Mon mari le patron, Gregory La Cava (1935)

Business aveugle

Note : 3.5 sur 5.

Mon mari le patron

Titre original : She Married Her Boss

Année : 1935

Réalisation : Gregory La Cava

Avec : Claudette Colbert, Melvyn Douglas, Michael Bartlett, Raymond Walburn, Jean Dixon, Katharine Alexander

L’avantage avec le cinéma parlant, c’est qu’on avait tout plein d’histoires prêtes à l’emploi, écrites depuis des années pour Broadway, qui n’attendaient plus qu’à être produites à peu de frais en pleine Grande Dépression. Toutes les années 30 ont profité de ce matériel. Bien sûr, ici, pour me contredire, le film a bénéficié d’un scénario original écrit par un spécialiste du genre, Sidney Buchman (bientôt crédité pour Horizons perdus, Cette sacrée vérité, Vacances et Monsieur Smith au Sénat, excusez du peu), adapté lui-même d’une histoire de Thyra Samter Winslow.

Si tout ce qui brille ne vient donc pas forcément de Broadway, ce qui est sûr, c’est qu’un type de films s’impose rapidement au sein des studios : la comédie basée sur les dialogues et tournée dans un minimum de décors. Là encore, beaucoup d’exception pour confirmer la règle générale : le genre ne manquera pas d’innover pour se démarquer des productions faciles, aussi, en « allant sur le terrain ». Ce qu’on appelle, semble-t-il, très tôt la screwball comedy revient donc plus volontiers poser ses valises sur la côte est d’où elle tire le gros de son inspiration, retardant ainsi le mouvement qui depuis les années 10 faisait de la Californie le nouveau terrain de jeu favori des studios. Un des tournants dans ce domaine est sans doute New York – Miami : on reste sur la côte est, mais on plante déjà un peu les graines des codes futurs en sortant des décors limités intérieurs pour un large choix de « locations » dicté par les impératifs d’un genre que la comédie assimile pour l’occasion : le road movie. (Il y a aussi de nombreuses variations muettes de comédies burlesques basées sur le voyage, et le road movie comique deviendra un genre en soi à Hollywood, jusqu’à Thelma et Louise ou Rain Man…)

On n’en est pas encore tout à fait là puisque si avec Mon mari le patron la screwball allie beaucoup des stéréotypes du genre, il est encore beaucoup question de décors en studio et d’intérieurs limités. Peu de « screwball », mais beaucoup de dialogues et (comme le titre du film l’indique assez bien) une romance, forcément contrariée, entre un homme et une femme que tout oppose. Une caractéristique du genre puisqu’en guise de séduction, les couples en passent plus volontiers par les chamailleries. Autre caractéristique : la mise en relief, cocasse ou non, entre les différentes classes sociales à l’heure de la crise (un aspect prétendument social très — trop — marqué par exemple dans Les Voyages de Sullivan ou dans Godfrey). Le film est bien moins connu que d’autres opus du genre (parfois du même La Cava : toujours Godfrey sera tourné l’année suivante ou Pension d’artistes encore l’année suivante) alors qu’il est servi par deux acteurs que le public de connaisseurs a appris à apprécier dans quelques-uns de leurs chefs-d’œuvre : Claudette Colbert (la reine du genre, pourrait-on presque dire) et Melvyn Douglas. (Le film est toutefois cité dans les deux bibles référençant les films du genre que j’ai partagés dans cette liste.)

Les deux acteurs sont parfaits. La simplicité de Melvyn Douglas tranche assurément avec la manière de jouer de l’époque — pas étonnant avec un jeu si moderne et si simple qu’il ait eu une carrière s’étirant sur plusieurs décennies. Le reste de la distribution est épatant, et la précision de La Cava à les diriger se remarque à travers les mimiques et les attitudes comiques qu’ils déploient sans jamais tomber dans l’excès ou la répétition : juste ce qu’il faut pour apporter comme dans une symphonie la note juste au moment opportun. La gamine, celle qui joue sa tante et l’habitué des seconds rôles, Raymond Walburn, sont tous formidables à sans cesse donner au public de quoi les amuser. Ce cinéma sobrement burlesque ne tient pas seulement de Broadway, mais aussi bien du slapstick (voire de la pantomime, car à l’image du jeu de la tante, on use beaucoup plus de jeux d’attitude, de réactions, de lazzi que du coup de bâton ou de la tarte à la crème) comme seul Hollywood pouvait en proposer dans les deux décennies qui précèdent.

Si le film jouit d’une moindre renommée que d’autres screwball comedies de la même époque, c’est donc moins le fait de la direction ou des acteurs que d’un scénario encore perfectible (cela a son avantage de céder à la facilité de l’adaptation d’une comédie éprouvée à Broadway). L’idée d’opposer monde du travail et monde domestique est parfaite, mais elle oblige à trouver un équilibre que le film ne rencontrera jamais. Pour permettre une montée en tension jusqu’à un dernier acte censé réunir tous les éléments qui précèdent dans un dénouement gentiment paroxysmique, il faut encore pouvoir ne pas s’éparpiller et ne pas laisser en route des éléments auxquels le spectateur tient. La petite virée en auto des deux pochetrons suivis de madame m’a ainsi paru un bien triste accomplissement. Les trois donnent l’impression d’être partis en vacances en laissant la tante et la gamine derrière eux. Les allers-retours avec l’amie et le bellâtre ne me semblent pas beaucoup plus indispensables : leurs rôles sont utilitaires et aucune réelle amitié ou complicité ne se nouent entre eux et le personnage de Claudette Colbert. On a par ailleurs du mal à croire en cet amour : une confidence dans un restaurant, c’est un peu sec comme manière d’aborder les sentiments. Il aurait peut-être été préférable de montrer les conséquences de cet amour contrarié et ce que la secrétaire aurait pu faire pour attirer le regard de son patron. C’est seulement dans l’acte suivant qu’un jeu de séduction et de quiproquos se met en place et qu’on entre véritablement dans la comédie et le joli n’importe quoi (la screwball donc).

