Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950)

Note : 4 sur 5.

Pâques sanglantes

Titre original : Non c’è pace tra gli ulivi

Année : 1950

Réalisation : Giuseppe De Santis

Avec : Raf Vallone, Lucia Bosè, Folco Lulli

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Un mélange surprenant de néoréalisme et peut-être… d’expressionnisme. Le passage par un sujet ancré dans la ruralité (rappelant les thématiques propres au western) et le recours constant aux décors naturels d’une force inouïe (montagnes de basse altitude, rocailleuses, avec quelques ombrages d’oliviers) assure le côté néoréaliste du film (dans la continuité de Riz amer, du même Giuseppe De Santis).

Paysage rocailleux | Non c’è pace tra gli ulivi, Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film


Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film

Le plus surprenant cependant, ce sont les options choisies dans la mise en scène : la sophistication, voire l’artifice, est constante. Pour rester au plus près de ses acteurs Giuseppe De Santis multiplie les plans rapprochés, c’est ensuite une sorte de valse continue qui s’opère entre les acteurs et la caméra. Celle-ci, malgré le décor escarpé, est toujours mobile, suivant les personnages en travelling d’accompagnement, manifestement posée sur un rail. Les acteurs peuvent évoluer autour d’elle, et elle les suit alors sur son axe.

Plus surprenant encore, les acteurs parlent parfois face caméra, soit en regardant l’objectif soit en regardant derrière elle tout en s’adressant à leur interlocuteur qu’on voit également dans le champ et qu’on voit ne pas être regardé par son partenaire au moment où il lui parle et s’adresse à la caméra… Ce n’est pas systématique, surtout proposé lors des séquences entre les deux amoureux des rôles principaux, et ça réussit assez bien.

La distanciation produite proposée est assez radicale. J’en ai rarement vu élaborée sous cette forme, avec autant d’audace sans pour autant tourner à la pure expérimentation, et aussi efficace dans une fiction. Regarder la caméra, ce n’est pas rare ; la regarder un peu, ou pas tout à fait, mais regarder au loin comme on le ferait au théâtre sans même regarder son partenaire, adoptant en conséquence des mouvements de déplacement d’acteurs qui n’ont rien de réalistes (même au cinéma, à cette époque, on sait se positionner l’un à l’autre en formant un angle et en faisant croire qu’on se fait face alors qu’en réalité on se positionne pour que la caméra nous voie mieux), et avoir une telle inventivité, proche de la danse en offrant certaines postures évocatrices, dans ces déplacements et ces cadrages, j’avoue ne pas avoir vu souvent ça.

On aurait presque l’impression que la caméra est un drone qui les suit au plus près et dont les acteurs auraient conscience, et on ne serait alors presque pas étonnés de voir un acteur toucher la caméra pour lui faire changer d’angle… Le dispositif est déjà fascinant, mais le faire dans un environnement aussi rustique, ça ne fait que renforcer sa singularité et l’effet produit.

La photo, en dehors d’une grande profondeur de champ et du format carré rappelant pour beaucoup les caractéristiques de la vision humaine, est d’un noir et blanc magnifique, pleine de contraste rappelant, à raison ou non, celle de La Perle, tourné trois ans avant.

(Toutes les captures sont issues des dix premières minutes. Ça pose le décor…)


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1950

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Top films italiens

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Portier de nuit, Liliana Cavani (1974)

Note : 3.5 sur 5.

Portier de nuit

Titre original : Il portiere di notte

Année : 1974

Réalisation : Liliana Cavani

Avec : Dirk Bogarde, Charlotte Rampling, Philippe Leroy, Isa Miranda

Bluffé pendant une bonne partie du film. Si le scénario n’est pas sans défauts, la mise en scène est souvent remarquable. On sent malgré tout une grosse (voire trop grosse) influence de Visconti (Mort à Venise notamment, avec des zooms, une caméra mobile sur axe, des séquences qui semblent même chercher à reproduire certaines ambiances), et des détails, des choix, qui séparent les metteurs en scène de talent et les génies.

J’étais tout à fait prêt à me satisfaire de cette proximité assumée, malgré un sujet plutôt glauque, mais bien amené, une sorte de Salo qui ne donne pas envie d’aller vomir ; le film proposait, en tout cas au début, une vraie opposition, fascinante, allant crescendo en comprenant ce qui lie les personnages et ce qu’ils sont prêts à accepter l’un de l’autre ; et puis, la longue séquestration occupant pour ainsi dire tout le troisième acte, trop répétitif, attendu, sans plus aucune révélation qui jusque-là nourrissait notre attention… Tout ça fait que le film s’essouffle jusqu’à s’effondrer dans son finale.

Ce qui reste brillant même dans ces excès, ce sont ces acteurs au-dessus de tout : Dirk Bogarde, comme à son habitude (ce n’est pas un acteur qui vous plonge dans une sympathie folle, il peut parfois proposer des expressions superflues — il commente ce qu’il fait, ce que son personnage est censé penser —, mais il est précis, juste et donne pas mal à voir), et Charlotte Rampling est époustouflante dans un rôle où le moindre excès peut vous décrédibiliser pour longtemps, et qui au contraire, se met à nu et se donne à un niveau auquel peu d’actrices pourraient s’élever (pourtant elle non plus ne m’inspire pas la plus grande des sympathies).

Portier de nuit, Liliana Cavani (1974) | Lotar Film Productions


Sur La saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1974

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Little Women, Greta Gerwig (2019)

Note : 2.5 sur 5.

