L’eau était si claire, Yoichi Takabayashi (1973)

L’eau était si claire

Gaki zoshi

Année : 1973

Réalisation :

Yoichi Takabayashi

2/10 IMDb

Cette saloperie valait bien Le Trésor des îles chiennes. La même prétention pour cacher le vide : faire un film en noir et blanc, tout de suite, on gagne en crédibilité. Mais cette horreur nippone sortie d’on ne sait où (ça devait être une vieille copie de la Semaine de la critique…) ajoute au supplice visuel, une bande sonore vide, comme en écho à la trame narrative. Pas un bruit, pas une parole, pas une musique. Et il ne se passe rien. L’heure tourne comme dans un film de Chantal Akerman, mais comme Yoichi n’est pas une femme, on a moins de scrupules à dire qu’il n’a pas de talent.

Qu’est-ce qu’être réactionnaire dans le cinéma ? Faire un film à la fois muet et en noir et blanc. On flirte même avec le pinku quand un moine éjacule sur la tête d’une statue représentant Bouddha, et une fillette violée qui tombe amoureuse de son agresseur.

Même Wakamatsu a plus de talent, au moins il ne ment pas sur la marchandise.

Yôichi Takabayashi réalisera quelques années plus tard, La Femme tatouée (curiosité pinkuesque passée il y a bien longtemps me semble-t-il sur Arte).


Et pourtant, je crois… Elem Klimov, Marlen Khoutsiev et Mikhail Romm (1974)

Premier maître

Note : 3 sur 5.

Et pourtant, je crois…

Titre original : I vsyo-taki ya veryu…

Année : 1974

Réalisation : Elem Klimov, Marlen Khoutsiev, Mikhail Romm

Le documentaire est réussi tant qu’il évoque l’absurdité des deux premières guerres mondiales, montrant par exemple très bien qu’elles sont toujours menées et accueillies dans le plus grand enthousiasme. On ne comprend en effet pas l’histoire, si on présente les anciens opposants comme des monstres. Rappeler par exemple le danger du fascisme, aujourd’hui, en rappelant l’horreur du nazisme, laisserait un peu trop penser que les populations se sont laissées envoûter par de méchants gourous, et ce serait s’y exposer encore. La leçon des maîtres de l’histoire serait alors : zéro. C’est là les dangers de la bonne conscience du vainqueur (ou la satisfaction) amené à écrire l’histoire toujours à son avantage (en 1918, à Versailles, c’était forcément la faute de l’Allemagne, donc elle devait payer).

Non, les guerres (celles-là en tout cas) sont entendues et attendues dans l’enthousiasme général. On voit ça dans le sport aujourd’hui par exemple : se lancer dans une grande guerre contre un adversaire qu’on abhorre, c’est un peu comme l’esprit de la victoire de la coupe du monde 1998, avant la victoire. On ne se lance jamais dans une guerre qu’avec la certitude qu’on peut la gagner, c’est bien pourquoi en est si réticents à s’y lancer en dernier, parfois pour ramener la paix. On voit la haine de l’autre trop facilement comme un sentiment négatif, et c’est pour ça qu’on ne peut le comprendre. Or on voit bien décrit ici que la haine du voisin se fait dans la joie, l’enthousiasme, parce que l’idée est moins d’écraser l’autre que d’étendre son propre pouvoir. Et ça, tous les peuples en rêve, même si on n’ose plus le faire aujourd’hui qu’à travers le sport, l’économie ou la culture. Si on se sent puissant, pourquoi limiter l’enthousiasme qui nous conduit à l’être toujours plus ?

Il est là le dilemme. Certainement pas dans la volonté rassurante de faire barrage aux méchants fascistes. Le fascisme, c’est en nous qu’il faut le combattre, et son premier allié, c’est donc bien l’enthousiasme, celui qui conduit les foules vers ce qu’elles voudraient voir un destin commun.

