Doctor Sleep, Mike Flanagan (2019)

Hommage à la hache

Note : 1 sur 5.

Doctor Sleep

Année : 2019

Réalisation : Mike Flanagan

Avec : Ewan McGregor et le fantôme de Kubrick

Quelle idée saugrenue de vouloir proposer une suite du film de Kubrick… Parce que c’est bien ça dont il est question, non pas d’une suite adaptée du roman de Stephen King… Peut-être même qu’on peut voir ça comme une mise au point, voire comme un règlement de compte, adressé par le biais d’un tiers, de l’auteur du Maine vis-à-vis de Stanley Kubrick.

On sait que l’auteur avait moyennement apprécié l’adaptation de son roman, à cause des coupes et adaptations un peu trop larges à son goût faites par Kubrick. Stephen King ne s’était jamais fait à l’idée qu’un autre (génie) puisse s’approprier sa chose et en faire un succès cinématographique, presque contre son gré. Pourtant Kubrick semble avoir bien (de mémoire) simplifié le roman pour en faire un objet purement cinématographique, et King l’a sans doute compris très vite : le Shining de Kubrick ne lui devait plus grand-chose, c’est ça qu’il avait du mal à accepter. Voir un autre pointer du doigt ce qui ne convient pas, d’abord d’un simple point de vue dramaturgique, puis pour ce qui est de l’adaptation à l’écran, alors que King s’est toujours vanté d’être un maître dramaturge, ça ne passe pas. Pourtant Stephen King doit une fière chandelle à Kubrick : une grosse partie de ceux qui le lisent vient à lui pour les adaptations de Carrie et de Shining. Toutes les autres sont des merdasses clairement inadaptables. Pour beaucoup parce que Stephen King n’est pas le génie qu’il croit, et en particulier parce que ses romans reposent presque toujours sur un même principe : une bonne idée de départ, une narration d’abord efficace, et puis un récit qui ne sait plus quoi faire de ses idées et qui s’empêtre dans la surenchère et les idées toujours plus grotesques pour tenter d’en venir à bout.

D’ailleurs, il me semble bien que Stephen King, agacé par le film de Kubrick, aurait commandé une seconde adaptation plus fidèle à son roman. La chose a été faite, et c’est une merde. Qu’est-ce que ç’aurait pu être d’autre.

Le problème avec cette adaptation, et sans présumer de ce que King a pu y fourguer dans sa suite, c’est qu’elle prend en permanence référence au film de Kubrick. Or, si la suite est une mise au point de King, il n’y a aucune logique à voir le film reprendre les idées transformées par Kubrick ; pire, à en retourner des scènes (sorte de sacrilège digne de la construction d’un hôtel sur un ancien cimetière indien). Là où ça sent même presque le règlement de compte, c’est quand le film évoque l’histoire de la chaudière. On sait que Kubrick a enlevé cette idée idiote par laquelle King tentait de mettre un terme à son histoire (Carrie repose sur le même principe cathartique me semble-t-il) pour achever son film sur la mort de Jack dans le labyrinthe évoquant plus une certaine tradition fantastique qu’horrifique (en lieu et place d’une morte violente, on assiste plutôt à une mise en sommeil du « mal » puisqu’il est ici congelé). Cette idée idiote de la chaudière est pourtant reprise ici en suivant paradoxalement les transformations apportées par Kubrick (puisque l’hôtel n’a pas explosé comme dans le roman de King) pour… réutiliser la même idée foireuse de King ! Donc si on suit la logique : Kubrick supprime l’idée de la chaudière estimant qu’elle est nulle, Flanagan se réfère en permanence au film de Kubrick en prétendant lui faire hommage, mais reprend l’idée pour son film que Kubrick avait lui-même supprimée en la trouvant géniale. Si ce n’est pas de la bêtise, c’est de la provocation. Et tout le film est comme ça. Si dans un premier temps, il semble vouloir rendre hommage au film de Kubrick pour en reprendre la logique narrative, c’est pour mieux s’en détourner en se rapprochant des défauts de l’écriture de King. Et qu’en est-il de la logique du roman de Stephen King puisque l’hôtel dans sa version a bel et bien fini incendié ?… J’avoue ne pas avoir le courage de voir à quel point l’adaptation de Flanagan, cette fois, est fidèle. Mais je serais curieux de savoir ce qu’en pense en retour King de cette nouvelle adaptation si, à nouveau, on se fout de sa gueule avec cette histoire de chaudière (ou encore plus avec les références permanentes plus au film qu’à son roman — à moins qu’il s’agisse donc d’une mise au point…).

J’en reviens d’ailleurs assez souvent au même constat ces derniers temps où les « hommages » et les références pleuvent : un film perd instantanément toute crédibilité dès qu’il inclut dans son récit ou sa mise en scène une quelconque référence à un film préexistant. Seul genre échappant à cette quasi-règle, la parodie. Inutile de préciser que Doctor Sleep est dépourvu de second degré.

