Symbiopsychotaxiplasm, William Greaves (1968)

Provoquer une sérendipité cinématographique, éprouver le réel, filmer une équipe de tournage en ethnologue

Note : 4 sur 5.

Symbiopsychotaxiplasm: Take one

Année : 1968

Réalisation : William Greaves

Avec : des mauvais acteurs et des techniciens mutins

La mise en abîme n’est pas nouvelle au cinéma. Alice Guy ou Léonce Perret s’y étaient essayés les premiers. Vous ne trouverez donc rien d’original dans le fait de filmer un film sur un film. Et, soit dit en passant, l’originalité n’existe pas : les vaines tentatives de faire dans l’originalité n’ont jamais rien produit de bon (à moins de proposer autre chose, volontairement ou non).

Ce qui captive en revanche dans ce film entre documentaire et expérimentation, comme dans sans doute la grande majorité d’entre eux, c’est son développement. Greaves part avec une idée : tourner des essais avec des acteurs avec un vague concept de quête de la « réalité » (le cinéma, contrairement à ce que certains ont prétendu, n’est ni la vie ni la réalité), et avec l’ambition peut-être de se muer en anthropologue ou en sociologue des plateaux. Finalement, on ne se sera jamais sans doute autant rapprochés de ce qu’est la vérité sur grand écran.

Les premières minutes du montage que Greaves voudra bien nous laisser voir (le montage reste une forme de sémantique cinématographique déjà très éloignée de la réalité) se montrent peu flatteuses pour les acteurs ainsi exposés aux expérimentations du cinéaste : Greaves semble avoir donné quelques lignes de dialogues bidon aux interprètes. (Enfin, pas tout à fait, parce qu’il prétend avoir choisi un sujet (la sexualité), censé éveiller l’intérêt du spectateur.) Et précisément, le même constat que lui peut être fait : le cinéma possède bien une certaine facilité à s’écarter de la « réalité ». On se balade à Central Park, quoi de mieux que des décors naturels pour se mettre en quête d’authenticité ? Le problème, c’est que Greaves a volontairement forcé le trait avec un texte pitoyable de médiocrité. Les interprètes s’avèrent pires encore. Et l’on entend déjà les critiques fuser de toutes parts hors ou dans le champ.

Les acteurs changent, ce n’est pas beaucoup mieux. Greaves nous dévoile sa méthode : une première caméra filme les acteurs, une autre pointe en direction des techniciens et des acteurs et une troisième se charge de capturer les à-côtés, les imprévus ou tout ce petit monde de loin (effet de distanciation garanti qui répond surtout à l’ambition de montrer l’évolution d’un groupe de personnes, d’une société, pensant être réunis dans le but de produire un travail commun). Au montage, il use parfois d’écrans fragmentés (split screens) pour laisser apparaître la simultanéité de son dispositif et des rapports constants entre ce qui se passe à l’intérieur de ce qui est censé constituer le « champ » de l’action d’un film et les coulisses.

Un cinéaste facétieux

Greaves fait mine d’être perdu, le tournage est sans cesse interrompu (ou presque, puisque c’est filmé, et ce sont bien ces instants imprévisibles que le cinéaste cherche à provoquer). Personne sur le plateau ne comprend où il les mène. Peut-être sont-ils naïfs ou bien briefés à l’insu de leur plein gré, quoi qu’il en soit, ces moments de flottement et d’incertitude est précisément ce que le cinéaste compte voir émerger de son dispositif. En réalité, il est peut-être le seul à jouer dans son propre film (à se jouer de tous même), les autres n’ont pas conscience qu’ils ne jouent pas le rôle qu’il semble leur avoir attribué et sont donc pour ainsi dire les cobayes d’une expérience cinématographique (ou sociale comme on dit aujourd’hui).

« Arrive » alors (grâce à ce Saint-Esprit, le montage) l’impensable, l’imprévu tant escompté : l’équipe se réunit pour parler du tournage et plane dans la salle comme un petit air de mutinerie. On ne joue pas, on ne semble pas non plus improviser : chacun se montre « réellement » dubitatif quant aux instructions et aux intentions de Greaves. Pourquoi les techniciens se filment-ils en l’absence du cinéaste ? Comment ces séquences, que Greaves (qui n’en attendait sans doute pas tant) ajoutera deux ou trois fois au montage final, lui sont-elles parvenues ? Mystère. Il espérait que naisse de ce stratagème, de l’imprévu, un imprévu censé représenter une forme de « vérité » détaché de toute créativité. Et c’est exactement ce que son équipe (pourtant dubitative sur ses intentions) lui offrira sur un/le plateau.

Les essais se poursuivent. Greaves réclame à ses interprètes de nouvelles tentatives. Mais à l’image des techniciens, ils semblent loin d’être convaincus de ce qu’ils proposent. Ils s’agacent et commencent à ne plus prendre leur travail au sérieux. Un classique dans la direction d’acteurs : c’est quand on est fatigué, quand l’imprévu casse la routine, qu’on tente et ose des choses. Ce n’est pas forcément mieux (aucun acteur ne se montrerait performant avec des directives aussi grotesques), parce qu’il y a plus de lâcher-prise, plus d’insolence aussi, mais l’intérêt du film de Greaves se dévoile ailleurs, souvent dans les coulisses, dans le processus de création ou dans les interactions entre différents membres de l’équipe. Là où la réalité n’a pas besoin d’un script pour se manifester.

Greaves amorce ensuite avec d’autres acteurs une approche qui leur semble ridicule (ou du moins s’en amusent-ils) : il leur demande de chanter leur dialogue. Là encore, les techniciens lèvent deux ou trois sourcils, c’est à croire qu’ils n’ont jamais assisté à des cours de comédie ou à des répétitions. Parfois, on expérimente. Souvent, on trouve ainsi une certaine aisance, on découvre l’autre, on propose plus, on se dévoile. Greaves, d’après ce que j’ai compris, est un habitué de la scène new-yorkaise (il aurait été professeur et aurait des liens notamment avec l’Actors Studio). Bref, tout ça est prémédité et n’a pas vocation à être « sérieux », mais comme Greaves se place clairement (pour nous) dans une démarche d’expérimentation, elle nous paraît plus logique qu’aux victimes du cinéaste.