Le premier acte ne s’est pas toutefois montré si inutile, car il a permis au personnage de Claudette Colbert de montrer son assurance dans les deux domaines habités désormais par la femme moderne qu’elle incarne : le travail et le savoir-faire domestiques (bourgeois). Comme l’a souvent montré la comédie américaine des années 30, elle a sans doute joué un rôle important dans l’affirmation d’un stéréotype de femme émancipée, moderne et citadine qui sera bientôt étouffée par le code Hays avec ses femmes conservatrices au foyer ou ses femmes fatales. Le personnage de Douglas ne peut pas se passer de sa secrétaire, et le film, tout comme lui, ne manque jamais de rappeler qu’elle est loin d’abattre le travail d’une simple secrétaire. Une fois qu’elle se fait inviter chez son patron, elle montre qu’elle saurait tout aussi bien y faire pour mettre de l’ordre dans la famille de l’homme qu’elle aime que dans ses affaires…

On note au passage que le personnage de Colbert, tout en faisant mine de ne pas connaître « Paris au printemps » (l’actrice a vécu ses premières années à Paris), montre un savoir-faire tout ce qu’il y a de plus français pour punir la gamine : lui administrer une fessée… Ces séquences avec l’odieuse fille du patron sont les plus réussies du film, dommage qu’on les ait vues si peu se répéter et mal se conjuguer avec les oppositions « romantiques » entre la secrétaire et son désormais mari. Le problème d’équilibre, il est là : dans les autres screwball comedies, on a souvent une paire qui concentre toute l’attention. Ce n’est pas pour rien qu’on parle parfois de comédie de remariage pour la screwball. Il y aurait presque un côté Vous ne l’emporterez pas avec vous, mais avec un axe dramatique la moitié du film qui ne concernerait pas la famille. Une histoire, même dans une comédie, même dans une screwball censée aller dans tous les sens, c’est souvent une question de bons équilibres.

Les spectateurs wokes actuels que nous sommes peuvent même faire la moue quand, après avoir tant fait pour la cause de la femme active et indépendante, le personnage que joue Claudette Colbert conseille à une femme qui souhaite la prendre comme modèle de filer auprès de son homme et de ne pas trop attendre de la vie active… Un « tout ça pour ça » assez inattendu.

D’autres propositions dramatiques sont à peine plus convaincantes, mais même sans une trame parfaite, avec de tels acteurs, avec de telles lignes de dialogues ou de telles situations finement burlesques, le spectateur en manque du genre ayant tari sa réserve de comédies américaines aura de quoi contenter sa soif avant de trouver meilleur parti. Qu’est-ce qui ferait figure aujourd’hui de nouveau Broadway pour les comédies ? La télévision ? Une explication potentielle de la mort de la comédie américaine. Maintenant que la télévision, ou plus précisément, les plateformes de streaming produisent des séries de superhéros et de la science-fiction, que restera-t-il bientôt au cinéma américain ? La comédie… musicale ?


Mon mari le patron, Gregory La Cava 1935 She Married Her Boss | Columbia


Sur La Saveur des goûts amers :

99 screwball comedies (par Byrge & Miller & Sikov)

Liens externes :


Heureux mortels, David Lean (1944)

Note : 2.5 sur 5.

Heureux mortels

Titre original : This Happy Breed

Année : 1944

Réalisation : David Lean

Avec : Robert Newton, Celia Johnson, Amy Veness

On comprend mieux les futures envies d’ailleurs de David Lean, ou celles d’adapter tout juste après de grands classiques, quand on voit qu’il a dû se farcir au début de sa carrière de multiples adaptations du faiblard Noël Coward. Il y a un côté I Remember Mama tourné quelques années plus tard sans en avoir le charme.

Si c’est de la comédie, il n’y a rien de bien amusant. Je cherche encore l’esprit britannique dans tout cela. C’est bien écrit, mais on est loin du génie et on s’ennuie beaucoup.

La seule lueur du film, c’est l’idée qui emballe en quelque sorte les trente années de vie dans cette maison modeste : celle un peu nostalgique, voire morbide, que des personnes qui nous sont inconnues ont vécu avant nous dans les lieux qu’on habite, et que quand on partira, on se demandera bien s’il restera quelque chose de nous dans ces mêmes lieux délaissés. C’est une question qu’on se demande parfois en archéologie, voire en anthropologie tant cela peut être fascinant de suivre les traces de plusieurs siècles ou millénaires d’appropriation d’un même espace minuscule par des individus, des peuples ou des espèces différentes. Les lieux restent, on les altère un peu en contribuant à une maigre couche de crasse et de poussière, ça sentira toujours un peu le renfermé ou l’humidité pour les prochains occupants, et on espère au moins, nous, matière périssables et temporaires, laisser tout autre chose (une mémoire peut-être) à cet espace partagé successivement par des individus qui ignorent tout des uns et des autres sauf qu’ils ont vécu certaines expériences et habitudes identiques sans le savoir.

Heureux mortels, en effet.


Heureux mortels, David Lean (1944) | Two Cities Film, Noel Coward – Cineguild Production


Depardieu l’obscène, le Figaro et les 50 boomers à la rescousse

Faut-il séparer le monstre du monstre sacré

Mon oncle d’Amérique, Alain Resnais | Philippe Dussart, Andrea Films, TF1

Réponse à la tribune dans le Figaro des 50 boomers défendant Gérard Depardieu.


Ce que peuvent faire les puissants pour défendre leurs semblables…

Autant, je suis très réservé sur les vagues metoo, autant, avec Depardieu, il n’est pas question de présomption d’innocence. Il y a des images où on voit un type malade dont les proches laissent tout passer.

Je passe sur le fait que Depardieu serait un monstre sacré… C’est quoi sa dernière grande performance dans un film ? En revanche, ces imbéciles ne peuvent pas ignorer les débordements obscènes, sexistes, voire racistes rapportés par les images de Complément d’enquête. Si Depardieu se comporte comme un crétin, c’est bien se sent intouchable. C’est même étonnant que jusque-là personne ne lui ait filé aucune baffe en assistant à ses remarques ou en étant pour le moins lourd avec des personnes qui ne sont souvent pas en position de répondre et encore moins de lui filer des baffes. Il y a une coresponsabilité de son entourage quand un tel connard se sent tout permis en public ou en petit comité et que ceux-ci finissent par le dédouaner en criant au lynchage. Et ce n’est que la part émergé de l’iceberg. Parce que si ce genre de guignols osent agir ainsi en public, qu’est-ce qu’il faut penser de leurs agissements en privé.

Beaucoup d’actrices dans le lot des signataires. Autant d’autres « monstres sacrés » avec qui ce guignol ne se sera jamais montré déplacé parce qu’elles auraient su se défendre et parce que leur statut de star les aurait, elle, protégées. Mais elles pourraient au moins fermer leur gueule sans quoi elles ne font, avec les autres signataires masculins souvent de la même génération, que renforcer leur coresponsabilité dans les agissements déplacés de Depardieu.

Je ne me prononce pas sur les viols dont le bonhomme se trouve être accusé, mais au moins tant mieux pour les victimes : toutes ces paroles déplacées de Depardieu dont tout le monde peut être témoin pourront au moins aller dans leur sens et conforter leurs versions.

Contrairement à ce qui est écrit dans « l’appel des 50 boomers à la défense de l’acteur », personne n’interdit à Depardieu de travailler. Personne ne le lynche. Le public sera bien libre ou non d’aller voir son talent, ou ce qu’il en reste, au cinéma ou ailleurs. En revanche, prétendre aider un « monstre sacré » en lui laissant passer toutes ses saloperies comme à un enfant gâté qu’il ne devrait plus être, ce n’est ni lui rendre service, ni aider les éventuelles personnes qu’il indispose ou agresse pour ne pas être, elles, des « monstres sacrés » à sa hauteur. Et ce n’est certainement pas se placer du côté de ce qui est juste.

