Un homme qui dort, Bernard Queysanne (1974)

Tu sais que tu ronfles la nuit ?

Un homme qui dort

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1974

Réalisation : Bernard Queysanne & Georges Perec

Avec : Jacques Spiesser, Ludmila Mikaël

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L’expérience n’est pas sans rappeler celle du Horla de Jean-Daniel Pollet, avec Laurent Terzieff, tourné huit ans plus tôt. En général, un film se raconte à la troisième personne du pluriel ; on peut imaginer que parfois cela se transforme en un « vous » qui s’adresse au public. Ces deux films au contraire sont tournés vers la singularité, puisque le Pollet est à la première personne (la voix de Terzieff dit « je » et colle au récit de Maupassant), et ici, le film est à la seconde personne du singulier. C’est déjà une belle gageure en littérature ; dans un film, c’est encore plus surprenant. Et ça marche parfaitement. L’apport du film, c’est qu’on peut s’amuser de voir un film tunisien tutoyer les sommets… On y tunisie aussi quand le pays s’affiche sur les murs de « l’homme ».

Pendant toute la durée du récit donc, Ludmila Mickael (quel dommage de ne jamais voir son joli minois…) décrit les sentiments du personnage dont il est question dans le titre. On ne l’entend jamais. La voix off décrit, suggère, prédit ce qu’il fera, ressentira, etc. Le résultat est formidable. Ça aurait pu être une tentative expérimentale vaine, incompréhensible — l’effet est parfois bizarre, il faut le reconnaître —, mais la crédibilité de la fable n’est jamais prise à défaut par ce parti pris singulier (et le roman de Perec est écrit sur le même mode apparemment).

L’histoire, ou la non-histoire, est une plongée dans le nihilisme. La nécessité de devenir soudainement transparent, d’éviter toute emprise sur les choses ou sur sa propre existence, de renoncer au désir, de s’affranchir de la moindre pensée ou sentiment, rejoint d’une certaine manière les philosophies orientales, mais à la fin (désolé pour le spoilnik, il va falloir détourner les yeux si vous êtes engrossés par l’affreux démon de la curiosité), tout est grave et sans espoir (je n’ai rien défloré en même temps).

Un homme qui dort, Bernard Queysanne 1974 | Dovidis, Satpec

Zoubi, Zoulba, je détourne les yeux et le spoilnik s’en va…

L’œuvre de Queneau est sans doute à lire. Ça vaudra sans doute mieux le coup que Zazie. Parce que le procédé permet bien sûr, comme dans Le Horla, de mettre en scène une prose magnifique. C’est dense et efficace. « Le maître anonyme du monde »… C’est vrai aussi que Ludmila Mickael pourrait réciter le bottin qu’on l’écouterait religieusement…

C’est le genre de film qui doit se faire sur la table de montage. Habituellement les scènes sont composées autour de répliques et d’une continuité temporelle rigide qu’on arrive à peine à déstructurer grâce à une musique, le son se superpose aux images ; ici au contraire, tout passe par une voix, qui est le véritable moteur du film, le seul « plan-maître » ; les images ne servent qu’à illustrer et accompagner les paroles. Le procédé est souvent employé dans les courts-métrages (il suffit de penser à la Jetée), et la difficulté était sans doute sur la longueur d’arriver à rester un procédé suffisamment transparent pour se mettre au service de l’histoire. C’est plutôt réussi, et l’atmosphère qui en découle est tout à fait unique. Singulier.



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Le Printemps d’une petite ville, Fei Mu (1948)

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures histoires

Le Printemps d’une petite ville

Note : 5 sur 5.

Titre original : Xiao cheng zhi chun

Année : 1948

Réalisation : Mu Fei

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Triangle amoureux classique, le dilemme vieux comme la pluie, et pourtant ça marche toujours.

Le mari et sa femme vivent dans une petite ville comme le titre l’indique, éloignés du chahut de la grande ville. On est presque à la campagne. C’est paisible, mais on voit les traces de la guerre un peu comme dans Autant en emporte le vent, avec des murets éclatés… Un serviteur vit avec eux, ainsi que la sœur du mari, tout juste nubile (c’est le printemps pour tout le monde). Lui, le mari, souffre de la tuberculose et refuse de se soigner ; elle, sa femme, se languit par l’ennui. C’est une sorte de Madame Bovary qui attend que quelque chose vienne la délivrer, ou la réveiller…

L’un des coups de génie de ce film, il commence par l’angle employé pour raconter cette histoire. C’est la femme qui la raconte, chuchotant presque. Quelques phrases au début, puis parfois une pensée pour exprimer son état d’esprit, pour compter le temps qui passe. Au lieu de mettre des panneaux « le jour suivant », pourquoi ne pas le faire dire par un narrateur… ? Je n’ai jamais vu ça, et pourtant ça marche parfaitement. Des voix off, on en voit souvent au cinéma, la voix du narrateur, mais quand on y pense, c’est systématiquement celle d’un homme. La voix du narrateur, c’est un peu celle du dieu omnipotent, donc forcément, on pense à un homme… Pourquoi avoir choisi la femme pour raconter cette histoire ? Ça marche tellement bien sous cet angle que ça peut paraître évident, encore faut-il avoir eu l’idée. Les meilleures idées sont les plus simples, pourtant, je ne me rappelle pas avoir vu un tel procédé.

Un visiteur se présente donc dans le domaine. Un ami que le mari n’a pas vu depuis une dizaine d’années. Sa femme ne le voit pas encore, mais quand elle apprend son nom, elle commence à s’inquiéter parce qu’elle a connu quelqu’un qui portait ce même nom (récit en voix off). Ils se rencontrent finalement, et c’est bien lui : les deux expliquent au mari qu’ils étaient du même village, et qu’ils ont grandi ensemble…

Les dés sont lancés. On peut deviner la suite. Ils s’étaient juré autrefois de ne jamais se quitter, mais les événements les ont séparés…, et à nouveau rapprochés. Le film parvient à échapper à la tentation du passage à l’acte. Mais au pays du taoïsme, la règle du non-agir est une vertu. Les deux personnages ont le temps de pécher en pensées (ils semblent envisager toutes les possibilités : le passage à l’acte, ça peut être la consommation de leur amour, comme ça peut être… le meurtre du mari). Mais, ce ne sont pas Les Amants diaboliques. On est beaucoup plus près d’In the Mood for Love avec ces deux amants qui se promènent, se reniflent, ne savent quoi se dire, s’enlacent, puis se repoussent… C’est une danse impossible entre deux aimants. Cette manière d’arriver à décrire des situations sans tomber dans la grossièreté d’un « passage à l’acte », rend tous les personnages sympathiques. Encore un de ces films sans méchants, presque philanthropiques. L’opposition, elle vient des événements, on est conscient que personne n’est coupable de quoi que ce soit, et on ne veut pas être le premier à fauter. Ce sont des épreuves imprévues qu’il faut accepter sans pointer la responsabilité sur l’un ou l’autre… Même la jalousie du mari n’en est pas une. Personne n’a rien fait de mal, pourtant tout le monde se sent coupable.

Si dans In the Mood for Love, l’utilisation de la musique est primordiale, ici c’est une autre musique qu’on entend. Celle du silence. Le rythme se ferme dans une même lenteur, pesante, comme une respiration qui s’étire, comme quand on ne veut pas déranger et que les mouches font un vacarme inouï. La maîtrise du rythme et du ton est totale, je ne sais même pas s’il y a des équivalents à cette époque. Chez Orson Welles peut-être…, d’ailleurs, le film présente les personnages et les acteurs un peu comme Welles le faisait au début de ses films. Là encore, on peut imaginer une inspiration directe, étant donné que ce n’est pas très fréquent comme procédé.

Tout le reste du film est tout autant maîtrisé : les acteurs gardent parfois le rythme très particulier de la pantomime, mais en 1948 on a eu le temps de perdre les tics du muet (on peut en voir un peu dans Les Anges du boulevard, 1937 — où parfois même avec des scènes sonorisées, les acteurs jouent sans dialogues, avec une belle réussite d’ailleurs).

Les décors et la lumière sont magnifiques : mouvements de caméra, contre-plongées, plans larges pour laisser la liberté à la mise en scène et aux acteurs (au lieu de passer systématiquement par le montage), des effets de lumière tout aussi magnifiques (comme cette scène dans la chambre du mari, à l’ombre de la lune où, à tour de rôle, son visiteur, puis sa femme, vient lui rendre visite, et qu’on voit la porte vitrée en ombre s’ouvrir sur le voile de son lit…).

En bonne place dans l’histoire du cinéma chinois. 5ᵉ dans la Golden Horse list.


Le Printemps d’une petite ville, Fei Mu 1948 Xiao cheng zhi chun | Wenhua Film Company


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Les Contes des chrysanthèmes tardifs, Kenji Mizoguchi (1939)

Mizo calligraphe

Les Contes des chrysanthèmes tardifs

Note : 4 sur 5.

Titre original : Zangiku monogatari

Année : 1939

Réalisation : Kenji Mizoguchi

Avec : Shôtarô Hanayagi, Kôkichi Takada, Gonjurô Kawarazaki

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Le fils d’un grand acteur vit dans l’ombre de son père. On rit de ses talents médiocres ; personne n’ose lui dire. Alors, il décide de partir et de se faire tout seul…

Beaucoup d’histoires nippones fonctionnent en tableaux. C’est une des meilleures manières de raconter. Cela permet un regard distant, objectif sur les événements, de ne pas forcer le trait. La compassion envers les personnages se fait petit à petit, en suivant leur destin chaotique, et non en usant de focalisations mièvres et lourdes pour appuyer, et être certain que le spectateur a compris où on veut en venir.

Le principe est simple, mais difficile à mettre en place. Le but, c’est d’avoir une situation de base dans chaque scène (tableau). Tout paraît anodin, on est au cœur de la vie du personnage, on assiste à son train-train quotidien ; ça se laisse regarder, on est comme un fantôme atterrissant au hasard sur une période de la vie d’un homme, sans comprendre au début pourquoi on est là. Sinon, par hasard.