Des techniciens mutins

Greaves expérimente la même séquence, mais à un autre endroit du parc, assis, et malgré tout, on voit l’évolution. En somme, plus Greaves artificialise son film, dévoile et exploite sa stratégie de recherche du réel, plus il se rapproche non pas de la réalité, mais d’une illusion de réalité. C’est précisément ce qu’est le cinéma : donner une illusion du réel. La démarche tend à trouver une image du réel en faisant un film. Un documentaire, c’est le plus souvent ce qu’il cherche à faire : nous parler, peut-être pas de la réalité, mais du monde. Greaves, dans un documentaire maquillé à ceux qui en sont malgré eux acteurs, nous expose une certaine réalité d’un monde, celui du processus créatif. Le sien, mais surtout celui de ceux qui se révèlent peu convaincus de sa démarche et qui malgré tout, tels des esclaves volontaires de la vision d’un autre, acceptent d’obéir à ses demandes. Ils ne jouent pas, ils ne font pas un film, une fiction, ils participent à la vision d’un homme. Et nous, spectateurs, voyons des gens se soumettre à un autre. Et ça, c’est bien la réalité, pas une fiction. Ils obtempèrent peut-être en traînant des pieds, mais c’est peut-être aussi parce qu’on les découvre de moins en moins volontaires et impliqués, un peu comme les « acteurs » des films de Rouch oubliant la présence de la caméra, qu’on peut difficilement remettre en doute leur sincérité. Greaves expliquera plus tard qu’il pensait que demander des choses stupides à ses acteurs et techniciens les ferait sortir de leurs gonds, qu’ils exprimeraient plus directement leur incompréhension et leurs doutes. Au lieu de ça, l’équipe a pris le parti de se filmer en l’absence du cinéaste. Les acteurs tout particulièrement se sont enfermés dans une sorte de soumission volontaire, commune dans la profession, qui évoquerait presque les expériences psychologiques controversées de l’époque censées mettre en lumière la réalité d’une subordination aveugle face à des ordres dangereux émanant d’une « autorité ». (L’expérience de Milgram, c’est 1963.)

On sourit tout du long, parce que l’on comprend à chaque seconde du film qu’un seul individu (celui précisément supposé ne rien y comprendre) sait ce qu’il fait. À défaut de trouver le « réel », Symbiopsychotaxiplasm: Take One reproduit les principes de la comédie : une succession de quiproquos, d’apartés et de moments de connivence avec le spectateur. Un joli pied de nez du cinéaste, une expérience salutaire et amusante à une époque pas encore habituée aux making of (enfin presque, le film n’ayant pratiquement jamais été vu avant les années 90).


 

Symbiopsychotaxiplasm, William Greaves 1968 | Take One Productions



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L’Épouse de la nuit, Yasujirô Ozu (1930)

Menaces dans la nuit

Note : 3.5 sur 5.

L’Épouse de la nuit

Titre original : Sono yo no tsuma

Année : 1930

Réalisation : Yasujirô Ozu 

Avec : Emiko Yagumo, Tokihiko Okada, Tôgô Yamamoto, Tatsuo Saitô

Mélodrame resserré sur trois ou quatre séquences (l’action, comme le titre du film peut l’indiquer, est concentrée sur une douzaine d’heures). Cela pourrait être ridicule, ou tiré par les cheveux, et en dehors de quelques mouvements de caméra pas très utiles, c’est tout à fait touchant.

La fascination d’Ozu pour le cinéma américain transpire à chaque plan, mais l’intérêt est ailleurs. Si sur une heure de film, l’action est réduite, cela signifie que le cinéaste préfère jouer sur la tension, et la confrontation quasi muette, qu’implique une telle situation : le mari fait un casse, se faufile dans la nuit jusque chez lui où l’attendent sa femme et sa petite fille malade pour qui il a volé, mais le taxi qu’il a récupéré était un policier. Ce dernier se présente chez eux afin d’interpeller le père, mais un moment d’inattention profite à la femme qui s’empare du pistolet de son mari et de celui du policier pour le mettre en joue. Image frappante qui inaugure les femmes badass, populaires trois décennies plus tard.

L’action traîne, Ozu est déjà appelé à filmer le rien, à meubler tables, murs, portes et chaises, même la bouilloire y est. Elle n’y tient cependant pas encore tout à fait le premier rôle. En rodage, la bouilloire, la dure vie de figuration, de nature morte et silencieuse à laquelle on ne prête même pas encore attention… Pff ! (Je fais bien la bouilloire.)

Bref, je m’égare, et le policier en a profité pour, à l’aube, s’emparer des pistolets : la femme s’était endormie. On inverse les rôles : la justice pourra être rendue. Ou pas. On attend le médecin, le policier s’attendrit et quelque chose d’inimaginable pour un policier se produit : le voilà qui a des remords (c’est un mélo, pas la réalité).

Happy end. Et éclat de rire : Ozu n’a pas pu s’en empêcher. Tous ses films probablement cachent des comédies. Ici, ça ne manque pas. Au moment de saluer son papa qui file au commissariat en compagnie du policier comme d’autres font signe au leur en partance pour le travail, le policier répond au signe de la fille. L’esprit d’Ozu transpire à chaque séquence du film : l’humour tendre et un peu pince-sans-rire, l’espièglerie.

