Life of Crime 1984-2020, Jon Alpert (2021)

Ruissellement de la misère

Note : 4 sur 5.

Life of Crime 1984-2020

Année : 2021

Réalisation : Jon Alpert

Quelle violence… ! D’une certaine manière, Life of Crime 1984-2020 fait écho à The Power of Nightmares, série documentaire qui décryptait les politiques criminelles aux États-Unis à des fins idéologiques. La Grande-Bretagne avait usé de ces méthodes pour affaiblir la Chine en l’inondant d’opium. Un siècle plus tard, les États-Unis reprennent le flambeau en s’attaquant à sa propre population.

Cette situation fait aussi écho au film de Fritz Lang vu la semaine dernière (You and Me). D’anciens gangsters se faisaient embaucher pendant leur liberté conditionnelle à l’aide d’un entrepreneur idéaliste comme on n’en trouve que dans les films des années 30. On y voyait à l’œuvre le travail des agents de probation et de liberté conditionnelle. Si d’un côté, une portion de la population pense que les délinquants ont ça en eux et que la société doit se protéger d’eux en les harcelant si nécessaire, d’un autre, certains sont convaincus au contraire que c’est de l’aide dont ils ont besoin. Tout le contraire des politiques criminelles et sociales menées dans les dernières décennies du vingtième siècle aux États-Unis. Les agents de probation appuient les délinquants dans leur réinsertion, leur servent de guides moraux, d’aides sociales et de personnes de bonne volonté pour leur offrir du travail et avoir confiance en leur capacité de rebondir honnêtement. En dehors des agents de probation, on ne voit rien de tout ça dans le documentaire. Au mieux, les victimes s’organisent elles-mêmes, au sein de leur communauté, pour aider celles qui se trouvent le plus au fond du trou.

Ça a valeur d’exemple, mais parfois les exemples ne sont pas infaillibles. Dans le film de Fritz Lang, cet exemple est donné de manière très surprenante par le personnage de Sylvia Sidney : alors que son gangster de mari ignore son passé de détenue, quand il retombe avec ses amis avec comme projet de cambrioler le magasin de l’employeur qui leur a tendu la main, c’est là qu’elle se manifeste et leur fait une leçon magistrale quasi mathématique pour leur expliquer que le crime ne paie pas.

Ça devrait être à la société (donc aux politiques sociales fédérales pour ce qui est des États-Unis) d’éduquer ainsi ses citoyens pour les mettre en garde des dangers du crime et de la drogue, non d’anciens criminels repentis. Vision naïve et utopiste dans un film des années 30, l’éducation, présentée comme ultime solution aux personnes en détresse, devient une obligation dans le monde réel des États-Unis à la fin du siècle. L’État manque pourtant à son devoir. La réinsertion n’est pas une option. La criminalité, au lieu de la combattre, sert d’arme politique à grande échelle.

Manque aussi, à tous ces anciens détenus, des addictologues. La plupart de ces crimes sont liés à la drogue. L’engrenage de la violence n’en est que plus logique. Contre une addiction, le bon exemple ne suffit pas toujours… En plus d’une aide sociale et du reste, ces anciens délinquants ont fort besoin d’un suivi médical et psychologique… L’Amérique criminalise ses populations pauvres. Le documentaire met en évidence l’idée contre-intuitive que l’on ne naît pas criminel. Il n’y a de vocation que chez les responsables idéologiques et politiques à maintenir des populations en difficulté dans la misère et la criminalité à des seules fins personnelles : gagner des bulletins de vote et instrumentaliser la misère dont ils sont eux-mêmes à l’origine à travers une idéologie du tout répressif.

Le début du film est assez surréaliste. À se demander comment le cinéaste a pu arriver à être témoin de telles scènes. On imagine que dans le Newark des années 80, les opportunités ne manquaient pas. Au contraire des documentaires léchés comme Les Chasseurs de truffes dans lesquels les plans sont pensés et préparés en amont, la méthode consiste ici sans doute plus à multiplier les heures de rushs. Trois protagonistes suivis sur 35 ans, mais combien suivis en réalité depuis le début et qui n’apparaissent pas au montage ? Et à défaut, combien d’heures de rushs ou de risques de manquer un tournant de la vie de ces trois laissés pour compte ?


Life of Crime 1984-2020, Jon Alpert 2021 | Downtown Community Television Center


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Casier judiciaire, Fritz Lang (1938)

La boss des maths

Note : 4 sur 5.

Casier judiciaire

Titre original : You and Me

Année : 1938

Réalisation : Fritz Lang

Avec : Sylvia Sidney, George Raft, Barton MacLane, George E. Stone, Harry Carey

Film étrange et assez composite. Ça commence comme un film romantique avant que quelques notes de film criminel se fassent jour (le genre en est encore officiellement au stade du pré-noir). L’alliance n’est pas inhabituelle, mais le second l’emporte presque toujours sur la première impression romantique : ici, c’est ce premier aspect qui prend vite le dessus puisque les protagonistes travaillent comme collègues dans un magasin et vivent une idylle. Comme le film ne manque par ailleurs pas d’humour et propose même quelques notes étranges de musical, on pourrait presque se croire embarqués dans une comédie romantique américaine. La présence de George Raft et surtout de Sylvia Sidney qui vient de tourner dans les deux précédents films de Fritz Lang que l’on pourrait autant qualifier d’humanistes que de pré-noirs (Fury et J’ai le droit de vivre) devait mettre la puce à l’oreille.

Deux ou trois détails de l’histoire préparent le terrain avant la révélation de la fin du premier acte qui lancera la problématique du film : le patron du magasin où travaille tout ce petit monde tient à réinsérer d’anciens détenus en période de probation dans son entreprise ; à côté de ça, le personnage de George Raft, que l’on sait vite être un de ces anciens malfrats en réinsertion, subit diverses tentatives d’approches issues de son ancien milieu.

Le film prend réellement son envol quand on apprend que le personnage de Sylvia Sidney est lui-même une ancienne détenue. Elle le cache à son amoureux et bientôt mari. À partir de là, les problèmes s’accumulent jusqu’à divers points de catastrophe prévisibles.

Fritz Lang retrouve la veine humaniste des précédents films tournés avec Sylvia Sidney et qui faisait leur originalité. S’il est question de la réinsertion d’ex-détenus dans la société, le film va plus loin en adoptant de manière surprenante une approche didactique pour ne pas dire propagandiste ou paternaliste. Avec le message simple et clair autour de la maxime : « le crime ne paie pas ». La manœuvre pourrait apparaître naïve et grossière, mais on l’accepte grâce à une astuce inattendue qui fait tout le sel du dénouement du film (un contrepoint, voire un contre-emploi qui vaut le détour).

Une fois la grande scène des révélations faite, le récit retombe sur ses pattes et adopte à nouveau une tournure romantique, voire comique. Une bonne manière d’achever les années 30 pleines d’espérance et d’humanisme à l’écran après la Grande Dépression et avant les années sombres de la guerre.