Au bout d’un moment (et l’on peut attendre longtemps), un nouvel élément contrarie le destin des protaganistes (en général, un seul : ici, un acteur, mais ça peut être une prostituée comme dans La Vie d’O’Haru femme galante). Les personnages décident alors de l’attitude à adopter (des décisions qui poussent à un changement de vie) et là où parfois quelques récits commencent, c’est ici qu’il s’achève dans cette construction en tableaux. Dans un récit linéaire, ce qui compte c’est de montrer consciencieusement les conflits, toutes les étapes incitant les personnages à les résoudre ou à y échapper. Ici, c’est au contraire le récit qui cherche à échapper à toutes ces descriptions. Inutile de s’attarder sur les tergiversations, on sait, en gros, ce qui va se passer. Le pire, l’inattendu.

On prend donc de la hauteur. Place à l’ellipse.

Nouveau tableau, nouvelle scène d’introduction anodine. Sorties d’un contexte plus général, ces scènes n’ont aucun intérêt. C’est à nous, fantômes-spectateurs de ce destin, de faire le lien avec ce qui précède. On sait quelles décisions les personnages ont prises dans le tableau antérieur, et l’on est là pour voir si les objectifs, les attentes, les espoirs ont été atteints. L’intérêt en tant que spectateur consiste à se construire une image mentale de cette histoire, plutôt qu’elle nous soit imposée sous nos yeux. Et le plaisir, il naît de la crainte de voir les désirs des personnages se réaliser ou non. La compassion d’un dieu fantôme, spectateur des tracas des simples hommes.

Et ainsi de suite. C’est comme un château de cartes : les nouvelles se superposent aux précédentes pour former la base d’un nouvel étage et l’on se demande par quelle magie tout cela arrive encore à tenir.

Prendre ainsi de la hauteur en ne se préoccupant que de l’essentiel (les intersections de la vie des hommes), c’est surtout une manière efficace d’entrer en empathie avec ces hommes en prise avec leurs contradictions, leurs contraintes. On se demande si leurs vertus et leurs forces mentales suffiront à avancer. Au lieu de suivre en détail le parcours sur un seul épisode de la vie d’un héros, on le suit et le juge sur tout son parcours. Comme si c’était ce qui comptait vraiment. La vie comme initiation. La nôtre. Je t’ai montré le kaléidoscope de la vie d’un homme, penses-tu être capable de faire autrement ? On n’est pas loin de la distanciation qu’affectionnait Brecht. Il utilisait la même technique, et instinctivement (ou pas), beaucoup d’auteurs adoptent ce point de vue. Un point de vue qui semble au départ une omniscience confortable et dont on comprend peu à peu qu’elle n’est destinée qu’à nous interroger sur notre propre parcours. Pour remplir ce vide entre les ellipses, il faut bien y mettre un peu de logique, mais aussi beaucoup d’imagination. Et l’imagination, on ira la chercher dans notre propre expérience. Le dieu fantôme, spectateur de la vie, se rappelle son passé perdu et reprend forme humaine. Certains spectacles sont dans le « monstrer » : le monstre est devant nous, on en rit, on en a peur, l’éloigner de nous, cet étranger, c’est une forme d’identification du trouble, du non conforme ; on le voit pour ne plus le voir. Et d’autres spectacles sont dans les « démonstrer » : inutile de chercher les monstres. S’ils existent, ils sont à l’intérieur de nous. Les premiers confortent les enfants ; les seconds nous apprennent à devenir des hommes.

La mise en scène de Mizoguchi met tout en œuvre pour souligner cette distanciation. Il place loin la caméra, capte souvent toute une scène en plan-séquence, parfois même d’une pièce voisine ou de l’extérieur (la scène est une boîte confidentielle qu’il serait malvenu de venir contrarier avec des gros plans). Le rythme, il arrive à en donner dans la composition de ses plans, faits de mouvements de caméra minimalistes. Notre œil est comme jamais pris au dépourvu : quand il place une caméra à un endroit, c’est qu’il sait qu’à un moment les personnages vont y venir (même de loin) et qu’on pourra les suivre… en tournant la tête, paresseusement, de quelques degrés. Encore une fois, certains spectacles veulent donner l’impression d’improvisation en suivant les mouvements des personnages. Ici, on les précède. Comme si tout était déjà joué et que l’intérêt était ailleurs.


Les Contes des chrysanthèmes tardifs, Kenji Mizoguchi 1939 Zangiku monogatari | Shochiku


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Sudden Fear, David Miller (1952)

Golden Grahame

Le Masque arraché

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Sudden Fear

Année : 1952

Réalisation : David Miller

Avec : Joan Crawford, Jack Palance, Gloria Grahame

Thriller romanesque intéressant. Pendant plus d’une heure, chaque scène apporte un élément nouveau à l’action. Tout se met lentement en place, on ne sait pas encore à quel genre de film on a affaire jusqu’à l’apparition de Gloria Grahame (qui est souvent le petit grain qui fait sauter une mécanique bien huilée : certaines roulent des hanches, elle, pas besoin, tout est dans le regard, une véritable enfumeuse).

C’est fascinant de suivre ainsi toute la mise en place du thriller. L’utilisation par exemple d’un élément-clé dans la révélation des intentions du couple diabolique : le dictaphone. Dès son introduction, on comprend qu’il jouera un rôle dans le récit. On respecte à la lettre certains principes utilisés par Hitchcock. On voit tout venir. Et c’est ça qui nous met en tension. Ensuite, au récit de nous surprendre avec ce qu’on attend. Par exemple, en voyant le couple se rendre dans le bureau de Joan Crawford, on comprend qu’ils seront enregistrés à leurs dépens. L’utilisation dans la scène suivante du suspense est exemplaire. On sait qu’il y a quelque chose sur la bande et le temps pour y arriver ne cesse d’être reporté. Quand Joan Crawford met au point son plan pour se venger de son mari, le récit nous montre, point par point, comment elle va s’y prendre. On sait que l’enjeu du récit sera alors de nous surprendre avec ce qui est prévu. Ça marche un temps. Une fois qu’elle est découverte et que son mari comprend, ça ne devient plus qu’une course-poursuite. Tout s’était jusque-là mis en place par les dialogues, à travers des séquences très courtes, et arrivé au climax, on tombe dans une vulgaire chasse. Dommage pour cette fin, mais tout le reste, notamment toute la mise en place, avant même l’arrivée de Gloria Grahame, est un vrai bijou d’écriture.

Jack Palance est crédible dans son rôle. L’erreur aurait été d’en faire une crapule, un manipulateur. En fait, on sent bien qu’il y a un véritable amour qui naît entre eux au début, contrairement à ce qu’il dit dans la scène enregistrée (qui pour le coup manque un peu d’à-propos). Il aurait sans doute fallu plus s’attarder sur ses hésitations, pris au piège par Gloria Grahame, la manipulatrice, de ce canevas infernal. On aurait pu montrer à ce moment ses doutes. Mais le récit était plus centré sur le personnage de Joan Crawford. C’est vrai qu’elle est parfaitement crédible dans le rôle. Mais suggérer le doute dans l’esprit de Palance aurait été plus efficace.

L’image est un peu crade par moments. Noir et blanc de série B, qui nécessiterait sans doute une restauration ; il y a des jeux de lumière, un travail de contre-plongées et de surimpressions qui n’est pas du tout servi par les qualités médiocres de l’image.

Un dernier mot concernant Gloria Grahame que j’adore. Rien qu’à sa présence on sent souvent venir le coup tordu. Elle inspire un mélange de désir partagé et de confusion parce qu’on ne sait pas si c’est le personnage masculin qui va se la faire ou si c’est elle. Un petit côté neuneu et sexuel bien trompeur. D’autant plus intrigant que ce serait un peu la honte de se faire avoir par une sotte. La fascination qu’elle dégage dans la plupart de ses rôles, elle vient de là justement, tu ne sais pas si elle est stupide ou si elle joue les stupides, ce qui oblige à une suspicion permanente. Ça rajoute au côté « femme fatale » habituel.


Le Masque arraché, Sudden Fear, David Miller 1952 | Joseph Kaufman Productions


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La Femme des sables, Hiroshi Teshigahara (1964)

Un pâté de sable immuable, comme une cathédrale dans le désert… Un pâté de sable immuable comme…

La Femme des sables

Note : 5 sur 5.

Titre original : Suna no onna

Année : 1964

Réalisation : Hiroshi Teshigahara

Avec : Eiji Okada, Kyôko Kishida, Hiroko Itô, Kôji Mitsui, Sen Yano, Ginzô Sekiguchi

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Du grand art. On touche au chef-d’œuvre incontestable. Rien qui dépasse. Une histoire singulière. Un thriller mythique perdu entre deux dunes. Et une tension sans cesse maintenue par l’art exceptionnellement maîtrisé de la mise en scène (Prix du Jury à Cannes et Teshigahara en course pour l’oscar du meilleur réalisateur — une première, semble-t-il, pour un film étranger).

Jumpei est un maître d’école qui profite de trois jours de congé pour se livrer à sa passion, l’entomologie. Il rêve de trouver dans le désert une espèce inconnue qui fera sa renommée. Se retrouvant coincé à ne pouvoir rentrer en ville, un villageois lui propose de trouver quelqu’un pour l’héberger. On l’amène à une étrange bicoque perdue au milieu des dunes, plongée comme dans un trou et à laquelle on accède par une échelle rudimentaire. La « femme de maison » qui l’accueille ne quitte plus les lieux depuis que son mari et sa fille y ont été ensevelis et s’évertue depuis à lutter contre l’invasion du sable et l’extrême humidité qui rongent chaque jour un peu plus l’habitation.

