Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard (1963)

Aphorisme des images

Note : 3.5 sur 5.

Le Petit Soldat

Année : 1963

Réalisation : Jean-Luc Godard

Avec : Anna Karina, Michel Subor, Henri-Jacques Huet

Ce qu’est bien (parfois) chez Godard, c’est que quand il pense faire de la politique, il fait de la poésie. Il aime les mots, et il vendrait sa mère pour en dire un beau à travers des aphorismes. On se donne toujours des airs très intelligents quand on use de telles figures de style. À tort… C’est d’ailleurs le danger des “belles” idées. Un film politique raté, ça fait un joli film avec de jolis mots prétentieux ; et dans un film politique, ou qui voudrait l’être (à la question « le cinéma est-il politique ? » je répondrai toujours : « Jamais ! »), on n’y trouve aucune Danoise s’appelant Dreyer. Et là, on n’est plus dans l’aphorisme des images ou des mots, mais dans un autre travers remarquable du cinéaste franco-suisse : les références, les clins d’œil.

Godard est un escroc, c’est pour ça qu’il lui est arrivé de faire de bons films (la capacité à tromper est une des meilleures qualités d’un artiste — et allez, hop, un aphorisme !). Comme tous ceux qui pensent avoir quelque chose à dire, il se contente de faire de la musique. Du vent à destination d’instruments dont il n’est pas toujours maître. C’est ça au fond aussi le cinéma, de la musique 24 images par seconde — mais la vérité, elle, celle indispensable pour parler politique, elle se cache bien profond dans le fion d’une mouche.


Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard 1963 | Les Productions Georges de Beauregard, Société Nouvelle de Cinématographie


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Une jeune fille à la dérive, Kirio Urayama (1963)

Les enfants sauvages

Hikô shôjo

Note : 4.5 sur 5.

Une jeune fille à la dérive

Titre original : Hikô shôjo

Année : 1963

Réalisation : Kirio Urayama

Scénario : Toshirô Ishidô

Avec : Masako Izumi, Mitsuo Hamada

— TOP FILMS

Si Kirio Urayama s’était aidé de Shôhei Imamura pour écrire son premier film (La Ville des coupoles) il s’adjoint ici les services au scénario d’un collaborateur d’Oshima, Toshirô Ishidô, qui travaillera également plus tard aux scénarios des films de Yoshida et qui adaptera pour Imamura dans les années 80, Pluie noire. Politique des « auteurs » oblige, les scénaristes sont rarement mis à l’honneur dans notre vision historique du cinéma ; pourtant on y retrouve très certainement une même pâte réaliste, voire naturaliste, et très sociale dans ces histoires, et une certaine manière aussi, très imamurienne, à proposer des chroniques foisonnantes sur des personnages en marge.

Le premier film réalisé par Urayama se faisait autour d’un personnage féminin d’une quinzaine d’années qui se battait pour sortir de sa condition. On n’en est pas loin ici : même principe, mais on plonge un peu plus dans la misère puisqu’il est question ici de ce qu’on pourrait appeler une sauvageonne. La première scène (le générique) du film donne le ton et on goutte déjà tout excité à la provocation qui sent bon la nouvelle vague nippone : Wakae, quinze ans, au comptoir d’un bar, fume, boit, et peste sur tous les hommes alentour qui voudraient lui mettre la main dessus. La jeune fille aurait pu vite tomber dans la vulgarité et devenir antipathique, mais on y voit surtout grâce au talent de Urayama une adolescente perdue qui noie sa misère et sa solitude dans l’agressivité et la provocation. Quand un homme la touche, c’est volée de gifles, bagarres et injures. Plusieurs fois dans le film revient cette rengaine qui semble avoir été crachée mille fois aux hommes pour les fuir : « Pervers ! ». Les raisons de l’errance mentale de Wakae viendront plus tard : la perte d’une mère, un père alcoolique, et sans attaches une plongée inévitable dans la misère.

