Jugement à Nuremberg, Stanley Kramer (1961)

Deux murs impairs à Nuremberg

Jugement à Nuremberg

Note : 4 sur 5.

Titre original : Jugement at Nuremberg

Année : 1961

Réalisation : Stanley Kramer

Avec : Spencer Tracy, Burt Lancaster, Richard Widmark, Marlene Dietrich, Judy Garland, Montgomery Clift, William Shatner

Difficile de juger des individus au nom de tout un peuple. La culpabilité est au centre de tout. La culpabilité de tous ; toutes les formes de culpabilité. Il n’y a pas les monstres coupables et les autres. Dans un grand tourbillon d’irrationalité et de cynisme, chacun a sa part de culpabilité justement parce qu’on se cache derrière la masse, l’impunité ou l’ignorance. Mais ceux qu’on désigne comme les coupables le sont parce qu’ils le sont par la justice du vainqueur. Toute condamnation est vaine, mais il n’est pas vain pour autant de juger pour, au moins, poser toutes les questions inhérentes à cette culpabilité. Autrement, on manquerait la déclaration si essentielle du personnage de Burt Lancaster… Impossible de rationaliser l’irrationnel ; impossible de vouloir déterminer des vérités dans autant de complexité. Impossible de juger l’histoire et les hommes qui l’ont faite. Le TPI n’existait pas encore. Les accusés ont été jugés par une cour US. Le personnage de Richard Widmark, procureur militaire, en vient à se demander à quoi peut bien mener une guerre…

Autre point intéressant, l’insertion de la realpolitik au milieu d’un jugement. Le juge montre son indépendance… On en vient à penser qu’aucune cour n’a de légitimité et de compétence pour juger des individus une fois l’histoire faite. Ça rejoint une idée à la mode : ce ne sont pas les lois qui déterminent ce qu’est l’histoire. Ce ne sont pas aux États de déterminer l’histoire, mais aux historiens. Les États-Unis l’ont bien compris. La realpolitik, c’est donner le change : on monte une cour pour juger, on se donne ainsi le beau rôle, après tout on a gagné la guerre, et le criminel de guerre sera toujours celui qu’on a vaincu… Mais reconnaître un tribunal international qui aurait une autorité supérieure aux États, pourrait aller contre ses intérêts ? Ça non. Mieux vaut toujours être à la place du juge. Si on veut gagner, il faut choisir son terrain de bataille, et parfois ses juges. On pourra toujours faire croire ensuite que juger un juge a un sens. Ce n’est plus de la Justice. C’est la vérité du plus fort, la loi du vainqueur. Aucune valeur universelle. Coupables ? Bien sûr. Comme tout le monde. Et le degré de culpabilité est soit indéfinissable, soit impossible à déterminer. Comment juge-t-on la conscience, les états d’âme, la folie, l’irrationnel, la peur, la connivence, le préjugé ? Cela s’applique au fond pour tout jugement, qu’il soit celui des monstres, des criminels de guerre ou des voleurs de pomme : la question ne pourrait être que « coupable ou pas coupable ? ». Mais on n’a rien d’autre à proposer. Juger, c’est trancher ; c’est donc sortir de l’impartialité d’une justice supérieure et rêvée. La justice n’est jamais juste, elle fait comme si, et on fait avec. La vérité, c’est plus un nuage de glace sur un strudel qu’une tranche de strudel. On la saupoudre à la surface des choses, et quand on y goûte, elle n’est déjà plus là.


Jugement à Nuremberg, Stanley Kramer 1961 | Roxlom Films Inc


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Les Indispensables du cinéma 1961

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Paradise Lost: The Child Murders at Robin Hood Hills, Bruce Sinofsky et Joe Berlinger (1996)

Génération perdue

Paradise Lost

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1996

Réalisation : Bruce Sinofsky et Joe Berlinger

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Si le film de cinéma narratif est sans doute la meilleure arme antimilitariste qui soit, le film documentaire est peut-être la meilleure arme pour dénoncer non pas les erreurs de justice, mais ses approximations. Il y a beaucoup d’exemples de documentaires traitant de ce sujet (The Thin Blue Line, Un coupable idéal). Parfois même pour s’immiscer dans un dossier pour en révéler les erreurs ou les enquêtes bâclées.

On est dans l’Arkansas et les techniques d’investigation sont loin de ce qu’on peut voir à Hollywood. Le film dévoile des personnages surréalistes, complexes qui nous donnent à réfléchir sur le sens et l’efficacité des jugements criminels. Il pointe du doigt l’hypocrisie d’un système qui ne cherche pas à établir une vérité mais tout faire pour sauver la face et sa peau. Il montre parfaitement les petits comportements humains qui font que même (et surtout) quand on a des responsabilités, il est impossible d’admettre qu’on s’est trompé, qu’on a fait fausse route, parce que ça égratignerait son honneur et sa réputation. On a une piste, et on ne cherche pas à connaître la vérité ; au contraire, en voulant y croire, on finit par refuser d’ouvrir les yeux sur des choses évidentes. Pire que tout, quand vient le temps d’une remise en question et la possibilité d’un nouveau procès, il n’en est pas question malgré les nouveaux éléments matériels de la défense qu’elle n’avait pas pu produire quelques années auparavant par manque de moyen… Étrange système où on doit prouver son innocence et où de toute façon la décision sera laissée à un jury populaire se faisant une idée sur des apparences.

