Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio (1965)

Les Poings dans les poches

I pugni in tascaAnnée : 1965

Réalisation :

Marco Bellocchio

10/10  IMDb

Listes sur IMDb : 

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MyMovies: A-C+

Un film qui a la rage. Des personnages de dégénérés. Du Imamura des années 60. Comme souvent, beaucoup de rapports entre ce cinéma japonais et italien des années 60.

Qui a la rage, la haine, qui exprime cette envie de tout envoyer valser dans le cinéma en France ou ailleurs aujourd’hui ? Passage devant un cinéma où étaient projetées trois ou quatre comédies à la française. La société devrait exploser et voilà les merdes qu’on nous propose…

L’esprit de révolte est mort. On s’indigne comme on prend un morceau de camembert à table, et on passe au dessert.

Qui ira jeta la table par la fenêtre et les souvenirs de grand-mère avec ?… (À pardon, les souvenirs de grand-mère, je garde, quelle révolutionnaire, elle !…)

Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio 1965 I pugni in tasca | Doria


China Is Near, Marco Bellocchio (1967)

China Is Near

La Cina è vicinaAnnée : 1967

Réalisation :

Marco Bellocchio

8/10  IMDb
Listes :

Top films italiens

MyMovies: A-C+

On retrouve la même volonté féroce de décrire les comportements troubles d’une bourgeoisie provinciale rétrograde qu’on trouvait déjà dans Les Poings dans les poches. L’Italie produit dans ces années 60 ce qu’il se fait de mieux en matière de satire. Le rire y est moins prononcé dans celui-ci qu’ailleurs, c’est de la satire froide et cruelle mais tout aussi efficace. Bellocchio, avant de faire n’importe quoi, essayait d’imiter la rage de son premier film, sans jamais se mettre à son niveau. Mais cela reste un bon cru.

China Is Near, Marco Bellocchio 1967 | Vides Cinematografica


La Vallée des poupées, Mark Robson (1967)

Crépuscules de gloire

Valley of the Dolls

Note : 2.5 sur 5.

La Vallée des poupées

Titre original : Valley of the Dolls

Année : 1967

Réalisation : Mark Robson

Avec : Barbara Parkins, Patty Duke, Sharon Tate, Paul Burke, Susan Hayward, Martin Milner

Mélange étrange et plutôt barré de A Star is Born (Judy Garland aurait été un temps pressentie pour jouer le rôle tenu ici par Susan Hayward), Les Feux de l’amour (les frasques vulgaires et dégoulinantes des riches décérébrés) et Le Grand Sommeil (pour le côté incompréhensible). Ça rappelle assez au fond ce que Hollywood peut produire aujourd’hui avec des films aux recettes toutes faites et des budgets énormes mais qui ne tiennent pas la route une seconde.

Hollywood s’empresse d’acheter les droits d’un roman à succès, décide (la Fox ou quelqu’un d’autre, peu importe, c’est Hollywood) de mettre le paquet sur la production, on ne regarde pas à la dépense, on veut le meilleur, tout ce qui est en haut de la vague ou paraît prometteur. On y retrouve ainsi par exemple John Williams pour orchestrer on ne sait trop quoi entre les morceaux sirupeux chantés (certaines ritournelles sont répétées une demi-douzaine de fois), le jeune Richard Dreyfuss qui passera dix secondes à l’écran le temps de taper à une porte back stage, ou encore Patty Duke, ancienne enfant star, remarquée dans son rôle de sauvageonne quelques années plus tôt dans Miracle en Alabama. Si les deux premiers résisteront aux dommages collatéraux du film sans y avoir été trop impliqués, Patty Duke sera un peu grillée et on ne la retrouvera plus qu’à la télévision…

Le problème, c’est qu’un film n’est pas un assemblage de talents, et qu’il ne suffit pas d’adapter un roman à succès (quoique, le film aurait été très rentable, vu qu’il aurait coûté cinq millions de dollars pour en rapporter près de dix fois plus) pour pondre une jolie bobine. Jacqueline Susann, l’auteure du roman original, aurait même dit que le film était une belle merde. Il faut reconnaître que si le matériel change finalement assez peu de ce qu’on pouvait produire durant l’âge d’or d’Hollywood quand l’industrie posait déjà un regard non conciliant sur elle-même (tout ici y est juste plus extrême, plus audacieux, plus vulgaire, plus extrême), ce qui en est fait dans La Vallée des poupées ressemble plus, en revanche, à un massacre en règle, involontaire et même autodestructeur. C’est probablement l’une de ces méga-productions où les responsabilités sont tellement éparpillées entre les différents services qu’on se retrouve face un paquebot géant sans commandant à bord.