Le lendemain, Jumpei se lève pour quitter son hôte mais l’échelle pour remonter à la surface du monde a disparu. Il comprend qu’il est tombé dans un piège et qu’il va devoir aider la femme à remplir des sacs pour le compte d’une coopérative de villageois qui revend ce sable salé, interdit dans le bâtiment, sur le marché noir (on fait la même chose aujourd’hui au Maroc…).

On comprend petit à petit. Pas beaucoup de dialogues. Très peu d’explications. C’est comme un puzzle qu’il faut réagencer au fil des informations qui filtrent. Lentement, comme le sable qui dégouline du toit, comme l’humidité qui remonte du sol… Tout le début est un mystère. Pourquoi la femme s’évertue-t-elle chaque nuit à libérer la maison du sable ? Que font les villageois de ce sable ? Mais l’essentiel (une fois que ce qui n’est pas loin d’être la base d’un thriller est lancé) ce sont les rapports entre les deux personnages. Lui, condamné comme un chien à rester tenu en laisse ; elle, acceptant sa condition d’esclave. Pour elle, rien n’existe en dehors de ce trou. Tout ce dont elle avait besoin, c’était d’un homme pour continuer sa laborieuse et absurde tâche (on retrouvera d’ailleurs la même idée, proche de l’obstination des dévots, dans Profonds désirs des dieux). Elle fait donc tout pour mettre à l’aise celui qui est appelé par les villageois, d’abord « son aide », puis « son mari ». Les parois sont infranchis-sables, friables. Plus il tentera de s’évader, plus il s’enfoncera. Il est comme perdu sur une île déserte, piégé tel Ulysse par les vents contraires, piégé par la nymphe Calypso qui le retiendra plusieurs années sur son île : sept ans, comme les sept années de disparition dont il est mention ici dans le dernier plan du film. Résigné, impuissant, réduit à la condition d’insecte.

Ils sont rationnés en eau, il faut donc apprendre à moins la gaspiller. Le sable s’incruste partout et irrite la peau. La pourriture aussi. Ce n’est pas seulement un trou, c’est une sorte de four humide. Une prison de sable capable de vous ensevelir à la moindre tempête ou tremblement de terre. Une véritable aventure et ce n’est qu’un huis clos.

Le caractère absurde de leur tâche rappelle le mythe de Sisyphe, condamné à monter un bloc de roche au sommet d’une montagne le jour de la marmotte. Pas loin non plus de Beckett, comme prisonnier de Godot. Huis clos prétexte à opposer deux individus, à les placer comme sous un microscope, façon big brother télévisuel, et attendre de voir ce qu’il se passe. Le pourquoi de leur présence dans cet enfer de sueur et de silice importe finalement peu et restera plus ou moins un mystère. C’est un peu aussi le sens de certains thrillers sadiques. Des Chiens de paille à Délivrance, en passant par l’Obsédé, voire Saw, Cube, les motivations des “sadiques” sont quasiment inconnues. Voire gratuites. Le plaisir d’avoir l’emprise sur l’autre. Cette emprise qu’ont les villageois sur le couple, leur permet de leur demander de s’exécuter telles des bêtes devant eux : peut-être alors permettront-ils à Jumpei de quitter ce trou pour voir la mer. Ça en dit long sur la condition humaine dès lors qu’on a le pouvoir absolu sur l’autre, dès lors qu’on sait qu’il n’y a pas de loi sinon celle imposée par le bourreau ou le tyran.

Jumpei trouvera le moyen de s’évader, à l’occasion d’une négligence de ses ravisseurs. Mais qui l’attend chez lui ? Pourquoi partir ? Aimait-il seulement les hommes ? Quel genre d’insectes sont-ils ? On n’apprendra rien de sa vie d’avant. Ce n’est pas un personnage, c’est une image de l’homme. D’ailleurs, il semble avoir trouvé mieux ici que les insectes pour « se faire un nom ». Ayant trouvé l’origine de l’humidité, il pense pouvoir développer l’invention de citernes se remplissant la nuit par capillarité avec l’humidité contenue dans le sable. La fin est tout aussi absurde que le fait de vouloir préserver une maison de l’ensevelissement. Tout est vain. Toute tâche semble parfaitement inutile. Est-il enfin libre pour autant ? Libéré de ces formulaires énumérés au début du film comme pour signifier que nos existences ne sont plus légitimées que par ces bouts de papier ? A-t-il trouvé une infime partie de liberté, ici, dans ce trou comme on trouve de l’or en filtrant des tonnes de sable à travers un tamis ? A-t-il accepté sa condition, comme elle, et comme un chien qui se moque bien d’être tenu en laisse tant que sa gamelle est pleine ? N’est-il pas ici, comme à la ville, lié à sa condition d’exploité ? N’est-ce pas une vie tout aussi vaine de devoir travailler pour s’éloigner de ses soucis ? Pour garder ce qu’il reste à sauver de l’oubli ? Comme dans En attendant Godot, les questions se remplissent par sacs entiers et les réponses ne viennent jamais. L’interprétation, c’est comme l’humidité qui remonte par capillarité et qui finit par s’imposer sans que jamais on ne la voie travailler ; elle s’immisce partout en nous, mais on ne peut lui donner aucune consistance tangible, aucun sens. Toutes les explications sont valables et aucune n’est véritablement appliquée dans le récit qui garde ainsi son mystère et sa dimension universelle.

Voilà pour l’histoire, son mystère.

L’autre atout majeur du film, c’est évidemment sa mise en scène. La musique criarde. Violons tout sauf mélodieux, qui rappellent sensiblement Shining. Les inserts évocateurs, presque subliminaux du sable, des dunes presque vivantes, sensuelles. Ces gros plans, parfois très gros plans de parties du corps pour signifier l’animalité des hommes, suggérer la difficulté de vivre ou le désir. Ce serait presque plus un sujet et une approche qu’affectionne Imamura. La sensualité est mise en scène de manière admirable dans deux ou trois scènes. Pas de dialogues ou très peu. Juste le langage des corps. Pas de champ-contrechamp. Chaque plan est une invention visuelle. Ces deux corps qui s’attirent l’un à l’autre, se désirent. Il n’y a pas d’amour, pas de passion ou de schéma de séduction classique (je te séduis, je te gagne, je te prends…). Ce n’est pas l’acte sexuel comme récompense et le stéréotype du héros délivrant la princesse. C’est une pulsion animale. Condamnés à vivre là, ensemble, ils vivent sans se connaître, parce qu’ils n’ont pas ou plus d’histoire. Ils ne sont plus que des mains servant à remplir des sacs de sable. Quand ils ne travaillent pas, ils mangent, cherchent à se prémunir du sable et de la moisissure. L’accessoire, la culture, l’appétit de l’autre, viennent au bout de quelques mois. Avant ça, leurs corps peuvent se retrouver, se désirer follement, poussés par l’instinct. Mais ils ne s’aiment pas. C’est une passion charnelle, délivrée de tout sens moral, de psychologie ou de remords (elle est veuve, et lui n’a, pour ainsi dire, pas de passé : c’est un homme quelconque — l’homme). Deux insectes capturés au hasard et plongés dans un bocal pour satisfaire à notre curiosité et à nos caprices… Les entomologistes, c’est nous. À cet instant, les très gros plans sont un microscope. En 1964, avant Oshima et son Empire des sens, ces gros plans de corps suintants, étouffants, se désirant l’un à l’autre, ça devait être quelque chose.

Si on devait retourner la fin de la Planète des singes, à la place de la Statue de la liberté, on pourrait bien y voir ce film projeté sur une toile, émergeant tout juste d’un monde qui a déjà recouvert tout le reste. Certaines œuvres sont des châteaux de sable échappant à leur triste destin. Érigées dans la simplicité, elles se figent dans leur perfection en des chefs-d’œuvre non éphémères. La Femme des sables est de celles-là.


Teshigahara aura essentiellement mis en scène les histoires de Kôbô Abe.


La Femme des sables, Hiroshi Teshigahara 1964 Suna no onna | Toho Film (Eiga) Co. Ltd., Teshigahara Productions

La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi (1952)

Le Jeu de l’oie

La Vie d’O’Haru, femme galante

Note : 5 sur 5.

Titre original : Saikaku ichidai onna 

Année : 1952

Réalisation : Kenji Mizoguchi 

Avec : Kinuyo Tanaka, Tsukie Matsuura, Ichirô Suga

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Rigueur extrême du scénario construit comme un opéra avec une alternance entre des scènes de coups durs et des scènes de renouveaux relatifs. C’est un peu comme un éventail à deux faces séparé par des encarts de dimension égale. Le récit ne s’écarte jamais de cette structure. On sait ce qu’on va voir, on sait ce qui nous attend, on sait que le personnage principal va au-devant d’ennuis qui vont la plonger un petit peu plus dans le trou. Ça donne un caractère mythologique à l’histoire. Comme une fable. La démonstration de la condition des femmes au XVIIᵉ siècle au Japon. Le film est plus long qu’à l’habitude. Un petit 2 h 15. On ne voit pourtant pas le temps passer. Les scènes sont rapides et s’enchaînent sans difficulté (même si à l’intérieur des scènes le rythme est lent, filmé en plan très long : les personnages sont filmés le plus souvent dans le même plan, ça évite les champs contrechamps, même si on perd un peu de psychologie, en identification).