Le film se perd ensuite quand Romm passe la main pour la seconde partie du documentaire (il laisse le film inachevé et Klimov et Khoutsiev se chargent de l’achever en tâchant ostensiblement de suivre la volonté de Romm). La critique de la jeunesse sans idéaux des années 60-70 paraît un peu grossière aujourd’hui (Peace and love, ce n’est pas un idéal ?), et ressemble plutôt à la réponse réactionnaire de deux vieux et demi-incapables de comprendre une révolution culturelle dont ils ne sont pas. Ensuite la critique de la société de consommation paraît un peu facile, surtout dans la manière un peu outrancière de la mettre en image (des kilomètres de publicités du monde entier condensées en quelques minutes dans un vacarme volontairement insupportable). L’écologie est peut-être un peu mieux traitée, surtout à une époque où, on pourrait le penser, le sujet n’était pas encore mis sur la table (les thèmes sont pourtant exactement les mêmes). On peut voir aussi une longue critique du maoïsme avec une anthologie des pires aphorismes du Grand Timonier (dont certaines sont peut-être transformées pour être particulièrement crétines). Mais la palme revient à la conclusion : Klimov et Khoutsiev redonnent la parole à leur aîné disparu (Romm), et on retrouve là l’origine du titre du film, et on se demande pourquoi avoir retracé toute l’histoire du XXᵉ siècle pour en arriver à une conclusion aussi naïve : « Les enfants sont gentils, ils ne font pas la guerre, c’est parce que nous ne gardons pas notre âme d’enfant que le monde ne tourne pas rond ». Les enfants sont gentils ?… Si ça, ce n’est pas une vieille idée reçue de vieux cons prêts à casser sa pipe…

On remarque l’exploit aussi d’arriver à parler de tout ce qui cloche dans le monde sans évoquer une seule fois la situation en Union soviétique. Rien que pour ça, chapeau.

Bref, je tirerai moi-même le meilleur de ce documentaire à cinq mains : Puissions-nous rester encore cent ans d’invétérés rabat-joie, la Première et la Seconde Guerre mondiale ayant été accueillies toujours avec le plus grand enthousiasme. C’est bien notre enthousiasme de petit garçon qui nous a toujours fait si mal. Enthousiasme, petit garçon…, vieux cons !


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La Porte d’Ilitch / J’ai vingt ans, Marlen Khoutsiev (1962-1965-1988)

Les cosmonautes cinéphiles

La Porte d’Ilitch / J’ai vingt ans

Note : 4 sur 5.

Titre original : Zastava Ilitcha / Mne dvadtsat let

Année : 1962-65-88

Réalisation : Marlen Khoutsiev

Avec : Valentin Popov, Stanislav Lyubshin, Nikolay Gubenko

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Notes de découpes

Version Porte d’Ilytch

Tarkovski joue les acteurs de second plan, en fait des tonnes et est incapable d’oublier la caméra, comme tout mauvais acteur. 32 ans, il en fait déjà le double et joue un type de 20. Normal. Il est d’ailleurs de tous les faux raccords dans sa séquence, à croire que c’est une private joke. Une scène typique d’ailleurs de ces fêtes qu’on rencontre dans tous le cinéma des années 60, d’Antonioni à Fellini ou dans le cinéma de l’est… L’errance existentialiste de la jeunesse des trente glorieuses… Plus amusant encore, la scène qui suit pompant allègrement (ou hommage du coup) l’esthétique de L’Enfance d’Ivan : caméra et lenteur flottante, sonorités sourdes et répétitives, le tout dans les tranchées, et une rencontre hallucinée avec le papa disparu. « Tu peux pas me donner des conseils, popa ?… » « Tu as quel âge ? » « 23. » J’en ai 20, quel conseil voudrais-tu que je te donne ?… » (Une fin toute autre donc dans la version remontée — et retournée en partie — pour sa version autorisée — et primée — d’origine « J’ai vingt ans ».)