Et le résultat, dans son étalement de richesses et d’excès en tout genre, est plus qu’étrange, grotesque même, et parfois foutrement amusant. Parce qu’encore, prises à part, ou au hasard d’un visionnage, on pourrait se dire que tout cela à une certaine tenue. Ce n’est pas mal dirigé, c’est très bien éclairé, les décors, les costumes, tout est parfait, et le plus souvent les acteurs ne sont pas si mauvais. Seulement, le gros hic, c’est qu’on n’y comprend strictement rien. Comme l’impression de tomber sur un film en plein milieu, d’en prendre un autre en vol à la séquence suivante, de naviguer d’un chapitre à l’autre en en oubliant la moitié en route. Avec trois personnages principaux, le film devait suivre le parcours parallèle de trois héroïnes en seulement deux heures, quand il en faudra plus par exemple avec un seul dans A Star is Born. C’est vrai qu’on retrouve ce procédé dans certains rehearsal films des années 30 mais c’est le plus souvent un prétexte et une base pour proposer des numéros de music-hall ; on se contente le plus souvent de miettes, des trajectoires de vie, et on comprend parfaitement l’essentiel, même ainsi raccourci. Or ici, les numéros musicaux sont assez rares (une seule des trois chante et danse), et le parcours des unes et des autres est plus qu’incompréhensible. Il semblerait par exemple qu’on ait échappé à certaines séquences d’introduction, souvent ennuyeuses, lentes, peut-être, mais nécessaires pour comprendre les rapports entre les personnages… Ici, non, on charcute, et on ne garde que les séquences reposant plus ou moins sur un climax. On a la tension, mais on ne peut plus y croire parce qu’on n’a pas suivi toute la montée qui précède. On se retrouve avec un best off des séquences d’une pelloche qui aurait pu faire quatre heures, mais ce n’est plus un film, c’est une longue bande-annonce d’un film qui n’existe pas. Imaginons cinq saisons des Feux de l’amour résumées en deux heures. Les personnages se retrouvent, se séparent, s’invectivent…, bien souvent, on ne sait même pas qui est qui. Et on rigole presque quand, à un moment, Neely (inutile de préciser de quel personnage il s’agit, on s’en fout) dit qu’elle a besoin d’une épaule sur laquelle se reposer, et là, joli lapsus, elle dit « Mel » avant de se reprendre et de dire « Ted », sauf qu’on ne sait déjà plus qui est qui, et surtout on n’a toujours pas assimilé avec qui elle était censée être à cet instant de l’histoire. À l’image du Grand Sommeil, on se prend à rire parce qu’on imagine bien tous ces nigauds sur le tournage essayer de démêler cette affaire, et on rêve que le lapsus de l’actrice en soi un vrai, « Mel, I mean… Ted. », et de se faire engueuler sur le plateau, le réalisateur se retournant vers ses assistants pour connaître la réplique exacte et se demander s’il n’y aurait pas eu une erreur dans la retranscription des noms… Une autre fois, lors d’une séance de projection, on imagine bien un assistant relever aux pontes du studio qu’on n’y comprenait strictement rien et proposer à un moment d’y insérer une voix off explicative…, ce qui sera fait… une fois, et puis plus rien ! Ce n’est pas du montage, c’est du rafistolage. À l’écriture, les deux scénaristes ont dû vouloir chercher à appliquer un principe lu dans un manuel, et en lisant « ellipses », elles auraient compris alors « éclipses », ce ne sont pas des coupes mais des tunnels obscurs. Le Titanic coule et on essaie de sauver ce qu’on peut. Il y a quelque chose de plutôt affligeant de voir autant de luxe tomber à pic dans les profondeurs du ridicule, mais il faut avouer que c’est souvent assez réjouissant, aussi.

Le plus touchant sans doute au milieu de ces vomissures luxuriantes, c’est d’y voir le charme et le talent (oui, oui) de Sharon Tate. Elle joue une gourde qui ne cesse de répéter qu’elle n’a qu’un seul atout, son cul, qu’elle ne sait faire qu’une chose, se déshabiller. Et ce n’est guère que le seul personnage attachant, lucide et drôle du film. Un petit symbole lugubre, alors qu’elle sauvait un peu le film, puisque c’est un peu son meurtre (survenant quelques mois plus tard) qui mettra comme un frein aux excès hypocrites d’un système et d’une société fatiguée par trop de conservatisme (il faudra peut-être toute la décennie pour voir ce tournant désenchanté s’opérer, jusqu’à l’orée des années 80, quand John Lennon se fera à son tour assassiner, les années de la contestation faisant alors place aux « années crises »). L’âge d’or du cinéma de studio était révolu, il fallait en finir avec le papier glacé, les décors en studio, les lumières artificielles, les bellâtres, et le rêve américain…

1967, c’est aussi l’année de la pilule contraceptive. Étrange symbole, là encore. Car si Hollywood, du moins durant tout son âge d’or, et en dépit du code Hays, a toujours été un lieu privilégié pour répandre à travers le monde l’image d’une femme occidentale émancipée, le système n’a cessé, face aux crises successives auxquelles l’industrie devait faire face, de retirer chaque année un peu plus aux femmes (aux actrices, plutôt) ce qu’il leur avait donné. Non seulement les actrices de cet « Hollywood décadent » sont le plus souvent d’anciennes stars vieillissantes, mais quand elles ne le sont pas, elles ne sont redevenues comme ici que des jolies idiotes, ambitieuses, et surtout le joujou naïf de la morale conservatrice. Une femme qui boit, qui fume, qui baise, qui travaille même, aura parfois droit… à une seconde chance, parce qu’elle sera forcément fautive, même si ça doit passer par l’hôpital psychiatrique (chaque fois qu’on y passe, on y ressort toujours heureux, comme lavé de ses péchés, c’en est flippant). Celles qui ne reprendraient pas le droit chemin (telle Anne Welles, l’ancienne secrétaire devenue mannequin star, qui décide de retourner chez sa tante à la fin du film) pourront crever, finir dans la rue ou tout aussi bien se suicider. Elles n’auront que ce qu’elles méritent, pourrait-on lire en filigrane. De la pilule contraceptive, en cette année 67, il n’en est donc ici pas question ; au contraire, les femmes, quand elles en « consomment », des pilules, c’est comme coupe-faim, et elles mènent à la dépendance, à la dépravation et à la folie… Le message subliminal adressé aux femmes ne pourrait pas tomber plus mal.

Bref, il était temps que toute cette bien-pensance se foute en l’air. Pour un temps seulement, car la contestation laisse toujours place à de nouveaux conservatismes… Dix, quinze ans plus tard, George Lucas et Steven Spielberg seront les nouveaux rois de Hollywood, et on passera d’un cinéma où l’image de la femme était plutôt rétrograde à un cinéma où elle aura quasiment disparu. À la Vallée des poupées succédera la Vallée des jouets.


