Samsara, Ron Fricke (2011)

Peeping Tom, ou l’agonie rêveuse d’un somnambule égaré

Samsarasamsara-ron-fricke-2013Année : 2011

4/10  IMDb  iCM 

 

Réalisation :

Ron Fricke

 

Samsara est une expérience non-verbale ? Eh ben, ce commentaire aussi. Façon diarrhée taillée à la serpe, dans l’amour et la contemplation, malaxée entre les mains de Shiva, contrepétrie au fournil par mes soins.

Désolé de ne pas y mettre les formes. I had a dream. À la vue de cet objet filmique, j’ai rêvé que ma cervelle se répandait toute entière dans une pluie de confettis et qu’un mille-pattes en avait enregistré des bribes. Un âne aux abois n’y retrouverait pas son anus.

C’est beau et vulgaire, donc. Je ne voudrais pas dépareiller avec le film.

Samsara, c’est quoi ? D’abord une épouvantable musique de trou de balle. L’impression d’avoir un micro planqué au plus près de la cuvette d’un Crésus constipé. Les images ne sont là que pour faire patienter sa peine comme on comble sa trouille du marron qui vient pas avec les images glacées d’un Geo. C’est aussi… la beauté qui soulage et lubrifie les voies basses avant le grand plouf… Ayant déjà dû me farcir toute la collection, entre Koyunuctaboul, Barakaca, Chronus ou Ashes and Snow, j’ai les intestins lavés de près comme si Hercule y avait mis la langue, je ne peux donc juger des vertus laxatives de ce nouveau morceau et fais confiance à ceux qui se le garderaient au cul. En attendant, il me faut bien évaluer cet opus, la tirelire à sec. Mais le mort aux dents.

Mon poilu, le montage au cinéma est toujours discursif, signifiant, narratif. Un plan répond presque toujours, même sans intention de le faire, à celui qui précède. C’est à la fois la force et la faiblesse du cinéma. Parce qu’à la manière des tireurs de tarot, les signes sont là, reste à celui à qui ils sont destinés de les interpréter. Autant lever les yeux au ciel pour y voir des animaux ou des visages connus dans les nuages. Au début du film, ça ne fait même pas semblant, on cherche désespérément le lien (ou plutôt, on a la flemme de chercher), on se laisse bercer par la bêtise ronronnante du montage en espérant que tout ça défèque un jour à quelque chose. Seulement, on l’aura compris, encore plus qu’avec les autres, rouler à vide n’aide pas à se laisser envoûter par le popo du film. Et à défaut de pouvoir laxer… ça lasse.

Plein de bonnes intentions, faute de mieux, je fais un créneau sur mon trône et cale ma lassitude hâtive au fond des talons. Mais rien n’y fait, quand ça fait tout un cinéma d’un catalogue de posters épars, pourquoi chercher encore à se tapisser les yeux avec de nouvelles images « qui en jettent » quand mes larmes ont déjà fait couler de leur orbite, et en un clin d’œil, toutes les affiches des films précédents ?

Bon, ça vient ?… Je vais lire le Geo de novembre en attendant.

Combien de fois va-t-il falloir se farcir ce même patchwork d’images insignifiantes, belles ou laides, trempées dans un discours lâche comme la diarrhée du petit Marcel ? Du champ, nos yeux ne verront qu’un folklore chloré, qu’un monde sous cloche agité pour en animer des figures mortes. C’est beau comme un étron pâtissier. Ça scintille après glaçage, ça chatoie comme un manteau d’Arlequin ou comme des jumeaux vairons, on fait mumuse à comparer les images, à opposer le laid au beau, à scruter les assemblages dépareillés, mixtes et cocasses. Bref, ça nous pisse dans le fond de l’œil et ça permet de nous laver la tête des merdes qu’on aurait bien pu, nous, animaux vulgairement intelligents, se foutre derrière les yeux.

Le beau tomisé.

La lumière fume la rétine, cristallise les neurones, et la vérité du beau doit jaillir comme une boule de feu intérieure. Mais surtout hein, sans direction, sans signification (ça tombe sous le sens). Car une fois cramés, on doit rester la gueule bée devant le miracle du monde, s’agenouiller devant le Beau, et lui offrir, l’échine courbée comme le “s” vadérétrochristique de “vénération”, la preuve de notre parfaite docilité : notre émotion.

Nous voilà oints de lumière — reflet de notre âme servile. Repus de desserts lactés, on se tient au garde-à-vous devant la quenelle de Saint Jean. On se rince l’œil, on pleure, et ce n’est que bonheur, car on s’en lave les mains. On se sèche alors les yeux : ne reste rien d’autre que cette lumière imprimée dans le fond de l’œil, comme une ombre persistante et claire — souvenir incandescent des festins éphémères.

Sans consistance aussi : c’est un chaos de couleurs sans verbe, des images pronominales bariolées de fausses idées auxquelles le spectateur finira bien par y déposer son compte.

L’illusion s’épuise dans sa merveillescence. La tâche fantôme qui illuminait autrefois le cul de l’œil flétrit dans un pesant silence. La lumière diffuse laisse place à la raison, et on comprend que le folklore samsaresque est un package vulgaire de cultures, un foisonnement d’images foutraques, un « savoir ancyclopédique », un guichet vers le ravin aux fraises, un portillon à trois verges bandées comme le tabouret traversier donnant accès à ces peep shows qui nous laissent entrevoir le meilleur à l’entrée pour mieux nous plumer à la sortie. Des guirlandes de belles images dégobillées sur le tapis. De l’abondance fuchsia, affriolante et gesticulante comme un boudin encore fumant dans ses entrailles. Vas-y mon frère, sers-nous ta bouillie d’images pompières, ton éructation de couleurs tous azimuts, dans l’âtre fourbu de notre foie. Oui, encore, oui, oui… ! Que de beautés vulgaires ! Queue de la guiche trou de balle !