J'ai vingt ans La Porte d'Ilytch 1965 Marlen Khoutsiev Kinostudiya imeni M. Gorkogo, Pervoe Tvorcheskoe Obedinenie 8

Manspreading forcé du cabot Tarkovski dans J’ai vingt ans / La Porte d’Ilytch, 1965 Marlen Khoutsiev | Kinostudiya imeni M. Gorkogo, Pervoe Tvorcheskoe Obedinenie

Version J’ai vingt ans

Encore meilleur à la deuxième vision malgré des coupes impardonnables. Si le congrès des poètes (inexplicablement longue dans la version remontée vingt-cinq ans après par le réalisateur) gagne énormément à être raccourcie, autour de cinq minutes, avec pas un plan sur les récitants, on perd le passage magnifique des bougies lors d’une soirée avec ses « Tu m’aimes ? — Et toi ? — Tu m’aimes ? — Et toi ? », c’était un des meilleurs passages de la Porte d’Ilich. On perd aussi quelques plans pourtant essentiels et que Khoutsiev a bien fait de rajouter : à la fin sur les passages piétons quand les trois se retrouvent sans se voir, on ne sait pas s’ils se voient, vont se retrouver, ça jouait sur l’incertitude, l’incompréhension…, ça aussi, c’était une séquence magnifique qui perd beaucoup et qui pourtant n’était pas si long ou bien subversif. La scène du père a été en partie retournée à la demande de Khrouchtchev avec un nouvel acteur, l’autre étant parti pour son service militaire… et son finale imaginé par Khoutsiev était pourtant bien meilleure, là encore parce qu’elle laissait planer le doute. La transformation risible aussi du « Tu seras quoi dans dix ans ? — Cosmonaute » en “cinéphile”…

Mais superbe film, quelle que soit sa version. Encore meilleur au second visionnage, comme beaucoup de chefs-d’œuvre, c’est rempli de détails qu’on ne peut voir ou comprendre la première fois. Ici par exemple, lors d’une première fête improvisée, la petite blonde que Sergeï rencontrera plus tard en passant une nuit avec, apparaît en figuration et lui jette un regard très intéressé… Sans connaître la suite, on ne peut pas remarquer ce détail. Et il faut tout de même oser aller foutre ça en sachant qu’aucun spectateur ne sera capable de s’en rendre compte au premier visionnage…

Une séquence sur deux est à classer dans une anthologie. L’utilisation de la musique, souvent diégétique, est remarquable, en particulier lors de la scène avec le père d’Anya, rythmée par le son de la télévision qui semble changer de chaîne en fonction des humeurs de Sergeï…


Quelques images :


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Les Plaisirs de la chair, Nagisa Ôshima (1965)

Le Casanova d’Ôshima

Etsuraku

Note : 4.5 sur 5.

Les Plaisirs de la chair

Titre original : Etsuraku

Année : 1965

Réalisation : Nagisa Ôshima

Avec : Katsuo Nakamura, Mariko Kaga, Yumiko Nogawa

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Ce n’est pas aussi subversif qu’on pourrait le penser (ou l’espérer). C’est très sage même. Une sorte de Casanova du pauvre. Le personnage principal commence puceau, puis gagne en quelque sorte au loto en s’appropriant de l’argent sale, et va s’échiner à dépenser tout son fric en se payant des bonnes femmes infréquentables. Comme s’il ne pouvait y avoir au Japon pour un type même fortuné que de la place pour de l’amour tarifé. C’est plus noir, nihiliste, que subversif ou cochon. La trajectoire est un peu la même que dans le Casanova de Fellini : l’un finit avec un pantin mécanique, l’autre avec une prostituée muette, laide et décérébrée. Le seul lien qu’on pourrait faire avec l’Empire des sens par exemple, c’est la quête extrême de la jouissance physique jusqu’à l’absurde et forcément la violence infligée aux autres ou à soi-même ; mais c’est très léger, l’accent est surtout porté sur la vacuité d’une quête qu’on sait dès le départ qu’elle sera sans issue.

