La Lune de Jupiter, Kornél Mundruczó (2017)

Note : 3.5 sur 5.

La Lune de Jupiter

Titre original : Jupiter holdja

Année : 2017

Réalisation : Kornél Mundruczó

Avec : Merab Ninidze, Zsombor Jéger

Après Les Fils de l’homme, voilà Le Fils de Dieu. Si on prend le film pour ce qu’il est avant tout, un film d’action efficace, c’est assez réussi et plutôt divertissant. Faut-il encore éviter de porter un peu trop attention aux significations ou indices religieux qui parsèment ici ou là le récit. Autrement, ça deviendrait franchement lourd.

On en serait resté à une allégorie de l’Europe fermée sur elle-même et réfractaire à l’idée d’accueil d’étrangers forcément poseurs de bombes, sans trop non plus tirer sur les ficelles des évidences, ç’aurait été encore mieux. Parce que l’allégorie, là, religieuse ou biblique, ce n’est vraiment pas finaud.

À côté de ça, le mélange entre film de genre(s) et film « intelligent » est surprenamment bien maîtrisé et pas désagréable à regarder.

Bref, pour de la SF dystopique faite avec les moyens du bord (une Europe alternative, très proche de l’actuelle, nécessitant donc peu de moyens sinon narratifs), connaissant l’extrême difficulté du genre à convaincre, il ne faut pas bouder son plaisir, c’est si rare. On peut ainsi tout particulièrement goûter les scènes en plan-séquence caméra à l’épaule entre Cuarón et László Nemes. En revanche, aucune séquence de lévitation n’est réussie, ou crédible.


 

La Lune de Jupiter, Kornel Mundruczo 2017 Jupiter holdja | Proton Cinema, Match Factory Productions, KNM, ZDF/Arte


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Baby Face Nelson, Don Siegel (1957)

Baby Face is Dead

Note : 4 sur 5.

L’Ennemi public

Titre original : Baby Face Nelson

Année : 1957

Réalisation : Don Siegel

Avec : Mickey Rooney, Carolyn Jones, Cedric Hardwicke, Jack Elam, Leo Gordon

Crime film tardif, comme une résurgence assumée des films pré-code. Un rythme très enlevé avec peu de séquences bavardes de plus de trente secondes, de l’action en permanence, des éléments perturbateurs à la chaîne, des casses, des meurtres, des coups bas entre malfrats, des répliques en or à la pelle, et des acteurs une nouvelle fois épatant dans un film de Don Siegel.

Car comment ne pas être impressionné par la stature (oui, oui) et l’autorité de Mickey Rooney, habitué plutôt des rôles de mec sympa et souriant, et qui n’a rien à envier ici à James Cagney dont l’autre Ennemi public — titre français des deux films — est contemporain de cette histoire, qui est un acteur-danseur de poche comme Rooney, mais qui évoluait davantage dans ce registre d’acteurs à poigne que le bon Mickey. Le talent et le charme de Carolyn Jones ajoutent cette note féminine à tout bon film d’action ; de seconds rôles en or et en pagaille pour finir de composer cette distribution parfaite : Leo Gordon, habitué des westerns et le gentil musculeux de The Intruder, jouant ici de sa carcasse impressionnante et de son autorité tout en intériorité pour interpréter le célèbre leader de revues de la Grande Dépression, John Dillinger ; Jack Elam, autre habitué des westerns où il traîne souvent son œil torve pour camper des seconds rôles fous et idiots, et que j’ai rarement vu autant qu’ici à son avantage (un vrai talent, une intelligence, et une voix merveilleuse) ; ou encore Cedric Hardwicke, acteur britannique qui sort tout juste du rôle du roi Sethi dans Les Dix Commandements et qui bénéficie peut-être ici des plus belles répliques dans un rôle de médecin ivrogne, archétype du genre mais rarement aussi bien tenu, et qui est sans doute l’homme tout désigné pour une rapide parodie de la scène du crâne de Yorick lors de l’enterrement à la hâte de l’un des leurs.

Pour ce qui est de la qualité des dialogues enfin, Don Siegel peut compter une nouvelle fois sans doute sur les talents de Daniel Mainwaring qui avait déjà travaillé sur Ça commence à Vera Cruz.

