirh. Charulata, comme l’ensemble des personnages du film (en dehors de son frère qui finira par partir avec l’argent du journal qu’édite son mari) sont tous d’une grandeur d’âme irréprochable. Clairement, Satyajit Ray fait un autre choix que celui de Flaubert quand il se moque du provincialisme ou de la petite bourgeoisie oisive. Il aime ses personnages, ça se voit, et on finit par les aimer autant que lui. C’est d’ailleurs une constante dans ses films : assez peu de personnages malintentionnés, quand le malheur s’abat sur eux, c’est toujours la fatalité ou parce qu’on les a forcés à prendre une mauvaise direction. Satyajit Ray dépeint les Bengalis à la fois oisifs et généreux. Toutes les classes sont concernées, et le regard est le même qu’il soit sur les princes ou les domestiques (celui du palais ne cesse de se faire réprimander pour sa paresse, mais rien de méchant, c’est surtout un jeu de miroirs amusant).

Charulata est donc mariée à un riche propriétaire qui au contraire des autres de son rang refuse de rester inactif et édite un journal politique (on est à la fin du XIXᵉ siècle). Son travail lui prend beaucoup de temps, et comme il le dit lui-même, son journal est un peu comme une seconde femme. Pour passer le temps et s’occuper, Charulata lit des romans, de la poésie indienne, et surtout… s’ennuie. Beaucoup. Quand elle demande à son mari s’il a lu un livre qu’elle prend dans sa bibliothèque, il lui répond qu’il n’a pas besoin de roman ni de poésie, car il l’a elle. Preuve qu’il l’aime, mais cette réponse laisse Charulata insatisfaite. Comprenant la solitude de sa femme, la voyant souffrir sans se plaindre de cet ennui accablant, il lui propose de faire venir son frère pour lui confier les comptes de son journal. Ils ont de la place, le palais est grand et désert…

Ellipse. Charulata joue aux cartes avec la femme de son frère. En une situation, tout est dit. Elle montre moins d’entrain que sa belle-sœur au jeu. Comme toujours, c’est la beauté des gens dignes, on garde ses émotions pour soi, on ne se plaint pas, on ne contrarie pas ses amis, encore moins sa belle-famille. La situation est posée, on peut lancer l’élément perturbateur qui va déclencher ce qui était en gestation déjà depuis longtemps. La passion de Charulata se réveille quand le cousin de son mari, écrivain amateur, passablement oisif comme il se doit pour un personnage de sa condition, plutôt occupé à rêvasser, s’invite au palais. Charulata peut partager avec lui son goût pour la littérature, et peu à peu naît entre les deux, ou plutôt, elle pour lui, un amour secret, non consommé, non avoué, mais forcément interdit, rappelant les meilleurs romans à l’eau de rose dont Charulata est friande. On appelle ça aussi un fantasme, ou se monter la tête. Triangle amoureux suggéré, on ne parle précisément pas d’amour… Charulata profite de cette compagnie heureuse quand son mari passe sa journée au rez-de-chaussée du palais à jouer les éditeurs et rêver avoir une influence politique jusqu’en Angleterre. Quand on est oisifs, on peut se laisser aller à des questions existentielles, et puis…, on peut rêver dans son confort d’une existence plus trépidante. Chacun ses rêves, mais on rêve toujours seuls.

Charulata, Satyajit Ray 1964 | R.D.Banshal & Co

Pour réveiller tout ce petit monde, le frère de Charulata vide les caisses du palais, puis disparaît. Une péripétie bien réelle, mais qui a tout du songe, de l’illusion qui s’évapore à l’instant même où on en prend conscience. Un retour à la réalité, et à la bassesse des hommes. Ruinés, le journal ne peut plus être édité, et le cousin, ne voulant pas être à une charge inutile, part à son tour, plongeant Charulata dans un chagrin contenu mais profond. Son mari la surprend dans sa chambre évoquant le nom de son amoureux fantasmé. Pas d’esclandre, on dépense trop d’énergie, alors il va promener son cul en calèche pour mouiller sa barbe de gros nounours. Il revient sécher ses larmes chez sa femme : il la trompait, lui, avec son journal, avant qu’il soit obligé de s’en séparer. Ils se comprennent, ils étaient nourris des mêmes illusions. Ça ne sert à rien d’en faire tout un drame. On est chez Satyajit Ray, on accepte son sort, et on se réconcilie avant de s’être emporté. Chez Satyajit Ray, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. On songe à la douceur aussi…