Or, un artiste, et a fortiori un acteur, si on peut discuter de ce qui « est politique » et de ce qui ne l’est pas, il doit en revanche toujours se placer du côté de ce qui est juste. Personne n’aime les salauds à l’écran, les vrais. Depardieu a souvent joué des salauds lumineux. Lui et ses collègues de la bourgeoisie du septième art semblent avoir oublié le “lumineux”. Un salaud lumineux, c’est celui qu’on accepte de voir à l’écran. Justement parce qu’ils sont à l’écran et pas ailleurs. Ce sont les monstres, c’est-à-dire ceux que l’on “montre”. L’écran est là pour les dévoiler et surtout pour les restreindre à ce cadre. Quand on regarde des films d’horreur, on n’espère pas voir des zombies se promener lors de notre prochain passage au supermarché.

Les monstres, comme les monstres sacrés, c’est à l’écran qu’il faut les voir. Certains semblent se prendre peut-être un peu trop à leur jeu. Si l’idée est de défendre « l’acteur », ce n’est donc pas bien réussi. Parce que si son public commence à se demander si le vrai Depardieu est le même que l’on voit à l’écran, le “monstre” n’est plus puisqu’il se serait contenté de jouer son propre rôle. Et plus personne alors n’accepterait de voir ainsi à l’écran ce qu’on saurait alors ne plus être un « monstre lumineux », mais un simple monstre.


Mr. Long, Sabu (2017)

The Brother from Another Planet

Note : 2.5 sur 5.

Mr. Long

Titre original : Misutâ Ron

Année : 2017

Réalisation : Sabu

Avec : Chang Chen, Shô Aoyagi, Yi Ti Yao

Mélange pour le moins étonnant, mais raté, entre thriller (variante tueur à gages) et film de festival (le film a d’ailleurs été sélectionné à Berlin). Le détour brutal que prend le film à la fin de son introduction pour suivre tout un développement inattendu de tueur pris en charge par des villageois, obligé de vendre des nouilles pour gagner son billet de retour au pays (il est Taïwanais et opère pour sa mission au Japon), n’est pas inintéressant. C’est même quelque temps assez réussi. Sabu est assez bon pour instaurer des ambiances à la Jean-Pierre Melville, entre Le Samouraï et Le Silence de la mer. L’intrusion du môme dans la vie du tueur… passe encore, mais celle parfois burlesque de cette troupe de villageois venant en aide à un inconnu ne parlant pas la langue du pays, voilà ce qui constitue peut-être la seule bonne réussite du film. Là où ça file droit en revanche vers la catastrophe, c’est quand ce qui est désormais devenu un film réaliste ou comique use des ficelles grossières du thriller de mauvais goût, voire du mélo dont seuls les Coréens s’autorisent encore à produire.

L’idée du détour et le changement d’identité, on le comprenait à ce moment-là comme un pied de nez au thriller, comme le dévoilement de la face réaliste qui compose chaque thriller codifié par tout un tas de scènes à faire. On aurait pu accepter un retour tout aussi brutal à la “réalité” du thriller dans une dernière partie, mais l’usage de tous les clichés liés à la pute au grand cœur dans sa partie centrale fout tout en l’air. Justement parce qu’avec un retour au réalisme, on n’était pas censé retrouver ce genre de personnages (la prostituée n’est pas ailleurs pas du tout intégrée aux séquences comiques assurées par les villageois). Là encore, on aurait pu l’accepter si on faisait prendre à ce personnage stéréotypé (trop souvent employé dans le cinéma asiatique) le même détour que celui pris pour l’assassin. Au contraire, Sabu ne cessera dans son développement de courir après les facilités et de nouveaux clichés : prostitution d’une fille qui pourrait être top model et rêve d’être ballerine, drogue, désintox forcée menée par le chevalier blanc, maquereau violent, talents aux fourneaux sortis de nulle part, guérison miraculeuse, début d’idylle entre la prostituée et le tueur, découverte du lien filial, etc. Le sommet de cette grande soupe de mauvais goût, c’est une longue séquence inutile en flashback pour nous raconter le passé de la mère prostituée. À partir de là, on a compris qu’on ne pourra plus revenir en arrière, Sabu ayant largement dépassé les limites de la soutenabilité.

Bien dommage, l’idée initiale n’étant pas mauvaise. Il y aurait presque un côté Kitano (tendance Été de Kikujiro) plus qu’avec Takashi Miike pour qui Sabu a occasionnellement fait l’acteur ou un côté Un monde parfait sur l’amitié entre un tueur et un bambin. Mais il aurait fallu assumer jusqu’au bout le pas de côté, la prise de distance avec les clichés du genre. Signe sans doute que depuis le début le mélange foutraque de genres faisait partie du plan et que l’idée de déconstruction du thriller, de pas de côté, n’en était pas une.


Mr. Long, Sabu (2017) | BLK2 Pictures, LDH Japan, Livemax Films, Rapid Eye Movies

Maestro, Bradley Cooper (2023)

Maestrop

Note : 2 sur 5.

Maestro

Année : 2023

Réalisation : Bradley Cooper

Avec : Carey Mulligan, Bradley Cooper, Matt Bomer

Affligeant. Le problème des biopics, c’est qu’il faut savoir pourquoi on les fait. Et accessoirement, qui les fait. D’une manière assez générale, on fait toujours des biopics pour de mauvaises raisons. Car pour faire un biopic, il faut choisir un angle. Remarquez le hiatus : le principe d’un biopic, c’est de raconter l’histoire d’une personnalité qui a marqué son temps à travers son art, ses actions politiques, ses inventions ou ses découvertes, et pourtant, presque toujours, ce qu’on expose dans les films censés leur rendre hommage… ce sont leurs histoires sentimentales, parfois et plus rarement, mais tout aussi hors sujet, leurs traits de caractère spécifiques, leur handicap, leur histoire personnelle tumultueuse. Tu choisis de raconter l’histoire des personnages importants qui ont souvent révolutionné un art et fait changer le cours du temps, et tu préfères regarder ailleurs en racontant la plus banale des histoires : l’amour.

Mais pourquoi pas, jugeons au moins ce qu’on nous propose. Après tout, on peut oublier qu’il s’agit de Leonard Bernstein, on en fait un homme qui tombe amoureux d’une femme, un homme qui se trouve être en même temps homosexuel, aucun souci : on a fait de nombreux chefs-d’œuvre avec ce matériel qui n’a rien d’original. Le hic, le couac, la fausse note, c’est que ce n’est pas beaucoup plus une histoire d’amour. L’angle proposé n’est même pas tenu. On se retrouve plutôt face à un montage sur plusieurs décennies d’une histoire d’amour d’un couple sans histoire. Le traitement de l’homosexualité de Bernstein est traité exactement de la même manière que la cigarette dans le film : tu tires sur ta clope sans arrêt, t’étais pas obligé parce que ça mène nulle part (les amants sont très anecdotiques, pas de conflits, pas d’émotions, des rencontres qu’on tire d’un étui à cigarettes, et ça part en fumée), et tu te réveilles un jour avec un cancer. Je caricature à peine. Tu te lances dans un angle et tu es incapable d’assumer les propositions de départ. Les histoires d’amour n’en sont pas. C’est du picorage, on évoque des événements d’une vie banale d’un homme exceptionnel vivant dans une famille riche sans problèmes.