C’est encore ailleurs que je trouve mon bonheur : le récit file droit, avec un rythme répétitif comme pour ressasser la même logique absurde et le côté inéluctable et toujours dérisoire d’un pauvre type qui ne cesse de chercher un corps pour combler ses désirs mais qui au fond ne cesse toujours plus de s’éloigner des autres (à la Casanova encore une fois). C’est rempli aussi de montages-séquences* ou des procédés foutrement inventifs qui donnent du relief à l’histoire plutôt que de faire prétentieux et maniéré. La maîtrise narrative est hallucinante (si on arrive à ne pas voir le film comme un film noir), l’utilisation de la musique aide bien, et les surimpressions dans ces montages-séquences laissent rêveur…

On pourra juste regretter un Katsuo Nakamura (l’acteur qui se fait peinturlurer la face dans Kwaidan) peu convaincant (le passage vers l’assurance que lui procure l’argent est trop brutal pour qu’on puisse y croire), et la présence trop rare à l’écran de Mariko Kaga, l’actrice sublime, énigmatique, de Fleur pâle, des Lundis de Yuka, de Silence sans ailes, ou plus tard de la mère dans La Rivière de boue. Une icône à la présence fantomatique qu’il semble bien idiot de ne pas exploiter comme il le faut.


Les Plaisirs de la chair, Nagisa Ôshima 1965 Etsuraku | Sozosha

Antichrist, Lars von Trier (2009)

S∀W

Note : 2.5 sur 5.

Antichrist

Année : 2009

Réalisation : Lars von Trier

Avec : Charlotte Gainsbourg, Willem Dafoe

Déchet publicitaire sans queue ni tête.

L’hommage final à Tarkovski est risible, il faudrait peut-être que Lars relise Le Temps scellé, parce que tous les effets de ralentis, ou autres procédés pour faire joli, qui dénaturent le rythme et la beauté intrinsèque de l’image, Tarkovski avait fini par renier certains de ces effets présents dans Le Miroir par exemple, pour leur manque d’authenticité et leurs facilités.

L’effet plutôt que les faits. Ça, c’est le péché mignon de Lars depuis trente ans. Ses histoires sont souvent vides de propos, décousues et prétexte seulement à proposer des images ou des tableaux qu’il voudrait saisissants. Seule la mise en forme l’intéresse, ce n’est pas nouveau. C’est d’ailleurs bien pourquoi il est toujours aussi tourné vers le scandale et la provocation. Quand le sujet manque de consistance ou d’honnêteté, on le cache à travers une forme de violence instantanée qui prendra l’allure d’un discours subversif, quand ce ne sera au mieux que du vent dans les forêts. Le talent visuel de Lars von Trier se rapproche de celui d’un Gaspar Noé par exemple, avec la même vulgarité pour cacher l’absence patente de fond.

Alors Lars commence à nous chatouiller les neurones du compassionnel avec la mort du môme, ça devient un film sur le deuil, mais c’est trop chiant de se contenter de ça, pas assez provocant, alors il faut envoyer ses personnages dans les bois et leur faire croiser leurs loups intérieurs. Qu’est-ce que « le loup intérieur » pour un homme qui, au mieux, et c’est triste à dire, vomit ses propres peurs et fantasmes sur pellicule ? Ben, la femme. La femme, ce monstre. Le môme est bien loin, il a servi d’amorce, de prétexte encore à embrayer sur autre chose, et maintenant on plonge gland en tête dans une histoire de sorcière bien misérable mais suffisamment vulgaire pour faire croire à notre Danois provocateur qu’il tient là son sujet.

On est désormais dans le film d’horreur, le Projet Blair Witch avec quelques élans d’images publicitaires au ralenti qu’on voudrait faire passer pour du Tarkovski. Récit et dialogues sont charcutés et jetés au rebut. Ne reste plus que la violence en action, la pornographie sanglante : la dernière demi-heure est pathétique, du Grand-Guignol puant dans lequel Lars von Trier perd totalement son sujet (ou ses sujets, vu qu’il a toujours été incapable de s’imposer un sujet dont il n’a que faire) et ne fait plus que du gore, du survival ou ché pas quoi.