Retour à l’ordre des choses donc. Comme dans Le Repas de Naruse. Le couple se reconstitue. Les “infidélités” ne sont rien, surtout si on finit (ou si on nous pousse) à y renoncer. La bienséance comme première règle de l’ordre. 2+1-1 = 1. Le compte est bon. Ou presque : deux fesses bien calées, bien séantes, font un cul, c’est la logique aristotélicienne.

L’intérêt d’une histoire est de faire une boucle, et revenir à son point d’origine. Nul besoin de faire le tour du monde en 80 jours pour cela. Un palais au Bengale suffit. En restant le cul bien assis à sa place, il y a toujours un petit quelque chose qui a changé, quand on y songe. Juste un poil. C’est là toute la tâche de la boucle.

La France a sa Bovary, le Japon a son Repas, l’Inde a sa Charulata. La petite-bourgeoise qui s’ennuie est un thème universel qui fait le tour du monde.

Il est facile d’intéresser son monde en montrant toute une société au travail, ça l’est moins avec une brochette de personnages rêveurs et oisifs.


L’ennui mis en scène (le tout avec travellings d’accompagnement en gros plans rapides, surimpressions, ajustement de caméra vers un point d’attention, etc.) :


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L’Odyssée de Charles Lindbergh (The Spirit of Saint Louis), Billy Wilder (1957)

The Pschitt of Saint-Louis

The Spirit of Saint LouisThe Spirit of Saint Louis, Billy Wilder (1957) Année : 1957

6/10

Les Indispensables du cinéma 1957

IMDb  iCM

Réalisation :

Billy Wilder

Avec :

James Stewart
Murray Hamilton
Patricia Smith

Qu’est-ce que ce film vient faire dans la filmographie de Billy Wilder ? OK, pas une comédie, mais on peut faire des films, en particulier Billy, en sortant de son registre qui se révèlent très bons. Là, on se demande ce que Wilder est allé chercher avec ce récit de l’aventure de Lindbergh en traversant l’atlantique en monoplan…

On pourrait dire la même chose de Stewart mais au moins lui est un habitué des « biopics » hagiographiques… ou des films consensuels (Tom Hanks de l’époque…, son Harvey est par exemple parfaitement mièvre et stupide), et son utilisation n’a jamais été meilleure que quand il servait de contrepoint (ou d’innocent) dans les films de Hitchcock.

Spirit of Saint-Louis, c’est le nom de l’avion avec lequel Lindbergh avait décollé pour entreprendre son périple. Pas la peine d’évoquer le reste, ça ne vole pas bien haut.


L’Odyssée de Charles Lindbergh (The Spirit of Saint Louis), Billy Wilder 1957 | Leland Hayward Productions, Billy Wilder Productions


Hara-kiri, Masaki Kobayashi (1962)

Un seul bras les tua tous

Hara-kiri

Note : 4 sur 5.

Titre original : Seppuku

Année : 1962

Réalisation : Masaki Kobayashi

Avec : Tatsuya Nakadai, Akira Ishihama, Shima Iwashita, Tetsurô Tanba, Kei Satô, Masao Mishima

Magnifique film sur la manipulation de l’histoire. Ou comment la vengeance d’un ronin miséreux a ébranlé une grande maison en forçant certains de ses membres à se faire hara-kiri après le déshonneur de la perte de leur « chignon » (ouille).