Du très bon boulot.


L’Ennemi public, Baby Face Nelson, Don Siegel 1957 | Fryman Enterprises, United Artists

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Ici brigade criminelle, Don Siegel (1954)

Note : 3 sur 5.

Ici brigade criminelle

Titre original : Private Hell 36

Année : 1954

Réalisation : Don Siegel

Avec : Ida Lupino, Steve Cochran, Howard Duff, Dean Jagger

Amusant de voir qu’Ida Lupino a participé à l’écriture du scénario, mais que ça n’ait pas pour autant rendu son personnage moins anecdotique dans l’affaire… Histoire de cordonnier. Elle crève d’ailleurs, en tant qu’actrice cela va sans dire, un peu trop l’écran pour n’être qu’une vulgaire chanteuse de bar : dès qu’on ne la voit plus, le film perd de son charme et retombe sur ses pattes criminelles bien ternes.

L’intrigue policière ne vaut pas grand-chose et souffre d’un certain manque d’unité : une première partie où deux détectives s’appliquent à rechercher un voleur de billets de banque (avec l’aide de notre chanteuse de bar coscénariste), et une autre où ils s’opposent, car l’un voudrait garder une petite partie du magot pour eux. Le rythme naturel de l’intrigue policière est plombé par des séquences réalistes mettant nos détectives en scène dans leur vie quotidienne et familiale ; or, l’image d’Épinal est tellement grossière qu’on peine à plaindre un des deux détectives quand il se retrouve placé devant le fait accompli par son partenaire. Partenaire qui, d’ailleurs, passe du mec sympa à une crapule en moins de temps qu’il en faut pour le dire… On rêve de la constance des chanteuses de bar, femmes fatales, toujours, elles, invariablement floues et insaisissables.

Ce côté brouillon et naïf du scénario est sauvé in extremis par une dernière (et seule) astuce qu’on sent un peu venir (ce qui est une qualité) et qui permet à toute cette histoire anodine de prendre fin, comme dans toutes les bonnes histoires, en se conformant, ou retournant, à l’ordre établi (même si en y réfléchissant, le petit tour final manigancé par le chef de la police paraît bien trop risqué — fatale pour un des personnages — pour être crédible).

Bref, un film noir bon et honnête, c’est un film où la femme fatale est au cœur de l’intrigue, pas un simple pion ou un personnage utilitaire posé négligemment près d’un piano. On se contentera donc ici d’une vulgaire série B… ou d’un vulgaire film de flics comme seuls les vrais durs peuvent les apprécier. Un film de Don Siegel en somme. (Ce que je préfère chez lui, c’est bien ses films avec une pointe d’humour ; on sourit ici autant qu’après trois jours de garde à vue).

Curieux, tiens, j’ai des réminiscences de mallette pleine de billets avec Walter Matthau…


 
Ici brigade criminelle, Private Hell 36, Don Siegel 1954 | The Filmakers

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Les Indispensables du cinéma 1954

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The 13th, Ava DuVernay (2016)

The 13th

Note : 3 sur 5.

(The) 13th

Année : 2016

Réalisation : Ava DuVernay

Avec : Melina Abdullah, Michelle Alexander, Cory Booker

Le mouvement Black Lives Matter a probablement poussé Netflix à rendre son documentaire plus accessible, et c’est ainsi que je l’ai vu sur YouTube.

On se rappellera que Ava DuVernay avait déjà réalisé l’insipide Selma. L’art d’enfoncer les portes ouvertes. Le fond, quand il est strictement historique, est intéressant ; mais la mise en scène, tout l’emballage, c’est digne d’un doc Thema Arte, et ce n’est pas un compliment.

Des intervenants assis devant la caméra et dans un studio bien pensé à l’avance ; un discours charcuté et remonté avec des animations qui sont appréciables quand elles sont utilisées sur une chaîne YouTube avec un matériel éducatif, mais qui dans un documentaire de meilleur standing ne fait que surligner le propos et qui par conséquent n’a pas besoin d’un tel habillage ludique.