Le scénario a tout jusque-là du thriller, mais le génie d’Ozu consiste à ne jamais jouer, sinon dans sa réalisation, sur la dureté du genre. Sa direction d’acteurs prend le contre-pied de l’attendu angoissant d’un film policier qui réclamerait des gueules rugueuses et suppliantes. Si le rôle du père, avec son petit air de bellâtre, peut à la limite s’inscrire dans ce registre (mais Ozu semble bien le restreindre en le cantonnant à ce qu’exige un mélodrame appuyant plus sur la fibre sentimentale que misérabiliste et criminelle), celui de la mère est clairement un choix pesé et assumé : pas question de montrer un personnage antipathique, indigne, véhément ou grimaçant. C’est Emiko Yagumo qui s’y colle. Beauté honnête et force intérieure, on avait pu la croiser dans Perle éternelle de Shimizu l’année précédente (d’autant plus belle qu’elle ressemble à mon ex, mais cela est une autre histoire). Ainsi, paradoxalement, quand elle pointe les deux pistolets vers le policier pour le mettre en joue, on y croit. Elle le fait par désespoir, et l’on sait que ça n’a rien de naturel pour elle. Ces deux parents ne ressemblent en rien aux criminels ordinaires rencontrés dans les films à l’autre bout du Pacifique. Ozu insiste là-dessus, alors qu’il aurait été tentant de jouer, même subrepticement, sur des vices cachés. Le Japon connaît, comme toutes les sociétés, des faits divers crapuleux, mais l’ambition d’un tel petit film (déjà si proche des shomingeki) ne consiste pas à montrer des événements exceptionnels à l’échelle de la nation. On y dévoile plutôt les tragédies de la vie de tous les jours. Cette tragédie, au regard de la culture du pays, peut encore se régler sans violence.

Et si l’on peut y croire, c’est bien aussi parce que le policier n’est pas autre chose : un bon gars. Malgré la présence que les armes pourraient dans un premier temps le laisser craindre, la tension dans ce thriller n’est ainsi pas liée à la menace criminelle. Elle naît surtout des dilemmes moraux qu’on sent poindre derrière les carapaces que se forgent les personnages : sauver son enfant au prix de la mort d’un policier ou risquer des années de prison ; et pour le policier, risquer des blessés ou des années de prison à un homme qui selon toute vraisemblance a agi par désespoir. Les parents sont dignes et honnêtes (si l’on omet le craquage originaire du casse, le père acceptera de suivre le flic), et le policier aurait pu si facilement devenir un personnage insignifiant sans insister comme Ozu le fait sur ses remords et son absence de brutalité. Air de faux dur, son visage ne fait pourtant qu’inspirer la confiance et l’humanité.

Pas de place pour les mecs virils, les crapules ou les cabotins chez Ozu. Allez savoir pourquoi maintenant il était aussi fan des films américains de l’époque…

À ranger possiblement dans les antifilms. Un mélodrame, certes, mais un thriller qui joue beaucoup plus sur la corde sensible que sur une exaltation ou même une simple illustration de la violence, du gain, de l’ambition, du vice, etc. Avec, je le rappelle, cette dernière note audacieuse d’humour qui ne dit pas son nom.

L’année suivante, Yasujirô Ozu tourne avec les deux mêmes acteurs principaux Le Chœur de Tokyo, une comédie légère, sociale et triste plus conforme à ce qu’on attend du style d’Ozu. On y remarquera par ailleurs la présence de quelques acteurs familiers : Hideko Takamine, en petite fille malade ; Chouko Iida, habituée aux personnages d’aubergistes que l’on retrouvera surtout quinze ans plus tard dans Récit d’un propriétaire du même Ozu ; Takeshi Sakamoto, surutilisé dans les seconds rôles au cours des décennies de l’âge d’or du cinéma japonais dont l’apparition la plus fameuse interviendra en 1934 dans Histoire d’herbes flottantes. Le cinéma japonais de cette époque est une petite famille…


L’Épouse de la nuit, Yasujirô Ozu 1930 Sono yo no tsuma | Shochiku


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Control, Anton Corbijn (2007)

Garage et panier à linge

Note : 2.5 sur 5.

Control

Année : 2007

Réalisation : Anton Corbijn

Avec : Sam Riley, Samantha Morton, Craig Parkinson, Alexandra Maria Lara

Les biopics réussis, respectueux de leur sujet, n’existent pas. Il n’y a que des biopics qui nous évoquent des éléments de notre propre histoire qui savent nous brosser dans le sens du poil. À côté de ça, des biopics s’avèrent être autre chose que de vulgaires biopics apologétiques en parvenant à s’écarter de la réalité et de l’hagiographie. Leur sujet devient un sujet fictionnel comme un autre. On parlera alors moins de biopics justement parce que trop de libertés y ont été prises. Le Casanova de Fellini par exemple correspondrait ainsi plus à un antibiopic.

(Manifestement, les antibiopic, c’est pas automatique.)

J’avais accueilli celui (le biopic) sur Freddy Mercury avec une certaine bienveillance : je peux y adhérer mollement parce que Queen, ça me parle. On reçoit d’autant mieux ce type d’hommages que nos attentes n’atteignent pas les sommets. Certains spectateurs acceptent l’idée d’un simple objet évoquant l’histoire d’un personnage connu qui ne tendra pas vers le chef-d’œuvre. C’est purement illustratif. On peut évidemment être ennuyé par la manière dont un film peut dépeindre nos icônes favorites, mais cela ne changera pas grand-chose à la valeur essentiellement illustrative d’un biopic. (Certains diraient « opportuniste ».)

Joy Division, en tant qu’icône du rock ne me parle pas. Leur musique me fait l’impression d’un tambour de machine à laver lancé à pleine vitesse, et la voix du chanteur au brame d’un renne en rut. Pire, avec l’évocation de sa vie de poète maudit, on plonge dans les pires clichés du genre qui laissent les petites filles en adoration. Elles tombent sous le charme de ces idoles tragiques pour ce qu’elles représentent, le mythe qu’elles incarnent, plus que pour ce qu’elles accomplissent. Et je ne suis plus une petite fille.

