Par-Dessus les moulins, Mario Camerini (1955)

Note : 2.5 sur 5.

Par-Dessus les moulins

Titre original : La bella mugnaia

Année : 1955

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Vittorio De Sica, Sophia Loren, Marcello Mastroianni

Il est à craindre qu’on ait déjà avec cette comédie à grand budget (et à grands excès), les prémices, l’avant-goût, de ce qu’il adviendra vingt ans plus tard de la comédie à l’italienne.

Au milieu des années 50, Mario Camerini est un doyen de la comédie, et si ses comédies avec De Sica dans les années 30 sont délicieuses, elles étaient à la mesure de ce que doit être une comédie : à hauteur d’homme. A-t-il seulement existé un jour une comédie XXL, jouant également la carte du genre historique en costumes, de l’aventure ou d’un tout autre genre, qui ait donné lieu à une grande comédie ? Les exemples doivent être rares, et ce Par-Dessus les moulins est à classer parmi les attractions surproduites dispensables de l’âge d’or du cinéma italien.

Par-Dessus les moulins, Mario Camerini (1955) | Ponti-De Laurentiis Cinematografica, Titanus

Le paradoxe, c’est qu’on y trouve de nombreuses qualités, mais à force de débauche de moyens, d’effets, de clinquant, de lazzi, d’outrances burlesques, ça fatigue. On s’étonne même de ne pas voir figurer dans la distribution Toto. La farce est bien écrite (il faut, c’est tellement alambiqué comme développement qu’il faut arriver à donner corps à ce vaudeville ibérique), la reconstitution parfaite, et les acteurs, comme toujours excellents (De Sica en mode farce, extraordinaire en imbécile, mais qui agace paradoxalement dans un tel contexte ; et Sophia Loren, tout aussi extraordinaire tout ce qu’il y a de plus difficile pour une femme dans une comédie : servir les hommes pour qu’ils amusent, les mettre en évidence, se contenter d’être charmante en espérant convaincre par son intelligence, son écoute, sa repartie, son caractère : et tout y est). Ce n’était donc pas faute d’avoir invoqué les deux jeunes stars montantes de l’époque qui sortent du bien meilleur Dommage que tu sois une canaille (à Sophia Loren il faut ajouter Marcello Mastroianni dans un rôle tout aussi difficile que celui de sa partenaire, mais le beau Marcello a au moins un avantage sur elle : il serait incapable de jouer les bellâtres — alors qu’en jeune mari jaloux, ça passe très bien).

Voilà encore le paradoxe. Plus Camerini et De Sica auraient fait des efforts pour améliorer leur film, plus ils seraient allés dans la mauvaise direction tant c’est précisément ces efforts incessants, ostensibles, multiples, qui arrivent à nous convaincre qu’une comédie a souvent besoin pour s’épanouir de simplicité. C’était la grande réussite des comédies à l’italienne qui allaient se développer dans la péninsule avec une nouvelle génération de cinéastes/scénaristes qui sauront très bien aussi intégrer les anciens (De Sica en tête, en tant qu’acteur), qui sauront insuffler la même simplicité et le réalisme de leurs aînés (Camerini et De Sica en tête) qui avaient su, eux, intégrer à leurs films au temps du fascisme un souffle de liberté, et qui, comme les comédies américaines avant eux, avaient su aussi bien intégrer les femmes à leurs histoires (quand on compare Dommage que tu sois une canaille et Par-Dessus les moulins : dans le premier, c’est presque De Sica qui joue les faire-valoir, et c’est sa fille, Sophia Loren, qui se joue de Marcello ; or, c’est un peu le contraire ici). L’histoire bégaie, il vaut mieux échapper aux petits soubresauts dans le vide quand elle repart.

Un vide ronflant, clinquant et pénible pour ce qui est de Par-Dessus les moulins. La faute à ces moyens déployés, au choix de scénario pour mettre en œuvre une si grosse production (une sorte d’angle mort historique). Quand on voit une production « Ponti-De Laurentiis », on a tout compris. La décadence future du cinéma italien en deux noms. Une décadence parfois fructueuse, encore témoin de certains coups de génie, mais déjà ici le signe d’excès coupables.



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Il boom, Vittorio De Sica (1963)

Note : 3.5 sur 5.