Et tout finit en urine. Couronné comme il se voit au trône de nos envies.

Non, Samsara n’a rien d’un documentaire, c’est tout Rome en somme. Le coup de l’humanité vue de loin par les yeux du grand néant, de la bouteille à la mer retournée à son expéditeur faute d’adresse, ça marche peut-être une fois quand Carl Sagan fait plaquer la carte d’identité de la Terre sur un disque en or avant de lancer Voyager dans le cosmos. Pas besoin d’y revenir cent fois, avec mille images différentes, comme pour nous dire : « Ah merde, en fait, toutes exhaustives qu’on pensait être les versions précédentes, on y aurait bien vu ça aussi, et pis ça, et ça… ». Le message est connu de tous et nous sommes incapables d’en faire quelque chose. Si on veut rester sur cette voie, ça ne sert à rien d’enfoncer le clou des évidences comme s’il y avait encore quelqu’un à convaincre du contraire. Il faut se mettre à proposer des réponses, à voir plus loin. Le constat a cela de parfaitement ennuyeux, et de pratique, qu’il n’est jamais remis en cause. La question n’est plus là. Du « on est tous beaux, et putain, vous savez qu’on va en crever ? alors mettons tout ça en boîte ! », on nous le sert à toutes les sauces. Au menu ce soir avec Samsara : la beauté du monde, sauce curry. Est-ce que tu as autre chose à dire ou est-ce que tu comptes t’émouvoir jusqu’à plus soif ? Parce que là, avec tes images belles et dignes comme un catalogue d’obsèques, tu ne fais que t’égosiller comme un âne qui s’émeut de son sort sans capacité ni volonté véritable de s’émanciper. Ta liberté, c’est de t’émouvoir, et de t’indigner… Et après ? bah tu manges ton foin et t’avances. Tous les ânes sont contents : d’abord tu hennis, ensuite tu cavales. « Mais hé ! j’ai henni avant, hein ! J’avance moins con. »

Le monde est toujours beau dans sa laideur. Un lépreux qui se casse la gueule, c’est beau, parce que ça tombe en morceaux et ça fait de belles images au ralenti dans la poussière. Vois, regarde, émeus-toi, mais surtout, évite de comprendre. Regarde, émeus-toi, hennis, et accepte ton sort en chantant la sutra du démon. Parle à mes mains, demande à la poussière, parle à mon cul, ma tête est malade.

Avant le disque de Voyager, l’humanité avait envoyé une autre bouteille à la mer : la plaque de Pionneer. Et cette plaque présentait un homme et une femme étrangement statiques dans leur posture. On se disait : « Oh, mais l’homme a le bras levé, les extraterrestres ne vont-ils pas penser que tous les hommes ont la main ainsi levée ? ». Samsara fait la même erreur. Comme d’autres films de ce genre qui sont des best of, des cathédrales vides. L’instantané fige l’homme dans une posture qui préfigure déjà sa mort. La caméra glisse sur le monde, et le monde, lui, n’est déjà plus là. Ce sont les travellings de Nuit et Brouillard dans les camps : on ne filme de la Terre que ses fantômes, et il suffit presque d’en saisir un instantané pour lui donner le coup de grâce. Le « c’est dans la boîte » du chef op’ content de ce qu’il voit, c’est le même que celui du fossoyeur quand il nous dit son dernier adieu. Un cliché et tu meurs. Un clic et tu claques. Ces portraits d’hommes et de femmes sont des natures mortes d’hommes lobotomisés, des zoos d’images du monde où on laisse mourir nos beautés et nos laideurs en espérant les préserver telles quelles afin de pouvoir dire : « Voilà, c’est nous, sans fards ». Ou presque, hein, on n’oublie pas le curry.

On laisse la place aux apparences, au superflu, et on estropie le monde et les hommes de ses meilleurs atours : le langage, l’identité, l’histoire, l’intelligence… Tout cela est vaporisé par le 70 mm. Ces hommes robotomisés sont des zombis perdus à danser dans un nuage d’opium, et ceux qui les regardent sont condamnés à devoir y trouver une source de plaisir continu, infini, parce que capté dans la grosse boîte à images qu’est le cinéma. Écran large, écran total, y a plus rien qui rayonne.

Allez, arrête de tortiller du grêle, fume un joint, tu verras des éléphants roses et ça ira mieux.

Ah, la drogue, t’en prends une fois “pour voir”, en reprendre pour se perdre dans les excès folkloriques des contrées lointaines, c’est oser “le tapis”, faire face à la Mort et, en attendant qu’elle nous cueille, regarder défiler devant ses yeux toutes les beautés du monde… « Oh ! comme c’est beau… ! Ces images du monde ! »

Le petit chat est mort, mais je ne veux pas mourir. Assez d’images tendres qui tirent le catalogue des splendeurs du monde, si c’est pour me dire que tout cela sera bientôt crevé ou l’est peut-être déjà un peu. Parce qu’accepter sa mort prochaine quand elle est inéluctable, d’accord, mais ça devient obscène de vouloir montrer l’agonie en carte postale, comme s’il y avait de la beauté à voir disparaître le monde, à le voir tourner en rond, à le voir si absurde, ou beau, et de se dire : « Oh putain, tout cela est préservé parce qu’on a eu le temps de le mettre en boîte ! ». Les éléphants roses, ça volent pas dans le ciel, ça crève, ça agonise mais c’est encore là, et quitte à être convaincu de leur disparition, je préfère au moins en savoir plus sur eux, plutôt que me voir proposé des éléphants roses, ou blancs, traçant le ciel comme des comètes et faire un vœu pour sa sale pomme de merdeux ému.