La rigueur, la simplicité, l’audace et oui, le génie, de Breaking the Waves, sont bien loin. C’était là l’objet improbable et presque miraculeux d’un cinéaste qui avait perdu son temps depuis dix ans à ne proposer qu’un cinéma d’effets et d’images sensationnelles, et qui semblait s’en repentir en invoquant avec des potes la nécessité de tuer tout effet, tout artifice. Cette recherche d’épure ne le correspondait pas, mais transgressant le dogme 95, déjà, avec Breaking the Waves, demeurait la nécessité de trouver le ton juste, idéal, la forme parfaite entre simplicité et audace, et cela au service d’un sujet, d’une histoire. Breaking the Waves, le titre disait tout… Briser en soi cette volonté permanente de vouloir se faire passer pour « une nouvelle vague »… Le fracas et la douceur, la dualité composée, le juste milieu, l’art de l’harmonie… Et tout ça Lars l’a perdu en ne devenant plus qu’un vilain garçon, vulgaire et gâté, dont la seule ambition est d’attirer l’attention sur lui, quitte à utiliser les artifices les plus grossiers.


Antichrist, Lars von Trier 2009 | Zentropa International Köln, Slot Machine, Memfis Film, Trollhättan Film AB


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L’Humanité, Bruno Dumont (1999)

L’homme, ce monstre

Note : 4.5 sur 5.

L’Humanité

Année : 1999

Réalisation : Bruno Dumont

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Dumont, c’est un dieu qui regarde les hommes crier au ciel que s’ils croient encore à quelque chose ce n’est pas en lui, mais en autre chose. Dumont c’est du mysticisme sans dieu. C’est le contre-pied dans la rate qui te retourne l’anus et la langue quand t’a l’impression de plus rien ressentir. Parce que le Dumont, il croit plus qu’en ça on dirait, en l’humanité ; et c’est sans doute là bien le principal pour un artiste, un auteur. Il faut certes être un peu mystique pour croire encore à cette chose aussi dégueulasse et dégénérée, mais si on ne peut plus croire en l’homme, en son humanité (et par conséquent en sa monstruosité), on ne croit plus en rien.

Il y a de l’humanité dans les monstres, et de la monstruosité chez les anges. Refus de ce qui est entendu, simple, parfait, acquis. Bruno Dumont dessine entre les lignes, s’insère en dehors des facilités et des vraisemblances. Ça encore, c’est le rôle de l’artiste. S’il y a du mystère dans l’art, elle s’exprime à travers interrogations sans réponses toutes faites. Qu’est-ce que l’humanité sinon l’art d’intégrer autant de complexité dans ce qui paraît toujours aussi simple… Le génie est là, dévoiler le monde avec ses incohérences, ses incompréhensions, ses zones d’ombre, laisser comprendre que tout s’éclaire enfin, montrer ce qu’on imaginerait peut-être un instant être la lumière, la résolution, la solution, et finir menotté à nouveau à l’inexplicable. Tarkovski disait quelque chose comme « l’art, c’est ce qui est infini, ne s’achève jamais et ne se laisse pas saisir dans sa totalité », eh ben Dumont réussit parfaitement ce pari.

L’Humanité, Bruno Dumont (1999) | 3B Productions, Arte France Cinéma, C.R.R.A.V

Il a aussi un putain de savoir pour diriger des acteurs amateurs (moins bon quand il faut mettre en scène Binoche par exemple[1]). Comment qu’te fais Bruno pour mettre en condition tes acteurs ?

Étonnant de voir à quel point P’tit Quinquin est la version grotesque d’une histoire assez similaire. Un criminel qui rôde, et puis on se rend compte qu’on rôde nous-mêmes avec les autres… Tout le monde rôde. Sorte de Twin Peaks à la française. L’étrangeté du réel mise en évidence par des crimes sordides et bizarres. L’homme, ce monstre.