(Remerciements polis et amusés au chimpanzé autiste responsable des sous-titres à la Cinémathèque.)


La Vallée des poupées, Mark Robson 1967 Valley of the Dolls | Red Lion


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Les Indispensables du cinéma 1967

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Le Coupable, André Antoine (1917)

Le Coupable idéal

Note : 4 sur 5.

Le Coupable

Année : 1917

Réalisation : André Antoine

Avec : Romuald Joubé, Sylvie, Jacques Grétillat

Si André Antoine est peut-être l’homme du théâtre le plus important du début du XXᵉ siècle en inventant presque la notion de metteur en scène et s’appliquant à révolutionner la direction d’acteurs pour une technique plus naturelle en même temps que s’opérait la même révolution en Russie, il est relativement méconnu en tant que réalisateur de cinéma. À peine peut-on citer L’Hirondelle et la Mésange, mais sa carrière s’arrêtant très vite après les années 20 (elles sont folles et démesurées alors qu’il est juste et délicat), d’Antoine, on ne retient finalement pas grand-chose (on pourrait dire la même chose de l’auteur, François Coppée, qui fut paraît-il poète, écrivain et dramaturge à succès de l’époque).

Il y a pourtant là bien matière à réflexion, car le bonhomme savait ce qu’il faisait. Et les principes qu’il semblait vouloir appliquer sur les planches, on les retrouve ici dans ses films. Ce sera encore plus net dans L’Hirondelle et la Mésange, avec son côté épuré mais avec sa même veine naturaliste ; mais ici, alors que partout ailleurs on est encore dans l’artifice, Antoine joue à fond sur le réel, l’illusion du réel, le naturel, le naturalisme… Au fond, si on parlera plus tard de néoréalisme, ce serait presque à se demander qui étaient les premiers réalistes… En voilà un en tout cas !

Ce naturalisme cependant ne s’applique encore pas tout à fait au jeu des acteurs, mais c’est le sujet sans doute qui veut ça (dans L’Hirondelle et la Mésange, de mémoire, on y échappera tout à fait). Car il est question ici de l’adaptation d’un roman (populaire, apprend-on, et qui fera plus tard l’objet d’une nouvelle version par Raymond Bernard en 1937), qui adapté en une heure et demie tourne forcément un peu au mélodrame (imaginons Les Misérables ainsi résumés). Non, ce qui impressionne, c’est la méticulosité avec laquelle Antoine reconstitue chaque décor, le plus souvent les extérieurs. La vision de Paris (à une époque où les rues sont désertées par les hommes) reste exceptionnelle par sa diversité et sa richesse : le jardin du Luxembourg, les différents quais de Seine et ses petits bateaux à vapeur (on y voit même un établissement de bains « chauds à 60° » sur une péniche !), les rues délabrées et pavées comme il n’en existe plus aujourd’hui, les abords des monuments ou bâtiments publics. Quant aux intérieurs, c’est à peu près la même minutie, au point que si on a droit sans doute une ou deux fois à un intérieur en studio, on n’y voit que du feu : chambre de bonne, appartements richement meublés avec tapisseries, moulures et bibelots, méandres d’un palais de justice, salle à manger populaire avec sa toile cirée, sa commode et ses présentoirs pour le service en porcelaine du dimanche…

À côté de ça, la technique d’Antoine est parfaite. Il use de la profondeur de champ comme personne sans doute à l’époque (il faudra attendre Renoir peut-être, pour un même souci de réalisme). Sa maîtrise du raccord dans l’axe laisse assez rêveur quand on pense à ce que d’autres étaient capables de faire en matière de montage à cette époque (c’est tellement invisible, que si on loue Antoine — et si on le loue pour quelque chose vu le niveau d’oubli — c’est surtout pour son naturalisme), quelques panoramiques d’accompagnement utiles, mais d’autres en intérieurs pas forcément bien menés, et même quelques jeux de surimpression qui font immédiatement penser au travail d’Abel Gance. D’Abel Gance, on y retrouve aussi certains aspects de J’accuse dans le montage, à savoir une tenue très dense des séquences que l’écriture en flashbacks rend également possible. Les scènes sont ainsi très courtes (on pourrait attendre autre chose d’un cinéaste ayant révolutionné le théâtre), on entre très vite dans le vif du sujet, et quand le retour au temps présent (la plaidoirie du père avocat général pour sauver la vie de son fils, assis sur le banc des accusés… — idée particulièrement tirée par les cheveux qu’on nous présente dès la première minute du film) ne suffit pas, on passe aux intertitres (poursuivant l’idée d’un récit à la première personne).

Autre correspondance étonnante, l’histoire (et le procédé) rappelle assez fortement le premier film de Dreyer tourné en 1919, Le Président, dans lequel un juge se trouvait face à une accusée qui se révélera de la même façon être sa fille illégitime, abandonnée à la misère et au crime durant son enfance. Le film de Dreyer proposait une suite un peu indigeste de flashbacks et manquait de cœur, de rythme (pour être trop dense, trop illisible). Le trop, le pas assez, etc.

Le « coupable » sera finalement sauvé, pas seulement par son père, mais par une femme qui lui rappelle sa mère, élevant seule son enfant. On y retrouve dans ce rôle, Sylvie, qui cinquante ans plus tard jouera le rôle-titre de La Vieille Dame indigne (que je viens de voir…). Il y a de ces parcours…

Et puis…, au moment où a été tourné ce film, naissait quelque part sur la côte est des États-Unis un petit-fils de chiffonnier qui se fera un jour appeler Kirk Douglas. Ce fils de chiffonnier est toujours parmi nous.