Le jeu des apparences, c’est tout l’enjeu du film. Les enfants ont été condamnés parce qu’ils étaient « bizarres », différents. Et c’était forcément suspect. Sans preuve, l’évidence se fonde sur ces apparences et les préjugés. On se conforte dans l’idée qu’on a raison parce qu’elle nous est plus séduisante qu’une autre (comme le dit l’un des condamnés, c’est moins effrayant de croire que le meurtre des trois enfants a été perpétré par une secte satanique plutôt qu’assassiné par leurs parents).

Paradise Lost: The Child Murders at Robin Hood Hills, Bruce Sinofsky et Joe Berlinger 1996 | HBO

Le premier volet est comme le récit d’un mauvais film policier où on sait déjà que les prétendus coupables sont innocents et que le véritable coupable, c’est l’autre gars étrange qui en fait un peu trop. Gars étrange… Encore les apparences. Cela saute aux yeux dès les premières minutes du film. Le beau-père d’une des victimes en fait des tonnes, c’est une caricature et il paraît complètement barré. Pourquoi n’a-t-il jamais été inquiété par les enquêteurs ? Mystère. En tout cas, c’est surréaliste de le voir tout à coup appelé comme témoin par la défense parce que ce père a offert aux réalisateurs du documentaire… un couteau. Et ce couteau avait des traces de sang. Cet homme pourrait être à la place des accusés qu’il serait plus crédible. Pourtant, malgré l’étrangeté de ses déclarations, il ne sera jamais inquiété par la justice (ou par la police). Les premiers « désignés coupables » ont toujours tort. Le documentaire a fait son chemin, et le public le voit clairement comme l’assassin. Quelques années se passent entre les deux films. Dans le deuxième, sa femme meurt mystérieusement durant son sommeil. Encore une fois, le mari est suspect, mais jamais inquiété par la justice. Il faut sauver la face et ne pas laisser penser qu’on s’est trompé. Un groupe de soutien s’organise après la diffusion du documentaire sur HBO, et là encore, on est dans la caricature. Hollywood qui vient à la rescousse du trou perdu de l’Amérique. Il y a une certaine indécence à vouloir aider les condamnés et leur famille tout en s’amusant, à trouver ça cool… Surréaliste.

Surréaliste jusqu’à la fin quand le père en question, celui sur qui on rejette notre frustration de voir des adolescents impliqués dans cette histoire, accepte de se livrer, non sans défiance, au détecteur de mensonges. Les questions posées, les réponses, laissent à croire qu’on est en face d’un véritable psychopathe, au moins un fou victime d’hallucinations…, et le verdict dérisoire de la machine, la seule disponible parce que la justice des hommes ne s’intéressera jamais à la question : non coupable.

Dans un film de fiction, on appellerait ça un twist. La réaction du père est, comme à son habitude, grotesque. On ne sait plus quoi et qui croire. Finalement, on se dit que c’est la seule réponse possible : on ne sait pas. Ç’aurait dû être, compte tenu des éléments, la réponse de la justice, des enquêteurs, du bureau du procureur, des jurés et du juge chargé de rouvrir le procès. Mais c’est impossible. Il faut sauver les apparences. Toujours les apparences. Les tueurs, ce sont ceux qui écoutaient Metalica dans la patrie du blues ; la justice ne peut pas, ne doit pas, se tromper. Et des parents ne peuvent pas tuer leur enfant. Peuvent… ou ne doivent pas, pour les apparences encore qu’on veut donner à sa ville, de son État, de sa communauté.

Quand un pays fait appel autant à Dieu et à la rhétorique pour faire enfermer ses criminels, on est dans l’irrationnel. Si ce documentaire est le parfait reflet du déroulement d’un procès criminel, dans l’Arkansas, aux USA ou ailleurs, ça fait froid dans le dos. Ce film rejoint des films de fiction comme Fury ou The Oxbow Incident qui montraient déjà l’incapacité à juger d’un crime, à trouver des coupables, et la nécessité pour le public ou les victimes d’en identifier coûte que coûte pour satisfaire à l’intolérable insatisfaction de l’incertitude et du doute.

Ces films ne servent à rien. Le grand public et les politiques s’en contrebalancent. Leurs exemples devraient être connus de tous pour éviter de retomber sans cesse dans les mêmes travers, penser à un système moins accusatoire. On peut toujours rêver… L’important, ce n’est pas d’avoir une justice qui marche, mais d’en être persuadé ou de le laisser croire ; l’important, ce n’est pas de trouver des meurtriers, mais d’apporter des suspects crédibles à la justice et aux familles. Triste monde.



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Drive, Nicolas Winding Refn (2011)

Frein moteur

Drive

Varoum

Note : 3 sur 5.

