Cria Cuervos, Carlos Saura (1976)

La caravane croasse

Cria CuervosCria Cuervos, Carlos Saura (1976)Année : 1976

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Cent ans de cinéma Télérama

Réalisateur : Carlos Saura

9/10

 

Avec  : Geraldine Chaplin, Ana Torrent, Mónica Randall

Vu en juin 2008

Géraldine Chaplin n’y tient qu’un rôle anecdotique, l’affiche exagère un chouïa (pas celle-ci, l’autre).

Ce n’est pas le film anti-franquiste annoncé (du moins, ça ne l’est plus[1]), mais plutôt sur l’enfance, le deuil de l’enfant. Le rôle principal est tenu par une gamine de huit ou neuf ans. On la suit, elle, ses deux sœurs, sa bonne, sa tante, et ses souvenirs — ses fantasmes presque — de sa maman disparue. J’ai un peu tardé à le voir, m’attendant à un film un peu glauque. C’est triste, forcément, les gamines viennent de perde leur mère et leur père. Il ne se passe pas grand-chose pourtant en rapport avec le deuil ; on le sait, comme un spectre, et c’est suffisant. Il n’y a pas d’intention de mettre en forme un récit linéaire. Le récit, c’est celui de cette gamine à l’œil perdu, semblant vivre dans son monde à elle, et qui nous y invite. On dit dans la vie, quand on voit quelqu’un avoir les yeux dans le brouillard, « à quoi tu penses ? », eh ben là, on sait, parce qu’on le voit, on nous le montre. Et il n’y a que le cinéma pour nous donner ça.

Le sujet d’Apu[2], c’était déjà l’enfance, le deuil. L’approche ici est totalement différente. Dans le film de Ray, la mort des êtres chers illustrait la marche du temps, la peur de ce qui arrive, le poids de la tradition millénaire souvent bousculée par une modernité écrasante. Ici, il ne se passe rien. Le deuil est déjà arrivé, et le monde des vivants autour du foyer n’existe quasiment plus ; la vie semble sans espoir, ou déjà hors du temps, et il ne peut plus y avoir de peur parce que le pire est déjà là. On y retrouve les mêmes scènes de la vie quotidienne : les jeux stupides, les petites joies, les découvertes (« Qu’est-ce qu’on fait ? — On fouille… »), les petits vices (être toujours là planqué derrière une porte quand il ne le faut pas), les chamailleries, les moments de réconciliation… L’enfance est cinématographique. Parce que les enfants sont des monstres regrettés. On les regarde avec envie. Les apprivoiser pour les comprendre à travers ces images perçues ne servira à rien. Et c’est parce qu’ils demeurent insaisissables que la tentation de les aimer est toujours intacte. À quoi bon mouiller des petits morceaux de madeleine dans le thé ? Le cinéma s’occupe de tout. Ces gamines, on pourrait les regarder des heures sans s’ennuyer.

Il est facile d’utiliser les enfants pour capter l’attention du public (on le voit souvent dans la pub). Surtout quand ils sont tristes. Le cinéma ne fait que mettre en œuvre le processus d’empathie propre à notre espèce. Mais l’empathie, c’est bien, on sait donc que c’est un sujet facile. Que reste-il pour convaincre ? Un film ne peut pas se faire seulement d’images d’enfants. Eh bien, c’est le travail de la mise en scène. Une mise en scène qui se fait presque ici, même, récit. Parce qu’il n’y a rien d’autre. C’est le principe de la chronique : tout est dans l’évocation, le choix et la manière de montrer les événements. Il fallait d’abord trouver cette gamine aux yeux pensifs… lui dire peut-être, à cette pauvre petite, à cet animal docile et peureux qu’on a trop disputé, que c’était mal de s’amuser… Comment résister ? On est humain. D’une certaine manière, l’homme a dû acquérir cette empathie en réponse à l’extrême vulnérabilité de sa progéniture… Être en permanence à l’écoute de nos enfants qui sont des monstres d’inachèvement nous a appris qu’on pouvait l’être également à l’égard des autres hommes, des autres monstres, des autres bêtes. Un dilemme contre-intuitif qui pousse à l’intelligence. Si l’homme se distingue par sa capacité à faire la guerre, il doit surtout son improbable réussite à cette autre capacité d’entrer en sympathie non seulement avec ses semblables, mais avec aussi les autres, les contradicteurs, les opposants, les bêtes dangereuses. Comprendre l’autre en se mettant à sa place, accepter l’existence de subjectivités propres, d’enjeux et de désirs complexes entrant en permanence en concurrence. On a tout intérêt, une fois qu’on a compris l’autre, à prendre en compte les exigences de chacun, et de proposer des compromis. Sans empathie, pas de coopération, sans coopération, pas de société. Les charognards, eux, peuvent crier, ils ne seront jamais d’accord.