On ne verra alors plus de tels objets hybrides à l’écran : les fantaisies comiques, romantiques ou dansantes, d’un côté, pour divertir le peuple, de l’autre, les films noirs, de guerre ou d’espionnage, pour transposer l’humeur des temps à l’écran…

Sylvia Sidney et George Raft étaient d’ailleurs deux des visages reconnaissables de cette période pré-noir. À l’heure des films noirs, pendant la guerre, Sylvia Sidney cessera de tourner (peut-être pour élever son enfant), pour ne revenir qu’avec Du sang dans le soleil, tandis que Raft manquera l’occasion de devenir l’icône du film noir naissant en refusant Le Faucon maltais.


Casier judiciaire, Fritz Lang 1938 | Paramount Pictures


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Un raisin au soleil, Daniel Petrie (1961)

L’argent du vieux

Note : 3 sur 5.

Un raisin au soleil

Titre original : A Raisin in the Sun

Année : 1961

Réalisation : Daniel Petrie

Avec : Sidney Poitier, Claudia McNeil, Ruby Dee, Diana Sands

Une mère noire américaine souhaiterait profiter de l’argent gagné avec l’assurance vie de son mari pour s’installer avec ses grands et petits enfants dans un quartier typique de la classe américaine… blanche. Le rêve américain du pavillon de banlieue. Problème, son aîné préférerait utiliser la somme pour monter son entreprise avec quelques « potes ». Quelques tensions familiales sur la ligne…

Assez peu convaincant. Mal vieilli surtout. En un sens, on pourrait se féliciter de voir au cinéma des Noirs américains de la classe populaire chercher à se sortir de leur petit appartement. Dans l’autre, des éléments parsèment le film de détails constitutifs d’une identité tellement américaine (et pas forcément enviable) que l’on peine à s’autoriser une plus grande sympathie pour cette famille en quête d’un monde meilleur.

Parmi ces thèmes omniprésents qui font le American way of life : la place prédominante du rôle de l’argent dans la réussite ou la conception de la réussite d’une personne et a fortiori dans la perception pour toute une famille de la classe sociale à laquelle elle appartient. À supposer qu’un tel film ait donné envie à des Noirs de s’insérer dans des quartiers blancs de la classe moyenne, à supposer encore que cela ait pu arriver à cette époque et dans cette région de l’Amérique (et cela, jusqu’à aujourd’hui, où personne ne s’étonnerait d’un tel mélange racial), eh bien, cela renforce l’idée que le gouffre qui sépare les différentes classes sociales reste la dernière barrière admise en Amérique. Autre sujet : la place de la religion dans une famille qui se veut honnête et bien comme il faut. C’est habituel dans le cinéma américain qui cherche à valoriser des personnages noirs en les présentant comme de bons serviteurs de Dieu. Le bouchon est cependant poussé un peu loin quand la mère sermonne sa fille concernant sa vocation de médecin et son manque de respect au dieu chéri (ou quand il est question d’avortement). Remarquons aussi que l’on n’y discute pas de la place de l’homme censé devenir le chef de famille.

Ce cinéma communautaire aux valeurs américaines si prononcées propose des préoccupations si éloignées des miennes qu’il m’est difficile d’entrer en empathie avec ce type de personnages. Avec une culture qui serait tout autre, il y aurait la force de l’exotisme sans doute, mais puisqu’il s’agit d’une culture et des valeurs dont on soupe tous les jours du matin au soir, non merci. L’angle de l’aspirant dominant ne fait que valider la primauté des rapports de domination de la société : n’aspire à réussir que des dominés qui acceptent d’autant mieux leur condition qu’ils espèrent sortir de la misère en laissant un jour derrière eux leurs comparses. Liberté, pas d’égalité, pas de fraternité. En 1961, l’approche avait de quoi éveiller l’intérêt. Aujourd’hui, ça paraît plutôt rétrograde. Paradoxalement, avec des films situés en Californie, à New York ou ailleurs, le problème ne se pose pas, car la diversité raciale et sociale, soit on la constate dans l’environnement du film, soit elle est partie intégrante de la trame. Le rêve américain, celui de disposer d’une belle maison dans un quartier tranquille de banlieue, on le voit rarement aussi frontalement exposé dans un film. Soit c’est un but vague et lointain qui sert de moteur à une intrigue, soit c’est une situation de départ et le rêve est ailleurs. Un rêve inaccessible agit comme un mythe (à l’image du cowboy qui fait des hold-up dans l’espoir un peu fou de s’acheter un ranch), on n’y prête pas attention. Si c’est déjà une réalité, c’est souvent pour montrer le revers du décor (les meilleurs films visent à exposer les valeurs du American way of life pour mieux les critiquer). Ici, en faire un sujet destiné à des populations noires et pauvres valide la légitimité d’un tel rêve auprès des populations en quête d’idéal et de réussite. Ce n’est pas franchement ce qu’on peut espérer de mieux à des populations en difficulté. Car ce rêve n’est qu’un mirage : le travail peut certes faire de n’importe qui un personnage riche, mais le travail ne peut pas élever toute une classe sociale. Les avancées sociales, même en Amérique, existent pourtant. Elles sont ici diluées dans le mirage américain. La fraternité s’arrête là où finit la communauté. Il n’y a pas de communauté nationale. Juste des dominés extraits de leur milieu et utiles à justifier un système fait pour les dominants. Le rêve américain existe, en voici la preuve.

Le film n’est pas non plus sans défauts. Étant habituellement assez conciliant avec les pièces de théâtre adaptées pour l’écran, je me montrerai ici plus dubitatif : il faut reconnaître que la pâte « Broadway » donne au film une allure vieillotte et figée (même pour un film où les personnages ont précisément envie de prendre l’air). En 1961, le cinéma hollywoodien se cherche et préfère augmenter la puissance des éclairages intérieurs dans des studios qui semblent toujours plus faux au lieu de casser les murs, de prendre de la hauteur, filmer en décors naturels, voyager, changer et diversifier les « plateaux ». On n’y est pas encore, on s’inspire de la scène, et ça commence à sentir le renfermer. Ce qui passait très bien quinze ou vingt ans auparavant va vite se faire dépasser par des évolutions et de nouvelles habitudes de tournage qui émergent un peu partout dans le monde. J’adore Sidney Poitier, mais il a besoin d’espace. Le voir danser et remuer les bras avec son élégance habituelle dans un espace aussi riquiqui, ça fait sans doute son petit effet au théâtre, mais à l’écran, on aurait envie de lui dire qu’il en fait trop…


Un raisin au soleil, Daniel Petrie 1961 A Raisin in the Sun | Columbia Pictures


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Troublez-moi ce soir, Roy Ward Baker (1952)

Mettre le pied dans la porte

Note : 4 sur 5.

Troublez-moi ce soir

Titre original : Don’t Bother to Knock

Année : 1952

Réalisation : Roy Ward Baker

Avec : Richard Widmark, Marilyn Monroe, Anne Bancroft

Film noir assez inhabituel, car il met plutôt l’accent sur la psychologie que sur l’action. En cela, il rappelle un peu certains thrillers optant pour le huis clos comme Menaces dans la nuit, sorti l’année précédente, avec la différence notable ici que l’on n’y trouve pas une once de criminalité (en tout cas pas volontaire ou crapuleuse). Les excès psychiatriques des années 60 toqueront bientôt à la porte. La configuration théâtrale du dispositif permet à l’inverse aux acteurs et au réalisateur (en plus britannique, on peut supposer une expérience de la scène) de se concentrer sur les relations et sur la construction des personnages, plus que sur l’action et les postures.