Année : 2011

Réalisation : Nicolas Winding Refn

Avec : Ryan Gosling, Carey Mulligan, Bryan Cranston, Oscar Isaac

Histoire copiée sur celle du Driver de Walter Hill avec Ryan O’Neal). Même job, même désir de ne pas être mêlé aux affaires, même apathie, même jantes émasculées. Mais si la mise en scène est excellente et rappelle les effets du duo David Lynch-Badalamenti, on se lasse du peu d’unité dans l’action et du manque de destination même feinte… On rêve d’un Vanishing Point cotonneux, sans but véritable, sans histoire, une ligne droite dans le récit sur la tragique route du nihilisme. Mais non, ça devient une histoire d’amour. D’accord, on suit, ça se tient, pourquoi pas… Puis, ça se casse la gueule quand après un nouveau coup de volant ça devient un film de gangsters. De Lynch, on passe à Tony Scott. Parfois (même souvent), il faut prendre le risque de ne rien dire et faire confiance à la simplicité, surtout quand on vise le minimalisme, l’atmosphère.

Un film raconte d’abord une histoire. Le scénario peut avoir l’épaisseur du papier à cigarettes comme Vanishing Point, ce n’est pas un problème. Ou d’une blague Carambar. Suffit d’être cohérent. Une idée peut faire un film. On lance, et on la regarde planer jusqu’à se mettre en orbite. Là, une fois la fusée lancée…, ça drive. Un bolide qui gesticule n’a aucune chance d’être mis en orbite. On tire le rideau au lieu d’y grimper… La faculté d’un Vanishing Point, toujours, c’était de filer droit. Un vrai engin de gars : le Point G ne se trouve pas, il s’enfile. Droit. À l’essentiel.

 

Drive, Nicolas Winding Refn 2011 | FilmDistrict, Bold Films, MWM Studios

Le metteur en scène a du talent, il y a d’autres histoires à se mettre sous le nez quand même…

(Piqûre de rappel :) Ah, d’accord, le réal c’est le mec qui avait fait Pusher… Y a du progrès, mais il y a fort à parier qu’il soit incapable de choisir un bon scénario ou de les écrire lui-même…

(Bis, ter :) Je ne suis pas rancunier avec Nicolas. Je me suis également farci Only God Forgives, et on y trouve indéniablement la même patte (en carton) de l’auteur : du vide, de la pesanteur molle, du sexe coupé (je n’ai rien contre, cela dit, même si ça me laisse quelque peu circoncis) et des images même pas jolies.

Et je crois être assez maso pour être capable de regarder Valhalla Rising. J’ai de l’espoir. (Done).


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Cette sacrée vérité, Leo McCarey (1937)

Ce sommet de la grande dunne

The Awful Thruth Année : 1937

Réalisation :

Leo McCarey

10/10  IMDb

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Magnifique screwball comedy. Peut-être le meilleur… Parfait mix du vaudeville à la française avec les portes qui claquent et l’amant dans le placard (vaudevilles et screwball, c’est souvent « une femme et son mari ») et de l’humour britannique (le mot, la repartie, la fausse cruauté et le flegme face à des situations souvent cocasses).

Pratiquement toutes les scènes avec le même principe. Une connivence entre Irene Dunne et Cary Grant, mari et femme en instance de divorce, qui se chamaillent en trompant tous ceux qui les entourent… La connivence est permanente avec nous et on peut rire jusqu’au fou rire de deux ou trois situations loufoques qui s’éternisent dans l’absurde. Je t’aime, moi non plus.

Encore un bel exemple du tournant opéré dans la société occidentale où l’homme et la femme sont désormais sur un pied d’égalité. L’âge d’or de Hollywood a participé à cette révolution. D’autres couples ont joué à cette époque la même parade : Ginger Rogers et Fred Astaire, Katharine Hepburn et Spencer Tracy, Myrna Loy et William Powell.

Depuis, le buddy movie est redevenu strictement l’alliance de deux individus de même sexe…

Pas un chef-d’œuvre, LE chef-d’œuvre de la comédie romantique américaine. (Avec peut-être New-York-Miami, La Dame du vendredi et Vous ne l’emporterez pas avec vous.) Bon, d’accord, UN DES.


Cette sacrée vérité, Leo McCarey 1937 The Awful Thruth | Columbia Pictures


Yes Man, Peyton Reed (2008)

Yes Man

Yes Man Année : 2008

Réalisation :

Peyton Reed

6/10  IMDb

Avec :

Jim Carrey, Zooey Deschanel, Bradley Cooper

Du formaté pour Jim Carrey, mais j’aime bien Jim, je plaide coupable, et c’est supportable.

Un film très largement inspiré de la « positive attitude » de Jean-Pierre Raffarin. Reste que cette philosophie a une base de vrai en comportementalisme ché pas quoi, c’est un éternel grognon qui le dit. Il paraît que voir le bon côté des choses, être positif, déclenche effectivement des événements positifs. En clair celui qui se plaint va rester chez lui ou ne va jamais sortir des sentiers battus et par conséquent manquera toutes les occasions que lui offre la vie. Derrière un accident il y a souvent une rencontre importante, une révélation, etc. Alors que le mec négatif verra toujours l’accident, jamais l’opportunité qu’il y a derrière. C’est exactement ce que montre le film, de manière caricaturale bien sûr, mais on est chez Carrey et il n’y a pas de comédie sans caricature. Belle leçon pour les autres surtout, parce que moi je reste dans mon plumard. À l’abri de la vie, de l’aventure, des emmerdes et des opportunités.

