The Champ, King Vidor (1931)

Champomy ou la victoire sans combattre

Le Champion

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Champ

Année : 1931

Réalisation : King Vidor

Avec : Wallace Beery, Jackie Cooper, Irene Rich

Wallace Beery en premier rôle avec Jackie Cooper qu’il retrouvera trois ans plus tard dans L’Île au trésor.

Un boxeur alcoolique élève seul son gamin. Tous les deux forment un duo inséparable. Quand par hasard, il tombe sur son ex-femme, devenue une belle et tendre du monde, il hésite à lui laisser la garde pour qu’il ait une meilleure éducation.

C’est plein de bons sentiments. Pas véritablement d’opposants. À part la mauvaise fortune, l’alcool… L’ex-femme du boxeur et son nouveau mari sont les êtres les plus adorables au monde, et ne cherchent pas à séparer le père et le fils. Je ne suis pas très friand de ce genre d’histoire. Les valeurs de la famille, les descriptions embellies de la pauvreté (« on n’a rien à manger, mais ce n’est pas grave, on est fort et on sourit toujours ! »). La mélodie du bonheur… C’est sympa comme La vie est belle version Benigni, mais on se fait un peu suer tellement tout est propre et bien pensé. Ça manque de vice en somme. Et un film sans vice, bah…, on en apprend peu sur nous-mêmes et on peine à s’intéresser à des personnages un peu trop lisses.

Le film navigue d’abord entre la comédie et le drame, ne sachant trop où se situer (après avoir vu Show People, je me demande si ce n’est pas une volonté de Vidor, sauf que là, ça ne marche pas, du moins je n’y suis pas trop sensible). Et à la fin, on se demande si finalement, ce n’était pas un mélo…

Ça reste du Vidor. D’un bout à l’autre c’est admirablement mis en scène. Le couple d’acteurs marche parfaitement (ils ne s’entendaient pas, paraît-il). Il y a pas mal de rythme. Le film est à l’image du petit Noir : toujours souriant, mais l’œil qui se perd à ne pas savoir où regarder, et qui suit paresseusement les instructions qu’on lui donne : tu vas là, et tu souris. Rien n’est jamais grave, tout est léger. Une grosse cuite ? pas grave. Plus d’argent ? pas grave. Le cheval du môme qui se casse la gueule ? pas grave, il n’a rien. Il retrouve sa mère ? pas grave, elle est charmante et il ne voudrait surtout pas quitter son nigaud de père. Tout ça pour ça ? Oui, c’est trop vachement bien de vivre dans la pauvreté…

C’est un film au style à part. Le film léger. Comme un rêve. Histoire de dire aux pauvres qu’ils peuvent le rester parce qu’on se marre ; mais qu’être riche, c’est bien aussi, parce qu’on est distingué… La valeur des gens n’est pas conditionnée par leur compte en banque, parce que tout le monde est gentil — et à sa place. Ce n’est pas la Californie, mais le paradis. Un peu comme cette scène où le père retourne à Tijuana en voiture avec son fils après qu’ils ont rendu visite à la mère. Le môme offre des cigares à son père qui s’apprête à les jeter : « Un cadeau de ta mère ? Je ne veux rien accepter d’elle, je peux m’en sortir tout seul… » « Non, je les ai volés » « Ah, dans ce cas, ce n’est pas pareil. » Hum… Dans le même genre de film léger, il y a Harvey et Marty, encore deux films à Oscar.

Si on le compare à Rain Man par exemple. Pas grand-chose à voir au premier abord, mais cette même légèreté, ce même rapport familial (cette fois entre deux frères). Il y a une évolution entre les deux hommes. Au début, chacun a ses enjeux, ses désirs, et ils sont en permanence en opposition l’un avec l’autre. Et puis, ils apprennent à se découvrir, ça monte crescendo, et ils finissent par être inséparables malgré leurs différences et leurs difficultés à communiquer. Quand on les sépare, ça devient un déchirement, pour eux, et pour nous. Parce qu’on connaît les difficultés qu’ils ont surmontées ensemble ; on sait à quel point cette relation a été difficile à se mettre en place. Donc on y tient. Là…, je vois mal comment on pourrait s’identifier à eux. Parce qu’ils sont déjà les deux meilleurs “amis” du monde. Rien ne peut les séparer, même la mère du petit. Il n’y a pas d’enjeu, pas de rencontre, pas de crainte d’une séparation (il n’y a que le personnage de Beery qui fait semblant d’y croire). On peut se sentir exclu, peu concerné par leur relation, parce qu’on n’a pas pris part à la naissance de leur amour. Des péripéties, il y en a… mais c’est sans doute un peu trop prévisible, sans évolution, et puis ça traîne. Difficile aussi de s’intéresser à un homme dont les vices (alcool et jeux d’argent) sont presque montrés comme des vertus… Il montre aussi peu de volonté de s’en sortir, pour son fils ou pour lui-même. Pourquoi en aurait-il envie ? Rien n’est jamais problématique.

Pour les amateurs de Will Smith (À la recherche du bonheur). Ou à montrer à ses mômes la veille de Noël.


The Champ, King Vidor 1931 | Metro-Goldwyn-Mayer (MGM)

Stella Dallas, King Vidor (1937)

La Condition de la femme

Stella Dallas

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1937

Réalisation : King Vidor

Avec : Barbara Stanwyck, John Boles, Anne Shirley

C’est assez curieux de voir Stella, sorte de Madame Bovary ouvrière, arriver facilement à ses fins et déchanter presque aussitôt (tiens, ça rappelle le début de Clash by Night quand la Stanwyck revient dans sa ville après avoir échoué en ville). Alors que le personnage de Flaubert se lamente sans cesse de ne pas avoir ce qu’elle désire, Stella parvient tout de suite à se hisser dans la société grâce à un mariage sans trop d’amour. Le pire, c’est que ce ne sera qu’une affreuse désillusion.

Tout est possible dans cette Amérique du début de siècle. Même un mariage entre une simple fille d’ouvrière et un cadre de bonne famille. Stella se marie en une nuit et découvre presque en autant de temps les joies superflues de la haute société. Vient très vite l’ennui. Ce qui importe comme chez Flaubert, ce n’est pas l’ascension, les rêves de gloire, mais la description du personnage pathétique d’une femme de l’entre-deux-guerres.

