Les Tricheurs, Marcel Carné (1958)

La Guerre des boutons de manchette

Les Tricheurs

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1958

Réalisation : Marcel Carné

Avec : Pascale Petit ⋅ Andréa Parisy ⋅ Laurent Terzieff ⋅ Jacques Charrier

Il y a quelque chose de savoureux dans certains films des années 50. Une certaine France, un certain parisianisme. Un peu comme voir ce que serait un film français sous influence du code Hays. Oui, on peut parler de sexualité, c’est même préférable pour avoir l’air impertinent, mais les personnages doivent être des beaux quartiers, et quand ils font des âneries, il faut pouvoir les montrer sous leur meilleur jour. On ne prête qu’aux riches le droit de faire des conneries…

Alors sûr qu’en voyant ça, on ait envie de faire la révolution, de créer la nouvelle vague. Une critique sur IMDb fait le rapprochement avec La Fureur de vivre. Mouais…, il était question d’une vraie middle class et de réels troubles existentiels d’un petit jeune des suburbs. Or, ici, de conflits, il n’en existe qu’entre des riches (ou une élite) avec des encore plus riches. La rive gauche contre la rive droite ; Saint-Germain-des-Prés contre les grands boulevards ; les pseudo-existentialistes contre les matérialistes. La guerre des boutons de manchette… Ah, oui, c’est ça la France. La France, c’est Paris, et Paris se limite aux 6 arrondissements centraux. Le gang de la rive gauche qualifie un gosse de riches habitant les Champs, de « banlieusard ». Eh, oui, tu as une Rollex, mais tu n’habites qu’aux Champs Élysée, tu ne peux pas avoir réussi ta vie, tu n’es qu’un simple banlieusard. Et moi qui suis né dans le XIVᵉ (le Petit Montrouge, le quartier où vécut Lénine — « Salaud, merdeux, communiste ! »), dans ces années 50, je devais donner l’air de venir de la Sicile pour ces jeunes existentialistes. Ah, il est où le Paris de Prévert, Marcel ?… Reste comme contestation, une jeunesse qu’on retrouvera aux Cahiers pour conspuer ses anciens, jusqu’en 68 où on occupera la Sorbonne comme on prenait la Bastille. Ou presque. La France, pardon Paris (l’anti-Commune), le seul pays au monde où même l’élite se croit contestataire, où la haute société se rêve en rebelle (le “en” étant de mise, comme on dit « en Chanel »). Le bourgeois, c’est toujours l’autre, celui de la rive d’en face.

Facile de comprendre pourquoi Truffaut haïssait le film. Né à Neuilly (ah, le bon air provincial, presque marin, du grand Ouest !) et élevé dans des arrondissements limitrophes du « Grand Paris », comme le personnage principal de ce film (8ᵉ, 9ᵉ, Champs Élysée), ça aurait pu être son histoire. La vie d’un petit gars de la rive droite se rêvant artiste, intellectuel… de la rive gauche, quoi. Un vrai rebelle without a cause, mais avec une vraie fixation sur la chose sexuelle. Laissez-moi deviner : on sent encore dans ces quartiers l’air du libertinage. Sur l’autre rive, Sade y est embastillé, et il va falloir aller le libérer ! « Baissez vos culottes, libertins du quartier latin ! À bas les conservateurs ! »… Mieux vaut être libertin que libéral, alors il faut instaurer une coopérative du cul. Tu peux baiser ma chatte, mais évite de me piquer mon sac. Comme le dit Laurent Terzieff au personnage principal du film venant de sa lointaine banlieue : « Bourgeois radin ! »

Les Tricheurs, Marcel Carné 1958 | Les Films Corona, Silver Films, Cinétel

Alors le film est une sorte de mix entre Sex and the City et American Pie… « J’ai un terrible problème : je ne peux pas me payer cette Jaguar ! » ou encore : « J’ai un gros problème, je crois bien que je suis enceinte, et je n’ai aucune idée de qui est le père. Bon d’accord, on s’en fout : continuons la surboum ! » Et au moment des grandes révélations, même le père, capitaine d’industrie, doit passer aux aveux : « J’ai quelque chose d’affreux à vous avouer : quand j’avais 20 ans, j’étais socialiste. »

C’est un sport national. Il faut vomir sur son voisin, il faut regretter ses origines et s’en inventer de nouvelles, il faut aspirer à devenir autre chose que ce que l’on est. La révolution, la contestation permanente, c’est la norme. Même les classes privilégiées doivent médire sur les classes encore plus privilégiées. Le règne de la Terreur et des coupeurs de têtes ; le règne du « faites ce que je dis, pas ce que je pense » ou de « l’égalité, surtout pour les autres ». Celui qui n’est pas rebelle n’est pas dans la norme. L’argent, c’est le vice, et tout le monde est de (la rive) gauche. Inquisition permanente des consciences, des bords, des rives (curieux terme de “Marais” d’ailleurs, qui serait une sorte de prolongement de l’esprit de la rive gauche sur la rive droite, un débordement marécageux, comme peut l’être le lointain XVIIIᵉ).

Alors comme Truffaut, oui, je me lâche sur ces personnages de faux voyous, sur ce gang de petits richards. Mais au fond, si je vomis sur eux, c’est parce que je les aime bien. Ce sont mes voisins. Surtout, on préfère toujours ses grands-parents à ses parents. Truffaut méprisait ce Carné-là pour mieux exprimer sa différence, mais moi, n’aimant ni l’un ni l’autre, devant tuer le père, je dois bien me résoudre à ne pouvoir me plaindre qu’auprès de Carné (surtout, avec un peu d’hypocrisie, de la maltraitance dont il a fait l’objet par ses enfants — sorte d’atavisme existentialiste).