Le montage de bribes de discours permet aussi la manipulation pour les faire intégrer dans un discours plus général, celui de la réalisatrice. Ça me poserait aucun problème dans un documentaire sur l’architecture d’Arte, mais sur un sujet historique encore brûlant, très politique, ce sont des méthodes qui, au choix, enfoncent les portes ou manipulent l’histoire. Et le problème, c’est que quand on ne sait pas grand-chose de cette histoire, il peut être difficile de faire la part des choses entre les évidences lourdes et les suspicions d’arrangement avec l’histoire. Ce n’est pas parce que la cause est juste, qu’on peut tout se permettre.

Il est bien là le problème, la distance avec le sujet. La cause est juste, mais je m’interroge sur la pertinence qu’une réalisatrice puisse utiliser ce médium pour mettre en scène une cause qui lui tient à cœur. Je pense que c’est même quand on rejette toute idée d’injustice, et donc en particulier celle des Noirs américains dont il est question ici, qu’il faut être exigeant avec la manière de mettre en scène ces causes.

À la limite, j’avais trouvé plus intéressant, plus informatif, et avec pourtant un habillage tout aussi insupportable et daté, un documentaire de ABC (l’avantage au moins de suivre un point de vue qui est assumé et discuté par une rédaction, pas celui d’un réalisateur ; je suis toujours aussi peu persuadé que l’approche auteuriste des documentaires, plus européenne, et pas toujours pour le meilleur, soit pertinente outre-Atlantique) sur un des épisodes relatés ici en quelques secondes, le viol d’une joggeuse à Central Park, et qui avait valu plusieurs années d’incarcération à des jeunes Noirs innocents. On était dans du journalisme spectacle, mais du journalisme, donc du factuel. Le fait d’être d’accord avec une cause n’interdit pas d’être exigeant.


The 13th, Ava DuVernay 2016 13th | Forward Movement, Kandoo Films, Netflix 

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L’argent, comment le métal blanc a façonné le monde, Michael Burke, Graeme Hart (2018)

Note : 4 sur 5.

L’argent, comment le métal blanc a façonné le monde

Titre original : Empires of Silver

Année : 2018

Réalisation : Michael Burke, Graeme Hart

Documentaire de télévision en trois parties diffusé sur Arte. Les reconstitutions ne sont pas toujours les bienvenues, mais les informations historiques apportées sont d’excellente qualité. Pour résumer et pour mémoire :

— Du XVᵉ au XVIIᵉ siècle : la Chine est le pays le plus riche et le plus puissant du monde. Pour prélever l’impôt, un empereur décide de passer par le métal blanc qui en fait le plus grand consommateur du monde. La Chine est autosuffisante en tout, exportant de nombreux de ses produits en Occident (déjà), et important peu… sauf l’argent. Pour assurer le paiement des impôts, les Chinois se mettent donc à importer en masse ce métal, produit en Amérique du Sud dans les colonies espagnoles. Ceci fera la richesse de l’empire espagnol, qui, en retour pourra se mesurer aux grandes puissantes de l’Europe de la Renaissance. Au début de cette mondialisation, c’est bien la Chine le pays le plus puissant du monde (l’Empire du milieu, alors que les nations européennes basent leur richesse sur leurs colonies et n’ont pas accès au marché intérieur chinois).