Marilyn Monroe n’est pas encore une star. Elle sort tout juste du démon s’éveille la nuit. Elle y proposait déjà une composition étrange et unique, entre le côté plantureux, réclamé à toutes les jolies femmes dans un second rôle à l’époque (et pas du tout glamour), et un autre ouvrier, populaire, encore frais et naturel. La transformation en monstre glamour (achevée pour Niagara juste après ce film) se produit quasiment sous nos yeux. Venue garder une petite fille de riches pour une soirée dans un hôtel, pistonnée par son oncle qui y officie comme liftier, la chrysalide Norma Jeane Baker adopte le négligé de la mère absente, son parfum, ses bijoux, et devient ainsi Marilyn… Le glamour apparaît, et l’on est saisi instantanément par l’adéquation qui s’opère entre la fragilité du personnage, souvent à la limite de la folie, et l’actrice qui semble ne pas trop en faire malgré les pièges d’un personnage au bord de la rupture. Mettons à son crédit le fait de rester parfaitement crédible dans un rôle qui serait si facile à faire dépasser des clous. On peut aussi y voir le talent de son quasi-homonyme, Roy Ward Baker, capable de ne pas céder aux mêmes facilités en évitant les moments trop grand-guignolesques de l’histoire : si on l’aperçoit ainsi subrepticement assommer son oncle, le futur réalisateur d’Atlantique, latitude 41° (ne cherchez pas de cohérence auteuresque) se garde bien de la montrer en train de ligoter la gamine ou dans une détresse finale hystérique.

L’un des futurs atouts de Marilyn explose ici à l’écran : loin des vamps, des femmes fatales ou des blondes glamour à la Lana Turner, elle expire littéralement une sorte de souffle éthéré si caractéristique qui transpire dans sa voix langoureuse (elle sort un premier « hello », typique de l’actrice, à Richard Widmark, qui a fait pouffer le public dans la salle) ou dans un mouvement de paupière et de lèvres loin d’être naturel, que l’on imagine durement fabriqué et pourtant si sincère. C’est ce côté éthéré qui à ma connaissance lui était étranger dans les seconds rôles qu’elle avait assurés jusque-là. En tout cas, c’est probablement à l’occasion de ce personnage, et des essais peut-être, qu’elle a trouvé l’occasion d’utiliser cet aspect de sa panoplie d’actrice qu’on pensait sans doute à l’époque (comme aujourd’hui souvent) restreinte aux jolies gourdes. Pas de Marilyn sans la folie assumée du personnage, puisqu’il s’agit du cœur du film. Et voilà qui en fait un film noir si particulier, une sorte de faux thriller dans lequel la victime serait avant tout celle qui pose les problèmes à la bonne société (ça ne correspond pas tout à fait avec les principes du code Hays qui voudrait voir les trouble-fêtes punis en clôture du récit, mais j’imagine qu’on a estimé que le personnage n’avait en réalité pas dépassé les bornes). Dans Niagara, l’actrice gardera un peu de cette folie douce, de ce côté éthéré, absent, et ça n’aidera qu’à amplifier le mystère entourant son personnage et l’atmosphère du film. Autant d’éléments qui finiront par faire le succès du film… et de l’actrice. Jusque-là, si l’actrice avait fait parler d’elle, c’était, un peu à l’image d’Hedy Lamarr, à travers ses « à-côtés ». Après tout, toute publicité est bonne… si l’on a du talent.

Bien qu’elle ait prouvé dans ce rôle une grande force intérieure, je doute qu’elle ait été pénétrée en ce début de carrière des idées de l’Actors Studio. La présence d’Anne Bancroft, pour qui c’est le premier rôle au cinéma (elle y est déjà collée à un comptoir de bar comme plus tard dans Nightfall), est peut-être un signe ou un indice d’une évolution future… La method faisant des petits désormais parmi les acteurs de la nouvelle génération jusqu’à Hollywood. Les deux novices, en tout cas, ne partagent qu’une séquence.

Le film semble n’avoir convaincu personne, que ce soit à l’époque ou encore aujourd’hui, et ce n’est pas si étonnant. Son caractère hybride peut déconcerter : un thriller psychologique sans crime ni victime et sans éclats de mise en scène du fait de la nature extrêmement classique de sa forme (huis clos concentré sur une soirée, et respect presque du principe de bienséance en évitant de montrer les outrances éventuelles de l’histoire). Comme à mon habitude, je me laisse séduire par des propositions dramaturgiques qui me rappellent mes premières amours. Et comment ne pas l’être (séduit), quand une actrice, un mythe même, prend forme et se révèle à l’écran ? Aussi, aimer les acteurs, c’est les aimer quand ils disposent d’espace pour s’exprimer. Par la suite, Marilyn aura maintes fois l’occasion de prouver son talent, de faire la preuve de sa variété surtout, en ajoutant à son registre la comédie, la légèreté, l’autodérision. Et cela, sans perdre de son glamour. Chez Howard Hawks puis chez Billy Wilder, je n’ai pas souvenir de la voir bénéficier de cet espace pour s’exprimer. Seuls les terrains exigus du huis clos permettent cela.

Cet espace minimal, théâtral, profite aussi à Richard Widmark : habitué aux films noirs urbains moins tranquilles, son personnage « normal » aide beaucoup à l’humaniser. Si l’affiche et le sujet du film laissent d’abord à penser à un film racoleur jouant sur la réputation de l’actrice et sur le mythe de la girl next door, jouant sur la menace que pourrait représenter la présence de l’acteur (le personnage d’Anne Bancroft se plaint de la rudesse de son caractère au début du film), le récit prend vite le contre-pied de ces basses attentes, on est surpris de voir le film ne jamais sombrer dans le sordide et au contraire devenir assez touchant. Il y a des rôles en or dans des petites productions qu’il ne faut pas se priver d’accepter quand ils vous assurent autant de libertés et l’occasion de bénéficier d’un type de personnage qui améliorera l’image (forcément tronquée) de vous que se fait le public.


 

Troublez-moi ce soir, Roy Ward Baker 1952 Don’t Bother to Knock | Twentieth Century Fox


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La Danseuse des Folies Ziegfeld, Robert Z. Leonard (1941)

Trois femmes

Note : 4 sur 5.

La Danseuse des Folies Ziegfeld

Titre original : Ziegfeld Girl

Année : 1941

Réalisation : Robert Z. Leonard

Avec : Hedy Lamarr, Judy Garland, Lana Turner, James Stewart

Énième variation sur les déboires des artistes du music-hall estampillés Ziegfeld. La trame varie peu : une poignée de stars réunie autour de personnages qui cherche la gloire, un conflit avec les entourages, certaines échouent, d’autres réussissent, etc. C’est la chair qui enveloppe par ailleurs ces passages obligés que l’on juge : l’exécution et la qualité des numéros, le plaisir de suivre un rehearsal qui joue les montagnes russes et la diversité, une bonne musique, et des dialogues qui font mouche. Quelques stars de la MGM partagent le haut de l’affiche : Judy Garland, Hedy Lamarr et Lana Turner, auxquelles vient s’ajouter James Stewart (qui n’est pas un produit du cru, mais qui sort d’Indiscrétions, comédie tout aussi typique de l’esthétique de la firme au lion).