Elle caractérise un peu cette époque d’après-guerre où les hommes manquent et où les femmes commencent à prendre le pouvoir, à s’émanciper, à avoir de l’ambition. Elles laissent de côté leurs corsets, s’habillent en garçonnes, ce sont même elles qui imposent la prohibition. Comme toujours, c’est le groupe majoritaire qui impose sa loi. Dans les 60’s ce sera les jeunes du baby-boom, ici, ce sont les femmes. L’ascension est tellement facile pour Stella que ça ne pouvait que se casser la gueule par la suite et aller de mal en pis. Une fille d’ouvrière peut le temps d’une nuit voler le cœur d’un homme faible de la haute, mais on restera tout au long de sa vie, fille d’ouvrière, même si on cherche toujours à faire croire le contraire…

Le cinéma est peut-être le meilleur vecteur pour propager les modes, et donc l’évolution des mœurs pendant l’entre-deux-guerres se fait là. Même si le film vient bien après le roman dont il tire l’histoire, on y est encore, en 1937, et il ne fait qu’accentuer cette révolution qui voit de plus en plus les femmes occidentales s’émanciper. Impossible de voir une véritable différence avec le muet, mais dès que le cinéma se fait parlant, les femmes prennent le pouvoir. Une femme ça cause, c’est justement à ça qu’on la reconnaît. Le cinéma parlant était donc fait pour ces dames. Et on peut les voir jacasser à loisir sur la toile. Il y a alors presque autant de stars féminines, voire plus, que masculines. Et ce ne sont plus des personnages mièvres qu’on voit à l’écran. Le plus souvent, que ce soit dans les westerns, les mélos ou les drames, c’est la femme qui est au centre de tout, et c’est elle qui décide de tout (paradoxalement, on aura plus jamais ça, du moins à ce niveau). C’est d’Hollywood que la femme s’émancipe. Cela n’aurait pas été possible sans Mae West, Bette Davis, Barbara Stanwyck, Katharine Hepburn, Ida Lupino et tant d’autres… Toutes des fortes têtes. C’est beaucoup moins vrai avec Greta Garbo par exemple. Indépendante, mais finalement résignée (face à son destin). Si toutes ne sont pas des provinciales, elles ont ce côté (en dehors des vraies femmes fatales, qui sont des femmes accomplies…, qui ont gagné le droit d’être seules, indépendantes, et de pouvoir malgré tout subvenir à leurs besoins), elles ont pour beaucoup ce côté Bovary qui a réussi. Des jeunes filles rêvant de la grande vie à New York, de la haute société, rêvant de gloire, d’argent. Et les hommes ne sont plus des amoureux (même si elles finissent souvent par succomber, mais ça, c’est parce que dans toute histoire, il faut bien pouvoir dire à la fin « et ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants »), mais des faire-valoir, des pantins ou des accessoires au milieu de leur quête.

On doit à ces femmes de l’entre-deux-guerres, l’émancipation de leur sexe, de cette émancipation en jupon. Mais comme toute révolution, le changement s’accompagne de quelques années de tyrannie. Les excès des libertés recouvrées. Donc, cette Stella, dans ce début de film, est prête à tout, égoïste, sans gêne, menteuse… On n’est pas encore sous le code Hays qui impose de décrire dans les films la haute société comme il faut, mais Stella veut en être. Ses manières lui vaudront d’en être rejetée. La différence se situera entre Stella qui cherchera jusqu’au ridicule à « en être », et un autre type de femme popularisé donc par Hollywood. Car dans les années 20 et 30, les studios ont besoin d’amener le public féminin dans les salles. Et pour enchaîner les spectateurs comme Ford enchaîne les automobiles, il faut viser large. Alors le modèle n’est plus celui de la femme dont Stella rêve encore être, mais c’est la femme du coin de la rue… Ce n’est pas un film de King Vidor pour rien. La classe moyenne menée par la ménagère, voilà l’American way of life, et l’image populaire défendue par le cinéaste de la Foule ou de Notre pain quotidien. Où est la haute société désormais ? Elle ne fait plus rêver personne… Stella, même si elle persistera à vouloir jouer les femmes de la haute, le public ce qu’il retiendra d’elle, c’est son audace du début du film. On veut lui ressembler non pas pour les rêves qu’elle poursuit, mais parce qu’elle est volontaire, active, audacieuse. Le même type de femme qui cherchera à développer Naruse dans la seconde moitié des années 50. C’est cette femme-là qui va s’imposer aux yeux de tous et qui va devenir le modèle féminin. Si bien qu’aujourd’hui plus aucune femme ne ressemble ni à l’ouvrière simplette qui rêve de la haute, ni à la femme de la haute… Toutes les femmes sont des Bette Davis, des Kaharine Hepburn, des Barbara Stanwyck… Comme le jean du cow-boy, c’est la vachère et ses manières qui se sont répandues en moins d’un siècle dans tout le monde occidental. Fini les petites filles polies à la Audrey Hepburn. Hollywood, selon les recommandations de la censure, tentera bien de refoutre un peu de flamboyance et d’aristocratie de nouveau riche dans tout ça, mais « le mal » est fait. Toute une génération s’est déjà émancipée, et leurs petites-filles finiront le travail quand les hommes partiront à nouveau à la guerre, achevant ce processus d’égalité entre les sexes, cette fois par leur incapacité à gagner une guerre dont ils ne comprennent même pas les enjeux, et revenant non plus estropiés mais bien comme émasculés.

Il y a certainement pas mal de misogynie dans la présentation d’un tel caractère comme Flaubert se moquait de son Emma, mais les femmes qui voient ces stars veulent leur ressembler. C’est comme la violence des rues, alimentée par des films qui naïvement décrivent et dénoncent cette violence qu’eux-mêmes alimentent. Malgré la restauration des corsets et des moulures dans les films du code Hays, les petites filles ne rêvent plus de devenir princesse, mais des pestes à la Bette Davis ou à la Monroe, des working girls (dans tous les sens du terme : des putes, des femmes fatales, des femmes qui s’assument, des femmes qui travaillent). Dans un monde où tout est possible, rien n’est interdit, même pour la petite fille des rues.


Stella Dallas, King Vidor 1937 | The Samuel Goldwyn Company


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1937

Liens externes :


Hallelujah! King Vidor (1929)

Nina Mae!

Hallelujah!

Note : 4 sur 5.

Année : 1929

Réalisation : King Vidor

Avec : Nina Mae McKinney

TOP FILMS

On est en pleine émergence du film parlant. La technique est surtout utilisée pour des films musicaux dont celui-ci fait partie sans être véritablement un « film musical ». La transition se fait en douceur : en Europe et au Japon, on continue de faire exclusivement des films muets. C’est l’année où Pabst par exemple en Allemagne fait Loulou, avec Louise Brooks, où Bunuel tourne Un chien andalou. Bref, ce con de cinéma sonore tue irrémédiablement l’utopie d’un cinéma réunissant les peuples autour d’une langue commune. Dès lors, ce sera les studios hollywoodiens qui imposeront leur vision et leur culture au monde. Le chaos en Europe obligera plus tard les créateurs européens à enrichir la production hollywoodienne. Parce qu’il s’agit bien de production : au pays du fordisme, il est question de créer des œuvres de masses, à succès. Le procédé du parlant, plus qu’un outil de création pour de nouveaux auteurs, est surtout au début, un gadget publicitaire pour faire venir les foules.