Il boom

Année : 1963

Réalisation : Vittorio De Sica

Avec : Alberto Sordi, Gianna Maria Canale, Elena Nicolai

Fable satirique qui aurait gagné à trouver un pendant au génial Sordi. Tout à la fois drôle et touchant, nous n’avons d’yeux que pour lui. La comédie à l’italienne me semble toujours meilleure avec des vis-à-vis efficaces et une satire mordante mais plus fine.

Il faut probablement penser que De Sica et Zavattini aient voulu reproduire la réussite d’Une vie difficile sorti l’année précédente et où Sordi réussissait à la fois à nous amuser et à nous attendrir en jouant admirablement les chiens battus en attente d’un sucre ou d’une caresse consolatrice (même si ça doit être une constante dans les films de Sordi quand on ne tombe pas dans le piège des caricatures).

Il boom, Vittorio De Sica (1963) | Dino de Laurentiis Cinematografica

Les péripéties me semblent moins nombreuses ici que dans le film de Dino Risi (le sujet, littéralement anecdotique, limite les possibilités), ce qui laisse un petit arrière-goût d’inachevé, et donc les vis-à-vis sont bien moins réussis que dans le Risi (si le rôle de la femme me paraît assez bien réussi, la focalisation sur la femme cette fois de l’entrepreneur borgne l’est beaucoup moins).

Le plus dur à suivre sans doute dans cette histoire, c’est peut-être pas les pirouettes que doit faire Alberto Sordi pour éponger ses dettes et préserver son train de vie ; non, le plus dur à admettre, le plus triste, c’est sa solitude. Or, là encore si on l’oppose à Une vie difficile dans lequel cet aspect était parfaitement exploité, et était même un moteur important du film, Il boom tire plus franchement vers la farce, voire la fable satirique, et peut-être moins vers une comédie dramatique comme pouvait le faire le film de Risi ou nombre de comédies italiennes réussies de la même époque. Si Il boom rate cette dernière marche, c’est peut-être là, sur son humanité. Manque quelques plans ou séquences de Sordi pitoyable, non plus en essayant de feindre et de jouer la comédie, mais pitoyable justement parce qu’il se rend compte de sa solitude, de ses sacrifices, et de sa condition de misérable arriviste prêt à tout pour être accepté d’une classe qui le méprise.



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Guendalina, Alberto Lattuada (1957)

Guendalina

Guendalina Année : 1957

8/10 iCM IMDb

Réalisation :

Alberto Lattuada

Avec :

Jacqueline Sassard, Raf Mattioli, Sylva Koscina, Raf Vallone

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L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Entre le néoréalisme, les péplums et les comédies italiennes, il y a donc une forme de films plus classiques, adoptant des méthodes quasi hollywoodiennes, et qui sont passés jusque-là sous mes radars. Ce serait peut-être une qualité italienne tout autant méprisée que la française. La richesse du cinéma italien à cette époque est assez étonnante.

Bref, ce Guendalina est une perle (en plus merveilleusement bien restaurée). Toute ressemblance avec des justaucorps portés ou ayant été portés la même année par Audrey Hepburn est purement fortuite… (Autre histoire de recyclage : Zurlini réemploiera Jacqueline Sassard deux ans plus tard dans l’excellent Été violent, avec un thème cher à Lattuada, les relations intergénérationnelles.)

Guendalina est donc une petite peste, mais adorable dans ses caprices d’adolescente, qui s’ennuie lors des vacances alors que ses parents fortunés sont en instance de divorce. Adolescente qui ne sait pas toujours ce qu’elle veut, gâtée, elle noie cet ennui dans la découverte de l’amour : et la voilà bien décidée de profiter de l’été pour mettre le grappin sur le fils d’un anarchiste tout occupé, lui, à réviser ses cours pour devenir architecte.

Le plus délicieux dans cette affaire, c’est qu’on fait semblant de s’émanciper, de franchir les lignes jaunes, quand en fait, on ne cesse de rester dans les clous. Un jeu merveilleux. On peut être jeune, chercher à s’amuser, mais être raisonnable (une bonne petite morale bourgeoise en somme).


Une vie difficile, Dino Risi (1961)

I Satirisi

Note : 4.5 sur 5.