Les Filles du docteur March

Titre original : Little Women

Année : 2019

Réalisation : Greta Gerwig

Avec : Saoirse Ronan, Emma Watson, Florence Pugh, Laura Dern, Timothée Chalamet, Louis Garrel, Meryl Streep

Seule la fin me paraît plutôt réussie. Tout ce qui précède, sans surprise, reste décevant. Comme si Greta Gerwig ne proposait pendant deux heures qu’une suite de tonalités propres aux dénouements, avec ses séquences rythmées par des montages-séquences, sa musique ronflante. Résultat : un récit décousu avec cette impression permanente (et une vilaine manie des productions hollywoodiennes même quand elles sont destinées à un public censé être plus exigeant) d’être pris par la main pour nous tirer les larmes des yeux, et cette longue attente vite étouffée parce qu’elle ne viendra jamais d’une introduction digne de ce nom capable de nous exposer comme il le faut personnages et enjeux retrouvés tout au long…

Little Women, Greta Gerwig (2019) | Columbia Pictures, New Regency Pictures

Cet assemblage grossier sans queue ni tête pose un vrai problème narratif, surtout quand vient se greffer à ce château de cartes déjà bien fragile des flashbacks où ne finit plus que par dominer des séquences choisies pour leur potentiel dramatique exclusif. Quand on raconte une histoire, le sens général importe beaucoup plus que l’intérêt particulier des séquences qui la composent. À ce petit jeu d’échelle dramatique, on s’écarte des séquences mettant en évidence des informations essentielles à la compréhension d’une histoire pour se focaliser sur des situations. Une information, c’est froid, sans saveur, pourtant, s’il s’agit de bien mettre en évidence les ressorts d’une histoire, on ne peut y échapper ; tandis qu’une situation, ç’a quelque chose de rassurant (à tort) parce qu’on se dit qu’il y a quelque chose, là, qui se passe d’important. C’est un défaut qu’on pourrait malheureusement reprocher à beaucoup d’acteurs américains d’inspiration stanislavskienne passés à la réalisation. Chez les acteurs qui cherchent à donner un sens à chacun des mots prononcés, on dit au théâtre qu’ils « jouent les mots », cela pour dire qu’ils privilégient le détail sur le sens général. Il en va un peu de même des raconteurs d’histoires qui se perdent en route à vouloir donner un sens dramatique à chacune des séquences de leur film au détriment du sens général.

Cette idée de flashbacks d’ailleurs ne trouve son sens, et toujours, qu’à la fin, pour mettre un parallèle intéressant, mais le reste du film, le procédé ne sert qu’à brouiller un peu plus la structure et la définition des enjeux de tout ce petit monde (et ce n’est pas faute d’ignorer l’histoire, j’ai dû voir trois ou quatre versions différentes des Quatre Filles du docteur March).

Autre problème, le rythme frénétique qu’impose Greta Gerwig à ses acteurs et à son monteur : c’est réalisé comme un film d’action ou une bande-annonce, on ne voit rien, on n’a pas le temps de recevoir, on a à peine le temps de voir les cinquante émotions délivrées par les acteurs en un rien de temps. La situation est au cœur du dispositif, toujours.

J’imagine bien Gerwig efficace pour des films mettant en scène des périodes contemporaines, mais pour les reconstitutions, elle se plante autant qu’un Spielberg a pu le faire durant ses diverses tentatives de films en costumes. C’est peut-être d’ailleurs ce qui semble tant plaire dans sa manière de filmer et qui explique les nominations du film dans les récompenses hivernales. Parce que c’est vrai que c’est vivant… Sauf que, là encore, si pour certains personnages, ça peut se concevoir, imprégner son film d’autant d’émotions, c’est assez peu conforme aux usages suivis dans les rapports sociaux au XIXᵉ siècle, et plus la marque d’une société américaine actuelle dans laquelle il est bien vu, voire encouragé, d’affirmer et de partager ses sentiments. C’est paradoxal de mettre en lumière ce qu’il y a de plus moderne, d’émancipé pour les femmes… de cette époque, tout en éclipsant la nature d’une société par ailleurs, et au contraire, très rigide, pleine de codes, que tous les personnages mis en scène ici par Greta Gerwig semblent ignorer. Les rapports entre amoureux, par exemple, ne peuvent se montrer comme des rapports amoureux du XXIᵉ siècle, même si on peut supposer que cette modernité dans les rapports amoureux (mais tout aussi amicaux) entre individus de sexe opposé est une volonté de la réalisatrice. Non seulement ça concourt à donner au film une forme de vivacité parfois insupportable, forcée, mais du coup, on comprend moins la force pour une femme que ça pouvait être que de se mettre ainsi volontairement à l’écart des règles de la bienséance et des mariages entendus. Ce qui est parlant, c’est le contraste. Si on lisse, normalise et démocratise pour ainsi dire tous les rapports entre les personnages indifféremment de leur sexe, de leur âge, de leur position ou de leur classe, on ne comprend plus rien des enjeux de l’époque exposée.


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Par-Dessus les moulins, Mario Camerini (1955)

Note : 2.5 sur 5.

Par-Dessus les moulins

Titre original : La bella mugnaia

Année : 1955

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Vittorio De Sica, Sophia Loren, Marcello Mastroianni

Il est à craindre qu’on ait déjà avec cette comédie à grand budget (et à grands excès), les prémices, l’avant-goût, de ce qu’il adviendra vingt ans plus tard de la comédie à l’italienne.

Au milieu des années 50, Mario Camerini est un doyen de la comédie, et si ses comédies avec De Sica dans les années 30 sont délicieuses, elles étaient à la mesure de ce que doit être une comédie : à hauteur d’homme. A-t-il seulement existé un jour une comédie XXL, jouant également la carte du genre historique en costumes, de l’aventure ou d’un tout autre genre, qui ait donné lieu à une grande comédie ? Les exemples doivent être rares, et ce Par-Dessus les moulins est à classer parmi les attractions surproduites dispensables de l’âge d’or du cinéma italien.