Pour être franc, je ne connais pas bien cette période de transition qui ne semble pas bien prolifique en chefs-d’œuvre (ce serait comme pour les films 3D : ce qui compte, ce n’est pas l’histoire mais le procédé donc les bons films…), contrairement aux derniers muets sortis cette même année 29. Cela faisait donc un moment que je voulais voir ce film de Vidor, son premier sonore, reconnu lui comme un grand film. Les chefs-d’œuvre montrent la voie, celui-ci se contentera donc d’être un grand film en… montant la voix.

Hallelujah ! est un ovni. Le parlant n’a encore aucun code, il faut les inventer. On est encore parfois dans le muet… avec du son. Le résultat est assez particulier.

Parmi les particularités des films, son sujet d’abord. L’un des premiers films tournés avec une distribution composée uniquement d’acteurs noirs. La première image du film sonore qui reste dans les esprits, c’est cette figure d’acteur blanc grimé en Noir du Chanteur de jazz… Ici ce sont donc de vrais Noirs, qui dans leur vie du Sud, la journée, récoltent le coton. Le soir venu, ils dansent et chantent. Pas de misérabilisme, au contraire, on se croirait presque au paradis. La même vision de l’humanité de Vidor qu’on retrouvera cinq ans plus tard dans Notre pain quotidien. À ma connaissance, on ne tournera plus de film de ce genre jusqu’à Cabin in the Sky de Minnelli (autre ovni dans son genre). Hollywood avait là la possibilité de créer un genre, de mettre les Noirs au cœur de celui-ci, de leur donner une légitimité au cœur du système et ainsi leur donner une visibilité dans la culture populaire américaine en même temps que la musique noire américaine (jazz et blues qui tirent leurs racines des chants religieux et chantés dans les champs qu’on voit dans le film) : la Californie ne devait pas être encore mure pour le Jazz… Il en aurait peut-être été autrement si Hollywood était née à la Nouvelle-Orléans ou à Chicago… Un peu plus tard on retrouvera Paul Robeson dans Show Boat, chantant Ol’ Mand River, occasion manquée encore. Les génies noirs tapent à la porte du cinéma, mais ne seront pas aussi bien accueillis que les scénaristes blancs d’Europe centrale. Déjà Robeson (plus tard blacklisté pour ses engagements politiques) avait retrouvé en Angleterre où il avait étudié, Nina Mae McKinney, héroïne éphémère de cet Hallelujah!

L’histoire du film semble tout aussi “endémique”… Une famille récolte le coton dans les champs. Le petit fils, Zeke, commence à devenir adulte, et certaines pulsions le tyrannisent. Envie de sexe (sans le dire aussi explicitement), c’est surtout pendant tout le film une lutte dans son esprit entre le côté clair et obscur… Lui dirait qu’il est tenté par le diable. Ce n’est pas un mauvais garçon, mais il succombe vite à la tentation, à la facilité, à la luxure… Zeke est donc chargé avec son frère d’aller vendre en ville le coton récolté. Il en tire une grosse liasse de billets. Au même moment, dans la rue, des joueurs de dés sont hypnotisés par la danse de la belle Chick, surnommée « café-crème » dans les sous-titres français. D’une beauté à tomber. Nina Mae McKinney bien sûr. Elle n’a que 16 dans le film, et en fait dix ans de plus. Ces yeux, ces yeux !!!… Zeke tombe sous son charme. Elle le suit en voyant son d’argent, et l’entraîne dans un bar. Un petit déhanché, histoire de nous faire tourner la tête, puis elle présente Zeke à Hot Shot, un dandy un peu louche qui va lui piquer son fric aux dès. Zeke est persuadé que Hot shot a triché. Il prend un arme et tire accidentellement sur son jeune frère…

La péripétie paraît peu crédible : revenant avec le corps de son cadet chez ses grands-parents, il n’est jamais ennuyé par la police, et sa famille ne l’accueille pas non plus comme un assassin… Pour se racheter une conscience toutefois, Zeke devient prédicateur. Il donne des leçons à ses ouailles quand lui est sans cesse tiraillé par « le démon ».

Un jour qu’il traverse une ville à dos de mulet, il est reconnu par Chick et son ami Hot shot, qui ne manqueront pas de se foutre de sa gueule… L’opposition entre les crapules de la ville, et l’innocent campagnard. Seulement Chick n’est pas insensible au charme de Zeke et finit par se faire baptiser de ses mains (il faut la voir se la raconte grave, imaginer les séances d’hystérie lors des baptêmes collectifs dans la rivière du coin). Elle finit par s’enfuir avec lui, laissant en plan toute sa famille, sa future promise et sa communauté…

On les retrouve quelques mois après. Zeke travaille dans une scierie. Chick en desperate housewife reçoit toujours la même crapule qui lui ressemble si bien : Hot shot. Chick embobine Zeke à son retour de travail et s’enfuie avec le dandy escroc par la porte de derrière… Zeke les poursuit dans le bayou. Chick meure dans les bras de Zeke après être tombée de la charrette, et Hot shot est tué par Zeke. Après une période au bagne, Zeke revient auprès de sa famille. Quoi qu’il fasse le mec reste un saint…

Pas le film du siècle, mais une vraie singularité. À voir et à apprécier surtout pour les chants et les deux ou trois pas de danse de Nina Mae McKinney. Ainsi que pour voir l’unique réussite d’un genre mort-né. Si le parlant utilisera bien la comédie musicale pour faire son âge d’or, les gold diggers on ira les chercher du côté de Broadway. Les Niggers, avec leur gospel ou leur jazz, pourront bien rester où ils sont. « Niggers all work on de Mississippi, Niggers all work while de white folks play »… in Hollywood.