Yeah.


Yes Man, Peyton Reed 2008 | Warner Bros., Village Roadshow Pictures, Heyday Films


Sudden Fear, David Miller (1952)

Golden Grahame

Le Masque arraché

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Sudden Fear

Année : 1952

Réalisation : David Miller

Avec : Joan Crawford, Jack Palance, Gloria Grahame

Thriller romanesque intéressant. Pendant plus d’une heure, chaque scène apporte un élément nouveau à l’action. Tout se met lentement en place, on ne sait pas encore à quel genre de film on a affaire jusqu’à l’apparition de Gloria Grahame (qui est souvent le petit grain qui fait sauter une mécanique bien huilée : certaines roulent des hanches, elle, pas besoin, tout est dans le regard, une véritable enfumeuse).

C’est fascinant de suivre ainsi toute la mise en place du thriller. L’utilisation par exemple d’un élément-clé dans la révélation des intentions du couple diabolique : le dictaphone. Dès son introduction, on comprend qu’il jouera un rôle dans le récit. On respecte à la lettre certains principes utilisés par Hitchcock. On voit tout venir. Et c’est ça qui nous met en tension. Ensuite, au récit de nous surprendre avec ce qu’on attend. Par exemple, en voyant le couple se rendre dans le bureau de Joan Crawford, on comprend qu’ils seront enregistrés à leurs dépens. L’utilisation dans la scène suivante du suspense est exemplaire. On sait qu’il y a quelque chose sur la bande et le temps pour y arriver ne cesse d’être reporté. Quand Joan Crawford met au point son plan pour se venger de son mari, le récit nous montre, point par point, comment elle va s’y prendre. On sait que l’enjeu du récit sera alors de nous surprendre avec ce qui est prévu. Ça marche un temps. Une fois qu’elle est découverte et que son mari comprend, ça ne devient plus qu’une course-poursuite. Tout s’était jusque-là mis en place par les dialogues, à travers des séquences très courtes, et arrivé au climax, on tombe dans une vulgaire chasse. Dommage pour cette fin, mais tout le reste, notamment toute la mise en place, avant même l’arrivée de Gloria Grahame, est un vrai bijou d’écriture.

Jack Palance est crédible dans son rôle. L’erreur aurait été d’en faire une crapule, un manipulateur. En fait, on sent bien qu’il y a un véritable amour qui naît entre eux au début, contrairement à ce qu’il dit dans la scène enregistrée (qui pour le coup manque un peu d’à-propos). Il aurait sans doute fallu plus s’attarder sur ses hésitations, pris au piège par Gloria Grahame, la manipulatrice, de ce canevas infernal. On aurait pu montrer à ce moment ses doutes. Mais le récit était plus centré sur le personnage de Joan Crawford. C’est vrai qu’elle est parfaitement crédible dans le rôle. Mais suggérer le doute dans l’esprit de Palance aurait été plus efficace.

L’image est un peu crade par moments. Noir et blanc de série B, qui nécessiterait sans doute une restauration ; il y a des jeux de lumière, un travail de contre-plongées et de surimpressions qui n’est pas du tout servi par les qualités médiocres de l’image.

Un dernier mot concernant Gloria Grahame que j’adore. Rien qu’à sa présence on sent souvent venir le coup tordu. Elle inspire un mélange de désir partagé et de confusion parce qu’on ne sait pas si c’est le personnage masculin qui va se la faire ou si c’est elle. Un petit côté neuneu et sexuel bien trompeur. D’autant plus intrigant que ce serait un peu la honte de se faire avoir par une sotte. La fascination qu’elle dégage dans la plupart de ses rôles, elle vient de là justement, tu ne sais pas si elle est stupide ou si elle joue les stupides, ce qui oblige à une suspicion permanente. Ça rajoute au côté « femme fatale » habituel.


Le Masque arraché, Sudden Fear, David Miller 1952 | Joseph Kaufman Productions


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Les Indispensables du cinéma 1952

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Dodsworth, William Wyler (1936)

Fran, vous êtes bien en vacances

Dodsworth

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1936

Réalisation : William Wyler

Avec : Walter Huston, Ruth Chatterton, Paul Lukas, Mary Astor, David Niven

Film sympathique sur les difficultés du mariage d’un couple de nouveaux riches américains. De la difficulté de s’entendre quand on a tant d’années de différence et quand l’un est plus épris que l’autre. Cela a joyeusement vieilli. Les manières et les rapports entre les personnages ont complètement changé, mais c’est le charme du film.