L’histoire et la méthode de La Vie d’O’Haru, femme galante fait penser aux histoires courtes habituelles qu’on écrit dans la littérature nippone. Il m’arrive de temps en temps de lire quelques anecdotiques d’Histoires qui sont maintenant du passé, du genre appelé setsuwa, et ça me fait vraiment penser à ça, même si l’époque est encore plus ancienne dans ce type de récit. Rashomon, tourné peu de temps après, utilisait la même forme (récits courts, flashback, volonté de raconter une fable, c’est-à-dire une histoire remarquable, significative, au lieu de raconter une histoire familière ou au contraire épique), mais dans le type de récit, c’est totalement différent, puisqu’ici, on ne s’attache qu’à un seul personnage. Il n’y a pas d’enjeu non plus vu qu’on comprend vite qu’il s’agit du récit d’une lente chute vers la misère, c’est purement démonstratif et informatif, Peu de tension sur la durée, ce qui crée une certaine distance : on connaît le rythme de la scène, donc on sait quand arrive la « catastrophe » qu’il va y avoir opposition, conflit et qu’elle va devoir partir. On n’est pas loin de Brecht : la distance, nous écartant de toute continuité dramatique, nous donne à réfléchir sur cette chute lente et inévitable (d’autant plus souligné que le flashback nous montre la « fin » dans une forme de « regardez comment j’en suis arrivée là »). Et c’était bien le sens des récits à l’époque. Ils avaient une valeur moralisatrice. Même si aujourd’hui, un tel récit n’est plus ancré dans une tradition bouddhique, et le message de la fable colle parfaitement au XXᵉ siècle avec une dénonciation presque féministe de la condition des femmes. Et on s’identifie, s’émeut d’autant moins pour ce personnage, en voyant qu’elle subit sans jamais se rebeller de ces incroyables vicissitudes. On s’émeut un peu parce qu’elle garde toujours une dignité dans ses mésaventures, mais on est plus curieux, interpellé par une telle dégringolade à la fois inéluctable et injuste.

Pour faire court, O’Haru, la fille d’une famille de bonne noblesse d’Edo. Celle-ci tombe amoureuse d’un homme qui lui fait la cour mais qui est de rang inférieur. La relation finit (très vite hein, comme j’ai dit : une scène pour exposer la situation, puis une scène pour la détruire et provoquer sa fuite) par se savoir. Le déshonneur s’abat sur sa famille qui doit quitter la capitale. Elle est placée successivement dans des maisons de prostitution. Elle passe alors de main en main si on peut dire. Elle est d’abord remarquée par un riche seigneur dont la femme est stérile et lui donne un héritier. Une fois fait, on la prie d’aller voir ailleurs. Elle retourne chez son père qui la replace dans une institution de concubines (difficile de comprendre quoi exactement pour un Occidental). Elle atterrit chez un couple dont la femme la jalouse (attention « crêpage de chignon »). Elle pense trouver enfin l’amour avec un marchand d’éventail, conscient de son passé et l’acceptant ainsi, mais le brave meurt assassiné en achetant un cadeau à son amoureuse (et en oubliant de rédiger un testament à son avantage). Elle se réfugie dans un monastère, mais on vient lui réclamer des sous, elle ne peut pour s’acquitter de cette « dette » qu’offrir ses vêtements. Nue, elle retrouve sa condition de prostituée (un plan de paravent nous suggère que le bonhomme profite de la situation et c’est à cet instant qu’on la surprend). La voilà à la rue, mendiant… On lui fait une fausse joie en lui faisant croire que son fils, héritier d’une grande famille, la veut à ses côtés, en réalité, on veut l’emprisonner (pour qu’elle arrête « ses mœurs de débauchée ») Elle ne se plaint jamais. Never explain never complain, la noblesse des petites gens qui tombent de haut. On peut perdre son titre, sa famille, ses ressources, sa réputation, mais la véritable noblesse, c’est de rester digne (à l’époque, c’était sans doute plus ça le message, alors qu’aujourd’hui on le voit plus comme une œuvre féministe, or le récit montre bien qu’il ne dénonce pas, la distance permet justement que chacun puisse tirer la morale qu’il souhaite, et c’est sans doute en quoi l’œuvre touche à l’universel).

Kinuyo Tanaka dans ce rôle de O’Haru est excellente, ça n’étonnera personne. Pas franchement belle (on rit même un peu quand le vieux noble, tellement exigeant la remarque au milieu de toutes) mais elle a ce charme des femmes distinguées japonaises : pleine de retenue, de dignité, d’attention, et aussi parfois de fermeté (comme dans cette scène où elle refuse de s’humilier en s’abaissant pour chiper la monnaie que lui jette un client). Avec toujours ce petit mouvement de tête si caractéristique qui semble exprimer quand il est léger la fierté timide et « outragée » (l’air de dire « non mais dis donc ! ») et qui, quand il est plus accentué, exprime la folie, le dédain (son interprétation dans la scène des statuts de bouddha est incroyable : avec peu de moyens, elle arrive à exprimer la plus grande détresse et suggérer même un début de folie).


La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi 1952 Saikaku ichidai onna | Koi Productions, Shintoho Film Distribution Committee


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1952

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Mrs Soffel, Gillian Armstrong (1984)

L’Amant de Mrs Soffel

Mrs Soffel

Note : 3 sur 5.

Année : 1984

Réalisation : Gillian Armstrong

Avec : Diane Keaton, Mel Gibson, Matthew Modine

La première partie est intéressante. Diane Keaton en visiteuse de prisons se la jouant un peu Susan Sarandon dans la Dernière Marche. La description du Pittsburgh du début du XXᵉ siècle. La qualité de la réalisation assez discrète dans ce début. Du rythme… Bref, ça se laisse regarder.

Puis, dès que Keaton s’évade avec son homme (Mel Gibson) et son frangin (Modine) et que leur cavale commence, on n’y croit plus du tout. On prend conscience que Keaton est bien trop vieille pour le rôle, qu’elle a trop d’autorité pour ce personnage de dévote facilement manipulable, à la santé fragile et au mariage sans amour (sorte de Madame Bovary locale). Surtout, il y a trop d’écart entre l’image que le spectateur a de Diane Keaton et celle qu’elle donne à voir dans le film. Hitchcock disait que les rôles précédents d’une star étaient importants pour construire un background au personnage. Encore faut-il qu’il corresponde au personnage. Keaton, c’est l’actrice de la liberté sexuelle, de la femme moderne qui sait ce qu’elle veut, de la femme forte dans ses errances et ses échecs. Là, rien à voir avec les rôles qu’elle tient chez Woody Allen, dans Looking for Mr Goodbar, ou dans le Parrain. La seule correspondance, détruit un peu son rôle ici, car en totale contradiction avec le personnage…, c’est celui de personnage de mère protectrice qu’elle a dans le Parrain.

Le scénario, la mise en scène et elle-même semblent vouloir donner de la dignité à cette femme en prenant cet angle de la mère protectrice en dépit de ses agissements. Or, son personnage est une dévote paumée et fragilisée par la maladie, qui se réfugie dans les bras de Dieu avant de tomber dans ceux de son amant. C’est une grande naïve, une ingénue, une ignorante. Cela ne tient pas avec Keaton, beaucoup trop vieille et trop “moderne” pour le rôle.

Mrs Soffel a plusieurs enfants et une aînée de seize ans qui cherche déjà à se marier. Elle l’a eue à dix-sept ans, ce qui signifie qu’elle devrait avoir trente-trois ans. Keaton en fait plus de quarante. Malade, c’est l’aînée de ses filles qui joue le rôle maternel. C’est parfaitement rendu, mais il fallait appuyer sur le manque de responsabilité, la jeunesse, de Mrs Soffel, qui ne peut assumer son rôle de mère dans une grande famille. Si elle part avec son amant, c’est en partie pour échapper à ses responsabilités. Je n’ai pas bien compris de quoi elle était malade au début du film (vu le film en VO intégrale), mais pour moi c’est une maladie feinte, comme pour échapper à son rôle de mère. Quand sa fille lui dit qu’elle veut se marier, le scénario suggère plus que ce Keaton laisse transparaître : ça la fait paniquer. Elle a été mariée trop jeune, elle est trop naïve, etc. Une proie facile pour un beau garçon manipulateur comme Gibson. Et si elle tombe si facilement amoureuse de lui c’est que derrière toutes les femmes qui ont ce petit côté sainte-nitouche, c’est qu’il y a derrière une bonne grosse chaudasse qui ne demande qu’à être réveillée. Elle passe sans trop sourciller de la foi au plan cul. Et sans trop de remords. Faire de cette histoire une histoire amoureuse banale entre une visiteuse de prison et un criminel, c’est passer à côté du sujet réel du film : l’irresponsabilité d’une mère adolescente qui voit dans cette fuite une manière de survivre.

La mise en scène, en insistant sur l’histoire d’amour (et non un drame de l’abandon, une sorte de Bovary qui s’accomplit en réalisant ses fantasmes) se retrouve piégée en étant obligée d’assumer ce choix. Et d’appuyer comme dans tout mélo, les sentiments des personnages à grand renfort de musique pompeuse. Notre regard pour cette femme devrait rester distant, ne pas rentrer dans son trip amoureux « mon Dieu, c’est terrible, leur amour ne sort pas vainqueur ! c’est triste ! ». Encore une fois, le sujet, ce n’est pas l’amour, l’épopée amoureuse… Le titre le dit bien, le sujet, c’est Mrs Soffel ! Sa naïveté, sa bêtise. Pas une femme, pas une mère, pas une dévote, mais une gamine qu’on n’a pas laissée mûrir et qui se venge dans cette fuite.

On est loin des récits d’amants criminels mythiques comme Bonnie and Clyde, les Amants criminels ou ceux de They Live by Night (Cathy O’Donnell a alors 26 ans, de quoi paraître encore bien ingénue).