Au-delà des séquences bêtement reproduites (il faut un sacré toupet, ou au moins de l’inconscience, pour refaire des séquences d’un film avec des acteurs d’aujourd’hui), si le film dure 2 h 30, c’est bien que dans sa construction, il se rapproche plus d’un rythme et d’une écriture de série que de cinéma. Il faut ainsi attendre plus d’une heure pour que tous les éléments à introduire le soient, et qu’on sente enfin un semblant de sentiment de précipitation, d’opposition réelle entre les personnages (il faut noter ainsi qu’il faudra attendre plus de deux heures pour voir les deux principaux protagonistes du film se rencontrer, ce qui fera dire à Rose : « Salut, t’es qui en fait, toi ? », on croit rêver). Avant ça, on passe d’une époque à une autre, d’un espace à un autre, tout ce petit monde se débat dans un récit à part et ne se rencontre pas ou peu. Ce qui doit déjà passablement marcher à l’écrit, mais qui au cinéma, passé le premier acte, ne pardonne pas : on s’ennuie et on se demande quand le film va enfin commencer. Signe donc que, comme souvent, le récit de King est trop dense, et que paradoxalement, c’est toujours sur ces premiers actes qu’il arrive toujours à séduire : la force de ses histoires, c’est qu’elles sont souvent imbriquées fortement dans le réel et que l’horreur est à ce stade plus dans ce qu’on imagine que ce qui se décrit réellement d’horrifique ou d’étrange sous nos yeux. Dès qu’il faut en venir au concret, montrer des superpouvoirs (le film a parfois des accents d’Xmen…), des fantômes, ça ne marche plus, sauf à en faire comme chez Kubrick des fantômes qu’on suspecte fortement d’être des démons intérieurs de Jack, des visions de Danny. C’est bien le doute entre réalité et fantastique, démence et horreur, qui faisait la réussite du film de Stanley Kubrick. Parce que Kubrick n’avait aucun intérêt à montrer des personnages se débattre avec des fantômes. Il avait décelé dans le roman ce potentiel, avec un père de famille alcoolique, mais il insistera bien plus, lui, sur la démence de Jack peu à peu vampirisé par l’esprit de l’hôtel, et donc la capacité de cette situation à maintenir en permanence en nous le doute sur ce que nous voyons à l’écran. Là où l’alcoolisme chez Kubrick ne sert que de déclencheur à la folie, chez Stephen King, c’est la cause désignée permettant la vulnérabilité par où les fantômes pourront s’infiltrer et donc le rendre violent.

Ironiquement, l’une des seules propositions que le présent film reprend à son compte dans le roman de King, c’est l’alcoolisme de Danny qu’il aurait ainsi hérité de son père. En insistant lourdement encore. Comme avec le reste : ce qui, toujours, chez Kubrick, pouvait être interprété comme des délires ou des visions des personnages, ne peut plus l’être ici quand on voit se multiplier les « preuves » de toute une palette d’éléments fantastiques et de leur intrusion dans le réel. Plus aucun doute possible, plus de folie, on est dans un grand cirque où tout est possible.

Pour le reste, preuve que le film s’inspire plus du film que de ce que, potentiellement, King aurait pu écrire dans sa suite : Dick Halloran est mort, puisque Danny continue de voir ses apparitions et de suivre ses conseils (on rappelle d’ailleurs que c’est une des idées un peu à la con de Kubrick dans son film : lancer une sorte de fausse piste avec le retour attendu de Halloran, qui est tué à la hache par Jack dès son retour à l’hôtel — dans le roman, il semble bien qu’il ne soit pas tué, ce qui vient donc en totale contradiction avec ce qu’on nous présente ici puisque c’est un fantôme — sorte d’apparition à la Obiwan Kenobi pour l’acteur jouant précisément ce même personnage à l’écran…). Il est question également de la chambre 237, et donc la chaudière n’a pas explosé comme dans le roman…

Tout cela n’a donc aucun sens. Plus un hommage, j’y vois surtout un sacrilège, une exhumation, où Flanagan se permet d’utiliser tout l’imaginaire de Kubrick, jusqu’à en refaire des séquences entières, pour mieux le ramener ensuite vers un style brouillon à la Stephen King.

Parmi les séquences refaites, il faut par exemple souligner que Flanagan pousse le délire de reproduction jusqu’à choisir une actrice imitant « parfaitement » la voix insupportable de Shelley Duvall (oui, parce qu’une des idées honteusement géniales de Kubrick, c’était bien de proposer une fille tellement insupportable qu’on en viendrait presque à s’identifier un peu trop bien au mari tueur : jouer sur les zones de flou, c’est ça le génie de Kubrick). Mais autre détail significatif : si l’actrice jouant Wendy imite Shelly Duvall, elle est bien plus jolie, un peu comme s’il était inconcevable qu’un acteur moyennement beau puisse apparaître à l’écran. C’est un truc de casting habituel des séries B : un bon acteur, c’est un acteur beau (et cela vaut à l’évidence bien plus encore pour les actrices). Si on fait le compte ici, tous, sans exception, sont beaux : le petit qui reprend le rôle de Danny (qui dans le film original était plutôt du genre commun, mais avec ce petit quelque chose d’étrange qui justifiait sa présence) est beau, la gamine qui joue Abra est belle (avec en plus ce petit air insupportable des enfants stars qui les rapproche déjà plus des adultes que des enfants), sa mère, pareille, et les deux filles de la secte sont des canons… Quel talent… Une logique de casting qui m’échappe. À l’image de la logique de tout le reste en somme.