— Au XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle : la dépendance (entre autres) de la Chine à l’argent a provoqué l’effondrement de la dynastie Ming (milieu du XVIIᵉ siècle) et la dynastie qui suit, les Qing, referme un peu plus l’accès au territoire chinois aux étrangers. Le XVIIIᵉ est prospère, mais les ennuis commencent quand en 1793, la Grande-Bretagne envoie un émissaire pour réclamer une ambassade permanente et l’ouverture des frontières (contrairement à l’Espagne avant elle, l’Empire britannique ne dispose pas de grandes ressources en argent). Fin de non-recevoir de l’Empereur, seulement arrive très vite la révolution industrielle et les marchands (à travers surtout la Compagnie des Indes Orientales) vont bientôt avoir les moyens militaires de faire pression sur le pouvoir chinois qui ne voit rien venir. En effet, les Occidentaux, qui tentent depuis des siècles de trouver un produit susceptible de s’introduire sur le marché chinois, trouvent au début du XIXᵉ siècle ce qu’ils cherchaient depuis longtemps : l’opium. Produit dans leurs colonies en Inde, les trafiquants britanniques inondent la Chine d’opium en toute illégalité. La crise sanitaire est telle en Chine que l’Empereur charge un de ses fidèles de saisir et de détruire une grande quantité d’opium et envoie une note à la reine Victoria lui demandant d’intervenir pour faire cesser les trafiquants de drogue. La réponse de la Reine : elle envoie l’armée, et c’est le début de la Première Guerre de l’opium… Tu le sens, là, l’impérialisme occidental ? On fait la guerre parce que la Chine refuse l’ouverture de son territoire, mais en fait, c’est parce que les Britanniques ne peuvent pas y écouler leur drogue comme ils le voudraient. L’Empire britannique s’est construit en partie sur le trafic de drogue, et donc des guerres pour en assurer le trafic. Joli… Grâce à la supériorité technologique des Britanniques sur les Chinois, ces derniers sont vaincus et selon le traité de Nankin (un précédent au traité de Versailles dans le genre humiliation) doivent céder l’ouverture de leur territoire aux étrangers, l’île de Hong-Kong et une première salve d’indemnités (tu perds une guerre que tu n’as pas déclenchée, tu paies, logique). L’ancienne grande puissance étant désormais affaiblie, les rapaces commencent à venir la dépecer en multipliant les agressions sur son territoire et réclamant toujours plus à la Chine : les Français s’y mettent, mais aussi les Américains (alors que leur développement avait été assuré par les importants capitaux chinois — déjà) et même les Japonais, déshonneur suprême, qui ont profité plus tôt que les Chinois de leur ouverture au monde (et donc à la technologie). Voilà comment une Chine en ruine entame le XXᵉ siècle, précipitant la chute de son empire… Merci qui ?


L’argent, comment le métal blanc a façonné le monde, Michael Burke, Graeme Hart (2018) | Matchlight, Arte


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Top des meilleurs films documentaires


Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950)

Note : 4 sur 5.

Pâques sanglantes

Titre original : Non c’è pace tra gli ulivi

Année : 1950

Réalisation : Giuseppe De Santis

Avec : Raf Vallone, Lucia Bosè, Folco Lulli

— TOP FILMS —

Un mélange surprenant de néoréalisme et peut-être… d’expressionnisme. Le passage par un sujet ancré dans la ruralité (rappelant les thématiques propres au western) et le recours constant aux décors naturels d’une force inouïe (montagnes de basse altitude, rocailleuses, avec quelques ombrages d’oliviers) assure le côté néoréaliste du film (dans la continuité de Riz amer, du même Giuseppe De Santis).

Paysage rocailleux | Non c’è pace tra gli ulivi, Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film


Pâques sanglantes, Giuseppe De Santis (1950) | Lux Film

Le plus surprenant cependant, ce sont les options choisies dans la mise en scène : la sophistication, voire l’artifice, est constante. Pour rester au plus près de ses acteurs Giuseppe De Santis multiplie les plans rapprochés, c’est ensuite une sorte de valse continue qui s’opère entre les acteurs et la caméra. Celle-ci, malgré le décor escarpé, est toujours mobile, suivant les personnages en travelling d’accompagnement, manifestement posée sur un rail. Les acteurs peuvent évoluer autour d’elle, et elle les suit alors sur son axe.

Plus surprenant encore, les acteurs parlent parfois face caméra, soit en regardant l’objectif soit en regardant derrière elle tout en s’adressant à leur interlocuteur qu’on voit également dans le champ et qu’on voit ne pas être regardé par son partenaire au moment où il lui parle et s’adresse à la caméra… Ce n’est pas systématique, surtout proposé lors des séquences entre les deux amoureux des rôles principaux, et ça réussit assez bien.

