Chasseurs de truffes, Michael Dweck, Gregory Kershaw (2020)

Note : 4 sur 5.

Chasseurs de truffes

Titre original : The Truffle Hunters

Année : 2020

Réalisation : Michael Dweck, Gregory Kershaw

Chantal Ackerman trouve un trésor en fouillant son grenier : une GoPro. La truffe animale filme des plans fixes à petite focale interminable, assaisonne la gourmandise d’une jolie omelette voguant à rase-motte et, la truffe à l’air, se met en quête d’un autre de ces trésors olfactifs qui fera bientôt le délice de riches gourmets…

Jeanne Dielman peut se rhabiller avec ses pommes de terre.

Parfois trop mis en scène (le dernier plan ne trompe pas, c’est de la fiction plus que du documentaire ; il faut sans doute ne pas être trop rongé par le remords pour réaliser des films), mais c’est pour la bonne cause. Les bêtes nous écoutent sans comprendre, poliment, comme nous, on écouterait de vieux Piémontais sans les sous-titres.

Le côté fabriqué ou documentaire orienté (je ne dirais pas « fiction dans la fiction ») vient surtout à nous gêner dans le dernier plan, dans les lettrages, voire dans les lumières (on remarquera l’écriture et les teintes brunes à la Godfather d’un goût assez douteux), et peut-être dans les quelques scènes de négociation, qui là encore évoquent trop facilement un film de mafia. C’est à la fois le défaut majeur du film, mais aussi sa principale qualité : ce n’est pas un documentaire, mais une escroquerie. Je le répète souvent, c’est à l’écran que les arnaques devraient toujours se trouver. Les mises en place à la limite du grand angle, assez lentes, de face à la Wes Anderson, où comme par hasard il se passe un truc qui rentre dans le cadre d’un documentaire « narratif », c’est du cinéma, fabrication contrôlée, les coutures restent invisibles : c’est gros, et c’est loin d’être l’improvisation, du « pris sur le vif ». Difficile en revanche de deviner comment les réalisateurs s’y sont pris pour orienter les divers « acteurs » de leur fable.

Ce côté fabriqué et narratif apparaissait d’ailleurs tout aussi bien dans L’Argent du charbon. (Quelqu’un oserait une comparaison entre charbon et truffe ?) À quel point les « acteurs » acceptent-ils ainsi que la caméra les filme ? Que se passe-t-il si un des deux ou trois acheteurs dit au réalisateur : « désolé, ne me filmez pas » ? Le film tombe à l’eau. J’ai quand même dans l’idée qu’il a dû leur donner une petite compensation financière. Dès que ça raconte un peu trop bien une histoire, le doute s’impose. Le dilemme pour le spectateur : l’artifice narratif sublime la réalité. Comme avec les dopés, le tout consiste à ne jamais se faire prendre par la patrouille… Après, ces deux films documentaires jouent sur une ambiance et un récit autour d’un sujet unique qui autorise ce genre de fantaisie. Le thème surplombe la réalité, la particularité et la véracité des faits en somme. L’angle qui se propose au spectateur n’est pas celui de ces chasseurs de truffes spécifiques, mais de chasseurs de truffes : c’est eux comme ça pourrait en être d’autres. L’histoire est générale, pas particulière. La réalité peut donc plus facilement s’accommoder et laisser libre cours à certaines exigences narratives et esthétiques. Dans la vraie vie, on arriverait à ce résultat après des milliers d’heures de rushs. Dans Les Chasseurs de truffe et dans L’Argent du charbon, tu rates l’événement au centre de ton dispositif, tu ne contrôles pas tous les à-côtés, plus de film.

Jolie pépite, donc, qui sent bon la fraîcheur des bois. À défaut d’avoir la moindre idée de ce à quoi peut ressembler l’odeur de la truffe (faites un don au site pour éclairer ma lanterne).


Chasseurs de truffes, Michael Dweck, Gregory Kershaw 2020 The Truffle Hunters | Beautiful Stories, Artemis Rising Foundation, Bow and Arrow Entertainment


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Casier judiciaire, Fritz Lang (1938)

La boss des maths

Note : 4 sur 5.

Casier judiciaire

Titre original : You and Me

Année : 1938

Réalisation : Fritz Lang

Avec : Sylvia Sidney, George Raft, Barton MacLane, George E. Stone, Harry Carey

Film étrange et assez composite. Ça commence comme un film romantique avant que quelques notes de film criminel se fassent jour (le genre en est encore officiellement au stade du pré-noir). L’alliance n’est pas inhabituelle, mais le second l’emporte presque toujours sur la première impression romantique : ici, c’est ce premier aspect qui prend vite le dessus puisque les protagonistes travaillent comme collègues dans un magasin et vivent une idylle. Comme le film ne manque par ailleurs pas d’humour et propose même quelques notes étranges de musical, on pourrait presque se croire embarqués dans une comédie romantique américaine. La présence de George Raft et surtout de Sylvia Sidney qui vient de tourner dans les deux précédents films de Fritz Lang que l’on pourrait autant qualifier d’humanistes que de pré-noirs (Fury et J’ai le droit de vivre) devait mettre la puce à l’oreille.

Deux ou trois détails de l’histoire préparent le terrain avant la révélation de la fin du premier acte qui lancera la problématique du film : le patron du magasin où travaille tout ce petit monde tient à réinsérer d’anciens détenus en période de probation dans son entreprise ; à côté de ça, le personnage de George Raft, que l’on sait vite être un de ces anciens malfrats en réinsertion, subit diverses tentatives d’approches issues de son ancien milieu.

Le film prend réellement son envol quand on apprend que le personnage de Sylvia Sidney est lui-même une ancienne détenue. Elle le cache à son amoureux et bientôt mari. À partir de là, les problèmes s’accumulent jusqu’à divers points de catastrophe prévisibles.

Fritz Lang retrouve la veine humaniste des précédents films tournés avec Sylvia Sidney et qui faisait leur originalité. S’il est question de la réinsertion d’ex-détenus dans la société, le film va plus loin en adoptant de manière surprenante une approche didactique pour ne pas dire propagandiste ou paternaliste. Avec le message simple et clair autour de la maxime : « le crime ne paie pas ». La manœuvre pourrait apparaître naïve et grossière, mais on l’accepte grâce à une astuce inattendue qui fait tout le sel du dénouement du film (un contrepoint, voire un contre-emploi qui vaut le détour).