Deux scènes sont particulièrement marquantes. Celle où la petite repense à des scènes avec sa mère avant de se coucher, et où elle assiste aux « scènes de la vie conjugale » de ses parents (la mise en scène discrètement la fait évoluer au milieu d’eux, sans que ça paraisse trop lourd avec des effets spéciaux ou je ne sais quoi… Elle est là, on a compris qu’elle l’imaginait, c’est du cinéma, donc forcément magique). Ensuite, la scène où les trois gamines dansent sur Porque te vas, musique de répétition par excellence (sorte de Bolero électronique). Aucune dramaturgie dans cette séquence, juste un instant de vie capturé ; elles sont juste là, à s’amuser et à faire comme les grands. L’essence même du jeu. À moins que ce soient des anges qui chamaillent devant l’entrée des Limbes…

C’est le premier film de Saura que je vois. Celui-ci est une sorte de croisement entre Cris et Chuchotement (en moins austère) et Fanny et Alexandre. Du Bergman… revu peut-être par les dons tire-larmes de Comencini (l’Incompris).

Le film est curieusement interdit aux moins de dix ans. Est-ce qu’un enfant de sept, huit ans, n’est pas assez mûr pour comprendre la mort ? Les adultes sont-ils incapables de les accompagner, de leur expliquer ? De quoi cherche-t-on à les protéger ? Ce serait plutôt une manière de les infantiliser, les abrutir… Être mis en face le plus tôt possible de ce qu’est la mort, c’est la comprendre, l’assimiler. Ça évite d’être totalement névrosé par la suite. Tant qu’on fera croire à nos enfants que le monde est merveilleux et sans danger, un terrain de jeu, on n’arrêtera pas d’avoir un monde pourri par ces mêmes enfants devenus grands qui se vengeront de leurs illusions passées… « Ah, c’est beau l’innocence… » Mon cul ! L’innocence n’existe pas, c’est un leurre, et on se tromperait gravement à le faire croire à nos enfants. La sécurité qu’on leur doit, elle passe par le dialogue, la compréhension, l’amour, pas le mensonge et le secret. Ce qui est beau, c’est un enfant qui apprend à s’armer pour la vie. Pas un gosse qui rêve d’épouser Mary Poppins… Il n’y a pas un âge où on doit faire croire à un gosse à l’existence d’un monde dirigé par le Père Noël et un âge où il devra cesser tout d’un coup d’y croire. Ce sont bien les croyances et les mythes puérils censés les protéger qui finissent par les hanter encore à l’âge adulte une fois qu’ils se sont évanouis comme un mirage. On ne gagne rien à jouer d’illusions avec des gosses, à les leurrer. Un enfant doit être confronté à la mort, dès qu’il est capable d’en comprendre le concept, pour la démystifier, jouer avec, en rire, pour mieux l’appréhender et l’accepter. Ceux qui parlent d’innocence, ils pensent en fait : « Ah qu’il est con, c’est bien reste comme ça, au moins, ça fera toujours quelqu’un de plus stupide que moi ». Ou qui cherchent à se protéger eux-mêmes de leurs responsabilités. On ne protège pas un enfant, on le tient à l’écart, parce que ces affaires-là sont pour les grandes personnes, les personnes autorisées. Le petit peuple ne doit pas y avoir accès. C’est donc peut-être bien finalement un film plus subversif qu’il n’y paraît…


 

[1] Édit 2017 : Carlos Saura confirme que ses films n’ont jamais eu d’intentions politiques cachées (entendu à la radio).

[2] Commentaire sur Apu.