Il faut donc parfois également faire attention à qui est désigné pour mener à son terme un tel projet. Les acteurs adorent se mettre en évidence, c’est à ça qu’on les reconnaît. C’est pourquoi, à moins d’être Orson Welles ou Laurence Olivier et que vous portez bien le faux-nez, ne filez jamais les clés d’un biopic à un acteur. Résultat puisqu’on a Cooper (pas Gary, l’autre, le pitre) : au lieu de se retrouver avec un film, au moins, d’acteurs, on a un film d’un acteur qui imite une personnalité. Alors, il faut l’avouer, l’imitation est assez bonne. Mais une imitation, ce n’est pas le travail d’un acteur, c’est celui d’un imitateur. Cooper est remarquable quand il est question de tapoter sur le piano ou de diriger un orchestre (vraiment, on sent le boulot derrière ; bon, aucun des musiciens ne jette un œil au “maestro”, mais au moins, dans la chorégraphie, il est au top, il fait illusion), le faux-nez lui donne un air louche passablement ridicule, mais d’accord, les maquilleurs et/ou les effets spéciaux ont fait un travail d’imitation épatant. Pour le reste… Cooper est nul. Son interprétation est imbuvable ; du début jusqu’à la fin, son Bernstein est insupportable ; il ne montre de l’empathie envers personne, parle en permanence trop fort, est exubérant sans être attachant, et manque de charme et de charisme. Plutôt embarrassant quand tout le film repose sur lui.

Cooper metteur en scène n’est pas bien meilleur : aucun temps laissé aux acteurs, aucune suspension, aucune tension, aucun temps pris pour poser des dilemmes ou se laisser aller à des silences parlants. Au lieu de cela, ça papote sans fin ; tous les personnages sont extravertis à un point qu’on en est rapidement fatigués. Une torture. Pas étonnant d’ailleurs que Scorsese ait été pressenti pour le film, Cooper tombe dans les mêmes excès imbuvables que dans Le Loup de Wall Street où le petit génie new-yorkais semble se parodier lui-même.

Le seul moment réellement cinématographique du film, c’est quand Bernstein et sa femme assistent à je ne sais plus quelle première et que Carey Mulligan (qui joue la femme du compositeur) jette un œil sur les mains des amants qui gardent bien leur distance. Un rare moment de suspension où les images parlent à la place des personnages. Au début du film, il y a une citation de Bernstein (ça fait toujours bien les citations) que Cooper a été incapable de s’appliquer à lui-même. En gros, elle dit que l’art consiste à étudier les voies intermédiaires qui posent question sans y répondre et à refuser les évidences. Un côté Douglas Sirk dans cette citation quand celui-ci fait remarquer que ce n’est pas à un cinéaste de forcer un point de vue aux spectateurs, car ils ne l’admettent jamais. Il n’y a rien de subtil dans ce film, fait uniquement d’évidences et de réponses données à des questions jamais posées. Aucune zone trouble ou intermédiaire. Le néant, à part une suite composite de scènes d’imitation et des évocations d’épisodes marquants de la vie d’un homme riche et connu, pas d’un maestro.

Carey Mulligan s’en sort peut-être, et encore. Elle est douée. Avec les scènes finales, elle aurait pu tirer sur la corde, mais elle garde une forme de dignité et évite les excès des… acteurs imitateurs (on n’imite pas un malade atteint d’un cancer, elle semble l’avoir mieux compris que son partenaire, parce qu’évidemment Cooper porte, lui, trop son attention sur cet épisode). La fille Uma Thurman ne se débrouille pas mal non plus, même si son personnage est à l’image du film. Il suffit de dire quel rôle elle interprète pour le comprendre : la fille Bernstein. Pour comprendre le génie d’un homme, rien de mieux que de nous présenter… sa famille, c’est certain. Son côté androgyne et son maintien digne d’un garçon manqué m’avaient déjà amusé dans Stranger Things. Mais dans l’ensemble, les acteurs ne peuvent rien faire pour sauver le naufrage. Cooper ne leur laisse que peu de place à côté de ses imitations. Et le seul “grand” moment du film, il faut attendre la toute fin pour le vivre : un extrait du véritable Leonard Bernstein dirigeant son orchestre. A-t-on besoin de voir un pitre imiter le génie d’un autre ? Non, montrez-moi plutôt ce génie. Car de ce génie, du film, on n’en saura rien. Pourquoi Bernstein était-il un génie ? Il faudra attendre les images de fin pour en avoir un aperçu.

Et évidemment, tout le générique est accompagné de la musique de Bernstein qu’on nous a charcuté et échelonné avec désinvolture comme à des mendiants sans tête sortant un bras pour sa sébile durant tout le film. On picorait et quand enfin on nous offre un peu du génie du “maestro”, tout le monde se lève pour quitter la salle. C’est un film Netflix, les spectateurs du film n’auront même plus la possibilité, sur un malentendu, d’écouter le génie qu’ils étaient venus voir. Espérons que le faux-nez soit récompensé par un Razzie Award, ce serait dommage de s’en priver.


Maestro, Bradley Cooper (2023) | Sikelia Productions, Amblin Entertainment, Fred Berner Films


Sur La Saveur des goûts amers :

La distanciation dans les films historiques

Liens externes :


Koko, le gorille qui parle, Barbet Schroeder (1978)

Anthropo-Koko

Note : 3.5 sur 5.

Koko, le gorille qui parle

Année : 1978

Réalisation : Barbet Schroeder

Avec : Koko, Penny Patterson

Au-delà de l’humour parfois un peu pince-sans-rire que Barbet Schroeder délivre parfois dans sa narration et des commentaires pas toujours très scientifiques pour les standards actuels des chercheurs interviewés, il faut reconnaître au film la vertu d’avoir documenté un petit événement dans le domaine des comportements animaux. Si Koko est devenue une star, comme cela arrive parfois en science, l’expérience dont elle a fait l’objet a probablement permis non seulement de dessiner les limites de certains protocoles de recherche faisant appel à des animaux, mais elle a participé aussi à faire tomber certains préjugés cognitifs qui avaient encore cours à cette époque. Malgré le caractère pas toujours très rigoureux, on peut penser que l’expérience a servi de référence (même négative) aux expériences futures. À son échelle, elle a permis l’éclosion de tout un pan de la recherche en matière d’intelligence animale et aidé à faire évoluer la perception du bien-être animal. On en sait maintenant beaucoup plus sur « l’intelligence » des autres primates et de bien d’autres animaux. On en est même venus à faire évoluer la définition même d’intelligence. À un moment, le cinéaste interroge les droits de Koko en tant qu’individu, aujourd’hui, on n’aurait pas forcément besoin de lui donner des droits en vertu de son intelligence et de ses capacités à communiquer, on reconnaîtrait tout bonnement un droit spécifique des animaux à vivre. On a cessé de prendre en permanence comme seul référentiel, tout ce qui est applicable à l’être humain. Ainsi, on n’évalue plus l’intelligence des animaux en fonction des capacités humaines, mais en fonction d’un environnement, d’un système collectif d’interaction au sein d’une même espèce ou en fonction de caractéristiques spécifiques propres à une espèce. On n’évoquerait plus aujourd’hui l’intelligence d’un seul spécimen comme Koko (ramenée à un niveau humain), mais des spécificités cognitives d’une espèce en tâchant de les comparer à d’autres.