Une histoire de grand-père, c’est bien ça. C’est la France de Sade, ces histoires sont forcément des histoires de cul. L’aspect transgénérationnel est fascinant. Truffaut fera finalement exactement le même genre de film avec sa série des Doisnel. « Oh, papa, laissez-moi être un rebelle, partir pour Cuba faire la révolution ! Et je reviendrai pour reprendre les affaires de la famille ! » Eh, oui, tous les vingt ans, à chaque nouvelle génération, c’est la même rengaine. Et finalement, rien ne change. La révolution, ce n’est finalement qu’un tour complet sur soi-même. Un petit tour et puis revient. Avec le vent qu’on produit, on pourrait en faire tourner des éoliennes… Je porte la mienne sur ma casquette, elle me va bien.

Rien ne change ? La musique peut-être… Pas vraiment. Seconde moitié des années 50, le bonhomme qui rêve de s’acheter une Jaguar se rend à une fête avec son pote du 8ᵉ arrondissement : « eh ! mais ils dansent encore le cha-cha-cha ! » Et Carné suggère que la musique révolutionnaire en 1958, c’est le jazz. Pourquoi pas, d’ailleurs la bande des Cahiers ne dira pas autre chose. Sauf qu’on est trois ans après Graine de violence. Eh oui, Marcel, 1958, c’est déjà le rock’n’roll !

Alors le film n’est pas mauvais en soi, techniquement parlant. Mais comme on peut dire que la France, sans les Français, ce serait mieux, ici on pourrait dire que le film serait plus agréable à voir sans cette bande de cons (pardon pépé). Le film pousse au parricide (ou au pariscide). Tourné en studio, on ne rêve qu’une chose en les voyant : sortir dans la rue. Elle peut bien planter sa Jaguar dans un arbre, l’héroïne, comme Françoise Sagan, ça reste la rébellion d’une fille du code Hays (ce n’est pas bourgeois de s’imposer des règles auxquelles on n’est même pas soumis ?) : surtout, que ce soit des personnages de bonne famille. Et quelles que soient les conneries dont ils se rendront coupables, il faut toujours le montrer sous un angle positif. Alors fonce, Mic, mourir en Jaguar, c’est trop chic. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, et les familles sans histoire nous emmerdent : il faut bien avoir des tragédies pour se (faire) plaindre. Sinon, on n’est plus Français. Une bonne famille française, c’est une famille pleine de drames. Si tu as des grands-parents qui ne sont ni résistants ni collabos, si tes parents sont ni communistes ni libertins, ni fan de Coluche ni fan de Christian Clavier, si tu ne connais personne victime d’inceste, de suicide, qui soit mort d’une overdose, d’un accident de voiture, d’un cancer (au choix, foudroyant, ou long), si tu ne te plains pas de ce que tu gagnes ou de ce que tu as perdu, des politiques, si tu ne grondes pas contre les profiteurs, les riches, les étrangers, les Parisiens, les vieux, les laids, les cons, si tu détestes ou si tu adores ce film, mais allô quoi, tu n’es pas Français ! Un Français, ça ouvre sa gueule pour dire n’importe quoi, ou ça démissionne !

Marcel ? Je démissionne. Guitry avait raison (à moins que ce soit Cambronne).


Listes sur IMDB :

Une histoire du cinéma français

Liens externes :


Jakten (La Chasse), Erik Løchen 1959

Bjørn, Knut et Guri sont sur un bateau. Guri tombe à l’eau, qui va la secourir ?

La Chasse

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Jakten

Année : 1959

Réalisation : Erik Løchen

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Un jeu de triangle amoureux qui finit, ou commence, par un crime, ou un accident. On est loin de Truffaut et de Jules et Jim. Avant de s’intéresser aux rapports qu’entretiennent ces curieux personnages, Lochen s’intéresse à la forme du récit, au ton. Un peu comme chez Kubrick et Resnais, on sent au début une forte volonté de travailler la structure narrative, proposer une narration explicite qu’on pourra qualifier au choix d’expérimentale ou de naïve. Et cela tout en utilisant une approche divertissante.

Étrangement le ton ironique, cherchant à déstructurer ou prendre de la distance avec le récit, les événements, ou encore la réalité feinte qu’est tout récit, ne se retrouve qu’au début et à la fin, très peu pendant le film. Mais l’effet est particulièrement réussi : si une fois dans l’histoire, le spectateur n’a pas besoin qu’on lui rappelle qu’il s’agit d’un film, le faire en début et en conclusion, c’est un peu comme un fondu enchaîné narratif pour entrer et sortir de la réalité du film.

Le travail expérimental mais ludique rappelle donc ce que pouvait proposer Kubrick, le ton ironique en moins. La similitude est frappante dès le générique qui n’est pas sans rappeler celui de Shining. Ici, seule la musique est différente (et la manière de suivre le véhicule : derrière au lieu d’être au-dessus). Le format 4/3 et la profondeur de champ rappellent tout à fait le style kubrickien.

Là où Lochen continue de s’amuser ou à expérimenter, c’est qu’il se plaît à flirter ou à se référer avec les genres communs de l’époque. Ce mélange incessant entre les genres donne une saveur toute particulière au récit.