Une fois la grande scène des révélations faite, le récit retombe sur ses pattes et adopte à nouveau une tournure romantique, voire comique. Une bonne manière d’achever les années 30 pleines d’espérance et d’humanisme à l’écran après la Grande Dépression et avant les années sombres de la guerre.

On ne verra alors plus de tels objets hybrides à l’écran : les fantaisies comiques, romantiques ou dansantes, d’un côté, pour divertir le peuple, de l’autre, les films noirs, de guerre ou d’espionnage, pour transposer l’humeur des temps à l’écran…

Sylvia Sidney et George Raft étaient d’ailleurs deux des visages reconnaissables de cette période pré-noir. À l’heure des films noirs, pendant la guerre, Sylvia Sidney cessera de tourner (peut-être pour élever son enfant), pour ne revenir qu’avec Du sang dans le soleil, tandis que Raft manquera l’occasion de devenir l’icône du film noir naissant en refusant Le Faucon maltais.


Casier judiciaire, Fritz Lang 1938 | Paramount Pictures


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Un raisin au soleil, Daniel Petrie (1961)

L’argent du vieux

Note : 3 sur 5.

Un raisin au soleil

Titre original : A Raisin in the Sun

Année : 1961

Réalisation : Daniel Petrie

Avec : Sidney Poitier, Claudia McNeil, Ruby Dee, Diana Sands

Une mère noire américaine souhaiterait profiter de l’argent gagné avec l’assurance vie de son mari pour s’installer avec ses grands et petits enfants dans un quartier typique de la classe américaine… blanche. Le rêve américain du pavillon de banlieue. Problème, son aîné préférerait utiliser la somme pour monter son entreprise avec quelques « potes ». Quelques tensions familiales sur la ligne…

Assez peu convaincant. Mal vieilli surtout. En un sens, on pourrait se féliciter de voir au cinéma des Noirs américains de la classe populaire chercher à se sortir de leur petit appartement. Dans l’autre, des éléments parsèment le film de détails constitutifs d’une identité tellement américaine (et pas forcément enviable) que l’on peine à s’autoriser une plus grande sympathie pour cette famille en quête d’un monde meilleur.

Parmi ces thèmes omniprésents qui font le American way of life : la place prédominante du rôle de l’argent dans la réussite ou la conception de la réussite d’une personne et a fortiori dans la perception pour toute une famille de la classe sociale à laquelle elle appartient. À supposer qu’un tel film ait donné envie à des Noirs de s’insérer dans des quartiers blancs de la classe moyenne, à supposer encore que cela ait pu arriver à cette époque et dans cette région de l’Amérique (et cela, jusqu’à aujourd’hui, où personne ne s’étonnerait d’un tel mélange racial), eh bien, cela renforce l’idée que le gouffre qui sépare les différentes classes sociales reste la dernière barrière admise en Amérique. Autre sujet : la place de la religion dans une famille qui se veut honnête et bien comme il faut. C’est habituel dans le cinéma américain qui cherche à valoriser des personnages noirs en les présentant comme de bons serviteurs de Dieu. Le bouchon est cependant poussé un peu loin quand la mère sermonne sa fille concernant sa vocation de médecin et son manque de respect au dieu chéri (ou quand il est question d’avortement). Remarquons aussi que l’on n’y discute pas de la place de l’homme censé devenir le chef de famille.

Ce cinéma communautaire aux valeurs américaines si prononcées propose des préoccupations si éloignées des miennes qu’il m’est difficile d’entrer en empathie avec ce type de personnages. Avec une culture qui serait tout autre, il y aurait la force de l’exotisme sans doute, mais puisqu’il s’agit d’une culture et des valeurs dont on soupe tous les jours du matin au soir, non merci. L’angle de l’aspirant dominant ne fait que valider la primauté des rapports de domination de la société : n’aspire à réussir que des dominés qui acceptent d’autant mieux leur condition qu’ils espèrent sortir de la misère en laissant un jour derrière eux leurs comparses. Liberté, pas d’égalité, pas de fraternité. En 1961, l’approche avait de quoi éveiller l’intérêt. Aujourd’hui, ça paraît plutôt rétrograde. Paradoxalement, avec des films situés en Californie, à New York ou ailleurs, le problème ne se pose pas, car la diversité raciale et sociale, soit on la constate dans l’environnement du film, soit elle est partie intégrante de la trame. Le rêve américain, celui de disposer d’une belle maison dans un quartier tranquille de banlieue, on le voit rarement aussi frontalement exposé dans un film. Soit c’est un but vague et lointain qui sert de moteur à une intrigue, soit c’est une situation de départ et le rêve est ailleurs. Un rêve inaccessible agit comme un mythe (à l’image du cowboy qui fait des hold-up dans l’espoir un peu fou de s’acheter un ranch), on n’y prête pas attention. Si c’est déjà une réalité, c’est souvent pour montrer le revers du décor (les meilleurs films visent à exposer les valeurs du American way of life pour mieux les critiquer). Ici, en faire un sujet destiné à des populations noires et pauvres valide la légitimité d’un tel rêve auprès des populations en quête d’idéal et de réussite. Ce n’est pas franchement ce qu’on peut espérer de mieux à des populations en difficulté. Car ce rêve n’est qu’un mirage : le travail peut certes faire de n’importe qui un personnage riche, mais le travail ne peut pas élever toute une classe sociale. Les avancées sociales, même en Amérique, existent pourtant. Elles sont ici diluées dans le mirage américain. La fraternité s’arrête là où finit la communauté. Il n’y a pas de communauté nationale. Juste des dominés extraits de leur milieu et utiles à justifier un système fait pour les dominants. Le rêve américain existe, en voici la preuve.

Le film n’est pas non plus sans défauts. Étant habituellement assez conciliant avec les pièces de théâtre adaptées pour l’écran, je me montrerai ici plus dubitatif : il faut reconnaître que la pâte « Broadway » donne au film une allure vieillotte et figée (même pour un film où les personnages ont précisément envie de prendre l’air). En 1961, le cinéma hollywoodien se cherche et préfère augmenter la puissance des éclairages intérieurs dans des studios qui semblent toujours plus faux au lieu de casser les murs, de prendre de la hauteur, filmer en décors naturels, voyager, changer et diversifier les « plateaux ». On n’y est pas encore, on s’inspire de la scène, et ça commence à sentir le renfermer. Ce qui passait très bien quinze ou vingt ans auparavant va vite se faire dépasser par des évolutions et de nouvelles habitudes de tournage qui émergent un peu partout dans le monde. J’adore Sidney Poitier, mais il a besoin d’espace. Le voir danser et remuer les bras avec son élégance habituelle dans un espace aussi riquiqui, ça fait sans doute son petit effet au théâtre, mais à l’écran, on aurait envie de lui dire qu’il en fait trop…


Un raisin au soleil, Daniel Petrie 1961 A Raisin in the Sun | Columbia Pictures


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Dernier Train pour Busan, Sang-ho Yeon (2016)

Note : 4 sur 5.