Il y a de ces parcours…

Ah, et, je ne résiste pas à un petit poilu pour la route (c’est la période, le poilu) : le coupable en question, c’est… le père. Oui, le père !… Et c’est lui qui le dit.


Feuilles d’automne, Robert Aldrich (1956)

Hantipsychiatrie

Note : 2.5 sur 5.

Feuilles d’automne

Titre original : Autumn Leaves

Année : 1956

Réalisation : Robert Aldrich

Avec : Joan Crawford, Cliff Robertson, Vera Miles, Lorne Greene, Ruth Donnelly

Le film n’est pas mauvais, mais franchement pénible à regarder.

Si on compte trois parties, on a la première, la plus sirupeuse, celle de la rencontre, jusqu’au mariage entre Joan et son Jules, et l’arrivée de Vera Miles. La seconde est la plus aldrichienne, tordue, cruelle, vicieuse (1956, elles ont commencé tôt les années du « Hollywood décadent… » on se demande où est le code Hays ici). Et puis il y a la troisième, celle que j’ai le moins supportée et qui concerne la détresse psychologique de Burt.

Feuilles d’automne, Robert Aldrich (1956) Autumn Leaves William Goetz Productions

Le vice de ce second acte, ça peut encore passer, mais le traitement de la folie guérie à coups d’électrochocs, et tout ce qui précède dans la description de la folie, c’est bien trop à supporter. On n’est pas du tout dans l’horreur, mais d’une certaine manière, c’est horrible et particulièrement déplaisant à suivre. D’ailleurs ça l’était déjà avec ce couple “trouble” de la femme et du père de Burt : dans Les Frères Karamazov, ça passe très bien parce que ce sont des bouffons, des “sensuels” comme ils disent, donc ils reconnaissent ce qu’ils font, là ce qui met mal à l’aise et qui les rend antipathiques, c’est que ce sont des manipulateurs qui nient le mal qu’ils infligent à Burt. On est dans le sadisme sournois, le pire, celui qu’on craint, décelé derrière le jeu des apparences ; ce qu’on craint et ce qu’on ne voit pas, c’est toujours le plus horrible, sauf qu’ici, ce sadisme est accessoire et sans faire l’objet du sujet principal du film, il est gratuit. Et c’est moins l’écriture que la direction d’acteurs de Aldrich qui choisit ici de faire jouer ses acteurs sans aucune nuance possible. On aurait pu accepter cette liaison et rendre ainsi encore plus compliquée la situation, si on pouvait avoir des indices d’une certaine empathie envers Burt, ça n’aurait pas été contradictoire avec leurs actions. Un regard ou deux aurait suffi, mais Aldrich ne se donne même pas la peine. Fiodor Karamazov est un de mes personnages préférés dans toute l’histoire du cinéma. Une crapule de première, il fait des coups de pute, mais il est honnête dans sa malhonnêteté, il irait même jusqu’à admettre des vacheries qu’il n’a pas faites parce que ça l’amuse. Je trouve ça particulièrement théâtral, grotesque, et monstrueux, dans le sens où il se donne en spectacle en permanence (et Lee J. Cobb là-dedans…). Difficile de trouver antipathique un bouffon. Là pour rien au monde je trouverais le père et l’ex-femme sympathiques, on dirait des caricatures de faux-culs sortis du Village des damnés.

Bref, c’est osé, mais manque le grotesque, les excès propres à Aldrich. Parce que le grotesque, tu peux toujours en rire. (La différence avec Strait Jacket, avec la même Crawford, c’était qu’au moins on pouvait en rire. Crawford et sa hache – ou pas – trucidant l’ensemble de la distribution…).

Il faut croire que chaque époque connaît une certaine forme de décadence. Est-ce que la décadence, ce ne serait pas de chercher à pousser toujours plus loin les limites des recettes passées quitte à faire basculer un genre, des usages, vers des excès insupportables ? Si aujourd’hui par exemple, l’industrie du cinéma nous abreuve toujours plus de « fantaisie » et d’effets spéciaux, et cela peut-être depuis Jurassik Park (voire depuis Star Wars ou Le Seigneur des anneaux), il y avait dans les années 50 et 60 à Hollywood un désir de pousser vers toujours plus de psychologie mal placée. On joue avec la censure, et puis on voit qu’un léger dégel s’opère et que le public en redemande pour avoir été privé de vices depuis vingt ans aux écrans, et on en veut toujours plus. Je ne sais pas ce qui est le pire entre la fantaisie niaise et la psychologie d’asile de fous… mais il est probable que les spectateurs se ruent vers des spectacles qui ne feront pas date dans l’histoire. L’appétit du réchauffé rassure mais se révèle presque toujours indigeste.

C’est bien dommage. Le savoir-faire de Aldrich est là, les acteurs sont excellents. Bien d’autres fois, Aldrich saura doser ses effets pour jouer des excès dans le bon sens.



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L’Adversaire, Satyajit Ray (1970)

Rebelle entre deux eaux

Note : 4.5 sur 5.