Nina Mae McKinney, pendant sa danse endiablée. Hallelujah! King Vidor 1929 | Metro-Goldwyn-Mayer (MGM)


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La Rue sans fin, Mikio Naruse (1934)

Comprendre Naruse (ou une tentative)

La Rue sans fin

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Kagirinaki hodô

Année : 1934

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Setsuko Shinobu, Akio Isono, Hikaru Yamanouchi

Je n’ai jamais été bien passionné par les films muets. Et ce n’est pas celui-ci qui y changera grand-chose. Cela étant, puisque je commence à bien connaître les films et le style de Naruse, voir l’un de ses premiers films est vraiment d’un grand intérêt, et on va faire le point. On peut y déceler ce qui fait déjà le charme de ses films suivants, et donc comprendre ce qu’est le style de Naruse. Il faut bien le dire, cela m’a fait prendre conscience d’un certain nombre de choses qui ne m’avaient pas sauté aux yeux, alors qu’en y regardant d’un peu plus près, elles paraissent évidentes…

D’abord, les personnages principaux des films de Naruse sont toujours des femmes. Presque toujours le même type de personnages. Femme plus ou moins seule, hôtesse de bar, geisha (on va voir que pour un Occidental, c’est parfois très compliqué de faire la différence et même de comprendre ce que ça implique, la culture japonaise à ce niveau était particulièrement éloignée de la nôtre). Ce personnage principal féminin est souvent d’une grandeur d’âme implacable, d’une probité sans reproche, souvent réservée (en tout cas un vecteur pour Naruse pour instaurer ces ambiances tristes et poétiques, contemplatives, qu’on appelle mono no aware). Elle subit toujours les événements avec un grand courage et une grande dignité (il y a toujours quelque chose de noble dans le comportement de ce personnage, alors qu’il ne s’agit bien souvent que de la classe moyenne japonaise). Tout ça est régi certainement par des codes, des usages, propres aux relations sociales dans ce pays : le respect et la hiérarchie sont des notions majeures, plus que chez nous où, depuis quelques décennies, tout est beaucoup moins structuré et strict. Les personnages appartiennent toujours à la classe moyenne japonaise, et j’ai même l’impression qu’on a souvent affaire à un même quartier de Tokyo, celui de Ginza.

Ensuite donc, les lieux. Ce n’est pas du tout le cas dans ce film La Rue sans fin (même si l’on est toujours à Ginza, il me semble), mais très souvent les scènes se limitent à quelques lieux bien définis, et pour autant indéfinis pour qui n’est pas familier avec les usages nippons. Ça se limite à la maison, au bar, et à la rue, mais pas n’importe quel type de rue. Et c’est là que tout le génie des films de Naruse s’exprime. Et là où il faut s’accrocher. Pour nous, la maison est le symbole de la vie strictement et exclusivement intime (une conception du foyer qui date en quelque sorte de l’invention du libéralisme en Hollande avec l’enrichissement des « foyers » grâce au commerce avec l’Orient, avant cela, la conception du foyer en Europe n’était peut-être pas si différente de ce que l’on peut voir dans certains foyers japonais des films de Naruse). Le bar, au contraire, c’est le symbole du lieu public. Pour nous, il s’agit donc de deux lieux diamétralement opposés. Mais au Japon, ce n’est pas si simple. Les maisons, en tout cas dans la plupart des films de Naruse, les maisons sont des lieux de passage. Parce qu’il s’agit parfois de maisons de geishas (Okiya), de commerces (une teinturerie par exemple dans La Mère, et les clients se présentent juste au comptoir qui mène à la rue de derrière, mais il n’y a pas de séparation évidente entre le monde public et privé), peut-être d’auberges, de pensions, de magasin… Le fait est que pour un Japonais, quand il regarde le film, il va tout de suite reconnaître un type de lieu, même par les dialogues, le lieu sera défini par un mot, mais qui n’a pas d’équivalence en français (comment traduire okiya, par exemple ?). Cela vaut aussi, et sans doute plus encore, pour ce que nous appelons des « bars ». On peut imaginer que pour un Japonais qui arrive en France, il soit difficile de saisir la différence entre un bar, un café, un bar-tabac, une brasserie, un restaurant, un traiteur, un grand restaurant, un self-service, un fast-food, une boulangerie, un restaurant d’entreprise… Pour nous, c’est presque tout autant compliqué de comprendre les maisons et commerces liés à la boisson, à la détente et à la restauration, d’autant plus qu’on ne peut traduire par les équivalents en français. Chaque établissement japonais a sa particularité, sa fonction, parfois même comme en France, un établissement peut regrouper plusieurs types d’établissements ou être spécialisé en un certain type de nourriture ou de boisson, si bien qu’il est impossible de s’y retrouver. Et c’est là que comprendre les films de Naruse, toutes les subtilités de ces films, semble réellement être vain pour un Occidental. On comprendra les grandes lignes, mais pas mal de ces subtilités resteront incomprises et étranges.

Et Naruse accentue ce flou entre espace intérieur et extérieur, lieux intimes et publics, en filmant souvent un espace depuis un autre.

Les espaces exigus, parfois intimes comme une chambre à coucher, toujours ouverts vers l’extérieur, ici dans A l’approche de l’automne | Toho Company



Un espace intérieur filmé depuis l’extérieur grâce à un « 4e mur » quasi béant, ici dans Une avenue au matin, Mikio Naruse 1936 | P.C.L. Eiga Seisaku-jo



Un espace extérieur filmé depuis l’intérieur grâce à un « 4e mur » quasi béant, ici dans Délit de fuite, Mikio Naruse 1966 | Toho Company



Passage de plat entre la cuisine et la salle, entre privé et intime, ici dans La place de la femme 1962 | Toho Company



L’entrée de la pension dans Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse 1962 | Takarazuka Eiga Company Ltd.


Les boutiques ouvertes sur la rue, ici dans A l’approche de l’automne | Toho Company



L’amour des ruelles marchandes et… désertes, privé ou intime ? Ici dans La place de la femme 1962 | Toho Company



L’amour des ruelles marchandes, ici dans Angry Street, Mikio Naruse 1950 | Tanaka Productions



Ruelle privative ou rue escarpée, ici dans Nuages flottants, Mikio Naruse 1955 | Toho Company



La ruelle, souvent un lieu d’intimité, de confidence ou comme ici de dispute dans Courant du soir (Mikio Naruse 1960 | Toho Company)



Les commerçants ont l’habitude de nettoyer les ruelles devant leur boutique (acte intime dans un espace supposé public), ici dans A l’approche de l’automne 1960 | Toho Company



Même chose, ici dans Frère aîné, sœur cadette, Mikio Naruse 1953 Ani imôto | Daiei Tokyo Daini



Dernier exemple de cette confusion avec les bains publics, présents dans nombre de films de Naruse, ici dans A l’approche de l’automne 1960 | Toho Company

Parmi les subtilités des espaces bien définis, je commence par Ginza. Il s’agit en fait de l’un des quartiers principaux de bars à hôtesse et maisons de geishas de Tokyo où se situent beaucoup de films de Naruse. Ce genre de quartier avec ses petites ruelles est appelé hanamachi (ville fleur), et même si dans tous les films de Naruse, les personnages principaux ne sont pas que geishas, on retrouve souvent cette ambiance. Peut-être est-on toujours dans les mêmes coins de Ginza, peut-être cherche-t-il toujours les mêmes types de quartiers, peut-être était-ce juste la norme, la disposition réelle des maisons ? Je n’en sais rien…