Riche entrepreneur dans une entreprise automobile, Sam Dodsworth décide de vendre son affaire et de profiter de la vie… et de sa femme. Ils partent pour l’Europe découvrir les mœurs distinguées de la haute société qu’ils peuvent fréquenter grâce à leur statut de nouveaux riches (aujourd’hui on parlerait d’un couple russe ou chinois…). Seulement, sa femme, Fran, ne l’aime pas vraiment et s’entiche à peu près de tout ce qui a un accent et de la gomina plein la tête. Elle tente de résister aux premières avances (histoire de ne pas la rendre antipathique — bien vu). Et finalement, elle décide de continuer son voyage seule, en Europe, en renvoyant son mari à New York. Ce n’est pas un divorce mais les premiers signes pour son mari qu’elle lui échappe. Du point de vue des bonnes mœurs, elle est toujours à la limite, et Sam va découvrir qu’elle le trompe en la faisant suivre depuis New York. Il vient à sa rencontre pour la ramener en Amérique, lui dire que leur fille attend un enfant, histoire de lui faire comprendre qu’à peine à 36 ans elle est déjà grand-mère. Mais elle s’entiche d’un aristocrate autrichien qui veut se marier avec elle. Elle lui assure qu’elle demandera le divorce à son mari. Sam l’aime, mais ne peut s’opposer à un divorce. Il laisse sa femme s’occuper du divorce à Vienne et en profite pour faire le tour de l’Europe, non sans une certaine désinvolture. Pourtant il finit par retrouver en Italie une femme non mariée avec qui il s’était lié d’amitié lors de la traversée de l’Atlantique. Réservée, secrète, d’une morale sans reproche. Elle lui propose de venir loger chez elle en attendant la prononciation de son divorce. Il ne se passe bien sûr rien entre les deux, tous deux étant de véritables saints à la morale parfaitement pure… Mais clairement, ils s’aiment. À Vienne, Fran rencontre la mère de son Jules. Le mariage ne se fera pas comme on aurait pu s’y attendre. Sam apprend qu’elle annule le mariage. Son amie lui demande de rester avec elle, mais Sam s’y refuse et rejoint Fran pour s’embarquer pour l’Amérique. À bord, Fran dénigre son amant, sa mère et les manières européennes. Et Sam, irrité par son égoïsme, comprend qu’elle ne changera jamais et décide de rejoindre sa belle…

On le voit ça fait vraiment roman à l’eau de rose. Hollywood d’ailleurs s’en fera une spécialité par la suite notamment avec les films d’Audrey Hepburn (illustrant la petite américaine perdue dans l’Europe sophistiquée — voire en Européenne). Mais les rapports entre les personnages sont plutôt justes et bien amenés. Pas de franche opposition, pas de coup bas. Même Fran n’est pas présentée comme une profiteuse, sinon on ne pourrait croire à l’amour que lui porte Sam ; ce serait plutôt une femme naïve. Un film de bons sentiments, c’est vrai. D’un certain côté, on n’est pas loin du Repas de Naruse : attitude exemplaire, aucune animosité vulgaire chez les personnages. Dans la haute société si chère au code Hays ou dans la société stricte nippone, il faut savoir se tenir, garder sa dignité et avoir le sens de l’honneur. Des choses disparues aujourd’hui au profit des rapports de consommation (je te veux, je te prends, je ne te veux plus, je te jette, tu n’es pas d’accord on s’en moque).

La direction d’acteurs, leur mise en place, le placement de la caméra, tout ça est parfait. Il y a un rythme qui fait que tout s’enchaîne très vite. Mieux, la part belle est donnée souvent aux acteurs pour leur permettre de donner le tempo. On sent l’héritage du théâtre, chose qui a totalement disparu aujourd’hui au profit d’un hyper-réalisme. Ainsi il n’est pas rare d’avoir une scène qui s’emballe, les répliques fusent, on arrive à un climax et le rythme retombe, s’appesantit pour sentir le chemin parcouru… Les corps se meuvent dans ce qui est le plus souvent des chambres d’hôtel, des halls, et là encore c’est l’héritage du théâtre. Aujourd’hui, on ne « plante » plus un décor. Le monde est un décor, on doit donc être capable de passer d’un lieu à un autre, sans donner l’impression de passer d’un intérieur figé à un autre… C’est pourtant ces décors bien déterminés, immédiatement identifiables, avec ses codes, qui permettent aux acteurs de donner le ton, le rythme et de faire passer une émotion. On voudrait faire ça aujourd’hui que ça paraîtrait empoté, ou théâtral, dans le mauvais sens du terme, statique. C’est une technique efficace totalement oubliée au profit des effets de mise en scène ou de récit tendant à couper toujours plus les scènes au hachoir (on ne doit jamais voir le même décor deux fois derrière un personnage).

En 1936, on peut bien imaginer aussi ce qui aurait pu faire sensation dans les salles. Si on plantait un décor encore à cette époque, on ne peut rêver meilleurs cadres. On ne sort jamais des chambres d’hôtel, des ponts de bateaux, des halls de gares ou de banques, si bien qu’on évite l’écueil des plans clichés sur les villes européennes. Le récit s’attache bien à ne s’intéresser qu’aux relations entre les personnages. Le décor est toujours un arrière-plan. Mais quels arrière-plans ! Bien sûr, on verra la place de la Concorde depuis la fenêtre de leur chambre quand ils sont à Paris, mais ça ne restera toujours qu’un arrière-plan. Un réalisateur moyen aurait détourné le regard pour profiter de la vue, nous en mettre plein les yeux. Là non, ce n’est pas le sujet, mais on en donne assez pour faire saliver le spectateur. À Vienne, on aura droit à la neige derrière les carreaux… Clichés ? Non. On pose le cadre. On sait qu’on est en Autriche. Pas la peine d’en faire plus, d’en montrer plus. On soigne le cadre. Comme les passages en Suisse, peut-être les plus beaux. Probablement les terrasses qu’on peut voir dans la trilogie Starwars (Naboo je crois) : lac, montagne, verdure… Ça fait rêver. Il nous suffit de peu de choses. Ça restera toujours à l’arrière-plan, et ça met bien en valeur ce qui est au centre de l’histoire : les personnages.