L’Adversaire

Titre original : Pratidwandi

Année : 1970

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Dhritiman Chatterjee, Asgar Ali, Arabinda Banerjee

— TOP FILMS

L’avilissement de l’homme par le travail. À la manière de L’Expédition, L’Adversaire décrit l’isolement d’un individu en prise avec l’absurdité du monde du travail. Siddhartha est cultivé, honnête, intelligent, mais dans sa recherche d’emploi, il a le tort de ne pas avoir fini ses études en médecine, d’avoir une vision altruiste (on le suspecte — plus ou moins à raison — d’être communiste) et intègre des rapports dans la société. C’est aussi un doux rêveur incapable de se mettre en phase avec le monde qui le dépasse. Tout dans cette jungle urbaine vient heurter son indécision et sa sensibilité de rebelle inaccompli : sa sœur n’hésite pas à entretenir l’intérêt de son patron pour elle afin de garder son poste ou pour en gagner un meilleur ; son camarade de chambre pique sans honte dans la caisse de la Croix Rouge et le pousse à s’initier aux réconforts tarifés de la prostitution ; son frère lui rappelle ses vieilles lubies, réveille brièvement en lui ses aspirations révolutionnaires mais l’estime trop perdu dans ses rêves ou sans doute déjà assez intoxiqué par la fumée des villes pour le considérer comme un véritable révolutionnaire ; enfin et surtout, il doit faire face au mépris et à l’absurdité des recruteurs lors des différents entretiens.

À force de subir la violence insidieuse des injustices liées à sa condition de chômeur, il rêve d’évasion et de révolution, mais comme son camarade lui fera remarquer, il y a deux sortes d’hommes : ceux qui agissent, et ceux qui pensent. Siddhartha, non seulement pense au lieu d’agir, mais rêve et s’égare dans les illusions tourmentées d’un homme qui pensait jusque-là être guidé par des valeurs infaillibles et qui se trouve tout à coup confronté à la réalité d’un monde qui correspond de moins en moins à l’idée qu’il pouvait s’en faire. Quand il agira enfin, ce sera pour laisser éclater une violence trop longtemps contenue, l’obligeant à agir une seconde fois pour quitter Calcutta, abandonner espoirs passés, prétentions, ou confort.

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Certaines histoires dévoilent l’âpreté de la vie des gens de la campagne devant faire face à leur nouvel environnement citadin, d’autres comme ici s’attachent plutôt à décrire comment certains de ces citadins, doivent se résoudre au contraire à quitter la ville. L’idée de la régression n’est pas loin, mais le film nous interroge finalement avec la question suivante : le retour à la case « campagne » est-il véritablement un échec ? Autrement dit, sans révolution possible, le renoncement de Siddhartha lui est-il bénéfique ou souhaitable ? Le récit pose la question mais se gardera bien d’y répondre : du sort de Siddhartha, et en particulier de ses amours, on ne saura rien une fois installé loin du grouillement aliénant de la ville.

Le récit est sec comme un Bresson, tout tourné vers la seule personnalité de son personnage principal, Siddhartha, et son objectif de trouver un emploi conforme à ses aspirations. Comme dans Pickpocket, une femme finit par lui servir de relais, de guide, d’espoir, avant l’échec et le renoncement final. Dans son casting, Ray a la bonne idée alors de pas avoir peur des incohérences : on pourrait se dire que la beauté de cette femme manque de vraisemblance par rapport à la condition du jeune homme, mais user d’archétypes, pousser les images vers l’excès, tout en profitant d’un sujet clairement défini, obstiné comme dans les meilleurs mythes, permet au contraire de donner au récit comme la saveur d’un conte moderne. Ce que semble dénoncer Ray à travers cette histoire de quête absurde, presque existentielle parce que poussant chaque fois un peu plus son héros à s’interroger sur sa place dans la société, c’est la cruauté du monde dit civilisé pour une jeunesse poussée à se défaire de ses valeurs et de ses espoirs, et donc à travers elle, dénoncer tout un système corrompu régi, que ce soit à travers les castes ou les classes, par les puissants et/ou les crapules. Siddhartha n’est pas l’histoire d’un seul homme, c’est celle de tous ces candidats se retrouvant face l’impasse que connaît leur vie lors de la séquence clé du dernier acte. Par extension, c’est aussi l’histoire d’un échec, d’une rencontre ratée, d’un événement espéré qui ne viendra jamais, le récit d’un non-accomplissement (bien plus transcendant que les success stories), celui des hommes justes, mais accablés par l’indécision, condamnés à souffrir dans leur solitude au milieu des écueils et des pièges tendus dans la jungle urbaine. La révolte de Siddhartha, c’est celle contenue en chaque individu devant subir dans son coin l’injustice d’un monde forgé par la cruauté et les petits accommodements de son intégrité. L’avilissement alors, pour survivre en milieu citadin, ou dans l’entreprise, est la règle (au fond, l’entreprise et la ville, c’est la même chose : on vient en ville pour se rendre esclave et prêter un serment d’allégeance à des maîtres qui n’ont rien de différent de ceux officiant dans les campagnes). Quand elle est solitaire, la révolte pousse les individus à se plier au monde, à se défaire des illusions passées, et à jouer sans cesse un double jeu, entre ce qu’on prône pour les autres ou pour soi en public, et jusqu’à quel point on peut se laisser corrompre pour s’assurer un avenir, une place dans le monde. C’est seulement quand plusieurs solitudes se rencontrent qu’on peut espérer alors une révolution. Siddhartha ne fait jamais qu’en rêver, et quand il passe enfin à l’action, qu’il prend la tête d’un petit groupe pour se plaindre des conditions d’attente scandaleuses lors du dernier entretien, il se retrouve très vite isolé, et sa révolution espérée se mue en pétage de plomb solitaire.