Liens externes :


Exposition Léonard de Vinci 1519-2019, Louvre

Les capitales

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Pour mémoire, retour sur mon passage à l’exposition consacrée à Léonard de Vinci, au Louvre, pour les 500 ans de sa mort. Ce n’est pas mon habitude de partager ces visites sur le site (les images postées sont gourmandes, mais elles seront mieux ici que dans un catalogue en ligne que je ne regarde jamais). J’antidaterai d’ailleurs, et peut-être, des expositions passées, même si c’est plutôt récemment que je me suis mis à « lever le bras avec mon smartphone », comme je l’ai entendu dire par une visiteuse agacée lors de cette dernière exposition. Je ne suis pas spécialiste d’art (je n’ai fait que deux jours en histoire de l’art avant de me faire jeter), mais je suis plutôt bien accompagné ; et comme j’ai une mémoire de moineau, je préfère recopier ce qu’on me raconte généreusement. Plus globalement, je partage ici un ressenti, une exporience, sur les à-côtés d’une expo tant il y a parfois à dire…

Comme c’était donc prévisible, l’exposition est blindée de monde, même si on n’en est qu’à la seconde semaine. Mais compte tenu du fait, déjà, que le Louvre est submergé ces derniers temps par les visiteurs venant principalement voir la star des stars, la Joconde, alors même qu’on l’avait refourguée dans une autre salle, et foutre ainsi un bordel monstre dans les allées…, tout cela présageait un bordel identique pour l’exposition. Il est presque devenu évident désormais que le plus grand musée du monde est devenu trop petit pour ses visiteurs. On finira bien un jour par ne plus dédier qu’un seul espace dans la capitale pour exposer celle qui fait venir le gros des visiteurs du Louvre. C’est d’ailleurs la grande absente de l’exposition ; difficile à comprendre ce qui empêchait le Louvre à déménager Mona Lisa dans une salle de l’exposition après son précédent déménagement. Elle y aurait sans doute eu plus sa place sur le grand mur dédié à la reproduction de la Cène exécutée du vivant de De Vinci par Marco d’Oggiono. Le morceau est évidemment bien plus grand que le tableau de Léonard de Vinci, mais elle aurait très bien pu tenir sur ce mur où les visiteurs se pressent en masse pour voir la chose avant de se rendre compte qu’il s’agit d’une copie…

C’est d’ailleurs un peu le problème de l’exposition. On sait que les musées italiens ont quelque peu traîné les pieds pour prêter leurs pièces au Louvre, et comme on sait que Léonard de Vinci a très peu peint, si on pouvait au départ espérer tendre vers l’exhaustivité, il suffit qu’une pièce manque à l’appel pour qu’on ait un peu l’impression, parfois, que les restaurateurs de l’exposition aient dû faire les fonds de tiroir pour compléter la chose. La copie de la Cène appartenant au Louvre, ça fait grand le tiroir. Je précise au passage que si la Joconde n’est pas présente, elle est l’objet (si on s’y prend assez tôt si j’ai bien compris, en en faisant la demande dès l’entrée), dans une salle dédiée, à une expérience de réalité virtuelle…

Je reviens sur les problèmes d’affluence. Le Louvre fait manifestement n’importe quoi dans la gestion des flux de visiteurs et de son personnel (de sous-traitance) chargé de délimiter les entrées. Plusieurs queues immenses s’étalent dans les différentes entrées du musée, mais on ne sait pas pour quoi les visiteurs attendent. Des panneaux sont disposés aux entrées, et même quand on a fini de faire la queue pour savoir enfin pourquoi on la faisait, on n’y comprend pas beaucoup plus tant les indications ne veulent strictement rien dire et ne correspondent pas à ceux pourquoi les visiteurs croyaient attendre (forcément, quand on se faufile dans une queue sans savoir vers quoi elle mène, on a des surprises). Par où je suis passé, deux files, deux entrées, longues sur plusieurs centaines de mètres, et un seul employé qui tentait vainement d’expliquer, visiteur après visiteur, qu’ils n’auraient pas dû prendre cette file, mais l’autre, etc. Presque aussi utile que les panneaux incompréhensibles, l’employé, incapable de lever la voix (ou qui ne peut plus le faire après plusieurs minutes de service) pour disposer comme il faut les visiteurs… Tout le monde râle : des personnes accréditées et prioritaires pensant être dans la bonne file alors que tous les autres devraient, à les entendre, se reporter dans l’autre file, aux étrangers fascinés par la logique française en matière d’organisation, ou le bon père de famille expliquant ostensiblement arrivant au bout de sa file et à tous ceux de l’autre file qu’ils n’ont pas à y être et que leur place est derrière lui… Et tout ce petit monde est passé, semble-t-il, avant ça par le même cirque online, le site du Louvre ayant inventé l’équivalent du ticket dans les administrations : tu arrives sur le site, et tu fais la queue. Une petite animation t’indique qu’il y a du monde, et qu’il te faut attendre pour accéder au site. Ah ? Sauf qu’arrivé sur le site en question, le temps que tu te connectes et arrives sur la page désirée, ça rame encore alors qu’après tout le temps d’attente ça ne devrait pas ; et tu peux même finir par repasser par la page « queue » avec le petit bonhomme animé parce que tu n’es pas arrivé à la page attendue… (Hé, les mecs, si une fois sur le site, ça rame à mort, c’est qu’il y a encore trop de monde et qu’il faut augmenter le temps d’attente. Parce que là, tu as des milliers de pèlerins sur le site qui y passent dix fois plus de temps qu’il ne leur en faudrait pour prendre un billet ou autre, et qui y passent une plombe, ralentissant du même coup le flux des nouveaux arrivants…)

Bref, une fois que tu es rentrée, tu prends le soin de déposer des affaires dans un casier (c’est mieux quand tu as une trotte à prévoir), tu n’oublies pas de prendre l’excellent fascicule disposé à l’entrée de l’exposition qui te permettra de te passer du volumineux audiophone, et zhoo, tu te rues dans les premières salles de l’exposition.