Par-Dessus les moulins, Mario Camerini (1955) | Ponti-De Laurentiis Cinematografica, Titanus

Le paradoxe, c’est qu’on y trouve de nombreuses qualités, mais à force de débauche de moyens, d’effets, de clinquant, de lazzi, d’outrances burlesques, ça fatigue. On s’étonne même de ne pas voir figurer dans la distribution Toto. La farce est bien écrite (il faut, c’est tellement alambiqué comme développement qu’il faut arriver à donner corps à ce vaudeville ibérique), la reconstitution parfaite, et les acteurs, comme toujours excellents (De Sica en mode farce, extraordinaire en imbécile, mais qui agace paradoxalement dans un tel contexte ; et Sophia Loren, tout aussi extraordinaire tout ce qu’il y a de plus difficile pour une femme dans une comédie : servir les hommes pour qu’ils amusent, les mettre en évidence, se contenter d’être charmante en espérant convaincre par son intelligence, son écoute, sa repartie, son caractère : et tout y est). Ce n’était donc pas faute d’avoir invoqué les deux jeunes stars montantes de l’époque qui sortent du bien meilleur Dommage que tu sois une canaille (à Sophia Loren il faut ajouter Marcello Mastroianni dans un rôle tout aussi difficile que celui de sa partenaire, mais le beau Marcello a au moins un avantage sur elle : il serait incapable de jouer les bellâtres — alors qu’en jeune mari jaloux, ça passe très bien).

Voilà encore le paradoxe. Plus Camerini et De Sica auraient fait des efforts pour améliorer leur film, plus ils seraient allés dans la mauvaise direction tant c’est précisément ces efforts incessants, ostensibles, multiples, qui arrivent à nous convaincre qu’une comédie a souvent besoin pour s’épanouir de simplicité. C’était la grande réussite des comédies à l’italienne qui allaient se développer dans la péninsule avec une nouvelle génération de cinéastes/scénaristes qui sauront très bien aussi intégrer les anciens (De Sica en tête, en tant qu’acteur), qui sauront insuffler la même simplicité et le réalisme de leurs aînés (Camerini et De Sica en tête) qui avaient su, eux, intégrer à leurs films au temps du fascisme un souffle de liberté, et qui, comme les comédies américaines avant eux, avaient su aussi bien intégrer les femmes à leurs histoires (quand on compare Dommage que tu sois une canaille et Par-Dessus les moulins : dans le premier, c’est presque De Sica qui joue les faire-valoir, et c’est sa fille, Sophia Loren, qui se joue de Marcello ; or, c’est un peu le contraire ici). L’histoire bégaie, il vaut mieux échapper aux petits soubresauts dans le vide quand elle repart.

Un vide ronflant, clinquant et pénible pour ce qui est de Par-Dessus les moulins. La faute à ces moyens déployés, au choix de scénario pour mettre en œuvre une si grosse production (une sorte d’angle mort historique). Quand on voit une production « Ponti-De Laurentiis », on a tout compris. La décadence future du cinéma italien en deux noms. Une décadence parfois fructueuse, encore témoin de certains coups de génie, mais déjà ici le signe d’excès coupables.


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Je t’attendrai (Le Déserteur), Léonide Moguy (1939)

Note : 4.5 sur 5.

Je t’attendrai

Titre alternatif : Le Déserteur

Année : 1939

Réalisation : Léonide Moguy

Avec : Jean-Pierre Aumont, Corinne Luchaire, Édouard Delmont

— TOP FILMS

Le voilà le chef-d’œuvre du cinéaste franco-ukrainien. On se demande encore comment un tel film a pu rester inaperçu pendant tant d’années. Le pire moment sans doute pour le sortir : la veille d’une guerre qu’on espère encore en invoquant Coué qu’elle n’aura pas lieu, et se référant à une grande encore dans les mémoires qu’on voudrait tant ne plus revivre. Et voilà que le film jouerait presque les chats noirs.

D’autres films antimilitaristes ont pourtant eu un meilleur sort auprès des critiques et des historiens. Léonide Moguy était peut-être populaire avant-guerre, ce n’était pas Renoir. Ce sera d’autant plus facile à oublier.

Arrêtons un moment de chialer. C’est Quentin Tarantino qu’il faut remercier de l’avoir sorti des limbes de l’oubli, et qui a largement loué ses qualités.

Je t’attendrai, Léonide Moguy (1939) | Éclair-Journal

À première vue, en songeant à Conflit (tourné l’année précédente) qui se déroulait dans de beaux décors d’appartements bourgeois, rien de commun avec un film qui prend place, lui, dans un village aux abords du front franco-allemand. Pourtant, à y regarder de plus près, on retrouve dans les films de Moguy certaines techniques identiques : sa caméra est toujours en mouvement pour suivre au plus près ses personnages, la profondeur de champ est travaillée pour y laisser se développer une vie à part au second plan (la force de la contextualisation, toujours ; Moguy a beau être lyrique, il est surtout réaliste, comme un Raymond Bernard ou un Abel Gance pouvaient l’être), les acteurs se situent si bien par rapport à la caméra qu’il est parfois inutile de la bouger ou de couper afin de proposer un contrechamp… De fait, les contrechamps sont rares, Moguy préférant disposer ses acteurs dans le même cadre ; et quand il le fait, c’est lors des rencontres entre ses personnages principaux ou lors de moment de tension (ne plus voir l’objet de cette tension et voir la peur se dessiner sur le visage d’un personnage en imaginant ce qui se joue hors-champ, c’est bien plus efficace). Le tout est merveilleusement fluide. Pas de plan-séquence forcé par pur maniérisme : Moguy cherche à être efficace auprès de son public, pas à émouvoir les étudiants en cinéma. Le spectacle, et le sujet, avant tout.