Très vite, le titre paraît un peu trompeur car au lieu d’avoir affaire à un récit tournant autour de ce seul personnage féminin, on suivra en fait celui, croisé, de deux adolescents amenés à s’aimer et à lutter ensemble pour survivre. Rien de bien original, c’est Roméo et Juliette transposé dans un Japon misérable ; au moins peut-on suivre le développement de cette histoire d’amour naissante avec des acteurs qui ont l’âge de leur personnage sans qu’on en fasse non plus des imbéciles. L’adolescence (avec ses écueils identitaires, ses tourments) est finalement assez rarement bien rendue. La meilleure approche sans doute est justement de ne pas tomber dans le piège de la complaisance : les adolescents ont les mêmes aspirations que les adultes, la même cruauté sinon plus, la même capacité à se jouer des autres, les mêmes désirs. La grande réussite de l’approche du film, comme souvent chez Oshima ou Imamura quand ils montrent de tels personnages en marge à cette époque, c’est bien de montrer une forme de brutalité de la vie, et de parvenir à montrer des situations et des personnages en lutte sans dénoncer, se moquer, caricaturer ou tomber donc dans l’excès inverse, la complaisance. C’est souvent cru tout simplement.

Wakae rencontre donc Saburo, à la fois plus âgé et de « meilleure famille ». Pour lui sa place est ailleurs qu’auprès des siens, il se sent asphyxié par l’ambition de son frère aîné et les attentes que place en lui toute la famille. Saburo ne fait rien, ne s’intéresse à rien, ne vaut rien, et c’est donc tout naturellement qu’il s’éprend de Wakae la sauvageonne. Mais leur passion est aussi destructrice que bienvenue comme si la place que prenait l’autre pour le soutenir devait finir fatalement par le pousser dans le précipice. « Non, Orphée, ne te retourne pas ! » Conscient que leur amour ne fait que les détruire, Saburo trouve à s’émanciper du poids de sa famille (et de l’amour destructeur de Wakae) en s’entichant d’une autre fille, modeste mais sérieuse ; mais Wakae, en lui courant après, met le feu accidentellement au poulailler de cette famille où Saburo avait trouvé refuge. Les voilà séparés pour de bon. C’est le début du placement de Wakae en maison de redressement (Nippon mécanique).

Rapports extérieur/intérieur, des vitres, de la neige, et de la musique lyrique… un côté Docteur Jivago pour nos adolescents cabossés | Nikkatsu

Le film aurait pu tourner au misérabilisme. L’une des nombreuses réussites du film, c’est de ne pas dénoncer bêtement et systématiquement toutes les figures de l’autorité en prenant chaque fois fait et cause pour ses personnages adolescents. (La compassion est bonne pour ceux qui veulent jeter une petite larme et repartir avec leur conscience assagie.) La vie y est rude dans cet établissement, les adolescentes ne se font pas de cadeaux, mais tous y sont mieux qu’à l’extérieur, et l’ensemble du personnel a un véritable désir de montrer la voie à ces sauvageonnes pour leur permettre de rebondir. Pas de complaisance, mais une infinie bienveillance pour des êtres chahutés par la vie. Le constat sonne juste, car s’il y a de l’espoir dans cette maison où se « redresser », on n’y nourrit aucune illusion. La vie est cruelle, en dehors comme à l’intérieur du refuge, car le monde est identique, et les règles rigoureusement les mêmes. L’une des phrases-clés du film est ainsi prononcée par une des locataires que Wakae surprend en train de fumer dans sa chambre quand toutes les autres regardent un film : « Mais nous ne serons toujours que des parias ». Au Japon, peut-être plus qu’ailleurs, la condition, le statut, est déterminée par la naissance, et aussi, comme elle le dit, par le « passé ». Son passé à elle lui collera toujours à la peau. La même fille avait crié, plus tôt, alors qu’elles participaient à une course et se faisaient chahuter par des villageois : « Nous sommes des êtres humains ! ». Wakae, pour échapper à cette logique, ou à cette fatalité, trouve avec l’aide des éducateurs une place de couturière dans une autre ville. C’est là que la tragédie prend corps. La fuite est depuis cinq mille ans un excellent moteur dramatique. Comprenant, comme Saburo avant elle, qu’ils devaient d’abord arriver à se construire individuellement plutôt que de satisfaire à la possibilité à court terme de se reposer sur l’autre, sachant que dans leur situation, agissant comme une drogue, ils se consumeraient mutuellement, elle décide, et parce qu’elle aime Saburo, de quitter la ville sans le prévenir. Prévenu à temps, Saburo la rattrape sur le quai, et le film prend alors une autre dimension.