On poserait aujourd’hui la question du droit des animaux à vivre d’une tout autre manière, c’est bien à ce niveau que l’expérience controversée raisonne dans le public aujourd’hui différemment qu’elle le faisait à l’époque. Certes, lors de la séance, j’ai pu assister à des rires idiots, ceux des petits singes que nous sommes quand nous allons au zoo et que face à la découverte de l’altérité animale, on s’émerveille, tels les êtres supérieurs que l’on pense encore parfois être, des capacités anthropomorphiques de certains animaux, et a fortiori de nos plus proches cousins primates. Au lieu de découvrir l’altérité animale à travers un regard, un geste d’attention, ou le plus souvent à travers une totale indifférence à notre égard (les chats sont bons pour nous faire ressentir cette forme d’altérité contrariée), l’expérience de Koko menée par Penny Patterson vise surtout à faire adopter au gorille tout un arsenal de comportements proprement humains. Il n’est en réalité plus question d’altérité, mais d’aliénation. On ne rit pas vraiment de l’altérité tout à coup découverte de l’autre, on rit de l’incongruité et du travestissement d’un animal à qui on demande d’en singer un autre. Le regard porté du directeur de zoo sur la chercheuse n’est pas loin d’être ainsi celui du directeur de cirque qui se sent floué par un autre. Penny Patterson étant psychologue, c’est donc en tant que psychologue qu’elle a mené ses recherches. Son sujet d’étude, ce n’est pas l’animal, mais la psychologie spécifique d’un gorille appelé à imiter ceux qui l’élèvent. Difficile parfois de savoir ce qui procède alors du seul conditionnement. Alors certes, Patterson explorait des voies inconnues, et il fallait sans doute en passer par là pour ouvrir un nouveau champ de recherche, mais cela passe aujourd’hui un peu comme du cirque ou comme une initiative personnelle éloignée des impératifs scientifiques.

Aujourd’hui (je suis loin d’être spécialiste, mais j’ai picoré ici ou là des émissions ou des documentaires sur la question), il y aurait peu de sens à étudier la psychologie d’un animal en particulier sorti totalement de son environnement. Certes, les recherches comportementales sur des animaux captifs se poursuivent, mais on ne va plus dans les excès anthropomorphiques de Penny Patterson. On ne cherche plus à connaître les capacités d’un animal par rapport à l’humain, à en faire un singe savant, un imitateur, une exception digne de devenir la vedette d’un film (ou d’un cirque), mais à comprendre le fonctionnement comportemental d’une variété d’animaux, tout en se gardant de tomber chaque fois dans la comparaison avec des indicateurs et des référentiels qui nous sont propres. Penny Patterson aurait été éthologue ou primatologue, elle n’aurait pas conduit ses recherches au sein de son université avec un seul animal qui la prend pour sa mère, mais dans les forêts africaines afin de comprendre, in situ, les comportements et les formes d’intelligence d’individus variés au sein d’un même groupe.

Car si on a progressé depuis cinquante ans, de ce que j’en sais, c’est qu’on a compris que l’intelligence n’est qu’une résultante de comportements complexes et d’une histoire évolutive. Étudier l’intelligence d’un animal dans un laboratoire peut certes avoir son intérêt, mais on en apprendra tout autre chose si on ne le tire pas de son environnement. On comprend alors que ce ne sont pas certains animaux extraordinaires qui peuvent révéler des aptitudes « humaines » spécifiques, mais que c’est l’humain qui possède des aptitudes comportementales communes à beaucoup d’autres animaux. L’animal n’est pas la machine que l’on a longtemps pensé qu’il était : on sait désormais que c’est un être sensible, pensant, possédant pour certaines espèces (notamment l’ensemble des mammifères) de l’empathie, que certaines notions universelles qui faisaient alors le « propre de l’homme » (le partage, la patience, la coopération, la projection, les alliances, la mémoire, etc.) nous sont communes, et que leurs comportements sont infiniment plus complexes que ce que l’on pensait jusque-là. Comprendre cette complexité n’est plus perçu comme de l’anthropomorphisme, car c’est nous qui ressemblons finalement aux autres espèces. Ce sont nos propres capacités qui sont ramenées à la hauteur des autres. Nous ne sommes plus les êtres exceptionnels que nous pensions être, et nous prenons conscience que ce que nous pensions être propre et unique à notre espèce est en fait partagé par d’autres. Le comprendre, c’est comprendre l’évolution dont nous sommes le fruit, c’est comprendre que l’humain appartient à une histoire et que cette histoire ne s’est pas faite, isolée des autres espèces. Nous ne sommes plus seuls. Nous appartenons à un tout et partageons une histoire commune, donc des capacités communes, avec les espèces qui nous sont les plus proches. On sait également aujourd’hui que des singes ont, notamment dans certains domaines, comme la mémoire à court terme, des facultés supérieures aux humains. Et les enjeux des recherches actuelles visent surtout à comprendre désormais à travers les capacités cognitives des primates celles qui auraient pu être développées par des ancêtres communs. On est loin des « singes savants » et de Koko.

Reste que nous sommes bons encore et toujours à une chose dans laquelle aucune autre espèce ne saurait exceller : expérimenter. C’est exactement ce que fait Penny Patterson. Elle s’est trompée, elle est allée trop loin, ces travaux avaient peut-être été à faire une fois pour en connaître les limites, et on passe à autre chose. Expérimenter, c’est aussi beaucoup se tromper et aller explorer ailleurs. Chose que n’a sans doute jamais cessé de faire Barbet Schroeder pour chacun de ses films…


Koko, le gorille qui parle, Barbet Schroeder 1978 | Les Films du Losange


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Les Lumières du faubourg, Aki Kaurismäki (2006)

Note : 3.5 sur 5.