À la manière de Stage Door, le film comporte certains accents finaux dramatiques grâce aux écarts du personnage de Lana Turner pour qui cela semble être le premier grand rôle (des écarts qui annoncent un peu ceux — toujours plus fantaisistes — des années 60). Cette noirceur attachée à son personnage, surtout, c’est un peu la saveur noire de femme fatale qu’on lui connaîtra par la suite. Avant de se muer en créature fatale pour les hommes qui tombent sous son charme, elle doit bien se damner d’une manière ou d’une autre… Tout est déjà présent chez la future actrice du Mirage de la vie : Lana Turner commence le film en ingénue, tout à fait délicieuse, puis, comme c’est la règle à l’âge du code Hays, l’alcool sert de catalyseur pour pervertir un peu plus les filles de mauvaise vie, et c’est là que l’on aperçoit les prémices des personnages de femmes froides et inaccessibles qu’elle interprétera plus tard (dès Johnny, roi des gangsters, sorti quelques mois après).

Des trois actrices principales, c’est sans doute celle qui tire le plus la couverture à elle : Judy Garland est désormais une jeune adulte, le talent inouï de la star au chant fait plaisir à voir, mais son personnage reste comme toujours assez lisse. Quant à Hedy Lamarr, il lui suffit de parler avec les yeux, et son numéro n’a pas besoin de s’agrémenter d’autre chose (son personnage n’est pas aussi bien exploité que celui de Lana Turner).


La Danseuse des Folies Ziegfeld, Robert Z. Leonard 1941 Ziegfeld Girl | MGM


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Les Indispensables du cinéma 1941

Le rehearsal movie

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Le Démon de la chair, Edgar G. Ulmer (1946)

Les Dix Petits Amants

Note : 2.5 sur 5.

Le Démon de la chair

Titre original : The Strange Woman

Année : 1946

Réalisation : Edgar G. Ulmer

Avec : Hedy Lamarr, George Sanders, Louis Hayward, Hillary Brooke, Gene Lockhart

Film pénible à voir. Mettez-moi un personnage antipathique entre les pattes, et cela en devient vite un supplice. Celui-ci est une sorte de mélange monstrueux entre les personnages de vipère souvent attribués à Bette Davis, celui de Scarlett dans Autant en emporte le vent (sans le charme et l’insouciance qui vont avec), et celui de Jennifer Jones dans La Furie du désir. Voir une femme volontaire, ambitieuse, c’est bien, sauf que l’époque de Baby Face est révolue : le « code » tire tellement sur la corde pour incriminer le bonhomme qu’il se mue en psychopathe. Les femmes fatales s’en tirent toujours mieux quand le cinéma les transforme en sphinx fantomatiques. Les films noirs ont su en profiter. Dès lors qu’elles deviennent le centre de toutes les attentions narratives, et que tout les accable, ça ne fonctionne plus.

Le récit souffre également d’une construction étrange et d’enjeux (l’ambition dévorante du personnage féminin, manifestement) mal exposés. La femme qu’incarne Hedy Lamarr ne se confie en réalité à aucun des hommes qu’elle séduit : ce n’est pas au moment des dénouements ou des révélations ponctuelles ou des conflits qu’on doit lâcher ces informations. Et les hommes, ou proies de cette psychopathe, se succèdent les uns après les autres, ce qui n’aide pas le récit à trouver sa cohérence.

C’est original au fond : une sorte d’amorce de Dix Petits Nègres avec moitié moins d’amants. L’impression surtout de voir un long film essentiellement misogyne en fait, avec en filigrane le message suivant : « Demoiselles, voilà le type de femme que vous ne devez surtout pas devenir. » Ce n’est pas le tout de donner des premiers rôles à des femmes, encore faut-il y présenter une image positive de la femme. Ici, c’est le cliché du personnage féminin calculateur, matérialiste, et forcément réservé à des femmes issues du milieu populaire, élevées par des pères alcooliques qui est invoqué… On pourrait comparer le personnage à celui de La Femme de Seisaku. On reproche à l’une sa grande beauté, et on la suspecte des intentions portées par le personnage de l’autre film… Dans le film japonais, le sens tragique d’être accusée à tort par une population jalouse de votre beauté se fait aisément comprendre. Dans l’autre, le fait de pointer du doigt un type de femme (libre) qu’en réalité personne n’accuse, sauf peut-être les hommes qui en ont peur (les saints sont aveugles, les hommes, toujours victimes), quand tout pourtant les accable, apparaît davantage comme une facilité. La différence entre la tragédie et le mélodrame en somme. Le grand-guignol est évité du peu, même si l’on s’épargne au moins le mauvais goût (quoique : la fin inéluctable du personnage malfaisant n’est pas loin d’être ridiculement outrancière).


Le Démon de la chair, Edgar G. Ulmer 1946 The Strange Woman | Hunt Stromberg Productions, Mars Film Corporation


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Les Conspirateurs, Jean Negulesco (1944)

Thriller de remariage (ou pas)

Note : 3 sur 5.

Les Conspirateurs

Titre original : The Conspirators

Année : 1944

Réalisation : Jean Negulesco

Avec : Hedy Lamarr, Paul Henreid, Sydney Greenstreet, Peter Lorre, Victor Francen, Joseph Calleia

Adapté d’un roman d’espionnage, le scénario tient la route. Et avec lui, toute la production, Negulesco compris. Manque peut-être l’audace, le style, la folie ou la fantaisie qui auraient permis au film de se démarquer des autres. Des dialogues plus percutants et une fin plus réussie aussi. Au climax à suspense, on y ajoute une séquence de fuite superflue dans laquelle, comme dans tout film du code qui se respecte, on abat traditionnellement le méchant. On se rapproche alors plus du film noir lugubre et criminel : une tonalité que le film ne connaissait pas jusque-là (c’est la touche « diplomatique », propre au thriller d’espionnage, qui dominait).

En la matière et dans un tel contexte, le choix des acteurs joue beaucoup et assure parfois l’essentiel de l’intérêt d’un film. Hedy Lamarr est parfaite en petite Française sortie de Dachau au bras d’un nazi, mais ce serait en oublier presque qu’elle ne tient qu’un rôle d’appoint. À se demander si Hitchcock n’avait pas compris que dans un bon film d’espionnage, il fallait lorgner du côté de la comédie du remariage, et ainsi s’assurer qu’homme et femme pèsent plus ou moins de manière égale (ce qu’il n’a par ailleurs pas toujours respecté). Hedy Lamarr se contente ici de représenter une sorte de femme fatale un peu molle, un prix que le héros convoite… Une prison après l’autre pour la jolie juive en fuite.

Par ailleurs, si des seconds rôles fabuleux s’ajoutent à sa partition (Peter Lorre, Joseph Calleia, Sydney Greenstreet et tous les autres), l’acteur principal, Paul Henreid, est plutôt quelconque. Bon acteur, de la présence, de la tenue, mais cette audace, ce style, cette folie, ou cette fantaisie que j’évoquais plus haut, si c’est à l’acteur principal de l’apporter (surtout avec des dialogues aussi fades), il ne remplit pas du tout cette mission. James Mason par exemple aurait apporté beaucoup à ce personnage bien trop lisse pour qu’on s’attache à lui.