Tout y passe au rayon des stéréotypes de connards instables érigés en victimes de leur génie : beau gosse ténébreux au regard perdu dans la fumée de cigarette, grand dadais qui émeut les filles parce que tu vois les grands, c’est viril, c’est réconfortant. Grand dadais qui émeut les filles parce que tu vois… un homme viril qui pleure, c’est touchant et beau. Et puisque le grand dadais plaît aux filles, la première fille qu’il convoite lui tombe dans les bras, et il croit que c’est ça l’amour. La vie est toujours facile pour les grands ténébreux, alors il pense qu’on se marie sur un claquement de doigts, et décide de faire des gosses sur un coup de tête. Puis la réalité sort du brouillard. Bonjour, papa. Le grand ténébreux se rappelle que ce n’est encore qu’un gamin et qu’il voudrait tant profiter de la vie. Alors, il profite. Un jeune homme avec une voix caverneuse, ça attirera toujours les filles. Dure, la vie est trop dure avec lui ! Car voilà qu’il en aime une autre à présent ! C’est la vie, quand on en cherche une autre et qu’on est beau garçon, on se crée forcément des opportunités qui cachent de vrais problèmes. Grave dilemme : comment prendre son pied avec une fan du band et ne pas faire pleurer la femme qu’on a épousée ? Quelle sensibilité, quel écorché vif, il pense à sa femme ! Ah, oui, mais il y a pensé quand à sa femme en fait ? En plus, elle s’acharne sur lui la vie ! Comment un si bel homme peut-il être touché par la maladie ? Pas une maladie innocente. Non, une maladie sur laquelle tu es vulnérable, sans control. Freddy Mercury succombait au sida, Claude François était malade des ampoules, eh ben, le Ian se situera entre les deux. Il ne mourra pas de l’épilepsie, parce que les muses qui avaient pris Molière sur scène ne veulent pas de lui. Alors pour échapper à la mort disco, il essaie de mourir comme Jim Morrinson et quelques autres : en se saoulant. Qui ne se suiciderait pas après avoir vu La Ballade de Bruno sur la BBC 7 ? Mais voilà, Ian, il n’est pas assez bourré, ni pour mourir élégamment dans son vomi ni pour succomber à une crise qu’il a provoquée. Il aurait pu partir en héros, affronter la maladie en face, la défier. Mais non, ça ne marche pas. Lui reste la méthode Claude François. Pas très rock’n’roll, ça. Pas grave, la postérité se chargera d’en faire quelque chose de réellement punk. Après tout, quoi de plus naturel que de se pendre dans la buanderie quand on fait de la musique de garage…

Non, désolé, cette histoire sordide ressemble à des millions d’autres tout aussi tragiquement banales. Ce genre de types gâtés par la vie tout en n’y trouvant jamais leur place m’indiffèrent. Si les bons biopics ne marchent qu’à travers les évocations qu’elles insufflent à la pellicule, les poètes maudits procèdent de la même logique : je n’y crois pas. Je ne crois pas aux histoires personnelles qui parasitent, souvent a posteriori, le prétendu génie d’un artiste. Je ne crois qu’au talent, à la production. De ce que j’en ai vu, les artistes se montrent toujours, dans leur intimité, des connards égocentriques. Le mieux qu’on pourrait en faire serait ainsi de dégommer cette part d’ombre, illustrer ce décalage entre la vie des artistes et la perception qu’a d’eux-mêmes leur public ou l’héritage supposé qu’ils laisseraient après leur passage éclair sur terre. Je sépare l’homme de l’artiste : je ne m’intéresse qu’au second. L’artiste fait le biopic : l’artiste est mauvais, le biopic l’est tout autant.

Restait la possibilité de s’écarter du sujet réel pour en faire un objet purement fictionnel, pleinement irrespectueux du héros construit par la postérité. Heureux, les artistes maudits, car le royaume des biopics leur appartient.


 

Control, Anton Corbijn 2007 | Becker Films, CINV, Claraflora


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Sicario, Denis Villeneuve (2015)

Traffic

Note : 3.5 sur 5.

Sicario

Année : 2015

Réalisation : Denis Villeneuve

Avec : Emily Blunt, Josh Brolin, Benicio Del Toro, Victor Garber, Daniel Kaluuya, Jon Bernthal

Mise en scène convaincante. C’est rythmé sans forcer sur l’accélérateur. Quelques réserves. J’ai du mal à suivre la logique des enjeux de l’histoire. Je reste donc dans l’obscurité une bonne partie du film, et ce n’est pas un compliment (comme le spécifie le type de la CIA, ou je ne sais quoi, je dois avoir peur du noir). Ces enjeux sont mal exposés : une séquence de recrutement en suit une première d’action, et le tout combiné peine à trouver sa crédibilité (des décideurs véreux au-dessus des lois qui semblent agir sans aucun contrôle). Certains liens tissés entre les protagonistes paraissent par ailleurs bien étranges : on ne connaît rien de l’histoire ou des motivations qui unissent le personnage féminin principal et son pote par exemple. Il ne suffit pas de dire qu’elle est divorcée et sans enfants, quand la question de la déontologie se pose, il importe de savoir à qui l’on a affaire.

Et le plus gros trou dans la raquette de toute cette agitation pourrait s’illustrer à travers une simple interrogation : pourquoi la recrutent-ils ? À part servir à un moment d’appât (pas très crédible), de caution (impliquer le FBI dans leurs conneries), son rôle est mineur, voire inutile, dans « l’enquête », et la « quête » est en réalité celle du « vengeur ». Ça rend le film pour le moins bancal. « Mecs, on va avoir besoin de recruter quelqu’un du FBI qui ne fera que de la figuration. Mais ce sera sympa, Denis pourra raconter notre histoire comme si c’était Training Day. Nous, on est les véreux, elle, c’est l’héroïne droite et sans reproche. Évitons d’aller jusqu’à en faire une avocate cependant : son pote, non merci. Et puis finalement, c’est Training Day, mais elle perd quand même. Et nous, on échafaude toute une organisation avec plein de monde de la CIA pour nous débarrasser d’étrangers surarmés pour s’opposer à des méchants inoffensifs, mais quand il faudra abattre le Ben Laden des cartels mexicains, on se contentera d’un seul type pour s’infiltrer dans la villa du boss au risque qu’il soit buté à l’interphone et que nous n’ayons plus personne pour finir la mission. » Ça n’a pas beaucoup de sens.

Bref, certains films donnent l’impression d’être réalisés à la sauce Soderbergh (montage resserré à la Traffic, caméra à l’épaule façon journaliste embarqué, casting pléthorique, la moue patibulaire en prime de Benicio Del Toro dans toutes les occurrences du genre, etc.). Masquer les approximations d’un scénario en s’agitant beaucoup et en densifiant ce que le spectateur peut voir à l’écran… Après tout, ça peut parfois faire mouche les histoires abracadabrantes qui ne tiennent que par leur mise en scène : l’effet Le Grand Sommeil. Mais on ne va pas systématiquement nous faire le coup.