Beauté de catalogue, encore et toujours. Constats sans issue. L’empaillage du monde sur papier glacé… Saloperie de cortège funèbre devant laquelle non seulement on reste impuissants, mais surtout, devant laquelle on doit encore et toujours s’émouvoir, comme forcés de se mouiller les yeux à la vue du Radeau de la Méduse. Posters, posters, posters-cravatte, et encore des posters. Ça s’encadre, ça donne l’illusion de préserver la nature des choses quand on ne fait que précipiter et accepter sa propre mort. Capturer le monde en 70 mm ne nous préserve pas de notre indifférence. Une fois mis en boîte, on l’ouvre, on renifle, on jouit, on pleure, ça disparaît, et on referme tout ça sagement avec la certitude d’avoir vécu quelque chose.

Rince-toi les yeux et avec tes larmes lave-t-en les mains.

Alors oui, en plus d’être vide et désincarné, le film, avec son air de pas y toucher, façon customize your own point, ou pose ton cerveau, ceci est une expérience sensassorielle, ça nous fait un chantage en trompe-l’œil. Parce que c’est beau merde, il faut que tu te laisses attendrir. Et pis c’est tout. Montrer cent fois la même chose, ce n’est plus dénoncer, ce n’est plus ouvrir des boîtes, c’est les multiplier industriellement pour les servir prêtes à la consommation. « Un documentaire ? sur place ou à emporter ? ».

À partir d’un certain seuil, on ne montre plus sans écœurer, on ne dénonce plus, on ne défonce plus les boîtes ouvertes et on ne tire plus dans le poncif flamboyant façon puzzle. On fait, on propose, on expérimente, on ne se contente plus de montrer. On dé-montre. On adopte un discours. On baisse son froc. On ne se flatte plus sinon que de son opportunisme de pompes funèbres. On fusille le monde pour lui donner le coup de grâce.

Un hymne à l’ignorance.

Les images se succèdent sans qu’on ait la moindre idée de ce qu’on regarde. Tu trouves un trésor dans ton jardin, t’en profites pour toi seul, parce que c’est beau, ça brille, et putain merde, un trésor ! tu te fous de savoir ce qu’il y a derrière, les informations qu’il contient et qui ont plus de valeur que lui. On adopterait au moins l’angle du mystère, on simulerait un semblant d’unité à toute cette pièce multicolore, mais non, même pas, on s’en fout. C’est beau, c’est coupé à la serpe et c’est assez. La Mort en fait des confettis et danse le sirtaki ; et nous, on trouve ça joli. « Regarde et chante. » La mort aux dents, et le sourire aux lèvres.

Et celui qui voudrait dire non, qui chercherait un sens à tout ça, qui voudrait en savoir plus sur ce qui se cache derrière ces images, serait comme THX dans le film éponyme de Lucas. Un paria vomissant la drogue qu’on lui inocule et se tirant vite fait du monde sous cloche qu’on a concocté pour lui. L’absence de discours, le constat béat qui n’appelle plus de solution, qui se résigne à crever dans l’opium, en est en fait un, de discours. Le plus terrible : « Il t’est interdit de penser ; ne cesse jamais de t’émouvoir. » Jouis, jouis, toujours, vermine.

Opposer même la beauté du beau à la beauté du laid procède d’un autre triste constat : la mort de la raison.

Des images qui sont la contemplation d’un champ du cygne sans limite. Regarde-toi crever, Dieu. « Hé, tiens, tu voudrais pas partir sans la note, tout de même… Hé, voleur ! Au voleur ! »

Et puisque moi aussi, je chie mes commentaires dans une diarrhée contemplative pulvérisée à la serpe, j’en reviens à la musique. Elle peut, parfois, contribuer à la formation d’un discours, à le suggérer tout du moins. Pour cela, il faut user du contrepoint, des fondus de montagne, de divers procédés qui fassent sens, et proposer une unité d’ensemble à tout un fatras d’images sans rapport. Trop compliqué, ou inutile sans doute, quand le but est ailleurs. Décoratif. Le contrepoint ne viendra jamais, et la musique est au contraire une nouvelle injonction à se prosterner devant la beauté hiératique des images. Uniquement des images. Images sans paroles… Des petits riens de pète-culs qui brassent de l’air comme on agonise dans le désert, la langue sèche et pendante, à regarder un mirage comme une révélation tandis qu’on a le cul qui lâche ses derniers paravents et qu’entre deux ou trois spasmes funestes, les viscères rendent leur dernier souffle. Beau finale, je veux la même musique à mon enterrement. Le même gargouillis suppositoire. Aux regards vides et sinistres succèdent divers masques mortuaires, on s’invite aux funérailles du monde et on devrait trouver ça joli.

« Souris, le petit oiseau va sortir. Et tu vas crever, peeping Tom. »

L’Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello (2011)

Ça bande mou

L’ApollonideL'Apollonide, souvenirs de la maison close, Bertrand Bonello (2011)Année : 2011

 6/10  IMDb iCM
Liste

Huis clos – behind locked doors (or almost)

Réalisateur : Bertrand Bonello

Avec  : Noémie Lvovsky

Techniquement, en dehors des actrices, c’est tout de même très faible. Suffit pas de foutre des dorures, des lumières tamisées et des filles à poil qui tirent la tronche comme dans un défilé de mode pour que visuellement ce soit réussi. C’est pompeux, oui, mais que c’est pauvre et vide. Au moins le titre ne ment pas. Il est bien question de « souvenirs ». Parce que le scénario est en carton et ne mène nulle part. Il prétend, il simule, comme dans un rêve, comme ces putains. Des éléments épars, des thèmes récurrents, une pseudo-vengeance en toile de fond pour faire tapisserie, mais ça ressemble à rien. Le sens de tout ça ? de cette fin ridicule ? On ne sait pas, on s’en fout. C’est juste beau. Oui, non, c’est vide comme le cœur d’une pute. Sous les apparences d’un message, y a la prétention d’un grand vide qui demande qu’on s’y engouffre. On demande juste au spectateur de payer avant.