On remarquera surtout (c’est ma tendance actuelle) les superbes costumes portés par Hedy Lamarr. À chaque apparition, un nouveau chapeau, une nouvelle robe pour le joli oiseau en cage : pas d’excentricité, mais beaucoup de créativité dans les formes, et des textures drôlement classes…


Les Conspirateurs, Jean Negulesco 1944 The Conspirators | Warner Bros.


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L’Aveu, Douglas Sirk (1944)

Un homme confesse

Note : 3 sur 5.

L’Aveu

Titre original : Summer Storm

Année : 1944

Réalisation : Douglas Sirk

Avec : Linda Darnell, George Sanders, Anna Lee, Edward Everett Horton, Laurie Lane, Hugo Haas

Je n’avais jamais entendu parler de cet unique roman de Tchekhov. On frise le mélodrame et touche à tous les genres. Le propre, aussi, du mélodrame… Le sujet pourtant est souvent payant : une femme à la beauté tragique. Linda Darnell pourrait être Ayako Wakao, il y a toujours du potentiel à criminaliser ce que tout le monde convoite… Seulement, le film est d’abord construit comme une romance. Une fois que c’est enfin fini, ça repart… Et le tournant criminel à la fin est de trop, alors qu’il aurait dû être au cœur du récit. Reste après ça, dix minutes pour fermer les portes du flashback, forcer une rencontre avec un personnage qu’on avait totalement perdu de vue (et par conséquent avec qui on n’avait pas pu sympathiser), puis achever le travail sur une scène de culpabilité qu’on pourrait presque penser avoir été écrite pour la propagande soviétique (la bassesse de l’ancien juge tsariste pour tenter une dernière fois d’échapper à « l’aveu »). Astuce aux conséquences involontaires et malheureuses de Sirk, le dramaturge russe étant mort en 1904 et ayant placé son histoire au milieu du XIXᵉ siècle…

Et malgré tous ces défauts, les principaux problèmes sont ailleurs. D’abord, George Sanders est souvent parfait en rôle d’appui aux côtés de grandes stars, mais en tant que premier rôle, on voit vite ses limites. Pas forcément non plus aidé par Sirk, il rate complètement la scène cruciale du film où il est censé tomber amoureux du personnage de Linda Darnell. Elle le laisse de marbre, si bien qu’on peine à comprendre l’intérêt qu’il lui porte par la suite. Ce qui aurait plus tendance à faire de son personnage un goujat, délaissant sa fiancée dès qu’elle a le dos tourné pour fricoter avec la belle va-nu-pieds. On ne peut croire en son comportement, le justifier même, jusqu’à un certain point, que si on le sent pris d’une passion dévorante et incontrôlable pour elle. Or, Sanders, comme à son habitude, est imperturbable. Le flegme ne se marie pas avec tout…

Le reste de la distribution comporte pas mal d’acteurs de comédie, on se demande bien pourquoi. Edward Everett Horton est lui aussi un acteur d’appoint très utile dans les bons films, mais là encore, il tient un rôle trop grand pour lui, et le voir multiplier les expressions et les gestuelles qu’on a pris l’habitude de voir dans de véritables comédies, ça lasse vite.

Dernier point qui me pose problème : la mise en scène de Douglas Sirk. J’ai dû écrire ça une fois, la magie du cinéma, c’est d’abord celle des raccords, et des ellipses qui vont avec, quand les personnages passent d’un lieu à un autre, parfois franchissent une porte, se retirent et dans le plan suivant, en moins de deux, pénètrent dans une pièce d’une ville voisine. La magie du cinéma est faite de téléportations, de transferts et de transparences. Sirk maîtrise évidemment tout ça au niveau des décors et des raccords qu’il faut entre décors ou pièces d’un même espace. Mais il y a une autre magie qui vient très vite se superposer à la première : l’arrière-plan. Savoir jouer des ciseaux pour donner du rythme à son film, savoir placer ses acteurs au milieu d’un décor ou d’autres acteurs, choisir le bon cadre et les mettre en mouvement, jouer des raccords et des échelles de plan, etc., tout ça, c’est formidable. Manque toutefois ce petit plus qui pousse l’illusion un peu plus loin : l’impression de ne pas être au théâtre dans un décor figé et des figurants limités ou dans un studio de cinéma où on aurait reconstitué des bosquets, des jardins ou des coins de rue pour avoir à éviter de faire des plans de coupe en extérieur dans des régions exotiques qu’il faudrait en plus transformer pour les faire apparaître comme au début du siècle… Et tout cela, on n’y échappe pas dans L’Aveu.

C’est d’ailleurs, d’après ce que je me souviens, un défaut récurrent chez Douglas Sirk jusque dans ses chefs-d’œuvre. Quand tout le reste va, et que la production met les moyens, ou que le sujet s’y prête sans doute, ça en devient même une qualité. Le côté sclérosé, renfermé, statique, ne fait que renforcer la tragédie qui se joue dans Le Mirage de la vie par exemple. Mais avec une histoire qui est censée se passer à Kharkiv d’après ce que j’ai compris (on parle de « Kharkov », le nom russe de la ville, et il est question ici de l’Empire russe), puis aux alentours, dans la campagne, il faut faire des efforts de contextualisation.

Sirk propose bien deux ou trois plans de coupe en extérieur, mais le mélange avec les décors de bosquet reproduits en studio, le manque d’inventivité, de moyens, pour reconstituer l’âme d’un territoire, il aurait envisagé de tout tourner en studio peut-être que ç’aurait mieux fait l’affaire. Des figurants, un arrière-plan riche, on peut s’en contenter. Mais des bosquets où pas une brise de vent ne souffle, où le ciel même ne semble pas exister, je veux bien que ce soit un peu l’époque qui veut ça, mais on a connu reconstitution plus enthousiasmante. D’où l’intérêt d’avoir une bonne équipe dédiée à l’art design… Il faut se souvenir de ce que fera Richard Brooks sur Les Frères Karamazov : quelques scènes de William Shatner dans des rues boueuses, de la fausse neige, des moufles, et on s’y croit ! On sait que c’est du carton-pâte, mais on est quelque part, on essaie de situer l’environnement où on se trouve, on sent l’atmosphère, et on tâche de garder une cohérence esthétique. De l’Ukraine sous l’Empire russe de Tchekhov, on y voit quoi ? Rien. Qu’il décrive une histoire se déroulant en Allemagne, aux États-Unis ou en Ukraine, Douglas Sirk filme de la même façon et n’en a qu’après ses acteurs. Alors, quand l’acteur principal du film est mauvais…

On ne peut pas non plus se passer de quelques plans de coupe dans lesquels on voit les personnages aller vers un autre lieu ou y entrer. Parce que ça encore, c’est nécessaire à notre imagination, et à la contextualisation de son histoire. On imagine mieux le hors-champ. Et l’arrière-plan, en particulier avec le jeu des fenêtres ouvrant vers l’extérieur, les transports d’un espace à un autre pour créer cet espace hors-champ, c’est primordial dans le cinéma (j’expliquais ça plus en détail dans mon commentaire sur Adelaide de Vlacil).