Le week-end, durant l’après-midi le centre du quartier est réservé aux piétons…, mais seulement le début des années 60. Donc après la grande partie des films de Naruse, mais peut-être est-ce là un indice pour comprendre qu’autrefois ces quartiers avaient un charme particulier sans les véhicules motorisés…

L’okiya est donc la maison de geisha. Il s’agit d’artistes, elles ont le rôle de divertir. Bien sûr, leur talent ne se limite pas au chant et à la danse, mais aussi à la conversation (parfois un peu plus). Et ça se complique quand on sait que leur rôle s’est modifié, voire diversifié, au cours du XXe siècle. Entre celles qui sont restées fidèles à la tradition, celles qui se sont mises à fréquenter les « bars », et tout ça en sachant aussi qu’au milieu du siècle, la prostitution a été officiellement interdite…

Izakaya est une sorte de bar où l’on peut boire, s’enivrer et manger (il correspond sans doute plus aux pubs en Grande-Bretagne). On y va entre collègues après le boulot ou avant d’aller ailleurs pour manger. La bouffe est généralement partagée entre les clients d’une même table. Trois manières de consommer : sur un tatami (assis en seiza), autour d’une table, ou au comptoir du bar.

Il y a aussi le kyabakura (ou bar à hôtesses), tenu parfois par une Mama-san (un manager femme). Dans Une femme monte l’escalier, Hideko Takamine est appelée Mama.

On a encore les snack-bars, dans lesquels les hôtesses flirtent avec des clients dans un lieu plus petit (ce n’est pas de la prostitution…). Il me semble que dans Une femme monte l’escalier, toujours, le personnage d’Hideko Takamine, l’établissement qu’elle achète à son compte est un snack-bar.

Bref, on voit bien que sans équivalent, c’est presque impossible de comprendre ces films… Il faudrait apprendre à connaître tous les types d’établissements, que ce soient les maisons, les bars, les restaurants, et reconnaître les mots japonais qui les définissent (par exemple, il y a cinq ou six noms différents pour les restaurants japonais, étant donné qu’on ne mange pas le même type de nourriture).

J’en reviens donc à ce que je disais sur les trois types de lieux dans les films de Naruse : la « maison », le « bar » et la rue (là aussi, j’aurais presque envie de mettre des guillemets). Pour un Occidental, il n’y a rien qui oppose plus une maison privée d’un bar public. Au Japon et dans les films de Naruse, il y a comme une harmonie entre ces deux lieux, un peu comme s’ils s’emboîtaient l’un dans l’autre. Certaines maisons sont semi-privées, collégiales, comme des pensions, on entre au moins jusqu’à l’entrée « publique » sans frapper, et on attend d’être invité à rejoindre le reste de la maison, qui est, elle, surélevée (là, on doit quitter ses chaussures pour des sandales et rester en chaussette sur les tatamis).

Et de la même manière, les « bars » sont souvent des sortes de clubs où se rencontrent des habitués. Si l’on vient seul…, on peut avoir de la compagnie au menu, avec ces hôtesses de bar, sortes de geishas des temps modernes. Il s’agit donc de lieux bien moins publics que ce que l’on connaît chez nous. Ce qui fait que dans les films de Naruse, tous les lieux sont à la fois publics et privés. Cela dépend en fait des circonstances. La chambre à coucher par exemple, la journée, on peut y servir le thé à un visiteur…, ce qui en fera la chambre à coucher, c’est seulement quand, au coucher, on met le futon sur le tatami. L’ambivalence de ces deux types de lieux, c’est la marque des films de Naruse : on passe sans cesse de l’un à l’autre ; le privé et le public sont toujours très liés. On se croirait presque dans une pièce de théâtre classique où les personnages font des entrées en scène en étant annoncés. Que ce soit la maison ou le bar, c’est le lieu où l’action se passe et au-dehors on a les « autres » qui sont susceptibles de venir se présenter assez facilement sans pour autant que ça tue l’atmosphère intime du lieu. Il est intéressant de noter que dans les films japonais (chez Naruse en tout cas), on a plus regard de l’intérieur qui voit entrer un nouveau personnage, alors que dans le cinéma occidental, on verra plus souvent les personnages se déplacer eux-mêmes pour se rendre à un lieu et rencontrer d’autres personnages (si j’étais audacieux, je comparerais le récit nippon à un ovule et le récit occidental à un spermatozoïde…).

Il existe enfin le troisième type de lieu chez Naruse : la rue. Elle fait le lien entre les deux premiers, peut-être pour souligner un peu plus leur similitude, leur ambivalence. Mais attention, si dans la Rue sans fin, on a encore des rues bondées, presque toujours par la suite Naruse préférera des petites ruelles, voire des rues, des ponts, sans circulation. Et là encore, l’harmonie est respectée. Encore une fois, on a affaire à un lieu public, mais l’atmosphère est privée, intime. On retrouve presque systématiquement des dialogues à deux personnages (un peu à la Wong Kar-wai) et quand ils sont trois dans le Repas[2] par exemple, il ne s’agit que du môme d’un des personnages qui joue pendant que sa mère cause avec le personnage principal (il est présent sans faire partie du cercle intime de la discussion). Paradoxalement, la rue devient le lieu intime par excellence, parce qu’on y a exclusivement des scènes à deux, comme l’antichambre ou le boudoir où l’on ira confesser ses tourments à la voisine ou une vieille connaissance.

C’est là que pour comprendre le style de Naruse, La Rue sans fin est intéressant (rien que le titre…). Ce n’est pas encore tout à fait du « Naruse ». Les rues sont larges, grouillent de monde et de circulation ; en plus, Naruse se plaît à donner un caractère descriptif, presque documentaire au film en multipliant les plans de foule, de la rue pendant les transitions. Un style de plan qu’il abandonnera totalement par la suite, dans une recherche, toujours, d’économie (des moyens et des effets).

On peut se demander si à ce moment, Naruse n’a pas encore trouvé son style, sa voie, sa route (sa rue) ou s’il ne cherche pas tout simplement à copier ce qu’il a vu dans les films occidentaux (pour les films de l’époque qui ne sont pas tournés en studio). Parce que dans ce film, il n’y a pas que les rues qui sont filmées comme il ne le fera plus jamais par la suite. Il y a surtout les scènes d’intérieur qui n’ont rien à voir. On s’étonne de voir des voitures dans La Rue sans fin (on est pourtant en 1934, et on n’en verra que rarement par la suite, alors que les trains seront plus répandus par exemple… pourquoi ? mystère… est-ce que les trains font plus japonais, est-ce que ça correspond plus à son idée de faire des lieux à la fois publics et privés ?…), mais surtout, on y remarque des portes ! Les personnages semblent incapables d’ouvrir ces énormes portes… Par la suite, les portes disparaîtront presque de ses films (on en voit parfois à l’entrée d’un bar, mais jamais en gros plan comme c’est le cas dans ce film). Il préféra, plus tard, revenir aux bonnes vieilles portes coulissantes (shoji ou fusuma). Est-ce que c’est un désir de sa part de retourner à des films plus « japonais » ? Cherchait-il comme ça à affirmer son style ? Mystère. On en voit, par exemple, beaucoup plus chez Ozu, dans les entreprises notamment.