Au final, ça donne une jolie romance de chambre d’hôtel. Vive le divorce et l’adultère ! Vive le vaudeville ! Pendant l’entre-deux-guerres, l’Amérique (ou plutôt les grandes villes de l’Est et de la côte ouest) exporte le libéralisme des mœurs, l’american way of life s’affirme. Opposition feutrée avec les manières traditionnelles européennes. Tout reste ringard dans le film (il faut aimer ce qui est désuet), seule demeure aujourd’hui la libéralisation des mœurs, assez généralement répandue (même si tout le monde ne vit pas quatre ou cinq mariages dans une vie). Voir ce film, c’est donc un peu comprendre l’origine de notre mode de vie, de pensée. Il n’y a pas que l’évolution des espèces… La morale, les usages aussi évoluent. Et il est là le charme aujourd’hui d’un tel film.

À noter, le père Huston dans le rôle de Sam. Mary Astor a la dignité réservée, façon tête en biais et regard par-dessous, à la Lady Di. Ces actrices avaient ce petit côté sainte-nitouche qui serait bien difficile à retrouver de nos jours.


Dodsworth, William Wyler 1936 | The Samuel Goldwyn Company


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Les Indispensables du cinéma 1936

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The Lady Eve, Preston Sturges (1941)

Les Voyages du cœur

Un cœur pris au piège

Note : 4 sur 5.

Titre original : The Lady Eve

Année : 1941

Réalisation : Preston Sturges

Avec : Barbara Stanwyck, Henry Fonda

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Autant j’avais moyennement apprécié Les Voyages de Sullivan pour son message bidon et ses digressions, autant là je suis conquis par ce vaudeville bien ficelé. Preston Sturges oublie Capra et se recadre en produisant un film dans son époque, en alliant romance et burlesque pour en faire une screwball comedy.

Il m’aura fallu tout de même attendre la fin de la première partie sur le paquebot, très bien écrite, plutôt conventionnelle et assez peu burlesque, pour me poiler vraiment. Il fallait bien ça pour oublier que j’étais en train de regarder un Preston Sturges… Le quiproquo à ce moment est parfaitement mis en place. Le personnage de Barbara Stanwyck vient se venger et se moquer du candide fils à papa interprété par Henry Fonda. Pour une fois, dans une comédie, l’acteur des Raisins de la colère trouve le bon ton, c’est-à-dire, arrive à jouer au premier degré : aucune ironie chez lui, et c’est justement ce qui est tordant.

La scène romantique imaginée par « Lady Eve » avec son Jules et le cheval derrière est hilarante. Là encore, si Stanwyck se retient de rire, Fonda, lui, garde le même sérieux malgré le cheval qui veut absolument poser pour la photo dans cette scène au clair de lune, ou presque. La scène dans le train n’en est pas moins bluffante. Et durant la scène de réception, c’est la répétition qui fait rire, l’excès, et toujours ce premier degré, cette candeur incrédule du personnage de Fonda. Une candeur assez inhabituelle parce que c’est généralement un sentiment attribué aux jeunes filles. Ce personnage de Fonda a tout de la riche fille à marier séduite par tous les mâles alentour… au masculin. Et il sera candide jusqu’à la dernière seconde, puisqu’il n’aura toujours pas compris la supercherie… Comme souvent, c’est Stanwyck qui mène le bal.

Le comique le plus évident est l’héritage du burlesque. Autant se servir des codes mis en place durant le muet. Il y a le choix. Le buddy movie à la Laurel et Hardy ; la catastrophe ambulante à la Buster Keaton ; l’imbécile heureux à la Roscoe Fatty Arbuckle… ou le couple. L’homme et la femme étaient le plus souvent déjà mariés, à la Feydeau ; lui, vagabondant en quête de plaisir et de vice, elle, l’attendant avec son rouleau à pâtisserie (comme dans l’excellent Mighty Like a Moose de Leo McCarey). Le parlant rendait possible les échanges verbaux, et non plus de coups et de poursuites, ce qui a permis de voir plus généralement des couples en train de se former. La comédie romantique, ou la screwball comedy pouvait naître. Les racines du genre sont évidentes. C’est le burlesque. Et pour une fois Sturges est dans cette lignée. Les comédies romantiques sont des films initiatiques à elles seules : le voyage est celui du cœur. Pas besoin d’y adjoindre une quête superficielle comme celle d’un gros lot ou de la « recherche du cœur du pauvre », l’incertitude de la romance est là, et suffit amplement. Quand on n’est ni Lubitsch, ni Wilder, ni Capra, il faut bien s’en contenter pour faire de bons films.