Bien sûr, on n’attend pas de Sirk qu’il fasse dans le naturalisme. Mais ici, ce qui pêche surtout, c’est la cohérence et le manque d’inventivité. Parce qu’on a du mal à croire en cette histoire. Quand l’acteur principal m’ennuie, j’ai tendance à porter mon regard sur les décors, l’arrière-plan, est-ce que le cinéaste arrive à insuffler une vie hors-champ ?… Elle est là, aussi, l’illusion du cinéma. Le plaisir qu’on y trouve. Certains trouvent follement amusant de filmer des portes ou des fenêtres parce que ce serait une manière de dire quelque chose d’intelligent. On appelle ça “surcadrage”. Formidable motif de cinéma les portes et les fenêtres !… Non, moi, ce qui me passionne dans les portes et les fenêtres…, c’est qu’elles parlent, contextualisent ! Elles ouvrent sur un autre monde, en ouvrant d’abord celles, de portes, de notre imagination ! Et qu’est-ce qu’on vient faire au cinéma sinon voir des mondes s’ouvrir, s’entrouvrir, devant nos yeux ?…

Alors, à l’image de ce que j’avais ressenti pour La Neuvième Symphonie, mon intérêt ne se… porte ici que sur un détail vestimentaire de l’actrice principale… Il ne reste plus que ça. Une chemise ukrainienne, malheureusement en noir et blanc, portée par Linda Darnell. L’occasion pour moi de sortir de la pièce en proposant un hors-champ de décontextualisation, en évoquant ce magnifique clip de Mirami avec une chanson folklorique adaptée aux goûts du jour à l’occasion de la guerre déclenchée par le nouvel empire russe.


 

L’Aveu, Douglas Sirk 1944 Summer Storm | Angelus Pictures, Nero Films


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Everything Everywhere All at Once, Dan Kwan et Daniel Scheinert (2022)

Watrix

Note : 4 sur 5.

Everything Everywhere All at Once

Année : 2022

Réalisation : Dan Kwan, Daniel Scheinert

Avec : Michelle Yeoh, Stephanie Hsu, Jamie Lee Curtis

Mélange plaisant et non subtil entre Scott Pilgrim contre le reste du monde et Matrix. Un Watrix en quelque sorte… Il va bientôt falloir créer un genre particulier pour ce type de films baroques pleins de références et sans règles, sinon celles, convenues, de devoir passer par toutes sortes de passages obligés renforçant chez le spectateur l’identification et le plaisir immédiat (du happy end incontournable aux montages-séquences lacrymaux où chacun, comme dans les tragédies antiques, se dévoile, en passant par les séquences d’apprentissage). On ajoute à ça une bouillabaisse tout à fait bienvenue de politiquement correct à travers laquelle toutes les inclusivités ethniques et sexuelles trouvent leur place, et la baroque est consommé. The Boys ou For All Mankind, par exemple, dans un style tout autre, suivent une même logique d’inclusivité (une vieille Chinoise, mère d’une championne multiverselle et lesbienne, voilà une composition qui compte triple dans le Scrabble des altérités cinématographiques).

Je suis bon spectateur, tout simplement parce que c’est drôle. On frise souvent le burlesque et l’absurde, on se rapproche aussi un peu du nihilisme, et puisque c’est en plus bien exécuté, on digère assez bien cet ensemble baroque qui ose tout. En dehors d’une fin heureuse (passage obligé pour satisfaire tous les publics), le film tient plus ses promesses baroques, voire confusionnantes, qu’un film comme Ready Player One qui, dans mon souvenir, redevenait vite classique une fois l’univers installé (Spielberg oblige).

Là où Scott Pilgrim réunissait sans doute ses dernières forces baroques dans son absurdité crétine et son audace sans limites, Everything Everywhere me semble mieux tenir cette promesse que tout est possible, surtout dans la déconstruction, l’audace, la mise à distance (toujours la bonne alliance entre la distance et l’identification qui m’est chère) au fil du récit. Le finale manque alors peut-être d’une apothéose à la hauteur des obligations annoncées, mais c’est bien le burlesque, pour moi, qui fait la différence sur l’ensemble du film. Affaire de mariage là encore : un peu comme un bon hot-dog, il faut juste assez de moutarde. Trop de burlesque risquerait d’être pénible et lourd. Quelques tranches qui pendouillent dans l’univers des mains en hot-dog et me voilà comblé.


Everything Everywhere All at Once, Dan Kwan et Daniel Scheinert 2022 | A24, AGBO, Hotdog Hands


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Making a Murderer, Moira Demos & Laura Ricciardi 2015-2018

maintien de l’ordre public versus maintien de l’ordre des choses

Note : 4.5 sur 5.

Making a Murderer

Année : 2015-2018

Réalisation : Moira Demos & Laura Ricciardi

Avec : des juges, des policiers et des avocats véreux, des victimes d’un système et une poignée d’avocats gentils

C’est le machin le plus éprouvant et le plus abracadabrantesque que j’ai vu depuis Paradise Lost. Les complots existent, en voilà un beau. La filouterie des notables qui cherchent à se disculper (au moins de leur incompétence) et accuser les pauvres est sans limites. Le Dossier Adams nous en avait déjà donné un aperçu il y a bien longtemps… L’Amérique semble toujours aussi fâchée avec son système policier et judiciaire.

Je serais curieux de savoir combien parmi les spectateurs de la première saison ont vu la saison 2. Ces procès au long cours, avec des rebondissements à chaque « épisode », n’en finissent malheureusement jamais. L’avantage pour moi sans doute d’être arrivé après plus tard (et l’évidence qu’une fois la troisième saison diffusée, je serai alors le dernier au courant…). C’est au moins ce qui distingue la série des deux films Paradise Lost, plus facile à voir (moins longs), car sur bien des points, on remarque d’étonnantes similarités : aveux forcés d’adolescents influençables et en marge, coins perdus des États-Unis avec des sociétés resserrées où tout le monde se connaît et où la majorité désigne une minorité supposée problématique, les témoins impliqués et volontaires qui se révèlent être les principaux suspects, etc. D’un côté comme de l’autre, les accusés à tort se trouvent être pauvres et blancs, je n’ose même pas imaginer le nombre de situations analogues dans un contexte de communautés blanches pointant du doigt de parfaits accusés noirs… (Dans Un coupable idéal, il était question d’un adolescent noir dans mon souvenir.)

Je n’aime pas trop la personnalité de l’avocate de la seconde saison qui se montre trop rentre-dedans et prompte à faire des leçons de morale ou de compétences (en particulier envers les deux premiers avocats de Steven). Mais elle a sorti l’artillerie lourde pour disculper son client : elle fait intervenir des experts auxquels ses confrères n’avaient pas jugé bon de faire appel, sans doute faute de moyens, et est entourée de jeunes associés travaillant pour elle. Si l’on admet sans peine la mauvaise fois des flics et des juges corrompus, voire fautifs (travail bâclé, violation du droit des accusés, dissimulation de preuves et de témoins, acharnement, non-respect du principe de conflits d’intérêts auquel ils étaient tenus, etc.), on ne peut pas mettre en cause systématiquement comme elle le fait la compétence des premiers avocats (sauf celui de Brendan qui lui a de toute évidence œuvré pour faire condamner son client…). S’ils ont été dupés ou si les dés étaient pipés d’avance, ils ne pouvaient pas le prévoir.