Il y a deux intérêts au film, toutefois. L’aspect documentaire. En dehors du langage qui est typique des petites parisiennes du XXIe siècle, j’imagine que les détails sont justes. C’est informatif. Ensuite, il y a les comédiennes. En général, si on a Noémie Lvovsky, c’est qu’on comprend qu’elle, elle a la technique. Toutes les filles sont justes, à quelques détails prêts qui auraient pu être gommés avec une direction d’acteurs digne de ce nom.

Parce que là encore, la mise en place est très pauvre. On sent une volonté de ralentir l’action, d’instaurer une ambiance lourde, seulement le réal n’y parvient jamais. Les acteurs, quand ils sont bons, ils arrivent aussi qu’ils gesticulent, c’est le revers de la médaille. Le rôle du metteur en scène est d’aller contre ça, surtout quand on veut créer une pesanteur, une lenteur, une certaine artificialité. Alors, il leur fout des masques pour essayer de les déshumaniser, et ça rappelle Fellini ou Kubrick. C’est lourd de sens, oui… Bienvenue dans le monde merveilleux du poncif. Une pute, c’est un pantin. Merci de bien écarter les jambes, j’étais pas sûr d’avoir bien vu. Contre la futilité, il y a la technique, la rigueur, la suggestion, le non-dit. On gomme le superflu. Pauline disparaît, c’est très bien, on n’explique pas. Tout le reste est trop explicatif et souligné. T’as vu, t’as compris le message ? Non, j’ai rien vu. Je vois une pesanteur qui s’aplatit plus qu’elle n’envoûte. Il ne faudrait pas se laisser prendre par les apparences, et la futilité du vide.

Il y a un (non)sens de l’esthétisme ou de l’ambiance, de nos jours, qui me laisse assez dubitatif. Ah, on pouvait bien se foutre de certaines réalisateurs à l’époque de l’âge d’or de Hollywood (ou… de la « qualité fran… ») qui n’étaient que des décorateurs pour des films sans auteur, des produits de studio… Eh bien, ça manque. Entre une publicité pour un parfum et un grand film, on dépense la même chose, et le résultat est identique. Ah, et, on retrouve des « auteurs » appelés pour « réaliser » ces mêmes films (Godard, l’auteur, ne faisait pas autre chose d’ailleurs, forcément schick). Il y a plus de vie et de magie dans un vieux film de la MGM que dans ce machin.


Réponse à un commentaire :

La dramaturgie ? Elle est réduite à néant. Parce que Bonello ne maîtrise pas les codes, les techniques, qui permettent de raconter une histoire.

Les références ? C’est bien pour moi le problème de ce type de cinéma. Raconter une histoire, ce n’est pas balancer des références, jouer des symboles ou faire de citation. Faut laisser ça aux petits bourgeois qui s’écoutent parler dans un dîner en ville. Faire une citation, il n’y a rien de plus facile. En faire, deux, en faire trois, c’est pas plus dur. Et les enfiler comme des perles, pardon, des boules puantes, ça ne prouve en rien une quelconque capacité à « produire du drame ». Puisqu’on est bien dans une maison close, au mieux, c’est un amoncellement de cons qui demandent à ce qu’ils soient payés quand on les tripote. Une référence, suffit pas de l’agiter comme en grelot pour qu’elle vise juste.

On peut parfaitement rester dans une évocation, la chronique. Et c’est probablement l’intention du réalisateur. Le récit est par conséquent a-dramatique (si tant est qu’on puisse s’entendre sur ce que ça pourrait dire). C’est le concept de « production dramatique » rapporté au film qui me parait être une étrangeté. Je n’en ferais pas un argument contre Bonello. L’intention de “produire” un récit « a-dramatique » me paraît évident ; c’est l’exécution qui à mon sens poserait plus problème.

On adhère ou pas, c’est certain. Mais ça me paraît un peu facile de juger un film à travers ses intentions (supposées qui plus est). Si on est dans l’évocation, reste à juger la maîtrise formelle, technique, ce qu’on pourrait appeler « savoir-faire ». Ce n’est plus un travail de scénariste, mais de metteur en scène. Il ne suffit pas d’écarter les jambes et d’évoquer un tableau pour pouvoir qualifier l’image produite de picturale. Encore faut-il mettre en scène cette citation, référence, ou évocation. Je citerai de mon côté Kubrick et Fellini. On voit très bien la différence maîtrise formelle entre deux génies de la mise en ambiance, capables de proposer des évocations sans doute pleines de références, mais la poésie émanant des images se suffisent à elles-mêmes sans à avoir à passer par autre chose. C’est par exemple notable dans la scène du bain au champagne : Bonello ne maîtrise rien de ce qui se déroule devant sa caméra, tout intimidé sans doute qu’il est à devoir mettre en place des corps, des décors, des accessoires ou des angles de caméra.

Chacun sa vision du cinéma, ce n’est qu’une question d’adhésion. Quand on parle pour ce film de « définition de la prostitution », on fait le choix de ne plus être dans l’évocation (ce qui relève pour beaucoup du cinéma), et il n’y a plus de définition à donner… pour le spectateur. Dès qu’on veut forcer le sens et trouver une logique aux images, on tombe dans l’explication (ce qui relève plus de l’exégèse que du cinéma). Toute œuvre, si elle peut user de figures de style pour mettre en scène des idées, pour illustrer une action, n’a pas, à mon sens, à définir quoi que ce soit. Simplement parce qu’on ne trouverait pire moyen pour se faire entendre qu’une « production artistique ». Un auteur à travers elle ne dit pas, il montre. On ne peut pas être à la fois celui qui interpelle et celui qui interprète. L’auteur et le spectateur.