Autre chose qui m’a marqué dans ce film, c’est l’incroyable similitude dans le style de jeu des acteurs du muet, et plus tard dans ses films parlants jusque dans les années 60. Quand en Occident la rupture a été totale entre le jeu de pantomime et le parlant qui allait mettre dix ans à adopter les techniques réalistes de l’Actors Studio (et attendre encore quinze ou vingt ans pour que ces techniques se généralisent dans l’ensemble du cinéma américain), avec ce film muet de Naruse, on découvre qu’au Japon, il n’y a pas eu ce genre de révolution. Dans ce film, les acteurs ne jouent pas la pantomime. Mieux, la mise en scène, à travers son découpage, sa mise en place, est déjà assez proche de ce qui sera mis en place dans les films parlants (beaucoup de panneaux dans le film muet et au contraire peu de dialogues dans les films parlants…). Les Japonais garderont longtemps ce type de jeu précis, avec des codes, des jeux de regards, des postures, des ports de tête, une manière de se positionner par rapport à un autre acteur… C’est d’ailleurs étonnant de rencontrer des plans, des transitions, des postures, des jeux de regards, des axes de caméras qui reviendront sans cesse dans les films suivants. Pour exprimer un sentiment, mettre en place une même situation, on ne s’embarrasse pas, on utilise les mêmes méthodes. C’est comme si les acteurs japonais avaient des codes, des lazzis, comme autrefois les acteurs de commedia dell’arte pour jouer des personnages récurrents de la scène. Et là, étant donné qu’on a toujours affaire aux mêmes types de personnages (parfois aux mêmes acteurs), on peut facilement imaginer qu’il y a des codes, des poses, utilisés traditionnellement pour exprimer un sentiment, une situation. Chose impensable à la même époque en Occident (quoique). C’est amusant de voir, par exemple, des acteurs différents adopter les mimiques d’un acteur dans un film plus récent de Naruse. La femme qui baisse la tête en signe de résignation ou de docilité ; la vieille mère qui fait une moue et qui dodeline de la tête, l’air de dire « non, mais tout de même », surprenantes, ces similitudes. C’est dommage que là-bas, mais déjà à cette époque en Occident, on ait perdu ces méthodes de jeu. Ça limite le champ d’action. On ne peut plus jouer que d’une manière naturaliste, oubliant les « emplois », les personnages récurrents, familiers, les archétypes…

Il y a enfin la notion de mono no aware, habituellement utilisée en littérature, mais dont Naruse se serait inspiré pour créer des ambiances pour ses films. Et c’est vrai que quand on voit ces films, on cherche toujours à mettre des mots sur des choses qui en Occident n’en ont pas. On parle de contemplation, d’ambiance, de film lent, poétique… Ça devient plus compréhensible quand on peut identifier une notion vague avec une expression, même si ça reste impossible à traduire.

Alors le mono no aware, qu’est-ce que c’est ? Voici quelques tentatives de définitions en français :

D’abord, on le traduit parfois par « Le pathétique des choses », d’autres fois par « un sentiment profond des choses », ou encore par « Choses propres à émouvoir ».

Et voici deux définitions trouvées sur le Net :

« Les textes fondamentaux du Zen font de l’acceptation et de la transcendance du monde le point nodal de l’art de vivre qu’ils proposent, tandis que l’art narratif japonais traditionnel célèbre le monde tout en y renonçant. De nos jours, on emploie souvent le terme mono no aware pour décrire cet état d’esprit. Selon le mot de Tamako Niwa, il s’agit de “la tristesse sereine” qui nous envahit à la vue du monde. On l’utilise également pour décrire l’acceptation tranquille d’un monde en transition, le plaisir innocent et éphémère goûté à l’activité quotidienne ou encore le contentement procuré par la précarité de sa propre existence. »

« Appréciation généralement teintée de tristesse de la beauté éphémère qui se manifeste dans la nature et la vie humaine. »

Moins orientée vers la mélancolie et plus philosophique, voici la définition qu’en donne René de Ceccatty : « l’aware est une sorte de suspension de jugement, un retrait de la conscience, qui, à l’origine, prend la forme d’une exclamation de surprise devant l’apparition d’un sentiment nouveau ou d’un pur phénomène extérieur. Ce retrait, cette suspension, permet, précisément, la mise en place intérieure d’une autre catégorie de temporalité. Le sujet se retire de l’activité du monde qu’il observe et décrit de façon plus ou moins concise. »

Comme d’habitude, plus on comprend les choses, plus on se rend compte qu’il reste finalement encore plus de choses à découvrir… La rue est sans fin.


[1] Quand une femme monte l’escalier

[2] Le Repas


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Les Hauts de hurlevent, William Wyler (1939)

La Horde de Hurlevent

Les Hauts de hurlevent

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Wuthering Heights

Année : 1939

Réalisation : William Wyler

Avec : Merle Oberon, Laurence Olivier, David Niven

Du Bronté produit par Samuel Goldwin, mise en scène par William Wyler, et interprété par Laurence Olivier. Si ce n’est pas de la dream team ça…

Une mise en scène qui fout bien les boules au début avec les violons dans la neige (on aura les mêmes quarante ans plus tard dans LEmpire contre-attaque). Tout en flashback, comme toutes les bonnes histoires gothiques (oui, il n’y a pas que le film noir), comme pour mieux entrer dans une histoire qu’on veut fantastique ; ça pourrait tout aussi bien être un rêve, un mensonge (la sophistication de la mise en abîme qui plongerait presque le film dans le baroque si on y avait en plus les couleurs et des optiques torsadées). Le reste, c’est du mélo. L’amour impossible qui rentre en conflit avec le paraître.

Ça ressemble pas mal à Jane Eyre finalement. Le même personnage de l’homme autoritaire dévoré par sa passion ; et ces femmes rendues idiotes par leur amour. Les mêmes patelins paumés habités par le mystère et ses fantômes. Et puis, au moins, le mauvais temps, c’est crédible dans le nord de l’Angleterre.