[1] Camille Claudel 1915


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I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin (2016)

L’histoire de l’autre, ou d’avant-hier, est toujours plus verte

I Am Not Your NegroJe ne suis pas ton nègreAnnée : 2016

Réalisation :

Raoul Peck

6/10  IMDb

On honore les morts, on méprise les vivants. Facile d’aller fleurir les tombes des héros autrefois méprisés. Dans les années 60, on découvre les horreurs des camps de concentrations de la guerre et on chie sur la tête de ces futurs prophètes des luttes contre la ségrégation. Aujourd’hui, on honore sans fin les martyrs noirs du nouveau monde, et on s’apprête pour la moitié d’entre nous à voter pour un parti arabophobe. L’histoire spectacle, l’histoire de la bonne conscience, avec ses fleurs et son chloroforme.

Le documentaire à la première personne a sans doute plus de valeur que je veux bien lui donner, mais dans le contexte actuel, ça apparaît foutrement hors sujet, voire indécent. Une petite larme, on oublie et dimanche on marine.

Reste l’un des messages de fin qui vaudrait bien pour nous, celui que certains par chez nous auraient des raisons légitimes d’être amers. Prétendre le contraire serait de « l’aveuglement ou de la lâcheté ». Et le problème, c’est bien que regarder le passé du voisin en se refusant de regarder ce qui se passe en bas de chez soi, c’en est bien, de l’aveuglement et de la lâcheté.


I Am Not Your Negro, Raoul Peck, James Baldwin 2016 | Velvet Films, Artémis Productions


Max mon amour, Nagisa Ôshima (1986)

Prends les bananes et tire-toi

Note : 1.5 sur 5.

Max mon amour

Année : 1986

Réalisation : Nagisa Ôshima

Avec : Charlotte Rampling, Anthony Higgins, Victoria Abril

Jean-Claude Carrière dans ses œuvres. Ce n’est pas assez de foutre le boxon dans la filmographie de Buñuel, il faut qu’il fasse de même avec Ôshima. Carrière doit être aussi peu talentueux qu’il est sympathique. Effrayant.

C’est quand même foutrement affligeant et sans le moindre intérêt. On change le singe pour un vrai amant et on voit, là, le ridicule, ou la nullité, de la structure du récit. Il ne suffit pas de prendre un sujet… absurde. Sinon on fait n’importe quoi. Demande à Beckett, Jean-Claude.

Ce qu’il y a de plus épouvantable (ah et encore je me tâte avec la photo horrible de Raoul Coutard digne d’un Sacha Vierny), c’est le casting. L’absurde est là peut-être aussi. Prendre des acteurs français (ou espagnole pour Victoria Abril) pas si mal pour des seconds rôles face à un acteur britannique jouant phonétiquement en français, dirigé par un réalisateur japonais et donnant la réplique à un singe… Au milieu de tout ça, Charlotte Rampling semble venir d’une autre planète : des éclairs de génie, et puis forcément, sans direction d’acteurs, les égarements un peu coupables et fainéants des génies qui ne se foulent pas trop.

Pierre Étaix, Fabrice Luchini et Sabine Haudepin, ces trois-là à sauver. Les autres, le bien sympathique Carrière en tête, à la poubelle.

Une réplique résume assez ce qu’on éprouve en regardant le film : « Tu veux nous voir faire l’amour, Max et moi ? Eh ben regarde par le trou de la serrure si tu y trouves un quelconque intérêt ! » Ben oui, ça n’en a aucun.