Les Lumières du faubourg

Titre original : Laitakaupungin valot

Année : 2006

Réalisation : Aki Kaurismäki

Avec : Janne Hyytiäinen, Maria Järvenhelmi

Voilà presque une allégorie du monde moderne. Le travailleur idéaliste et un peu naïf qui rêve de monter son entreprise, et qui en sera empêché (sans raisons bien identifiées) par un entrepreneur véreux n’hésitant pas à employer une femme pour séduire ce moins que rien et finir par le faire poursuivre (et tomber) pour un vol de bijoux.

Cynisme aberrant et acharnement contre un petit employé qui ne cherche même pas à se défendre. Complicité de la bourgeoisie et de la justice : rien ne doit jamais changer, il ne faut surtout pas changer l’ordre établi, même et surtout si cet ordre est régi par des voyous. Le travailleur doit rester à sa place et ne surtout pas jeter un regard envieux sur la condition des personnes qui lui sont supérieures.

Kaurismäki ajoute à ce tableau bien noir de la société une note romantique absurde : alors qu’il court une poupée sans intérêt, la femme de sa vie est sous ses yeux. L’autre morale de l’histoire venant s’ajouter à la première, comme une seconde lame : le monde nous fait courir après des rêves inatteignables, alors que le bonheur est à portée de main.

Comme d’habitude, tout dans les rapports chez Kaurismäki est mécanique, presque robotique, désincarné, hiératique, et ça sert merveilleusement bien ici la finalité du film (en tout cas celle que je lui trouve) en s’éloignant du vraisemblable et du réalisme pour se rapprocher d’une dimension allégorique presque mythologique et cruellement fataliste. Tout ce qui brille… L’humour pince-sans-rire et l’autodérision sont également comme d’habitude de la partie.

Jusqu’à présent sans doute mon préféré du cinéaste finlandais.


Les Lumières du faubourg, Aki Kaurismäki (2006) | Sputnik


Calamari Union, Aki Kaurismäki (1985)

Eira S

Note : 2 sur 5.

Calamari Union

Année : 1985

Réalisation : Aki Kaurismäki

Avec : Timo Eränkö, Kari Heiskanen, Asmo Hurula

Il y aurait la question de l’impossible adaptation de l’humour absurde, probablement plus formaté pour la scène que le cinéma, à se poser. Je crois l’avoir déjà traitée ici, et on n’est pas à proprement parler avec cet opus dans une adaptation, mais si Kaurismäki flirte toujours avec l’absurde, voire simplement avec l’humour, je n’ai pas souvenir qu’il ait été aussi loin que dans ce Calamar Union. Et en réalité, en dehors peut-être de l’humour absurde des Monty Python, je ne vois pas d’exemple de réussite franche de l’absurde au cinéma (même si au théâtre, j’ai peur que ça tourne également souvent en rond).

Si ça marche chez les Monty Python, c’est qu’ils sont sans doute plus versés dans l’humour que dans l’absurde. Question de dosage. Passé les quelques premières minutes fatidiques dont je parle quelque part et qui font perdre tout intérêt à l’absurde, si on n’y intègre pas un semblant de trame, avec sa cohérence et ses enjeux pour qu’on puisse se projeter vers un objectif désiré, un accomplissement, on finit par renoncer à se laisser convaincre par ce qui n’apparaît plus que comme des astuces, des trouvailles ou des caprices pleins d’absurdité. Quand le seul moteur d’un film devient l’audace ou l’imagination, on peinera à me convaincre que ça tourne à vide. De l’imagination (et a fortiori de l’audace si on n’est pas empêché par diverses contraintes liées à la production d’un film), tout le monde en a. Des petites situations absurdes qui se veulent amusantes et qui se multiplient sans but comme le fait ici Kaurismäki dans un de ses premiers films, tout le monde serait en mesure de le faire. On serait même tenté d’apprécier beaucoup plus les intermèdes musicaux : on ne fait jamais n’importe quoi avec un instrument.

Même quand on regarde En attendant Godot, l’objectif existe, le titre ne dit rien d’autre, et l’absurde ne se situe qu’au niveau des échanges entre les personnages. Le reste, la quête, l’attente d’un être qui ne vient pas, ce serait le nihilisme, cette saveur indispensable qui donnerait du même coup un sens à l’absurde quand il est associé à l’humour. Un film ne peut reposer trop longtemps sur un objectif inexistant, vague ou vain. Si au contraire comme ici ou chez Dupieux l’absurde se retrouve jusque dans la trame, si cette saveur supplémentaire, qu’elle soit nihiliste ou comique, n’apparaît jamais, personnellement, au bout de quelques minutes, je ne suis plus. Alors, bien sûr, on pourrait rétorquer que Kaurismäki a justement implémenté dans son histoire un objectif certes illusoire, mais bien réel, une sorte de lieu (Eira) où se rendre, impossible à atteindre. D’accord. Appelons ça du nihilisme. Et dans ce cas, je ne saurais un peu plus m’expliquer que l’absurde, une fois de plus ici, fasse pschitt. Sauf si cet objectif, même prétexte, n’est pas suffisamment prégnant tout au long du film…

Il faut dire aussi que Kaurismäki est probablement toujours à la limite quand il est question de soulever mon intérêt, mais disons que, habituellement, il se retrouve dans un entre-deux qui lui est toujours profitable. Je ne crierai jamais au génie, mais l’atmosphère est là. Enlevez cet entre-deux qui joue sur la subtilité et le doute, sombrez un peu plus franchement dans l’humour ou dans l’absurde qui vous explose en pleine poire, et plus rien ne va. Peut-être aussi que ce qui constitue l’attrait des films de Kaurismäki, c’est le peu de visages qu’on y rencontre. C’est reposant en un sens. Et voir ici une dizaine de « Frank » écumer les rues et les bars en quête d’on ne sait quoi, cela n’a plus rien de reposant pour moi. L’atmosphère de Kaurismäki, on peut l’associer peut-être plus à la solitude (souvent à la rencontre des deux solitudes) qu’à l’humour pince-sans-rire ou à l’absurde. Montrer l’absurdité de nos existences, de nos activités, de nos relations, de nos amours, cela fait écho quelque part à la réalité du monde. Montrer un univers où tout est absurde, cela ne fait plus écho à rien. Au-delà de cette atmosphère si caractéristique des films du Finlandais, pour ce qui est de la forme (et Kaurismäki, c’est beaucoup la forme), je ne lui reconnais pas beaucoup de qualités. Il pose souvent sa caméra avec le plus de neutralité possible et il laisse faire la situation ou les dialogues, à la Jim Jarmusch presque. Roy Andersson, par exemple, donne, me semble-t-il, et si on reste dans les cinéastes comico-dépressifs, plus à voir à travers sa mise en scène, jouant mieux sur la distance et sur la variété des espaces conquis, d’un coup, par l’inattendu ou le cocasse. Sans atmosphère, la terre de Kauri est irrespirable. Une œuvre de jeunesse serait-on presque tenté de dire. La création, c’est parfois tester ses limites, changer le temps de cuisson, les accompagnements. C’est aussi peut-être pour ça qu’autant de créateurs rechignent à changer de recette quand ils semblent avoir trouvé la bonne. Et Kaurismäki tâtonne, clairement.