Le récit de cette vengeance se fait en deux temps : d’abord celle des samouraïs qui ont été au plus près d’une manœuvre pour obliger le beau-fils du miséreux à se faire hara-kiri (quelque chose de déshonorant pour certains ronins devant survivre en ces temps de paix). Ensuite la vengeance au sein même de la maison seigneuriale pour tuer quelques samouraïs de plus. Au final, le ronin miséreux, qui n’avait plus rien à perdre (toute sa famille ayant péri), y laissera la vie, mais il aura démontré par le récit de son histoire que l’honneur des samouraïs ne signifie rien, qu’il n’est là que pour servir la grandeur feinte d’une maison. Et cette idée se confirme quand le doyen demande qu’on trafique les archives pour cacher ce déshonneur de voir un simple ronin vaincre la moitié de leur maison. Il faut toujours sauver les apparences, la grandeur de la coutume et d’un nom de maison…

Le récit avance pas à pas, mélangeant les temps de récit pour dévoiler au fur et à mesure tous les pans de cette histoire de vengeance désabusée. On se prend au jeu, en restant attentifs aux différents récits, pour comprendre ce qu’a à cacher ce ronin miséreux, comprendre ses intentions et la manière dont il va s’en tirer.

La mise en scène de Kobayashi alterne les rythmes. On est presque chez Sergio Leone avec des temps d’appesantissement, de suspension, où les personnages se jaugent, s’épient ; puis tout à coup un jaillissement. Le noir et blanc est magnifique (voir les captures du duel plus bas), tout comme les décors. Tout contribue à une utilisation parfaite de l’écran, à travers notamment le jeu des contrastes. Les mouvements de caméra ponctuent souvent le récit au début d’une scène. C’est magnifique, sauf quand on a droit à des panoramiques un peu trop prononcés avec un grand-angle…, là, ça donne un peu la gerbe. Bien mieux que Rébellion en tout cas…

(On retrouve cette même idée d’histoire trafiquée dans le chef-d’œuvre d’Okamoto, trois ans plus tard, Samouraï.)


Hara-kiri, Masaki Kobayashi 1962 Seppuku | Shochiku

La Double Vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski (1991)

Véro redouble

La Double Vie de Véronique

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Podwójne zycie Weroniki

Année : 1991

Réalisation : Krzysztof Kieslowski

Scénario : Krzysztof Piesiewicz

Avec : Irène Jacob, Wladyslaw Kowalski, Halina Gryglaszewska

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Une jeune chanteuse polonaise se fait remarquer, auditionne, décroche le rôle, se trimbale avec un cœur en vrac dans une poche et une bille dans une autre, tente de réunir les deux au moyen d’un élastique, et puis la bille éclate, alors le cœur aussi… et l’élastique se retrouve à Clermont-Ferrand. L’introduction servira de négatif au reste du film. Tata avait beau tirer les cartes, elle n’a rien vu venir, le miracle de la nature se produit : la chrysalide Weronika se change en Véronique. Heureux hasard ou mystère du monde, vous ne compreniez rien aux salades polonaises ? Zbigniew Preisner se propose de rejouer la partition pour vous. (Que serait Véronique sand son petit nocturne…)

L’avenir appartient à ce qui se leitmotiv, alors ici, tout se double, tout évoque et s’entrechoque. De cet étrange et imparfait négatif, le récit va pouvoir maintenant voler de ses propres ailes, et se faire positif. L’une meurt, l’autre pas. Le leitmotiv, le double, que tout oppose. Le double quantique. Celui qui dit que le monde est composé de deux types de Véro : celle qui se fait niquer quand on la mouille et l’autre qui nique quand on la chatouille. Théorie des cordes élastiques. Chting, tu meurs, chtong tu vis. La corde est la même, seul l’accord change.