Malgré ces réserves, j’ai globalement marché, c’est l’essentiel.


 

#Sicario, Denis Villeneuve (2015) | Lionsgate, Black Label Media, Thunder Road Pictures


 

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La Forêt des pendus, Liviu Ciulei (1965)

Sur le front. Et la joue.

Note : 4 sur 5.

La Forêt des pendus

Titre original : Padurea spânzuratilor

Année : 1965

Réalisation : Liviu Ciulei

Avec : Victor Rebengiuc, Liviu Ciulei, Stefan Ciubotarasu

J’avoue ne pas comprendre tout des enjeux et des références politiques de ce faux film de guerre plus psychologique qu’autre chose. Comment un aristocrate roumain peut-il se retrouver officier dans l’armée impériale austro-hongroise et ainsi lutter contre son peuple ? Mystère. Pas besoin de saisir les subtilités propres à une époque et à une histoire spécifique à partir de l’instant. Ses états d’âme, ses velléités de désertions, cette manière de multiplier les petits airs contrits et impuissants qui le feraient plus passer pour un objecteur de conscience qu’un véritable officier, tout cela est fort cinématographique. On saisit l’essentiel, le dilemme psychologique : le bonhomme est ailleurs, et y a sa conscience qui voudrait se faire la belle. Et quand il la voit, sa belle, la vraie, sa blonde, on comprend plus aisément qu’il ait des envies d’ailleurs…

Ce qui impressionne le plus peut-être, c’est la forme. Conforme à ce qui se produisait dans les pays de l’Est au début des années 60 : du lyrisme retenu, c’est la caméra qui bouge, les cuts sont nombreux, parfois répétitifs, c’est du beau noir et blanc avec de la boue qui tache et des rayons de soleil qui éblouissent.

La direction d’acteurs au poil (le metteur en scène tient un des rôles principaux) réclame une tonalité poétique, presque évanescente, absente même, ailleurs, qui est sans doute renforcée par la postsynchronisation. Un parti pris jamais gagné d’avance ; encore faut-il que tout le monde soit au diapason. Cette volonté d’écraser la réalité derrière des sonorités finalement assez plates et unidimensionnelles (celles du studio) me semble toutefois évidente. Les films soviétiques de l’époque n’y sont pas étrangers, on connaît ça dans L’Enfance d’Ivan notamment.

Le film contient de rares moments purement poétiques, mais l’ambiance générale flirte bel et bien avec cet irréalisme poétique, ce détachement froid, qui lui apporte une unité et une tonalité forte. Une forme de distanciation en somme. Et qui ne peut qu’attirer favorablement mon intérêt (ça va finir par se voir que le rapport distanciation/identification me passionne). De sorte qu’on peut certes trouver le temps long parfois (le film s’étale sur plus de 2h30), mais tant que le film parvient à garder un peu de cette atmosphère poétique en dehors du réel, on ne rêve pas encore de nous retrouver sur un autre front.

Reconnaissons au film toutefois quelques manquements : trois fois rien, quelques coups de génie qui le feraient passer dans une autre dimension. Un héros qui subit moins et qui s’apitoie moins sur son sort : les conflits intérieurs, pour le coup, même si c’est cinématographique, sur plus de deux heures, ça tourne inévitablement en rond, et les péripéties annexes ne sont pas toutes du même calibre et peinent à servir de respiration au récit (le rapport avec son ami et confident, officier tchèque, est peut-être développé au détriment des autres).

La dimension manquante, c’est peut-être d’ailleurs paradoxalement l’aspect visuel du film. Liviu Ciulei met parfaitement en scène, il illustre les choses en les dévoilant à notre regard sans jouer avec notre appétit, notre mémoire ou notre incompréhension. Si l’on tend vers des séquences lyriques et poétiques, on peut difficilement faire l’économie d’un lyrisme passant par les images et par une certaine pesanteur censée nous suggérer une autre réalité au-delà de ce qu’elle nous offre, sinon ce ne sont que des cartes postales, des images sans profondeur et sans charme. Les échanges oraux, le velours des voix qui caresse l’oreille, les mouvements de caméra pour structurer les échanges et donner du souffle aux situations ou aux mots, la jolie pellicule, c’est parfait ; mais un poème long de 2h30, on tourne les pages, et l’on cherche les illustrations qui tout à coup nous font sortir du cadre, la petite musique qui ébranle nos habitudes et nos attentes au point de nous rendre ivres de bonheur devant un film qui nous dépasse. Pour cela, on ne peut pas se contenter de reconstituer une époque, un décor, une allure… Sortir du cadre, ça veut dire sortir du carcan des relations interhumaines exposées à l’intérieur du plan. Cela veut dire jouer sur le regard d’un personnage attentif à un élément hors de notre champ de vision, hors du temps présent, pour porter à voir ce qu’il y a au-delà des images, des mots, des situations, au-delà de l’urgence du temps, puis pour évoquer, révéler cet élément étranger ou invisible à travers le montage ou le laisser imaginé seulement par le spectateur. Ce sont ces petites notes en plus de mystère, de souffle, d’étrangeté, d’incertitude, de flou, de pesanteur, qui font basculer les très bons films dans la dimension des chefs-d’œuvre.


 

La Forêt des pendus, Liviu Ciulei 1965 Padurea spânzuratilor | Romania Film, Studioul Cinematografic Bucuresti


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The Power of Nightmares: The Rise of the Politics of Fear (2004)

Les apprentis sorciers

Note : 4 sur 5.

The Power of Nightmares

Année : 2004

Production : BBC

Une jolie illustration de ce que je développais dans « les totems de l’idéologie ».

Le meilleur moyen de s’attirer le suffrage des « siens », c’est de prétendre combattre un ennemi commun. Quand cet ennemi vient alors à disparaître (URSS), on explique que cette disparition résulte de nos efforts. Et quand on n’a plus d’ennemi, on s’évertue à en inventer un autre pour se présenter comme le(s) seul(s) capable(s) d’en repousser la menace.