Dans l’interprétation de ce genre de films, il y a donc pour moi non seulement un problème dans l’exécution des “évocations” (un manque de maîtrise, de poésie…), mais une prostitution même du rôle des évocations dans une œuvre quand on veut leur donner un sens. Si on prend Eyes Wide Shot par exemple, les interprétations peuvent être multiples, mais la mise en scène reste dans l’évocation, le rêve, et ne force jamais une interprétation ; Kurbrick laisse juge le spectateur, qui même sans chercher une “explication” à ce « salmigondis d’évocations » peut se contenter des images présentées avec maîtrise comme un voyage nocturne. Il est certain qu’il faudrait un autre savoir-faire que celui de Bonello pour arriver à nous faire voyager dans le huis-clos d’une maison close (à deux occasions d’ailleurs, il est question de l’enfermement dont sont victimes les prostituées, à chaque fois, c’est amené par les dialogues ; et jamais la mise en scène ne pense à évoquer justement cette thématique ; plus qu’en enfermement, ce qui ressort de la mise en scène, c’est l’ennui des prostituées ; et quand elles viennent à sortir ensemble, c’est présenté comme une simple sortie au bord de l’eau en référence sans doute à Manet et à Renoir père et fils ; le thème de la prostitution est déjà loin).

The Tree of Life, Terrence Malick (2011)

Je suis une pomme… Non, ce n’est pas ça.

The Tree of LifeThe Tree of Life, Terrence Malick 2011Année : 2011

IMDb  iCM

 

Réalisateur :

Terrence Malick

 

6/10

Avec  :

Brad Pitt, Sean Penn, Jessica Chastain

2011 : Odyssée de l’espèce…

Autant Kubrick, je peux rentrer dans son trip, je vois la cohérence ; autant là, Malick, c’est une espèce d’ennui cosmique… Poème de la destinée humaine à travers le cycle de la vie, la nécessité de suivre la grâce des éléments (j’ai pas capté la différence entre la « nature » et la « grâce », mais c’est un philosophe Malick, attention… si on est largué, c’est parce qu’on n’a pas été attentif en cours de philo…), et essentiellement le rude apprentissage d’un père plus exigeant avec ses gosses qu’avec lui-même. Un homme donc, un vrai. Un con. Parfaitement antipathique ce personnage de Brad Pitt. Difficile à suivre quand un personnage est aussi lourd tout au long du film, avec ses leçons de morale à deux balles. Eh oui ! c’est ça la destinée de l’homme : prétendre qu’on vaut mieux que ses paires, exiger de ses gosses qu’ils fassent mieux que nous. C’est le progrès… Malick voudrait au contraire qu’on pose notre cul sur l’herbe et qu’on compte les étoiles. C’est beau la grâce…, mais qu’est-ce que c’est chiant. Un film personnel, oui. Wako, I guess, c’est là qu’il a passé son enfance… Bien gentil tout ça, c’est un poème qu’il s’adresse à lui-même. Ça nous concerne pas. En quoi ai-je besoin d’un mec qui me dise que la nature, c’est beau ? Je le sais déjà. Ode à la niaiserie, au gnangnan. Ah ça, des portes ouvertes sur les jolies plages au coucher du soleil, il sait faire. C’est beau, ça n’en reste pas moins un cliché. Il n’y a rien derrière sinon du pipi de chat. C’est qu’il faut se les farcir les déclarations pompeuses à la vie, à la grâce, à je ne sais quoi. Sauf que Malick avec ses leçons perpétue la tradition familiale du paternel donneur de leçon. Les leçons, c’est bien quand il faut tout un film pour nous y amener. La morale chez La Fontaine, elle est à la fin. Il faut tout un cheminement pour nous ouvrir les yeux. Là, il commence direct avec les leçons. Il ne faut pas le dire, il faut le montrer. Ah, ça parle peu dans un Malick, mais dès qu’il l’ouvre, c’est pour enfoncer des gros poncifs dans la pierre.

Sur le fond donc, zéro. Beaucoup d’effort pour un message niais et simpliste, qui ne se donne même pas la peine de faire la démonstration de ce qui est avancé.

Reste la forme. Je passe vite fait sur les images. OK, c’est beau. Malick prend le temps de filmer tout ce qui l’entoure en attendant que quelque chose se passe, au crépuscule de préférence ou en faisait mumuse avec l’eau, les feuilles. C’est toujours pas ça l’essentiel. Car il y a quelque chose qui sauve le film dans la forme narrative. Dans la forme générale, vu qu’il faut raconter une histoire et qu’il n’y en a pas (c’est un poème qui est une suite d’évocation de vie, de tranches d’éducation, de sensations vécues durant l’enfance, etc.). Mais au niveau du récit à l’échelle des séquences, c’est là que c’est plus intéressant. Malick use à plein des leçons de déconstruction de Godard ou de Lars von Trier. Pas de continuité chronologique. Des cuts partout. Des inserts avec des plans d’une autre scène d’une autre époque. Tout se mélange. Bref, c’est un peu comme tout était écrit avec des phrases nominales. Il y a des chapitres (séquences), mais s’il y a des phrases, elles n’ont pas forcément de verbe. Il n’y a pas de paragraphe. La phrase nominale permet à un mot, un verbe, de n’être qu’une évocation. Ça permet surtout un mode de récit plus rapide, plus intuitif, mais aussi du coup, — et c’est là où ça devient un peu gavant — totalement incompréhensible. Ça l’arrange bien le Malick, vu que c’est de la poësie. C’est pas fait pour être compris… C’est sa vision des choses. Il montre plus qu’il ne raconte. Il ne prend pas le risque d’être contredit puisqu’il ne parle une langue que lui seul peut comprendre. Alors certains vont s’extasier devant la beauté de sa langue comme on s’émeut devant un Opéra chinois, devant un cantique, un morceau de Bach. « On comprend rien mais c’est beau. » On voit ça au théâtre, tu peux dire « passe-moi le sel » comme on dit « je t’aime » et tout le monde trouve ça formidable. Aucun sens, mais tellement poignant. Ce qui compte, c’est l’émotion… le sel de la vie.