Ainsi, quand l’une lève la tête vers le ciel, tombe l’averse — pour l’autre, c’est l’inverse. La même image filmée avec deux angles différents. Retentit alors comme un écho de pluie sous un porche pavé, la musique du compositeur « hollandais », puis apparaît cette image toute décaloguienne de la vieille marchant péniblement dans la rue — là encore deux angles différents — et un détail d’importance : l’une porte ce qui lui reste, l’autre a les mains dans les poches. Quand la mort rôde, vérifiez d’abord si ce n’est pas son jour de congé ; car la Mort, sans sa faux, ne fait que passer.

La Double Vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski 1991 Podwójne zycie Weroniki | Sidéral Productions, Canal+, Zespol Filmowy Tor

Scénario en puzzle qui ne s’harmonise pas seulement par leitmotiv, mais qui s’agence superbement par superposition. Ce ne sont plus de simples évocations, des redites légèrement nuancées, mais des éléments qui s’invitent dans les deux univers parallèles. Celui de Weronika et celui de Véronique. Dans ces séquences construites en France autour de la K7, par exemple, la fille du jury de Cracovie qui n’était pas favorable à Weronika s’invite tout à coup dans le champ, dans une gare parisienne. L’un de ces petits jeux de hasard qu’affectionne tant le cinéaste. Le hasard qui rôde. Ces quelques séquences fonctionnent à travers la résolution d’une énigme. À la manière d’un Blow Out ou d’une Conversation secrète, la séquence qu’on avait entendue avec Véronique dans le casque va servir de fil qui, une fois tiré, pourra nous mener à sa résolution. Une résolution qui, le temps d’une séquence, rappelle Véronique à la vie cruelle. La tension et le mystère s’estompent dès que le marionnettiste lui révèle ses intentions. Kieslowski, par la voix de son personnage, donne une raison, un dénouement, une explication à tout ce mystère. Le rêve et le fantasme cessent alors. Le cinéma et son double. Une pause, le double, le personnage, prend le temps de se regarder réfléchir. Le personnage se trouve face à face avec son créateur et celui-ci lui révèle qu’il n’existe pas. Il peut tout autant lui dire qu’il n’est qu’un prétexte pour mettre le réel à l’épreuve, ou bien, lui avouer qu’il n’est là que pour jouer les doublures… Chez Kieslowski, il n’y a plus de Dieu, mais il y a un dieu créateur, celui qui forge des destins, des hasards, des mystères, et force les coïncidences. Cette curieuse impression dans ses films qu’il ne cesse de montrer toujours la même chose : des personnages qui regardent, et qui comprennent, que tout ça n’est qu’un jeu, un jeu de marionnettes, et que quelqu’un ou quelque chose qui nous dépasse tire les ficelles. Il y a toujours des signes : Weronika semble déjà savoir qu’elle va mourir et voit la mort s’annoncer à la fenêtre, et Véronique y passe tout près, mais y échappe. Les voies du hasard sont impénétrables.

Et le cœur, lui, a ses raisons… Des amours contrariées, souvent consommées, de l’une ou de l’autre (Véronique:Weronika), les spectateurs masculins, entre amants et pères, pourraient se mettre à la place, double (voire triple), qu’occupe l’écrivain-marionnettiste. Entre le plaisir de créer et la création du plaisir. Le père de Véronique, curieusement, a la même relation trouble avec sa fille, la même dualité que l’artiste-amant. Nous n’y échappons pas non plus. On désire à la fois Véronique, la modeler selon nos désirs, tordre l’histoire à mesure qu’elle se dessine, et en même temps rejeter tous ces amants et la rappeler à la raison. Tout ce rouge, Véronique, est-ce donc bien raisonnable ?… En même temps, si on rejette tous ces hommes, c’est à la fois parce qu’on est homme, jaloux, protecteur, mais aussi parce qu’il n’y en a que pour Véronique (et Weronika). Le montage ne ment pas, ces hommes ne sont que des visages et des voix. On ne voit qu’eux. Si on les rejette, ce n’est plus parce qu’on est amants ou pères, mais spectateurs. Quand on parle de double, on ne parle pas d’autre chose : rien ne doit s’introduire entre elles, entre elles et nous. Des filles faciles ces Véronique. Il suffit qu’un nouveau personnage apparaisse pour qu’elle papillonne autour. Entre jalousie et dégoût, c’est bien ce qui sert de moteur au film, parce qu’on comprend à quel point on est déjà attachés à Véronique.