Première impression : c’est sombre, trop sombre. Tu te dis que finalement, l’audioguide c’était pas plus mal parce que tu ne peux pas lire ton fascicule. Quel est l’imbécile qui t’a conseillé de préférer le fascicule à l’audioguide ?… Deuxième impression : ça n’avance pas. Logique, aucune raison de penser que la queue à laquelle tu pensais échapper une fois à l’intérieur se dématérialisera façon sfumato.

En fait, c’est un peu plus compliqué que ça : je suis resté deux minutes coincés dans un bouchon, non pas parce que ça n’avançait pas, mais parce que la salle était bloquée des deux côtés par des guides et leur troupe. Faut bien que les guides puissent travailler, mais ce n’était pas de chance, ça laissait penser aux arrivants qu’il y avait une « queue », augmentant du même coup la troupe et formant un engorgement de mauvais augure. Il n’en était rien, il faut surtout apprendre à se faufiler parmi les visiteurs pour passer d’une œuvre à une autre.

Et c’est là encore où le bât blesse, parce que toi, tout respectueux de l’ordre que tu es, tu voudrais suivre les œuvres telles qu’elles sont disposées dans ton précieux fascicule. Sauf que les commissaires de l’exposition sont de petits facétieux : aucune logique toujours, et tu passes une bonne partie de ton temps à essayer de fureter d’un mur à un autre pour comprendre l’ordre à suivre. Quand il est si difficile de se faire un chemin dans les salles, ça pose quelques problèmes. Alors, tu finis par le faire à la française : tu regardes, tu profites, tu relèves le numéro, et chose étrange et amusante, il se trouve que l’ordre est respecté dans le fascicule et qu’on peut ainsi facilement s’y référer (c’est aussi un bon moyen pour passer à côté d’une œuvre, mais ne faisons pas la fine bouche, j’ai croisé tant de visiteurs démunis, perdus, lorgnant avec envie et incompréhension sur les fascicules de ceux qui avaient eu la chance de ne pas passer à côté à l’entrée). (J’ai même vu à un moment trois petites vieilles se ruer sur un livret en chinois abandonné par un visiteur en fauteuil roulant — qui ne semblait pas Chinois, preuve peut-être qu’il n’en disposait pas de première main — et cela seulement à l’avant-dernière salle.)

Le Christ et saint Thomas, Andrea del Verrrocchio (Orsanmichele à Florence)

Une fois arrivé dans la première salle, le ton est donné, c’est donc comme déjà indiqué, très, trop, obscur, on profite d’un magnifique bronze prêté par un musée de Florence, et d’une suite interminable d’études minuscules pour des draperies, et là tu commences à faire la grimace à l’idée que toute l’exposition est comme ça.

Heureusement, bien en vue, un premier dessin du maître attire l’œil, c’est Paysage de la vallée de l’Arno, avec déjà une petite incongruité : l’annotation en miroir dans le coin gauche du dessin.

Paysage de la vallée de l’Arno, Léonard de Vinci (Cabinet des dessins et des estampes, Florence)

Vient alors la vedette inattendue de l’exposition : la réflectographie infrarouge, qui sonne un peu comme du « au Louvre, on n’a pas toutes les œuvres de Léonard, mais on a des idées ». J’exagère un peu, ma guide personnelle me rappelant que le beau Léo était un peu comme moi, qu’il aimait peaufiner ses tableaux jusqu’à plus soif, et qu’au final, ben, des œuvres achevées, il n’y en avait pas tant que ça (c’est même rappelé plusieurs fois dans les panneaux au mur de l’expo « oui, bon, ça va, on vous rappelle que de Vinci n’a pas tant produit que ça ! »). Toujours est-il qu’avec une quinzaine de chefs-d’œuvre (même si aussi surprenant que cela puisse paraître, j’ai l’impression d’entendre aux infos qu’on en découvre tous les jours, et cela pas plus tard qu’aujourd’hui), c’est toujours plus que ce que je peignerai jamais (oui, moins j’ai de cheveux, plus je peigne).

Qu’est-ce donc que la réflectographie infrarouge ? C’est cette technique permettant de voir ce qui se cache derrière les premières couches de peinture, et ainsi de découvrir les techniques préparatoires d’un peintre, ses ajouts, ses ratés (ses repentirs, quand on a fait plus de deux jours d’histoire de l’art), etc. C’est la première fois, j’avoue, que je vois de tels objets (non artistiques) dans des expositions, mais il faut avouer que c’est follement précieux pour comprendre les œuvres (parfois absentes, ah, ah, d’une exposition). Ç’a donc un pouvoir à la fois didactique et… évocatif.

La plus belle, même absente de l’exposition, est donc ainsi scannée par réflectographie, et certains détails ou travaux préparatoires y apparaissent, mais également la problématique fente susceptible un jour de la défigurer. Madame del Giocondo est donc accoudée à un bras de fauteuil (j’avais point vu).