An -2 avant CK. Pas de contre-plongée, pas de plan-séquence. Mais ça paraît bien sophistiqué tout de même pour 1939. Bien léché, rien à dire. Peut-être l’effet gothique déjà. La sophistication s’écrit avec un W, qui veut dire Welles, ou bien donc Wyler… (Ça marche aussi avec D.W Griffith ou Josepth L. Mankiewicz ; un peu moins avec Wilder, sauf pour Boulevard du Crépuscule peut-être… Le K, c’est pas mal non plus. Et le Z. OK, je range mes runes.)


Les Hauts de hurlevent, William Wyler 1939 Wuthering Heights | The Samuel Goldwyn Company


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1939

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MyMovies: A-C+

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Je suis un criminel, Busby Berkeley (1939)

C’est pas moi c’est les autres !

Je suis un criminel

Note : 5 sur 5.

Titre original : They Made Me a Criminal

Année : 1939

Réalisation : Busby Berkeley

Avec : John Garfield, Claude Rains

— TOP FILMS

Quand on est face à un grand film, parfois, on se fout de vouloir l’analyser. Et on prend plaisir à réciter dans sa tête le déroulement de l’histoire qui nous a passionnés. Sans blague donc, ceci ne fait rien d’autre que retracer le développement dramatique du film. Si vous n’aimez pas les spoils, dehors, autrement, vous aurez un aperçu de l’intérêt du film.

Garfield (son personnage) est un boxeur minable. Dans les premières scènes, on le voit dans sa “gloire”. Monsieur gagne, c’est la fête. Le soir de sa dernière victoire, il se saoule et reçoit dans son appart’ une poule et son type. Petite baston, et là, le premier, Garfield se fait assommer (aidé par l’alcool). Le type (de la poule) prend alors une bouteille et la fait péter sur la tête d’un reporter qui voulait se mêler à la fête… « Mon Dieu ! tu lui as fait mal » dit la poule. Mal ? ─ Il est mort. » (Voilà, c’est l’hamartia, la faute originelle, sur quoi est bâti tout le récit futur).

Là bien sûr, le type joue les lâches (sinon comme dit Hitchcock, si on appelle les flics, il n’y a plus de film). Il embarque Garfield toujours dans les vapes : il décidera bien de la suite plus tard. Mais faut pas rester avec un cadavre sur le dos. Arrivés dans une baraque, Garfield est toujours KO, la poule joue les ingénues (« oui mais il faut aller à la police, on nous croira, on est les gentils… »), contrepoint parfait pour l’autre type qui, lui, est une vraie saloperie : pour lui, se faire la malle sera la meilleure solution. Il profite de ce que Garfield soit dans les vapes pour lui faire les poches, lui piquer sa montre et un bracelet. ─ Ils partent. On ne les reverra plus : ils ont un accident de voiture (vraiment pas de bol, à croire presque qu’il y a un dieu qui punit les meurtriers). Garfield, qu’on désigne déjà comme le coupable du meurtre du reporter (c’était chez lui ça aide un peu), passe alors pour mort : dans l’accident, le conducteur avait sa montre et son bracelet…

Je suis un criminel, Busby Berkeley 1939 | Warner Bros

Garfield se réveille au petit matin. « Mais où donc que je suis ?! »… C’est dans le journal qu’il apprendra tout ça. Non seulement, il est mort, mais on a retrouvé le corps d’un reporter dans le coffre de sa voiture… Sacrée gueule de bois. (On ne s’embarrasse pas avec la vraisemblance… que tout ça soit arrivé pendant le sommeil de Garfield, ce n’est pas très crédible, mais ça évite d’inutiles scènes… là au moins ça va vite ; l’important n’est pas d’être crédible, mais de raconter au plus vite une histoire en un minimum de temps — le grand truc de Warner ça je crois).

Garfield retrouve son manager. « Mais tu es vivant ! super, je peux garder tout le fric que je te dois… puisque si tu dis que tu es en vie… tu vas en prison ! » Elle est belle l’humanité des gens… S’ils ont votre destinée entre leurs mains, ils ne vont pas se priver pour se servir. Et on comprend mieux une phrase dite plus tôt par Garfield : « Des amis ?! Les amis n’existent pas… » (Hé, on est à New-York, c’est chacun pour soi !).

Notre boxeur est donc obligé de partir sur la route, aller le plus moins possible de la côte est, là où on ne le reconnaîtra pas. Pendant ce temps, Claude Rains, lui, un flic un peu illuminé. Il a fait condamner autrefois un innocent et ne s’en est jamais remis… ─ C’est encore là, le thème du film : l’injustice… Bref, on se croirait en plein dans un film de Fritz Lang. Persuadé que ce n’est pas Garfield qui est mort dans l’accident, il se lance à sa recherche, tandis que tous ses collègues se foutent gentiment de sa gueule (ce n’est pas l’homme invisible mais tout comme).

On revient donc à Garfield qui se promène tranquillou sur le toit d’un wagon en plein désert de l’Arizona (normal… pas de fric rien). Course poursuite (oui, c’est un film d’action) sur le toit… Il tombe… C’est le désert. Il ne passe pas quarante jours à marcher, mais il arrive bien dans une sorte d’oasis coupée du monde, un paradis, qui rappelle pas mal l’arrivée de Moïse au Pays de Madian. Il y trouve la Séphora qui deviendra son amoureuse, et les bergères sont changées en terribles diablotins, des voyous eux aussi de New York, envoyés ici vers la quiétude (relative) des champs de palmiers dattiers. Une nouvelle fois, notre boxeur, s’effondre par terre (comme Moïse), affamé. Décidément pour un boxeur, il est souvent au tapis ! Fin du premier acte (ou round).

Le développement est classique. Comme on pouvait s’y attendre, il va rester pour aider dans le ranch (dans ce genre de truc comme par hasard, il n’y a pas d’homme adulte, et la seule femme est jolie et célibataire). Garfield se montre alors parfaitement antipathique… C’est une petite frappe de New York, pas un saint. Et c’est justement pourquoi le récit est intéressant : si c’était un homme parfait et sans reproche qu’on accusait d’un crime qu’il n’a pas commis, ce serait trop facile. Et en ça, c’est mieux par exemple que J’ai le droit de vivre (Henry Fonda, ce n’est pas James Cagney, alors que Garfield, ce n’en est pas loin… bref, le salaud qu’on aime non pas détester ici, mais défendre). Antipathique donc, parce qu’il fait les quatre cents coups avec les gamins. Là je zappe, un peu, il y a une longue séquence dans un réservoir d’eau qui est excellente, bien utile pour montrer la naissance des liens entre Garfield et les enfants qui l’idéalisent.