De bons moments sympas, mais creux. Probablement plein de sens pour Malick. Des images qui lui sont tout à fait personnelles. Mais il se fout pas mal de partager ce qu’il ressent. Évoquer c’est bien, en général. Quand on peut déceler où on nous mène. Là, on aura jamais le fin mot de l’histoire. On a fait un joli voyage sur la grande roue. On a pris un peu de hauteur. Mais au final, on a rien vu de plus que ce qu’on connaissait déjà. Il ne nous révèle rien sur la vie, le monde ou nous-même. « La vie, c’est beau. » Comme dit le personnage de Brad Pitt à un de ses gamins : « Essaye cinq minutes de ne rien dire que quelque chose qui te paraîtra essentiel pour voir ». Pari perdu Terrence. T’as de la chance que je ne me sois pas levé de table : j’ai écouté ton chinois jusqu’à la fin, je peux partir maintenant ?


The Tree of Life, Terrence Malick 2011 | Cottonwood Pictures, River Road Entertainment, Fox Searchlight Pictures


 

Une séparation, Asghar Farhadi (2011)

Juste la vérité

Jodaeiye Nader az SiminUne séparation, Asghar Farhadi (2011) Année : 2011

10/10 IMDb   iCM 

Réalisation :

Asghar Farhadi

Avec :

Peyman Moaadi, Leila Hatami, Sareh Bayat

TOP FILMS

Listes :

Limguela top films

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Quel film ! Quand on voit : film iranien, on pourrait se dire, d’accord, ça va être du Guédiguian en Iran… ultra naturaliste, rien à se mettre sous la dent… on va se faire ****. Eh ben, c’est naturaliste, c’est sûr. Mais alors… quelle densité ! Un rebondissement toutes les deux minutes. C’est justement le naturalisme qui permet tous ces revirements. Parce qu’autant de péripéties dans un seul film, ce serait en temps normal difficile à croire. Sauf qu’on le sait, la réalité dépasse souvent la fiction. On le sait, et pourtant, je n’ai jamais vu un film arriver aussi bien à montrer ça.

Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Tout le monde a des problèmes, mais c’est une autre histoire d’arriver à en faire un film. Tout est ordinaire ici. Un divorce, des motifs de divorce assez flous. Un homme qui doit prendre une femme pour se faire aider à la maison. Parce que son père est atteint d’Alzheimer. Tout se met en place, ça devient un énorme sac de nœuds, tout s’enchaîne, on n’a pas le temps de réfléchir, et tout d’un coup, on comprend qu’il y avait là comme une sorte de préparation qui va être la base de toute une histoire judiciaire. Jusque-là, c’est déjà magistral, ensuite, c’est parti pour le grand huit des apparences et des mises en dangers involontaires. Un personnage dit quelque chose, n’en mesure pas les conséquences, et s’est l’engrenage.

Dans tout conflit qui termine devant la justice, il faut trouver qui a tort, qui ment. Sauf que parfois, on peut mentir sans être coupable. Et les personnages mêmes doutent de leur propre culpabilité. Les deux concernés en premiers. Ce sont ceux qui devraient savoir qui ont le plus de doutes. La fille finit par comprendre que son père a menti, elle lui demande d’aller dire la vérité, son père lui dit qu’il peut y aller si c’est ce qu’elle veut, et au final, c’est elle qui va mentir pour lui… Si c’est crédible, c’est que ça sonne à chaque fois juste. Tous les autres sont pris par les apparences et croient déceler la vérité, donc la culpabilité de l’un ou de l’autre, en fonction de ces mêmes apparences. Mais comment pourraient-ils avoir des convictions alors que les deux concernés ont eux-mêmes des doutes ?! Il n’y a pas de vérité. En justice, le père le dit très bien, si telle ou telle chose s’avère être vraie, ça vous identifiera définitivement comme un coupable… La demi-culpabilité n’existe pas, elle sonnera toujours faux. Ainsi, tout n’est qu’apparences, et on en est totalement esclave parce qu’on en arrive même à les préserver pour cacher une autre vérité.

Sauver les apparences, toujours. Celles qui nous préservent du pire. Parce que ce qui se révèle plus important que la vérité, ce sont elles… On ne se compromet jamais par vice, mais pour sauver son honneur, sa réputation, son rang. Le mensonge, quand on le regarde à l’extérieur de soit, il est toujours dégradant ; quand c’est nous qu’il égratigne, on le pare d’excuses, d’explications, de circonstances atténuantes…