Lochen adopte certains codes du film noir (avec une structure en flashback ; la et les voix off) mais sans crime crapuleux, sans détective — au fond ce n’est qu’un drame bourgeois, un vulgaire fait divers. L’ironie un peu forcée qu’on retrouve ici, c’est celui des films noirs. L’ironie n’est cependant pas la même : noire, cynique, voire dépressive sans illusion dans un film noir ; ici, c’est un noir plus doux, une ironie plus amusée, plus naïve. Un film noir boréal finalement, empreint de clarté. Il y a bien un crime, on le sait dès le début, mais on est loin des environnements du crime organisé bien sûr. Alors, ça devient un jeu, un jeu de piste, une énigme récréative, un Cluedo géant. Et on s’y laisse embarquer avec plaisir.

Le même jeu de méli-mélo narratif rappelle Rashomon bien sûr. La même histoire (ou le même fait divers) racontée de plusieurs points de vue différents. On retrouve à peu de chose près le même principe : en temps réel ici, par l’intermédiaire de différentes voix des protagonistes entendues en voix off (ou pas). Un jeu de va-et-vient entre off et écran, entre passé et présent, ou entre différentes échelles du « moi » (la caméra devient un miroir et les protagonistes peuvent s’y regarder, se questionner). Absurde, mais justement, un flashback est une absurdité temporelle. Lochen a besoin au début d’une voix off intermédiaire, comme un récit à la seconde personne s’adressant directement aux personnages, cette voix, c’est celle d’un commentateur. Elle aide à introduire pour le spectateur l’idée d’un récit à plusieurs voix. Une fois qu’on entre dans l’histoire, ce commentateur n’apparaît quasiment plus. Un journaliste, le juge qu’on aperçoit à la fin ? Peu importe. On peut désormais avoir accès aux pensées en voix off des personnages, se répondant parfois comme on le ferait dans un roman épistolaire à la Laclos. Dans Rashomon les différentes voix ne se répondent jamais, ici oui. C’est un peu comme le Rashomon 2.0, en en prenant le meilleur (les différentes voix narratives) et en en proposant une nouvelle approche qui se mettra au service d’une histoire, un fait divers. Les différentes voix se succèdent donc les unes aux autres, pour suivre tour à tour le point de vue de chacun des personnages, et même ils s’interpellent comme si perdus dans une sorte de purgatoire (rappelant Huis clos de Sartre) ils étaient mis face à leurs responsabilités et appelés à témoigner, s’expliquer. Ce procès, c’est bien sûr celui que le spectateur fera lui-même — et celui qu’on aperçoit brièvement à la fin. Il donne tout à coup une lumière nouvelle sur le récit et offre la possibilité que ces voix off puissent se répondre puisqu’il ne s’agit plus alors de pensées, mais de témoignages, et le récit se garde bien d’éclairer l’esprit du spectateur. L’ambiguïté paie toujours.

Le film lorgne aussi du côté du western (remarquons d’ailleurs à ce sujet qu’on y retrouve dans films noirs et western une scène typique et commune, parfaitement cinématographique, celle du saloon-bar). Avec ces deux hommes et cette femme enfermés (volontairement) dans ce huis clos de grands espaces (ici, la profondeur de champ sert à enfermer les personnages dans un espace où le flou est impossible, tout comme on peut se sentir séquestré dans un format 4/3 plus que dans un cinémascope, on n’est pas loin de Kubrick qui adorait placer ses personnages au milieu de nulle part, que ce soit dans des châteaux vides et trop grands pour des généraux dans Les Sentiers de la gloire, dans un vaisseau au milieu du vide stellaire dans 2001 ou dans un hôtel vide hors saison dans Shining).

Comme dans tout bon western, les personnages ne sont pas seulement mis face à une nature sauvage, mais à leur propre nature. Le western est un désert où les personnalités se dévoilent soufflées par le vent des grands espaces. Loin de la société, on peut forcer une décision d’un simple coup de feu ; et voir comment une société s’organise pour se rattacher à ce qu’il lui reste d’humanité. La montagne norvégienne n’est pas le Texas : la société et leurs responsabilités leur reviennent vite à la figure. Il aurait été idiot de prétendre le contraire. Mais c’est l’utilisation du procédé et la référence qui sont intéressantes. Depuis les Grecs, il faut sortir de chez soi, quitter ses racines, sa patrie, ses attaches, pour se révéler à soi-même, s’accomplir en tant qu’individu. Le choix que Guri n’a pas fait lors d’une partie de tennis, elle devra le faire plus tard dans cette partie de chasse…

Voilà pour le petit jeu des genres. Mais l’intérêt du film ne se situe pas que là. Il y a un véritable savoir-faire dans la manière de présenter les choses. Une densité et une habilité (passé les petits effets amusants narratifs du début et de la fin). L’enchaînement des scènes est rapide. On ne s’attarde pas sur une scène, la voix off n’est pas un procédé gratuit : elle permet d’entrer directement dans l’action, d’aller droit au but. Et ainsi d’évoquer un nombre important d’anecdotes, d’incidents, d’événements, qui sont autant d’indications pour comprendre ce qui a mené à ce crime/accident. Un jeu de piste : on avance pas à pas, en essayant de comprendre où on nous mène. Comprendre l’origine du mal.

Tout du long, le film montre cet incroyable sens du rythme et de la composition, à la fois scénique, photographique et dans le montage. Les alternances entre rythmes lents et rapides, les ruptures…, c’est du grand art. Lochen rappelle ici Kurosawa qui souhaitait adopter le principe musical des alternances au cinéma. Précision et efficacité dans l’art du montage, dans la manière d’introduire des scènes, les finir… La ponctuation parfaite.

On est prêt à accepter les petits défauts du film, les excès expérimentaux, parce que ça ne se prend pas au sérieux. On sent la volonté évidente de vouloir en faire un exercice de style. L’esprit ludique du film ne gâche pas son intensité dramatique. C’est même un contrepoint intéressant. Une manière de la désamorcer pour bien en souligner le caractère tragique — parce qu’on en connaît déjà l’issue.