Une vie difficile

Titre original : Una vita difficile

Année : 1961

Réalisation : Dino Risi

Avec : Alberto Sordi, Lea Massari

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La splendeur de la comédie italienne. Encore un peu sociale sous influence néoréaliste, moyennement burlesque, absurde, nihiliste et désenchantée, il y a une valeur qui est propre à la comédie italienne et qui se cache souvent derrière des satires cruelles, une valeur qui est aussi la marque de beaucoup de grands films : l’empathie. Le regard sur l’homme, bien que s’appliquant toujours à le montrer petit, vil, lâche ou escroc, est souvent tendre et compréhensif. Ce qui commence par être cruel finit par nous émouvoir.

Qui a dit qu’il fallait rire des hommes médiocres, des ivrognes, des incompétents ou des malchanceux ? Ici comme ailleurs, oui, au début, on rigole et on se moque, mais très vite cela ne peut plus tourner qu’au drame. Silvio Magnozzi est une sorte de Bob Saint-Clar rêvé par les autres, le panache de Bebel en moins, mais il est magnifique à sa manière, à la manière des laissés-pour-compte de De Sica ou de Fellini. La tragédie n’en est que plus sublime parce qu’au début on croit en lui, on sait que les escrocs s’en sortent toujours, et puis tout s’écroule, à mesure que l’Italie sort de la guerre et se reconstruit, lui s’enfonce dans sa médiocrité. Silvio n’est pas un escroc qui arrive comme ceux parfois interprétés par Gassman à séduire ; Silvio n’a en fait qu’un seul talent, celui de se tirer toujours plus vers le bas. Et si on y croit pendant une heure, c’est que Silvio n’aura finalement réussi qu’une chose dans sa vie, sans doute la plus importante et la seule qui vaille : trouver la femme de sa vie. Parce que le film n’est pas l’histoire d’un pauvre type, mais l’histoire d’un pauvre type vue à travers les yeux de sa femme. Ça change tout, parce que l’enjeu n’est plus d’amuser comme dans une pure comédie ou de montrer la misère humaine et sociale, mais de mêler tout ça pour traduire en deux heures, — une heure de rire et une autre de larme bien secouées — tout ce qui fait nos vies. Silvio a commencé par tromper la femme qui lui avait sauvé la vie, il n’en voulait pas et se résigne en traînant des pieds à la seule chose positive qui lui arrivera dans la vie. Et c’est quand il s’en rend compte, un peu tard, et qu’il la perd, que le film bascule dans le drame et gagne une nouvelle dimension.

Il fallait bien s’inspirer des comédies américaines pour penser à la comédie du remariage et initier un nouveau virage dans la comédie italienne. À la fois cruelle et tendre donc (à moins que ce soit une suite logique de ce que faisait De Sica à la fois acteur et réalisateur).

Des rares comédies du remariage italiennes que j’avais vues, je les trouvais moins efficaces que les comédies avec Gassman et ses potes, que celles où Anna Magnani ou Giulietta Masina trimbalaient leur trombine solitaire (oui Fellini faisait des comédies italiennes). C’est sans doute parce que Risi échappe au mauvais goût en demandant à Lea Massari de jouer dans un registre comique. Elle n’est pas non plus glamour, mais simplement, “néoralismement”, belle. On pourrait croire son personnage un peu trop effacé, mais c’est surtout parce que son rôle est de porter un regard (celui qui deviendra vite le nôtre) sur son loser de mari. Il faut comme toujours doser ses effets et trouver le ton juste, et Risi le trouve exactement quand il montre cette femme prendre conscience qu’elle aime encore son mari en même temps qu’elle voit le raté qu’il est devenu et combien elle pourrait en avoir honte si elle ne l’aimait pas. Cela pourrait être de la pitié mais c’est de l’amour. Risi va donc ainsi plus loin que le réalisme miséreux parce qu’il nous convainc en nous rappelant que parmi tous ces ringards de la terre, il y a, ou pourrait avoir, une femme aimante. Les hommes ne sont jamais que des petits garçons et les femmes avant tout des mères. Où est passée la comédie à ce moment quand la femme de Silvio le regarde les yeux plein d’amour alors que lui l’ancien journaliste aux grands principes, l’ancien héros de la résistance, finit ainsi humilié et larbin de ceux qui l’avaient précipité dans le gouffre ? Le personnage d’Alberto Sordi continue d’être ridicule mais on a cessé de rire. Parce qu’on l’aime aussi. La voilà l’empathie. Il n’est plus question de se moquer mais de réfléchir sur notre regard quand il se porte avec mépris ou dégoût vers ces pauvres types qui n’ont rien fait de leur vie. La femme de Silvio dit à son môme que son père n’a pas de chance… Une manière bien arrangée de présenter les choses. Même les abrutis ont droit à un peu d’amour au cinéma. Chez Risi, on est cruel, on plonge au plus profond de la médiocrité humaine ; si profondément qu’on finit par s’apitoyer de ces miséreux et à vouloir leur tendre la main. Mais c’en est d’autant plus cruel car Risi renverse ainsi les rôles : en nous prouvant qu’il peut nous faire prendre conscience qu’il faut regarder avec empathie toute cette misère humaine, il fait de nous des incapables et des lâches. Celui-là, on le regarde autrement parce qu’on sait d’où il vient, parce qu’on connaît son histoire, on a vu le film ; et dans la vie, on ne lèverait pas le petit doigt pour lui, et on le mépriserait.