Véronique a un souffle au cœur, et comme on a déjà vu le film, celui de Weronika, c’est à nous de le lui souffler. Comme on dit à un enfant « prends garde à tes doigts, c’est chaud. » Facile et incandescente, la Véronique. Kieslowski, même, avec sa caméra au ras du poil, lui colle à la peau façon brûlure au fer rouge. On souffle, elle ferme les yeux, et c’est son cœur qui rougit.

On est en Véronique comme dans un récit à la première personne. Non pas comme si on était à la place de Véronique, mais comme si on était son ange gardien, son double éphémère, son âme-cœur, qu’on lui susurrait à l’oreille et qu’on pouvait entendre ses pensées intimes. Cette double vie, c’est bien sûr la nôtre. Penchés sur son épaule, on ne se rêve plus seulement spectateurs, on voudrait lui prendre la main et la porter vers nous quand elle regarde le ciel. On dit que certains films font de certains décors des personnages à part entière ; ici, c’est le spectateur qui se voit comme un personnage quand Véronique, les yeux perdus dans le vague (ou dans les reflets de sa bille), semble nous chercher. Et Kieslowski arrive merveilleusement à diriger Irène Jacob pour que son regard, sa douceur, son sourire de gamine mièvre suggère cette idée. Le montage fait le reste. C’est le principe du cinéma des attractions adapté aux séquences. Tout se perd dans le flou, ou le fondu auvergnat : une séquence suivie d’une autre qui force le dialogue. Si on parle chez Kieslowski, ce ne sont pas les personnages ou les plans qui se parlent, mais les séquences, et c’est au spectateur de tendre l’oreille. Il lui faut sans cesse comparer le négatif (l’introduction polonaise) à son positif (en en mesurant les différences). L’ellipse, de la même manière, semble souffler sur les braises. Le principe était déjà employé dans le Décalogue. Le sens se fait entre les lignes. Les séquences se croisent mais pourraient tout aussi bien ne jamais se rencontrer. Du puzzle, ne reste que des morceaux épars, des détails. Au spectateur d’en reconstituer le sens. Weronika et Véronique sont deux aimants que tout repousse et attire, et entre les deux, c’est à nous de deviner le reste, la magie. Deux élastiques de carton à dessin, deux cordes, deux lignes de vie qui souffrent au cœur. Et c’est à nous, à nous spectateurs, nous, nous, d’en jouer, cette fois, cent fois, la partition.

À la fin seulement, Kieslowski reprend les rênes et s’amuse à tricoter un dernier revers au destin de ses personnages. Dans la dernière séquence des marionnettes, quand il anime l’une, l’autre est inerte. Le créateur et ses symboles, sa morale ouverte, sujette à toutes les interprétations. Le créateur propose, le spectateur suppose. Les doublures sont laissées de côté, et nous rêvons avec elles d’une autre vie. « La double vie de… Je ne lui ai pas encore trouvé de nom ». Le montage répond pour nous : gros plan d’Irène Jacob. On ne dit rien, on suggère, on laisse deviner. On sait déjà. Le cinéma et son double. Pas de positif sans son double négatif.

La caméra de Kieslowski happe les corps, les visages, effleure les sentiments plus qu’il ne le faisait jusque-là. En un sourire, il pourrait nous faire pleurer, parce qu’on devine tout derrière les apparences. La petite musique, le montage, les focales (qui voient trouble à force de faire le point au-delà de la surface des choses, vers l’intime), la douceur perdue d’Irène Jacob, son innocence de sainte qui couche, tout concourt à révéler le contraire de ce que les images suggèrent en surface. Le double est un reflet qui ment. Et ce double, c’est celui que nous projetons tous les jours aux autres et que nous ne connaissons pas. Les décors, l’environnement, n’ont qu’une consistance molle. Un halo feutré, un flou de surface sans fin et sans forme, un hors-champ qui est là sans l’être vraiment et qui impacte moins la vie des êtres qu’ils voient évoluer que le hasard ou les connexions mystérieuses du monde.