C’est cet entre-deux qui fascine dans le film : l’espoir d’une révolte, sa nécessité dont l’évidence éclate à chaque séquence, mais une révolte qui ne restera finalement jamais qu’une frustration, qu’une illusion à l’image du reste, qu’une rage intérieure qui ne se traduira jamais en action sinon dans une violence proche du black-out ou du renoncement libérateur. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Reste que rien ne ruisselle de ces injustices : le système cadenasse, corrompt et assèche tout, jusqu’aux larmes, jusqu’aux cris, jusqu’à la colère. La révolution même est une escroquerie (Ray le montre dans La Maison et le Monde). On apprend à céder, à se conformer, à s’isoler, pour survivre. La révolte demeure contenue en chacun comme une rage commune non transmissible ; jamais elle ne se libère sinon à l’écart des autres ou quand ceux-ci sont déjà endormis par l’habitude des coups, par la fatigue de l’attente et l’espoir inassouvi qu’une étincelle de révolte vienne tout embraser dans un même élan émancipateur. Entassés ensemble, comme des bêtes de somme, dans un même purgatoire modelé par les maîtres des lieux ; partager la même injustice, mais rester invariablement imperméables aux “ruissellements” de révolte sourdant vainement chez cet autre avec qui on partage les mêmes liens.

Siddhartha reste un rebelle, un révolté, dans un monde cadenassé non pas seulement par le pouvoir des classes établies, mais surtout, et c’est là le plus triste, par l’inertie de sa propre classe, usée et domptée par les coups. Siddhartha et les siens ne font pas partie des classes inférieures de la société bengali, mais leur misère est celle des êtres rongés par la résignation. On est en 1970, les révolutions ne sont déjà plus possibles. L’Inde même est envahie de hippies fuyant leurs faubourgs californiens pour la misère de Calcutta, comme les quatre citadins Des jours et des nuits dans la forêt viennent s’enivrer des mirages de la campagne. On est passés d’une révolte d’action, à un retour aux petites indignations qu’on garde pour soi : l’action contre la pensée. La petite résignation de la pensée qui s’est laissée aller à l’enthousiasme de l’action… Et comme tout est monnayable, comme pour mieux endormir les révoltes en leurs sources, on fera de l’indignation un marché. Une petite larme pour les pauvres, sans comprendre que la première des misères est là. Les révoltés troqueront bientôt leur colère pour de l’empathie de supermarché à l’égard de leurs semblables… par écran interposé. Le lien, cette fois, on le consomme, on l’achète et on en redemande, on s’en offense, mais il n’est plus social, il est spectacle, et œuvre ainsi au bénéfice de son maître. Siddhartha, le dernier rebelle, le ruisseau plein de fougue et d’espoirs, muselé, contenu, loin des flots puants de la ville…

Ray adapte ici une histoire de l’auteur Des jours et des nuits dans la forêt (qu’il réalise la même année). A priori, deux histoires bien distinctes, pourtant, on retrouve tout l’isolement des êtres, leur absence de révolte pour une empathie de circonstance, comme lors de cette séquence où nos deux amoureux égarés jettent un œil par la fenêtre de la maison du gardien dont ils savaient la femme malade sans jamais s’en être préoccupés. Comme dans L’Adversaire, ils se détourneront très vite de la détresse de l’autre, avec encore plus l’empathie comme excuse pour ne plus avoir à s’en révolter. On s’émeut et on fuit. Les quatre citadins dans Des jours et des nuits dans la forêt fuyaient la ville et ses petits tourments bourgeois pour gagner la tranquillité, la rusticité et la naïveté campagnarde ; les nantis en quête d’une authenticité de pacotille venaient s’abreuver au sein des gens simples et misérables. Pour Siddhartha, la satire est la même ; une seule façon d’agir : quand les chemins de la pensée et de l’action se croisent enfin, ce n’est plus que dans la résignation de la fuite.

Pour mettre en images, le récit de cet échec digne de Dostoïevski, on a heureusement un Satyajit Ray pas encore englué dans les mises en scène de fin de carrière. Dhritiman Chatterjee tournera vingt ans plus tard Un ennemi du peuple et aura un peu connu le pire et le meilleur des directions du maître… La caméra ici ne cesse de le suivre dans ses errances au milieu de la ville, perdu dans ses pensées, au point parfois de donner l’impression de scruter à travers le cadre l’intérieur de sa boîte crânienne. Certains films se cadrent pour composer un espace, un décor, ici c’est un peu le contraire car tout tend finalement à constituer l’espace intérieur de Siddhartha. Lors d’une visite dans un café par exemple, Ray n’offrira jamais le contrechamp de cet interlocuteur dont on n’entendra jamais que la voix : l’essentiel est bien de voir les réactions de Siddhartha. Dans d’autres séquences, Ray se permet même quelques audaces pour nous faire pénétrer un peu plus dans l’intimité de son personnage : flash-back vers des séquences de son enfance quand il dialogue avec sa sœur ou son frère, pulsions de meurtre quand il rend visite à son patron, surimpressions révolutionnaires (Siddhartha en Che), ou encore la plus classique séquence de rêve. Quand il se foule un peu, Ray est capable de proposer quelques-uns des meilleures séquences d’un genre qu’on pourrait qualifier de thriller psychosocial. Et la composition, jusqu’à la maîtrise de la musique, s’accorde à l’unisson pour délivrer une partition parfaitement orchestrée, agencée vers un seul but : la défense de son sujet.

L’année suivante, en 1971, Satyajit Ray tentera de reproduire le même genre de films avec Company Limited, mais avec beaucoup moins de réussite (le récit adoptant non plus cette fois le point de vue d’une victime, mais d’un cadre aux pratiques douteuses).

L’Adversaire, Satyajit Ray (1970) Pratidwandi | Priya Films


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Grand Frère (The Cold Deck), William S. Hart (1917)

Grand Frère

The Cold DeckAnnée : 1917

Réalisation :

William S. Hart

7/10  IMDb

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Le silence est d’or

On retrouve les mêmes qualités que dans Le Justicier tourné un an plus tôt. Un sens de l’action et du montage très aiguisé. C’est pas le tout de vouloir jouer en permanence sur le montage alterné, il faut savoir s’en rendre maître. Hart ne fait que ça, parfois trop même pour nos critères actuels ; et oui, 1917, et ça va à cent à l’heure.