Voilà tout le côté judiciaire qui vous retourne le cerveau. Il y a ensuite une énorme qualité dans le film, c’est la sensibilité, la complexité non plus du jeu des apparences, mais des non-dits, des actions appelant une réaction, toutes les infimes subtilités de la vie qui font de nous des êtres complexes, souvent contradictoires, ne sachant pas précisément ce que nous voulons ; nous faisons des choses tout en espérant en être empêchés. Tout cela, c’est l’histoire intime de ce couple de divorcés. Avec, au milieu, leur fille. Ça ne peut être aussi simple que « je ne t’aime plus, je te quitte ». Pourtant, la première scène, du divorce, c’est presque ça. On est en Iran, passé le commentaire du juge, le divorce à l’amiable, ils l’ont. Au revoir les clichés. Surtout, on comprend vite, par des petites phrases, des aveux, qu’elle voulait que son mari la retienne. La fille était au courant mais ne l’a pas dit à son père… Et sa mère finit par douter même de ça… Toujours la quête impossible de la vérité… Quand il est question un instant de revenir, c’est la même chose, ça se joue à rien pour que ça se fasse ou non. Le mot qui fallait pour que tout rentre dans l’ordre et qui ne vient pas, alors tout dérape… Le même principe, rien n’est acquis, les choses ne sont jamais telles qu’elles paraissent être. L’ex-femme paie la caution de son mari, l’aide, pourtant… elle le croit coupable… Parce qu’elle voudrait que son mari la rappelle, lui prouve son amour en exprimant son refus de la voir partir… quand lui accepte la séparation parce qu’il la respecte. Plus on communique, moins on se comprend. Rencontrer l’autre, c’est prendre le risque de le brusquer. Un sac de nœuds, un imbroglio familier, parce que la vie est remplie de ça, de malentendus, de non-dits, de choix contradictoires, de revirements irréfléchis. Et qui, là, est montré avec une intensité et une justesse inédites.

Difficile de trouver des références à ce style de cinéma. On pense naturellement à Bresson pour le naturalisme, ou d’une manière générale, tout le cinéma français des rapports humains. Sauf qu’il faut bien l’avouer, c’est souvent lent et ils nous racontent en deux heures ce qu’il se passe en trois minutes ici… Le rythme est d’une rapidité affolante. Pas le temps de s’appesantir, pas une pause, pas d’instant poétique pour respirer. Non, on est pris à la gorge, tout s’enchaîne rapidement, mais dans un même élan, dans la même continuité, donc on a aucun mal à suivre. Là encore, pour arriver à ça, soit c’est une belle chance, une alchimie trouvée par hasard, soit il y a derrière tout ça, un vrai savoir-faire. S’il fallait une référence, ce serait eut-être Cassavetes (il faut bien passer par là au moins au début pour situer une forme). C’est vrai que chez Cassavetes, tout s’enchaîne aussi vite, avec intensité et réalisme. Les thèmes sont juste différents, même si on retrouve le couple au milieu de tout.

Certains parlent du manque de lumière, ou d’élévation, je n’ai vu que ça. Montrer les hommes tels qu’ils sont, c’est-à-dire avec leurs faiblesses, mais aussi la complexité de leurs rapports, pour moi, c’est une élévation. Glorifier les valeurs supérieures de l’être humain, c’est bien, mais c’est un peu facile et pas très productif (et c’est souvent lourd à voir).

La force du film, c’est justement de ne pas proposer de jugement sur ses personnages. Le film n’est qu’un constat. Il nous présente tels que nous sommes, et c’est ensuite de la réflexion du spectateur qui provoque cette « élévation » ou cette lumière. Et après le constat, les conclusions sont évidentes. Mais elles sont posées à l’attention du spectateur, non imposées. Oui, le sujet est en quelque sorte l’incommunicabilité des êtres, l’impossibilité d’établir un jugement en rapport avec la réalité. Noir tableau sans doute, mais éclairer un problème pour envisager une élévation, un meilleur, c’est mieux que rester dans ses illusions et esclave de ces apparences.

On peut aussi voir le film comme un exercice de style. Chaque scène apportant son lot de révélations, contredisant ou précisant un élément antérieur pour en montrer la complexité. Au début, tout est simple, on se laisse prendre par le jeu des petits conflits qui prennent forme, mais au contraire des personnages qui vont s’opposer, on a la possibilité d’avoir tous les points de vue, si bien qu’on comprend à la fois tous les enjeux de chacun, mais qu’on comprend, sans les juger, la manière dont ils se comportent. Parce qu’à chaque rebondissement, ils sont obligés de s’adapter. Peu importe les faiblesses : on condamne les faiblesses humaines quand elles sont gratuites ou cruelles, quand quelqu’un agit en conscience de cause contre les autres et pour son seul profit. Mais les faiblesses qui s’expriment au milieu d’un grand dédale de confusion, d’incompréhension, sans volonté aucune de nuire à autrui, bien au contraire, et quand elles sont juste l’expression non pas de faiblesses individuelles, mais propres aux situations inextricables dans lesquelles ils sont plongés, on peut comprendre et on peut les excuser (au contraire des personnages qui continuent de s’opposer). Parce qu’on a sans doute tous vécu ce même genre d’expérience où les apparences sont contre nous et qu’on arrive pas à convaincre de notre bonne foi ; ou au contraire, quand on se laisse aller à des petites bassesses, par facilité, par méconnaissance, par bêtise, et par peur des conséquences…

Ces personnages ne sont jamais antipathiques. Quand ils s’opposent, ils sont dans leurs illusions, esclaves et ignorants, à travers le prisme étroit de leur seul point de vue. Il n’y a jamais d’agressivité en eux, même quand ils s’emportent les uns contre les autres. Ce n’est pas de la haine qui est montré (ce qui les rendrait antipathiques), mais de l’incompréhension. Tous réclament justice. « Comment avez-vous pu lui faire ça ? » Tous ces personnages ont leur lumière parce qu’ils se refusent toujours à cette facilité du mépris de l’autre. Leur véhémence est dans l’incompréhension. Et ils ne font ainsi que mettre en lumière encore plus, pour nous, cette incapacité qu’ont les hommes à adopter un même point de vue ou à imaginer celui de son voisin. C’est d’autant plus réussi que Farhadi prend deux familles aux mœurs différentes qui auraient tout pour s’opposer. Plus il les oppose, plus on comprend leur trouble, plus on les prend, les deux camps, en sympathie. Et la conclusion qu’on fait de tout ça, c’est qu’importent leurs différences, ils se ressemblent, non pas par leur origine ou leur rang, mais par leur vulnérabilité. Si deux familles que tout oppose peuvent être si semblables, c’est que nous sommes également comme eux : vulnérables aux pièges des apparences, à la justice aveugle, et à l’incompréhension.