Le sujet, parlons-en. Parce que c’est là encore une indéniable réussite et le point fort du film. On songe un peu à La Ballade du soldat sorti vingt ans plus tard en Union soviétique, et avec un dispositif narratif cependant bien différent. Car la grande originalité de cette histoire, c’est qu’un peu à la manière du récent 1917, on suit son personnage principal en temps réel (et en dehors de quelques plans de coupe ou des courts montages alternés, on ne le quitte quasiment pas). Ce n’est ni une astuce ni un exercice de style, mais bien la particularité d’une situation (ou d’une opportunité) qui rendait possible une telle concentration d’événements : la voie du chemin de fer sur laquelle file un train plein de soldats français est attaquée par l’aviation allemande ; le temps qu’on répare la voie, un des soldats, qui reconnaît les abords de son village, veut en profiter pour saluer sa famille. Un « bon de sortie » comme on dit au vélo. Le soldat (Jean-Pierre Aumont) promet de revenir en moins d’une heure. Le problème, c’est qu’une fois retrouvé sa mère, elle lui apprend que sa fiancée, qui logeait chez elle, se retrouve à faire l’hôtesse au bar mal famé du coin fréquenté par une ribambelle d’autres soldats et tenu par un borgne un peu louche lorgnant avec insistance sur sa belle… Et voilà qu’en moins de deux, notre soldat cavaleur doit démêler le vrai du faux, tenter de se rabibocher avec sa fiancée, se tenir à carreau des gendarmes ou des délateurs, et composer encore avec une mère un peu trop aimante. Une vraie tragédie pressée par le temps. Un retour presque aux règles aristotéliciennes du théâtre classique…

Les bonnes idées, on sait ce que d’autres en font. Moguy, lui, assure à tous les échelons. Comme dans Conflit, c’est aussi son excellente distribution qui l’empêche de passer à côté de son sujet. Jean-Pierre Aumont, en désertion temporaire, donne le ton : l’urgence, oui, mais surtout la justesse. Et une carrure de premier rôle : son visage respire l’intelligence et la sympathie. Une très légère réserve sur l’actrice de la mère (Berthe Bovy, un peu grimée inutilement à mon sens, mais elle aussi, une justesse folle dans un rôle qui aurait très vite pu devenir insupportable). Le patron du bar, René Bergeron, là encore, qui parvient à ne pas rendre antipathique un personnage qui aurait pu l’être : comme dans tous les meilleurs films avec de bons méchants, on aime à la détester, juste assez pour le comprendre et le craindre. Une vraie gueule avec un cou-de-pied en guise de nez et un débit fracassant qui vous donne l’impression qu’il aboie pour que vous déguerpissiez. Et j’insiste : quand on y songe, il aurait été si tentant d’y mettre un acteur encore plus rugueux et renfrogné (au hasard, Jacques Dumesnil dans une interprétation ratée dans L’Empreinte du dieu, du même Moguy et tourné juste après). La subtilité, ça ne se commande pas.

Je garde le meilleur des interprètes pour la fin. Avec cette énigme, ce météore, du cinéma français qu’était Corinne Luchaire. J’en ai déjà un peu dit sur mon admiration pour elle dans mon commentaire sur Conflit, mais la voyant ici pour une seconde fois, son talent et sa personnalité sont encore plus évidents. À seulement 18 ans, elle avait une présence folle, remarquée à l’époque puisqu’on la comparait à Greta Garbo. Au même âge, et si elle partageait avec l’actrice suédoise une même corpulence impressionnante (sortes de grandes asperges — ou de « grosses vaches », pour reprendre le terme moins aimable de Louis B. Mayer), le caractère diffère. Même si on a affaire à deux grandes timides, car ce sont de celles qui arrivent à faire de cette timidité une force, et qui quand elles répliquent, ou s’expriment, ou regardent, impressionnent, peut-être parce que se refusant de se dévoiler toutes entières, elles savent en donner juste assez pour donner réellement à voir, on sent toutefois une certaine exubérance chez Corinne Luchaire qui était absente chez Garbo (surtout au même âge). Cette exubérance, Corinne Luchaire la laisse peut-être plus deviner dans des séquences de Conflit où elle débite certaines répliques rapidement avec autorité. Même dans la stature, si toutes les deux sont grandes, et loin d’être frêles et fragiles, il faut noter que le maintien de Corinne Luchaire est celui d’une petite-bourgeoise bien éduquée (dos droit, port de tête…), chose que Garbo n’aura jamais. Petite-bourgeoise, c’est ce qu’elle était d’ailleurs, Corinne Luchaire…, et ce qui la perdra. Parce que si, comme indiqué dans l’autre commentaire, elle portait déjà des tailleurs avant que cela soit la mode, signe d’une certaine émancipation, il lui sera impossible de se séparer de l’influence de son père durant l’Occupation… Un gâchis inouï pour une actrice qui en deux ou trois films avait prouvé qu’avec le même talent que Danielle Darnieux, elle aurait pu être son pendant avec vingt centimètres de plus. Elle était aussi très belle, avec un visage de hamster fait pour les mélos. Sa diction, sa voix, plus encore, comme des coups de griffes d’un animal blessé, lui évitait justement peut-être de tomber dans les jolies voix de mélodrames et lui donnait à la fois une sorte d’autorité contrariée et d’assurance blessée. C’est cette modernité et cette force intérieure jaillissant avec difficulté qui étonnent aujourd’hui.

On voit Corinne Luchaire finalement assez peu en comparaison avec Conflit. Mais c’est elle que Jean-Pierre Aumont vient trouver, elle qu’il espère revoir, convaincre, aimer à nouveau, tirer des enfers. À force de parler d’elle, de tendre vers elle, d’être le sujet central et l’enjeu principal du film, on l’attend et on la connaît avant de la voir. Alors quand elle apparaît, c’est comme un petit miracle qui se produit. On vous promettait la lune, et vous comprenez que Luchaire vaut bien plus que ça. On se demande comment une si grande fille, sachant si bien se tenir, belle comme un hamster de concours, peut se retrouver dans une telle cantine pleine de boue et des mâles crevés. C’est cette étrangeté qui nous pousse un peu plus à espérer que son homme parvienne à l’y extraire. Et on peut imaginer à quel point le sentiment de trahison a pu envahir les « bons petits résistants » si scandalisés qu’une telle femme n’ait jamais éprouvé le besoin pendant la guerre de se ranger de leur côté. C’était comme si finalement les efforts de Jean-Pierre Aumont avaient été vains et qu’elle avait décidé de rester avec son ignoble patron de bar. Y a que ça.

