La Résidence, Narciso Ibáñez Serrador (1969)

Jeunes Filles en psychose

Note : 4 sur 5.

La Résidence

Titre original : La residencia

Année : 1969

Réalisation : Narciso Ibáñez Serrador

Avec : Lilli Palmer, Cristina Galbó, John Moulder-Brown, Maribel Martín

Thriller savoureux entre Jeunes Filles en uniforme et Psychose avec quelques notes probablement inspirées de Rosemary’s Baby vu que le film de Roman Polanski est sorti l’année qui précède. J’y trouve aussi une certaine connexion (ambiance/thématique/esthétique) toute personnelle avec Alien3 : l’univers carcéral, les conflits internes dans une société reconstituée avec ses codes spécifiques et étranges, et cela, sans savoir qu’un monstre rôde dans les parages et vient les cueillir les uns après les autres… On y trouve aussi les premiers cisaillements timides des slashers à venir.

Mais l’intérêt est bien ailleurs que dans les dérives horrifiques, surtout finales, qui prennent peut-être trop justement référence au film d’Hitchcock (Psychose), et qui flirtent avec le grand-guignol (sans quoi, avec une meilleure fin, c’était un favori). Le film est avant tout un excellent thriller psychologique, tendance frustrations sexuelles (tant hétérosexuelles qu’homosexuelles ou incestueuses), jouant sur la peur banale du monstre tapi dans l’ombre ou derrière les murs, sur la séquestration et les sévices autoritaires, voire sadiques. Je suis bien plus amateur de ce type de thrillers que de ceux proposés à la même époque en Italie.

On se demande bien d’ailleurs d’où a pu sortir ce film espagnol tourné en anglais avec un casting international et des personnages français. Ce sont plus souvent les amateurs de films d’horreur qui trouvent moyen de le dénicher, alors que le film ne se résume pas qu’à ses quelques meurtres et qu’il est en réalité bien plus « tout public » qu’il en a l’air. Bien qu’ayant inspiré, semble-t-il, quelques slashers futurs, on n’y dénombre que peu de meurtres et la petite société que forme le pensionnat ne découvre en réalité jamais la réalité des horreurs qui se produisent dans les lieux (ah, le légendaire laisser-faire des gestionnaires de pensions françaises).

J’y vois aussi ce qui pourrait le plus se rapprocher de Justine ou les malheurs de la vertu, impossible à adapter au cinéma. Et l’entrée en matière m’a également fait penser à celle du Professeur de Valerio Zurlini : on découvre, avec les mêmes couleurs brunes et sombres, l’intérieur d’une école, non pas à travers les yeux du professeur, mais de ceux d’une nouvelle élève. La suite s’intègre plus dans un schéma classique de film de pensionnat.

Le plus fou peut-être, c’est la qualité générale du film : de la mise en scène à la photographie, du scénario à l’interprétation. Pour produire un bon thriller, il faut souvent également une bonne musique et d’excellents effets sonores. Il n’y a pas qu’un auteur sur un plateau de tournage. Un film est bien un assemblage, souvent chanceux, de divers talents dont le réalisateur n’est que le maître d’œuvre. Cela pourrait être tout autant un producteur. Ou plus généralement, personne. Ou la somme hasardeuse de tout ce petit monde. Une résidence en somme. Avec, on l’espère, moins de problèmes managériaux en son sein. Il n’y aurait ainsi rien à changer si on en faisait un remake aujourd’hui. C’était déjà un peu le cas d’autres films tournés avant basés sur la séquestration et une oppression malsaine tournant au crime : on retrouve les mêmes couleurs, marrons presque placentaires, de Rosemary’s Baby et, disons, organiques de La Servante. Ces trois films possèdent un quelque chose qui les rend intemporels. L’effet du huis clos peut-être. Il n’y a rien qui ressemble plus à un décor d’intérieur qu’un autre décor d’intérieur. Surtout quand on est condamnés à ne pas en sortir. Une prison est une prison, on finit par ne plus voir la couleur des murs… Je n’aimais pas le côté maléfique dans le film de Polanski, et ce qui me fait préférer largement celui-ci, c’est bien son côté Jeunes Filles en uniforme. Pour être parfaitement étranger aux choses religieuses, ces références m’ont toujours sorti des yeux, alors qu’un pensionnat rempli de tarés qui offrent tous le visage de la normalité, ça parle en principe à tout le monde.

Autre différence majeure avec les giallos (genre dans lequel le film est parfois enfermé) : alors que ceux-ci ont souvent des distributions tout aussi hétéroclites, et bien que le film soit intégralement doublé, les acteurs sont ici parfaits, à commencer par Lilli Palmer, qu’on retrouve toujours avec plaisir.


La Résidence, Narciso Ibáñez Serrador 1969 La residencia | Anabel Films

L’engagement a tué l’expression et les échanges entre cinéphiles sur Twitter

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Tristesse des échanges codifiés visant à l’engagement plus qu’à la discussion ou à l’expression détaillée d’un point de vue sur les comptes cinéma Twitter/x

J’ai créé, un jour, une liste sur les comptes censés parler de cinéma sur Twitter, et je n’y vais jamais. Pourquoi ? Parce qu’on n’y trouve rien. Normal, sur un réseau social, me direz-vous. Sauf que je pense qu’on y trouve même sur les autres réseaux des posts autrement plus intéressants que la majorité des comptes dédiés au cinéma. Et je ne parle pas des comptes supposés de cinéma et qui, comme moi, n’en parle jamais. Non, je parle des comptes qui sont centrés sur le cinéma et qui créent du contenu en fonction d’un public, comme eux, cinéphile.

On n’y trouve rien. Pourtant, ça marche.

Les gens sont réunis en communauté, et tout le pire du réseau social se trouve condensé sur ces comptes (les insultes en moins — quoique, je ne vais pas sur les commentaires).

Le cinéma n’est la plupart du temps qu’un prétexte, qu’une sorte de MacGufffin, à se mettre en avant et à requérir des likes ou des retweets de sa communauté. On le fait ainsi gonflé à hauteur de son activité. Tous les comptes s’y mettent, même les comptes « institutionnels ».

Il y a des codes, des posts à faire qui tournent sans cesse : votre x préféré, votre top de x, les « moi quand je » suivis d’un GIF, les anecdotes de films, etc.

Tous ces gens passent des heures à lire et à partager des contenus totalement vides de sens, ne parlent en réalité jamais du sujet qu’ils sont censés mettre en avant, et le plus triste, c’est qu’ils ne semblent même pas comprendre que cela ne mène nulle part, la grande majorité d’entre eux n’ayant (en plus) rien à vendre. (À part tuer, je ne vois pas la finalité. C’est du picorage.) Leur quête illusoire de visibilité en ligne n’est pas l’expression de leur goût pour une forme d’art ni pour une forme spécifique de cinéma, mais au contraire un puits sans fond rempli de miroirs déformés capables de leur retourner une image qu’ils croient positive d’eux-mêmes.

Triste…

Moi qui n’ai pas particulièrement apprécié les échanges sur les forums ou les sites dédiés à leur apparition, qui ne suis pas bien actif à lire des blogs ou à écouter des podcasts (c’est rarement dédié à l’histoire du cinéma — celui de la Cinémathèque française, à la limite), j’en serais presque nostalgique en voyant le néant qu’est devenu le partage sur Internet. J’espère seulement qu’il y a un ailleurs que Twitter pour partager entre cinéphiles. Mais partager vraiment. Penser qu’on puisse le faire sur un réseau social qui pousse plus à l’engagement qu’à discuter n’est qu’une illusion ; il est étonnant, en 2024, de voir un public pour s’en rendre, volontairement, victime. Les liens vers des contenus, des articles amènent rarement à l’engagement. On change d’époque : les revues, les journaux disparaissent, désormais remplacés par des « influenceurs ». J’avais déjà été passablement agacé par les comptes comme « les garçons officiels » qui pour moi ont une activité qui s’apparente aux faux comptes d’information sur Twitter (Mediavenir, Brèves de presse).