Un cœur pris au piège, The Lady Eve, Preston Sturges 1941 | Paramount Pictures

Les Voyages de Sullivan, Preston Sturges (1941)

Humble proposition pour empêcher les pauvres Negroes de Louisiane…

Les Voyages de Sullivan

Note : 3 sur 5.

Titre original : Sullivan’s Travels

Année : 1941

Réalisation : Preston Sturges

Avec : Joel McCrea, Veronica Lake

… ou d’ailleurs d’être à la charge de leurs maîtres ou de leur pays et pour les rendre utiles au public*.

*référence à un pamphlet écrit par l’auteur des Voyages de Gulliver.

Un réalisateur voudrait toucher du bout des doigts la pauvreté de la rue pour qu’elle puisse transparaître dans ses films. Pour cela, il entreprend de se faire passer pour un vagabond. L’aventure tourne court et il rencontre une actrice sans emploi à qui il promet du travail. Touché par ce qu’il y a rencontré, tout en étant conscient qu’il n’a pas vécu ce que eux vivent au quotidien, il se jette une nuit dehors avec l’idée de donner à ses pauvres gens quelques dollars. Il se fait agresser, voler tout son argent et est laissé inconscient dans un wagon. Suite à un quiproquo, ses amis apprennent sa mort annoncée dans les journaux.

Ayant perdu la mémoire, accusé d’une agression sur un employé des chemins de fer, il est alors envoyé au bagne pour six ans. Il découvre lors d’une séance de cinéma dans une église que le plus grand cadeau qu’on puisse faire au petit peuple, ce sont des comédies. Il trouve alors l’idée pour recouvrer son identité : se faire accuser de son propre assassinat. Ses amis voient sa photo dans les journaux et le reconnaissent. On le libère et lui demande s’il va faire un film de tout cela, comme il l’avait imaginé au tout début de cette histoire, mais il n’a qu’une idée en tête : pour divertir ces petites gens, il n’y a rien de mieux que la comédie…

(fin du spoiler)

Assez inégal comme film. Ça saute d’une digression à une autre, ressemble à une histoire vraie, absolument pas à une histoire avec un parcours logique. Pas d’unité d’action. On sent bien l’idée de départ, vouloir comprendre ce que c’est qu’être pauvre, les goûts des gens d’en bas… Idée parfaitement louable à la Benigni, de montrer une certaine empathie. Mais on prend le risque de les regarder de haut. Et c’est bien l’impression que ça m’a laissée. Parce qu’au-delà du scénario fourre-tout, il y a la morale de l’histoire. La fin semble oublier que le réalisateur s’est bien rendu coupable de l’agression de cet employé de chemin de fer. Or dès que son identité est révélée, il échappe à la justice. Comme si le fait d’être un homme puissant l’affranchissait de sa sentence. Pour un film voulant se ranger du côté du public, des pauvres, c’est une vision assez contraire à l’idée d’égalité… L’autre idée voulant qu’il faille faire des comédies parce que c’est ce qu’attend le public est peu convaincante. On n’est pas loin de l’idée d’opium du peuple. Sturges nous dit que les films à message c’est nul et qu’il vaudrait mieux regarder des bons films comiques qui ne prennent pas la tête, sauf que ça, si ce n’est pas un message, c’est quoi ?…

Heureusement que le film est sauvé par les acteurs. Joel McCrea est l’homme idéal pour ce rôle. Tellement propre sur lui, plein de bonnes intentions. Certains diraient lice. Et bien sûr Veronica Lake…, la vamp adolescente qui sert un peu de prétexte à l’introduction du personnage féminin dans l’histoire. Elle est totalement hors sujet. Elle est la raison pour laquelle on a droit à une demi-heure sinon plus de digression. Comme dirait le cinéaste, il faut toujours un personnage féminin… Sauf que mettre une romance au milieu de toute cette histoire, soit on en fait réellement une comédie romantique comme il y en avait des tonnes à cette époque, soit on fait un autre film. On ne plante pas un personnage comme ça au début du film pour le lâcher en route à la fin parce que le héros doit suivre son chemin…

Reste quelques dialogues savoureux. Comme quand le réalisateur et son actrice se lancent à la rencontre des pauvres, et là, face à un couple de vagabonds, le cinéaste demande : « Alors, qu’est-ce que vous pensez des problèmes de la classe ouvrière ? » Le reste…


Les Voyages de Sullivan, Preston Sturges 1941 Sullivan’s Travels | Paramount Pictures

Skyline, The Brothers Strause (2010)

Ça vole pas haut

Skyline

Note : 1.5 sur 5.

Année : 2010

Réalisation : The Brothers Strause

Il faut voir des navets pour se délecter du reste… Parfois, on se demande ce qui nous pousse à regarder des films dont on sait déjà qu’ils sont mauvais. Remarque, je n’avais pas encore vu la note IMDb et les commentaires. Parfois, on pourrait s’en passer, c’est sûr. Mais une bonne rigolade de temps à autre, voir qu’il est aussi facile de faire de la daube, c’est assez réjouissant. Un peu moins réjouissant quand on voit les revenus engrangés par le film. 10 millions de budget (dont la quasi-totalité semble être allée dans les effets spéciaux) pour des recettes s’élevant à plus de 60 millions.