La distanciation produite proposée est assez radicale. J’en ai rarement vu élaborée sous cette forme, avec autant d’audace sans pour autant tourner à la pure expérimentation, et aussi efficace dans une fiction. Regarder la caméra, ce n’est pas rare ; la regarder un peu, ou pas tout à fait, mais regarder au loin comme on le ferait au théâtre sans même regarder son partenaire, adoptant en conséquence des mouvements de déplacement d’acteurs qui n’ont rien de réalistes (même au cinéma, à cette époque, on sait se positionner l’un à l’autre en formant un angle et en faisant croire qu’on se fait face alors qu’en réalité on se positionne pour que la caméra nous voie mieux), et avoir une telle inventivité, proche de la danse en offrant certaines postures évocatrices, dans ces déplacements et ces cadrages, j’avoue ne pas avoir vu souvent ça.

On aurait presque l’impression que la caméra est un drone qui les suit au plus près et dont les acteurs auraient conscience, et on ne serait alors presque pas étonnés de voir un acteur toucher la caméra pour lui faire changer d’angle… Le dispositif est déjà fascinant, mais le faire dans un environnement aussi rustique, ça ne fait que renforcer sa singularité et l’effet produit.

La photo, en dehors d’une grande profondeur de champ et du format carré rappelant pour beaucoup les caractéristiques de la vision humaine, est d’un noir et blanc magnifique, pleine de contraste rappelant, à raison ou non, celle de La Perle, tourné trois ans avant.

(Toutes les captures sont issues des dix premières minutes. Ça pose le décor…)


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Les Indispensables du cinéma 1950

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Portier de nuit, Liliana Cavani (1974)

Note : 3.5 sur 5.

Portier de nuit

Titre original : Il portiere di notte

Année : 1974

Réalisation : Liliana Cavani

Avec : Dirk Bogarde, Charlotte Rampling, Philippe Leroy, Isa Miranda

Bluffé pendant une bonne partie du film. Si le scénario n’est pas sans défauts, la mise en scène est souvent remarquable. On sent malgré tout une grosse (voire trop grosse) influence de Visconti (Mort à Venise notamment, avec des zooms, une caméra mobile sur axe, des séquences qui semblent même chercher à reproduire certaines ambiances), et des détails, des choix, qui séparent les metteurs en scène de talent et les génies.

J’étais tout à fait prêt à me satisfaire de cette proximité assumée, malgré un sujet plutôt glauque, mais bien amené, une sorte de Salo qui ne donne pas envie d’aller vomir ; le film proposait, en tout cas au début, une vraie opposition, fascinante, allant crescendo en comprenant ce qui lie les personnages et ce qu’ils sont prêts à accepter l’un de l’autre ; et puis, la longue séquestration occupant pour ainsi dire tout le troisième acte, trop répétitif, attendu, sans plus aucune révélation qui jusque-là nourrissait notre attention… Tout ça fait que le film s’essouffle jusqu’à s’effondrer dans son finale.

Ce qui reste brillant même dans ces excès, ce sont ces acteurs au-dessus de tout : Dirk Bogarde, comme à son habitude (ce n’est pas un acteur qui vous plonge dans une sympathie folle, il peut parfois proposer des expressions superflues — il commente ce qu’il fait, ce que son personnage est censé penser —, mais il est précis, juste et donne pas mal à voir), et Charlotte Rampling est époustouflante dans un rôle où le moindre excès peut vous décrédibiliser pour longtemps, et qui au contraire, se met à nu et se donne à un niveau auquel peu d’actrices pourraient s’élever (pourtant elle non plus ne m’inspire pas la plus grande des sympathies).

Portier de nuit, Liliana Cavani (1974) | Lotar Film Productions


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Les Indispensables du cinéma 1974

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Par-Dessus les moulins, Mario Camerini (1955)

Note : 2.5 sur 5.

Par-Dessus les moulins

Titre original : La bella mugnaia

Année : 1955

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Vittorio De Sica, Sophia Loren, Marcello Mastroianni

Il est à craindre qu’on ait déjà avec cette comédie à grand budget (et à grands excès), les prémices, l’avant-goût, de ce qu’il adviendra vingt ans plus tard de la comédie à l’italienne.