Dans ce type d’affaires, et c’est compréhensible, les familles des victimes réagissent souvent de la même manière : elles s’attachent à la culpabilité de l’accusé qui leur est livré par les autorités et se refusent à laisser là moindre place aux doutes lors des procès. Premier suspect, toujours coupable. Il est probable que comme pour une partie des juges, l’investissement intellectuel et émotionnel nécessaire à une remise en question de ses convictions (qu’il faut pour reconnaître qu’on s’est trompé malgré tous les faisceaux d’indices allant dans ce sens) soit trop lourd à assumer pour des familles qui doivent déjà affronter la douleur de la perte d’un être cher. La charge sera d’autant plus forte que l’investissement initial pour identifier un coupable est long et laborieux, surtout quand on est en position de victimes et qu’une administration policière et judiciaire facilite votre deuil et atténue vos chagrins en vous désignant un coupable idéal. Pas difficile à comprendre qu’on en vienne ainsi si facilement à persister dans une conviction première pour éviter de perdre la face ou de se trouver à nouveau dans l’inconfort de ne pas savoir qui est la cause de ses souffrances… On voit se manifester ce même type de réflexes ou de facilités intellectuelles malheureusement de nos jours avec la pandémie et un personnage comme Raoult qui pensait disposer d’un remède à la Covid-19 (une certitude facilitée par toute la mauvaise science qu’on l’avait déjà laissé pratiquer depuis des années sans réelles sanctions) et qui a traîné derrière lui des bandes de fous furieux prêts à croire ses conneries… Identifier un faux coupable semble être, en certaines situations, préférable à ne pas avoir de coupable du tout.

Notons qu’aucune contre-enquête, contre-expertise ou contradiction n’aurait pu être faite sans la masse de documents, en particulier les interrogatoires vidéos, produite durant l’enquête et les différents procès. Dans une dictature, on ne s’encombrerait sans doute pas autant d’une telle paperasse, et l’on ne pourrait ainsi jamais proposer un tel spectacle d’une démocratie prise en flagrant délit de déni de ses valeurs. Les pièces à conviction, on peut les manipuler, mais on peut également trouver des traces de ces manipulations. Les outils sont adaptés, mais on ne lutte pas contre des notables mis en cause, de mauvaise foi et prêts à tout pour que les leurs, leur service, leur chef, leur institution, leur « communauté », leur État, ne soient jamais éclaboussés par les agissements de l’un d’entre eux. En voulant en protéger quelques-uns, ils finissent tous par devenir complices. C’est bien pourquoi là-bas comme en France, il est si important que dans le cadre d’une enquête, d’un contrôle de routine, tout soit consigné et que les vidéos soient largement utilisées. On peut difficilement falsifier la nature musclée d’un interrogatoire, les fausses promesses de remises en liberté, les menaces, les intimidations, le harcèlement de questions, etc. Et il est également essentiel que ces pièces deviennent publiques (même si l’on peut interroger la pertinence de rendre public le contenu d’un disque dur qui contient des vidéos à caractère pornographique « déviant »… — j’ai du mal à comprendre en revanche comment un témoin, s’il est avéré qu’il disposait de vidéos pédophiles, peut s’en tirer à si bon compte).

Peut-être que dans un avenir proche (ou même cela était-il déjà possible), les possibilités de l’OSINT (les recherches en sources ouvertes), de l’imagerie ou de l’intelligence artificielle donneront accès à des informations qu’on n’imaginait pas il y a encore quelques années. Je pense notamment aux images satellites. Ces images, librement disponibles par tous, pourraient dans un cas similaire et avec un peu de chance donner des informations sur l’emplacement et les créneaux horaires durant lesquelles le véhicule de la victime aurait été déplacé. Les images satellites ne sont pas continues, mais d’après ce que j’ai compris on peut disposer au moins d’une image par jour de n’importe quel terrain : si le 4×4 de la victime avait été placé sur un autre terrain adjacent à celui des Avery, des technologies adaptées auraient pu livrer des informations précieuses aux enquêteurs (quels qu’ils soient)…

Dernier point fascinant relevé par le documentaire : le décryptage du comportement psychologique des uns et des autres, qu’ils soient suspects puis accusés, témoins ou policiers. Ces derniers disposeraient d’une sorte de manuel les aidant à interpréter les gestes, l’attitude générale et particulière, les expressions faciales des personnes qu’ils interrogent afin d’identifier ceux qui auraient quelque chose à dissimuler. Manifestement, soit ils prennent mal en compte ce qui est spécifié dans ce manuel (en particulier concernant les mises en garde faites concernant l’interprétation ou les méthodes d’interrogation des mineurs, des personnes isolées ou déficientes mentales), soit le manuel est mal fichu. On le voyait dans une autre série mettant en scène cette fois les débuts des recherches du profilage, Manhunt : il faut du temps pour mettre en œuvre des outils fiables utilisables par les enquêteurs. Et si l’on peut imaginer, une fois que « la science de l’interrogatoire » aura fait ses preuves, qu’il y ait des spécialistes (fédéraux sans doute pour ce qui est des États-Unis) capables de former les policiers sur le terrain et d’identifier par conséquent des méthodes d’interrogation indiscutablement problématiques, encore faut-il que ces pratiques soient mises en œuvre par les procureurs une fois que des litiges sur de tels interrogatoires apparaissent. On peut douter que cette expertise quand elle existe soit toujours fiable dans les grandes villes, alors dans les petites n’en parlons pas. La bonne vieille technique du shérif censé protéger « sa communauté » des intrus ou des éléments en marge fera tout autant l’affaire… La « communauté » en question est souvent un cache-nez pour évoquer en réalité soit un boss (période western), soit une institution, soit les notables de la ville ; en tout cas, il est presque toujours question d’une confusion entre « maintien de l’ordre public » et « maintien de l’ordre des choses ».

D’ailleurs, dans un objectif éducatif, pourquoi ne pas se faire aider d’acteurs à qui l’on demanderait de jouer des situations où ils seraient censés dissimuler des émotions, des informations, une culpabilité factice, etc. Précisément, les techniques de jeu stanislavskiennes, très populaires sur le continent américain, sont censées construire des personnages intérieurement, jouer sur leurs motivations, leurs émotions refoulées, etc. C’est toujours facile de le dire après, mais quand on regarde la série, après-coup peut-être, on peut déceler dans le comportement des uns et des autres des indices pouvant laisser penser qu’ils cachent quelque chose, mentent, ou au contraire se montrent invariablement sincères et au-dessus de tout soupçon. Les menteurs ou les escrocs sont parfois identifiables par leur aplomb, l’assurance avec laquelle ils affirment les choses (l’aphorisme « la présomption d’innocence ne s’applique qu’aux innocents » m’a tué), un recours permanent à l’évocation des victimes pour justifier certains agissements (fausse empathie et appel à l’émotion), un certain excès de confiance, une forme d’arrogance à peine contenue aussi, une foi chevillée au corps, et une volonté généreuse de leur part (sic) de se présenter aux yeux des autres comme un chevalier blanc, un donneur de leçons (pas un redresseur de torts, plutôt dans le genre « pasteur qui enfonce les portes ouvertes et qui resserre les liens de la communauté »), ou comme un prince magnanime (en tête à tête : recours aux fausses promesses, dévalorisation des personnes isolées et fragiles ; en public : prétention à être celui disposant de la vérité, du savoir, du pouvoir de juger, à être le gardien des institutions et de la vertu ou le devin en capacité d’assurer au public de la suite des événements — allant, forcément, toujours dans son sens).