Tout avait pourtant bien commencé. Un vrai film de série B, mais une ébauche de structure. Une entrée directement en action pour suivre les règles lucasiennes qui s’avèrent finalement être un flashback. On lève un sourcil à cet instant, c’est sûr, l’effet l’emporte sur la crédibilité du scénario. Tout ce qui précède « l’attaque des extraterrestres » a un but très clair. Nous présenter les personnages. Mais c’est là que ça devient drôle. Alors que le script suit un peu trop bien les recommandations des « écoles de scénario » pour les entrées en matière, tout ça part en fumée quand arrivent les petites bêtes venues de l’espace et qu’arrive l’action. On aurait pu penser que tous ces objectifs perso, ces conflits entre personnages, serviraient à alimenter le scénario entre les scènes d’action. Même pas. On a une intro, et pis vlan le scénario on le met à la poubelle. On finit tous les conflits, tous les objectifs de personnages par des « bah, il meurt, y a plus rien à résoudre ». C’est un peu comme un film de sortie de la Saint-Sylvestre. Le scénariste se dit qu’il serait temps qu’il se mette à soigner un scénar’, créer de vrais personnages, des conflits, et puis au bout de deux jours, les bonnes résolutions, on les envoie à la poubelle. « Wow, c’est trop cool de jouer à cache-cache avec les bébêtes. »

Tout s’écroule en fait après une énorme poilade. Une ou deux lignes de dialogues mûrement préparées et qui font flop. On apprend très vite que le personnage principal féminin est enceinte. Elle le révèle à son pote, personnage principal aussi du film. On a eu droit à une scène « émouvante » entre les deux. Tous les personnages, au sortir d’une folle nuit de débauche, ont essayé de semer les petites bébêtes et sont finalement revenus à leur point de départ : l’appart’ du pote où ils ont passé la fête. Là, une fille allume une cigarette, signe de son angoisse, le personnage principal féminin passe en arrière-plan derrière elle et lui demande de l’éteindre. « Pourquoi ? » Là, gros plan, arrêt de la musique, silence, attention, grande révélation : « Je suis enceinte ! » Hein, quoi ? Mais tu l’as déjà dit, on s’en fout. Ça sonne comme une révélation mais ce n’en est pas une. « Non, mais c’est au cas où kon aurait supprimé la scène présente, quoi… Parce que… on n’était pas sûrs de la garder tellement que… elle était nulle. » Malheureusement, quand on se rend compte que c’est toutes les scènes du film qui sont à jeter, on est bien obligé d’en garder quelque chose…

Tout est comme ça dans le film. Même dans les dialogues et les astuces du scénario, il n’y a que des effets… inutiles et pas vraiment opportuns. C’est comme si on avait les effets et qu’on devait broder autour des dialogues.

Pour montrer à quel point le film est bâclé, il faut voir la fin (j’ai tenu jusque-là j’avoue). Les deux personnages principaux (les deux derniers qui restent, fatalement) se font embarquer dans le ventre du vaisseau-mère entre Alien, V, la Guerre des mondes… La fille est donc enceinte, la bébête la scrute et remarque qu’elle a un polichinelle dans le tiroir. Hommage à Wall-E, et histoire de la garder en vie pendant que son pote se fait happer le cerveau par un monstre gluant qui en a besoin d’un, de cerveau (des extraterrestres viennent traverser des centaines de milliers d’années-lumière et tout ce qui les intéresse dans cette espèce forcément inférieure qu’est l’homme… c’est son cerveau — mais attention, pas n’importe lequel ! celui des habitants de LA — à croire que si les personnages principaux leur échappent si longtemps, c’est qu’ils viennent de New York — on n’a pas idée à quel point les extraterrestres ont mauvais goût). Le temps que le cerveau du bonhomme arrive dans son nouveau corps de monstre et la « chose » vient « sauver » sa belle des griffes d’un autre monstre qui la collait d’un peu trop près. La mémère chiale digne des meilleures scènes à Oscar en criant qu’elle a son bébé dans le ventre, la « chose » mue par le cerveau rouge du héros (et non plus bleu comme celui des extraterrestres — si, si) caresse le ventre de sa chérie avec sa main de trois mètres à trois griffes, façon Alien. Et là… ? L’héroïne reconnaît son jules (parce que dans les écoles de script, on a appris qu’il fallait une « reconnaissance » dans un dénouement, alors… on ne réfléchit pas…, on suit la règle, et on fout une scène de « reconnaissance »). Générique de fin. À nous d’imaginer ce qui se passe ensuite. (Sauf qu’on s’en moque).

Skyline, ce sont les lignes d’un script qui commencent un peu hésitantes, et qui finissent par disparaître comme une fumée de cigarette. Que du vent. À se demander si le scénariste avait bel et bien un polichinelle dans le tiroir à idée, lui.


Skyline, The Brothers Strause 2010 | Rogue Pictures, Hydraulx, Transmission Pictures


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