Au milieu des années 50, Mario Camerini est un doyen de la comédie, et si ses comédies avec De Sica dans les années 30 sont délicieuses, elles étaient à la mesure de ce que doit être une comédie : à hauteur d’homme. A-t-il seulement existé un jour une comédie XXL, jouant également la carte du genre historique en costumes, de l’aventure ou d’un tout autre genre, qui ait donné lieu à une grande comédie ? Les exemples doivent être rares, et ce Par-Dessus les moulins est à classer parmi les attractions surproduites dispensables de l’âge d’or du cinéma italien.

Par-Dessus les moulins, Mario Camerini (1955) | Ponti-De Laurentiis Cinematografica, Titanus

Le paradoxe, c’est qu’on y trouve de nombreuses qualités, mais à force de débauche de moyens, d’effets, de clinquant, de lazzi, d’outrances burlesques, ça fatigue. On s’étonne même de ne pas voir figurer dans la distribution Toto. La farce est bien écrite (il faut, c’est tellement alambiqué comme développement qu’il faut arriver à donner corps à ce vaudeville ibérique), la reconstitution parfaite, et les acteurs, comme toujours excellents (De Sica en mode farce, extraordinaire en imbécile, mais qui agace paradoxalement dans un tel contexte ; et Sophia Loren, tout aussi extraordinaire tout ce qu’il y a de plus difficile pour une femme dans une comédie : servir les hommes pour qu’ils amusent, les mettre en évidence, se contenter d’être charmante en espérant convaincre par son intelligence, son écoute, sa repartie, son caractère : et tout y est). Ce n’était donc pas faute d’avoir invoqué les deux jeunes stars montantes de l’époque qui sortent du bien meilleur Dommage que tu sois une canaille (à Sophia Loren il faut ajouter Marcello Mastroianni dans un rôle tout aussi difficile que celui de sa partenaire, mais le beau Marcello a au moins un avantage sur elle : il serait incapable de jouer les bellâtres — alors qu’en jeune mari jaloux, ça passe très bien).

Voilà encore le paradoxe. Plus Camerini et De Sica auraient fait des efforts pour améliorer leur film, plus ils seraient allés dans la mauvaise direction tant c’est précisément ces efforts incessants, ostensibles, multiples, qui arrivent à nous convaincre qu’une comédie a souvent besoin pour s’épanouir de simplicité. C’était la grande réussite des comédies à l’italienne qui allaient se développer dans la péninsule avec une nouvelle génération de cinéastes/scénaristes qui sauront très bien aussi intégrer les anciens (De Sica en tête, en tant qu’acteur), qui sauront insuffler la même simplicité et le réalisme de leurs aînés (Camerini et De Sica en tête) qui avaient su, eux, intégrer à leurs films au temps du fascisme un souffle de liberté, et qui, comme les comédies américaines avant eux, avaient su aussi bien intégrer les femmes à leurs histoires (quand on compare Dommage que tu sois une canaille et Par-Dessus les moulins : dans le premier, c’est presque De Sica qui joue les faire-valoir, et c’est sa fille, Sophia Loren, qui se joue de Marcello ; or, c’est un peu le contraire ici). L’histoire bégaie, il vaut mieux échapper aux petits soubresauts dans le vide quand elle repart.

Un vide ronflant, clinquant et pénible pour ce qui est de Par-Dessus les moulins. La faute à ces moyens déployés, au choix de scénario pour mettre en œuvre une si grosse production (une sorte d’angle mort historique). Quand on voit une production « Ponti-De Laurentiis », on a tout compris. La décadence future du cinéma italien en deux noms. Une décadence parfois fructueuse, encore témoin de certains coups de génie, mais déjà ici le signe d’excès coupables.


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Monsieur Max, Mario Camerini (1937)

Note : 4 sur 5.

Monsieur Max

Titre original : Il signor Max

Année : 1937

Réalisation : Mario Camerini

Avec : Vittorio De Sica, Assia Noris, Rubi D’Alma

Peut-être le meilleur exemple de comédies romantiques proposées par Mario Camerini au cours des années 30, le plus abouti, mettant en scène une nouvelle fois le couple De Sica – Assia Noris.