Keaton, a défendu son personnage, elle est dans son rôle. C’est ce que chaque acteur doit faire (parce que n’importe quel criminel se trouve des raisons, des excuses, et qu’un acteur doit être le meilleur, parfois le seul, avocat de sa cause…). Mais le metteur en scène est là pour canaliser les envies des acteurs de rendre leur personnage présentable, digne. Il faut cacher leur intelligence, détruire leur bonne conscience, parce que les personnages placés dans ces situations ne réfléchissent pas. Ils ne font qu’obéir à leur instinct (c’est ce qui est intéressant d’ailleurs, parce que les personnages qui réfléchissent, c’est chiant…). Ces personnages sont des désaxés, des monstres de la société (et de la religion), des causes perdues. Le devoir d’une mise en scène est de nous faire adopter un point de vue distant en nous épargnant les raisons, les justifications, les causes expliquant les agissements de ces personnages. Un peu comme un journaliste rendrait compte des événements sans les juger. Ici, le pathos de la fin ne peut pas passer. On ne peut cautionner une telle histoire d’amour. Vouloir en faire des personnages dignes, des héros en quête d’un amour sincère, contre la société, en faisait de Mrs Soffel, presque une caricature de la féministe, du genre « je suis une femme, j’ai le droit d’aimer qui je veux et d’abandonner mes enfants parce que je suis une femme libre » c’est faussement subversif parce que le personnage est trop désaxé et on ne voit plus qu’une folle. Et ça n’a sans doute aucun rapport avec l’histoire originelle (vraie) de cette dévote tombant amoureux d’un criminel et l’aidant à prendre la fuite. Mrs Soffel, c’est une conne et une rêveuse au même titre que Mme Bovary. Il faut assumer l’antihéros… Si elle a quelque chose de subversif, il est dans sa bêtise, pas dans ses audaces.

Dans le récit on nous sucre volontairement une évolution crédible des sentiments qu’a Gibson pour Keaton. On finit par y croire, parce qu’on y est bien obligé : il agit à la fin comme s’il l’aimait vraiment. Sauf qu’au début ça nous était présenté comme une manœuvre de Gibson pour s’échapper. S’il s’agit d’un film d’amour improbable (et non celui du bovarysme de Mrs Soffel), il faut respecter le personnage de Gibson et crédibiliser l’évolution des sentiments qu’il a pour elle. Il fallait qu’il le dise explicitement à son frère, histoire de lui dire qu’il ne se servait pas seulement d’elle et qu’une histoire d’amour était en train de naître entre deux… Mais ce film-là était moins intéressant que celui suggéré par le titre (et je veux le croire par le fait divers réel qui a inspiré le film). La première chose que doit réussir à faire un film, une histoire, c’est déterminer le sujet, définir parfaitement le cadre et savoir où on va. Ici, on commence par un film qui tourne autour de Mrs Soffel, puis ça devient une fuite d’amants amoureux… Il faut choisir, on ne peut faire qu’un film.


Mrs Soffel, Gillian Armstrong 1984 | Edgar J. Scherick Associates, Metro-Goldwyn-Mayer (MGM)


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La Double Vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski (1991)

Véro redouble

La Double Vie de Véronique

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Podwójne zycie Weroniki

Année : 1991

Réalisation : Krzysztof Kieslowski

Scénario : Krzysztof Piesiewicz

Avec : Irène Jacob, Wladyslaw Kowalski, Halina Gryglaszewska

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Une jeune chanteuse polonaise se fait remarquer, auditionne, décroche le rôle, se trimbale avec un cœur en vrac dans une poche et une bille dans une autre, tente de réunir les deux au moyen d’un élastique, et puis la bille éclate, alors le cœur aussi… et l’élastique se retrouve à Clermont-Ferrand. L’introduction servira de négatif au reste du film. Tata avait beau tirer les cartes, elle n’a rien vu venir, le miracle de la nature se produit : la chrysalide Weronika se change en Véronique. Heureux hasard ou mystère du monde, vous ne compreniez rien aux salades polonaises ? Zbigniew Preisner se propose de rejouer la partition pour vous. (Que serait Véronique sand son petit nocturne…)

L’avenir appartient à ce qui se leitmotiv, alors ici, tout se double, tout évoque et s’entrechoque. De cet étrange et imparfait négatif, le récit va pouvoir maintenant voler de ses propres ailes, et se faire positif. L’une meurt, l’autre pas. Le leitmotiv, le double, que tout oppose. Le double quantique. Celui qui dit que le monde est composé de deux types de Véro : celle qui se fait niquer quand on la mouille et l’autre qui nique quand on la chatouille. Théorie des cordes élastiques. Chting, tu meurs, chtong tu vis. La corde est la même, seul l’accord change.

Ainsi, quand l’une lève la tête vers le ciel, tombe l’averse — pour l’autre, c’est l’inverse. La même image filmée avec deux angles différents. Retentit alors comme un écho de pluie sous un porche pavé, la musique du compositeur « hollandais », puis apparaît cette image toute décaloguienne de la vieille marchant péniblement dans la rue — là encore deux angles différents — et un détail d’importance : l’une porte ce qui lui reste, l’autre a les mains dans les poches. Quand la mort rôde, vérifiez d’abord si ce n’est pas son jour de congé ; car la Mort, sans sa faux, ne fait que passer.

La Double Vie de Véronique, Krzysztof Kieslowski 1991 Podwójne zycie Weroniki | Sidéral Productions, Canal+, Zespol Filmowy Tor

Scénario en puzzle qui ne s’harmonise pas seulement par leitmotiv, mais qui s’agence superbement par superposition. Ce ne sont plus de simples évocations, des redites légèrement nuancées, mais des éléments qui s’invitent dans les deux univers parallèles. Celui de Weronika et celui de Véronique. Dans ces séquences construites en France autour de la K7, par exemple, la fille du jury de Cracovie qui n’était pas favorable à Weronika s’invite tout à coup dans le champ, dans une gare parisienne. L’un de ces petits jeux de hasard qu’affectionne tant le cinéaste. Le hasard qui rôde. Ces quelques séquences fonctionnent à travers la résolution d’une énigme. À la manière d’un Blow Out ou d’une Conversation secrète, la séquence qu’on avait entendue avec Véronique dans le casque va servir de fil qui, une fois tiré, pourra nous mener à sa résolution. Une résolution qui, le temps d’une séquence, rappelle Véronique à la vie cruelle. La tension et le mystère s’estompent dès que le marionnettiste lui révèle ses intentions. Kieslowski, par la voix de son personnage, donne une raison, un dénouement, une explication à tout ce mystère. Le rêve et le fantasme cessent alors. Le cinéma et son double. Une pause, le double, le personnage, prend le temps de se regarder réfléchir. Le personnage se trouve face à face avec son créateur et celui-ci lui révèle qu’il n’existe pas. Il peut tout autant lui dire qu’il n’est qu’un prétexte pour mettre le réel à l’épreuve, ou bien, lui avouer qu’il n’est là que pour jouer les doublures… Chez Kieslowski, il n’y a plus de Dieu, mais il y a un dieu créateur, celui qui forge des destins, des hasards, des mystères, et force les coïncidences. Cette curieuse impression dans ses films qu’il ne cesse de montrer toujours la même chose : des personnages qui regardent, et qui comprennent, que tout ça n’est qu’un jeu, un jeu de marionnettes, et que quelqu’un ou quelque chose qui nous dépasse tire les ficelles. Il y a toujours des signes : Weronika semble déjà savoir qu’elle va mourir et voit la mort s’annoncer à la fenêtre, et Véronique y passe tout près, mais y échappe. Les voies du hasard sont impénétrables.

Et le cœur, lui, a ses raisons… Des amours contrariées, souvent consommées, de l’une ou de l’autre (Véronique:Weronika), les spectateurs masculins, entre amants et pères, pourraient se mettre à la place, double (voire triple), qu’occupe l’écrivain-marionnettiste. Entre le plaisir de créer et la création du plaisir. Le père de Véronique, curieusement, a la même relation trouble avec sa fille, la même dualité que l’artiste-amant. Nous n’y échappons pas non plus. On désire à la fois Véronique, la modeler selon nos désirs, tordre l’histoire à mesure qu’elle se dessine, et en même temps rejeter tous ces amants et la rappeler à la raison. Tout ce rouge, Véronique, est-ce donc bien raisonnable ?… En même temps, si on rejette tous ces hommes, c’est à la fois parce qu’on est homme, jaloux, protecteur, mais aussi parce qu’il n’y en a que pour Véronique (et Weronika). Le montage ne ment pas, ces hommes ne sont que des visages et des voix. On ne voit qu’eux. Si on les rejette, ce n’est plus parce qu’on est amants ou pères, mais spectateurs. Quand on parle de double, on ne parle pas d’autre chose : rien ne doit s’introduire entre elles, entre elles et nous. Des filles faciles ces Véronique. Il suffit qu’un nouveau personnage apparaisse pour qu’elle papillonne autour. Entre jalousie et dégoût, c’est bien ce qui sert de moteur au film, parce qu’on comprend à quel point on est déjà attachés à Véronique.

Véronique a un souffle au cœur, et comme on a déjà vu le film, celui de Weronika, c’est à nous de le lui souffler. Comme on dit à un enfant « prends garde à tes doigts, c’est chaud. » Facile et incandescente, la Véronique. Kieslowski, même, avec sa caméra au ras du poil, lui colle à la peau façon brûlure au fer rouge. On souffle, elle ferme les yeux, et c’est son cœur qui rougit.

On est en Véronique comme dans un récit à la première personne. Non pas comme si on était à la place de Véronique, mais comme si on était son ange gardien, son double éphémère, son âme-cœur, qu’on lui susurrait à l’oreille et qu’on pouvait entendre ses pensées intimes. Cette double vie, c’est bien sûr la nôtre. Penchés sur son épaule, on ne se rêve plus seulement spectateurs, on voudrait lui prendre la main et la porter vers nous quand elle regarde le ciel. On dit que certains films font de certains décors des personnages à part entière ; ici, c’est le spectateur qui se voit comme un personnage quand Véronique, les yeux perdus dans le vague (ou dans les reflets de sa bille), semble nous chercher. Et Kieslowski arrive merveilleusement à diriger Irène Jacob pour que son regard, sa douceur, son sourire de gamine mièvre suggère cette idée. Le montage fait le reste. C’est le principe du cinéma des attractions adapté aux séquences. Tout se perd dans le flou, ou le fondu auvergnat : une séquence suivie d’une autre qui force le dialogue. Si on parle chez Kieslowski, ce ne sont pas les personnages ou les plans qui se parlent, mais les séquences, et c’est au spectateur de tendre l’oreille. Il lui faut sans cesse comparer le négatif (l’introduction polonaise) à son positif (en en mesurant les différences). L’ellipse, de la même manière, semble souffler sur les braises. Le principe était déjà employé dans le Décalogue. Le sens se fait entre les lignes. Les séquences se croisent mais pourraient tout aussi bien ne jamais se rencontrer. Du puzzle, ne reste que des morceaux épars, des détails. Au spectateur d’en reconstituer le sens. Weronika et Véronique sont deux aimants que tout repousse et attire, et entre les deux, c’est à nous de deviner le reste, la magie. Deux élastiques de carton à dessin, deux cordes, deux lignes de vie qui souffrent au cœur. Et c’est à nous, à nous spectateurs, nous, nous, d’en jouer, cette fois, cent fois, la partition.