Le problème avec la zoophilie, ce n’est pas que c’est subversif (ça ne l’est pas), c’est juste que c’est dégoûtant. Ça ne pose même pas question. « Mais tu n’as pas compris le film, c’est absurde ! » Non, non, le point de départ est absurde, seulement le problème c’est qu’il est justement trop attaché au monde réel, petit bourgeois, et qu’il masque mal son côté amateur et son artifice grossier. De l’absurde, c’est quelque chose qui glisse inexorablement et parfois imperceptiblement vers un monde qui ne peut plus être le nôtre, on essaie de comprendre, on s’interroge, on est fasciné, et on rit aussi. Bref, c’est Buffet froid. Je n’ai jamais compris l’intérêt qu’on pouvait avoir pour les histoires de Jean-Claude Carrière, qui sont d’un vide absolu. On dirait un diplomate sortir une vanne à l’anniversaire de son fils. « Oh, oh mon Dieu, Monsieur le diplomate, comme vous y allez ! »

 

Max mon amour, Nagisa Ôshima 1986 | Serge Silberman, Greenwich Film


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La Dolce Vita, Federico Fellini (1960)

Feu follet

Note : 5 sur 5.

La dolce vita

Année : 1960

Réalisation : Federico Fellini

Avec : Marcello Mastroianni, Anita Ekberg, Anouk Aimée, Alain Cuny

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Relecture 2017

Fellini est quand même un gros malade mental. En dehors de la dernière fête où Marcello est comme passé de l’autre côté de la barrière des monstres, chaque scène, c’est une rencontre avec un personnage formidable, des détails de mise en scène qui prouvent à chaque instant qu’on est face à un grand film, et une plongée sans cesse plus aveugle et inéluctable vers la décadence vaine, absurde, de l’aristocratie contemporaine (la vraie, sinon les artistes, les gens de la mode, des médias…). À force de s’y coller après avoir abandonné ses ambitions littéraires, voire journalistiques, le Marcello finit par y entrer pour de bon dans ce monde, et c’est comme s’il le savait déjà depuis le début, suffit de voir sa tête, toujours en retrait, toujours désinvolte et en recherche de quelque chose qui lui échappe et qu’il perdra définitivement avec le suicide de son ami…

Le mirage Anita Ekberg arrive finalement assez tôt dans le film, quand il y a encore un peu d’espoir. Pour le moins amusant, il y a un air de Mort à Venise déjà dans cette recherche vaine d’un idéal, d’une beauté insaisissable… Le même goût aussi, ou le même refus, de proposer une “intrigue”. C’est Alice plongée dans son terrier. Une longue fête qui se répète jour après jour, et ça pourrait tout aussi bien être des piscines (cf. The Swimmer), le but au bout est toujours le même. Le néant. (Enfin presque, tiens, encore, exactement une fin au bord de l’eau que Visconti proposera plus tard dans Mort à Venise.)

En on n’en a que pour Anita Ekberg, mais j’en avais oublié la présence d’Anouk Aimée, avec un personnage bien barré encore et pourtant si attachant…


La dolce vita, Federico Fellini 1960 | Riama Film, Cinecittà, Pathé


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La Septième Victime, Mark Robson (1943)

La femme féline

Note : 3.5 sur 5.

La Septième Victime

Titre original : The Seventh Victim

Année : 1943

Réalisation : Mark Robson

Production : Val Lewton

Avec : Kim Hunter, Tom Conway, Jean Brooks, Isabel Jewell

Il est difficile malgré ses nombreux défauts de ne pas trouver cette étrange petite production entre noir et horreur fort sympathique. C’est que le film rassemble parfois le pire, certes, mais aussi certains éléments qui, pris séparément, sont très réussis.

Premier film de Mark Robson, qui sera capable de réaliser plus tard le pire comme le meilleur (Les Plaisirs de l’enfer, La Vallée des poupées), son travail n’est pas franchement à remettre en cause. Il fait le job, dans ce que probablement on lui demande de faire, et ne peut toucher au reste qui capote, soit parce qu’il n’en est pas capable, soit parce que quelqu’un d’autre a la main sur la production. Et ce quelqu’un, il est fort possible que ce soit le producteur, Val Lewton. Celui-ci, en plein âge d’or du film noir et en une demi-douzaine d’années, celles de la guerre, produira semble-t-il des films aux atmosphères très similaires entre film noir et film d’horreur : La Féline, Vaudou, L’Homme-Léopard… On retrouve ici par exemple une course-poursuite à la fin qui rappelle celle de La Féline, mais il y a d’autres éléments du film qui sont très réussis.