Petit aperçu de posts sur ces douze dernières heures (et encore, je n’ai que fureté du côté des cinéphiles français, rien sur les sites, les institutions, les amateurs de classic movies, etc.) :

La polémique du moment à lancer (s’indigner, c’est exister — je m’indigne aussi, mais mon compte, c’est mon journal intime pas un appel à l’engagement^^) :

L’appel direct à répondre avec image qui suit (si ça fait un flop, c’est que tu n’as pas encore atteint le niveau 2 de l’influence ou c’est que tes appels directs sont un peu longue distance et difficile à joindre) :

Appel direct à l’engagement reprenant exactement le même tweet (sorte de chaîne de Ponzi du retweet ou d’engagement pyramidal) (le cinéma ne sert même plus de prétexte, il est absent) :

La microcritique à la syntaxe tarabiscotée (ça pourrait presque être un chapeau appelant à aller lire un article, mais même pas, il s’agit d’une pratique commune, sorte de haïku de la critique, très populaire sur Vodkaster, un peu moins sur Twitter — ça provoque assez peu d’engagement) :

Avant, Twitter, c’était le royaume des 250 signes. Mais parfois, on se demande si ce n’est pas celui des 250 pixels. Un film, résumé en quelques pixels. (Ici, le compte se laisse sans doute aller à une simple évocation qui lui fait plaisir. D’autres fois, le passage d’un film quelque part est l’occasion de renvoyer vers une critique. De bonne guerre dans tous les cas. Ce n’est pas le pire des méthodes de l’engagement. À noter toutefois l’oubli du hashtag sur le nom du cinéaste — comme dans mon exemple précédent.) :

« Moi », suivi d’une capture. (« 250 signes, c’est trop. Qu’est-ce que je vais pouvoir dire ? « Moi », Trois signes, zut. ») Je crois que ça vaut bien les images de chaton, je suppose que l’idée c’est du feel good post ? :

La liste dédiée à un hashtag incompréhensible (30 000 vues, je suppose que c’est un post essentiel) (je remarque en revanche qu’il n’y a pas de faute dans les capitales de titres d’œuvre) :

Le commentaire outré de Kevin, 12 ans qui trouvera toujours que sa mère est plus belle que l’actrice que tout le monde adule (exarchopoulos) (je fais parfois mieux : les commentaires outrés de douze ans d’âge mental, je les place directement en critiques de film — et heureusement, tout le monde s’en moque) :

Le pavé dans la mare, histoire de relancer des polémiques en cours (notez que l’indignation peut être tout à fait sincère ; il n’en reste pas moins que quand on a une communauté, ça provoquera de l’engagement — les polémiques ne s’éteignent jamais sur Twitter, il y aura toujours quelqu’un pour rajouter une pièce) :

Un aphorisme à la con = une citation. Plantez tout ça sur une image de l’auteur (ou un autre, on fait pas du fact checking) et votre fan base en a eu pour son argent :

Polémique toujours. Mais l’avantage de certaines institutions centenaires, c’est que de rien, on en fait encore un article (alors que… pourquoi faire ?) :

Variante du « moi quand », le « mood » (ici, on n’est pas loin de l’engagement ring) :

Voilà ce que j’ai pioché en… trois minutes. Du vide, du vide, du vide. Au mieux, beaucoup de solitudes qui se font face et se répondent sans se voir. Au pire, on est devenus les esclaves d’une plateforme d’échanges qui se nourrit de notre attention et qui ne nous apporte rien en retour. Sinon le mirage d’être lu. Un océan de sueur et de larmes.

Revues et blogs sont morts, mais que restera-t-il de ces échanges ? (Sans doute rien dans un monde qui s’écroulera sous le poids du vide que l’on ne cesse de produire et qui est loin d’avoir une empreinte nulle ou virtuelle… Tout le paradoxe de notre civilisation. On utilise nos dernières ressources pour partager des images de chat, des états d’âme et pour crier qu’on existe. On ne mérite définitivement plus de vivre. Moi le premier. Place aux cloportes et aux nénuphars.)


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Le Lutteur et le Clown, Boris Barnet (1957)

Note : 2.5 sur 5.

Le Lutteur et le Clown

Titre original : Borets i kloun/Борец и клоун

Année : 1957

Réalisation : Boris Barnet, Konstantin Youdine

Avec : Stanislav Chekan, Aleksandr Mikhaylov, Anatoliy Solovyov

Cinéma typique produit sous dictature. Je ne dirais pas « film de propagande » parce qu’après quarante ans de soviétisme, le pouvoir qui a glissé vers l’absolutisme et le culte de sa propre histoire n’a plus à vanter à travers les films, la publicité ou les médias les bienfaits de sa politique. On y voit plutôt un cinéma d’autocensure, un cinéma aseptisé aux conflits mous et à l’environnement idéalisé, un cinéma où les personnages représentés sourient invariablement pour exprimer leur bonheur de vivre l’un à côté de l’autre, des personnages volontaires et travailleurs, bons, et, s’il le faut, des personnages animés par un véritable sens du devoir, celui de dénoncer aux autorités compétentes les rares errements ou comportements contraires aux valeurs communes. Et quand un salopard qui fait ce qu’il sait faire de mieux (des saloperies) se présente, c’est forcément parce qu’il ne jure que par la politique ou par les valeurs individualistes que le pouvoir montre du doigt et s’est échiné depuis des décennies à combattre avec succès pour rendre la société meilleure. Ici, ce sera donc un clown jaloux qui n’a que le mot « compétition » à la bouche. « Il n’y a plus de débat à avoir : le communisme a gagné. » La fin de l’histoire.

Vous ne rencontrerez rien de bien subversif dans Le Lutteur et le Clown, sinon quelque chose qui n’impliquera jamais le pouvoir en place. Pas d’intrigue digne de ce nom ni de conflit bien élaboré. Juste une illustration plate d’événements heureux ou vaguement malheureux (c’est la vie), étrangement réunis les uns aux autres dans un monde idéal semblant n’avoir aucune prise avec le réel. Si Alenka (1961) dévoile un univers éloigné de toute civilisation en offrant à l’Union soviétique son Far East prospère sans cowboys ni Indiens, le monde dans lequel évoluent le lutteur et le clown n’est pas si isolé : les cowboys, ce sont les capitalistes, et les Indiens, les Occidentaux. Imaginez un monde dans lequel quand vous allumez la télévision, quand vous vous rendez au cinéma ou quand des histoires sont lues à vos enfants, c’est toujours la même histoire racontée : celle du Magicien d’Oziorsk. Le cauchemar. Et si vous cherchez ici Dorothy, c’est que Dorothy, c’est vous, le public. Alenka sera une variation en bus du Magicien d’Oziorsk ; Le Lutteur et le Clown en est une autre sur Le Lion peureux (un personnage parfaitement inoffensif que le communisme aura rendu fort, courageux et méritant face à la Méchante Sorcière de l’Ouest).

Je ne sais pas bien ce que vient faire le « clown » dans le titre d’ailleurs : l’amitié entre les deux personnages est vite expédiée, et ce n’est pas vraiment le sujet du film. Le sujet premier du film, c’est bien le lutteur. Sorte de gloire nationale russe refusant de combattre face aux tricheries des capitalistes (what else). On pourrait appeler ça une chronique ou une biographie, mais même ces types de récits ont leurs codes. Et c’est comme si Barnet, mais plus généralement le cinéma soviétique parlant jusqu’aux années 60, à force de se colorer de tout et de n’importe quoi faute de pouvoir dépeindre la moindre réalité du monde, n’en maîtrisait aucun.

À quoi ressemble le cinéma nord-coréen ? Probablement à ça. Du cinéma pour masses lobotomisées. Un cinéma dans lequel les thrillers font penser à des films d’aventures, les films d’aventures, à des drames, les drames, à des comédies, les comédies, à des contes pour enfants, et les contes pour enfants, à The Truman Show. Pas besoin d’hypnotiseur dans un cirque. Le cinéma se charge de vous endormir. Vous êtes en panne d’édulcorant pour votre café du matin ? Une cuiller de film soviétique en couleurs des années 50 fera l’affaire.

Ce qui change des films habituels de Barnet en revanche, c’est que pour une fois l’acteur principal a un petit quelque chose d’humain et de profondément sympathique. Un côté « Lion pas peureux » (du Magicien d’Oziorsk) ou de Nota Bene (le type de la chaîne YouTube). Voyez, je commence à mollir. Demain, je cogne trois fois mes souliers, et j’écris une liste de cadeaux pour Noël à Staline.


Le Lutteur et le Clown, Boris Barnet 1957 Borets i kloun / Борец и клоун | Mosfilm


Mickey One, Arthur Penn (1965)

Note : 2.5 sur 5.