Ce qui aurait pu se jouer en trente secondes sur le quai, Urayama et Ishidô en font un dénouement qui s’étire en longueur et sur différentes séquences d’anthologie. La facilité aurait été d’opposer le désir de l’un et la conviction de l’autre et de finir sur quelques lignes de dialogues. Seulement ces deux être-là s’aiment et ils savent que même s’ils doivent prendre des chemins différents quitte à se retrouver plus tard, c’est un choix qu’ils vont devoir prendre ensemble. La force du film social presque : le conflit ne se fait pas entre les personnages ; l’opposant, il n’est pas caractérisé à travers les traits d’un persécuteur, c’est au contraire un contexte qui pèse sur le destin des personnages.

Voilà donc nos deux jeunes amoureux autour d’une table de restaurant au milieu d’autres voyageurs attendant le départ de leur train. Un classique, et pourtant.

Ce dernier quart d’heure est d’une grâce rare. L’histoire, le sujet, les situations ne comptent plus, il n’y a plus que la mise en scène de deux êtres face à leur choix. On oublie qu’il s’agit d’adolescents. Le temps n’est plus rien, le premier et le second plan se mêlent. Tout se brouille et tout se concentre autour de ce choix qui devra décider du destin de deux êtres qui s’adorent : Wakae doit-elle ou non partir et s’éloigner de Saburo. La situation pourrait être commune (bien que, le fait de décider « ensemble », ou plutôt « en accord » — Wakae attendant que Saburo accepte de la laisser partir mais lui laisse le choix —, n’a rien de commun), sa mise en forme tient du génie. Ralentissement de la situation pour en augmenter la tension (quitte à reproduire les mêmes plans) ; accélération et transformation du rythme une fois la décision prise (mouvement lent, mouvement rapide) ; et comme dans ces chefs-d’œuvre où les fins sont interminables, touchées, oui, par la grâce, les dénouements ne cessent de faire des petits — quand il n’y en a plus, il y en a encore. Comme quand, à la fin du spectacle, les lumières s’éteignent, et qu’il ne veut plus nous quitter. Il faut imaginer la fin du Lauréat dilatée sur une quinzaine de minutes. Du coup d’éclat au coup de… grâce. Il y a des films qui s’élancent pour ne jamais retomber. Ainsi Saburo et Wakae se retrouvent dans le même train, et c’est Saburo qui expliquera à sa belle la marche à suivre : leurs chemins se séparent, mais s’ils s’aiment encore, ils pourront se retrouver, changer, sans que la présence de l’autre ne les intoxique. Deux êtres qui s’aiment, laissés à la dérive d’un bout à l’autre de l’océan.