En deux ou trois répliques, tout est dit. L’ambiguïté des personnages. La femme vient dire à son mari que son meilleur ami l’aime depuis toujours. Le mari n’est pas étonné et lui dit qu’il le sait depuis longtemps. Elle s’emporte et lui demande pourquoi elle ne lui a rien dit. Il lui répond qu’ils ne partiront pas ensemble à la montagne. Mais sans hésiter, le mari dit qu’ils iront, tous les trois. C’est un peu comme s’il avait douté des intentions réelles de sa femme, qu’elle avait peut-être fait le mauvais choix sans le savoir, et que l’épisode très amusant de la photo, révélatrice ou non, lui avait montré qu’il devait pousser sa femme à choisir. Et quoi de mieux qu’un petit séjour entre amis, loin de tout, pour la mettre face à ses responsabilités, et à ses choix ?

Un autre exemple particulièrement réussi, la scène de la rencontre sur un terrain de tennis. Tout est là chez les personnages : l’indécision et la docilité de la femme, la manipulation du mari. Belle ironie de voir que finalement, c’est l’amant qui s’est retrouvé cocu dans l’affaire.


Jakten (La Chasse), Erik Løchen 1959 | ABC Film A/S

 


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Top films scandinaves

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Printemps précoce, Yasujirô Ozu (1956)

Ma saison préférée

Printemps précoce

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Sôshun

Année : 1956

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Chikage Awashima, Ryô Ikebe, Teiji Takahashi, Keiko Kishi, Chishû Ryû, Sô Yamamura

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Il y a quelque chose de reposant chez Ozu : où sont donc passés les personnages antipathiques ? Les méchants, les escrocs, les enquiquineurs, les opposants, tout ça c’est pratique quand il faut faire avancer l’action, pour pouvoir s’identifier à des personnages. Pourtant, on s’y attache à ces personnages, on suit leurs petits tracas. Ozu décrit la perte du désir, l’incertitude des sentiments. Et ça concerne tout le monde. Surtout qu’on regarde ses films comme une leçon de vie, comme un modèle à suivre.

Minimalisme. Quand à la fin, la femme retrouve son mari dans la petite ville où il a accepté d’être muté, ils refusent de se toucher. On ne sait pas s’il faut interpréter cela comme de la timidité d’étudiants ou la perte de ce désir. Les interprétations sont ouvertes, et c’est cette incertitude qui fait la magie des films d’Ozu. Elle nous pousse à nous questionner un peu plus sur notre propre vie, notre comportement, notre rapport aux autres, aux êtres chers, sur les choix qu’on est amené à faire, sur notre propre rapport au bonheur… Mais c’est un questionnement qui doit amener à l’apaisement.

Il y a ici une sorte d’incommunicabilité heureuse. On ne se comprend pas, et tant mieux. Parce que dans le monde d’Ozu, personne ne prête jamais de mauvaises intentions aux autres. Cela rend toute chose à la fois simple et reposante.

Un monde sans passion pourrait se révéler être un cauchemar pour certains dont la vie doit servir à remplir un vide. Ozu montre pourtant qu’il y a un charme tranquille au peu de passion, au renoncement, une noblesse d’âme au détachement, et une grandeur à accepter le sort tel qu’il se présente. Être là et savoir s’en contenter. La voie de la sagesse peut-être, une manière d’être en paix avec soi-même, d’avoir un contrôle serein de sa vie et de ses sentiments. Sans haine, ni amour. Comme la triste vitalité d’un saule. On parle parfois de mono no aware pour Ozu. On pourrait également parler du concept de non-agir, dont le premier idéogramme (mu) se retrouve dans un autre concept de la philosophie orientale (mujo, impermanence) et sur sa tombe. Tout est éphémère et Ozu nous invite à faire mumuse avant le Crépuscule.


Printemps précoce, Yasujirô Ozu 1956 Sôshun | Shochiku

Les Baisers, Yasuzô Masumura (1957)

Les Baisers

Kisses

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kuchizuke

Année : 1957

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Hiroshi Kawaguchi, Hitomi Nozoe, Aiko Mimasu

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Deux critiques sur IMDb relèvent le fait que le film ressemble à du Godard. C’est plutôt vrai, mais l’influence néoréaliste est plus probable, vu le parcours de Masumura (il a fait ses classes en Italie). L’énergie, le rythme effréné, l’impertinence et l’alliance de la fausse et nonchalante romance avec la nécessité de survivre et de s’entraider pour cela, ce sont là des éléments aussi qui rappelleront plus tard, sans son lyrisme poétique, Wong Kar Wai (on pense au personnage « je t’aime moi non plus » de Faye dans Chunking Express).

Qu’y a-t-il de plus beau que les amours adolescentes ?… C’est un peu la rencontre improbable entre un fragile papillon et un autre plus robuste prétendant être un frelon. Quand il vient à aider le frêle papillon, il décampe et fonce tête baissée devant lui comme un frelon piqué dans son amour-propre alors qu’autour de lui voltige le papillon auquel il a aidé à redonner vie…

— Qu’est-ce que tu veux ? Je suis un frelon, laisse-moi tranquille !

— Pourquoi m’aides-tu ?

— Je ne t’aide pas. Regarde, c’est ma mère. Quelle abeille ! Je ne suis pas un papillon comme toi.

— Bien sûr que tu l’es…

— D’accord, alors suis-moi si tu le peux…

— Aucun problème.

— Bzzzzzz

— Lalallalala

— … Bzzzzzzz

— Maintenant, est-ce que tu peux le dire ? Est-ce que tu m’aimes ?