Mickey One

Année : 1965

Réalisation : Arthur Penn

Avec : Warren Beatty, Alexandra Stewart, Hurd Hatfield, Franchot Tone

Film sous influence probable de la nouvelle vague européenne, mais ça ressemble peut-être plus à une comédie tchécoslovaque ou nippone de la même époque qu’à un bon film. Ce qui frappe de prime abord, c’est que le film ne procède pour ainsi dire à aucune introduction. Le générique est constitué de séquences bordéliques dont on ne sait quoi penser, puis un long flashback se met en place. Après cela, aucune présentation du personnage principal digne de ce nom ne se fait. Et par conséquent, puisque ce moment crucial d’identification n’est pas respecté, aucune empathie envers lui n’est déclenchée ni possible. Tout par la suite ne semble alors plus apparaître que comme une grande agitation forcée, un peu comme une mascotte de MMA polonais faisait le pitre à la mi-temps d’un match de basket dans les Landes. L’humour de l’Est venant s’échouer dans une soupe hollywoodienne, voilà qui est original.

La critique aurait moqué la prétention du film. Et je ne peux qu’abonder dans leur sens. À quoi toute cette agitation montée en jump cut peut bien servir sinon à dire « regardez-moi » ?

J’avoue ne trouver toujours aucun intérêt à Warren Beatty. Un énorme talent, mais qui me laisse froid. Une histoire de présentation avortée peut-être. J’aurais beau faire tous les efforts possibles, sa présence ne m’inspirera qu’antipathie et indifférence. Quelque chose dans les yeux ou dans la surinterprétation, le côté agaçant des personnes trop expressives, trop envahissantes. Les petits yeux rapprochés donnent un air vide que l’acteur compense par des expressions justes, mais bien trop nombreuses à mon goût. Sa sœur souffrait du même problème, mais le pauvre Warren ne peut pas souligner son regard de faux cils (les acteurs burlesques usaient de crayon noir, comme au théâtre, peut-être que Warren aurait dû en prendre de la graine…). L’insolence des belles gueules peut-être aussi, pour qui tout est dû et facile. À moins que ce soit le côté saoulant des types qui ne s’arrêtent jamais de parler, de bouger, de séduire… Ce n’est pas un pitre, c’est un lapin Duracel.

Le silence… Le talent, c’est aussi se laisser regarder, c’est aussi laisser les autres prendre de nous le peu qu’on leur donne. Le vaudeville et la screwball comedy en avaient fait la démonstration : même une comédie à cent à l’heure doit aménager des instants de ruptures, des micropauses permettant au public de respirer.

Je vous foutrais le beau Warren dans un personnage de criminel, moi. Un producteur pour donner à ce Beatty, un rôle de tueur ? Vous le flanquez ensuite d’une jolie blonde tout aussi perverse que lui, et le tour est joué ! Les petits yeux ne sont pas faits pour la comédie.

En dehors de son acteur, de son agitation lourde et de son introduction ratée, paradoxalement, par certains aspects, le film évoque Lenny, mais en bien plus réussi. Par son sujet loufoque (un comique qui le devient par accident et qui refuse le succès de peur de voir son passé ressurgir…), le film rappelle cette fois les fantaisies loufoques (et pas forcément très drôle non plus) de Woody Allen.

Quelque chose dans l’air dans ces années 60 laisse décidément penser que le cinéma américain se cherche et craint de ne trouver la solution. Et que fait-on quand on a peur de disparaître ? On force beaucoup, on abat ses dernières cartes, on se met à poil, et l’on fait tout pareil, mais avec de nouveaux excès. Pourtant, le burlesque mêlé à une forme arty, ça passe moyen. En Europe de l’Est, peut-être, à Hollywood, non.

Par d’autres aspects, le film se rapproche de Daisy Glover tourné la même année. Une volonté identique presque de refaire A Star is Born l’humour en plus (et, ici, l’ambition en moins). Robert Redford et Warren Beatty, surtout dans leurs premiers films, représentent tellement ce Old Hollywood qui se cherche avec de nouvelles têtes… Beatty, lui, n’a pas rencontré son Sydney Pollack capable de gommer ses gesticulations d’acteur « moderne ».

Parce que, moi, les acteurs qui gesticulent, ça m’épuise.


Mickey One, Arthur Penn (1965) | Florin, Tatira


Medium Cool, Haskell Wexler (1969)

Fusion & Contre-courant

Note : 4.5 sur 5.

Medium Cool

Titre français : Objectif vérité

Année : 1969

Réalisation : Haskell Wexler

Avec : Robert Forster, Verna Bloom, Peter Bonerz, Marianna Hill

— TOP FILMS

Peut-être un des films les plus influents dans l’histoire du cinéma américain. On avait vu des prémices par le passé dans le cinéma à Hollywood de séquences principalement tournées dans les rues ou faisant la part belle aux décors naturels en délaissant les séquences tournées en studio (Le Lauréat, Bullitt, De sang-froid, Le Prêteur sur gages, Le Point de non-retour, La Cible, Macadam Cowboy, sorti la même année, ou Dans la chaleur de la nuit pour lequel Haskell Wexler avait officié en tant que directeur de la photographie) ; le cinéma indépendant et le cinéma documentaire américain s’étaient déjà largement aventurés dans les rues (Nothing But a Man, Salesman, sorti la même année, les films de Frederick Wiseman, Symbiopsychotaxiplasm: Take One). Sorti là encore la même année, Easy Rider prend carrément la tangente en adoptant la route comme seul terrain de jeu plus que les rues des villes. Mais pour la première fois, Medium Cool réunit les exigences d’un film tout public (rencontre amoureuse, film en couleurs) avec les nouvelles normes esthétiques largement à l’œuvre en Europe ou au Canada qui s’imposeront peu à peu dans le Nouvel Hollywood des années 70 (séquences filmées en décors naturels, dans la rue, ou comme ici au milieu de grands événements publics, utilisation de la longue focale, caméra embarquée ou à l’épaule — dispositif inspiré du cinéma vérité/cinéma direct —, montage moins académique, et globalement une forme utilisant des techniques de prise directe déjà employées en télévision ou dans les documentaires).

Même le type de récit semble avoir eu une influence majeure sur les sujets de films futurs : il montre le quotidien d’un cameraman de la télévision toujours à la recherche d’images spectaculaires. Enquêtant ici ou là, il se rend compte que le FBI met son nez dans le travail que produit sa chaîne en plein été de contestation pour les droits civiques à Chicago. Le film de journaliste en prise avec les forces obscures du pouvoir, et dont l’archétype est Les Hommes du président, deviendra un classique dans les années 70. Un crime dans la tête avait initié, en 1962, le film d’attentat en pleine convention de parti, mais avec un accent encore marqué par la guerre froide et la lutte contre le communisme. Medium Cool pourrait alors avoir ouvert la voie à une tonalité plus marquée par la contre-culture, la peur des complots et une certaine défiance à l’égard des médias (jugés complices, suspects ou aveugles face à toutes sortes de dérives du pouvoir) : suivront par exemple À cause d’un assassinat, Taxi Driver ou Blow Out.

Plus de cinquante ans après, à l’ère des réseaux sociaux et des chaînes en continu, ces interrogations sont encore d’actualité (Violence à Park Row, de Samuel Fuller en 1952, Un homme dans la foule, d’Elia Kazan avait déjà proposé une telle critique des médias ; sous une autre forme — parfois même plus expérimentale —, L’Étrangleur de Boston en avait fait de même, tout comme, plus tard, Network, de Sidney Lumet).

En plus de fusionner deux formes esthétiques de films (commerciale et indépendante) pour en proposer une nouvelle, cohérente, qui donnera le ton à tout ce qui suit (jusqu’à aujourd’hui), le film parvient à montrer les deux réalités irréconciliables du monde telles que perçues à l’époque : les deux personnages principaux se foutent pas mal de politique, mais ils se trouvent impliqués dans les événements de l’été 68, à Chicago, sans forcément comprendre ce qu’il leur arrive. Si on juge l’Amérique actuelle scindée en deux, c’était déjà un peu le cas en 68 entre jeunes et vieux, entre Blancs et Noirs, entre les personnes favorisées et les pauvres, entre libéraux-démocrates et conservateurs-républicains.

Le film montre donc deux personnages neutres en apparence qui se trouvent mêlés aux manifestations pour les droits civiques qui seront réprimées dans la violence. L’un ne se révolte que quand il apprend que son employeur est en lien avec le FBI ; l’autre pensait trouver une vie meilleure à Chicago après la mort au Vietnam de son mari. L’immersion totale de ce personnage féminin dans les émeutes, elles, bien réelles, paraît encore aujourd’hui un peu surréaliste. Une sorte de faille temporelle qui force la jonction entre deux styles du film, deux époques. Affublée de la même robe de soirée jaune qu’elle n’a pas quittée depuis son rendez-vous galant de la veille, la jeune femme semble être un archétype des films des années 50 (ou un personnage du Plongeon qui se serait trompé de décor ou de piscine) qui se rend compte sur le tard qu’elle n’a plus l’âge des bals de promo et qu’elle a un fils. C’est ce fils introuvable qu’elle cherche toute la nuit, jusqu’au lendemain où elle se perd dans les foules des manifestations auxquelles elle n’avait évidemment pas l’intention de prendre part.