Toujours d’inspiration américaine, Mario Camerini réalise ici une comédie du travestissement dans laquelle non seulement Vittorio De Sica s’amuse, et se perd beaucoup, à changer d’identité malgré lui (une méprise originale qu’il renonce à clarifier), mais aussi de classe sociale. Et c’est tout à la fois le côté romantique (il court deux femmes en même temps) et le côté social qui fait déjà peut-être de Monsieur Max une des prémices de la comédie à l’italienne (et sociale) des années 50 et 60 (sa volonté de s’élever au-dessus de sa classe pour fréquenter les élites en rappelle d’autres).

Monsieur Max, Mario Camerini (1937) | Astra Film

Je donnerai un million est d’ailleurs exactement dans la même veine, avec une connotation cette fois bien plus sturgesienne voire capraesque : à la base de toutes ces comédies sociales et romantiques des années 30, le travestissement social et l’identité recomposée. Ce sera même dans ce film tout l’intérêt de l’intrigue : chercher un milliardaire caché parmi les pauvres qui récompensera celui qui l’aidera comme le titre l’indique si bien… (on change de la même manière de classe, mais cette fois dans l’autre sens). On pourrait être dans Les Voyages de Sullivan ou dans My Man Godfrey (tous deux antérieurs) ou peut-être chez Chaplin (dont le génie du personnage de Charlot pouvait être fascinant de par sa capacité à la fois à pouvoir représenter un ancien riche déchu ou un vagabond se rêvant en être un : son costume, pour ne pas être celui d’un vagabond tout simple, mais celui d’un vagabond portant ce qui n’est pas loin d’être un frac en lambeau, est peut-être les prémices de ce goût futur pour les comédies de travestissement).

La même rengaine à constater d’ailleurs pour ce Monsieur Max comme pour d’autres de Mario Camerini : il y a déjà du réalisme dans ce cinéma-là, Camerini ne semblant pas être autant qu’on voudrait le croire homme à se laisser enfermer dans des studios fraîchement inaugurés à Rome (et même si ironiquement, ses scènes tournées sur les routes de campagne, parfois tournées en accéléré, sont peut-être ce qu’il y a de plus artificiel dans ses films). On aurait tout intérêt à revisiter ce cinéma italien des années 30, loin de la réputation mièvre qui lui a été faite avec les téléphones blancs.

Beaucoup d’humanité dans ce Monsieur Max. L’homme du peuple qui aspirait à partager la vie mondaine des gens de la noblesse italienne finira par comprendre que sa vraie place est parmi celle qui, seule, l’aime comme il est. La noblesse n’est plus celle de ceux qui appartiennent à une élite sans mérites, mais celle des gens simples qui ont du cœur.


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Les Séquestrés d’Altona, Vittorio De Sica (1962)

Les Séquestrés d’Altona

Note : 3 sur 5.

Les Séquestrés d’Altona

Titre original :  I sequestrati di Altona

Année : 1962

Réalisation : Vittorio De Sica

Avec : Sophia Loren, Maximilian Schell, Fredric March, Robert Wagner

D’un côté, il me semble qu’on peut se féliciter de voir une des rares tentatives réussies de ce qu’on peut définir comme une tragédie. D’un autre côté, il faut avouer que l’univers de Jean-Paul Sartre est très particulier : une sorte de mélange étrange entre l’histoire et la fiction avec des implications dramatiques rarement vues ailleurs (à la fois philosophiques, politiques peut-être, et historiques), et Vittorio De Sica rend le propos (déjà bien lourd) extrêmement suffocant. De là d’ailleurs l’impression de voir une sorte de tragédie moderne au cinéma, mais aussi celle de voir un objet hybride inabouti.

Au rayon des adaptations impossibles de Sartre, j’avais trouvé celle des Mains sales (1951) légèrement plus convaincante.

À noter quelques jolis mouvements de caméra : cadrage d’une tête sur un côté qui prend de la distance de biais et qui, de ce fait, recadre la tête en son centre, puis un gros plan cadré avec un mouvement centrifuge en cercle autour du visage…

Une fois n’est pas coutume, je trouve les acteurs masculins, en dehors de Fredric March, assez agaçant. (Sophia Loren, elle, est parfaite.)

Étonnante, cette diversité proposée tout au long de leur carrière par le duo De Sica / Zavattini.


 
Les Séquestrés d’Altona, Vittorio De Sica 1962 | S.G.C., Titanus 

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