À la fin seulement, Kieslowski reprend les rênes et s’amuse à tricoter un dernier revers au destin de ses personnages. Dans la dernière séquence des marionnettes, quand il anime l’une, l’autre est inerte. Le créateur et ses symboles, sa morale ouverte, sujette à toutes les interprétations. Le créateur propose, le spectateur suppose. Les doublures sont laissées de côté, et nous rêvons avec elles d’une autre vie. « La double vie de… Je ne lui ai pas encore trouvé de nom ». Le montage répond pour nous : gros plan d’Irène Jacob. On ne dit rien, on suggère, on laisse deviner. On sait déjà. Le cinéma et son double. Pas de positif sans son double négatif.

La caméra de Kieslowski happe les corps, les visages, effleure les sentiments plus qu’il ne le faisait jusque-là. En un sourire, il pourrait nous faire pleurer, parce qu’on devine tout derrière les apparences. La petite musique, le montage, les focales (qui voient trouble à force de faire le point au-delà de la surface des choses, vers l’intime), la douceur perdue d’Irène Jacob, son innocence de sainte qui couche, tout concourt à révéler le contraire de ce que les images suggèrent en surface. Le double est un reflet qui ment. Et ce double, c’est celui que nous projetons tous les jours aux autres et que nous ne connaissons pas. Les décors, l’environnement, n’ont qu’une consistance molle. Un halo feutré, un flou de surface sans fin et sans forme, un hors-champ qui est là sans l’être vraiment et qui impacte moins la vie des êtres qu’ils voient évoluer que le hasard ou les connexions mystérieuses du monde.

On peut se laisser envahir par les larmes : qu’on soit en France ou en Pologne n’y change rien. Il pleut, et sans soleil, le fond de l’air est trouble.


Le Lauréat, Mike Nichols (1967)

Qui a peur du loup ?

Le Lauréat

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : The Graduate

Année : 1967

Réalisation : Mike Nichols

Avec : Dustin Hoffman, Anne Bancroft, Katharine Ross

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Scénario d’une précision exceptionnelle. Il semble former une boucle sur le thème des passions amoureuses. On est presque dans un cheminement de héros antique ou dans la structure d’un récit dense et classique à la Racine…

Le point de départ de cette histoire, le début de la boucle, c’est Benjamin qui l’initie : un étudiant qui revient vivre chez ses parents, tout juste diplômé mais un peu déprimé et sans perspective d’avenir. Il est au niveau zéro de ses passions. Le diplôme aurait dû faire théoriquement de lui un homme, un adulte, pourtant s’il est fêté par sa famille et les amis de sa famille, lui sait qu’il a manqué quelque chose. Il n’est pas question, là, de ses études (dont on ne parlera jamais), mais de sa vie sociale, et plus particulièrement de sa vie amoureuse. La première scène à l’aéroport résume ce qui va suivre : en un regard, qui dure le temps d’une chanson, on a tout compris. Benjamin est perdu, et quand il regarde une jolie fille qui le croise hors-champ, il la regarde à la fois avec envie et avec gêne de peur qu’elle ne lui rende son regard… Benjamin revient de l’université sans ami, sans petite amie. Il revient en raté parce qu’il n’a pas su accomplir son passage à la vie adulte.

Benjamin se réfugie dans sa chambre alors qu’on le fête dans le reste de la maison. Là, déprimé, il est rejoint par Madame Robinson, qui lui fait le coup du « les toilettes, c’est pas ici ? ». Elle vient presque littéralement le sortir de son nid. On comprend tout de suite qu’elle flirte avec lui, mais lui continue de jouer les vierges effarouchées. On ne saura jamais si l’attirance de cette femme pour ce garçon pas franchement beau, sans aucune assurance, est juste feinte pour se taper un jeune lionceau, une proie facile…, peu importe en fait, tout le récit est centré sur Benjamin, et Benjamin ne veut pas savoir. Elle l’attire chez elle, le vampirise. On pourrait presque se croire chez Hitchcock où les scènes d’amour, disait-il, devaient être filmées comme des scènes de crime. Elle le tient dans ses griffes, elle joue avec lui, et lui gesticule comme une souris prise au piège ou comme le mâle de la mante religieuse qui sait que s’il obéit à ses pulsions sexuelles, il y laissera sa peau. On ne sait rien à ce moment des intentions de Madame Robinson, mais on sent que c’est le début de son cycle, de son initiation, qui va le mener à sa vie d’adulte.

Le Lauréat, Mike Nichols 1967 The Graduate | Lawrence Truman Productions

Benjamin se laisse séduire. Ils entretiennent tous les deux une relation cachée, au début, purement sexuelle, chacun semblant y trouver son compte. Très vite, cela ne suffit plus à Benjamin, il voudrait s’intéresser à la femme avec qui il couche. Il ne veut plus un corps, mais une âme sœur, une compagne avec qui communiquer. Mais Madame Robinson ne peut pas être cette femme. Elle a déjà tout compris des relations amoureuses et semble se désintéresser totalement de la chose, désabusée par la vie, blasée par les mirages de l’amour. Elle ne se sent par compte pourtant qu’elle tombe amoureuse de Benjamin. Un amour impossible, parce qu’il est basé sur la dépendance du corps : elle était alcoolique, elle devient accro à son jeune amant (simple interprétation, car une nouvelle fois, elle reste très mystérieuse derrière sa carapace de cynisme).

Alors, les parents de Benjamin, le voyant végéter dans la piscine toute la journée en attendant les nuits où ils ne savent pas ce qu’il devient, décident de le bousculer un peu en arrangeant une sortie avec une fille. Ce sera Elaine…, la fille de Madame Robinson. C’est un peu le sort qui s’abat sur Œdipe, la chance néfaste qui vous accable, le mauvais sort presque ordonné par les dieux que vous avez offensés… Les parents qui mettent leur fils dans les bras de la fille de sa maîtresse… Ce n’est pas Œdipe, mais les circuits narratifs ne sont vraiment pas loin d’être identiques.

Benjamin et Madame Robinson se trouvent devant le fait accompli, obligés d’accepter de jouer le jeu pour ne pas paraître suspects. Benjamin s’efforce donc de rendre la soirée la plus épouvantable possible pour Elaine. Mais c’est écrit, presque ordonné par les dieux. Benjamin, pour compliquer son sort, doit se laisser séduire par Elaine. Là, pas de psychologie, ça se fait très vite et sans aucune vraisemblance parce que les héros doivent tomber amoureux presque en une fraction de seconde : elle pleure, il la réconforte et l’embrasse. Ce serait traité de manière naturaliste, bien sûr, on n’y croirait pas une seconde. Comment un mec sans aucun charme, aussi rustre pourrait-il séduire une fille aussi jolie… ? Ce sont des héros de mythologie, ils ont en eux une force et un charme mystérieux qui subliment les codes de la vie quotidienne. Sur le seul plan du récit, on ne va pas s’embarrasser de vraisemblance en cherchant à expliquer ou rendre crédible une relation dans la longueur : seul compte le cycle initiatique de Benjamin. Chaque scène est une nouvelle aventure qui remet en question tout ce qui précède. Il n’y a pas de flottements dans le film : toute scène est comme une fulgurance, tout se construit et se reconstruit en même temps. On est toujours dans l’incertitude, non pas parce que le récit recèle des mystères ou des surprises (car on sait parfaitement où on nous mène : il n’y a pas trois cents chemins pour suivre ce cycle) mais parce qu’on s’identifie au personnage de Benjamin : c’est le résultat d’un récit collé à lui (il est présent dans toutes les scènes, dans pratiquement tous les plans : notamment au début, la caméra le suit d’un bout à l’autre des scènes, même si d’autres personnages interviennent et le sollicitent, un peu plus tard, on a même une vue subjective quand Benjamin enfile sa tenue de plongée… Le résultat en tout cas est parfaitement réussi).

On est à cet instant précis à la croisée des chemins. Benjamin a “péché” (dans le sens plus mythologique du terme) et il a là la “chance” de revenir à une vie plus conforme, une vie normale, ce à quoi il aspirait depuis toujours. Bien sûr, il faut maintenant qu’il gère et assume la situation, la relation croisée qu’il mène avec la mère et la fille.

Il ne fait aucun doute pour Benjamin que sa passion doit le mener à suivre la même route qu’Elaine, mais il doit maintenant affronter la passion jalouse de Madame Robinson. Le choix est évident, mais il ne sait pas encore comment elle va réagir et ne s’en préoccupe même pas. Il va pourtant découvrir, en allant chercher sa fiancée le lendemain, que la mère a une véritable passion, une dépendance très forte même, pour lui. Il ne peut plus y avoir de mensonge, on est à la moitié du film, et le sujet, ce n’est pas l’adultère : la révélation peut donc se faire ici, dans un grand chaos, dans un fracas de passions qui s’affrontent. Deux passions, quand elles s’accordent pour suivre le même chemin sont en harmonie et les corps, les personnages qui les renferment y trouvent leur compte, même si leurs passions défient les règles morales. Mais dès que les passions changent et veulent suivre des destins opposés, il faut que ça pète. Que ce soit Madame Robinson ou Benjamin, tous les deux ont gagné quelque chose et ils ne sont pas prêts à s’en séparer : elle le veut lui. Lui, veut sa fille… Triangle amoureux assez commun, sauf qu’on y ajoute là une dimension tragique, presque incestueuse. On ne peut pas se mettre d’accord avec une poignée de main. À cet instant, aucun compromis n’est possible. Après un tel climax de passions et d’affrontements, les personnages n’ont alors d’autres choix que de prendre leurs distances les uns avec les autres. Madame Robinson et Benjamin ne sauraient être à nouveau amants. Et Elaine, qui ne s’attendait pas à une telle révélation, se réfugie à l’université (une bonne petite fille).