Dernier Train pour Busan 

Titre original : Busanhaeng

Année : 2016

Réalisation : Sang-ho Yeon

Avec : Gong Yoo, Jung Yu-mi, Ma Dong-seok

Peut-être plus qu’un film de zombie. Alors que le prequel est complètement raté (Seoul Station) en faisant surtout d’une vraie zombie (au sens figuré) une fille perdue qui attend que son petit copain qui la prostitue vienne la sauver (difficile de faire plus terrorisant au rayon du sexisme : une victime demandant l’aide à un homme qui la maltraite, et cela au premier degré, c’est littéralement le canevas du film avec une chute qui arrive même à enfoncer le clou), eh bien, tout l’aspect émotionnel ici est parfaitement conçu. C’est convenu, mais vu l’écart lamentable et la faute de goût de Seoul Station, il faut savoir s’en satisfaire. La relation entre la fille et son père, suivie de celle entre le malabar et sa femme enceinte, donne au film sa saveur. Et me voilà fan de Ma Dong-seok, déjà responsable en bonne partie du succès du Gangster, le Flic et l’Assassin.

Plus qu’un film de zombie aussi parce que dans la tradition des meilleurs films du genre (et c’est peut-être celui que j’aime le moins au monde), on y retrouve une satire assez féroce de nos sociétés contemporaines. La critique ici concerne peut-être moins le consumérisme que l’égocentrisme de nos sociétés. La gamine rappelle à son père la raison qui a poussé sa mère à les quitter (la vérité sort de la bouche des enfants). Et le vagabond (visage de l’échec parfait dans ce monde tourné sur les réussites individuelles et le type dont notoirement personne ne se soucie) leur sauve la mise plusieurs fois. Dans une voiture remplie a priori de personnes saines à un moment, l’un d’eux explicite bien la valeur supérieure de ceux qui ont des proches à l’extérieur qui les attendent ou pourraient avoir besoin d’eux (les autres ne valent rien). Et bien sûr, on n’échappe pas à la caricature de l’homme influent cherchant à s’en servir pour échapper coûte que coûte aux « fous » au détriment de tous. À l’opposé, le personnage principal suit une forme de parcours initiatique : l’influence s’inverse, il passe du trader égocentrique à l’homme qui se sacrifie pour ceux, et celles, qui lui ont justement fait la leçon. La morale est belle. Dans ces situations et dans la réalité, les puissants s’en sortent le mieux au détriment des moins « méritants » ou de ceux concernés par cette maxime à une époque avec plus d’honneur et moins de fibre sociale : « les femmes et les enfants d’abord ».

Les blockbusters coréens font souvent dans la morale suspecte en tirant facilement sur les « méchants », caricatures sans ambiguïté du mal. Pour une fois que la satire (ou la critique sociale) est réussie, il ne faut pas bouder son plaisir. Ce n’est d’ailleurs pas si loin de la morale qui fera le succès de Parasite. Ironiquement, il me semble que ces deux films ont été tournés dans une rare période dirigée par une politique de centre gauche. Déjà depuis, le pays est retombé aux mains de la droite. Le film peut aussi se regarder comme une sorte de mauvais présage des comportements qui verraient le jour avec la pandémie. L’excellente gestion sanitaire du pays était au crédit d’un pouvoir qui pour la première fois mettait au cœur de sa politique la préservation de la santé de tous au détriment de l’économie ou des libertés individuelles (ça se joue à rien : si autant de précautions ont été prises pour éviter une épidémie domestique, c’est qu’un confinement y aurait été illégal). La bonne santé des œuvres, quand elles proposent une satire fine du monde dans lequel elles évoluent, permet aux forces démocratiques d’un pays de rester plus efficacement en alerte et ainsi à la société de mieux réagir face aux nouvelles menaces… (Oui, je suis en train — parti pour Busan — de faire un raccourci entre film de zombies, pandémie et gestion sanitaire d’un pays.)


Dernier Train pour Busan, Sang-ho Yeon 2016 Busanhaeng | Next Entertainment World, RedPeter Film, Movic Comics



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Colonel Redl, István Szabó (1985)

Less pion

Note : 4 sur 5.

Colonel Redl

Titre original : Oberst Redl

Année : 1985

Réalisation : István Szabó

Avec : Klaus Maria Brandauer, Hans Christian Blech, Armin Mueller-Stahl, Gudrun Landgrebe

Magnifique film sur les préludes à une guerre qui sera la Grande boucherie du vingtième siècle. Ou comment l’ambition d’un officier aux origines modestes devenu chef de la police secrète attaché au service d’un archiduc de triste mémoire finit par faire de lui la victime collatérale des complots guère glorieux qui agitaient alors l’Europe centrale avant que tout ce petit monde trouve prétexte à se péter sur la gueule.

Si le jeu politique ne vaut surtout que pour les allusions historiques qu’on peut déceler ici ou là, on est happé par la justesse de la mise en scène de Szabó, appliqué à rendre l’atmosphère « fin de siècle » des intrigues souvent plus personnelles que politiques. Derrière le sujet historique, l’ambition de Redl, ce sont ses relations privées qui attirent notre attention. D’abord, Redl a honte de ses origines, et s’il devient plus royaliste que le roi, plus loyal, c’est qu’il doit justifier aux yeux de tous sa position. Ensuite, homosexuel, Redl doit donner le change à tout moment pour ne pas éveiller les soupçons et semble toujours tiraillé entre ses propres désirs (son amour jamais avoué semble-t-il pour son ami d’enfance, au contraire de lui, aristocrate, moins vertueux et bien moins loyal à l’Empire) et sa volonté de plaire à sa hiérarchie.