La scène du restaurant, c’est donc là que tout commence, une des meilleures scènes du genre avec le traitement le plus hallucinant de l’arrière-plan jamais vu. Ce qu’on verrait dans n’importe quel film banal ce sont des figurants ; là on y voit des acteurs réagir, agir même, face à la “scène” qui se joue tout près d’eux ; jusqu’à offrir en toute fin un contrepoint idéal… et presque satirique : la futilité d’un spectacle télévisé qui aguiche comme des mouches nos clients dans cette salle de restaurant animée, face à ce choix qui tarde à se faire entre deux adolescents. Quand l’arrière-plan vient rehausser le premier, lui donner le relief presque du réel ou l’harmonie tragique d’un jeu de destins où chacun jouerait sa propre partition tout en composant un ensemble cohérent et indivisible. Point, contrepoint. On dit qu’un bon acteur c’est un acteur qui sait écouter, alors que dire des figurants qui écoutent ?… et qui finissent par s’animer au milieu d’un décor qui ne se contente le plus souvent que de ne proposer un tableau immobile de figures sans histoires. Sidérant de justesse pour la scène la plus cruciale du film. (Avant ça le réal avait déjà montré dans quelques séquences son intérêt assez singulier pour l’arrière-plan, à la Orson Welles presque. À un moment, je pense même avoir vu la caméra perdre le point pour le retrouver aussitôt ; ça ne pourrait être qu’un accident mais cela illustrait pourtant parfaitement la sensation du spectateur à laisser son attention vagabonder en arrière-plan ou simplement avoir l’œil qui se trouble pour réfléchir ou se distraire…)

C’est beau le talent quand même, parce qu’il vous cloue le bec et vous fait mijoter encore longtemps en pensées la force de leurs évidences…

Une jeune fille à la dérive, Kirio Urayama 1963 Hikô shôjo | Nikkatsu


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La Grande Ville, Satyajit Ray (1963)

La Grande Ville

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Mahanagar

Année : 1963

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Anil Chatterjee, Madhabi Mukherjee, Jaya Bhaduri

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On retrouve Madhabi Mukherjee avec qui Ray vient de tourner Charulata.

Je préfère largement Ray quand il filme des histoires contemporaines (ou clairement traditionnelles comme Apu), et surtout des histoires faisant le lien entre des personnages quittant leur campagne pour la ville, passant de “paysans” à des citadins. On est un peu comme chez Naruse. L’intérêt du récit, ce sont les transitions, entre deux mondes, le choc des cultures et les nouvelles mœurs. (D’ailleurs on pourrait s’interroger sur la quasi-invisibilité en France de tels sujets. Notre cinéma est soi-disant social, mais alors que notre société est en train de changer pour devenir clairement multiculturelle, on voit rarement des Noirs, des Arabes ou des Asiatiques dans les films, et surtout on ne parle pas de ce qu’ils apportent et de la manière dont eux changent de comportement… Soit un Arabe est un comique ou un clandestin, jamais il n’a un job normal où il doit s’insérer comme tout le monde, soit on a un cinéma de bobos. Ou du Welcome, ou du LOL — Reste 35 rhums de Claire Denis…).

Bref, Arati vit à Calcutta avec son mari, employé de banque avec une bonne situation, le père et la mère de celui-ci (on suit la tradition de la bru allant dans la famille du marié), sa fille et son petit garçon. Ils viennent de la campagne (Bengale comme toujours), mais ils sont semble-t-il d’une caste modeste (mais ni trop pauvre ni trop haute). L’arrivée dans la grande ville implique un nouveau mode de vie, de nouveaux besoins, de nouvelles relations… La gamine voudrait étudier et continuer ses études, le grand-père se morfond parce qu’il a perdu ses lunettes et lui l’ancien instituteur se sent à la ramasse de tout. Arati, femme modèle au foyer…, voudrait travailler pour sortir un peu de chez elle, ramener un peu d’argent à la maison.