On ne devrait pas juger les enfants et les inconscients. La preuve qu’à une époque, la France a su, quand ça en arrangeait certains, ne plus séparer l’œuvre de l’artiste. Pas sûr qu’il faille s’en servir de leçon. J’ai toujours été Arletty ; je suis désormais aussi Corinne Luchaire, l’actrice.

Un monde nouveau, Vittorio De Sica (1966)

Note : 3.5 sur 5.

Un monde nouveau

Titre original : Un mondo nuovo

Année : 1966

Réalisation : Vittorio De Sica

Avec : Christine Delaroche, Nino Castelnuovo, Pierre Brasseur

Comme Les Séquestrés d’Altona que De Sica tourne quatre ans plus tôt, le ton peut au premier abord étonner tant il se place dans le registre du sinistre. Pas de tragédie pour autant ici, sinon de celui d’une grossesse non désirée. De Sica semble vouloir recueillir l’air du temps, celui des nouvelles vagues européennes et des sujets brûlants. Lui et Cesare Zavattini arrivent parfaitement à dépasser l’écueil d’une telle ambition, et si pour l’occasion le duo retrouve une forme de réalisme dans la capitale française (jamais loin du mélodrame), De Sica évite les effets de formalisme à la mode et se concentre sur son sujet.

L’habileté des deux Italiens, pour commencer, consiste à raconter l’histoire d’un coup de foudre, quasi animal puisqu’il va jusqu’à un rapport sexuel dès les premières minutes. On croit relativement bien à ce coup de foudre, De Sica jouant essentiellement sur l’attirance magnétique des acteurs, sur les regards, sur l’incompréhension presque de ce qui arrive à ce jeune couple se trouvant ainsi inexplicablement attiré l’un par l’autre. Aucun jugement moral, De Sica semble même clairement démontrer qu’une telle situation est possible sans que leurs auteurs en soient pour autant des dépravés, ce qui était probablement encore reconnu comme immoral et tabou en 1966. C’est très bien montré : la fille n’a rien d’une fille facile, et l’homme n’a rien d’un séducteur opportuniste ou d’un violeur.

Pourtant, ce rapport sexuel imprévu va bouleverser la jeune fille étudiante en médecine et quittera brusquement la fête où elle avait croisé cet homme, jeune photographe. Au point qu’ils se perdent de vue. La jeune fille prend alors peur et se rend vite compte qu’elle est enceinte. Un drame évidemment pour une étudiante ne connaissant pas le père de son enfant. Ce qu’elle ignore, c’est que le photographe de son côté essaiera pendant des semaines de la retrouver en écumant les facs de médecine. Il l’avoue : il aime cette jeune fille avec qui il a couché une seule fois et qu’il n’a pas revue depuis.

Quand ils se retrouvent, De Sica sait encore une fois parfaitement mettre en scène l’amour, celui des regards incertains, de la sidération, de la peur, et du magnétisme incompréhensible qui saisit les amoureux victimes d’un coup de foudre. Mais déjà le ton est dramatique, retenu, la musique a même un petit quelque chose d’expérimental, signe que le réalisateur, derrière le roman-photo tournant au vinaigre, insuffle à son film une tonalité noire voire distante et volontairement sinistre.

Après le bonheur des retrouvailles, vient le temps de l’annonce de la grossesse. Le jeune photographe réagit comme tous les imbéciles à cette époque et à bien d’autres : ce n’est pas possible d’assumer un tel fardeau à son âge. Il dit même : « Nous disposons relativement de peu de libertés dans ce monde, dès qu’on a un enfant, on n’en a plus aucune. » D’un film sur l’amour fusionnel (le coup de foudre), cela devient un drame de jeune couple, du déchirement, des premiers conflits en individus adultes. On n’est pas tout à fait dans l’incommunicabilité à la Antonioni, mais on s’en approche. Zavattini avait l’ambition de faire un jour un film sur rien (chose que fait admirablement Antonioni), mais il ne s’y risque pas ici et se rassure en proposant à De Sica une partition bien scénarisée avec les échanges dialogués et les évolutions dramatiques d’usage. Le jeune photographe par exemple dira une autre phrase marquante : « On s’aime, et puis on découvre qu’on n’a rien en commun ». Magnifique définition du second stade de l’amour, celui des déceptions, celui que les amoureux doivent apprendre à dépasser pour s’aimer autrement et construire ensemble quelque chose, en particulier accepter un enfant qui vient et qui sera alors peut-être un temps plus libre qu’eux.

Mais les deux amoureux ne s’entendent pas, ou de moins en moins, et cela, même sans se le dire. On le devine. Parce qu’en apparence, ils s’aiment encore et disent vouloir s’entendre et résoudre cette situation ensemble. Comme l’enfant que la jeune étudiante porte en elle, les conflits et les désaccords restent comme encore abstraits. Ils se mettent d’accord finalement pour un avortement après avoir un temps évoqué le mariage (c’est la décision de l’homme qui prime, clairement), et puis, face à l’attention factice des avorteuses tournant vite à l’insolence de grandes donneuses de leçon, elle prend peur et y renonce.

Je ne pense pas qu’on puisse y voir là un film ni féministe ou ni antiféministe, au contraire, la réussite du film est de présenter les enjeux, et de surtout montrer la réalité des difficultés liées à la possibilité d’un avortement en 1966 dans un pays où la pratique est encore clandestine, sans tomber dans le piège du film à thèse. Au moins, le film pose les bases pour une bonne compréhension de la situation des femmes souhaitant se faire avorter à une époque où la pratique est encore illégale, parce qu’il montre une réalité sans porter de jugement sur le fond. Le drame au final devient presque plus le désaccord des deux amoureux sur une décision qui scelle leur avenir, quoi qu’ils en décident, commun, et donc, un peu moins libre qu’ils ne l’étaient avant de se rencontrer. Il y a toujours des conséquences à l’amour, et la première d’entre elles, c’est peut-être de faire le deuil de son insouciance, de son individualisme.