L’avantage de procéder en permanence par un montage alterné (que l’on monte à l’intérieur d’un même espace ou qu’on en fasse dialoguer plusieurs à différents endroits), c’est bien qu’on évite très vite les moments de pause et les faux raccords vu qu’on réduit au minimum les raccords de mouvements (les raccords sont toutefois bien présents et tout aussi bien maîtrisés, et tout le répertoire y est déjà). Au fond, la première utilité d’un plan alterné, c’est de servir de plan de coupe (intelligent, narratif). Action, réaction, voilà ce que nous montre très souvent le récit (quand il est question d’une action mettant en prise des personnages dans un même espace). Le suspense induit par le montage alterné quand il est question d’espaces différents n’est pas moins maîtrisé (Griffith avait déjà exporté le procédé et fait son succès, et pas seulement pour les thrillers), mais il est si systématique qu’il paraît donc un peu exagéré et daté aujourd’hui.

Bref, on ne s’ennuie jamais. Le personnage de Hart a toujours réponse à tout, et même quand il se rend coupable d’une attaque de diligence, il arrive à s’en sortir avec le beau rôle. Et honnête avec ça. Puis, bon perdant. La classe quoi.



La Maison et le Monde, Satyajit Ray (1984)

La Maison et le Monde

Ghare-Bairela-maison-et-le-monde-ghare-baire-satyajit-ray-1984Année : 1984

Réalisation :

Satyajit Ray

avec :

Soumitra Chatterjee

Victor Banerjee

Swatilekha Sengupta

7/10  IMDb

Certaines longueurs, parce qu’on y retrouve le petit défaut des films de Ray des dernières décennies, à savoir, un refus, un peu étouffant, à filmer des plans ou des scènes à l’extérieur. On croit même presque y reconnaître le palais de Charulata, et Soumitra Chatterjee y reproduire de la même manière une chanson a cappella comme il le faisait vingt ans plus tôt.

C’est le titre qui pourrait presque résumer à lui seul l’espèce de dichotomie bancale rencontrée dans la filmographie de Ray. Dans ses premiers films, très souvent, les deux “mondes”, celui du foyer et celui du monde extérieur, sont liés, puis petit à petit il resserre ses intrigues dans des intérieurs en négligeant toute forme de contextualisation (même dans Kanchenjungha, Ray utilise sans cesse les mêmes décors extérieurs jusqu’à les faire passer pour de simples décors de théâtre).

Heureusement le film retrouve un second souffle dans son dernier acte où la nature trouble du leader révolutionnaire est révélée au grand jour et où tout ça finit par déteindre sur sa relation sentimentale avec la femme du maharadja. Le maharadjah, lui, au contraire (à l’image du mari cocu à la fin de Charulata, toujours) gagne encore un peu plus de noblesse d’âme.

La dernière image, faite de surimpressions multiples pour montrer le temps qui passe jusqu’au deuil final, est tout à fait saisissante. Trois petits points qui s’effacent en fondu…

Un Satyajit Ray correct est un Satyajit Ray dispensable.


La Maison et le Monde, Satyajit Ray, Ghare-Baire 1984 | National Film Development Corporation of India


L’Expédition, Satyajit Ray (1962)

L’Expédition

Abhijaan

lexpedition-satyajit-ray-1962Année : 1962

Réalisation :

Satyajit Ray

Avec :

Waheeda Rehman
Soumitra Chatterjee
Ruma Guha Thakurta
Rabi Ghosh

8/10 IMDb

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L’un des meilleurs Satyajit Ray assurément. Une trame qui n’est pas sans rappeler celle de Taxi Driver (Schrader est un maître quand il est question de siphonner les réservoirs des copains et de nous en revendre un liquide parfaitement raffiné).

Soumitra Chatterjee dans un contre-emploi pas évident et sans doute un peu forcé vers le côté antipathique, fier, du personnage. Rabi Ghosh, qui joue ici l’assistant mécanicien (et qui retrouvera Chatterjee quelques années plus tard dans Des jours et des nuits dans la forêt), amène heureusement un peu de fantaisie et de légèreté au film (rôle pour le coup zappé par Schrader).

Magnifique film sur l’exploitation de l’homme et les tendances peu enviables de certains, parfois poussés par les circonstances, à la corruptibilité. Les meilleures années de Ray, et sa petite troupe déjà en action (très étrange d’avoir découvert Ruma Guha Thakurta dans Un ennemi du peuple, tourné près de trente ans après…).


L’Expédition, Satyajit Ray (1962) Abhijaan | Abhijatrik, Angel Digital., B.N. Roy Productions


Charley Varrick, Don Siegel (1973)

La Proie, l’Appât et les Truands

Note : 4.5 sur 5.

Tuez Charley Varrick !

Titre original : Charley Varrick

Année : 1973

Réalisation : Don Siegel

Avec : Walter Matthau, Joe Don Baker, Felicia Farr, John Vernon, Sheree North, Norman Fell

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Don Siegel avait tout de même l’art dans les années 70 de proposer des films, et un ton surtout, comme on n’en aura jamais vu par ailleurs ni avant ni après. À part Dirty Harry qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, je suis un inconditionnel des Proies et de Sierra Torride. Et si on parle d’auteur, il y a là bien une marque siegelienne à laquelle cet opus peut se rattacher, faite d’humour, de nonchalance, de nihilisme, de faux masochisme, et synonyme aussi de grand spectacle avec mouvements de fuite, musique tout aussi nonchalante (signée du génial Lalo Schifrin) et images flamboyantes.