Calamari Union, Aki Kaurismäki 1985 | Villealfa Filmproductions


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Mud and Soldiers, Tomotaka Tasaka (1939)

« Tu n’as rien vu à Nankin. Rien. »

Note : 2 sur 5.

Mud and Soldiers

Titre français : Terre et soldats

Titre original : 土と兵隊 /Tsuchi to heitai

Année : 1939

Réalisation : Tomotaka Tasaka

Avec : Shirô Izome, Ryôichi Kikuchi, Isamu Kosugi

Deux heures de propagande à destination des soldats et des familles afin de les convaincre des bienfaits d’une guerre d’occupation. Certes, le réalisateur s’y donne à cœur joie : il faut noter la minutie avec laquelle il reconstitue l’environnement militaire (les assauts, tout particulièrement). Le fait, pour le Japon expansionniste, d’avoir commencé la guerre bien avant d’autres a permis aux réalisateurs japonais de montrer la guerre moderne comme on ne l’avait plus montré depuis la Première Guerre mondiale, le son et les nouveaux usages en prime. Je n’ai pas souvenir par exemple qu’il y ait des films en Espagne montrant aussi bien depuis l’intérieur la réalité d’une guerre moderne. Il y a donc un côté immersif certain dans le film, mais il ne faudrait pas s’y tromper : le naturalisme n’est pas la réalité. Une guerre sans morts, sans souffrance, sans perdants, c’est une guerre vue par un faussaire. Car si on y voit des soldats souffrir, on ne manque pas de les montrer, surtout, dépasser cette souffrance. En toutes circonstances, l’idée du film est de montrer les personnages héroïques aller toujours au-delà de leur fatigue, positiver coûte que coûte. Les soldats sont invariablement volontaires au combat, prennent soin les uns des autres ; ils sont dociles envers l’autorité qui n’est jamais discutée, enjoués à l’idée d’aller retrouver la prochaine ville ou (comme c’est dit dans une chanson qu’ils beuglent comme des étudiants à la sortie de l’école) tout heureux « de venir apporter la paix en Asie ».

On est à un haut niveau de foutage de gueule. Si on est bien dans de la propagande pure malgré le talent indéniable de mise en scène de Tasaka (et ce malgré un scénario qui tient en trois lignes), c’est que tout est fait pour gommer les aspects négatifs et pourtant bien réels d’une guerre (de surcroît une guerre expansionniste — on peut faire le parallèle avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie) : les soldats qui renoncent, les conflits et les violences au sein d’un même groupe de soldats, l’abus d’autorité, les blessures qui s’infectent, les morts dont on ne prend pas soin (en deux heures, un seul mort, on croirait presque à une exception, et le chef du bataillon se bat, bien sûr, pour qu’il soit incinéré et que ses cendres soient rapportées au pays), l’absurdité des ordres, la confusion, les tirs amis, la faim ou la maladie, le moral à zéro, les cons, et accessoirement… les combattants du camp d’en face et la population autochtone.

Ne cherchez pas. Les troupes japonaises victorieuses progressent héroïquement dans des villes « libérées » de leur population. On se demande bien pourquoi. Et il paraît tout à fait naturel pour ces soldats d’avancer et de prendre possession de villes vidées de leurs habitants. Un petit mensonge par omission, c’est toujours un moindre mal : on échappe aux violences des soldats sur les villageois, à l’accueil froid, voire hostile, aux vols (quoique, si, on vole, mais les butins de guerre, même dérisoires, comme une chèvre ou du parfum, sont montrés positivement — déshumanisation parfaite de la population occupée) ou à la destruction systématique des villes (il y a une certaine indécence à montrer des quartiers entiers et des maisons réduits en ruines, des bâtiments dont on peut deviner l’ancienneté — chose qu’un Japonais aura du mal à saisir dans un pays où les villes sont reconstruites dans leur totalité sur une génération). Par deux fois seulement, on croise des Chinois. Une première fois, la troupe de vaillants soldats entend venir au loin un groupe de ce qu’ils décrivent comme des réfugiés et dont ils prétendent qu’ils subissent les tirs issus de leur propre camp. Évidemment, montrer les forces occupées comme des sauvages, c’est une constante dans la propagande de l’agresseur (ou du colonisateur) ; ça justifie qu’on vienne apporter la « civilisation » à tous ces peuples incapables de faire les choses par eux-mêmes. Et puis, une autre fois, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris l’image, mais dans un bunker dont les héros japonais ont réussi à prendre possession, le dernier combattant chinois est montré… enchaîné à sa position. Les méchants petits Chinois qui forcent leurs soldats à se battre dans un terrier contre les gentils Japonais venus leur apporter paix et sérénité.

On rappellera qu’avant que l’Europe remette le couvert des atrocités de la guerre totale, le Japon s’était fait remarquer en se rendant coupable de nombreuses atrocités en Chine. La guerre ne profite jamais à ceux qui la font au nom des autres ; elle ne profite qu’à ceux qui la décident et qui en font la publicité. Combien de généraux impérialistes japonais sont morts sur le front ? Probablement pas beaucoup. Le film pourrait leur être dédié. Il montre la guerre telle qu’ils voudraient qu’elle soit vue. Et le film fait au moins l’économie, par omission, de ne pas les montrer (à décider des actions des autres dans leurs quartiers préservés, voire à profiter des femmes locales dans un bordel construit pour eux).

Après-guerre, les films japonais seront bien plus honnêtes en dépeignant la réalité et l’absurdité de la guerre. Dans un conflit, personne n’en sort vainqueur, seulement celui qui passe pour le vaincu portera étrangement un regard plus juste que celui qui pensera l’avoir gagnée. On ne rappellera jamais assez cette évidence : un bon film de guerre est un film antimilitariste. On peut glorifier la violence dans des films historiques, la distanciation nécessaire y est toute naturelle ; d’ailleurs, par sa manière frontale de montrer les choses tout en en cachant d’autres, le film rappelle certaines images de films de samouraïs muets. Mais glorifier la violence d’une guerre actuelle, c’est de l’indécence pure et de la basse soumission à un oppresseur. Rien ne doit rendre acceptable le fait d’aller tuer son voisin ou de lui piquer sa terre. Tout film qui en fait la promotion est une saloperie. Parce que si un auteur ou un cinéaste n’a pas à faire dans la morale, on ne peut accepter qu’il soit soumis à une force supérieure qui lui souffle quoi faire à l’oreille et qu’il fasse la publicité de sa lâche soumission à travers une œuvre destinée à tromper les masses. On se rend alors complice des atrocités que l’on cache en montrant une réalité tronquée qui ne profitera qu’aux puissants exemptés, eux, de champ de bataille. L’art n’a pas à être moral, mais il doit être juste et traiter du réel. Maquiller des crimes de guerre en joyeuse fantaisie dans la boue entre camarades, ce n’est pas traiter le réel. C’est se placer du côté de l’oppresseur et de l’injustice.