Combien de comédies peuvent se vanter de nous amuser une heure durant et de nous rejeter de la salle blanc de honte ?

Une vie difficile, Dino Risi 1961 Una vita difficile | Dino de Laurentiis Cinematografica


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Blue Velvet, David Lynch (1986)

Blue velvet & red lipstick

Blue Velvet

Note : 5 sur 5.

Année : 1986

Réalisation : David Lynch

Avec : Isabella Rossellini, Kyle MacLachlan, Laura Dern, Dennis Hopper, Dean Stockwell

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Plus je vois Blue Velvet, plus je l’aime. C’est bien probablement le seul film de Lynch que je vénère autant. Pour moi, c’est le film sans doute où l’histoire s’accorde le mieux avec la forme et le style si particulier du réalisateur. Il n’en fait pas des tonnes, la forme est juste au service du récit.

Le véritable atout principal du film, c’est son histoire. Simple, mais forte. On reconnaît la patte de Lynch aux effets bizarres, mais on ne tombe pas dans le mystère abscons ou le grotesque. Les personnages sont barrés, mais ça se tient, du moins on y croit. Les symboles sont aussi plus accessibles que dans d’autres films. Ici, c’est simple, l’histoire d’un étudiant qui revient dans la ville de ses parents. Dans un terrain vague, une oreille pointe le bout de son nez, et à partir de là, il va essayer de savoir à qui elle appartient. À travers cette enquête, c’est surtout l’entrée d’un jeune homme dans le monde étrange des adultes. Ce n’est pas pour rien que Lynch utilise la scène du « môme » planqué dans le placard : ça ramène inévitablement à une image d’enfant surprenant ses parents dans leur intimité.

Autre symbole bien traditionnel, presque hitchcockien, celui du double féminin. La blonde angélique qui l’aide dans son « enquête » et la brune barrée, sauce nympho. La seconde pourrait être son fantasme, sauf qu’elle est bien réelle, et quand elle rencontre la première, ça jette comme un froid.

Le film est articulé autour de cette scène centrale, longue, dans laquelle le personnage principal se cache dans une penderie et assiste à un étrange spectacle qui explique une partie du mystère de l’intrigue. Là où Lynch va plus loin, c’est qu’il finit par faire entrer le héros dans la scène et par créer un lien direct entre le personnage du voyeur et de la victime (ou pour en revenir à ma première idée : il finit lui-même par franchir le pas et ne rien faire d’autre que succomber aux mêmes fantasmes incestueux que le personnage de Hopper). C’est là que le récit atteint son paroxysme, avec le personnage cette fois que joue Isabella Rosselini.