— Nan.

C’est un peu comme Titi chassant Gros minet. Charmant.

Hiroshi Kawaguchi et Hitomi Nozoe apparaîtront deux ans plus tard dans Herbes flottantes, mais ils seront surtout… mariés et joueront dans plusieurs autres films de Masumura (Hiroshi Kawaguchi jouera, seul, dans Une femme confesse, par exemple). Ils mourront relativement jeunes tous les deux à moins de 60 ans. Hiroshi Kawaguchi est par ailleurs le fils de Matsutarô Kawaguchi, romancier et scénariste de nombreux chefs-d’œuvre dont celui-ci et de l’actrice Aiko Mimasu (ici présente).


Les Baisers, Yasuzô Masumura 1957 Kuchizuke Daiei Studios

La Rue de la honte, Kenji Mizoguchi (1956)

La fin du paradis

La Rue de la honte

Note : 4 sur 5.

Titre original : Akasen chitai

Année : 1956

Réalisation : Kenji Mizoguchi

Avec : Machiko Kyô, Aiko Mimasu, Ayako Wakao, Michiyo Kogure, Daisuke Katô

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Étonnant rapprochement avec Suzaki Paradise. Les deux sont tournés la même année, adaptés de deux romans du même auteur (Yoshiko Shibaki, lauréate du prix Akutagawa en 1941[1]) et parlent du même quartier de prostituées à Tokyo. Le film de Kawashima reste à la porte du « paradis », comme une sorte de purgatoire, le bar se trouvant juste en face du pont menant au quartier, alors qu’ici on y est en plein dedans. Parmi tous les films de prostituées sur cette époque, c’est sans doute le plus cruel, le plus dur, le plus déprimant.

Le film dépeint la vie de quatre ou cinq prostituées, dans une maison d’un de ces quartiers, en plein débat sur l’interdiction au parlement japonais de la prostitution. Mizoguchi était un « client » et avait entretenu des rapports avec des prostituées, mais la description n’en est pas pour autant flatteuse, au contraire. Entre la femme mariée obligée d’entrer dans la maison pour nourrir son mari et son enfant ; les vieilles prostituées qui cherchent en vain un habitué pour se « caser » ; la pin-up venant de sa province qui regarde des films de Marilyn Monroe et qui manque de mettre son père dans son lit ; la mignonne manipulatrice qui roule un client, comme son père a lui-même été ruiné, pour réunir assez d’argent pour monter une affaire loin de la prostitution (jouée par Ayako Wakao, l’infirmière dévouée de LAnge rouge, la muse de Masumura) ; la mère, que son fils surprend dans la rue à racoler le client ; et enfin la gamine placée par ses parents pour ramener de l’argent, et qui va devoir vendre sa virginité… Le cauchemar. La même désespérance que dans Suzaki Paradise, sauf que là, au lieu de voir les papillons retomber après s’être brûlé les ailes, on y est au cœur. Le monde cruel et infernal, n’est pas seulement regardé de l’extérieur avec un mélange de crainte et de fascination, comme un chat qui attend tous les soirs à la même heure la sortie des poubelles ; non, on y est. Les deux faces d’un même problème.

La musique est bien trouvée. Pas de violons attendrissants, mais au contraire une musique moderne bien grinçante qui sonne comme un film d’épouvante. L’image de fin est saisissante avec la gamine osant à peine aguicher le client, avec en fond, ces notes de musique affreusement dissonantes… Dernier plan de la carrière du maître. Qui semble nous dire : je m’en vais, débrouillez-vous maintenant avec ça. Flippant. Et en effet, la question de la prostitution au Japon, en particulier de la prostitution enfantine, n’a jamais été résolue. Non pas parce que comme partout ailleurs, on ne peut pas arrêter les dernières formes possibles de prostitution, mais parce que non seulement les usages et les structures non pas changés tant que ça, mais surtout les mentalités elles non plus n’ont pas évolué.


[1]Laureats_du_Prix_Akutagawa

Et pour plus d’infos sur son travail, son entrée dans le livre Japenese Women Writers dont quelques pages sont disponibles : lien

(Ni La Rue de la honte ni Suzaki Paradise ne semblent être cités dans ce bouquin toutefois)


La Rue de la honte, Kenji Mizoguchi 1956 Akasen chitai | Daiei Studios

Suzaki Paradise, Yuzo Kawashima (1956)

De l’autre côté du pont

Suzaki Paradise

Note : 5 sur 5.

Titre original : Suzaki Paradaisu: Akashingô

Année : 1956

Réalisation : Yûzô Kawashima

Avec : Michiyo Aratama, Yukiko Todoroki, Seizaburô Kawazu

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Excellente découverte. Les films de Kawashima sont difficiles à trouver. Il partage avec Naruse les mêmes scénaristes. Par exemple, Toshirò Ide, auteur des excellents Comme une épouse et comme une femme, Au gré du courant et Le Repas. Kawashima a co-réalisé l’excellent Courant du soir (dans lequel on retrouve les deux acteurs principaux de celui-ci). Bref, ce n’est pas un Naruse, mais ça y ressemble. En prime, on gagne Michiyo Aratama, la femme de Tatsuya Nakadaï dans La Condition de l’homme ou dans Le Sabre du mal, la bourgeoise dans Kiri no hata, l’héroïne de Nuages d’été, du Pauvre Cœur des hommes, etc.