Pour illustrer les troubles permanents de Redl, Klaus Maria Brandauer (doublé, toutefois, les joies des coproductions européennes) est exceptionnel. J’ai rarement vu un acteur avec un visage aussi expressif interpréter un personnage cherchant autant, lui au contraire, à ne rien laisser transparaître. Un jeu tout en nuances, en sous-texte et en apartés, malheureusement trop rare au cinéma, surtout avec les hommes chez qui le premier degré, l’impassibilité, est souvent la règle. Quoi qu’il fasse, Redl semble contrarié par des démons invisibles, tourmenté par son désir de réussir et de plaire, de ne pas se montrer sous son véritable jour. Et tout cela, Klaus Maria Brandauer arrive à l’exprimer sans perdre de son autorité, sans tomber dans la fragilité et l’apitoiement qui rendrait son interprétation désagréable.

Dans Barry Lyndon, Kubrick avait un peu perdu le fil avec son personnage sur la fin en ne parvenant pas à le préserver d’une certaine errance morale (son roman écrit à la première personne, William Makepeace Thackeray échappait à cet écueil, et ne pas avoir préservé cet angle constitue peut-être le seul reproche à faire au génie new-yorkais). Rien de tel ici. Un défaut différent cependant empêche le film peut-être d’atteindre les sommets : son rythme est si resserré (rendu nécessaire par la longueur déjà conséquente du film), et Redl se trouve si seul à la fois dans son ascension et dans sa chute (seule sa maîtresse partage réellement son intimité, mais il ne se dévoile jamais à elle) que le récit manque parfois de relief, de pesanteur bénéfique, de grâce ou encore de grands moments d’opposition nécessaires dans un dénouement. Les chefs-d’œuvre, me semble-t-il, sont toujours l’affaire de rencontres et de relations. Preuve peut-être encore d’une certaine frilosité à l’époque (la libération sexuelle a ses limites). Le récit aurait gagné à développer les interactions entre Redl et son ami de jeunesse (plus qu’entre lui et sa maîtresse ou sa femme).

Un beau film tout de même sur une ambition contrariée au moment de croiser les frêles fils du destin d’une Europe amenée bientôt à s’agiter dans une grande explosion de violence sans limites…

La photo magnifique rappelle la lumière cotonneuse, scintillante et orangée de Sindbad.


Colonel Redl, István Szabó 1985 Oberst Redl |Manfred Durniok Filmproduktion, Mokép, Objektív Film, ZDF, ORF


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Le Démon de la chair, Edgar G. Ulmer (1946)

Les Dix Petits Amants

Note : 2.5 sur 5.

Le Démon de la chair

Titre original : The Strange Woman

Année : 1946

Réalisation : Edgar G. Ulmer

Avec : Hedy Lamarr, George Sanders, Louis Hayward, Hillary Brooke, Gene Lockhart

Film pénible à voir. Mettez-moi un personnage antipathique entre les pattes, et cela en devient vite un supplice. Celui-ci est une sorte de mélange monstrueux entre les personnages de vipère souvent attribués à Bette Davis, celui de Scarlett dans Autant en emporte le vent (sans le charme et l’insouciance qui vont avec), et celui de Jennifer Jones dans La Furie du désir. Voir une femme volontaire, ambitieuse, c’est bien, sauf que l’époque de Baby Face est révolue : le « code » tire tellement sur la corde pour incriminer le bonhomme qu’il se mue en psychopathe. Les femmes fatales s’en tirent toujours mieux quand le cinéma les transforme en sphinx fantomatiques. Les films noirs ont su en profiter. Dès lors qu’elles deviennent le centre de toutes les attentions narratives, et que tout les accable, ça ne fonctionne plus.

Le récit souffre également d’une construction étrange et d’enjeux (l’ambition dévorante du personnage féminin, manifestement) mal exposés. La femme qu’incarne Hedy Lamarr ne se confie en réalité à aucun des hommes qu’elle séduit : ce n’est pas au moment des dénouements ou des révélations ponctuelles ou des conflits qu’on doit lâcher ces informations. Et les hommes, ou proies de cette psychopathe, se succèdent les uns après les autres, ce qui n’aide pas le récit à trouver sa cohérence.

C’est original au fond : une sorte d’amorce de Dix Petits Nègres avec moitié moins d’amants. L’impression surtout de voir un long film essentiellement misogyne en fait, avec en filigrane le message suivant : « Demoiselles, voilà le type de femme que vous ne devez surtout pas devenir. » Ce n’est pas le tout de donner des premiers rôles à des femmes, encore faut-il y présenter une image positive de la femme. Ici, c’est le cliché du personnage féminin calculateur, matérialiste, et forcément réservé à des femmes issues du milieu populaire, élevées par des pères alcooliques qui est invoqué… On pourrait comparer le personnage à celui de La Femme de Seisaku. On reproche à l’une sa grande beauté, et on la suspecte des intentions portées par le personnage de l’autre film… Dans le film japonais, le sens tragique d’être accusée à tort par une population jalouse de votre beauté se fait aisément comprendre. Dans l’autre, le fait de pointer du doigt un type de femme (libre) qu’en réalité personne n’accuse, sauf peut-être les hommes qui en ont peur (les saints sont aveugles, les hommes, toujours victimes), quand tout pourtant les accable, apparaît davantage comme une facilité. La différence entre la tragédie et le mélodrame en somme. Le grand-guignol est évité du peu, même si l’on s’épargne au moins le mauvais goût (quoique : la fin inéluctable du personnage malfaisant n’est pas loin d’être ridiculement outrancière).


Le Démon de la chair, Edgar G. Ulmer 1946 The Strange Woman | Hunt Stromberg Productions, Mars Film Corporation


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Le Daim, Quentin Dupieux (2019)

Le Daim-donc

Note : 2.5 sur 5.

Le Daim

Année : 2019

Réalisation : Quentin Dupieux

Avec : Jean Dujardin, Adèle Haenel

Au cinéma, il y a une règle dans le cinéma de l’absurde, appelée « principe des 45 minutes », théorisée par le philosophe Georg Lukàcs, qui désigne une limite temporelle au-delà de laquelle tous les récits absurdes s’essoufflent, patinent, et finissent par ennuyer le spectateur.