Élever les hommes avec des idées simples et toutes faites, du genre « il faut être heureux » ou « il faut être entreprenant », c’est pas bien compliqué et ça mène nulle part. On n’a pas besoin de films pour nous rappeler ce qu’on sait déjà et qui est facile à exprimer. Enfoncer des portes ouvertes, c’est en général assez pénible à voir, alors qu’être dans le constat, la démonstration de situations peu évidentes, qui nous sont toutes familières mais qu’on peut difficilement exprimer, c’est déjà plus enrichissant et plus stimulant. Comment faire entendre à quelqu’un que les choses sont compliquées, qu’on n’a pas voulu agir mal ou que les choses sont différentes de ce qu’elles semblent être… on se retrouve, comme dans le film, à ne pas pouvoir en faire la démonstration. Au moins ici, en deux heures de film, la plupart des spectateurs ressortiront avec ce même constat que les choses sont compliquées à juger, à interpréter, à voir. La lumière, elle est là : au moins pour une fois, tout ce petit monde sera sur la même longueur d’onde, et pourra, par la suite, bénéficier de cette expérience pour regarder autrement les choses. Se garder de tomber, par facilité, ignorance ou intérêt, dans un jeu qu’on pourrait tout aussi bien perdre. Croire aux apparences, c’est s’en rendre esclave et avoir déjà perdu. Une leçon de vie, ça élève toujours plus qu’une prière béate faite de poncifs à la gloire de la grandeur humaine.

« Soyez heureux (et cons) ! Gavez-vous ou un autre le fera pour vous ! » Hum, oui. Préférons rester béats d’admiration devant un film (un mensonge) illustrant l’idée qu’il n’y a que des vérités partielles, donc des mensonges, et que la vérité qui prétend se montrer toute nue n’est rien d’autre qu’une pute.

Un mot sur la mise en scène. Un réalisateur qui arrive à me faire deux scènes de tribunal (une à la fin et une au début) sans montrer la gueule du juge et que cela nous paraisse la plus évidente des choses, est un génie. D’accord, il y a peut-être un désir de dire que la justice n’a pas de visage… un de ces symboles quelconque… Je veux y voir surtout l’expression la plus élémentaire de ce qu’est la mise en scène : faire des choix, montrer ou ne pas montrer, se focaliser sur certains éléments et pas d’autres. Ce sont deux scènes de tribunal, pourtant c’est déjà un tête-à-tête entre les deux personnages. Le reste, on s’en tape. Le sujet, c’est pas qu’ils divorcent, c’est qu’ils s’étripent au milieu d’une dernière salade de malentendus. On montre ce qui est significatif à la loupe ; les personnages secondaires, hop, hors-champ !


Une séparation, Asghar Farhadi 2011 Jodaeiye Nader az Simin | Asghar Farhadi Productions, Dreamlab Films, MPA APSA Academy Film Fund


 

Drive, Nicolas Winding Refn (2011)

Frein moteur

DriveVaroum Année : 2011

IMDb  iCM
Réalisateur :

Nicolas Winding Refn

6/10

Avec  :

Ryan Gosling
Carey Mulligan
Bryan Cranston
Oscar Isaac

Histoire copiée sur celle du Driver de Walter Hill avec Ryan O’Neal). Même job, même désir de ne pas être mêlé aux affaires, même apathie, même jantes émasculées. Mais si la mise en scène est excellente et rappelle les effets du duo David Lynch-Badalamenti, on se lasse du peu d’unité dans l’action et du manque de destination même feinte… On rêve d’un Vanishing Point cotonneux, sans but véritable, sans histoire, une ligne droite dans le récit sur la tragique route du nihilisme. Mais non, ça devient une histoire d’amour. D’accord, on suit, ça se tient, pourquoi pas… Puis, ça se casse la gueule quand après un nouveau coup de volant ça devient un film de gangsters. De Lynch, on passe à Tony Scott. Parfois (même souvent), il faut prendre le risque de ne rien dire et faire confiance à la simplicité, surtout quand on vise le minimalisme, l’atmosphère.

Un film raconte d’abord une histoire. Le scénario peut avoir l’épaisseur du papier à cigarette comme Vanishing Point, c’est pas un problème. Ou d’une blague Carambar. Suffit d’être cohérent. Une idée peut faire un film. On lance, et on la regarde planer jusqu’à se mettre en orbite. Là, une fois la fusée lancée… ça drive. Un bolide qui gesticule n’a aucune chance d’être mis en orbite. On tire le rideau au lieu d’y grimper… La faculté d’un Vanishing Point, toujours, c’était de filer droit. Un vrai engin de gars : le Point G ne se trouve pas, il s’enfile. Droit. À l’essentiel.

Drive, Nicolas Winding Refn 2011 | FilmDistrict, Bold Films, MWM Studios

Le metteur en scène a du talent, y a d’autres histoires à se mettre sous le nez quand même…

(Piqûre de rappel :) Ah, d’accord, le réal c’est le mec qui avait fait Pusher… Y a du progrès, mais y a fort à parier qu’il soit incapable de choisir un bon scénario ou de les écrire lui-même…

(Bis, ter :) Je ne suis pas rancunier avec Nicolas. Je me suis également farci Only God Forgives, et on y trouve indéniablement la même patte (en carton) de l’auteur : du vide, de la pesanteur molle, du sexe coupé (j’ai rien contre, cela dit, même ça me laisse quelque peu circoncis) et des images même pas jolies.

Et je crois être assez maso pour être capable de regarder Valhalla Rising. J’ai de l’espoir.