Benjamin est allé aussi loin que possible, il doit entamer à présent un retour à la normalité dans son cycle. Cette normalité pour lui, elle passe par l’acceptation par Elaine de leur passion commune. Chose qui ne sera pas simple parce qu’il doit s’attendre encore à des affrontements et doit prendre le risque que sa passion, si elle n’est plus partagée, devienne une folie, une obstination malsaine et dérangeante. Loin de la furie Robinson, il espère, à l’université, retrouver sa belle… On reste dans la passion, et là, presque dans la folie amoureuse de Benjamin, prêt à tout pour préserver son amour, la question est devenue : est-ce que Elaine acceptera de le suivre dans sa folie, dans son refus des convenances sociales et de l’accompagner pour achever son cycle, vers quelque chose qui n’est plus seulement un cycle du devenir d’adulte, mais d’adulte contrarié, capable de vivre avec ses difficultés. À l’image du personnage de Madame Robinson, symbole et incarnation de l’adulte fracassé, obligé de créer des faux-semblants, des cycles parallèles, pour se maintenir en vie. Un peu comme si l’image de l’adulte, celle du personnage accompli était un leurre, mais qu’il fallait s’évertuer à préserver son image, parce qu’il n’y avait tout simplement pas d’autres issus. Aucun retour à la vie passée, insouciante et pure n’était possible…

Benjamin suit donc Elaine à l’université, l’épie, tel un obsédé, un malade d’amour. Au risque de passer pour un fou. Il doit la convaincre de le suivre… Nos décisions ne sont pas toujours déterminées par notre libre arbitre, par nos choix propres et conscients. Si dans la mythologie, les héros sont poussés par des considérations mythologiques, qu’ils ne sont en fait que les pantins des dieux. Là, on n’en est pas si éloigné que ça. Au fond, qu’est-ce que nous apprend l’histoire sinon que ce sont les circonstances qui décident à notre place ?

Après une première rencontre dans un bus, c’est Elaine qui vient le retrouver dans sa chambre. Les rôles ont changé. Si autrefois c’était Benjamin la proie, et qu’il s’était lancé dans les griffes de sa prédatrice ; là c’est Elaine qui prend le risque de venir se faire bouffer, vampiriser par son prédateur. C’est donc qu’il en reste une certaine forme d’amour, une certaine dépendance folle, ou du moins qu’elle veut affronter ses propres craintes pour pouvoir les apprivoiser. Elle veut savoir pourquoi Benjamin l’a suivie et ce qu’il compte faire. Elle connaît toutes les réponses. Même quand Benjamin lui dit que sa mère ne lui a dit que des mensonges à son propos, son cri est comme une forme de reconnaissance. Comprenant que sa mère lui a menti sur ses rapports avec Benjamin (en lui faisant croire à un viol), elle se retrouve une nouvelle fois dans la situation peu confortable de choisir entre sa mère et celui qu’elle aime. Et, il ne peut y avoir aucun doute sur son amour : on ne saurait conter dans une histoire mettant en scène des héros, des personnages sans passion… On pourrait être chez Cassavetes : sans passion, sans amour, sans confrontations épiques des désirs de chacun, il n’y a pas d’histoire. On est toujours dans l’excès, à l’apogée des possibilités, jamais dans la demi-mesure. Les héros ne sauraient se contenter d’un compromis. C’est tout ou rien.

Elaine pousse donc un cri, expression de son déchirement entre deux êtres qu’elle aime. Comme toujours les circonstances vont choisir à sa place. Ce cri a rameuté tous les pensionnaires, le logeur, et ce sera finalement son désir de sauver les apparences, les convenances, son refus de devoir tout raconter, tout dramatiser, qui va la calmer. La bête n’a plus de force et peut se laisser dompter. Mieux, c’est sans doute elle qui se laisse dompter par ses passions, car ce qui la ramène dans les bras de Benjamin, c’est la compassion qu’elle va avoir pour lui quand celui-ci se fera tancer par son logeur qui veut le voir quitter les lieux. Ce n’est pas la raison qui la ramène à lui. Les choix sont ailleurs que dans nos têtes. Elle ne s’est pas posé la question et n’a pas pesé le pour ou le contre. Elle n’a pas mesuré les conséquences de son retour auprès de Benjamin. Elle ne sait pas encore que cela impliquerait une cassure avec sa mère. Elle montre là, non seulement qu’elle n’est pas décisionnaire, mais qu’on est totalement esclaves de nos passions.

Les deux amoureux vivent heureux quelques instants. Lui ne semble pas prêt à penser au reste, il est insouciant et voudrait qu’ils se marient rapidement. Mais elle commence à se demander ce qu’il se passe et prend la mesure des événements en comprenant le poids de sa décision. Ils semblent suivre le même chemin, mais Elaine regarde encore en arrière pour regarder ce qu’elle a perdu, et en avant pour voir ce qui les attend au bout de leur cycle : elle sait qu’ils auront encore leurs démons à exorciser. À cet instant, lui la cherche du regard, et elle le voit à peine (plus tard, cela changera dramatiquement, ou ironiquement).

C’est comme si on fracassait deux bols de passions remplis à ras bord et que Elaine s’en trouvait éjectée. Elle se rappelle qu’elle a une mère qu’il va falloir affronter. Pourtant, c’est le père qui va être l’élément déclencheur de son départ. On l’avait rarement vu dans le film, et il rappelle que ce n’est pas seulement qu’une histoire de triangle amoureux : il est aussi le père d’Elaine et le mari cocu.

Le lendemain, Elaine a disparu. Dans une lettre, elle dit à Benjamin qu’elle l’aime, mais que ça ne peut pas marcher.

Benjamin fait alors des pieds et des mains pour la retrouver. Il sue essence et eau et la retrouve apprenant qu’elle se marie. En pleine cérémonie, il lui demande de partir avec lui. Une fois de plus c’est Elaine qui va devoir choisir ; encore une fois elle va décider sur un coup de tête. Les circonstances encore et toujours plutôt que le libre arbitre. Soit elle lui demande de partir et ce sera fini sans possibilité de retour, soit elle le suit se moquant des convenances et des démons qu’ils devront affronter toute leur vie. C’est finalement la réaction de ses parents, autoritaires, crachant presque sur son amoureux comme des singes enragés, qui va la décider à opter pour la solution la plus folle. Ce sont encore les passions qui commandent : on agit et on mesure les conséquences après.

Elle part avec lui, et c’est dans cette scène finale que se trouve tout le génie de la mise en scène de Nichols, toute l’ambiguïté de l’histoire. Ça ressemble à un conte de fées, avec sa fin heureuse : l’amour est sauf. Mais au lieu de nous dire « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », Nichols utilise en un regard, en un plan, une sorte de raccourci de toute leur vie à venir. Les deux amoureux fous montent dans un bus, c’est le point final de leur aventure, la fin du cycle pour Benjamin, aidé par les décisions heureuses d’Elaine. Il a enlevé sa princesse des griffes du méchant dragon, mais c’est une victoire plus sur les autres que sur lui-même. On comprend en un plan que cette union avec Elaine, il l’avait construite non pas pour les beaux yeux de sa belle, mais pour s’échapper des griffes de sa vamp. Il rit alors nerveusement, regardant droit devant lui : il a baisé le destin et les dieux, il pense avoir gagné. Dans le même plan, Elaine le regarde, attend qu’il lui rende son regard, cherche un peu d’amour en lui, de la complicité. Mais elle ne trouve rien. C’est déjà la fin. La boucle est bouclée sur un jeu de regards : le film commence sur le regard de Benjamin qu’il jette sur une fille en espérant qu’elle lui rende dans un aéroport, et se termine sur lui refusant de le rendre à la femme qui l’aime, dans un bus.

Ce que nous dit ce regard, c’est que la passion fait se rencontrer des hommes et des femmes, mais ils se trouveront rarement pour faire un chemin ensemble. Accompagner ne veut pas dire “avec” ; et à tout moment on peut “choisir” de prendre une autre voie — comme Madame Robinson, arrivée au bout avec son mari, cherchant à entamer un nouveau cycle avec Benjamin… Benjamin n’a pas achevé son initiation en terminant son cycle, mais en se rapprochant surtout du personnage perdu et cynique joué par Anne Bancroft.

L’amour n’existe pas. Il n’y a que la passion. Et la passion est capricieuse…

Le film est dans sa conception, d’une simplicité presque stupide à la Love Story, mais aussi plus complexe qu’il en a l’air. C’est un peu comme regarder un mur et y déceler petit à petit toutes les craquelures, ou les imperfections… Le génie d’un récit presque classique avec une unité d’action stricte, une boucle respectée. J’ai parlé de Cassavetes, mais il était encore plus simple de prendre comme référence le film précédent de Nichols. Parce qu’on est au même niveau sur le plan des passions dans Qui a tué Virginia Wolf ? On est dans la même démesure. La différence, c’est que dans Le Lauréat, on se focalise sur un personnage et qu’il n’y a aucune unité de temps (impossible). De la même manière, les personnages sont commandés par les émotions primaires, ils n’ont aucune retenue. Si Wolf est plus analytique, parce qu’il s’attarde sur des discussions qui vont réveiller de vieux souvenirs comme des démons cachés et amassés pendant longtemps sous un tapis, on reste néanmoins dans le même ton. L’unité de temps y est utilisée différemment mais participe à la même impression de tenue générale. Si Wolf est une suite de petits huis clos où les personnages, prisonniers, se mettent à vider leur sac, Le Lauréat utilise l’ellipse pour unir un ensemble de scènes soudées autour d’un unique thème. Le film a une tenue parfaite. Jamais on ne s’échappe du sujet, et on pourrait croire que tout ça s’effectue dans une période raccourcie comme dans l’univers classique. On ne s’appesantit que pour suivre Benjamin dans ses errances. En ce sens, ces quelques scènes “subjectives” et “chantées” ne sont rien d’autre que l’adaptation moderne des monologues d’autrefois. Si le film avait adopté le point de vue de Madame Robinson, nul doute que l’impression de suivre une pièce classique aurait été accentuée : Madame Robinson, c’est Phèdre tiraillée par ses passions coupables, son désir de vengeance, etc.