Un couple se retrouve à la rue à errer sans savoir où aller. Lui est sans emploi, elle, une fille du quartier à geisha (hanamachi), Suzaki Paradise, qu’elle vient de quitter pour s’enfuir avec lui. Le destin les ramène très vite aux portes de ce quartier dont on accède par un pont sur lequel une gigantesque pancarte accueille les visiteurs comme à l’entrée d’un parc d’attractions ou d’un cirque. Ils demandent du travail à un petit bar juste à la sortie du quartier où la patronne cherche une serveuse. Elle les accueille et trouvera un travail à l’homme tout près, chez un livreur de nouilles. Souvent tentés par la petite malhonnêteté, ils s’écartent peu à peu l’un de l’autre, éloignés seulement de quelques pâtés de maisons : le travail de serveuse et les habitudes de fille de bar de la fille attisant à raison la jalousie de l’homme. D’un autre côté, la patronne du bar attend son homme parti rejoindre une fille dans ce zoo humain qu’est Suzaki Paradise…

La force du film, ce sont d’abord ses personnages à la limite de la rupture. Ils donnent au film une tonalité de film noir social. Ils sont comme des papillons tournant autour des lumières de Suzaki Paradise. Une lumière qui fait vivre tous les commerces à l’extérieur de la ville : la plupart des clients de passage sont ceux qui sortent du quartier, on y trouve souvent aussi des filles souhaitant tenter leur chance à l’extérieur et qui se retrouvent fatalement ici pour commencer leur fuite ou leur périple incertain. Ce quartier, c’est le feu qui réchauffe mais qu’il ne faut pas trop approcher pour éviter de se brûler. C’est aussi, non pas le paradis, mais une sorte d’enfer auquel il est difficile d’échapper. Ce bar situé à sa sortie, c’est une sorte de purgatoire où on voit les âmes errantes aller et venir… On ne décide pas de s’arrêter dans ce petit bar pour boire une bière, on s’y échoue. Voilà pourquoi la fille, malgré la passion qu’elle a pour son homme, et répondant à ses réflexes de fille du quartier, s’agrippe au premier homme qui lui promettra une meilleure situation, quitte à y laisser son homme… De son côté, lui, en s’éloignant du bar, ne voit pas l’ange à sa porte, prête à l’aider, au cœur admirable… Il n’en a que pour sa poule. Il faut qu’il y ait un passé fort les unissant tous les deux. On le devine, parce qu’on a souvent vu cette histoire racontée à l’intérieur même des quartiers. Pas besoin donc de l’évoquer, pas besoin d’expliquer leurs rapports. Ambiance crépusculaire. Et maintenant qu’on s’est échappés, comment vivre ? La fin du rêve, qui est là, juste en face, qui luit de ses lumières scintillantes…, et qui pourrait encore pourquoi pas les sauver. Comme deux camés en cure de désintoxication qui peinent à se défaire de leur drogue.

L’écueil, c’était de résister à faire de cette fille, un personnage antipathique. On comprend ses raisons, ses contradictions. C’est une âme perdue qui ne peut se nourrir que d’amour. Son homme est un raté, il faut être pragmatique, et pour survivre, s’éloigner du quartier de la prostitution, il faut paradoxalement… se prostituer, user de ses charmes. C’est que comme toujours, le monde des geishas est subtil et difficile à comprendre. On pourrait les comparer à des escort girls. Des filles qui servent à boire aux clients, et plus si affinités… Ces deux-là sont paumés et tentent de se rattacher à la vie avec ce qu’ils peuvent. Chacun sa branche pour ne pas tomber à l’eau… On décide de partir ensemble, mais une fois partis, on se rend compte que, même accompagnés, on est toujours seuls. Comme deux amants décidant de se suicider : au final, il faut bien que l’un des deux meure le premier, sans être sûr de ce que fera le second…

C’est désespéré, beau, tragique. L’ambiance et les décors sont merveilleux (ambiance humide, comme si la sueur qui sortait du Suzaki Paradise retombait ici). Et tous les personnages sont fabuleux : aucun méchant, ce qui sert d’opposant, c’est ce quartier, dont il faut arriver à s’échapper.

La même année, Mizoguchi, pour son dernier film, adaptera également Yoshiko Shibaki, avec La Rue de la honte. Les deux films se répondent magnifiquement. Le désespoir, à l’intérieur des quartiers avec la même ambiance crépusculaire. Et le désespoir, à l’extérieur, quand finalement une de ces filles décide d’échapper à ce monde. Aucune issue possible.


On se regarde beaucoup en silence dans le film. L’occasion pour Michiyo Aratama d’exprimer toute une palette d’expressions intériorisées :

Suzaki Paradise, Yuzo Kawashima 1956 Suzaki Paradaisu: Akashingô | Nikkatsu

Tables séparées, Delbert Mann (1958)

Tables tournantes

Tables séparées

Note : 4 sur 5.

Titre original : Separate Tables

Année : 1958

Réalisation : Delbert Mann

Avec : Rita Hayworth, Deborah Kerr, David Niven, Wendy Hiller, Burt Lancaster, Rod Taylor, Audrey Dalton

Adaptation d’une pièce de théâtre, le film reste un huis clos. L’intérêt pour moi du film, ce sont ses décors. Cette pension qui recueille toutes sortes de personnages comme dans un bon Agatha Christie ou dans La croisière s’amuse, avec ce style art nouveau, ces fenêtres, ces tapisseries, ces moulures, ces bibelots… Il y a quelque chose de merveilleux et d’irréel dans ces images : on a toujours une grande profondeur de champ grâce à ces vitres censées s’ouvrir sur l’extérieur, ou ces ouvertures murales transparentes, qui donnent à penser qu’on est à la fois à nu et parfois caché derrière une lampe ou un tableau. Tout à fait l’esprit d’un tel hôtel où on vit pratiquement jour et nuit.