Assidu pendant ses jeunes années aux spectacles de la scène berlinoise pendant les années 20 et 30, et témoin de l’éclosion de divers genres théâtraux, Georg Lukàcs se rend compte que dans les spectacles burlesques jouant sur une idée idiote et comique de départ, les « pièces », ou sketches, durent rarement plus de quarante minutes. Les propriétaires de salles connaissent depuis la moitié du dix-neuvième siècle ce principe, et c’est pourquoi beaucoup de ces spectacles de music-hall (« vaudevilles » aux États-Unis, « burlesque », « matinee », music-hall en France, parfois pièces en un acte, chez Tchekhov par exemple) proposent des soirées où se succèdent divers numéros et sketches afin de divertir le public avec une large gamme de genres et d’artistes susceptibles de maintenir éveillé son intérêt capricieux. Lukàcs le note dans un coin de sa tête et s’en servira pour la suite de ses études sur le spectacle et le cinéma.

Plus tard, fervent défenseur du théâtre et du cinéma naturaliste de la scène new-yorkaise, quand le théâtre surréaliste français se transforme peu à peu en théâtre de l’absurde, Georg Lukàcs se rappelle de ces principes imaginés pour le burlesque et les théorise pour ce théâtre de l’absurde naissant qu’il ne le convainc pas tout à fait et qu’il compare déjà au cinéma expérimental de la même époque. Selon lui, le théâtre de l’absurde serait sujet, comme le burlesque autrefois, à une telle limite de durée, car elle correspondrait grosso modo à la durée d’un acte de présentation dans une pièce conventionnelle de deux heures, ou en trois actes, le principe de l’absurde consistant selon lui à singer les codes narratifs réalistes pour mieux les détourner, non pour s’en moquer comme dans le burlesque, mais dans le but de provoquer un sentiment de l’étrange dans l’esprit du spectateur… Le spectateur attend à l’issue de ce premier acte, ou de ces quarante-cinq minutes, que les enjeux dramatiques du récit aillent plus loin que la seule proposition de départ basée sur l’absurde. Si l’auteur ne parvient pas à aller au-delà de la simple proposition absurde de départ, s’il échoue à embarquer le spectateur dans un parcours narratif conventionnel, le spectateur s’ennuie dès le second acte.

Passionné de cinéma, Georg Lukàcs précise que ce « principe des 45 minutes » se vérifie pour une série de films expérimentaux absurdes émergents à cette époque dans tout le cinéma underground, en particulier sur la côte est des États-Unis mais pas seulement. Selon lui, si l’absurde est incapable de proposer au public des longs métrages, c’est précisément à cause de cette limite à laquelle les films absurdes sont soumis. L’absurde pour l’absurde, selon lui, était un non-sens. Il allait même plus loin en affirmant que parmi les meilleures pièces (en trois actes) considérées comme « absurdes », certaines étaient en réalité « burlesques » (il cite La Cantatrice chauve) ou « existentialistes » (il cite En attendant Godot).

Quentin Dupieux n’a probablement jamais entendu parler de Georg Lukàcs. Et tous ses films dépassent cette limite. À la vingtième minute, on a compris où il voulait en venir. À la trentième, on se demande comment il va s’en sortir. À la quarantième, on a compris que ça ne menait nulle part et on attend embarrassés que ça se termine.

 

Ceci est une farce, Georg Lukàcs n’existe pas, mais ça résume assez bien ce que je pense du film.


 

Le Daim, Quentin Dupieux 2019 | Atelier de Production, Arte, Nexus Factory, Umedia, Garidi Films


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Solo, Jean-Pierre Mocky (1970)

Délit de belle gueule

Note : 1.5 sur 5.

Solo

Année : 1970

Réalisation : Jean-Pierre Mocky

Avec : Jean-Pierre Mocky, Sylvie Bréal, Anne Deleuze

Ah, le goût prononcé des Français pour l’amateurisme et les belles gueules… C’est fou à quel point c’est mauvais. Au-delà du polar-nanar, il n’y a rien qui va. Le scénario notamment se retrouve vite anéanti par les incohérences et les exagérations. Le pire est ailleurs : la mise en scène à l’ouest de Mocky et sa vulgarité. À se demander parfois s’il y avait une script-girl sur le plateau. N’avoir aucun sens de la direction d’acteurs ou du montage, c’est une chose, mais les incohérences, l’arsenal sexiste bien d’époque, fait invariablement glisser le film dans la série Z.

Seul point positif (et encore, il révèle surtout notre faiblesse à nous laisser croquer par l’apparence des choses, et a fortiori, des êtres) : la gueule photogénique de Mocky. Beau comme un dieu, l’élégance des cons, avec leurs audaces perverses et viriles, qui plaît tant aux filles avant de le regretter. Sacré délit de belle gueule : le délit de sale gueule n’en est pas réellement un (c’est un préjugé physique négatif, celui qui a tort, c’est celui qui juge), alors que le délit de belle gueule existe bien parce que c’est seulement une fois qu’on a profité de son avantage physique que la victime réalise à quel point elle a été dupée. Celle-ci ne comprendra d’ailleurs même pas la manœuvre. Les avances passent à ses yeux pour une exception parce que l’on veut tous à un moment de son existence se croire au centre de l’attention. Personne ne peut nous interdire d’être ainsi la « proie », d’abord volontaire, d’un si beau gosse. Et si c’était vrai ?… L’astuce du séducteur consiste pourtant bien à lui laisser penser qu’elle est exceptionnelle, et que son approche l’est tout autant. Le tour est joué. La vie des prédateurs séducteurs ressemble à celle d’un chevalier blanc. « Dis, beau gosse, pourquoi es-tu si beau ? » « C’est pour mieux te croquer, mon enfant ! » Et nous, idiots, on regarde, et l’on en redemande. Les unes, par identification ; les autres, parce que les monstres (les belles gueules le sont toujours aux yeux des autres hommes) attirent toujours le regard, c’est même leur fonction première.