Un monde nouveau, Vittorio De Sica (1966) | Compagnia Cinematografica Montoro, Sol Produzione, Les Productions Artistes Associés

Un beau film. Peut-être inabouti, ou étrange comme son prédécesseur de 1962, mais un bon et beau film qui mériterait d’être redécouvert.

La seule interrogation me concernant, c’est de savoir s’il existe une version française non doublée. Seul l’acteur principal étant Italien dans le film, il serait plus logique de pouvoir disposer d’une copie française… Le film étant rare, on s’en contentera.

À noter l’apparition de quelques vedettes vieillissantes dans les seconds rôles : Pierre Brasseur, George Wilson, et sauf erreur de ma part, la paire flippante d’avorteuses, Madeleine Robinson et Isa Miranda.


Listes sur IMDb : 

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

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Conflit, Léonide Moguy (1938)

Note : 4 sur 5.

Conflit

Année : 1938

Réalisation : Léonide Moguy

Avec : Corinne Luchaire, Annie Ducaux, Raymond Rouleau, Claude Dauphin, Dalio, Roger Duchesne, Jacques Copeau

Belle découverte pour ma première incursion dans le cinéma de ce cinéaste oublié qu’on dit avoir été populaire dans les années 30 avant de voir sa carrière interrompue par la guerre et être peu à peu oublié (il ira réaliser des films plus confidentiels aux États-Unis et reviendra avec des films moins réussis en France, à ce qu’on dit).

Premier constat : d’origine ukrainienne, on sent comme beaucoup de cinéastes soviétiques dès l’époque du muet, chez Léonide Moguy, un attrait et un soin tout particulier pour les acteurs. Les actrices surtout qui ici se partagent le haut de l’affiche. Toute la technique de Moguy est tournée vers eux pour les mettre dans les meilleures conditions : à l’image d’un Ophuls, il multiplie les mouvements d’accompagnement et les recadrages imperceptibles pour coller le plus aux émotions des personnages. Une qualité relativement nécessaire dans un film comme Conflit présenté comme un mélodrame.

Conflit, Léonide Moguy (1938) | (CIPRA) Dalio, Jacques Copeau, Roger Duchesne, Raymond Rouleau

Pour être crédible dans un tel genre dont les excès pardonnent rarement, il faut une justesse sans faille, être à l’affût du moindre geste ou mot allant trop loin. Et sur ce plan, Moguy tient ses acteurs d’une main de maître. Tout est juste et carré. Pour être juste, il ne suffit pas de demander à ses acteurs de « faire vrai », sans quoi on s’exposerait à certaines familiarités passant assez mal la rampe ; il faut surtout arriver à ce qu’ils trouvent leurs libertés, leur justesse, dans un cadre très délimité, presque théâtral (à une époque où encore beaucoup d’informations du récit passent en priorité par les dialogues).

Avec une distribution aussi hétéroclite, ça paraît presque miraculeux que de les voir tous si justes. C’est évidemment de talent dont il s’agit. Ça commence par le choix des acteurs secondaires : ils sont parfois très « typés », car issus du théâtre, mais dans ce registre, il faut avouer qu’on pourrait difficilement faire beaucoup mieux. Prendre un acteur du calibre de Jacques Copeau (l’équivalent d’un Charles Dullin sur les planches), cela a un sens : il faut donner à ce juge d’instruction une envergure que seul un acteur de théâtre peut donner. La diction est certes très typée (comme pouvait l’être celle de son acolyte Louis Jouvet), mais l’élan, le sens, la pensée, tout cela est toujours juste. On trouve d’ailleurs un autre « maître » du théâtre dans le film avec la présence de Raymond Rouleau dans le rôle du mari « trompé ». Le phrasé est déjà moins typé, et la « pensée » de l’acteur de talent est tout aussi présente. On y trouve encore Dalio, qui en fait certes comme d’habitude des tonnes (peut-être même plus que d’habitude) en escroc dandy espagnol (ses répliques sont mémorables) et offre avec le rôle de l’adjoint du juge, une note humoristique au film qui rapproche ainsi peut-être plus le film d’une tradition de la tragicomédie à la française plus que des mélodrames larmoyants hérités du muet.

Mais le plus impressionnant dans cette distribution, ce sont ces deux actrices partageant les deux rôles principaux. Toutes les deux blondes, toutes les deux grandes, et bien sûr, un talent évident à la hauteur de leurs partenaires souvent plus réputées qu’elles. Si un film peut tomber par ses excès, on peut encore détourner les yeux sur les excès de quelques rôles secondaires, sur quelques détails anodins ; mais on peut difficilement se rattraper quand les rôles principaux ne sont pas au diapason. Je rappelle en deux lignes le sujet pour montrer à quel point il serait si facile d’en faire trop : une fille annonce sa grossesse à son fiancé qui ne trouve rien de mieux que de la laisser en plan en lui conseillant d’aller avorter (on est avant-guerre, et le sujet est clairement évoqué) ; la fille vient trouver sa sœur aînée dans la capitale qui se trouve avoir des difficultés à avoir un enfant ; toutes les deux mettent au point un stratagème pour que l’une se fasse passer pour l’autre, et ainsi régler leurs problèmes respectifs, l’une « adoptant » secrètement l’enfant de l’autre. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, et le film commence par une dispute entre les deux sœurs au cours de laquelle l’une tire avec un revolver sur l’autre.

C’est donc plutôt du lourd. Et pour couronner le tout, Léonide Moguy use d’un procédé à la mode au cours du muet pour mettre en scène ce genre de mélodrames à grosses ficelles : le flashback. Tout à ce stade pourrait être réuni pour nous plonger dans les excès habituels du genre, et pourtant, grâce à sa maîtrise, à sa direction d’acteurs, on évite le pire, et le film est même assez réussi. On peut y remarquer une jolie touche d’art director façon MGM, au goût très « parisien », avec ses riches intérieurs bourgeois et ses jolies toilettes qui ne pourraient trouver meilleures ambassadrices que deux grandes blondes émancipées.

