La revanche de Bambi

Rocky II
Année : 1979
Réalisation : Sylvester Stallone
Avec : Sylvester Stallone, Talia Shire
Il n’est jamais trop tard pour voir ses vieux classiques.
J’ai vu Rocky, premier du nom, assez tardivement (je ne retrouve même pas la date), probablement dans les années 90, lors de soirées solitaires, scotché sur M6 ou la 5. Bien avant avoir vu Rocky Balboa au cinéma. Les deux opus ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable. Je suis un enfant des années 80, j’ai grandi avec autour de moi de vagues personnes citant les films de la série pour en dégager les meilleurs… Ça me passait par-dessus la tête : j’étais plutôt de l’école des Cités d’or et de Bruce Lee (je n’ai même jamais vu Rambo, et personne dans mon entourage ne regardait en réalité ces films gonflés à la testostérone). Certains adolescents de cette époque possédaient une forme d’appétence conscientisée pour la virilité affichée de Rocky, en tout cas pour les promesses de testostérones garanties par tout ce qui virevolte autour du film. Et à l’adolescence, mon identité ne s’est absolument pas portée sur ce genre de représentations… Je vivais chez les ploucs, des ploucs petits-bourgeois, à la fois loin et proche de la ville, un esprit provincial sans l’être vraiment, et pour moi, le cinéma était une porte ouverte vers des mondes exotiques. Pas des miroirs dans lesquels j’espérais puiser des éléments identitaires (j’aimais les films, les histoires, je me foutais des stars ou des personnages). Bruce Lee cependant avait quelque chose de plus fin, de plus dansant, de plus étrange et de folklorique. Et dans la famille Stallone, mon intérêt allait plutôt vers le frère, Franck, musicien et auteur de quelques chansons de la suite de La Fièvre du samedi soir, que Sylvester réalisera par la suite : Staying Alive. Car en plus d’être amateur de Bruce Lee ou de « l’enfant du soleil », je bougeais mon popotin au rythme du disco ou de Michael Jackson… Chacun sa croix.
Je découvre donc sur le tard l’idole des « amis » de ma jeunesse (l’idole des années 80, devrais-je plutôt dire), et au-delà du fait que Stallone nous a manifestement servi la même recette à chaque film, il faut toutefois reconnaître à l’acteur-réalisateur-scénariste certaines qualités qui expliquent l’immense succès de la franchise à l’époque. Des qualités auxquelles paradoxalement je ne suis pas insensible. Aujourd’hui en tout cas.

Rocky II, Sylvester Stallone 1979 | Chartoff-Winkler Productions
On parle beaucoup, d’après ce que j’ai compris, du fait que le film (ou la série) soit un conte de fées. Je pense surtout que rien n’aurait été possible sans la personnalité de Sylvester Stallone. Souvent moqué ou déconsidéré pour son jeu d’acteur, limité pour certains, je crois au contraire que sa présence et son talent, son intelligence aussi, sa sensibilité évidente, voire sa vulnérabilité, ne trompent pas. Quand un phénomène est si démesuré, il est rarement immérité. Les idiots sont à la fois les plus durs à interpréter et les plus ingrats parce qu’on reconnaît moins volontiers votre talent. Et plus qu’un film de muscles, je vois en Rocky un film sur un naïf et gentil garçon, un Forest Gump avant l’heure.
Il faut un talent évident pour faire apprécier du public un idiot. En faire même une icône. Et je crains que, comme souvent, certains critiques aient la bêtise de confondre le personnage et l’acteur. Écrire pour soi un rôle qui n’est pas censé vous valoriser, vous rendre plus intelligent, démontre… une forme d’intelligence. Stallone a su identifier son emploi : les imbéciles aux gros muscles. Mieux, on sent qu’il a en lui cette sorte de complexe d’infériorité ancien (qu’il partage avec d’autres acteurs ou même écrivain, comme Mishima) qui explique sa volonté d’offrir au regard de tous, une fois adulte, une virilité assumée, voire reconstructive. Ces musculeux sont souvent d’anciens gringalets, et ils gardent toute leur vie en eux cette forme de retenue et de crainte, d’assurance feinte, propre aux personnes qui ont dû subir les moqueries et les brimades des plus grands. Ce qu’on décèle chez lui, et qu’on prend plaisir à voir transpirer plus que la sueur, c’est donc cette fragilité issue de ce complexe qu’il a su dépasser et contre lequel il lutte sans doute encore dans ses rêves. Le spectateur perçoit ça, et c’est pour ça qu’il apprécie le personnage. On aime les personnages qui se transcendent et qui possèdent des failles intérieures difficiles à cacher. Les années 80 ne seraient pas seulement les années fric, mais peut-être aussi un peu les dernières années d’insouciance avant les crises : les années où le divertissement puéril (sans connotation négative, ce sont les années Spielberg) explose, comme elles voient émerger un autre gringalet timide et fragile, devenu un quasi-dieu sur terre en façonnant là encore son corps, et sa voix, à ses désirs : Michael Jackson.
Et si la personnalité de Stallone et celle de Rocky se mêlent, c’est au profit du film et de l’icône encore puissante aujourd’hui. Le personnage créé par l’acteur (comme les clowns, Stallone a eu le génie de créer le sien à partir de rien, comme Charlot, comme le mime Marceau) s’apprécie pour les autres qualités qui se voient illustrées dans chacun des films : la gentillesse (joli paradoxe de ne jamais montrer une once d’agressivité pour un boxeur, ce qui colle mal avec l’archétype viriliste que Rocky est censé incarner chez ses plus fervents admirateurs : on apprécie la nuance, même si le musculeux gentil relève également du cliché), la détermination (une des qualités principales reconnues en Amérique surtout dans les années 80 de Reagan), et sa générosité (si son personnage est si photogénique, c’est qu’il ne recule derrière aucune audace, il est sans filtre et donc à la fois expressif et dénoué d’arrière-pensées, autrement dit, il a toutes les caractéristiques d’un enfant — ou d’un imbécile).

L’autre réussite du film, sans doute, c’est qu’à l’image d’autres films sur la boxe de l’âge d’or, ce n’est pas qu’un film sur le succès ou le dépassement de soi, c’est un film sur l’amour. Ces films sur la boxe de l’époque classique souvent étaient également des films noirs, où la mafia, les combines avaient leur part. Rien de tout cela dans Rocky : à l’image des années 80, on baigne continuellement dans l’optimisme. On se relève toujours plus fort. Sly is the limit. Ainsi Rocky pourrait être un mélange positiviste entre Sang et Or et A Star is Born…
Les films de Stallone ne sont peut-être pas des chefs-d’œuvre, mais ils offrent au public quelque chose qui lui paraît honnête et authentique : Stallone lui raconte simplement une histoire, qui est en quelque sorte la sienne, avec sincérité. Et avec ses excès. On pourra reconnaître au moins que l’acteur aura ces cinquante dernières années imposé son image dès qu’on pense à la boxe au cinéma jusqu’à en éclipser toutes les autres. Ce n’est pas rien. Victoire par K.-O.
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