Avant la chute de l’Union soviétique, on avait profité de la fin de la guerre pour le désigner comme ennemi (avant-guerre, les USA se moquent bien des rouges). Après la victoire contre le nazisme, l’empire naissant américain mena ainsi une chasse aux sorcières qui désignaient les Soviétiques comme les ennemis à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, jusqu’à finalement, à force d’y croire, donner réellement corps à cet ennemi fantasmé (les réseaux d’espionnage soviétiques pouvaient certes être très vivaces dans le pays de l’Oncle Sam, comme ailleurs, mais de là à interférer fortement dans la politique domestique et représenter une menace pour l’Amérique…).

Le documentaire décrit bien le processus de désignation d’un ennemi d’abord mal défini, son instrumentalisation, qui à force d’être identifié, nommé, finit par prendre corps. Et comme les politiques se servent de ces menaces pour asseoir leur pouvoir et travailler finalement contre l’intérêt de leurs administrés ou l’intérêt commun. L’axe du mal… il commence en bas de chez soi.

On repart pour un tour avec la Chine et la Russie que les USA ne cessent de vouloir se représenter sous un angle maléfique. À force de s’inventer des ennemis, ils finissent par devenir réels. Ça ne légitime pas leur politique oppressive, voire expansionniste ou impérialiste des nouvelles puissances mentionnées, mais si l’on avait cherché à les incorporer plus tôt dans le jeu des nations sans avoir à craindre pour son hégémonie, ceux-là auraient pu se positionner autrement. La coopération appelle la coopération, la violence, appelle la violence ; le libéralisme économique, on n’en approuve pas toutes les règles que quand on en est le principal bénéficiaire ; on essaie de mener une politique étrangère juste et respectant un droit international et un multilatéralisme. Si l’on préfère les confrontations, attention à ne pas trop jouer avec le feu parce qu’arrivera un jour où les USA finiront par perdre à ce petit jeu morbide en trouvant plus fort qu’eux.

Évidemment, se créer des ennemis de toutes pièces permet aussi de ne pas lutter contre les menaces réelles qui planent au-dessus de nos têtes (réchauffement climatique, extinction massive des espèces, appauvrissement des populations, pandémies et détériorations de la qualité de vie, etc.).


 

The Power of Nightmares: The Rise of the Politics of Fear (2004) | BBC


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La Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche (2013)

Adèle et le Mulet

Note : 4 sur 5.

La Vie d’Adèle

Titre international : Blue Is the Warmest Colour

Année : 2013

Réalisation : Abdellatif Kechiche

Avec : Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechiouche

En dehors du ratage complet de La Vénus noire, j’admire le travail de Kechiche qui reste une valeur sûre. Avec La Vie d’Adèle, le cinéaste retrouve la méthode de direction d’acteurs qui permet une emprise forte avec le réel. Le film arrive cependant moins à me convaincre que ses deux premiers : L’Esquive et La Graine et le Mulet.

Le montage impressionne, je suppose que Kechiche tourne beaucoup et qu’avec cette matière, il pioche ensuite le plus intéressant à la table de montage.

Adèle Exarchopoulos donne beaucoup à voir. Souvent dans ce registre de la personne perdue, le regard fuyant (sorte d’aparté cinématographique quand la caméra gravite autour de l’acteur), mieux vaut des expressions redondantes justes que des échanges de plans dans lesquels rien ne transparaît de ce que « pensent » les personnages.

Le scénario, en revanche, est moins convaincant. Si l’on a rarement vu un film sur l’homosexualité féminine aussi bien décrit (citons peut-être le film de John Sayles, Lianna, qui décrivait déjà aussi une même sorte de dépendance amoureuse qui devient problématique quand tout à coup elle n’est plus réciproque, l’amour, quoi), je ne retrouve pas le type d’enjeux bien définis et l’urgence qui m’avaient fasciné dans L’Esquive et surtout dans La Graine et le Mulet (sans en faire non plus un impératif à retrouver chez un cinéaste d’un film à l’autre ; la politique d’auteur, peu pour moi). La Vie d’Adèle est une chronique. Découper ainsi le récit à chaque « reboote » chronologique relance certes la machine, mais on y perd quelque chose dans l’intensité. Après une heure, une heure et demie, quand le premier cap chronologique est franchi, alors que jusque-là le film avançait sur un rythme linéaire, alors que l’on attendait le hiatus qui, dans cette dernière année de lycée, allait faire capoter la situation, le film galère à se relancer. Ce changement de rythme intervient au cœur du développement, et au lieu d’être submergé par l’intensité au moment où tous les conflits doivent avoir été bien introduits et prendre corps, paf, on est projeté trois ans après, et l’on comprend qu’on a affaire à une chronique. C’est assez brutal, et je n’avais alors pas vu le film ainsi. Une chronique, on y entre par petites touches. C’est d’autant plus désarmant qu’on retrouve les deux femmes passablement embourgeoisées. La durée du film joue sans doute ici, parce qu’à une heure et demie, c’est en général à ce moment qu’on sent le dénouement poindre son nez. Et une résolution (avec la morale qui va avec) petite-bourgeoise, ça crispe un peu les attentes placées au début du film. Non pas que les homosexuels n’auraient pas le droit à gagner un peu de normalité, mais… bof, quoi. Bobof. Le basculement vers la vie adulte, tranquille et responsable ne produit jamais rien de bon à l’écran. Elles finirent heureuses et n’eurent pas beaucoup d’enfants.

Ça repart légèrement par la suite, grâce à leur séparation, et au désarroi d’Adèle (c’est son histoire après tout, comme l’indique le titre), puis aux occasions manquées. Mais le goût d’arrière-chronique un peu boiteuse m’aura en définitive assez gâché la fête. Espérons que Kechiche en revienne à des histoires plus resserrées et plus intenses (intenses dans le suivi narratif, moins dans le jeu des acteurs : ce n’est souvent pas bon signe quand les acteurs sont dans l’intensité du moment, forcent, manquent de confiance, et franchissent les limites de la justesse ou cassent le lien d’empathie avec le spectateur).


 

La Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche 2013 | Quat’sous Films, Wild Bunch, France 2 Cinéma


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Les Anges de Boston, Troy Duffy (1999)

Pull Friction

Note : 2 sur 5.