Parce que oui, l’aspect vestimentaire, ça a son importance pour dire en une ou deux images la nature des rapports humains, sociaux, familiaux. En l’occurrence ici, l’image donnée de ces sœurs, c’est celle de femmes, certes malmenées par des hommes, mais des femmes qui résistent (parce que leur classe sociale leur permet de le faire), leur font face, souvent même les surpassent à tous les niveaux, et à l’image de certaines représentations de la femme dans des films hollywoodiens des années 30, font beaucoup pour l’émancipation des femmes dans les populations qui viennent à s’identifier à elles à travers le cinéma. En voyant Conflit, on n’a certes plus envie de ressembler à Corinne Luchaire avec ses tailleurs sobres et impeccables qui seraient d’actualité encore aujourd’hui (on est avant Dior et Chanel) qu’à imiter Claude Dauphin (le fiancé) avec son bagou désuet (la goujaterie, elle, n’est toujours pas passée de mode).



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Jinpa, un conte tibétain, Pema Tseden (2018)

Note : 3.5 sur 5.

Jinpa, un conte tibétain

Titre original : Zhuang si le yi zhi yang

Année : 2018

Réalisation : Pema Tseden

On sait généralement peu de choses du cinéma indépendant chinois, alors que dire du cinéma tibétain sinon que Jinpa représente, pour le moins, une excellente opportunité de le découvrir. Mais si on espère y trouver dans ce sixième film de son réalisateur, Pema Tseden, une représentation convenue et folklorique du Tibet, on risque fort d’y laisser ses plumes de cinéphile. Parce que si on peut imaginer, notamment à travers certains thèmes abordés en communication plus ou moins directe avec des usages bouddhiques, un rapport à la tradition locale, le film oppose surtout curieusement deux styles ou univers bien différents : à la fois un onirisme proche du surréalisme et une modernité décalée, voire déjà désuète qui a, pour qui ne connaîtrait rien du Tibet actuel, un petit air dystopique à la Mad Max.

Le film propose un récit à la fois très court et beau juxtaposant en une seule deux histoires, deux fables, comme les ornières laissées par les roues d’un camion dans le désert, et dont le croisement inattendu, étrange et peu évident, permettra à diverses interprétations de se faire. La forme quant à elle, distante et féerique, a le bon goût de ne pas donner les clés de cette fable du bout du monde, en instaurant plutôt habilement une forme de fascination jouant sur l’attente d’une résolution évidemment absente du film.

Les événements sont simples comme dans un conte pour enfant et voyageurs, un mythe routier : une route déserte, un camionneur écrase un mouton, le récupère dans sa remorque après quelques tergiversations, et peu de temps après, sur la même route déserte, croise un homme qu’il prend en auto-stop et qui dit avoir le même nom que lui (le Jinpa du titre du film). L’auto-stoppeur dit partir retrouver l’assassin de son père pour le tuer à son tour. Les deux hommes se quittent, prenant littéralement et symboliquement deux chemins différents. Le reste devient plus flou, comme dans un rêve, ou comme si le récit avait été nimbé dans un nuage de fumée chamanique. Une fois sa journée de travail achevée, après avoir remis le mouton écrasé à un temple, et après une nuit passée chez sa belle, contrarié par l’histoire que lui a racontée son homonyme croisé la veille, le camionneur retourne sur la route afin de retrouver le vagabond. Il s’arrête dans une auberge où la patronne confirme avoir vu le vagabond la veille.

C’est là que le récit et la mise en scène prennent un détour franchement surréaliste. Pema Tseden parsème alors sa mise en scène de détails forçant le rapprochement entre les deux situations, les deux séquences à l’auberge, on y remarque mille et un détails qui diffèrent, et d’autres qui imperceptiblement semblent s’interconnecter. Les plus étranges parmi ces détails sont ceux communs aux deux séquences mises en parallèle : on revoit la même situation, le même lieu, avec un personnage différent. C’est peut-être là qu’on commence à se demander si réellement les deux personnages comme leur nom l’identique n’en forment pas qu’un seul.

Ainsi assuré que son homonyme est bien passé chez l’homme qu’il pense être l’assassin de son père, le camionneur reprend ses recherches, car depuis son arrivée dans cette petite ville aux accents westerniens, le vagabond a disparu… Un Jinpa semble avoir remplacé l’autre : comment et pourquoi ?

Le reste est à découvrir : l’un ou l’autre ont-ils réellement retrouvé cet homme ? Cet homme peut-il être réellement celui que Jinpa pense avoir tué son père ? Et si Jinpa avait en fait rêvé cette rencontre, ne cherchait-il pas lui-même le meurtrier de son propre père, tué autrefois par un tel voyageur vagabond, pour le tuer à son tour devant les yeux de son fils ?… Peut-être plus qu’un rêve, ce serait alors un cercle meurtrier infini qui se dessinerait sous nos yeux. Un conte absurde sur la vacuité de la vengeance, sur la violence répétée des hommes, et sur une impossible quête de la rédemption ?

Si la fable, pour elle seule vaut le détour, parce qu’on n’en comprendra sans doute jamais le sens (la fin « éclaire », comme dans une fable, le sens de notre histoire, par un proverbe tibétain : « Si je te raconte mon rêve, tu pourras l’oublier ; si j’agis selon mon rêve, sans doute t’en souviendras-tu ; mais si je te fais participer, mon rêve devient aussi ton rêve »), la mise en scène n’est pas sans reproche, mais la maîtrise reste impressionnante pour un cinéaste inconnu.

Si on s’attarde peut-être trop, au début, sur certains détails issus du premier nœud narratif (celui du mouton) avant la rencontre entre les deux Jinpa, si le cadrage lors de la séquence de la rencontre, cadrant de face les deux hommes de si près et dans le même cadre qu’il coupait le visage des deux hommes sur les bords gauche et droit (choix qui a sans doute un sens, celui de suggérer qu’on a affaire à un seul homme, mais à cet instant, on n’en a encore aucun indice), si la musique peut parfois être un peu directrice à mon goût, si la patronne de l’auberge, bien que jolie me paraisse être en dessous des autres acteurs, tout le reste est bien exécuté.