Le personnage perdu dans la foule, en quête de quelque chose ou pris en chasse deviendra donc un classique de thrillers politiques, mais les réalisateurs du Nouvel Hollywood ne pousseront pas le bouchon jusqu’à filmer en plein milieu de manifestations réelles. Le tour de force improbable (et réussi), il était là : parvenir à insérer un personnage fictif dans des événements bien réels qui pourtant tourneront au tragique sans que cela affecte trop la cohérence narrative et esthétique du film. Le dispositif était certes extrême, mais Haskell Wexler venait d’en montrer l’efficacité. Au moins sur le principe, l’idée d’un personnage perdu dans la foule, filmé avec les nouveaux outils mis à disposition des metteurs en scène, deviendra une norme dans un Hollywood en pleine recherche de second souffle (le monde entier avait déjà délaissé les studios). On pouvait désormais (à nouveau peut-être) réaliser un film avec les exigences narratives des studios au plus près de la réalité. Cette tendance s’accentuera avec le basculement définitif des méthodes de jeu influencées par l’Actors Studio. (À cette époque, c’est encore Dustin Hoffman qui montre la voie : en cette année 69, il casse l’image de fils à papa qu’il incarnait dans Le Lauréat pour interpréter un sans-abri louche et malade dans Macadam cowboy).

Impossible de ne pas penser également à Short Cuts de Robert Altman, qui proposera un même type de fin tragique proche de la catastrophe inattendue (façon diabolus ex machina). Mais cette fin possède aussi un sens symbolique à la limite du cynisme. Le récit forme ainsi une boucle tragique glaçante. Wexler commençait son film en nous invitant à nous interroger sur la place de l’image dans le monde, ses limites, ses dérives. Et il y revient brutalement en conclusion du film. Comme pour les punir d’une faute originelle (doublée d’une autre : n’être ni d’un camp ni de l’autre). Un soir, le journaliste avait éteint la télévision allumée par le fils de son amie parti se coucher : le père d’un soir étant désormais absent, la télévision est vouée à rester allumée sans discontinuer. À travers le Medium Coule la scène. Vienne la nuit sonne l’heure, les jours s’en vont je demeure…

… allumée.

Le film est dense et n’a pas le temps de développer les différents aspects du récit (rencontre sentimentale, liberté sexuelle, errance enfantine, quotidien d’un journaliste-cameraman, traitement des manifestations et des revendications de la population, voyeurisme ou au contraire désintérêt coupable des médias). Mais justement, cela apporte une touche presque impressionniste au film, et cela sans jamais pour autant verser dans le film expérimental. Toutes ces séquences de vie rassemblée en patchwork servent un récit illustrant une époque, un milieu social rarement évoqué à l’écran, surtout pas dans des films grand public de studio. Très vite, là encore, cela deviendra la norme au cours des années 70 (même Steven Spielberg mettra en scène des mères célibataires). Le glauque, la réalité noire et sociale de la misère s’afficheront bientôt en couleurs dans des polars ou dans des thrillers paranoïaques. Haskell Wexler participera d’ailleurs à ce nouvel élan du cinéma américain en travaillant par exemple pour Francis Ford Coppola sur la photographie de Conversation secrète en 1974.

Le générique (on suit un motard dans les rues de la ville, filant à son QG pour rendre les bobines d’un accident filmé par l’équipe de reporters) rappelle la course poursuite de French Connection (Friedkin embauchera l’ingénieur du son du film qui travaillera ensuite sur Le Parrain et à nouveau pour Friedkin sur L’Exorciste) ; et une séquence tournée au téléobjectif dans une chambre rappelle le home-jacking que Kubrick tournera pour le début d’Orange mécanique.

En somme, de nombreux films marquants qui viendront par la suite à Hollywood ou ailleurs doivent beaucoup à Medium Cool que l’influence soit volontaire ou subie.

Prisonnière de sa logique de politique des auteurs, la critique française ignorera le film jusqu’à aujourd’hui. Certains réalisateurs sont considérés comme des décorateurs, d’autres des adaptateurs sans génie, d’autres de simples techniciens ou des tâcherons au service des studios, d’autres ne sont pas des « auteurs » parce qu’on ne juge pas un film en dehors d’une logique d’ensemble. Choisissez ce que vous voulez, Haskell Wexler n’est pas un cinéaste. Qu’il ait réalisé un film si important dans l’histoire de Hollywood (alors même que Wexler, ironiquement ou non, s’inspirait des méthodes initiées par les « auteurs » européens), on s’en moque.

Pour les références possibles, voire directes, de Wexler, on peut reconnaître Godard : un grand poster de Jean-Paul Belmondo apparaît bien en vue dans la chambre du cameraman (Wexler dit lui-même que la structure du film est inspirée de ceux de Godard, comme son plan final). Mais aussi, possiblement, Kazan (Wexler a travaillé sur America America pour son premier film) : le fils du personnage féminin passe son temps sur les toits et est passionné par les pigeons comme Marlon Brando dans Sur les quais.

D’ailleurs, voilà quinze ans que Kazan avait réalisé Sur les quais. Il était temps que Hollywood comprenne qu’il ne servait à rien de s’entêter à tout contrôler depuis les décors reconstitués en studio, et que deux culs qui parlent, nus, sur pellicule n’ont aucune raison de froisser madame.


Medium Cool, Haskell Wexler (1969) | H & J Pictures

Anatomie d’une chute, Justine Triet (2023)

Note : 4 sur 5.

Anatomie d’une chute

Année : 2023

Réalisation : Justine Triet

Avec : Sandra Hüller, Swann Arlaud, Milo Machado-Graner, Antoine Reinartz, Samuel Theis

Remarquable. Victoria ne m’avait pas du tout emballé, et tant sur le plan de l’écriture que sur la direction d’acteurs, Justine Triet semble avoir peaufiné sa méthode, voire avoir radicalement changé sa manière de faire. Je serais curieux de connaître le dispositif mis en place pour mettre ses interprètes en condition. Parce que si sur Victoria, les acteurs sont parfaits, de mémoire, on restait dans un texte très écrit. Ici, cela ressemble beaucoup plus à de l’improvisation dirigée, mais dans une variante très dirigée (avec des passages obligés, des contraintes majeures dans les propositions faites ou dans les prises de risque, etc.). Une improvisation d’un genre où les acteurs savent exactement quoi dire, comment réagir en cas de telle ou telle réponse, mais cela, sans pour autant avoir un texte prédéfini, afin de pouvoir au moins leur laisser cette liberté d’articuler les propos et gagner en spontanéité. On remarque quelques failles qui peuvent penser à des scènes répétées où l’acteur commence à trop connaître ses propres éléments de langage, mais c’est extrêmement rare. Justine, je sais que tu me lis, envoie-moi un mail, je veux savoir.

Direction mise à part, en ce qui concerne la matière dramatique du film, l’objet, le sujet, c’est follement passionnant, à mi-chemin entre Asghar Farhadi, Ruben Östlund (surtout Snow Therapy) et Abbas Kiarostami (tendance Close Up). Avec ce film, Justine Triet se hisse pratiquement à leur niveau. Un ou deux films de cette facture, et le thriller judiciaire naturalisto-confusionniste s’est trouvé un nouveau chef de file. Qu’est-ce que la vérité ? « Mais la vérité ne m’aime pas ». Le filon ne cessera jamais de me fasciner.

Deux ou trois trucs m’empêchent de faire passer le film de mes « films français préférés » à mon top « pinaculaire ». Soyons exigeants avec les films des autres quand on se les approprie.