Mais la vie n’est pas aussi rose qu’elle y paraît dans ce petit havre de pays… Les dettes s’accumulent. Ah, l’argent… cette invention du diable, l’unique chose au monde qui puisse corrompre plus un homme qu’une femme. La solution à ce petit souci apparaît donc évidente (et facile, peu importe) : en ville, un boxeur professionnel propose de fric à qui arrivera à tenir plusieurs rounds face à lui. Exactement ce dont Garfield avait besoin pour aider ses amis. Bien sûr, en montant sur le ring, il prend le risque de se découvrir, et il en est conscient. Peu importe, il est heureux de voir que tout le monde est confiant et fier de son geste. On l’aide à regagner une bonne condition physique (tout cela sachant qu’il ne révèle jamais qu’il est recherché, ou plutôt qu’il serait recherché s’il dévoilait sa véritable identité ─ tel Moïse qui ne dit pas qu’il est Prince d’Égypte ─ les secrets et les mensonges, c’est le carburant des bonnes histoires).

Et patatras…, le flic Claude Rains a retrouvé sa trace en ville. Garfield le surprend au guichet de la salle où se tiendra le jeu de massacre. Rains ne sait qu’une seule chose sur Garfield, qu’il est gaucher (et il est fameux pour son crochet du droit). Garfield revient au ranch et alors qu’on préparait une fête pour le futur champion, il est obligé d’annoncer qu’il renonce, avançant un problème cardiaque. Personne le croit. On le traite de lâche, etc. Finalement, un des mômes le convainc de se battre… (snif). Et là, « l’éclair de génie » : « Je n’ai qu’à faire croire que je suis droitier ! » Hé, tu ne pouvais pas y penser plus tôt John ?! (bah non, sinon on n’aurait pas eu droit à tous ces beaux sentiments).

Le soir des massacres, deux boxeurs amateurs se font d’abord liquider. Arrive Garfield sur l’arène des héros, masqué ou presque, non pas comme un joueur de catch, mais comme Robin des bois au concours de tir à l’arc. Garfield prend des coups, il arrive péniblement à tenir quelques rounds. Il tombe, et Claude Rains lui murmure à l’oreille : « Je t’ai reconnu ! Utilise ta droite…, ta droite, ce magnifique crochet du droit ! ». Comme dans les meilleurs films de boxe, Garfield se relève au bout des neuf secondes trois quarts, il prend encore deux ou trois coups histoire de comprendre qu’il ne pourra pas continuer sans sa botte secrète…, et là instant magique du film, la révélation (comme Néo comprenant comment se servir de ses “pouvoirs”) : plan sur ses jambes et changement de garde (ce n’était pas au ralenti, mais c’est tout comme). Le beau Garfield se sent revigoré, il gambade comme un jouvenceau, son adversaire lui dit : « Waoh, mais tu es gaucher ! » (la bonne scène classique de “reconnaissance”), et il en prend plein la gueule pour son plus grand plaisir… De l’uppercut du gauche, du direct…, et son fameux crochet du droit. Bref…, il perd. Ce n’est pas encore la mode des happy ends (de même, le mot le plus utilisé dans le film, c’est “suck”, gentiment travesti par la traduction par “poire”). Pourtant ses amis viennent le féliciter, et pas seulement. Claude Rains est là, sympa, qui ne dit rien, qu’on voit à peine, comme un remake de l’Homme invisible. Scène classique du héros qui doit partir et qui peine à se séparer de ses amis qu’il s’est faits durant ses joyeuses vacances en colonie de vacances… Il prévient sa belle que Claude Rains est un imprésario qui veut faire de lui un professionnel… Claude Rains joue le jeu. On a commencé le récit avec des salauds, on le finit avec des saints. Finalement, il est là le happy end.

Sur le quai de la gare. Claude Raine blablate : le meurtrier du reporter était droitier, et conseille à Garfield de le dire à son avocat… Claude Rains commence à avoir des remords. Il voit bien que Garfield est aimé dans cette ville, surtout par toute la petite bande du ranch de palmier dattier. Rains monte sur le marchepied du wagon, le train amorce son départ et il repousse Garfield sur le quai : « J’ai déjà fait une erreur par le passé. Je peux bien en faire une deuxième ». Si on n’avait pas compris, on enfonce un peu plus le bouton « happy end ». Et ça marche. Mais la fin est à l’image du film : on est heureux pendant tout le film.

À quoi bon analyser le reste quand le principal est à la fois simple et efficace. C’est la marque de certains chefs-d’œuvre.



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Les Indispensables du cinéma 1939

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Je suis un évadé, Mervyn LeRoy (1932)

Dé-Muni face à l’injustice

Je suis un évadé

Note : 5 sur 5.

Titre original : I Am a Fugitive from a Chain Gang

Année : 1932

Réalisation : Mervyn LeRoy

Avec : Paul Muni

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Quelques démons exposés ici : la vie difficile des combattants du front au retour de la guerre, les conditions désastreuses dans les bagnes, et l’État voyou. Et tout cela est bien réel puisqu’il s’agit d’une histoire vraie. L’histoire du film ne coïncide pas tout à fait pour la fin, mais on y est, à l’essentiel : après s’être échappé une seconde fois des travaux forcés, au lieu de perdre la boule comme Paul Muni dans le film, il part dans le New Jersey, y écrit son livre, et celui-ci sera presque aussitôt adapté au cinéma. Difficile cette fois pour le gouverneur d’extrader le forçat en Géorgie, quand on le retrouvera peu après sa seconde évasion, et difficile pour l’État de Géorgie de ne pas respecter la parole qu’elle avait donnée au prisonnier quelques années plus tôt et qui n’avait déjà pas été tenue…

La fin du film est bien plus cruelle et lourde de symbole. Sorte de Jean Valjean américain, coupable de rien au départ, il s’échappe, et on lui promet une grâce (qui ne viendra donc pas), s’échappe à nouveau, devient fou, rongé par des délires paranoïaques, et quand il vient retrouver la femme qu’il aime et qu’il n’a jamais pu épouser, il lui répond, quand elle lui demande comment il fait pour vivre : « Je vole ! ». Glaçant. Une fable terrifiante, celle de l’homme face à la toute-puissante communauté.

À peine deux ans entre sa dernière évasion et le film. Comme réactivité, on ne fait pas mieux. Cette histoire a au moins aidé à changer les conditions de vie des prisonniers en Amérique, parce qu’ils n’avaient plus le choix, après le buzz à la sortie du livre puis du film. Cependant, le film a été interdit dans l’État de Géorgie…

Un dernier mot sur Paul Muni, dont le seul autre film connu est Scarface. Je l’avais trouvé plus que moyen dans ce film, justement parce qu’il est très commun. Difficile de le voir dans le rôle d’un gangster. Là, c’est justement ce qui fait sa force : James Allen, c’est Monsieur tout le monde, c’est pour ça que c’est fort.


Je suis un évadé, Mervyn LeRoy 1932 | Warner Bros.



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Noir, noir, noir… (pré)

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