Réflectographie infrarouge de La Joconde, de Vinci (C2RMF / Elsa Lambert)

Le plus spectaculaire de la technologie concerne d’autres tableaux. Pour Portrait de jeune homme tenant une partition, il semblerait que la partition en question ait été ajoutée sur le tard… Autre revirement, plus spectaculaire encore, celui de Saint-Jérôme pénitent, que Léonard de Vinci avait d’abord peint torse nu (et avant de décider qu’il était urgent de laisser l’œuvre inachevée). La réflectographie dévoile surtout le massacre dont a été victime le tableau au cours du XIXᵉ siècle, sa partie centrale ayant été tout bonnement découpée…

 

Saint-Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Musée du Vatican)


Réflectographie infrarouge Saint Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Vatican Museums)

Le procédé permet ainsi de dévoiler les détails d’un tableau laissé inachevé par Léonard : L’Adoration des mages.

Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

Ou encore avec La Vierge à l’Enfant (Madone Benois) :

La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)


Réflectographie de La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)

Deux des plus célèbres portraits féminins du maître, disposés l’un à côté de l’autre, sont également passés au scanner : La Belle Ferronnière et La Dame à l’hermine. Une proximité qui s’explique à la fois par la nature des sujets (apparemment deux maîtresses d’un même bonhomme) et par celle du bois utilisé puisque les deux panneaux seraient issus du même tronc.

Réflectographie infrarouge, La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre / C2RMF / Elsa Lambert)


Réflectographie infrarouge, La Dame à l’hermine, de Vinci (Musée national de Cracovie)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine (appartenant au Louvre) est exposé dans ce coin de l’exposition, ayant probablement inspiré de Vinci pour Portrait de jeune homme tenant une partition et pour La Belle Ferronnière. (Portrait de trois quarts, fond noir uni et regard caméra ou presque.)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine, flou (Louvre)

Une liberté inspirée peut-être par Andrea del Verrocchio :

Étude de tête d’enfant, Andrea del Verrocchio (Kupferstichkabinett, Berlin)

Quand on pense à Léonard de Vinci, on pense souvent à ses sourires énigmatiques, mais que dire de ses regards… Celui, doux et paisible de La Scapigliata (présent à l’exposition), ou celui à la Lady Di, en coin et par en dessous de La Belle Ferronnière ou enfin celui-ci pour une étude de La Vierge aux rochers :

Étude de tête de femme / figure pour l’ange de La Vierge aux rochers (Bibliothèque Royale de Turin)

Celui du portrait de Ginevra de’ Benci, ici sous réflectographie infrarouge, n’est pas moins… étrange :

Réflectographie infrarouge du portrait de Ginevra de’ Benci, de Vinci (National Gallery of Art, Washington)

Alors, quand on pense que La Joconde doit essentiellement sa réputation à un vol rocambolesque de la Belle Époque, on est en droit de se demander si La Belle Ferronnière, par exemple, ayant subi le même sort, n’en aurait pas bénéficié en retour d’une popularité équivalente. Les commissaires de l’exposition en ont fait d’ailleurs l’égérie de leur exposition. (L’avantage de La Joconde sur ses autres portraits, c’est aussi et surtout qu’il est achevé. Léonard semble avoir négligé par exemple de terminer le bas de sa Belle Ferronnière, que tel un digne héritier des découpeurs de tableaux du maître, je m’empresse ici de rogner. Habitude étrange chez de Vinci tout de même, parfois, à passer des années à peaufiner l’essentiel de certains tableaux tout en négligeant des zones, certes plus décoratives, mais qu’il aurait pu achever en deux trois mouvements…)

La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre)

Léonard amateur de cheval, parce qu’un cheval dans un tableau, ç’a tout de même de la gueule :

Tête de cheval en réflectographie, détail, de L’Adoration des mages, Léonard de Vinci (Galerie des offices de Florence)


Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

L’exposition nous propose également quelques huiles sur bois de Marco d’Oggiono ou de Boltraffio. Jeune Fille couronnée de fleurs, de ce dernier, est magnifique :

Boltraffio, Jeune Fille couronnée de fleurs (North Carolina Museum of Art)

Pour l’occasion, La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste a été prêté par la National Gallery de Londres, dessin préparatoire pour La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne.

La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste, de Vinci (National Gallery, Londres)

Le cœur de l’exposition est dédié à la « science » de Léonard de Vinci. De nombreux manuscrits, de croquis ou de notes écrites à l’envers (comme tout génie qui se respecte, Léonard était gaucher) y sont présentés. Les deux plus célèbres étant L’Homme de Vitruve (un prêt soigneusement gardé et truffé de capteurs clignotants) et l’Hélicoptère.

L’Homme de Vitruve, de Vinci (Gallerie dell’Accademia, Venise)


L’Hélicoptère, de Vinci (Institut de France)

Sa majesté la Reine Elizabeth II y est allée aussi de son petit prêt :

Anatomie, étude des muscles du cou, de l’épaule et du bras, Léonard de Vinci (Collection royale, Château de Windsor)

On nous propose ensuite un retour à Florence avec une magnifique huile sur bois d’Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina à laquelle, dans les contours, on peut opposer les cuisses rondelettes du petit Jésus de La Madone aux fuseaux (pour ce qui en tout cas ici de la copie et version américaine, celle dite Madone Landsdown exposée ici, la version originale attribuée à Léonard seul étant perdue).

Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina (Earl of Leicester and Trustees)


Madone Landsdown, Léonard de Vinci et atelier (collection particulière)

Aux sourires énigmatiques de Léonard, on peut aussi y opposer ses jolies gueules grandes ouvertes :

Étude pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)


Étude de figure pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)

Expression que nous ferions sans doute si on devait compter les revirements, non pas du maître, mais des experts, quant à la paternité ou non attribuée à Léonard de Vinci pour certains tableaux ces dernières années… L’exposition s’achève presque comme un pied de nez à toutes ces histoires avec, à deux pas du Saint Jean-Baptiste de Léonard, un Salvator Mundi, pas celui, dit de Cook, qui semble selon la rumeur passer des jours heureux sur le yacht d’un prince saoudien après avoir affolé les compteurs (et les polémiques) chez Christie’s, mais celui, dit de Ganay, dont la paternité est tout aussi incertaine, et que le Louvre, ironiquement ou prudemment, se propose d’attribuer (comme parfois lors de cette exposition) à « l’Atelier » de Léonard de Vinci. Autrement dit, à lui et… à ses disciples. On est sûrs au moins de ne pas se tromper ! (On ne sait pas qui est l’heureux propriétaire particulier — le Louvre aurait décliné l’offre d’une vente —, une chose est sûre, je préfère cette version à celle qui se promène on ne sait où sur les mers et qui, d’après son état lors de sa réapparition inespérée, semble avoir pas mal bourlingué par le passé…)

Saint Jean Baptiste, de Vinci (Louvre)


Salvator Mundi, version de Ganay, de Vinci et atelier

Merci pour cet exposé les amis, la boutique m’attend. Je m’en vais acheter pour mon radeau pneumatique un ou deux marque-pages à contempler les jours de gros temps.


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Autres capitales :


Le Traitre, Marco Bellocchio (2019)

Le Traître / Il traditore (2019)
7/10 IMDb

Réalisation : Marco Bellocchio

Plus informatif que réellement spectaculaire ou divertissant. Une reconstitution de l’attentat contre le juge Falcone impressionnante. Et des acteurs bluffants. Les scènes de confrontation sont particulièrement savoureuses.

Le bon point, c’est qu’on échappe à tous les clichés sur la mafia : Bellocchio dit un peu partout dans la presse que ce n’est pas un film glorifiant la mafia à l’américaine et c’est vrai que sur ce point c’est parfaitement réussi. Impossible pour autant de se passer d’empathie à l’égard du personnage repenti grâce à qui le château de cartes s’effondrera, et même si on sent la volonté d’appuyer sur le côté beauf du bonhomme, la mise à distance n’est pas si facile à faire, voire désirable. C’est toute la difficulté de montrer des personnages réels, et réellement détestables, à l’écran.

Le mauvais point, c’est que c’est tout de même réalisé comme un film de télévision : laisser libres les acteurs pour qu’ils puissent s’exprimer, c’est bien, mais si on en donne trop, on ne maîtrise plus rien, et ce sont eux qui dirigent le film. Quand ils sont bons, au moins, ça passe.

 

 


Les Longs Adieux, Kira Mouratova (1971)

Note : 4 sur 5.

Les Longs Adieux

Titre original : Dolgie provody

Année : 1971

Réalisation : Kira Mouratova

Avec : Zinaida Sharko, Oleg Vladimirsky, Tatyana Mychko

— TOP FILMS

Après le visionnage de films plus récents, plus austères, bien trop expérimentaux pour moi, retour au début de sa carrière, et à des expérimentations mieux intégrées au récit.

Le remarquable ici tient pourtant de la qualité et de la simplicité d’une histoire. Celle de l’amour d’une mère pour son fils. La peur de le voir partir rejoindre son père, sombrer peu à peu dans une dépression, ne pas céder au chantage pour le retenir, se retenir aussi de lui supplier de rester, et finalement craquer psychologiquement, nerveusement, pour une babiole lors d’une représentation théâtrale, où elle fait un peu honte à son fils, se ridiculise devant des centaines de spectateurs, et s’en foutre royalement parce que pour elle rien ne compte plus à cet instant que son fils qui l’abandonne. Rien qu’à y repenser, ça met les larmes aux yeux.

Quel dommage que Kira Mouratova ait choisi par la suite de s’adonner plus volontiers à des expérimentations franchement chaotiques pour un cinéma narratif (ses acteurs qui gueulent dans un nombre incalculable de séquences m’ont donné la migraine).



 

Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables de 1971

— TOP FILMS

Top films russo- soviétiques

Listes sur IMDb : 

Limguela top films

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Liens externes :

IMDb iCM


Rotaie, Mario Camerini (1929)

Note : 4 sur 5.

Rails

Titre original : Rotaie

Année : 1929

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Käthe von Nagy, Maurizio D’Ancora, Daniele Crespi

Deux tourtereaux pris par l’urgence de survivre : résister à la tentation du jeu, de la convoitise de l’étranger, et retrouver les bonnes vieilles valeurs populaires.

Les quinze premières minutes sont magnifiques. Les deux amoureux échouent dans un hôtel, accablés par les dettes ; ils osent à peine se regarder, se demandant comment survivre. Tout est affaire ici de regards : la manière de les faire dialoguer dans le montage. Un peu comme trente ans plus tard, Valerio Zurlini réussira à le faire dans le magnifique Été violent.