On peut se laisser envahir par les larmes : qu’on soit en France ou en Pologne n’y change rien. Il pleut, et sans soleil, le fond de l’air est trouble.


Le Bébé de Mâcon, Peter Greenaway (1993)

Savante mise en pîèce

Le Bébé de Mâcon

The Baby of Mâcon

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : The Baby of Mâcon

Année : 1993

Réalisation : Peter Greenaway

Avec : Julia Ormond, Ralph Fiennes, Philip Stone

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Il y a deux aspects dans le film. Le fond, le sujet, assez complexe à comprendre et à cerner, et la forme, alambiquée, incroyablement sophistiquée, et sans doute la marque habituelle du cinéaste. Il navigue sans cesse entre distanciation et identification pour mieux nous perdre et mieux nous choquer dans la scène du viol terriblement éprouvante. Tout le récit tend vers cette scène-choc où le spectateur ne sait plus ce qu’il voit. Un vrai coup de génie, une parfaite maîtrise du contrôle narratif sur le spectateur par le biais de procédés contradictoires. À force de mises en abîme, on a le vertige et on n’y comprend plus rien.

L’histoire donc. C’est un peu complexe, mais je vais essayer d’être précis et de noter chaque fois l’angle de mise en scène, pour situer le niveau d’identification du spectateur.

On assiste à une pièce dans un théâtre en Italie, semble-t-il, au temps de la Renaissance. On y joue devant le Prince, une « moralité », c’est-à-dire une pièce morale de la fin du Moyen Âge : Le Bébé de Mâcon. Mâcon étant une ville française et tout ce petit monde censé être Italien jouant en fait bien sûr en anglais (Greenaway commence à compliquer la chose).

Le Bébé de Mâcon, Peter Greenaway 1993 The Baby of Mâcon | Allarts, Union Générale Cinématographique (UGC), La Sept, Cine Electra, Channel Four Films, Canal+

La ville (Mâcon) vit une période sombre : les femmes sont frappées de stérilité, tout comme les animaux, la famine guette… Bref, le mauvais sort semble s’être abattu sur la ville. La thématique morale se précise : « la copulation est une affaire sérieuse et les fruits qu’on en retire sont négligeables, sauf la maladie et la tristesse. » Accouche alors une vieille dame monstrueuse, qui va donner naissance à un magnifique bébé. À ce moment, on est toujours dans la pièce : la caméra de Greenaway circule entre la scène et le public. Petit problème toutefois : le plus souvent, la séparation entre l’une et l’autre apparaît vraiment mince, par exemple, quand le Prince, censé assister à la représentation, s’immisce dans la pièce, commente et interagit avec celle-ci ! Il est à la fois spectateur, commentateur et acteur… Et il en sera ainsi pendant toute la pièce — ou le film.

L’enfant naît donc. Immédiatement, il est pris sous la garde de sa sœur qui veut se servir de lui en le faisant passer pour le sien (elle l’aurait eu parfaitement vierge). Là encore, Greenaway cherche à nous embrouiller : l’enfant est censé être comme les autres, une supercherie, un faux prophète, pourtant il va lui donner les pouvoirs d’un dieu… La sœur cache sa mère et profite des avantages que lui procure l’enfant (on est en plein dans la contradiction parce qu’à ce moment la ville retrouve des récoltes, etc.).