Le film aurait beaucoup influencé Polanski pour Rosemary’s Baby. L’un de ces éléments très réussis donc, c’est la manière d’évoquer une société secrète, diabolique, agissant comme une secte (Polanski reprendra l’idée pour Le Locataire). Plus le méchant est réussi, meilleur est le film comme disait l’autre. Ça joue donc beaucoup sur le mystère puisque la trame est plutôt simple, et à ce stade, réussie, puisqu’il est question d’une jeune fille venant à New York sur les traces de sa sœur aînée disparue. Principe à la Laura, dans lequel on ne cesse d’évoquer la présence d’une femme qu’on apercevra surtout vers la fin. Quant à la société secrète, on y aura d’abord quelques allusions avant de les voir à l’œuvre lors de leurs réunions. À la simple évocation d’une possible rencontre avec quelques-uns de ses membres, le psychiatre, censé faire tout de même autorité, ou au moins en imposer (ce qu’il faisait jusque-là), préfère se tirer. Effet garanti, à cette seule évocation, sans effet de mise en scène, on comprend la menace.

Si Laura n’a pas le même impact sans Gene Tierney, il faut noter l’aspect visuel remarquable dans lequel on nous baigne dans le finale dès que Jacqueline réapparaît. Habituellement blonde, Jean Brooks est affublée d’une étrange perruque noire façon Golem qui tranche avec sa peau claire.

Jean Brooks en Golem du diable | RKO Radio Pictures

Mais là n’est pas tout. Car pour éviter le plus souvent de tomber dans la médiocrité, les acteurs peuvent faire le boulot. C’est encore eux qu’on voit le plus à l’écran et qui doivent nous convaincre à chaque instant. Les méthodes de jeu ne sont pas forcément bien uniformes, Kim Hunter est parfaite mais même avec beaucoup de sincérité et de justesse, elle garde un jeu très classique. En revanche, Erford Gage, en poète par exemple, et donc surtout Jean Brooks, proposent ici deux interprétations remarquables. Sans cette dernière, les séquences psychologiques auraient été ridicules, et grâce à sa capacité à en faire le moins possible, elle parvient admirablement à faire oublier l’écriture souvent hésitante du film.

Parce que le voilà le gros défaut du film. Si l’idée de départ est excellente, l’univers inquiétant, la mise en scène, le design, les acteurs, si tout cela est parfait, on surfe sur pas mal d’incohérences dans l’écriture et des dialogues trop souvent absurdes. Il y a par exemple une scène de douche très réussie, pour elle seule, car on adopte le point de vue Kim Hunter derrière son rideau et qui reçoit la visite inquiétante de la parfumeuse dont on sait déjà plus ou moins à cet instant qu’elle appartient à ce groupe adulateur de Satan. Elle ne vient lui suggérer que de partir et de cesser ses recherches, mais il n’y a aucune raison pour qu’elle se trouve à ce stade dans sa chambre d’hôtel. C’est le problème quand on pense tenir une bonne idée de scène mais qu’on n’arrive pas à lier la logique qui nous mènera à elle. C’était ce qui fait le charme d’un film comme Kohraa jouant de la même manière sur les effets du thriller mais se heurtant trop souvent aux incohérences du scénario (on y retrouve d’ailleurs en introduction une scène de bain réussie).

C’est sans doute dommage parce qu’on aurait pu avoir un grand film si on avait échappé à certaines maladresses, mais une chose reste certaine, les qualités du film permettent au moins de passer un bon moment. De la sympathie, toujours, pour les bonnes idées, les atmosphères réussies et les bons acteurs.


La Septième Victime, Mark Robson 1943 | RKO Radio Picture


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1943

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