Les personnages sont des archétypes comme on en rencontre fréquemment dans ce genre d’histoires. Les situations restent assez entendues, mais on prend plaisir à les suivre. Surtout avec autant de stars (Deborah Kerr en vieille fille qui se rebelle à 45 ans face à sa mère ; Burt Lancaster en amant cassé par un amour perdu ; Rita Hayworth en femme fatale qui ne demande qu’à être cueillie et à se poser avec son amoureux ; David Niven en aristocrate mytho et solitaire, animé d’une fausse assurance ; Rod Taylor, l’homme de La Machine à remonter le temps et des Oiseaux, en jeune premier ; Cathleen Nesbitt, que je viens de voir dans Si Paris l’avait su…).

La seule critique du film qu’on puisse faire c’est qu’il est trop court. Autant de personnages à développer en 90 m. On aimerait que ça dure un peu plus.


Tables séparées, Delbert Mann 1958 Separate Tables | Hill-Hecht-Lancaster Productions, Clifton Productions, Norlan Productions


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1958

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Battle Cry, Raoul Walsh (1955)

Le dernier cri dit la vérité, il doit être exécuté

Le Cri de la victoire

Le cri de la victoire

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Battle Cry

Année : 1955

Réalisation : Raoul Walsh

Avec : Van Heflin, Aldo Ray, Mona Freeman

Sans doute le plus mauvais Walsh que j’ai été amené à voir. Ça ressemble à un pur film de propagande (encore un). Fallait envoyer les boys en Corée ?… C’est simple, tout est montré dans la guerre comme une aventure pas si inhumaine que ça : si tu es jeune et que tu ne sais pas quoi foutre dans ta campagne d’Arkansas ou même si tu es des Baltimore, viens t’engager. Tu passeras trois mois à t’entraîner dans un camp militaire à San Diego, Californie. Pendant tes permissions, tu pourras aller draguer les filles faciles dans les bars ou même avoir une histoire plus profonde avec la femme d’un notable et te prendre pour Dustin dans Le Lauréat. Tu pourras voyager jusqu’en Nouvelle-Zélande, et là encore plein de jeunes filles délaissées par leur Jules parti à la guerre pourront t’ouvrir leurs bras. Encore une fois, tu auras même toutes les chances de trouver une femme parmi ces dames. Si tu essayes de déserter, ce n’est pas grave, ton commandant sera compréhensif et parviendra à te convaincre de revenir accomplir ton devoir. Surtout qu’à la guerre, c’est une légende, ce ne sont que les troupes d’élite qui sont en première ligne. Toi, jeune marine, tu resteras tranquille à l’arrière. Tu ne seras envoyé au front que pour des missions de relève. Tu ne verras jamais la guerre. Et si toutefois toi et tes compagnons êtes envoyés un jour au plus près de l’action, peut-être parce que ton commandant et tous tes potes en ont assez de rester à l’arrière, tu pourras te comporter en véritable héros. Si tu meurs, le commandant prendra le temps d’aller voir tes parents pour leur rappeler que tu as fait ton devoir pour ta belle patrie.

Autant on peut parfois faire un bon film avec un film de propagande, autant là, il n’y a rien à tirer de bon de celui-ci. Les ficelles sont trop grosses. Trois heures de pub pour les Marines corps. Trois heures pour nous dire que la guerre, c’est l’aventure et que ça fait des hommes de simples garçons de ferme. Lamentable.

Joli titre français : « Le Cri de la victoire ». En gros, même quand tu agonises pour ta patrie, c’est une victoire.

Le scénario (tiré du roman du même auteur) est écrit par Leon Uris, l’auteur du plus connu Exodus. Et d’après ce que je vois de sa bio, c’est assez autobiographique… C’est peut-être pire. Un mec qui décrit la guerre comme un camp de colonie de vacances…

(Chose étrange, LQ Jones joue dans ce film, c’est même son nom dans le film…).


Battle Cry, Raoul Walsh 1955 | Warner Bros

 


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Guerre et Paix, King Vidor (1956)

Guère royal

Guerre et Paix

Note : 3 sur 5.

Titre original : War and Peace

Année : 1956

Réalisation : King Vidor

Avec : Audrey Hepburn, Henry Fonda, Mel Ferrer

La gageure qui relève de l’impossible.

Trop de personnages, donc assez déroutant pour un spectateur qui a l’habitude de suivre un point de vue unique. Il aurait fallu sucrer toutes les parties avec Napoléon, franchement lourdingues. La campagne de Russie aurait pu être évoquée à travers le personnage d’Henry Fonda, Pierre, qui suivra le convoi napoléonien comme prisonnier. C’est peut-être le problème également du roman (que je n’ai pas lu), donc si on voulait être fidèle, il aurait fallu, comme le roman, inventer à lui seul une manière de raconter l’histoire… Trop dur surtout quand on n’a que quatre ou cinq heures maximum de film. Vidor tente bien de temps en temps les voix off des personnages, ça encore ça peut passer, mais le problème est toujours le même : manque d’identification dû au nombre trop important de personnages. J’imagine que la force du livre, ce sont ses réflexions, ses descriptions psychologiques, pas son côté épique, parce que malgré le contexte, les personnages qui évoluent pas mal à cause des événements historiques, bah il n’y a pas trop d’envolées lyriques. Ça reste très réaliste, sans réels enjeux ou parcours classique de héros. C’est limite une chronique, une peinture de personnages sans volonté d’en faire des héros. Tout l’intérêt, c’est donc les rapports des personnages, leurs commentaires, et ça, c’est impossible à traduire en images.