L’année précédente, Tomotaka Tasaka avait réalisé un autre film de guerre de propagande, tout aussi prisé par la critique domestique de l’époque (prix du meilleur film de l’année pour la Kinema Junpo), et tout aussi peu intéressant : Les Cinq Éclaireurs. C’est seulement après la guerre et après quelques années de repos forcé (il aurait été victime du bombardement d’Hiroshima) que Tasaka reprend du service. Dans cette nouvelle vie, il y a au moins deux films à noter : L’Enfant favori de la bonne et A House in the Quarter. Un cinéma à l’image de son pays en somme…


Mud and Soldiers, Tomotaka Tasaka 1939 Tsuchi to heitai | Nikkatsu


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Le cinéma doit-il être moral ?

Les antifilms

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Les Chagrins de Satan, D.W. Griffith (1926)

Note : 2.5 sur 5.

Les Chagrins de Satan

Titre original : The Sorrows of Satan

Année : 1926

Réalisation : D.W. Griffith

Avec : Adolphe Menjou, Ricardo Cortez, Carol Dempster

Une confirmation : il y a les pionniers qui, un jour, ont la bonne idée et font décoller une pratique nouvelle, mais une fois que cette pratique commence à mettre en œuvre ses propres codes, c’est souvent une nouvelle vague de pionniers, moins techniciens, plus artisans ou artistes, qui prennent le relais. Griffith est à l’origine de la popularisation de l’idée qui résume peut-être à elle seule la révolution du récit cinématographique : le montage alterné. Il n’est pas le premier à l’avoir pratiqué, mais il a été le premier à en avoir compris l’efficacité sur le public et à faire reposer ses films principalement sur lui. Depuis plus d’un siècle, il est rare de voir un film se passer de ce procédé si représentatif de sa pratique (on trouve peu d’exemples d’un tel procédé en littérature par exemple, et au théâtre, Shakespeare y avait souvent recours, notamment dans Richard III ou dans Le Marchand de Venise, mais on ne peut pas dire qu’on associe le dramaturge au procédé). Dans les années 10, Griffith a longtemps été à la pointe. Le fait qu’il ait une longueur d’avance sur tous les autres lui a permis de capitaliser sur cette avance et proposer au public au milieu de la décennie des grosses productions qui assureront son succès. Puis, après-guerre, les pionniers ont laissé place aux génies. Moins d’innovations ; plus de compétence en mise en scène et en récit. Seul Chaplin avait été à la fois pionnier (aussi dans le montage) et génie artistique. Une fois que les concurrents de Griffith ont adopté le montage alterné, sans en abuser comme dans certains films faciles à faire (comme les westerns), ils ont pu proposer autre chose. Surtout, les failles et les limites créatives de Griffith, tant dans le récit qu’à la mise en scène, se sont faites de plus en plus évidentes.

C’est ce qu’on voit ici. Le sujet est une resucée du mythe de Faust comme il en existe des centaines à la même époque (l’année du Faust de Murnau). Alors que le montage alterné s’était surtout révélé pertinent dans les thrillers ou les films d’action, Griffith l’utilise ici pour un genre qui vit ses dernières heures avant l’arrivée du cinéma parlant qui goûtera peu ses outrances et son manque de vraisemblance : le mélodrame (il sera remplacé par les drames romantiques souvent historiques — le mélodrame étant presque toujours contemporain incorporant, comme ici, une dimension plus universelle, grossière et biblique). Le montage alterné pourrait s’appliquer à tout, on pourrait dire, sauf que si c’est en effet assez souvent exact, il n’en reste pas moins que le procédé ne pourra jamais dynamiser artificiellement une histoire sans relief qui ne décolle jamais. On comprend la logique de départ de Griffith : opposer deux personnages (deux écrivains sans le sou amoureux l’un de l’autre) enfermés chacun dans leur chambre avec l’idée insoutenable (non) qu’ils puissent être réunis. Ce qui marche pour un thriller de dix minutes ne peut pas marcher dans un premier acte. C’est bien trop tôt. Une présentation doit servir à poser les bases d’un récit, pas à créer une tension entre deux personnages pour lesquels on ne s’identifiera par conséquent jamais. Griffith ne sait pas raconter une histoire comme d’autres à la même époque (même pour des mélos) et le montage alterné ne peut plus tout résoudre ou contenter le public habitué à en voir. Si son prologue biblique est visuellement réussi, dès qu’on retombe sur terre avec les deux personnages principaux, Griffith rate complètement leur introduction et Griffith s’enlise en ne parvenant pas à sortir de la logique statique mise en place. Habituellement, dans une présentation de personnage, et cela dans tous les genres narratifs, l’action qu’on choisit de raconter définit au mieux les personnages, leurs désirs, leur parcours. Si l’idée de montrer les deux à leur table de travail peut faire sens, les cantonner pendant toute une longue première partie résumant une seule et même journée enfermés dans les mêmes lieux n’aide ni à donner un élan au film, ni à définir les personnages principaux (on se définit par nos actions, voire par nos intentions, et dans ce cas, le récit évolue à travers les conflits, les oppositions, les révélations successives comme dans n’importe quel huis clos). Adolphe Menjou, censé proposer le pacte avec l’écrivain sans succès et lancer véritable l’intrigue, arrive trop tard alors qu’on s’est déjà endormis. La suite est tout aussi laborieuse. Il ne se passe pas grand-chose ; Griffith donne l’impression de meubler dans un récit qui fait du sur-place ; et en dehors du génie d’Adolphe Menjou, capable d’exprimer avec la plus grande simplicité n’importe quelle note (souvent ironique, toujours classe), tout le reste est terne et sans intérêt.

La fin intègre maladroitement quelques nuances visuelles inspirées de l’expressionnisme, et je crois ne pas avoir aperçu une seule fois un coin de ciel en une heure et demie de film (ou de réalité ; je crois même avoir reconnu le décor d’une rue du Lys brisé) ; signe qu’en dehors des problèmes de récit, en ce qui concerne la contextualisation, Griffith ne répond plus aux standards attendus de l’époque (ailleurs, à Hollywood, on tourne largement en studio et « in location », histoire de donner du souffle au récit et… d’alterner pour reproduire l’illusion d’une réalité — intérieur/extérieur). On se demande bien qui a eu l’idée saugrenue d’aller en Californie pour profiter de la lumière, vraiment, je ne vois pas…

1926, on réalise des chefs-d’œuvre toujours plus convaincants partout dans le monde avant que le son rebatte complètement les cartes, mais Griffith n’est déjà plus à la page depuis une demi-douzaine d’années. Il continuera pourtant à proposer quelques films au public, aujourd’hui oubliés.


Les Chagrins de Satan, D.W. Griffith (1926) The Sorrows of Satan | Paramount (copie impénétrable)


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