Le début du film, le casse d’une banque de l’Amérique d’en bas, est un modèle de thriller et de suspense, mais aussi de montage alterné. Belle gageure, la séquence étant un véritable archétype du genre… Possible par exemple que, si le film est un hommage à La Mort aux trousses surtout sur la fin, que cette séquence soit, elle, un hommage détourné à Gun Crazy où on retrouve la même configuration qu’ici : un même coin paumé, une femme au volant (cette fois, c’est elle qui est déguisée, ou qui porte son habit de scène, comme plus tard Varrick portera le sien), qui attend son homme (ici Walter Matthau et deux autres acolytes). Différence notable, c’est que ce film de Joseph H. Lewis sorti en 1950 est surtout connu pour cette scène tournée… en plan-séquence (on trouve la scène sur Youtube) et qu’ici Don Siegel opte pour un choix totalement opposé en multipliant les sujets, les points de vue, pour former une géniale séquence en montage alterné.

L’histoire est tirée d’un roman écrit par un inconnu (et dont le titre original me semblait bien meilleur que Charley Varrrick : The Looters, Les Pilleurs), mais ce n’en est pas moins un modèle. Le film noir est mort, le polar siegelien débarque. La brutalité n’est plus celle des méchants de l’ombre, mais bien celle du héros principal. De vrais mauvais garçons, et pire que tout, des malfrats sympathiques. Après quelques décennies de code Hays, il faut réinventer le genre qui s’était à peine dessiné en « crime films » au début des années 30. Fini les grandes villes, bonjour l’Amérique profonde, voire parfois la banlieue de Los Angeles, autrefois trop claire pour servir le film noir (c’est une généralité, voire un archétype imaginé a posteriori sur une poignée de films, Fallen Angel de Otto Preminger est un exemple de film noir tourné en Californie). Adieu les femmes fatales, bonjour les femmes-objets dans une société où c’est l’objet qui nous domine (sorte de mix étrange entre pseudo-féminisme et critique du matérialisme de la société de consommation).

Charley Varrick, c’est l’alliance improbable du western qui se meurt dans son crépuscule et le film noir qui s’est déjà mouru dans l’ombre plus d’une décennie plus tôt. Le polar à la sauce 70 vient trotter sur les pas de Hud (Martin Ritt, 1963) ou de Seuls sont les indomptés (David Miller, 1962) : la mort du western où les grands espaces ne sont plus que des terrains vagues ; chapeaux et santiags sont là pour faire jolis, les chevaux ronflent maintenant sous les capots d’étranges chars métalliques, et la place des duels du village est remplacée par une piste d’atterrissage improvisée au milieu des épaves automobiles… Les ombres du film noir ont disparu, la tonalité est la même ; l’ombre au tableau, identique, on l’éclaire désormais d’une lumière criarde et de paillettes. Le folklore pour mieux cacher les désillusions d’un monde à l’agonie ; l’humour et le cynisme comme seuls moyens de subsistance ; le Nouvel Hollywood, qui recueille les lumières expirantes des phares inaccessibles des boulevards aux étoiles entre deux sorties d’autoroute, entre deux mégapoles, à la frontière du désert qui maintenant n’est plus rien sinon un dépotoir et une zone morte depuis que le Pacifique n’est plus un rêve, un but, mais un mirage ne reflétant plus que les lumières fardées et autocentrées de l’usine rêve : Hollywood.

Charley Varrick dévalise une banque, cela pourrait tout aussi bien être un hangar, un studio de cinéma. Il y aurait trouvé le même argent sali par l’orgueil, les fausses illusions, les mêmes connivences troubles, les mêmes mensonges. Varrick y perd sa femme, c’est un homme maintenant libéré de toute contrainte qui va pouvoir savamment, patiemment, froidement, tout faire valser. Dirty Varrick. Seul contre tous, d’abord contre son embarrassant complice, puis la police, et enfin la mafia. Les armes du cygne ? Un peu de dynamite pour tout faire exploser et de jugeote pour s’extirper d’un piège dans lequel il est tombé, s’en extirper comme on prépare le grand casse du siècle. Un magicien de la piste notre Varrick : il cite Hitchcock, mais c’est bien avec surprise qu’il nous appâte aussi et finit par nous tromper. Un tour est un tour, quoi qu’en dise Alfred : on devrait s’attendre à être trompés, mais le stratagème est trop bien ficelé pour ne pas nous éblouir quand il nous pète à la figure.

Pour garder une longueur d’avance (Varrick l’avait déjà en comprenant qu’il était tombé dans un piège qui n’était pas tendu pour lui, ni pour personne), ce franc-tireur, solitaire intégriste, impose le terrain à son adversaire, impose ses propres apparences et son expertise (le choix de l’arme). Les gros poissons se laissent toujours tenter par les plus gros appâts, même si ça les fait sortir une seconde de leur élément. Et l’ancien Hollywood, avec ses complices de la société de surconsommation, ces mafieux qui ont troqué depuis longtemps les flingues pour les sourires hypocrites, tout ça peut alors se faire voir dans un dernier bûcher. Varrick y cédera la part misérable qu’on lui prêtait pour le casse, et se joue ainsi des apparences d’un monde qui l’avait dépossédé de tout.

Voler les escrocs par l’escroquerie.

La misère matérialiste, quand elle sait travailler avec sa tête, peut se révolter et tout faire péter dans ce monde d’escrocs. Avec la seule idéologie qui vaille alors : le nihilisme. Un coup de pied dans la fourmilière et au revoir. Aucun message, aucune morale. No future. Quand ça vient d’un flic, c’est réactionnaire ; quand c’est un ange vengeur, tout lui est permis. Choisis ton côté de la barrière.


À croiser avec Le Point de non-retour.


Charley Varrick, Don Siegel (1973) | Universal


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