Son mari accepte, mais lui demande d’arrêter s’il trouve un jour un travail de complément. Ils font les petites annonces, Arati se présente à un entretien et est reçue un peu à la surprise de son mari. Elle devient représentante, c’est-à-dire qu’elle fait du porte-à-porte l’après-midi dans les maisons des quartiers aisés de la ville pour proposer des machines à tricoter aux femmes au foyer qui à cet instant de la journée se repose. Il faut annoncer la nouvelle au patriarche, qui malgré le fait qu’il soit un ancien enseignant, a des idées un peu arrêtées, traditionnelles sur la place de la femme. Elle est au foyer et nulle part ailleurs. Arati accepte le travail et, malgré des débuts difficiles, finit par être le meilleur élément de la boîte. Avec son salaire et ses commissions Arati devient plus indépendante, offre des cadeaux, est heureuse, plus épanouie. Et pourtant…, son mari commence à s’inquiéter de cette nouvelle indépendance. Comme lui reproche sa femme, il interprète mal tout événement (le rouge à lèvres, le fait qu’elle se fasse raccompagner par son patron, qu’elle parle à des hommes…). Son mari tâche donc de trouver un métier de complément pour demander à sa femme d’arrêter de travailler comme ils l’avaient prévu. D’un autre côté son môme se plaint qu’elle ne soit plus présente, le patriarche ne parle plus à son fils, la gamine se met à faire la cuisine et veut renoncer à ses études… Il lui écrit sa lettre de départ, Arati se présente au bureau de son patron…, et là, son mari l’appelle (oui, oui c’est comme ça en Inde, on peut appeler sa femme dans le bureau de son patron) pour lui dire qu’il a été licencié, sa banque a fait faillite.

Arati doit donc garder son boulot pour nourrir la famille. Le mari a du mal à digérer la situation au début, mais tout finit bien… comme dans n’importe quel petit drame bourgeois.


La Grande Ville, Satyajit Ray 1963 Mahanagar | R.D.Banshal &Co


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Les Indispensables du cinéma 1963

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Le Plus Sauvage d’entre tous (Hud), Martin Ritt (1963)

Les cow-boys et les fusées

Le Plus Sauvage d’entre tous

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Hud

Année : 1963

Réalisation : Martin Ritt

Avec : Paul Newman, Melvyn Douglas, Patricia Neal

Western sans doute plus proche d’un drame conventionnel qu’un véritable produit du genre. C’est peut-être même un peu la mort du western à l’américaine. La route de l’Ouest est d’ores et déjà construite et elle ne se traverse plus qu’en cheval mécanique. On y retrouve nos cow-boys, rangeons donc ça dans les westerns, même si l’histoire est contemporaine (1963).

Le film repose sur une opposition intéressante entre deux personnages, deux cow-boys de générations différentes. D’un côté, Hud joué par Paul Newman, cow-boy égoïste, séducteur, méfiant à l’égard des services de l’État, qui vit avec l’idée de ce qu’est être cow-boy, celui des films, sans en être véritablement un, même s’il élève des bêtes. De l’autre, son père, joué par Melvyn Douglas (l’homme distingué qui fait rire Greta Garbo dans Ninotchka), attaché aux vieilles valeurs du cow-boy, le vrai (si, si… Melvyn Douglas), celui attaché à ses bêtes, à ses terres, à certains principes de justice (ceux qu’on voit rarement triompher avant la fin des films).

Tout commence quand une bête du troupeau est retrouvée morte. Le vieux se décide à appeler les services de l’État pour savoir de quoi elle est morte, il connaît les risques : c’est le spectre de la fièvre aphteuse qui est derrière tout ça, c’est-à-dire une quarantaine puis l’élimination de tout le bétail… Hud, lui, voudrait fermer les yeux, et ne pense qu’aux pertes s’ils préviennent le vétérinaire. On fait alors des tests dont les résultats ne tomberont qu’à la fin, et pendant ce temps, le jeune et le vieux se déchirent. Au milieu le neveu de Hud, tout juste sorti de la puberté, est à la fois soucieux de préserver les valeurs de son grand-père et idolâtre son oncle, incarnation parfaite du mâle à qui tout réussit. On apprendra plus tard les circonstances de la mort du père du gamin, dont Hud est pleinement responsable. Hud n’en éprouve aucun remords, mais son père lui dit aussi qu’il a fait longtemps le deuil de son fils et que s’il ne l’aime pas parce qu’il lui reproche la mort de son frère…