Les images sont magnifiques. Tout flashe comme dans une bd ou une publicité des 50’s. Les bleus sont bien bleus, les rouges bien rouges…

L’emploi pendant tout le film de la musique est hallucinant. Que ce soit la musique sous opium de Badalamenti, accentuant la volonté de Lynch de ralentir le temps et de le rendre pesant, d’accentuer l’impression d’étrangeté. Ou que ce soit dans les chansons… Blue Velvet bien sûr, mais aussi cette scène hors récit où Dean Stockwell (encore plus folklorique que dans Code Quantum ! oui, oui c’est possible, grimé comme une précieuse ridicule) pousse la chansonnette In Dreams (Roy Orbison, tube énorme, crooner premier degré, second ? difficile à dire après avoir vu la scène) en chopant une ampoule en guise de micro ! À la fois poétique, flippant (le mec est dangereux) et déconcertant (c’est grotesque, mais c’est tellement joué au premier degré que ça en est génial). Cette chanson totalement vaporeuse qu’est Mysteries of Love… on plonge dans un rêve… Ou encore quand le héros se fait tabasser, à nouveau sous In Dreams… quand cette fille sortie d’on ne sait où, danse sur le capot de la voiture… (Même emploi à contresens de la musique dans une scène que Tarantino).

Si c’est pas du chef-d’œuvre ça…

D’autres images sont particulièrement marquantes dans le film. Le ripoux à la veste jaune, mort, qui inexplicablement tient encore debout… Dennis Hopper qui se shoote… à l’oxygène. Le rouge à lèvre de la Rosselini, sa dent cassée. Quelques répliques : « c’est vraiment un monde étrange… » « Ne me touche pas ou je te tue ! — tu aimes quand je te parle comme ça ?… Bébé veut baiser » « Me regarde pas putain ! » « Pour van Gogh ! » « Tu as vu tout ça en une nuit ? » « Je t’ai cherché dans mon placard ce soir » « T’es déjà allé au paradis de la chatte ? » « Il a mis sa maladie en moi… »


Blue Velvet, David Lynch 1986 | De Laurentiis Entertainment Group (DEG)


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Guerre et Paix, King Vidor (1956)

Guère royal

Guerre et Paix

Note : 3 sur 5.

Titre original : War and Peace

Année : 1956

Réalisation : King Vidor

Avec : Audrey Hepburn, Henry Fonda, Mel Ferrer

La gageure qui relève de l’impossible.

Trop de personnages donc assez déroutant pour un spectateur qui a l’habitude de suivre un point de vue unique. Il aurait fallu sucrer toutes les parties avec Napoléon, franchement lourdingues. La campagne de Russie aurait pu être évoquée à travers le personnage de Henry Fonda, Pierre, qui suivra le convoi napoléonien comme prisonnier. C’est peut-être le problème également du roman (que j’ai pas lu) donc si on voulait être fidèle, il aurait fallu comme le roman inventer à lui seul une manière de raconter l’histoire… Trop dur surtout quand on a que quatre ou cinq heures maximum de film. Vidor tente bien de temps en temps les voix off des personnages, ça encore ça peut passer, mais le problème est toujours le même : manque d’identification dû au nombre trop important de personnages. J’imagine que la force du livre, ce sont ses réflexions, ses descriptions psychologiques, pas son côté épique, parce que malgré le contexte, les personnages qui évoluent pas mal à cause des événements historiques, bah il n’y a pas trop d’envolées lyriques. Ça reste très réaliste, sans réels enjeux ou parcours classique de héros. C’est limite une chronique, une peinture de personnages sans volonté d’en faire des héros. Tout l’intérêt, c’est donc les rapports des personnages, leurs commentaires, et ça, c’est impossible à traduire en images.

Pendant la première heure du film, ça marche assez bien, on a des dialogues qui font mouche, des conflits et des rapports entre les personnages intéressants. Mais ensuite, quand ils sont pris par la guerre, les conséquences de la guerre, ça n’affecte pas tant que ça leur psychologie ou leur destin. On est loin du souffle épique de Autant en emporte le vent ou de Docteur Jivago. D’autant plus que Vidor ne semble pas très concerné dans sa mise en scène… Il y a des scènes qui ratent complètement leur but, à cause d’une mise en scène incapable de mettre en valeur ces moments importants. Il laisse les acteurs jouer et la caméra les laisse faire… Résultat, aucune tension. Du vide. Je pense notamment à la scène où Pierre comprend que la femme qu’il vient d’épouser ne l’aime pas… Scène terrible, pourtant, il n’insiste pas, pas de mise en relief, rien. Et tout est comme ça. Le sujet est survolé, l’intensité des rapports inexistant. Des personnages de cire dans un musée d’histoire : Bienvenue dans la salle « Guerre et Paix ». Vidor pensait sans doute que la simple évocation des événements rendrait le récit épique, sauf que tout tient dans les rapports des personnages, pas trop avec les événements en réalité. Pour mettre en scène des contradictions, un écrivain peut utiliser des mots, mais un metteur en scène doit utiliser les silences, les doutes, les regards échangés, tenus ou manqués, les hésitations des acteurs… tout ce qui en fait concourt à suggérer au spectateur ce qu’on ne peut pas lui évoquer à travers des actions ou des images, et qui font sans doute la force du récit de Tolstoï.