Les Anges de Boston

Titre original : The Boondock Saints

Année : 1999

Réalisation : Troy Duffy

Avec : Willem Dafoe, Sean Patrick Flanery, Norman Reedus

Nouvel ersatz, stupide et laid, tentant de reproduire (volontairement ou non) la touche de Tarantino ou de John Woo de la fin du vingtième siècle…

Regardons le bon côté des choses : confronter le style bas de plafond à son modèle, ça permet d’apprécier ce qui fait le sel et la singularité de ces deux amoureux du geste et des mots. (J’ai vu récemment que Johnny To pouvait verser aussi à sa manière dans la violence décalée, avec plus de réussite que bien des amateurs.)

Pour faire simple, Tarantino et John Woo sont des poètes, des chorégraphes, des sentimentaux, des amoureux des jolies lignes de dialogues et des acteurs. Je ne retrouve rien de tout ça ici. Seule reste la violence gratuite. Et elle le sera d’autant plus que les assassins n’ont aucune raison justifiable de sombrer dans cette violence. Ils sont aussi à mille lieues de porter sur leurs épaules le poids de tous leurs péchés. Contrairement à ce que l’on raconte des assassins de Tarantino et de John Woo, ils ne tuent pas par plaisir ou par intérêt. Leur objectif, souvent obsessionnel, résulte d’un drame originel. Et cet objectif apparaîtra d’autant plus légitime aux spectateurs (souvent à tort, pourtant, même si l’on peut au moins leur accorder le bénéfice du doute) qu’il s’agit d’une vengeance hautement personnelle, sentimentale. Une fois cette finalité atteinte, rien pour eux ne sera plus comme avant. Des truands romantiques en somme… N’ayant rien à perdre, ils se satisferaient bien d’un dernier coup d’éclat pour se libérer du poids de leur conscience, venger ou aider un ami, une femme, réparer un traumatisme dont ils pourraient se sentir coupables, etc.

Rien à voir avec ces deux Irlandais à côté de leurs pompes. Leurs objectifs n’apparaissent pas aussi déterminants et ils semblent tout prendre à la légère, y compris les conséquences de leurs actions.

Dirty Dancing

On retrouve en revanche le même côté ludique et esthétique de la violence, mais sans comprendre que chez les deux cinéastes phares des années 90, cette violence n’est qu’un vernis, voire une conséquence psychologique des traumatismes passés. Pas une finalité. Encore une fois, ce sont des romantiques, des sentimentaux. Leurs assassins finissent en général blasés de ce qu’ils font ou ont déjà subi. Il s’agit pour eux, à travers ce déchaînement de violence qu’ils déclenchent, de jeter leurs dernières forces dans la bataille. Les balles tirées seront les dernières avant leur fin certaine. Eux-mêmes en sont conscients, c’est ce qui les rend si impassibles et indifférents à la douleur (et à toute autre chose, sinon, ils ne seraient pas aussi obsessionnels dans leur objectif). C’est la conséquence d’être toujours acculés.

Les frères Irish décident au contraire après une vision nocturne de buter tous les méchants de la ville : crédibilité et adhésion à leur « quête », zéro. L’origine de la quête ne sert ici que de prétexte à un déferlement de violence gratuite, procès souvent intenté à Tarantino et à John Woo en ignorant que dans leurs meilleurs films, si cette violence est chorégraphiée, désabusée, c’est qu’elle contient déjà en elle les tonalités tragiques du dénouement : si vous savez que vous allez mourir en accomplissant votre vengeance, tout porte à croire que vous ne serez plus tout à fait réceptif de la même façon aux objets et plaisirs du quotidien, et que vous accueillerez la mort elle-même avec indifférence. La légèreté chez Tarantino et Woo, c’est la nonchalance de celui qui se sait condamné et tient à partir en beauté.

Pour le reste, les séquences d’actions sont péniblement filmées, les acteurs ne font pas rêver, jouent sans retenue et excès comme dans un épisode de Benny Hill (aucun n’apparaîtra dans de grosses productions futures, un signe que le charisme gesticulatoire ne paie pas, et l’on se console à peine avec la présence de Willem Dafoe). Chez Tarantino et chez John Woo, on ne gesticule pas, on danse.


 

Les Anges de Boston (The Boondock Saints), Troy Duffy 1999 | Franchise Pictures, Brood Syndicate, Fried Films


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Les indispensables du cinéma 1999

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Après la noce, Suzanne Bier (2006)

Mads Movie

Note : 3 sur 5.

Après la noce

Titre original : Efter brylluppet

Titre international : After the Wedding

Année : 2006

Réalisation : Suzanne Bier

Avec : Mads Mikkelsen, Sidse Babett Knudsen, Rolf Lassgård

Le retour du bon vieux mélodrame à l’ancienne (façon cinéma muet) :

– un milliardaire-entrepreneur sans entreprise, ni employés, ni travail (c’est beau les facilités scénaristiques).

– la révélation d’une paternité cachée depuis vingt ans.

– une maladie foudroyante diagnostiquée six mois à l’avance.

– un beau-fils intéressé que par l’argent du beau-père et qui feint d’aimer sa femme tout en la trompant (un tel machiavélisme ne se rencontre que dans les mélos, dans la réalité, les gens sont probablement cyniques, mais pas au point d’en arriver à ces extrêmes, et la naïveté de la fiancée facilite le tout).

– un bienfaiteur danois sans profession et au passé trouble exilé en Inde pour s’occuper des petits orphelins on ne sait comment (le Danemark n’est pas un ancien pays colonial, mais le film en aurait presque la couleur).

– un don bienvenu qui tombe du ciel pour régler par magie tous les conflits…

Je ne pensais pas de tels excès scénaristiques possibles au vingt et unième siècle sinon dans l’esprit d’une gamine de quinze ans qui écrit ses premières histoires.

Dans la réalisation, ce n’est pas beaucoup mieux, les inserts ou cuts de remembrances presque subliminaux sont insupportables.