Western quasi-antonionien, Jinpa fait parfois penser à Profession Reporter avec ce thème du double et l’effacement progressif, narratif et symbolique, d’un des deux modèles : le Jinpa à l’allure de mauvais garçon, avec tout l’attirail du rockeur modèle, moderne donc, venant effacer l’existence de l’autre Jinpa, à habit traditionnel, lui, dès qu’il se lance à sa recherche, un peu comme on perd toujours à courir après son ombre…

Le film écume les festivals depuis deux ans (dont le festival de Venise où il a reçu un prix pour son scénario) et a été nominé aux prix de quelques prix chinois et asiatiques. Il sort en France ce 19 février.

Jinpa, un conte tibétain, Pema Tseden (2018) Qinghai Ma Ni Shi Pictures, Xiangshan Ze Shi Dong wen hua chuan bo


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Monsieur Max, Mario Camerini (1937)

Note : 4 sur 5.

Monsieur Max

Titre original : Il signor Max

Année : 1937

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Vittorio De Sica, Assia Noris, Rubi D’Alma

Peut-être le meilleur exemple de comédies romantiques proposées par Mario Camerini au cours des années 30, le plus abouti, mettant en scène une nouvelle fois le couple De Sica – Assia Noris.

Toujours d’inspiration américaine, Mario Camerini réalise ici une comédie du travestissement dans laquelle non seulement Vittorio De Sica s’amuse, et se perd beaucoup, à changer d’identité malgré lui (une méprise originale qu’il renonce à clarifier), mais aussi de classe sociale. Et c’est tout à la fois le côté romantique (il court deux femmes en même temps) et le côté social qui fait déjà peut-être de Monsieur Max une des prémices de la comédie à l’italienne (et sociale) des années 50 et 60 (sa volonté de s’élever au-dessus de sa classe pour fréquenter les élites en rappelle d’autres).

Monsieur Max, Mario Camerini (1937) | Astra Film

Je donnerai un million est d’ailleurs exactement dans la même veine, avec une connotation cette fois bien plus sturgesienne voire capraesque : à la base de toutes ces comédies sociales et romantiques des années 30, le travestissement social et l’identité recomposée. Ce sera même dans ce film tout l’intérêt de l’intrigue : chercher un milliardaire caché parmi les pauvres qui récompensera celui qui l’aidera comme le titre l’indique si bien… (on change de la même manière de classe, mais cette fois dans l’autre sens). On pourrait être dans Les Voyages de Sullivan ou dans My Man Godfrey (tous deux antérieurs) ou peut-être chez Chaplin (dont le génie du personnage de Charlot pouvait être fascinant de par sa capacité à la fois à pouvoir représenter un ancien riche déchu ou un vagabond se rêvant en être un : son costume, pour ne pas être celui d’un vagabond tout simple, mais celui d’un vagabond portant ce qui n’est pas loin d’être un frac en lambeau, est peut-être les prémices de ce goût futur pour les comédies de travestissement).

La même rengaine à constater d’ailleurs pour ce Monsieur Max comme pour d’autres de Mario Camerini : il y a déjà du réalisme dans ce cinéma-là, Camerini ne semblant pas être autant qu’on voudrait le croire homme à se laisser enfermer dans des studios fraîchement inaugurés à Rome (et même si ironiquement, ses scènes tournées sur les routes de campagne, parfois tournées en accéléré, sont peut-être ce qu’il y a de plus artificiel dans ses films). On aurait tout intérêt à revisiter ce cinéma italien des années 30, loin de la réputation mièvre qui lui a été faite avec les téléphones blancs.

Beaucoup d’humanité dans ce Monsieur Max. L’homme du peuple qui aspirait à partager la vie mondaine des gens de la noblesse italienne finira par comprendre que sa vraie place est parmi celle qui, seule, l’aime comme il est. La noblesse n’est plus celle de ceux qui appartiennent à une élite sans mérites, mais celle des gens simples qui ont du cœur.


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Les Séquestrés d’Altona, Vittorio De Sica (1962)

Les Séquestrés d’Altona

Note : 3 sur 5.

Les Séquestrés d’Altona

Titre original :  I sequestrati di Altona

Année : 1962

Réalisation : Vittorio De Sica

Avec : Sophia Loren, Maximilian Schell, Fredric March, Robert Wagner

D’un côté, il me semble qu’on peut se féliciter de voir une des rares tentatives réussies de ce qu’on peut définir comme une tragédie. D’un autre côté, il faut avouer que l’univers de Jean-Paul Sartre est très particulier : une sorte de mélange étrange entre l’histoire et la fiction avec des implications dramatiques rarement vues ailleurs (à la fois philosophiques, politiques peut-être, et historiques), et Vittorio De Sica rend le propos (déjà bien lourd) extrêmement suffocant. De là d’ailleurs l’impression de voir une sorte de tragédie moderne au cinéma, mais aussi celle de voir un objet hybride inabouti.

Au rayon des adaptations impossibles de Sartre, j’avais trouvé celle des Mains sales (1951) légèrement plus convaincante.

À noter quelques jolis mouvements de caméra : cadrage d’une tête sur un côté qui prend de la distance de biais et qui, de ce fait, recadre la tête en son centre, puis un gros plan cadré avec un mouvement centrifuge en cercle autour du visage…

Une fois n’est pas coutume, je trouve les acteurs masculins, en dehors de Fredric March, assez agaçant. (Sophia Loren, elle, est parfaite.)

Étonnante, cette diversité proposée tout au long de leur carrière par le duo De Sica / Zavattini.


 
Les Séquestrés d’Altona, Vittorio De Sica 1962 | S.G.C., Titanus 

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