D’abord, Triet et Harari auraient peut-être pu encore nouer un peu plus les fils des incertitudes. La torture (ou le canevas) n’est pas poussée à son maximum à mon sens, et comme c’est le point fort du film, il y avait moyen, en enfonçant le clou, de viser la perfection (de celles qui ouvrent sur une infinité d’interprétations). Dans un chef-d’œuvre, ensuite, difficile de faire l’impasse sur l’empathie et la fascination éprouvées à l’égard des personnages. Difficile d’identifier où ça cloche : une question de sensibilité personnelle aux acteurs, un manque d’identification, une mise à distance imparfaite avec les acteurs, des séquences mettant en scène l’intimité des personnages et leurs rapports trop prévisibles… Aucune idée. Chez Farhadi et Kiarostami, en débit d’une éventuelle culpabilité des personnages, je les aime d’amour. L’approche de Triet se distingue ici relativement de celle de ses collègues : chez eux, le récit complexe noie les protagonistes avec comme effet immédiat de renforcer leur humanité. Chez Triet et Harari, l’intention que l’on devine derrière la sophistication des enjeux et de la confusion des rôles diffère significativement : question d’interprétation, mais j’y vois une forme de misanthropie ou de fatalisme (ça ne rend pas le film moins bon, mais inévitablement, une certaine distance s’établit entre les personnages et le public). Et si l’on regarde parmi les éléments secondaires auxquels on pourrait être susceptible de s’identifier : l’enfant aveugle, le chien, par exemple, j’avoue que leur emploi me laisse plutôt de marbre (j’ai un faible pour les films d’enfants, mais rarement dans ce genre de situations où les enfants servent un peu trop d’accessoires ou d’alibis émotionnels et qu’ils ne s’interposent pas suffisamment à leurs parents, prenant ainsi leur part dans la confusion générale).

Quel progrès en tout cas par rapport à Victoria… Après 2H30 de film, j’étais même déçu que ça finisse. Comparés à ce que peuvent proposer certaines affaires judiciaires, les rebondissements sont rares. Il est périlleux de faire simultanément dans le naturalisme et dans la concision sur un sujet pareil. Le naturalisme, c’est même le principal tournant par rapport à Victoria. On se doute un peu que le film recueillera pas mal de récompenses pour son scénario (et à juste titre), mais j’espère également qu’on ne se fera pas avoir par la relative transparence de la mise en scène. Le dispositif, tout tourné vers la justesse des acteurs et des situations, aide à coller au plus près de la réalité reconstituée. Chapeau.


Anatomie d’une chute, Justine Triet (2023) | Les Films Pelléas, Les Films de Pierre, France 2 Cinéma


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Journal d’une femme en blanc, Claude Autant-Lara (1965)

Note : 4 sur 5.

Journal d’une femme en blanc

Année : 1965

Réalisation : Claude Autant-Lara

Avec : Marie-José Nat

— TOP FILMS —

Quatre ans après son film en faveur des objecteurs de conscience, Tu ne tueras point, Claude Autant-Lara s’attaque à un autre sujet engagé et « clivant », voire impopulaire : l’avortement. Un avortement qui se pratique largement dans le pays, mais qui, pour être encore clandestin, a des conséquences sanitaires graves. En filigrane, c’est donc plus largement la condition de la femme (que ce soit celle de la femme médecin ou encore de la femme enceinte qu’elle soit mariée ou non, qu’elle l’ait choisi ou non) qu’aborde le film. Il le fait à travers le récit d’une interne en gynécologie racontant parallèlement sa propre découverte de sa grossesse, les implications sociales que cela entraîne, et la mort tragique d’une de ses patientes décédée à la suite des complications survenues après un avortement (et après un défaut d’information).

J’ai loué par le passé les qualités de direction d’acteurs d’Autant-Lara, ici, il faut se coltiner un acteur franchement pénible et mauvais aux côtés de l’excellente Marie-José Nat (le réalisateur doit avoir sa part de responsabilité : il ne semble pas avoir accordé la même attention au travail de préparation qu’implique l’interprétation d’un personnage aux pratiques médicales spécifiques avec l’actrice qui devra par exemple reproduire un accouchement difficile et un acteur qui se contente de foutre ses mains sur les hanches et de faire le beau). Une fois passé l’agacement (qui se mêle d’ailleurs assez vite à son personnage de Don Juan salopard), on est pris par le sujet du film. Et c’est du brutal. Du très brutal.

Le film, inspiré du roman d’un écrivain lui-même médecin, a une visée parfois presque plus clinique que morale, politique, sociale ou philosophique. Avant de se prononcer sur la condition de la femme, sur le droit à l’avortement, sur la contraception, autant montrer ce que cela signifie pour une femme en 1960, soit de n’être considérée que comme une pondeuse pour la société et un mari, soit de se faire avorter clandestinement (avec les conséquences sociales, sanitaires, voire pénales, que cela implique). Quand on parle de quelque chose, il faut montrer de quoi on parle. Frontalement. Et l’idée de dévoiler la réalité des femmes à travers deux destins (l’une sur la voie de l’émancipation, l’autre sur celui d’un chemin de croix) est tout indiquée pour illustrer la question de la condition de la femme au milieu du siècle dernier.

On réfléchit aujourd’hui à l’idée de mettre l’avortement dans la constitution, en dehors du fait que c’est surtout une énième manœuvre de Macron pour détourner l’attention quand il flirte en réalité avec l’extrême droite, je doute que cela ait un grand intérêt politique. Ce qui en aurait un, en revanche, ce serait de diffuser ce film tous les ans sur le service public, histoire de nous rappeler ce qu’étaient les conditions sanitaires et la place des femmes dans la société dans les années 60. Parce que si, aujourd’hui, il y a encore des antivax (avant même la pandémie) qui pensent que c’est inutile de se vacciner avant d’attraper un truc et d’aller le refiler, au hasard, dans des pays ne disposant pas d’une couverture vaccinale suffisante, s’il y a encore des gens pour penser qu’un passage à l’hôpital est anodin, s’il y en a encore qui pensent que, bof, avant la contraception, on devait bien s’arranger d’une manière ou d’une autre…, eh bien, oui, le film montre à tous ceux-là de manière très clinique la brutalité que c’était en 1960 de ne pas recevoir de conseils contraceptifs, de pratiquer un avortement clandestin, de devoir faire face aux risques hémorragiques ou infectieux, même pris en charge par la médecine de l’époque. Le tout, avec la peur de se faire dénoncer, ou le risque de voir un flic débarquer sur votre lit de mort pour interroger les médecins sur les raisons des complications qui vous ont tiré vers la tombe.

Quelle chance a-t-on : juste avant de foutre le feu à la planète entière, on aura résolu pas mal de problèmes de santé, on aura fait de gros progrès en matière de droits humains, et on aura baisé sans compter dans la joie et la bonne humeur avec l’étrange sentiment qu’hommes et femmes peuvent être égaux.

Parce qu’en 1960, c’était loin d’être gagné. Si les femmes pouvaient plus mourir à la suite d’un avortement qu’à la suite d’un accident de voiture, nous dit-on dans le film, sur le plan plus sociétal, la condition de la femme est à des kilomètres de ce qu’on pouvait nous montrer par ailleurs au cinéma. Même chez les voisins de la Nouvelle Vague pourtant bien égratignés ici (Godard semble avoir apprécié le film, moins rancunier qu’Autant-Lara en tout cas) chez qui l’image de la femme émancipée n’est que rarement en prise avec la réalité. C’est l’autre aspect « clinique » du film. Le personnage d’interne en gynécologie qu’interprète Marie-José Nat aurait voulu être un homme parce que « c’est tellement plus compliqué d’être une femme » (accessoirement, on la suppose aussi un peu homosexuelle : son histoire avec sa patiente, ce n’est pas seulement l’histoire d’un raté, mais aussi une histoire d’amour qui commence dans un ascenseur et deux mains qui se trouvent). L’interne n’est pas la seule femme dans les parages, mais on se demande si les autres femmes qu’elle croise dans son internat ne sont pas uniquement celles que ses collègues masculins traînent dans leur lit. Les autres femmes, au travail, comme les sages-femmes, ne semblent pas particulièrement apprécier sa présence (l’autorité, l’expérience d’un homme, tu comprends). Ce n’est pas le cas des patientes qui voient sans doute d’un meilleur œil de se faire ausculter par une femme. C’est que les hommes, pères, médecins, internes ou policiers, sont tous uniformément odieux. La réputation des internats et des hôpitaux ne semble pas avoir beaucoup changé aujourd’hui, mais au moins, on en voit ici une triste illustration. L’occasion manquée qui provoquera le décès de la jeune mariée après les complications d’un avortement clandestin, c’est bien le résultat d’un commentaire assassin, machiste du Don Juan interne qui considère qu’ils ne sont pas là pour informer les patientes sur des moyens contraceptifs. Et puis quoi encore ! (On serait au tout début du planning familial et si on rêve d’une « nouvelle vague en médecine », on n’y est pas encore « parce qu’ici, on respecte les anciens, pas comme dans le cinéma. ») Claude (le personnage interprété par Marie-José Nat) se reproche de ne pas avoir conseillé de trouver un diaphragme en pharmacie à la future mariée qui s’inquiétait de ne pas savoir comment éviter de tomber enceinte. Ce sont donc les commentaires stupides d’un sale type qui causera la mort de cette femme de 18 ans.