Viennent alors l’évêque de Mâcon et son fils (oui, oui son fils, chose parfaitement commune au Moyen Âge). Tous deux doutent de la « sainteté » de l’enfant. Mais la sœur (qui se fait donc passer pour la mère — dans la pièce jouée) prétend toujours être la mère vierge de l’enfant et demande qu’elle soit examinée pour certifier de sa virginité. Une fois confirmée, elle cherchera à séduire le fils de l’évêque. Mais alors qu’elle se donne à lui dans une étable devant son jeune frère, ce dernier commande à un bœuf de tuer le fils de l’évêque parce que lui veut que la supercherie se poursuive, mieux qu’elle prenne sens en obligeant sa sœur à rester vierge. Le fils se fait massacrer par des coups de corne et toute la scène est dévoilée devant la foule. On ôte la garde de l’enfant à sa sœur et l’église prend l’enfant sous son aile.

L’évêque, au départ sceptique quant au caractère saint de l’enfant, se venge de la mort de son fils en utilisant l’enfant à son tour comme sa sœur et en dupant les foules. Mais la sœur vient une nuit assassiner son jeune frère pour… se venger. La ville se trouve alors dans une impasse, car il faut punir la criminelle. Seulement, elle reste vierge, et on ne pend pas une vierge. La solution viendra du Prince qui proposera de laisser la pécheresse à quelque deux cents miliciens qui se chargeront de sa virginité.

Arrive la scène-choc du film : la longue scène en plan-séquence du viol de la sœur par les miliciens. Greenaway joue une dernière fois de sa baguette de magicien et nous fait pénétrer derrière les coulisses, derrière les voiles du lit à baldaquin où la sœur, dans la pièce se fait violer. Et là…, ce n’est plus le personnage, mais l’actrice italienne, qui va se faire violer successivement par chacun des quelque deux cents acteurs. Par la même occasion, elle révèle la réalité de sa virginité (quitte à plonger dans l’horreur, autant y aller à fond). La caméra s’écarte et erre sur la scène autour des autres personnages ou spectateurs (parfois les deux) obligés d’assister comme nous à la scène, tandis qu’on entend en fond les cris de l’actrice et que l’on compte un à un les miliciens/acteurs et qu’on ponctue chaque viol en faisant tomber une quille sur un grand échiquier qui se tient au centre de la scène… L’impression à cet instant nous prend aux tripes : le récit jouant sans cesse entre les deux mondes, celui de Mâcon et celui du spectacle italien, on a du mal à comprendre la situation en se disant que c’est aussi un film, on est perdu par les différents degrés de mise en abîme, tenté de croire qu’il s’agit d’un véritable viol collectif, auquel tout le monde assiste sans se douter. Au moment de pendre la pécheresse, on se rend compte que ce n’est plus la peine, car elle est morte. Quelqu’un s’écrie : « Quelle incroyable actrice ! ».

La pièce se finit sur le dépouillement de l’enfant : on commence par ses habits, puis on le découpe en morceaux, chacun voulant un bout de l’enfant saint… Le rideau tombe, et le récit reste dans le cauchemar quand les acteurs saluent et qu’on exhibe au-devant de la scène, l’acteur qui jouait le fils de l’évêque (tué par le bœuf) et l’actrice qui jouait la sœur… Shakespeare disait que la vie était un théâtre où chacun devait y jouer son rôle, Greenaway semble vouloir y rappeler que le théâtre est également un rêve, un cauchemar, et que parfois on ne sait très bien si l’on est éveillé…

Pour moi, le meilleur film de Greenaway, le plus dérangeant, le plus fou, le plus complexe, le plus incompréhensible (et ce n’est pas toujours un compliment). Un film toujours aussi dérangeant, troublant, après un second visionnage, même en connaissant le procédé. L’ivresse de la mise en abîme…

À signaler, comme d’habitude, la mise en lumière du film de Sacha Vierny. Pour Greenaway qui a toujours voulu jouer de l’esthétisme dans ses films, je comprends mal comment il peut demander à ce directeur de la photographie de travailler pour lui… Là encore, ça peut aller, les décors et le côté théâtral font qu’on oublie l’image, mais dans ses autres films l’image est vraiment dégueu. Il a aussi fait la photo de Stavisky (sans doute le plus mauvais et le plus moche film de Resnais), Mon oncle d’Amérique (tout aussi dégueu) et le film de Duras, Baxter, Vera Baxter. Il est passé chez Greenaway après avoir fait son dernier Resnais, et cette fois un bon (me rappelle plus de la photo, mais là, ça ne semblait pas vraiment nécessaire d’avoir de belles images), L’Amour à mort.