On n’est pas chez Tenessee Williams, même si parfois, surtout avec la présence de Newman, on y pense, mais les relations entre les personnages ne sont pas aussi poussées, pas aussi verbalisées, pas aussi tendues autour d’une ou deux scènes fortes et d’un unique lieu. Au contraire, on s’échappe, on fuit le conflit pendant tout le film. Les conflits sont suggérés, et les oppositions éclatent à travers la question si délicate des valeurs. Vers la fin du film, quand on sait qu’il s’agit de la fièvre aphteuse et qu’ils vont perdre toutes leurs bêtes, on leur conseille de se lancer dans le pétrole, mais le grand-père n’est pas intéressé, l’occasion pour lui de prouver son attachement à la terre et à ses bêtes : « On ne tourne pas autour d’un puits de pétrole comme on le fait autour d’un troupeau »… Hud au contraire y voit une occasion de s’enrichir.

Curieusement le film me fait un peu penser aux films de Naruse sur la transmission douloureuse d’une culture à une génération nouvelle qui se tourne plus vers la modernité et la vie facile.

Le film est un peu bancal, parce qu’il aurait pu traiter ce sujet en se fixant sur la double opposition entre le père et le fils, au niveau des valeurs, face à une situation de crise, et au niveau de l’histoire commune traversée par le drame de l’autre fils. Au lieu de cela, il fuit la plupart du temps ces conflits en ne faisant que les survoler, mais surtout il se croit obligé d’ajouter à cette histoire une femme. Les froufrous c’est bien, ça fait joli, c’est séduisant, mais là on se demande bien ce que vient faire le personnage de Patricia Neal dans ce traquenard rural (même si je l’adore, et même si sa seule présence évoque, certes, la ville, la sophistication, la modernité mangeant peu à peu l’ancien monde). Sa présence moite, indomptable, comme une sorte de Stan Kowalski au féminin, est très utile pour illustrer le désir du fils et du neveu, leur différent traitement des femmes…, mais à part ça, c’est une bonne avec son histoire à elle, rien ne la relie au sujet du film. Un peu étrange.


Le Plus Sauvage d’entre tous (Hud), Martin Ritt 1963 | Salem-Dover Productions


Main basse sur la ville, Francesco Rosi (1963)

Des crapules et des hommes

Main basse sur la ville

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Le mani sulla citta

Année : 1963

Réalisation : Francesco Rosi

Avec : Rod Steiger, Salvo Randone, Guido Alberti

Arriver à rendre dramatique un film politique. Impressionnant. On se croirait presque chez Shakespeare dans ces drames historiques où ça papote et où ça magouille pour s’emparer du pouvoir, où on manipule l’opinion, où on joue les orateurs au conseil municipal…

Autant le dire tout de suite, je n’ai rien compris au fond du problème. C’est comme dans les films policiers, s’attacher à essayer de comprendre les détails d’une enquête est un peu vain, ça va trop vite. Un peu comme suivre un débat sur la chaîne parlementaire… Pas la peine de comprendre tous ces détails pour suivre tous les revirements politiques, les magouilles, les arrangements véreux, les scandales de conflits d’intérêts, de détournements de fonds publics, la bêtise mathématique comme un jeu de Monopoly dès que les élections des conseillers municipaux arrivent et qu’il faut rallier le plus de monde à sa cause… Comment croire encore à la politique après ça ?… La bonne volonté et les aberrations du conseiller communiste, sa révolte face à l’accident qui va mettre le feu aux poudres (la ville est aux mains des entrepreneurs immobiliers, il est donc facile de s’octroyer les terrains pour une bouchée de pain, faire construire sans respect des normes de sécurité, etc.) n’y changeront rien. Les crapules sont toujours les plus fortes. C’est une règle inébranlable de la démocratie.