Le film évite le ridicule en fait un peu grâce à son montage (à l’exclusion des cuts donc), à ses deux ou trois acteurs principaux, et à cette manière très Arte de réaliser les films pour ce qui est donc un mélodrame de bas étage (à la Lars von Trier, pourrait-on dire, lequel produit le film à travers sa boîte habituelle, et le bonhomme s’y connaît également en mélo, mais lui, il lui est arrivé à le faire avec génie, c’est-à-dire en osant toutes les audaces et n’ayant pas peur des outrances, tout le contraire ici puisque ça reste somme toute très sage et conventionnel).

À croire que Mads Mikkelsen participe à tous les films danois depuis quinze ans maintenant et que rien ne peut se faire sans sa gueule impassible et sa carrure d’athlète incongrue et faussement débraillée… J’ai dû voir trois ou quatre de ses films ces trois dernières semaines… Rarement des réussites. Druk étant sans doute le pire entre tous : moins mélo, mais à la morale franchement suspecte. (La Chasse par exemple, qui par son sujet, à la fois audacieux et resserré, unique, avait, lui, su bien plus me convaincre.)


 

After the Wedding, Après la noce, Suzanne Bier 2006 | Zentropa Entertainments, Sigma Films


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Nanjing ! Nanjing !, Lu Chuan (2009)

Les Chuan

Note : 2.5 sur 5.

Nanjing ! Nanjing !

Titre international : City of Life and Death

Année : 2009

Réalisation : Lu Chuan

Avec : Ye Liu, Wei Fan, Hideo Nakaizumi, Lan Qin, Yuanyuan Gao

J’avoue ne pas avoir bien compris l’angle proposé. L’introduction, assez chaotique, censée exposer les enjeux finaux, présente un certain nombre de personnages dont la plupart mourront presque aussitôt. Le film se poursuit par un « catalogue à la pervers » des atrocités perpétrées par les Japonais : le récit se concentre alors sur le personnage d’un traducteur chinois détaché auprès d’un diplomate nazi et de sa famille, et en parallèle, un autre personnage prend peu à peu plus d’épaisseur : le soldat japonais mièvre et humain.

Le traducteur voit sa famille et sa sécurité se réduire à peau de chagrin, et après une intervention bien intrépide digne du Chinois de l’année, c’en est fini de ce côté de la distribution. Le film s’achève sur deux gestes de bravoure du soldat japonais, et un dernier radical, dont on ne sait trop s’il est censé marquer le courage, le dépit ou l’espérance…

Bref, ce n’est pas très clair, et m’est avis qu’au scénario, on a voulu retracer le parcours de personnages réels des massacres (à en croire le générique qui nous dévoile les années de décès des protagonistes) en essayant de réduire tout ça en sauce compacte en espérant que ça prendra par le plus heureux des hasards.

Et le hasard ne fait pas bien les choses. Que les faits rapportés soient authentiques ou non, on ne se hasarde pas à mélanger les torchons et les carottes. Raconter l’histoire d’un tel massacre se défend. Je connais en revanche peu d’exemples de films réussis autrement qu’en illustrant des événements tragiques en toile de fond d’une histoire, elle, bien fictive, et par conséquent, construite selon des codes éprouvés en dramaturgie. Les films réussis historiques (a fortiori de guerre) qui parviennent à échapper à la propagande se comptent sur les doigts d’une main. Un exemple récent avec 1987, un film coréen sur la répression du pouvoir alors en place face aux étudiants dans lequel on voit d’abord le meurtre d’un étudiant suite à la torture, les événements s’emballent, on peine à savoir où l’on va, puis une amourette prend corps dans le récit, je commence à douter sérieusement de l’intérêt du film, qui trouvera en fait le sens de sa trajectoire à la fin lorsque le garçon dont était en train de s’éprendre la jeune fille sera un nouvel étudiant tué par les forces au pouvoir, et cela en pleine manifestation. La boucle est bouclée.

Ici, aucune boucle. Rien n’achève les pistes lancées plus tôt. L’angle grossier du film (ce que j’en comprends), c’est de choisir arbitrairement, et un peu comme dans un film choral et macabre, des victimes du massacre. Parmi ces personnages, un « Juste » japonais : on serait tenté d’y voir une certaine maladresse à opposer un peu de nuances à un événement particulièrement meurtrier et sans équivoque possible. Quelle curieuse manière de chercher à vouloir jouer de subtilité par le biais d’un personnage tout en se refusant à le faire à travers l’arme habituelle des cinéastes : la singularité (une petite histoire bien fictive enfermée dans la grande) ! Et cela même alors que la nuance proposée paraît au contraire jurer avec le reste du tableau. Tous les Japonais témoignent de leur cruauté dans le film, sauf ce petit être insignifiant ? C’est de la nuance de lourdaud, ça. On notera jamais assez que la première distance nécessaire dans un film, c’est d’abord celle qu’on prend avec son sujet, surtout quand celui-ci est si fortement attaché à un événement historique dramatique. Manifester trop de déférence à l’égard de l’histoire peut donner l’impression d’aller dans le sens du vent, manquer d’audace, donc d’angle. À juste titre, vous serez suspecté de propagande. Un sujet (aussi tragique et rattaché à la réalité soit-il) doit faire l’objet d’une appropriation et d’une trahison. Tout film historique doit bousculer l’histoire, la trahir, sinon ce n’est plus de l’art, mais une vilaine illustration des livres d’histoire.


Quant au sens à donner à ce happy end tarabiscoté, j’avoue ne pas trop savoir quoi en penser…

Kapo !

Dernière chose agaçante dans le film : la constance dans la dignité des vaincus maltraités. Au milieu des femmes qui pleurent, il se trouvera toujours une poignée de bons Chinois humiliés mais droits qu’on ne manquera pas de montrer en gros plan. On imagine un tel film dans un camp nazi accompagné des mêmes outrances et disposant d’une note ultime de couleur pseudo-subtile afin de sauver le comportement humain d’un conducteur de train, et l’on comprend mieux le malaise. Ce n’est pas le « travelling de Kapo », mais certaines questions éthiques, une approche réfléchie face à des événements historiques et tragiques, cela impose du tact, de la distance et, oui, de la nuance. Tout ce qui manque malheureusement ici.


 

City of Life and Death, Nanjing ! Nanjing !, Lu Chuan 2009 | China Film Group Corporation (CFGC), Chuan Films, Jiangsu Broadcasting System



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