Un Mocky laid et gros aurait-il eu l’audace qui est la sienne, aurait-il pu amorcer ainsi une carrière devant et derrière la caméra, lui aurait-on tout pardonné, aurait-il eu toujours les moyens (certes restreints) de faire des films aussi mauvais ?…

C’est un peu d’ailleurs pourquoi je crois assez peu au « male gaze » ou à son éventuel pendant, le « female gaze ». Le regard d’un cinéaste, comme chez tous les auteurs, il lui appartient, et il appartient au public de juger de sa réalité : on ne peut que supputer de ses intentions et donc de la nature de son regard. En revanche, on peut considérer bien plus objectivement des conséquences de ce que l’on pourrait imaginer être au départ une volonté de se servir visuellement du corps de la femme pour appâter le spectateur, voire un comportement toxique devant ou derrière la caméra. Des personnages féminins invariablement nus sans que la situation l’impose, des beaux gosses qui tireraient invariablement avantage de leur physique pour duper les femmes (le contraire est assez peu répandu, et pour cause : plus une femme sera jolie, plus elle sera la proie des hommes, difficile dans ces conditions de se faire chasseurs à la place du chasseur), ce sont des faits, des conséquences. On pourra éventuellement parler alors de « male gaze », mais la réalité, c’est surtout, d’abord, une exploitation bien réelle de l’image des femmes à l’écran et une exploitation sexuelle par des hommes gâtés par la nature, un peu moins par la morale. Si ce n’est l’apparence, ils auront toujours les mots, le prestige et l’audace pour amadouer des victimes. Nul besoin d’invoquer un éventuel « mal gaze », toujours impossible à distinguer ou à évaluer dans l’œil d’un cinéaste, pour dénoncer des écarts sexistes, eux, parfaitement identifiables à l’écran (voire en dehors). Alors, bien sûr, le délit de belle gueule n’est ni une fatalité ni commise a priori, mais au moins à l’écran, alors que le cinéma a souvent mis en scène des histoires de femmes à la beauté toxique (surtout pour en révéler l’injustice : héritage de l’esprit nauséabond de la chasse aux sorcières), on connaît assez peu son équivalent masculin : ce qui n’est pas la preuve de l’existence d’un supposé « mal gaze », mais d’un esprit sexiste avéré de la société aux conséquences visibles et connues. À quoi bon chercher à identifier les intentions d’un auteur quand les faits suffisent ? Ce n’est pas le regard prétendument libidineux du cinéaste qu’il faut remettre en cause parce que celui-là, il n’est pas appréhendable. Ce à quoi il faut être attentif, c’est l’utilisation visuelle à l’écran du corps de la femme, sa représentation stéréotypée, sa disponibilité permanente, son consentement présenté comme une évidence ou un accessoire, etc.

On laisse donc sa part féminine parler, et l’on se laisse séduire, de loin, par la gueule monstrueuse de Mocky (littéralement « monstrueuse » : une gueule qu’on regarde en suspectant le pire, en essayant de ne pas être dupe). Et l’on essaie de ne pas penser à quoi il regarde et comment il le regarde (il faut séparer le cinéaste de l’acteur, comme on sépare l’acteur du personnage). Ne pas être dupe, ce n’est pas dénoncer ou suspecter toujours le pire. Le délit de belle gueule, c’est après qu’on l’établit, éventuellement. Avant ? Eh bien, on profite du monstre : on le regarde, on le garde à l’œil. Délit de belle gueule et plaisir coupable. Il n’y a pas mieux que le cinéma pour exposer des monstres.

Reste qu’à l’intérieur de sa cage en 35 mm, le monstre agit quand même.

La vulgarité et le sexisme, bien présents à l’écran, passent assez mal à notre époque. On sent poindre les libertés des années 70. La liberté des futurs gros cons pour qui un personnage masculin se conjugue forcément avec un flingue, et un autre, féminin, avec des seins à l’air. Une fois vieux, ces cons n’auront plus l’excuse de leur élégance et de leur belle gueule, et on les verra pour ce qu’ils sont : des cons. Il serait peut-être temps de proposer d’autres types d’histoires et de montrer d’autres types de relations dans le polar à la française (qui depuis trente ans semble être porté disparu, preuve peut-être qu’il cherche à se faire tout petit ou qu’il a perdu toute créativité en lui ôtant tous ses stéréotypes de domination viriliste)… Même les films noirs ont leurs antihéros moulés dans la solitude et l’impuissance, ou encore leurs femmes fatales pour contrebalancer le machisme des hommes quand ils en ont encore, abrutis par l’alcool, les échecs et… les femmes passées… Leur allure de spectre, de totem ou de pythie avait au moins quelque chose qui préservait la dignité des femmes ainsi exposées. À regretter presque que les femmes frigides et fatales aient laissé place aux femmes faciles, les femmes-totems du film noir aux femmes-objets du film rose. La femme-objet est morte avec le polar français, on attend depuis qu’il soit réanimé. On a vu que des réalisatrices s’étaient portées volontaires pour relancer la mode du thriller ou de l’horreur à la française. Bientôt des femmes pour diriger des films policiers, des polars, des neo-noirs à la sauce camembert ? (Ça ne garantirait pas du résultat.)


Solo, Jean-Pierre Mocky 1970 | Balzac Films, Cine Eclair, Société Nouvelle Cinévog


Listes sur IMDb : 

Une histoire du cinéma français

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Tout est pardonné, Mia Hansen-Love (2007)

Fille aux pairs

Note : 1.5 sur 5.

Tout est pardonné

Année : 2007

Réalisation : Mia Hansen-Love

Avec : Paul Blain, Marie-Christine Friedrich, Victoire et Constance Rousseau

Les dommages collatéraux des bourgeois quand on leur ouvre en grand les portes du cinéma. Des actrices au minois photogénique sont castées dans la rue, on leur fait croire qu’elles ont du talent, la critique parisienne se masturbe sur le film parce qu’ils dînent une fois ou deux chez des amis, des amants, des dealers qui apparaissent au générique, et des gamines de quinze ans décident ainsi, du jour au lendemain, de devenir actrices. Avec les conséquences prévisibles similaires à une personne trisomique à qui l’on promettrait une carrière sur les podiums de mode.

Voilà comment on paupérise les actrices. Les premières années, encore, ça ne va pas si mal, on continue de vous inviter dans les cocktails en ville, mais vous comprenez aussi beaucoup plus que vous êtes une proie pour les prédateurs sexuels du milieu qui ne font jamais un film, et puis, plus ça va, plus on vous oublie. Vous vieillissez, alors vous tentez le théâtre, on vous rit au nez parce que votre voix ne porte pas à plus d’un mètre. Vous revenez au cinéma, vous faites jouer votre carnet d’adresses, mais voilà, personne n’ose vous dire que si vous aviez décroché un premier rôle la première fois, c’est grâce à votre visage poupon et vos grands yeux de dessin animé. On ne vous dira rien tant que l’on espère encore profiter de vous.