On trouve un peu de tout ça tout au long de la série. Chez le procureur Kratz, d’ailleurs, comme parfois les personnes en excès de confiance, il se fera prendre une fois qu’il aura un peu trop flirté avec la ligne rouge (chopé pour des sextos). Les policiers sont fourbes et semblent bien profiter de leur statut de représentant de l’ordre (des choses donc). L’avocate-star de la seconde saison possède quelques-unes aussi de ces caractéristiques, mais au moins son mobile est évident. Bien sûr, elle est prétentieuse. B bien sûr, elle semble vouloir participer à la défense de Steven après le visionnage de la saison 1 et être fière de ses réussites passées. En revanche, on peut difficilement remettre en question son acharnement à défendre son client et elle paraît sincère quand elle explique les caractéristiques des personnes accusées à tort (ce qui illustrerait plutôt un réel sens éthique et de l’empathie). La différence de comportement est également palpable entre les deux premiers avocats de Steven (l’un d’eux répète plusieurs fois sa désolation de voir les conséquences humaines, voire politiques, d’un tel acharnement judiciaire) et celui désigné d’office de Brendan (ses ricanements en disent long sur l’intérêt qu’il porte au sort de son « client »).

À l’image des personnages de Paradise Lost que l’on aperçoit d’abord en arrière-plan et qui prennent de plus en plus d’épaisseur à mesure que les regards se tournent vers eux, les comportements de quelques « témoins » interrogent. À défaut de pouvoir les « confondre » pour en faire des coupables, leur comportement devrait au moins donner lieu à des interrogatoires et à des perquisitions (d’autant plus que c’est rappelé, dans les histoires de meurtres, les proches sont plus volontiers impliqués). Un ancien petit ami qui lance les recherches (là encore, dans Manhunt, il est noté que les meurtriers aiment à s’impliquer dans les recherches… tant qu’ils ne sont pas eux-mêmes suspectés) et qui a accès à la boîte vocale de son ex (?!). Un neveu qui met en cause le principal accusé qui n’est autre que son oncle (oncle qui s’apprêtait à lancer un procès contre l’État afin de récupérer des compensations financières après ses années passées pour un premier crime dont il a été innocenté — possible jalousie), qui possède des vidéos violentes sur son ordinateur, et que son oncle relève innocemment qu’il l’a vu aussitôt partir après le départ de la victime. Le beau-frère de Steven qui est également utilisé comme témoin par l’accusation contre lui, souvent en retrait quand sa femme ou ses beaux-parents expriment leur rage, leur obstination ou leur incompréhension face aux injustices dont Steven et Brendan sont victimes (il est moins proche des deux, mais cette retenue pourrait au moins interroger — elle cesse d’ailleurs quand Steven fait savoir à sa sœur que son avocate le suspecte, et qu’il lui dit ses quatre vérités dans un échange houleux au téléphone : ce qui n’est pas pour autant une preuve de culpabilité). Le policier qui semble manifestement avoir servi de fusible en ne relayant pas certaines informations capitales et qui se décompose à la barre quand il est appelé en tant que témoin (attitude plus du type qui sait qu’il a merdé pour protéger les gros poissons ou des amis, plus que du menteur invétéré plein d’assurance, volubile, à la limite de l’arrogance et de l’insolence). Cela fait beaucoup de suspects potentiels.

Et à côté de ça, la spontanéité enjouée ou dépassée d’un Steven criant son innocence, et le malaise constant d’un Brendan parlant à ses chaussettes (et non pas spécifique une fois mis en difficulté), qui laissent assez peu de place au doute quant à leur implication dans le meurtre dont ils sont accusés. Rien ne peut l’écarter, mais leur comportement est bien plus celui de victimes harcelées, limitées, démunies et sans défense que de manipulateurs. On remarquera par ailleurs, pour en finir avec des « profils de meurtrier », que Steven et son neveu sont à l’exact opposé des hommes à la masculinité toxique, violents, manipulateurs, pleins d’assurance qui sont habituellement les hommes qui s’en prennent aux femmes… D’aucuns pourraient dire qu’on voit tout une bande de masculinistes s’arranger pour faire condamner des types de profils à l’opposé des leurs : Steven s’en est pris à un animal et avait pleinement reconnu ses torts (jamais à des femmes, mais avoir été si longtemps accusé de viol vous fait passer pour un coupable idéal), Brendan n’a jamais fait de mal à une mouche. On ne peut pas en dire autant de ceux qui les pointent du doigt (s’ils étaient honnêtes, les enquêteurs auraient fait des recherches sur le comportement de Bobby avec les femmes après avoir trouvé des vidéos compromettantes chez lui, mais comme ces mêmes enquêteurs sont précisément des hommes toxiques, des dominants, ils recherchent prioritairement des hommes fragiles pour mieux pouvoir faire valoir sur eux leur domination ; certains auront par ailleurs des comportements qui devraient dans un autre cadre alerter sur leur profil : le procureur devra donc faire face à un scandale de sextos — envers des profils de femmes fragiles, ça rappelle quelqu’un —, et d’autres ont fait pression sur la médecin légiste pour qu’elle n’intervienne pas dans l’affaire, lui faisant subir des pressions telles qu’elle dira plus tard se sentir obligée de démissionner).

Une troisième saison nous en dira peut-être plus. Aux dernières nouvelles, l’avocate fait savoir qu’elles disposent de pièces incriminant, semble-t-il, celui déjà qu’elle pointait du doigt dans la saison 2 : Bobby, le frère de Brendan et neveu de Steven (avec un motif de crime sexuel si je comprends ce qu’elle en dit sur son compte Twitter).

Deux mots tout de même sur la forme de la série. On peut souvent craindre le pire quand il est question de documentaire à la sauce américaine. On n’échappe pas aux effets de mise en scène, certes, mais ils me semblent moins omniprésents que dans d’autres documentaires, et surtout, le sujet est tellement prenant et révoltant qu’on n’y prête plus réellement attention. Il serait d’ailleurs judicieux de comparer la légitimité d’employer de tels procédés quand il est question de mettre en lumière un acharnement judiciaire, des institutions manifestement corrompues ou pour le moins malades ou des victimes innocentes passant la majorité de leur vie en prison, et quand il est question d’enfoncer les portes ouvertes en documentant la vie d’une victime (Dear Zachary).


 

Making a Murderer, Moira Demos & Laura Ricciardi 2015-2018 | Synthesis Films


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