Petite remarque concernant la bande-annonce du film : À l’époque, on ne s’embarrassait pas de “spoils”. On savait très bien que ce qui faisait venir les spectateurs dans les salles, ce n’était pas de voir un film en étant surpris du début à la fin. L’intérêt d’un film n’est pas dans le déroulement de son intrigue, mais dans son atmosphère. Dans le comment et non dans le quoi. Quand on va voir Richard III ou Phèdre au théâtre, on n’y va pas pour être surpris…, on sait ce qu’on va voir. Donc, là, tout est raconté dans cette bande-annonce, même la fin. Gloire aux spoilages.



Spoil me!

Rébellion, Masaki Kobayashi (1967)

L’Affront hirsute

Rébellion

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Jôi-uchi: Hairyô tsuma shimatsu

Année : 1967

Réalisation : Masaki Kobayashi

Avec : Yôko Tsukasa, Gô Katô, Etsuko Ichihara, Tatsuya Nakadai, Tatsuo Matsumura

Je suis partagé entre deux choses en voyant le film. D’une part, la maîtrise formelle et technique de Kobayashi émerveille le regard à chaque seconde de pellicule : ce cinémascope (ou Tohoscope) aussi large qu’un tatami, cette profondeur de champ, ces mouvements de caméra en travelling d’accompagnement pour accentuer ou non une émotion, ces plongées vertigineuses… La maîtrise est totale. Kobayashi utilise tous les effets disponibles dans la réalisation d’un film, et surtout, tous ces procédés mis savamment en œuvre servent l’histoire. On ne se dit jamais qu’il en fait trop ou pas assez : chaque choix de réalisation, chaque angle de caméra (même quand il la penche) semble être une évidence quand on la voit. Il y a en plus une beauté plastique certaine, dans les cadrages un rythme parfaitement calculé dans le montage, et une précision dans la direction d’acteurs qui devient belle dans son économie : on est presque dans la beauté stricte, hiératique et apaisante d’un jardin japonais. Bref, on ne peut pas rêver meilleure mise en scène pour présenter une histoire.

Le hic, et c’est là où j’aurais une réserve sur le film, le traitement de l’histoire telle que présentée ne me semble pas être d’un intérêt optimal. L’angle traité est soit curieux soit étranger à mes canons, mes attentes, mes goûts, ou mes conceptions du récit. La fable est forte, une de celles qu’on raconte aux enfants, sur un vieux samouraï devenu trop docile avec ses seigneurs et qui se rebelle pour que son fils n’ait pas le même destin que lui : marié à une mégère qu’il n’a jamais aimée. Il finira par ne plus obéir aux caprices de ses seigneurs et à y laisser la vie.

Sur le papier, ça fait envie. Le tout, ensuite, c’est de transcender la petite histoire. Passer de la fable, de l’idée, à une conception dramatique qui obéit plus ou moins toujours aux mêmes codes. Et là, problème, le scénario ne transcende rien du tout. Le canevas suit une logique tracée à l’avance et ne fait que reproduire événement après événement le cheminement d’un samouraï qui ne souhaite plus obéir aux absurdités du pouvoir seigneurial. Ça se limite au récit de ce qui aurait pu être un simple fait divers, et si l’idée était d’y suggérer une certaine fuite comme l’inéluctabilité d’un échec, façon tragédie écrite à l’avance, pourquoi pas, mais ce n’est pas ce qu’on ressent ou ce qui est annoncé. Un assemblage d’événements, ce n’est pas ce qui fait une grande histoire. Si toute fable a sa morale, gonflée à l’échelle du film, que nous dit-elle ici ? Qu’il faut cesser d’obéir à des idiots et qu’il faut se laisser guider par l’amour, ne plus être loyal envers un seigneur mais envers ceux que l’on aime… OK, ce sont de bonnes intentions, mais ça ne va pas bien loin, on frôle même le poncif. Ça manque de contradictions, d’oppositions, de doutes, de revirements, puis de passion, qui donnerait une légitimité ensuite à retomber dans la facilité d’une telle morale. La trame de l’action, elle est là, ce qui manque, c’est une mise en relief de la fable à travers la psychologie des personnages : ce sont eux qui doivent apporter ces contradictions, ces doutes, pour qu’on puisse refaire le même chemin qu’eux, et à travers l’identification, retrouver la logique de la fable. Là, le chemin intérieur du personnage principal est réduit au strict nécessaire, et rien autour de lui ne vient alimenter ses doutes ou contrarier ses convictions premières. On sait qu’on doit aller d’un point A à un point B, et on n’y va pas par quatre chemins. Les revirements, on les trouve une ou deux fois dans ces diverses péripéties, mais jamais à l’intérieur même d’une scène pour instaurer un peu d’incertitude dans tout ça. Résultat, pas de tension et les événements se succèdent froidement les uns après les autres. D’un côté, la fuite (ou l’inéluctabilité de la fin) donne un certain rythme au film, mais ça le fait également tomber dans une platitude qui se traduit pour le spectateur par de l’indifférence (sans le formalisme exceptionnel, le film ne s’en tirerait pas si bien).

Rébellion, Masaki Kobayashi 1967 Jôi-uchi Hairyô tsuma shimatsu | Mifune Productions Co. Ltd., Toho Company

Manque alors un angle, un point de vue, une vision, qui aurait su me saisir. L’histoire en elle-même n’est pas suffisante, il faut que les personnages nous épatent, sortent de l’ordinaire, nous égarent, nous interrogent, nous bousculent. La rébellion n’est pas une vertu. Ce n’est pas ça qui montre la grandeur d’un homme. Un chien peut se rebeller contre son maître comme il peut lui être loyal… La vertu, elle est dans le renoncement. Or si le personnage principal est déjà au bout de cette logique au début du film, il n’a plus rien à apprendre, et il n’y aura que les puceaux de la justice pour s’émouvoir de l’implacable subversivité du vieux encore capable de se rebeller contre ses chefs (ou ses pères). Le sujet de la rébellion pouvait être intéressant, s’il était un peu creusé et menait à une finalité plus sage ou plus tragique ; si par exemple, on suggérait l’ombre du doute ou d’un quelconque autre conflit intérieur, dans le personnage de Mifune. L’autre angle possible, celui de la loyauté amoureuse (rester loyal envers l’être qu’on aime — une situation qu’on rencontre rarement aujourd’hui dans des sociétés occidentales) aurait été intéressant s’il avait été plus approfondi : car on ne croit pas une seconde à l’amour entre ces deux amants. Ce n’est pas tout de dire qu’ils s’aiment après avoir effectué un mariage arrangé. Pour y croire, il faut montrer le cheminement, la naissance de cet amour, ses doutes. L’identification à ce couple, notre compréhension de la situation, passe par ce passage obligé. Là, quand ils meurent à la fin (désolé pour la spoilade), on s’en tape, parce que si on sait qu’ils s’aiment parce qu’on nous l’a dit, on ne peut pas y croire parce qu’on ne l’a pas vu. Comme on dit, il n’y a que des preuves d’amour… En dehors de la mise en scène donc, tout manque de relief. Le plus significatif de cette platitude reste les dialogues… Avec des situations tiraillées entre amour et devoir (ou honneur), on aurait pu être chez Corneille, mais les dialogues ne révèlent rien de la personnalité de personnages, de leurs doutes, leurs contradictions, ni même de leurs peurs ou de leurs interrogations… Si on enlève tout ça qu’est-ce qui reste ? Des dialogues froids du genre : « Si vous forcez le passage, je devrais vous retenir au péril de ma vie ». Réponse de Mifune : « Je n’y peux rien. » On dirait des dialogues d’une série de dessins animés le mercredi après-midi.

Au moins, ce film, m’aura peut-être fait comprendre ce que reprochait Kurosawa à Mifune dans Barberousse (et à tort à mon avis). Il trouvait qu’il jouait le personnage de Barberousse trop durement, de manière trop sèche. Et c’est vrai qu’on verrait mal Mifune jouer dans un autre registre que celui-ci. Quel que soit le personnage, il joue invariablement l’autorité, l’antipathie (tout le contraire de Tatsuya Nakadai, qui interprète ici un samouraï qui fait plus vieux que son âge — jouant de la moue pour le vieillir et le durcir — alors qu’il jouait les gendres idéaux chez Naruse et les samouraïs plus lumineux — mais pas moins pervers — chez Kurosawa — je pense au Garde du corps avec son petit air suffisant le flingue à la ceinture). Or, si ça donnait justement du relief au personnage médecin au grand cœur dans Barberousse, là, il faut bien avouer que ça n’apporte rien du tout, et qu’au contraire, on perçoit peut-être un peu mieux comme ça l’aridité des dialogues.

Ça reste un film agréable à suivre, même s’il manque une certaine grandeur épique au récit, une beauté d’âme, une sagesse capable de transcender le mouvement prévisible des événements… L’idéal, c’est de suivre une histoire et des personnages, d’avoir un angle sur le sujet. Là, on n’a que l’histoire, le fait divers devrais-je dire…, et la beauté formelle, le génie, de la mise en scène de Kobayashi. Une beauté figée, un élan coupé.



Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1967

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