Pendant la première heure du film, ça marche assez bien, on a des dialogues qui font mouche, des conflits et des rapports entre les personnages intéressants. Mais ensuite, quand ils sont pris par la guerre, les conséquences de la guerre, ça n’affecte pas tant que ça leur psychologie ou leur destin. On est loin du souffle épique d’Autant en emporte le vent ou de Docteur Jivago. D’autant plus que Vidor ne semble pas très concerné dans sa mise en scène… Il y a des scènes qui ratent complètement leur but, à cause d’une mise en scène incapable de mettre en valeur ces moments importants. Il laisse les acteurs jouer et la caméra les laisse faire… Résultat, aucune tension. Du vide. Je pense notamment à la scène où Pierre comprend que la femme qu’il vient d’épouser ne l’aime pas… Scène terrible, pourtant, il n’insiste pas, pas de mise en relief, rien. Et tout est comme ça. Le sujet est survolé, l’intensité des rapports inexistants. Des personnages de cire dans un musée d’histoire : Bienvenue dans la salle « Guerre et Paix ». Vidor pensait sans doute que la simple évocation des événements rendrait le récit épique, sauf que tout tient dans les rapports des personnages, pas trop avec les événements en réalité. Pour mettre en scène des contradictions, un écrivain peut utiliser des mots, mais un metteur en scène doit utiliser les silences, les doutes, les regards échangés, tenus ou manqués, les hésitations des acteurs…, tout ce qui en fait concourt à suggérer au spectateur ce qu’on ne peut pas lui évoquer à travers des actions ou des images, et qui font sans doute la force du récit de Tolstoï.

Bref, encore une production assez médiocre pour Dino de Laurentiis, habitué des magots-grosses productions qui font pschitt.

Y préférer la version de Serge Bondartchouk de 1966.


Guerre et Paix, King Vidor 1956 | Ponti-De Laurentiis Cinematografica


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1956

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L’Esclave libre, Raoul Walsh (1957)

Mirage de la liberté

L’Esclave libre

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Band of Angels

Année : 1957

Réalisation : Raoul Walsh

Avec : Clark Gable, Yvonne De Carlo, Sidney Poitier, Carolle Drake

Magnifique film. Dommage qu’il soit difficile de le trouver… Il semble être apprécié en France par les cinéphiles et les critiques alors qu’il est un peu ignoré aux USA. Il faut dire que le film accumule les boulets : échec commercial, sans doute un style un peu tard pour l’époque (quoique, 1957…, on a vu pire, il y aura encore des films de ce genre dans les 60’s, même si c’est vrai qu’on ne peut s’empêcher de penser à Autant en emporte le vent tourné vingt ans avant), Gable en vieillard (mais ça va parfaitement avec son rôle, Yvonne de Carlo, dépassant les trente ans pour un personnage tout juste sorti de l’adolescence, ça fait plus mal…, et on ne pouvait pas mettre dans les pattes de Gable une gamine…).

La photo est magnifique, tout comme les décors. La maison à la Nouvelle-Orléans ressemble pas mal à celle que l’on voit en noir et blanc dans Un tramway nommé Désir… Des petits coins sympas pour des drames du Midi (Roméo et Juliette, Cyrano de Bergerac…).

L’histoire est un drame romantique peu crédible, mais vu qu’on frise le mélo, ça n’a pas trop d’incidence. Yvonne de Carlo est censée être une métisse qui s’ignore, ne l’apprenant qu’à la mort de son père, perdant ainsi tous ses droits, et découvrant alors la vie d’esclave (on retrouve le même principe dans Mirage de la vie deux ans plus tard). Yvonne manque d’être violée par un négrier puis est vendue au marché d’esclaves de la Nouvelle-Orléans : Gable doit flairer là qu’il y a un bon sujet de film. À sa grande surprise elle est bien traitée. Et se laissera séduire. Seulement la Guerre de Sécession commence et pour ne pas céder toutes ses plantations aux Yankees, Gable y fait mettre le feu. L’un de ses esclaves, qu’il a élevé comme son fils (Sidney Poitier) le hait parce que, dit-il, c’est pire d’avoir été éduqué et de se savoir toujours esclave. Ce fils rejoint l’Union et le traquera jusqu’à la fin. Gable rend la liberté à Yvonne, mais celle-ci est tombée amoureuse de lui… Alors Gable lui raconte son histoire, d’où lui vient toute cette fortune… Après des patati et des patata, Poitier retrouve Gable pour bénéficier de la mise à prix qui court sur sa tête. Gable lui raconte son passé (il aime raconter des histoires, il est vieux, il peut plus faire que ça, quand les jeunes, on le sait, détestent qu’on leur gâte le poil), qui a commencé en Afrique alors qu’il venait de naître et lui avoue le lien qui les unis. Tout est bien qui finit bien, Gable retrouve sa belle et Poitier va pouvoir “régner” sur la région…

Rien de bien original donc, mais c’est parfaitement mis en scène par Raoul Walsh. Comme d’habitude on pourrait dire. Il y a le charme de la Louisiane, l’autorité détachée de Gable, l’insolence de Poitier et une magnifique actrice qui ne tournera semble-t-il que ce film et qui a pourtant une grâce rare, un maintien presque princier (elle ne marche pas, elle glisse), une dignité dans le ton, l’attitude, une assurance, un charme quoi. Son rôle aurait mérité un peu plus d’attention. Quand on cherche Carolle Drake sur le Net, rien que dalle, même pas une photo potable, aucune bio. Certes un seul film, mais quelle présence ! Encore une actrice noire de l’époque qui passe à la trappe…


L’Esclave libre, Band of Angels, Raoul Walsh 1957 | Warner Bros

Bande-annonce méta


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1957

Listes sur IMDB :

MyMovies: A-C+

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