Le montage suit littéralement le langage des yeux : une situation, une atmosphère, une attitude pensive suivie d’un roulement d’yeux tout ce qu’il y a de plus simple au monde et qui est le signe qu’on cherche à chasser une pensée par une autre ; et puis un regard qui en cherche un autre parfois hors champ ; et hop, on coupe pour montrer ce qui est vu ; et rebelote. Les yeux, rien que les yeux. Pour montrer ce qu’on pense, pour montrer la détresse, la solitude (parfois partagée), il suffit de regarder, mais de manière très épurée, sans autre mouvement, celui qui regarde et n’est pas censé être vu. On se passe ainsi pas mal d’intertitres, car on lit tout dans un regard, surtout l’indéchiffrable. Et en effet, en un peu plus d’une heure, le film n’en contient qu’une vingtaine. In the Mood for

L’influence allemande, celle de Murnau tendance Kammerspielfilm (voire celle de L’Aurore, avec l’attrait pernicieux des lumières de la ville, le personnage tentateur) est évidente, même si on joue moins sur les décors : l’accent est plutôt ici mis sur la psychologie des personnages (on est loin de l’expressionnisme, si le jeu est plein d’intensité, on est dans une veine beaucoup plus naturaliste, voire stanislavskienne), et la caméra est parfois virevoltante sans jamais tomber dans les excès.

Le cœur du film est peut-être moins convaincant. Le jeune délaissant sa belle, accaparé qu’il est par ses gains, puis ses pertes, au casino ; et la belle voyant fatalement rôder autour d’elle un bellâtre bien né dont elle n’a que faire.

Cela a au moins le mérite d’être vite expédié et d’être efficace. Même en Italie, 1929 semble avoir été un cru exceptionnel pour le muet…


 

 

 

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Les Indispensables du cinéma 1929

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Listes sur IMDb : 

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Le silence est d’or

 

 

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Terror in a Texas Town, Joseph H. Lewis (1958)

Note : 2 sur 5.

Terror in a Texas Town

Année : 1958

Réalisation : Joseph H. Lewis

Avec : Sterling Hayden, Sebastian Cabot, Carol Kelly

Il suffit parfois de voir un très mauvais film pour prendre conscience de la difficulté d’en réaliser un.

En dehors du scénario (Dalton Trumbo à l’écriture — incognito, listé oblige, il est crédité en Ben L. Perry —, avec cette amusante et symbolique histoire de harpon : arme et image inattendue d’un type de pionniers bien réels dont on parle assez peu dans le mythe de Far West), rien ne marche :

  • aucun rythme : c’est outrageusement lent, et pas une lenteur pour instaurer une atmosphère, c’est lent parce que la direction d’acteurs est inexistante, et parce que les acteurs semblent presque attendre des indications pour qu’on vienne les sauver ou parce qu’ils attendent qu’on leur souffle leurs répliques.

  • une caméra posée façon TV, apathique, incapable de saisir les évolutions dramatiques à l’intérieur d’une scène (faut dire que sans un réel metteur en scène pour guider les acteurs et souligner ces avancées, ça n’aide pas non plus), si bien que tout est joué avec la même intensité (le tueur à gages est particulièrement mauvais à jouer toujours « en dessous » des autres), la même humeur.

En revanche, c’est amusant, on retrouve certaines des bonnes idées dans cette histoire qui feront le succès d’Il était une fois dans l’Ouest : le riche propriétaire, l’homme de main qui assassine froidement le pauvre propriétaire assis sur « une mine d’or », l’enfant face au tueur, la putain blasée mais ferrée aux pieds du tueur… Je ne suis pas sûr que le harpon ait pu faire plus recette que l’harmonica en revanche.



Sur La Saveur des goûts amers :

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

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Dracula: Pages From a Virgin’s Diary, Guy Maddin (2002)

Note : 2.5 sur 5.

Dracula, pages tirées du journal d’une vierge

Titre original : Dracula: Pages From a Virgin’s Diary

Année : 2002

Réalisation : Guy Maddin

L’alliance « Dracula + ballet + film muet » était ambitieuse, mais tout l’éventail d’effets de scénographie déployé avec emphase se révèle assez peu cinématographique.

On retrouve la même volonté de renouer avec le cinéma muet des frères Quay (tout ce petit monde est d’ailleurs distribué en France par ED distribution), doublé en plus ici d’une autre gageure relevant de l’impossible : filmer un art qui, à ma connaissance, n’a jamais été bien rendu à l’écran, le ballet (en dehors, peut-être, de West Side Story).

Le résultat est plutôt déconcertant et se révèle surtout assez peu cinématographique. Guy Maddin s’y prend comme un manche pour réaliser le ballet allant le plus souvent jusqu’à user de plans américains pour montrer les danseurs en action et, surtout, multiplie bien trop souvent les changements de caméra ou d’inserts pour faire oublier qu’il est en train de filmer un ballet. On a le plus souvent l’impression d’assister à une captation télévisée rehaussée d’effets « faisant cinéma », et plus spécifiquement cinéma muet, afin de faire oublier l’origine, ou la nature, du film.

En dehors de ces problèmes stylistiques inhérents au caractère protéiforme du film, on assiste sur l’écran à tout ce qui pose problème quand on vient à retranscrire un ballet par des images et du son : l’absence de réelle direction d’acteurs ; des acteurs certes très bons danseurs mais qui n’expriment pas grand-chose ou autrement que par leur gestuelle ; un montage un peu perdu qui coupe dans la choucroute (ou les gousses d’ail), et surtout une musique (Mahler pourtant) purement décorative semblant venir en dernier recours sur les images un peu comme dans un programme de danse sur glace.