Pour les acteurs, l’un des deux rôles majeurs dans la carrière de Julia Ormond (l’autre étant Le Barbier de Sibérie) ; pour Ralph Fiennes, le début de sa longue carrière au cinéma (il tourne tout de suite après ce film, La Liste de Schindler).



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Le Secret de Térabithia, Gábor Csupó (2007)

Le secret derrière l’affiche

Le Secret de Térabithia

Bridge to Terabithia

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Bridge to Terabithia

Année : 2007

Réalisation : Gabor Csupo

Avec : Josh Hutcherson, AnnaSophia Robb, Zooey Deschanel

Et un film pour enfants, un ! Eh ben, c’est vachement bien ! Parfois, c’est un peu tiré par les cheveux, parce qu’en fait, c’est un peu l’histoire des deux gosses qui se réunissent dans une forêt et qui y imaginent un monde enchanté…, donc c’est moyennement crédible. Mais le film tient surtout par les relations entre la jeune fille qui est une sorte de fée qui à l’air de savoir tout sur tout et le garçon qui apprend tout d’elle. Deux marginaux en fait. Forcément attachants, et comme d’habitude, c’est la fille qui sait toujours tout…, un peu comme dans la vraie vie (et comme dans Shakespeare… — normal, c’était une fille : personne n’a vu… hum).

Ça me fait penser un peu à Man in the Moon de Mulligan avec la craquante Reese Weetherspoon (devenue casse-pieds avec l’âge). C’est un peu la même atmosphère, les joies et les découvertes de l’adolescence, l’envie d’apprendre et de découvrir des choses sans se laisser corrompre par le monde des adultes…, et déjà avec un drame à la fin…

Les deux acteurs principaux, sont excellents. On peut même y ajouter la toute petite actrice qui doit avoir six ou sept ans, qui joue la sœur du garçon et qui a une présence hallucinante… Le garçon est toujours juste et la fille est incroyable aussi de maturité et de charme. C’est le sosie de Keira Knightley (avec un peu plus de viande).

Pas un chef-d’œuvre, peut-être pas non plus un grand film, mais un excellent film pour enfants, qui ne les prend pas pour des crétins… Dommage pour tout le côté « merveilleux » qui foire un peu le film. C’est plus un film sur l’amitié à l’âge où on ne pense pas encore à se rouler des patins et où on a fini de se tirer les couettes… Un âge qui ne dure pas longtemps, mais pour ceux qui ont connu ça, c’est sans doute le meilleur âge de la vie — là où il y a le moins de tension (justement parce qu’on fait la paix avec le sexe opposé et qu’on n’est pas encore l’esclave de ses hormones…

Le film est aussi un hommage aux bouseux : les pauvres gens de la ville n’y comprendront rien parce qu’il faut avoir erré dans les bois, avoir grimpé aux arbres, fabriqué des cabanes, être tombé dans la boue, pour apprécier ce film.

Note : Le film n’a rien à voir avec l’affiche ou la bande-annonce… C’est bien un drame de l’adolescence, un film sur les rêves, un mélo peut-être. C’est un vrai film, pas un gros marshmallow pourri par les effets spéciaux. Disney préfère vendre un faux film et faire des entrées à travers une bande-annonce trompeuse, plutôt que d’envoyer les bons spectateurs dans les salles… Heureusement que le film vaut mieux qu’eux…


Le Secret de Térabithia, Gábor Csupó 2007 | Walden Media, Hal Lieberman Company, Lauren Levine Productions Inc.


Paréidolie ou porte vers l’imaginaire ?


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