Vous tâtez un peu aux courts, aux téléfilms, essentiellement parce que d’autres fils à papa ont été très impressionnés par vos beaux yeux quand vous étiez à peine pubère, et parce que les filsdeux, ça préfère embaucher les relations plutôt que le talent. Le talent, on n’en a jamais vu la couleur, on ne sait pas à quoi ça ressemble. Alors on met au point de jolies histoires de casting à la Béatrice Dalle. On ne sait pas quoi inventer d’autre. Les belles histoires en marge. L’imprévu pas du tout prévisible. Guidé par ceux qui osent (la chance sourit aux audacieux, mais « c’est aussi à ça qu’on les reconnaît »). Et voilà comment tout ce petit monde sans talent se retrouve impliqué dans des films, à trente ou quarante ans totalement paupérisés dans un milieu de filsdeux auprès desquels on vient guetter les miettes pour survivre et exister. Honore toujours la main qui te nourrit. Le mérite, le talent, qu’on nous dit. Non, la bourgeoisie parisienne. Filsdeux et critiques, main dans la main pour produire un cinéma de la nouvelle qualité française, un cinéma de cour et de courtisans où plus personne ne sait ce qu’est un film, un acteur. Et en plus des spectateurs obligés de se taper des films scolaires aussi inoffensifs qu’un verre d’eau, où chaque prise semble être un exercice de cours de théâtre en entreprise, c’est surtout bien triste pour ces actrices qui consacrent leur vie à la comédie sans disposer d’une once de talent…

Pour avoir une idée de la manière dont se monte une distribution dans un film de la bourgeoisie parisienne, le mieux c’est encore d’écouter les concernés. J’ai vu le film dans le cadre d’une rétrospective de la réalisatrice à la Cinémathèque française. Le directeur de la maison est là, sur la passerelle, pour regarder de loin le bébé monstrueux produit par sa classe sociale. Il ne ferait pas ça pour un cinéaste de bien meilleur standing, et il laisse le soin à un autre de présenter la réalisatrice et les acteurs présents. Chacun nous dit à tour de rôle comment il a été choisi pour faire le film. La même constance. L’actrice principale a été repérée dans la rue. L’acteur qui joue le père est le fils de l’acteur-réalisateur Gérard Blain (ah, tiens, un filsde), et la réalisatrice l’a rencontré lors d’une projection d’un film du père au Champo (cinéma d’art et d’essai parisien), le « fils de » étant par ailleurs ami avec le petit ami de la réalisatrice (envoi du scénario un mois plus tard ; casté ? des essais ? Pour quoi faire ?). La petite qui joue le rôle du personnage principal à six ans…, ben c’est la sœur de la première. Du propre aveu de la réalisatrice, elles ont un caractère opposé, et ça se voit forcément à l’écran. La cohérence ? Pour quoi faire ? L’histoire est trop belle. On ne sait pas les écrire, alors on les provoque pour pouvoir les raconter en projection presse… Et puis, une actrice qui a un petit rôle, et qui peut-être s’en tire le mieux avec le peu qu’elle a à faire dans le film : castée d’abord à partir de photos envoyées alors qu’elle suit des cours à un conservatoire d’arrondissement (pour les curieux, c’est comme un club de théâtre), donc c’est bien, elle ne sort pas de nulle part. Petit indice de l’actrice : le père de la réalisatrice lui enseignait la philo. Encore une « belle histoire », une histoire de relations. Une histoire de relations bourgeoises (on ne prêtera des avances sur recettes qu’aux riches).

Les provinciaux, ce n’est même pas la peine de tenter votre chance à Paris. Ou tâchez de bien soigner votre carnet d’adresses dès votre arrivée, le talent ne vous servira à rien. Remarquez que ça marche aussi bien pour les acteurs, les réalisateurs ou… les critiques. La réalisatrice ayant, paraît-il, travaillé aux Cahiers du cinéma lors de sa relation avec Olivier Assayas. Assayas est par ailleurs membre du bureau à la Cinémathèque. Vous n’avez pas le bras long ? Pas de rétrospective pour fêter vos vingt ans de carrière. Les Fillon auraient dû faire du cinéma plutôt que de la politique.

Un peu perdue, Constance Rousseau imite les acteurs de soap opera quand elle est en gros plan : ses yeux passent d’un œil à l’autre de ses interlocuteurs, ça lui donne un air agité et absent. Évidemment, personne pour lui dire en plateau. Les acteurs, démerdez-vous.


Tout est pardonné, Mia Hansen-Love 2007 | Les Films Pelléas, CNC, TPS Star


Sur La Saveur des goûts amers :

La nouvelle qualité française

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L’Aveu, Douglas Sirk (1944)

Un homme confesse

Note : 3 sur 5.

L’Aveu

Titre original : Summer Storm

Année : 1944

Réalisation : Douglas Sirk

Avec : Linda Darnell, George Sanders, Anna Lee, Edward Everett Horton, Laurie Lane, Hugo Haas

Je n’avais jamais entendu parler de cet unique roman de Tchekhov. On frise le mélodrame et touche à tous les genres. Le propre, aussi, du mélodrame… Le sujet pourtant est souvent payant : une femme à la beauté tragique. Linda Darnell pourrait être Ayako Wakao, il y a toujours du potentiel à criminaliser ce que tout le monde convoite… Seulement, le film est d’abord construit comme une romance. Une fois que c’est enfin fini, ça repart… Et le tournant criminel à la fin est de trop, alors qu’il aurait dû être au cœur du récit. Reste après ça, dix minutes pour fermer les portes du flashback, forcer une rencontre avec un personnage qu’on avait totalement perdu de vue (et par conséquent avec qui on n’avait pas pu sympathiser), puis achever le travail sur une scène de culpabilité qu’on pourrait presque penser avoir été écrite pour la propagande soviétique (la bassesse de l’ancien juge tsariste pour tenter une dernière fois d’échapper à « l’aveu »). Astuce aux conséquences involontaires et malheureuses de Sirk, le dramaturge russe étant mort en 1904 et ayant placé son histoire au milieu du XIXᵉ siècle…

Et malgré tous ces défauts, les principaux problèmes sont ailleurs. D’abord, George Sanders est souvent parfait en rôle d’appui aux côtés de grandes stars, mais en tant que premier rôle, on voit vite ses limites. Pas forcément non plus aidé par Sirk, il rate complètement la scène cruciale du film où il est censé tomber amoureux du personnage de Linda Darnell. Elle le laisse de marbre, si bien qu’on peine à comprendre l’intérêt qu’il lui porte par la suite. Ce qui aurait plus tendance à faire de son personnage un goujat, délaissant sa fiancée dès qu’elle a le dos tourné pour fricoter avec la belle va-nu-pieds. On ne peut croire en son comportement, le justifier même, jusqu’à un certain point, que si on le sent pris d’une passion dévorante et incontrôlable pour elle. Or, Sanders, comme à son habitude, est imperturbable. Le flegme ne se marie pas avec tout…

Le reste de la distribution comporte pas mal d’acteurs de comédie, on se demande bien pourquoi. Edward Everett Horton est lui aussi un acteur d’appoint très utile dans les bons films, mais là encore, il tient un rôle trop grand pour lui, et le voir multiplier les expressions et les gestuelles qu’on a pris l’habitude de voir dans de véritables comédies, ça lasse vite.