Ce n’est même plus du néoréalisme, mais du naturalisme. À chaque plan, on s’y croirait. Les scènes de foule sont particulièrement impressionnantes. Celle de l’effondrement de l’immeuble est terrifiante (on est loin des maisons en mousse qui s’effondrent dans le Colosse de Rhodes). Rosi a sans aucun doute filmé avec de vrais figurants, dans leur environnement, ils ne sont pas là, le nez en l’air à marcher d’un point a à un point b… Même chose dans les séquences dans la salle du conseil municipal. Il y a un nombre de figurants crédibles impressionnants. De vrais personnages dans leur rôle, mais aussi des acteurs incroyables. Je ne sais pas s’il y a une part d’improvisation dans tout ça, quels sont les acteurs professionnels et les autres, mais j’ai rarement vu un résultat qui donnait une telle impression de réalité. On se demande bien ce que peut faire un acteur us ici (Rod Steiger). Il semble un peu perdu vers la fin du film, au milieu de tout ce tohu-bohu, mais ça tombe bien, son personnage doit l’être (perdu) à ce moment (il est le promoteur qui bénéficie le plus de ces petits arrangements entre amis, mais il est lâché justement par ses amis, avant de recouvrer une alliance de circonstance pour faire bloc contre les communistes). C’est un acteur exceptionnel (il suffit de le voir dans Docteur Jivago) ; il a une puissance, une autorité, impeccable pour ce personnage, mais il est loin de trois ou quatre autres personnages principaux. La conviction, l’autorité, la justesse, la simplicité dans laquelle ces acteurs jouent, c’est assez déconcertant. Rien que pour leur performance, c’est un film à voir. On pourrait lâcher les sous-titres (et ça m’est arrivé assez souvent, vu que le détail de ce qu’ils racontent comme j’ai dit, finalement, a peu d’importance) et les regarder cabotiner avec une justesse telle qu’on les écoute et reste fasciné par leur art oratoire. Quand on regarde nos politiques à l’Assemblée nationale ou sur les plateaux télés, ils sont loin d’être à la hauteur. Ils sont sans doute tout aussi magouilleurs que les personnages du film, mais ils ont autant de charisme qu’une huître chloroformée…


Main basse sur la ville, Francesco Rosi 1963 Le mani sulla citta | Galatea Film, Societé Cinématographique Lyre


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Les Indispensables du cinéma 1963

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Cent ans de cinéma Télérama

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Onna no rekishi, Mikio Naruse (1963)

Une histoire de femme

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Onna no rekishi 

Année : 1963

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Hideko Takamine, Akira Takarada, Tsutomu Yamazaki, Tatsuya Nakadai, Yuriko Hoshi

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Le début est un peu difficile, on se perd avec les flashbacks, il faut se concentrer pour suivre parce que Naruse ne prend pas trop le temps de bien nous préciser qui est le personnage principal (en même temps, le titre devrait nous mettre sur la voie…).

Finalement, l’histoire prend de l’ampleur en s’installant dans une époque, celle de la guerre et le bombardement américain. Ça devient épique (même si on ne sort jamais vraiment de Tokyo), et surtout, c’est très mélo. Dans le bon sens du terme, ça reste très digne, très mesuré. J’ai pensé à ce moment à Docteur Jivago, un peu comme si le récit adoptait le point de vue de Laura ─ les histoires de femme, c’est toujours plus intéressant.

Les décors sont incroyables avec toute la tradition du mobilier ou des habillements japonais ; et guerre oblige, pas les plus raffinés.

On retrouve avec plaisir un acteur fétiche de Kurosawa (et du Sabre du mal entre autres), Tatsuya Nakadai. Mais surtout, l’actrice fétiche de Naruse, Hideko Takamine. Rarement vu une si bonne actrice…


Onna no rekishi, Une histoire de femme, Mikio Naruse 1963 | Toho Company


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