Et évidemment, parce que c’est toujours comme ça, qui Claude invitera-t-elle dans son lit ? Le sale type. Remarque, pas beaucoup le choix. Il n’y a que des sales types. Jour et nuit, on sauve des vies. Et entre les deux, on se fout de la gueule des patients qu’on a reçus ; et on se tape l’infirmière ou la petite interne. L’élite.

Du brutal, je vous dis.

Le film a donc une valeur documentaire historique indéniable en plus d’être un mélo assez bien réussi (à moins que ce soit un film d’horreur : je ne conseille à personne de voir comment on essaie de récupérer un patient atteint du tétanos, ce n’est pas beau à voir). Il montre la réalité brutale des conditions sanitaires avant la pilule et bien avant le droit à l’avortement. On se demande même comment Claude a pu mener ses études : même majeure, elle est forcément encore liée à ses parents (son père, du moins) ; or, il n’est jamais question de ses liens familiaux. On ne peut pas tout montrer dans un film, mais justement, voit-on cette réalité-là, mettons, dans les films de la Nouvelle Vague ? Il y a deux manières d’être émancipée : l’être sexuellement dans un film de Godard ou de Truffaut où, comme dans n’importe quel film de « la qualité française », on baise comme dans « les films », sans rien montrer, sans parler du comment ni des conséquences, simplement en montrant une scène heureuse au petit matin ; et l’être (émancipée) juridiquement, dans le monde vrai. Le film est sorti en 1965 (le roman au début des années 60), c’est précisément l’année où les femmes gagnent leur émancipation. Dit autrement : elles ne sont plus considérées comme des mineures et rattachées soit à leur mari soit à leur père. Heureusement que les hommes peuvent encore foutre des mains sur les roploplos des collègues, comme ça, pour rire, quoi…

Autre réalité illustrée dans le film : la présence d’une infirmière noire et d’une concierge asiatique. Les sales boulots. Une réalité rare à l’époque, et l’occasion pour Claude (l’interne, pas le cinéaste), en visitant la chambre de ses jeunes mariés, de s’en rendre compte : il y a plus grand malheur que d’être une femme médecin dans un monde d’homme. Être une femme pauvre. Pas le temps d’être heureux dans une chambre de bonne. La promiscuité vous fait vite des petits.

Un film vaut donc mille discours. Ou une promesse d’inscrire le droit à l’avortement dans la constitution… Par ce que : et après ? Tu l’inscris. Quelqu’un pourra toujours le supprimer à son tour. Mais t’es content, petit roi, tu auras effectué un de ces « accomplissements » symboliques dont tu es friand. Encore les belles promesses d’un sale type. Éduquer, informer, rappeler que ce n’était pas « mieux avant », tu ne l’inscris pas dans la constitution, ce n’est pas un symbole, mais une réalité, et tu l’inscris dans la mémoire des citoyens. En principe, ça s’évapore moins facilement. C’est de mémoire dont on a besoin. Pas de symboles. Et ce film pourrait participer à cela. Le service public est bien trop occupé à faire des débats entre personnalités de droite et d’extrême droite ou à faire la publicité à des charlatans qui prétendent que les vacances font diminuer le QI, plutôt qu’à montrer des films utiles capables d’entretenir cette mémoire collective.

Cela doit bien faire un demi-siècle qu’on est en vacances.

Bonne rentrée à tous. Profitez de vos libertés et de vos droits acquis. Bientôt, c’est la fin du monde.


Journal d’une femme en blanc, Claude Autant-Lara 1965 | Gaumont, Arco Film

L’Exploit d’un éclaireur, Boris Barnet (1947)

Demande expert particulier

Note : 3 sur 5.

L’Exploit d’un éclaireur

Titre original : Podvig razvedchika/Подвиг разведчика

Année : 1947

Réalisation : Boris Barnet

Avec : Pavel Kadochnikov, Amvrosi Buchma, Viktor Dobrovolsky

J’avais noté ça lors d’un précédent visionnage, me semble-t-il. Je doute que Barnet soit un bon réalisateur du parlant (comme d’autres pionniers du cinéma muet). D’ailleurs, je doute même qu’on trouve quelque chose qui me satisfasse entre le muet et les années 60 dans les productions soviétiques. Chacun ses limites. Les miennes se placent surtout au niveau du récit, de la contextualisation et de la suspension volontaire de l’incrédulité.

Le cinéma parlant a développé et imposé des codes dans les films narratifs, on peut parler de classicisme ou d’uniformisation, mais le résultat est là : le cinéma est un langage commun, il s’est imposé pratiquement à tous, et ceux qui disposaient d’une cinématographie à part ont probablement eu recours à des usages et des codes différents. En d’autres termes, la diversité esthétique, formelle, narrative qui était possible avec le muet disparaît au parlant. On babillait, et tout le monde s’est mis à parler (en dépit des langues différentes) un langage commun.

Quand je vois un film parlant de Barnet, à moins que celui-ci échappe aux codes justement parce que son histoire sort des sentiers battus, ou parce qu’on est encore à une époque où, ailleurs, les codes restent balbutiants (Au bord de la mer bleue), je ne vois que des étrangetés qui me font sortir du film ou qui me font penser que Barnet ne maîtrise aucun de ses effets. On a affaire ici à un film de genre (d’espionnage) ; or, le « genre » impose des codes stricts auxquels on échappe à ses risques et périls.

Dès la première scène, ce sont pourtant les acteurs, avec un jeu forcé et des voix portées, qui étonnent. Pas d’entrée en matière, pas de contexte : gros plan, et des acteurs qui donnent l’impression d’avoir été enregistrés sur une scène de théâtre. Le jeu est intense, presque solennel, et il en sera ainsi pendant tout le film. Bien que tous talentueux, ces acteurs de théâtre ne me semblent pas du tout adaptés à la légèreté et à la justesse de l’écran. Le cinéma classique joue beaucoup sur les regards, les pauses, les sous-entendus. Rien de ça ici, car ces détails ne se voient pas sur scène.

Les décors n’amorcent rien de mieux sur le plan formel. Les films noirs s’en sortent parfois difficilement à la même époque (certaines petites productions avec Bogart donnent l’impression d’avoir été tournés dans les loges ou les caves d’un studio), mais chaque élément ajouté les uns à côté des autres n’aide en rien l’impression visuelle et générale du film.

Le récit (ou ce que Barnet en fait) possède les mêmes lacunes. On a beau mettre en scène des espions, on essaie au moins de jouer sur les situations, les atmosphères, et de ne pas tout laisser aux dialogues ou aux acteurs. Bien sûr, comme pour tout, on apprécie les formes qu’on s’est habitué à voir. Et personne ne s’est habitué à voir des histoires d’espionnage montrées de cette manière.

Les films soviétiques que j’affectionne de cette époque sont rares, mais ils existent : La Dernière Nuit, Croc-Blanc. Aussi je dois bien me faire à l’idée que soit Barnet n’est pas fait pour moi, soit le réalisateur est passablement surcoté par les programmateurs de la Cinémathèque (et à en voir l’intérêt, ailleurs, autre que pour ses deux ou trois chefs-d’œuvre, ce serait sans doute cette hypothèse qui serait la bonne). Logique auteuriste encore et encore : quelqu’un a produit un ou deux grands films, parfois malgré lui parce qu’un film ne dépend pas toujours de celui qui en assure la mise en scène, et hop, c’est toute la filmographie du garçon qui est considérée comme majeure…

Come on… Tant de grands films soviétiques sont snobés par les radars des diffuseurs et programmateurs parce qu’on préfère s’en tenir à sa logique avariée de la politique des auteurs. Être un grand cinéaste, c’est comme « l’art » : quelqu’un d’influent parle le premier de « cinéaste », instantanément un auteur naît et tout s’agite autour de lui. Des grands films de l’Est, j’en décèle tous les jours dans mes listes des Indispensables. Et ce n’est pas moi qui les déniche ces grands films : s’ils atterrissent dans ces listes, c’est qu’ils font référence dans les cercles locaux, parmi des spécialistes. Il semblerait que comme ailleurs, on préfère prêter attention à ceux qui sont experts de tout et invisibiliser ainsi les « experts particuliers ». Même les petits films des cinéastes ayant produit un ou deux grands films ne passent pas les mailles des filets et, au moins jusqu’à une certaine époque, les festivals, les critiques, les historiens, le public mettaient en avant des grands films sortis de nulle part. Tant de temps perdu à défendre les neuf dixièmes de filmographies sans intérêt parce qu’ils figurent au rayon d’une personnalité qui compte ; et tant de films (souvent des « un coup et puis plus rien ») méprisés parce qu’aucun « influenceur » n’a encore attiré l’attention sur lui…

Avec cette logique, des films comme Le Jardin des désirs passent sous les radars. (Même si j’ai fait comme tout le monde : après avoir vu ce chef-d’œuvre, je suis parti en quête et me suis demandé si son auteur en avait pondu d’autres. C’est une maladie, cette logique auteuriste. On gratte, on gratte ; et ce qui nous démange, c’est de gratter la peau des autres, partir en quête des meilleures croûtes. L’art est enchaîné à un rocher, et le spectateur vient chaque jour dévorer un morceau de son foie.)