Il faut toutefois remarquer le travail exceptionnel des danseurs, une scénographie magnifique, et surtout un sujet qui se prêtait parfaitement au ballet (et supposément au cinéma muet). L’idée par ailleurs de prendre un Asiatique pour le rôle principal a cela d’étrange qu’on a parfois l’impression de suivre une adaptation de… Mister Butterfly plutôt que de Dracula


 

 


 

 

 

 

 

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Thirst, Park Chan-wook (2009)

Thirst, ceci est mon sang

Bakjwi Année : 2009

6/10 IMDb

Réalisation :

Park Chan-wook

Avec :

Kang-ho Song, Ok-bin Kim, Hee-jin Choi

Sous-titré Curé de jouvence

Sérieusement, la mise en scène est brillante, ça fout des grues à tous les étages sans jamais donner la nausée. En revanche, on frôle la crise de foie côté écriture, elle aussi découpée à la grue. Je vais finir par penser que le personnage principal d’un film, c’est l’unité d’action. Celui-ci en est dépourvu, c’est du baroque dense et foisonnant, touffu et indigeste. Ça part bien trop dans tous les sens pour qu’on puisse se concentrer sur une problématique bien définie, et ça récupère bien trop d’éléments venus d’ailleurs qu’on cherche à maintenir artificiellement en vie à force de transfusions incessantes et de greffes improbables qu’il faut presque goutte que goutte arriver à faire tenir. Le tout donne une œuvre morte, boiteuse, flasque, une créature de Frankenstein qui erre sans jamais savoir où aller et qui trouve finalement sa parfaite définition dans l’image de fin : deux corps consumés mis à jour se répandant en poussière.



Le Grand Attentat, Anthony Mann (1951)

Note : 3.5 sur 5.

Le Grand Attentat

Titre original : The Tall Target

Année : 1951

Réalisation : Anthony Mann

Avec : Dick Powell, Paula Raymond, Adolphe Menjou

Un joli polar méconnu de Mann à ranger dans les films à suspense se déroulant dans un train avec un coupable à dénicher parmi les passagers et… une sorte de bombe à désamorcer ou de course contre la montre (déjouer en fait l’assassinat de Lincoln lors de son investiture annoncée à Baltimore).

On est entre Speed et Le Crime de l’Orient-Express avec une touche de The Narrow Margin. C’est parfois un peu naïf dans sa morale (il faut sauver Lincoln parce que c’est vraiment un type bien, du genre à vous tenir la porte, si, si), des rebondissements que même moi je les vois signalés à des kilomètres par le chef de gare.

Le seul hic du film vient du manque de charisme évident de l’ancien benêt des comédies musicales, Dick Powell, tenant ici le rôle principal. Un freluquet pour jouer un dur, rusé et sage. On sent qu’il a appris sa leçon, il copie comme il faut les petits gestes des meilleurs acteurs qui en imposent, mais dès qu’il prend un air sérieux, investi, pénétré, autrement dit tout le temps, on sent qu’il force sa nature et on rêve de voir un vrai acteur qui en impose, naturellement, à sa place.

Un qui n’a pas à forcer sa nature, c’est Adolphe Menjou, qui trouve ici un rôle de salaud conspirateur à la hauteur de sa jolie carrière de fasciste : il est parfait. (Comme quoi, ce n’est pas toujours les types biens qui ont le plus de talent.) (Sinon Lincoln en aurait été un, d’acteur, et il n’aurait pas été assassiné par un autre… acteur.)



Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1951

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Das Stahltier, Willy Zielke (1935)

Note : 3 sur 5.

L’Animal d’acier

Titre original : Das Stahltier

Année : 1935

Réalisation : Willy Zielke

Objet filmique étrange semblant parfois un peu perdu au temps du muet avec une certaine fétichisation des bécanes à vapeur.

On croit voir lors des scènes dramatisées contemporaines un réalisateur de documentaire s’essayer à la fiction et se trouver complètement perdu face aux acteurs. Pourtant, le sujet est sympathique : un ingénieur rendant visite à des cheminots, et qui, sympathisant, leur raconte les différentes étapes de l’évolution des machines à vapeur jusqu’à celles sur lesquelles ils travaillent tous aujourd’hui. L’ingénieur, d’abord un peu gauche, ne semblant pas être à sa place dans ce monde d’ouvriers, renverse… la vapeur, et devient maître à bord, avec une seule volonté pour lui : partager sa passion pour l’histoire de ces vieilles bécanes avec ceux qui en sont les plus directs héritiers.

Ces séquences joliment fraternelles entre des personnages de différentes classes sociales jurent sans doute un peu avec ce qu’on attendait alors sous le régime propagandiste nazi. Pourtant, si le film a été interdit, c’est pour une autre raison : dans ses flashbacks historiques, les inventeurs et l’industrie d’outre-manche étaient un peu trop glorifiés… Ben, ouais, en même temps, la révolution industrielle, le train vapeur, tout ça a bien pris forme d’abord là-bas, pas en Allemagne…

Le plus étrange peut-être, c’est que tout d’un coup, lors de ces séquences de fiction documentée digne des pires soirées d’Arte, le film trouve un souffle nouveau, comme si les décors et les costumes aidaient à donner une forme réaliste, naturelle, à ce qui en manquait dans un univers commun et contemporain. Les reconstitutions sont épatantes, surtout, et rien que pour ça, ce serait peut-être un film à montrer à l’école et à tous les amoureux… de trains électriques (dans la salle y a dû en avoir un qui a dû filmer l’écran avec son smartphone pendant bien le tiers du film…).

Une vraie petite curiosité… historique et documentaire, plus que réellement cinématographique.


 

 


 

 

 

 

 

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