Bref, encore une production assez médiocre pour Dino de Laurentiis, habitué des mégots-grosses productions qui font pschitt.

Y préférer la version de Serge Bondartchouk de 1966.


Guerre et Paix, King Vidor 1956 | Ponti-De Laurentiis Cinematografica


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Les Nuits de Cabiria, Federico Fellini (1957)

On sait pas ce qu’on a quand on gagne un Oscar

Les Nuits de Cabiria

Note : 5 sur 5.

Titre original : Le notti di Cabiria

Année : 1957

Réalisation : Federico Fellini

Avec : Giulietta Masina, François Périer, Franca Marzi

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Fellini ne fait pas encore du Fellini. Il est encore attaché au réalisme italien. Toujours entre drame social et comédie de caractères à la limite ici du burlesque. On n’est pas loin souvent du mélo, comme dans Le Voleur de bicyclette ou comme bien des années plus tard avec La vie est belle de Benigni.

On y retrouve les caractères hâbleurs, clownesques, des Italiens. Giulietta Masina, c’est la gouaille insolente, égocentrique de Gassman dans Le Fanfaron, dans le corps d’un Toto au féminin. Un petit oiseau qui se trémousse fièrement en regardant les belles de côté, à la fois orgueilleuse et naïve. Un vrai personnage de clown. Des pitreries aux larmes. Impossible de croire à ce qu’elle raconte quand elle prend son air sévère. Elle ne peut nous être antipathique, parce qu’on ressent toujours le contraire de ce qu’elle dit. Ainsi quand elle gueule sur Wanda, sa voisine et unique amie, qu’elle n’est pas son amie, impossible de la croire. Quand elle se dit fière de ne manquer de rien et d’être parfaitement heureuse, la force qu’elle prend pour l’affirmer nous dit tout le contraire. Tout le film repose essentiellement sur la réussite de ce personnage, sans doute un peu moins lunaire que celui de La strada (encore qu’il faudrait que je le revoie). Ce sont toutes ses contradictions qui la rendent attachante, et qui lui attirent tous les ennuis du monde (et en particulier à tomber sur le même type d’homme qui en veut à son “magot”).

Les Nuits de Cabiria, Federico Fellini 1957 Le notti di Cabiria | Dino de Laurentiis Cinematografica, Les Films Marceau

En dehors de ce personnage, il y a le récit. Le film commence comme il se clôturera, avec Cabiria se faisant naïvement plumer par son Jules. Tout est déjà dans cette première scène : Cabiria est heureuse, la vie est belle, elle se promène dans ces terrains vagues en banlieue des grandes villes entre campagne et cité, là où on construit de nouvelles villes au milieu de nulle part (un motif décoratif récurrent de l’époque : Mamma Roma, Miracle à Milan…). Cabiria lève les bras de bonheur, son sac à la main… trop tentant pour son amoureux, qui lui pique son sac, la pousse dans le canal et s’enfuit, comme s’il venait de piquer le sac-à-main de la première grand-mère venue. Cabiria est sauvée de la noyade par une bande de gamin, puis par des passants, et tel un animal blessé qui reprend vie et qu’on vient de sauver, elle cherche du regard son “amoureux”, voudrait le mordre. Elle l’appelle et insulte son monde. Merci de m’avoir sauvée ? Même pas. C’est Cabiria, sensible et sauvage.