L’Exploit d’un éclaireur, Boris Barnet 1947 | Kievskaya Kinostudiya (Kiev Film Studio)


L’universitaire et le zététicien

ou la rencontre improbable entre la tenante de la « science folle » (historienne du cinéma amoureuse de Freud) et le réalisateur amateur qui tel Monsieur Jourdain fait du cinématographe sans le savoir

Commentaire, donc, suite à la vision de la table ronde « Les films qui disent la VERITE ».

La vidéo : 


Rencontre étonnante et improbable de deux mondes rarement appelés à se rencontrer. Il y a quelque chose d’assez truculent à voir jaillir tout d’un coup la croyance d’une intervenante en une pseudoscience dans une conférence dédiée aux dérives de la désinformation. Ou comment foutre un gros malaise au détour d’un commentaire que l’on croit anodin et qui met presque en perspective l’idée d’emprise mentale propre aux dérives sectaires. C’est aussi d’un côté une sorte de Madame Jourdain qui applique sans le savoir les méthodes des pseudosciences et de l’autre un Monsieur Jourdain, s’amusant avec une caméra pour moquer les codes des faux documentaires, et à qui on dit qu’il est cinéaste. « Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je fais du cinéma sans que j’en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. »

Pour illustrer le sujet de la table ronde, un documentaire contenant des passages parodiques des documentaires complotistes réalisé par l’équipe de la Tronche en biais est donc présenté. Après le film et quelques minutes d’échanges, de manière quasi anodine, Ania Szczepanska (historienne du cinéma, maîtresse de conférences et visiblement spécialiste des documentaires du monde de l’Est) questionne le choix jugé problématique de mêler tout à coup vrai et faux* en prenant comme exemple le discours d’un des intervenants expliquant qu’il avait commencé à déconstruire ses propres croyances quand il a douté de la psychanalyse. Idée qui semble bien saugrenue à notre universitaire, troublée que l’on puisse considérer la psychanalyse comme une pratique à laquelle il faudrait se détourner. Un échange un peu surréaliste commence alors avec Alexis Seydoux (vice-président de l’Association de Lutte contre la Désinformation en Histoire, Histoire de l’art et Archéologie) et Thomas C. Durand (« réalisateur » du film en question, créateur de la chaîne La Tronche en Biais et membre de l’Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique).

*Le documentaire est pourtant assez clair. Il reproduit plus ou moins les codes des documentaires de télévision (plus rarement de cinéma) dans lesquels divers experts sont amenés à être interrogés sur un sujet spécifique. Et pour illustrer la crédulité des spectateurs à croire en des théories alternatives, le film est ponctué par des séquences censées, elles, reprendre les codes des faux documentaires (c’est une parodie, une exagération, la part documenteur du documentaire). Les intentions du film sont clairement définies en présentation, puis rappelées en guise de conclusion, face caméra. Ce n’est pas un film d’art, mais bien en document à visée éducative : les auteurs du film partagent les orientations des experts sélectionnés, mais le discours est bien celui des experts, et en dehors des impératifs du montage qui par essence ne peut produire l’intégralité d’un discours, on peut difficilement suspecter une intention de travestir leurs propos ou une volonté d’en tirer un discours propre. Aucun sens caché, donc, à chercher derrière les effets produits, les choix de mise en scène, les cadrages, etc. Le film est à voir ici.

Thomas Durand semble totalement décontenancé par la défense d’une pratique dont il s’applique depuis des années à relever le caractère non scientifique et qu’il ne pensait sans doute pas trouver ainsi aussi bien défendue lors d’une conférence dédiée à la désinformation. L’autre intervenant semble moins surpris, peut-être plus habitué à voir des tenants de la psychanalyse dans les cercles universitaires. Aidée par quelques étudiants outrés dans la salle, Ania Szczepanska vient alors à questionner le travail de Thomas Durand sur le film et la pertinence de choisir son film pour introduire la table ronde. Le Youtubeur se trouve alors sommé de justifier ses choix de mise en scène (sic), et le voilà, expliquant un peu incrédule qu’il n’est pas professionnel du cinéma, que les sujets ou les intentions qu’on lui prête en tant que réalisateur ne sont pas les siennes. On lui rétorque qu’en tant que réalisateur, son devoir serait d’être conscient des effets qu’il produit… Il aura beau expliquer, tel un lapin aux yeux ahuris qui ne comprend pas ce qu’il se passe quand une voiture lui fonce dessus, qu’il n’est question que d’une… parodie, d’un film qui ne se prend pas au sérieux et qu’il n’a aucune prétention « artistique », le malentendu est consommé. Deux mondes ne parlant pas la même langue se rencontrent et ce n’est pas beau à voir.

Une réalisatrice de films documentaires pour le service public vient un peu à la rescousse du vulgarisateur cueilli par les critiques déplacées dont il fait l’objet, mais le mal est fait si on peut dire, et ces interventions lunaires de « sachants » montrent à quel point, encore, le monde universitaire est gangrené par une logique interprétative des œuvres qui se voudrait objective alors que c’est impossible. Tous les ingrédients des déviances que l’on pourrait retrouver dans la psychanalyse.

Quand je vois que ce petit monde est encore autant imprégné par cette idée que l’étude d’un film se fait uniquement à travers les signes, les symboles ou les intentions révélés de ceux qui font les films, interrogeant perpétuellement l’auteur et non le film même, s’interdisant d’accepter l’idée que leurs interprétations ne puissent être que purement spéculatives, le plus souvent sans aucun rapport avec les intentions parfois exprimées des cinéastes, je me dis qu’il y aurait encore pas mal de travail à faire pour « débunker » ces dérives au sein de ce milieu. J’en parle souvent ici, mais ce discours hautement interprétatif qui baigne aussi tout le milieu critique du cinéma pose un véritable problème tant il est envahissant, voire exclusif quand il est question d’analyser ou de parler des films. C’est ce qui arrive quand on ne maîtrise aucune technique de l’art qu’on commente, qu’on refuse obstinément de se placer à la même hauteur que n’importe quel spectateur, et que pour légitimer son droit à présumer des intentions d’un auteur, du message d’un film ou de la nature universelle des effets produits, on en vient à développer toute une « science » ne reposant sur rien. La ressemblance avec la psychanalyse est ironiquement… troublante. Pas mieux qu’une conférence où l’on se fait rencontrer deux mondes pour parler de désinformation pour mettre en lumière l’absurdité de cette « science folle » que peut parfois être l’exégèse cinématographique. (Je dis bien « parfois », car les universitaires ou les critiques, quand ils en viennent à analyser l’esthétique d’un film, sa forme, ses techniques, peuvent au moins faire reposer leurs commentaires sur des éléments concrets, lesquels peuvent ainsi être réfutés ou questionnés. Mais comment réfuter quelqu’un qui prétend étudier les « signes », les intentions ou le message d’un film oubliant qu’une œuvre d’art n’est pas un discours ? Et cela, encore plus quand il est question d’un documentaire de forme télévisuelle où le discours s’attache à reproduire au plus près à celui des experts : pas de voix off, pas d’effets de mise en scène, une structure à l’arrache et des intentions clairement définies qu’on peut difficilement suspecter de chercher à faire dire autre chose de ce qui est montré à travers un montage ou une mise en scène prétendument porteuse de sens forcément caché…)