Dernier point qui me pose problème : la mise en scène de Douglas Sirk. J’ai dû écrire ça une fois, la magie du cinéma, c’est d’abord celle des raccords, et des ellipses qui vont avec, quand les personnages passent d’un lieu à un autre, parfois franchissent une porte, se retirent et dans le plan suivant, en moins de deux, pénètrent dans une pièce d’une ville voisine. La magie du cinéma est faite de téléportations, de transferts et de transparences. Sirk maîtrise évidemment tout ça au niveau des décors et des raccords qu’il faut entre décors ou pièces d’un même espace. Mais il y a une autre magie qui vient très vite se superposer à la première : l’arrière-plan. Savoir jouer des ciseaux pour donner du rythme à son film, savoir placer ses acteurs au milieu d’un décor ou d’autres acteurs, choisir le bon cadre et les mettre en mouvement, jouer des raccords et des échelles de plan, etc., tout ça, c’est formidable. Manque toutefois ce petit plus qui pousse l’illusion un peu plus loin : l’impression de ne pas être au théâtre dans un décor figé et des figurants limités ou dans un studio de cinéma où on aurait reconstitué des bosquets, des jardins ou des coins de rue pour avoir à éviter de faire des plans de coupe en extérieur dans des régions exotiques qu’il faudrait en plus transformer pour les faire apparaître comme au début du siècle… Et tout cela, on n’y échappe pas dans L’Aveu.

C’est d’ailleurs, d’après ce que je me souviens, un défaut récurrent chez Douglas Sirk jusque dans ses chefs-d’œuvre. Quand tout le reste va, et que la production met les moyens, ou que le sujet s’y prête sans doute, ça en devient même une qualité. Le côté sclérosé, renfermé, statique, ne fait que renforcer la tragédie qui se joue dans Le Mirage de la vie par exemple. Mais avec une histoire qui est censée se passer à Kharkiv d’après ce que j’ai compris (on parle de « Kharkov », le nom russe de la ville, et il est question ici de l’Empire russe), puis aux alentours, dans la campagne, il faut faire des efforts de contextualisation.

Sirk propose bien deux ou trois plans de coupe en extérieur, mais le mélange avec les décors de bosquet reproduits en studio, le manque d’inventivité, de moyens, pour reconstituer l’âme d’un territoire, il aurait envisagé de tout tourner en studio peut-être que ç’aurait mieux fait l’affaire. Des figurants, un arrière-plan riche, on peut s’en contenter. Mais des bosquets où pas une brise de vent ne souffle, où le ciel même ne semble pas exister, je veux bien que ce soit un peu l’époque qui veut ça, mais on a connu reconstitution plus enthousiasmante. D’où l’intérêt d’avoir une bonne équipe dédiée à l’art design… Il faut se souvenir de ce que fera Richard Brooks sur Les Frères Karamazov : quelques scènes de William Shatner dans des rues boueuses, de la fausse neige, des moufles, et on s’y croit ! On sait que c’est du carton-pâte, mais on est quelque part, on essaie de situer l’environnement où on se trouve, on sent l’atmosphère, et on tâche de garder une cohérence esthétique. De l’Ukraine sous l’Empire russe de Tchekhov, on y voit quoi ? Rien. Qu’il décrive une histoire se déroulant en Allemagne, aux États-Unis ou en Ukraine, Douglas Sirk filme de la même façon et n’en a qu’après ses acteurs. Alors, quand l’acteur principal du film est mauvais…

On ne peut pas non plus se passer de quelques plans de coupe dans lesquels on voit les personnages aller vers un autre lieu ou y entrer. Parce que ça encore, c’est nécessaire à notre imagination, et à la contextualisation de son histoire. On imagine mieux le hors-champ. Et l’arrière-plan, en particulier avec le jeu des fenêtres ouvrant vers l’extérieur, les transports d’un espace à un autre pour créer cet espace hors-champ, c’est primordial dans le cinéma (j’expliquais ça plus en détail dans mon commentaire sur Adelaide de Vlacil).

Bien sûr, on n’attend pas de Sirk qu’il fasse dans le naturalisme. Mais ici, ce qui pêche surtout, c’est la cohérence et le manque d’inventivité. Parce qu’on a du mal à croire en cette histoire. Quand l’acteur principal m’ennuie, j’ai tendance à porter mon regard sur les décors, l’arrière-plan, est-ce que le cinéaste arrive à insuffler une vie hors-champ ?… Elle est là, aussi, l’illusion du cinéma. Le plaisir qu’on y trouve. Certains trouvent follement amusant de filmer des portes ou des fenêtres parce que ce serait une manière de dire quelque chose d’intelligent. On appelle ça “surcadrage”. Formidable motif de cinéma les portes et les fenêtres !… Non, moi, ce qui me passionne dans les portes et les fenêtres…, c’est qu’elles parlent, contextualisent ! Elles ouvrent sur un autre monde, en ouvrant d’abord celles, de portes, de notre imagination ! Et qu’est-ce qu’on vient faire au cinéma sinon voir des mondes s’ouvrir, s’entrouvrir, devant nos yeux ?…

Alors, à l’image de ce que j’avais ressenti pour La Neuvième Symphonie, mon intérêt ne se… porte ici que sur un détail vestimentaire de l’actrice principale… Il ne reste plus que ça. Une chemise ukrainienne, malheureusement en noir et blanc, portée par Linda Darnell. L’occasion pour moi de sortir de la pièce en proposant un hors-champ de décontextualisation, en évoquant ce magnifique clip de Mirami avec une chanson folklorique adaptée aux goûts du jour à l’occasion de la guerre déclenchée par le nouvel empire russe.


 

L’Aveu, Douglas Sirk 1944 Summer Storm | Angelus Pictures, Nero Films


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