On rencontre ensuite son amie, prostituée comme elle, vivant dans les terrains vagues, qui ne sont pas encore tout à fait des bidons villes, à l’écart de la cité. Cabiria au milieu de ces poules de la nuit qui font le trottoir est la plus fière, mais aussi sans doute la plus attirante, terriblement castratrice à insulter le client. Pourtant, Cabiria (sans que cela nous soit expliqué) possède une petite maison au milieu de ces terrains vagues. (Et tant mieux si ça ne nous est pas expliqué parce que même si la forme est réaliste on est déjà dans une forme d’onirisme fellinien, et on ne s’embarrasse pas d’explications superflues : on joue les stéréotypes à fond et les situations ne s’expliquent pas, elles répondent à la nécessité de créer une ambiance, de former des oppositions ; donc ce qui est intéressant, c’est ce qui se cache derrière tout ça, la vraisemblance devient juste un accessoire qui rend impossible toute fantaisie, tout fantasme). Cabiria est un peu fourmi, à ne rien dépenser, à tout garder pour soit, pour se créer son petit nid qu’elle possède fièrement comme une preuve qu’elle n’est pas tout à fait comme les autres. Cette maison, c’est le rêve qu’elle s’est fabriquée, celui d’être une personne ordinaire et respectable. C’est aussi de là que lui vient son grand malheur. Cette pseudo-richesse, trop ostentatoire, attire les escrocs. Cela commence bassement avec son premier Jules qui se contentera après plusieurs semaines de vie commune… de son sac à main ; et ça se poursuivra avec Oscar, rencontré à la sortie d’un théâtre où elle s’est laissée hypnotiser (et donc mise à nue) par l’illusionniste qui se donne en spectacle ce soir-là.

Le bonheur lui est interdit, on le sent tout de suite. Le clown triste doit être triste et s’il ne lui arrive pas de malheurs, il n’y a pas de fable. Oscar semble trop bien, trop honnête pour elle. Elle non plus n’y croit pas une seule seconde au début, puis elle se laisse convaincre. Parce que les illusions, c’est comme la faim, on ne peut pas vivre quand on n’a pas de rêves. Elle décide de révéler sa condition de prostituée à son Oscar (ce n’est pas dit aussi crûment : tout au long du film, on a tout le folklore de la prostituée, sans la montrer au travail, sans parler des choses… on la voit faire le trottoir et on comprend que ce n’est pas une chose respectable, mais jamais ce n’est dit explicitement, ce qui renforce encore plus le côté onirique du récit). Là, le comportement d’Oscar change, elle ne le remarque pas, mais nous on voit tout. C’est comme chez Hitchcock, le spectateur voit tout avant le personnage, c’est ce qui crée la tension, l’atmosphère. On ne saura jamais si Oscar avait tout prémédité depuis le début ou si le fait qu’elle lui fasse cette révélation qui lui a donné l’idée de partir avec sa “dot” (elle quitte tout, vend sa maison, pour partir avec lui). L’incertitude est accentuée par le comportement d’Oscar, moins “professionnel” que le précédent, mais au final plus cruel.

Chez Risi ou a fortiori chez Visconti, on aurait tendu vers la tragédie, le meurtre crapuleux, l’accident fatal. Chez Fellini, la vie se poursuit comme un rêve, comme une fête. Cabiria s’est faite plumer, mais la vie est un enchantement. Elle n’avait pas grand-chose, et elle n’a maintenant plus rien, elle n’est plus qu’une femme, elle s’est donc débarrassée du superflu. Pour être heureux séparons-nous de ce qui nous encombre. Heureux les pauvres d’esprits, les misérables, car le royaume des cieux est à eux… Peut-être bien même le royaume des vivants. L’opposition est criante entre les riches et les pauvres. Une même distinction que l’on remarque dans Miracle à Milan. Les riches sont malheureux, sans vie, vivant dans des labyrinthes froids et austères (comme ici toute la séquence chez la star de cinéma), tandis que les pauvres sont pleins de vie, même si pour l’exprimer, ils se gueulent dessus, se frappent, s’arnaquent… Encore une fois, Cabiria peut lancer à Wanda qu’elle n’est pas son amie, on n’y croit pas une seconde. Et Wanda non plus d’ailleurs. La langue beuglante et fleurie des rejetés de la société est tout autant sophistiquée que celle des gens des villes, il faut juste savoir la décoder.



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