On n’aura jamais aussi bien démontré, à travers une simple rencontre que l’on pensait anodine, en quoi certaines méthodes d’analyse des films dans le milieu universitaire et critique ressemblent à celles utilisées par la psychanalyse. Il serait temps que le milieu « critique » du cinéma procède à une évaluation de ses propres méthodes. Ce qui reste hautement improbable : comme dans n’importe quel milieu de ce type, faire la critique de ceux qui vous précèdent, c’est s’en exclure automatiquement. Seuls ceux qui obéissent au dogme, en acceptent les règles de l’entre-soi peuvent prétendre à en faire quelques critiques. Mais elles ne viendront jamais bousculer les principes qui reposent sur du flan : faire de l’auteur l’élément central d’un film (et non le film lui-même, voire celui qui le regarde, voire le contexte dans lequel il a été produit) et axer toute son analyse sur ce que celui-ci aurait « voulu dire ». Une fois qu’on a décidé que l’art avait toujours un discours, même caché, la partie est finie. Et pour justifier cette erreur (ou cette prétention) initiale, tous les instruments que l’on déploie pour appuyer ses prétendues analyses n’ont plus aucun sens. Et dès lors, ironiquement ou perversement, les critiques venant seules de l’intérieur finiront par créer… de nouvelles obédiences, avec de nouvelles propositions d’interprétation, mais avec jamais aucune remise en question du fondement infondé sur lequel repose tout cet univers. En psychanalyse, on voit alors Jung, puis plus tard Lacan débarquer. Mais ça reste les mêmes balivernes. Nul doute que l’on connaît les mêmes querelles de chapelle dans le milieu de l’analyse filmique.

L’incapacité à sortir de cette logique interprétative expose ceux qui en sont esclaves à sortir des âneries qu’une personne extérieure décèlerait tout de suite (voire à se protéger mutuellement, comme dans toute logique sectaire). On le voit par exemple ici. L’universitaire et les étudiants mélangent les différentes formes de « documenteurs » en ignorant, volontairement ou non, qu’il y a tout simplement des films qui ont vocation à tromper (s’il est question de parler des intentions des auteurs, ça la fout mal) et qui sont l’œuvre de charlatans ou de manipulateurs, et des films qui ont vocation à tromper pour parodier ou pour mettre en garde contre la crédulité du spectateur. En principe, un documenteur, c’est un film qui ne ment pas sur ses « intentions » : il fait du documentaire, il use des outils et des codes du documentaire, mais n’affirme pas que ce qui est présenté dans le film est vrai. Le film d’un charlatan a au contraire vocation à révéler des réalités cachées et prétend donc être dans « le vrai » (sans l’être). Pas étonnant, remarque, que des tenants de la psychanalyse aient quelques problèmes pour distinguer « pseudo ou faux documentaire » et « documenteur », tant leur perception du vrai et du faux pose problème… Ça interroge aussi leur capacité à comprendre les « intentions » des auteurs alors que c’est le cœur de leur travail et alors même qu’ils sont incapables de distinguer les intentions implicites d’un documenteur et celles d’un documentaire réalisé par un escroc.

Il y a également une confusion entre documentaire et films de propagande quand il est question des films d’Eisenstein : il faut que l’autre universitaire lui rappelle que le cinéaste soviétique réalisait des… fictions. Quand on en arrive à ce niveau de confusion, c’est qu’on a beau déployer tous les efforts pour construire un discours cohérent, tout ne sera jamais qu’illusion et prétentions. Triste monde, et tristes étudiants condamnés à errer toute leur vie dans les limbes d’un univers parallèle qui ne les connectera jamais au monde réel. Une secte, en somme. Belle ironie quand on voit le sujet du jour.


Table ronde & débat organisé à l’Institut National d’Histoire de l’Art (Les films qui disent la VERITE)

Le Rouge et le Noir, Claude Autant-Lara (1954)

Note : 4 sur 5.

Le Rouge et le Noir

Année : 1954

Réalisation : Claude Autant-Lara

Avec : Gérard Philipe, Danielle Darrieux, Antonella Lualdi, Jean Martinelli, Antoine Balpêtré, Jean Mercure

Travail admirable de direction d’acteurs. J’avais cru longtemps que Claude Autant-Lara n’avait qu’une formation de décorateur, c’était en tout cas la réputation qui l’accompagnait. Et je viens d’apprendre que sa mère avait été à la Comédie-Française avant de se faire remarquer pour ses opinions antimilitaristes et d’en être exclue (ce qui explique beaucoup de choses, comme le sujet de Tu ne tueras point). Ce n’est évidemment pas dans des écoles d’art que le bonhomme a appris à diriger ainsi ses acteurs. La Comédie-Française, c’est peut-être la vieille école, celle du théâtre, mais c’est la mienne (mon prisme), et tous (quand ils ne sont pas doublés) sont remarquables. Je n’avais par exemple jamais vu quelques-uns des acteurs officiants dans certains rôles secondaires, Autant-Lara les a probablement dénichés au théâtre, mais bon sang qu’ils sont bons… Quant aux deux rôles principaux (je mets à part Antonella Lualdi qui joue Mathilde et qui, bien que francophone, semble doublée), c’est peut-être ce qui se fait de mieux à l’époque, même si Darrieux et Philipe ne sont pas de la même génération (au moins, la différence d’âge des protagonistes semble respectée).

Caustique comme il faut. L’église, la bourgeoisie, les arrivistes, les amoureux romantiques (même les filles à papa séduites par le seul fait de s’enticher d’un pauvre), tout le monde en prend pour son grade, et on sent que le misanthrope Autant-Lara s’en donne à cœur joie.

Faute de moyens sans doute, l’ancien spécialiste de la décoration trouve un subterfuge assez convaincant pour se passer de grandioses reconstitutions : des murs unis en gris (vous excuserez mon sens des couleurs limité) un peu partout ; et des extérieurs limités qui semblent tout droit sortir d’un film de Tati. La mode est aux décors nus au théâtre (dont Gérard Philipe est un habitué du côté du TNP, mais ne jouer qu’avec des rideaux comme seul élément scénographique n’aurait pas plu à la vedette), ce sera bientôt celle de l’espace vide, on y est presque déjà un peu. C’est esthétiquement ignoble, presque conceptuel, mais ça reflète merveilleusement bien la nature du cœur de Sorel. Juste ce qu’il faut pour refréner toutes les envolées romantiques qui pourraient encore en tromper certains. On hésite entre un gigolo avant l’heure ou un arriviste qui sera pris à son propre jeu (il y a un côté Baby Face, 1933, là encore avant l’heure : l’ascension sociale par l’entremise des femmes). On pourrait y voir également une forme plus affirmée de personnage à la Emma Bovary : cette volonté de s’affranchir de sa condition pour s’élever parmi les grands de ce monde avant de se rendre compte qu’ils ne feront jamais illusion face à une classe qui interdit et remarque tout de suite ceux qui ne sont pas de leur rang… Je crois avoir rarement aussi bien vu reproduite, d’ailleurs, l’idée des pensées en voix off dans un film. Un procédé indispensable pour illustrer l’ambivalence des personnages principaux : les errements moraux de Julien entre son ambition (ou son hypocrisie, voire son opportuniste, alors qu’il ne montre d’abord aucune volonté de séduire Mathilde) et sa naïveté (ou sa jeunesse) romantique.

À une ou deux reprises, le film tourne aussi parfois à la comédie, et bien sûr les dialoguistes habituels du cinéaste s’amusent autant que d’habitude à distribuer les bons mots (je doute qu’ils soient de Stendhal).

Évidemment, le film fut démoli à sa sortie par les réactionnaires des Cahiers. On est pourtant loin de la prétendue « qualité française » puisque, comme dit plus haut, la reconstitution a été passablement sabordée. De « qualité », il faudra se contenter de celle qu’eux, futurs réalisateurs, seront un jour incapables de reproduire à l’écran (et pour cause, ils n’étaient ni décorateurs ni fils d’une actrice du Français) : celle qui consiste à placer et diriger des acteurs (oui, c’est un métier qui ne s’improvise pas).

Parce que pour ce qui est de la causticité du roman de Stendhal, on est servi : le classicisme, il aurait rendu tout ça fade et se serait rangé à n’en pas douter du côté des bourgeois (ou du romantisme). Il n’y a rien de romantique dans cette histoire : c’est une fable sociale et cruelle (pour ceux qui croient en l’amour et à l’idéal qui n’était déjà plus républicain). Honte aux historiens et aux futurs critiques de ne jamais avoir réhabilité ce film (comme une large partie des films de Claude Autant-Lara — il semblerait qu’il n’y ait qu’en matière d’agressions sexuelles que certains oublient de séparer l’homme de l’artiste — on peut être un connard et avoir réalisé d’excellents films).


Le Rouge et le Noir, Claude Autant-Lara 1954 | Documento Films, Franco-London Films


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