Wild and Woolly, Douglas Fairbanks, John Emerson (1917)

Arizona, me voilà !

Note : 4 sur 5.

Wild and Woolly

Année : 1917

Réalisation : John Emerson

Avec : Douglas Fairbanks, Eileen Percy, Sam De Grasse

Quel bonheur de voir Fairbanks s’agiter dans tous les sens. On retrouve le même principe dans ses films de 1917 : Douglas est un grand naïf rêvant d’un hier meilleur, et patatras il se trouve projeté dans son rêve.

Fairbanks vit à NY et est le fils d’un riche entrepreneur. Son rêve, c’est le Far West. Il en est tellement gaga qu’il passe son temps dans son bureau à chevaucher un cheval mécanique (le dimanche le jeune homme en chevauche un vrai à Central Park), s’habille à la cow-boy, joue au lasso et fait tournicoter ses six coups (une séquence le présente avec un joli travelling arrière pour le montrer au milieu d’un environnement typique jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il est dans son bureau — travelling arrière pour provoquer un effet comique, chapeau). On pourrait en rire, sauf qu’on sait que tout naïf qu’il est, le Douglas est un acrobate hors pair et un dérangé du ciboulot qui lui fera faire les pires bêtises.

Son père flaire un bon coup en Arizona et souhaite y envoyer son petit sur place, histoire de tâter le terrain. Douglas Fairbanks est euphorique, mais il ne se doute pas encore que, pour l’amadouer, les gens du coin joueront à fond la carte du Far West. On est en 1917, et c’est une des qualités du film : il énumère tous les clichés circulant déjà dans le cinéma à propos de l’Ouest sauvage. Les habits folkloriques, les armes, la rudesse des relations, le tabac à mâcher ou à rouler, le petit sac à ficelle qu’on mord avec les lèvres le temps de se rouler la clope, les Indiens, les crapules intéressées par le butin transporté dans un train, les gobelets en fer… Tout est prévu en Arizona pour faire plaisir au jeune homme jusqu’à ce que Sam de Grasse, opposant idéal de Douglas, décide de faire capoter la fête. Les villageois avouent à Douglas Fairbanks que c’était un jeu pour lui faire plaisir mais que celui-ci a visiblement mal tourné. Le grand naïf se mue en héros de l’Ouest, s’en va sauver sa belle, et châtier les méchants.

Alors si le sujet vaut déjà de l’or, les pirouettes électriques de Fairbanks sont fabuleuses, et la mise en scène tout en montage alterné frénétique est impressionnante.

 

Wild and Woolly, Douglas Fairbanks, John Emerson 1917 | Douglas Fairbanks Pictures

Une jeune fille à la dérive, Kirio Urayama (1963)

Les enfants sauvages

Hikô shôjo

Note : 4.5 sur 5.

Une jeune fille à la dérive

Titre original : Hikô shôjo

Année : 1963

Réalisation : Kirio Urayama

Scénario : Toshirô Ishidô

Avec : Masako Izumi, Mitsuo Hamada

— TOP FILMS

Si Kirio Urayama s’était aidé de Shôhei Imamura pour écrire son premier film (La Ville des coupoles) il s’adjoint ici les services au scénario d’un collaborateur d’Oshima, Toshirô Ishidô, qui travaillera également plus tard aux scénarios des films de Yoshida et qui adaptera pour Imamura dans les années 80, Pluie noire. Politique des « auteurs » oblige, les scénaristes sont rarement mis à l’honneur dans notre vision historique du cinéma ; pourtant on y retrouve très certainement une même pâte réaliste, voire naturaliste, et très sociale dans ces histoires, et une certaine manière aussi, très imamurienne, à proposer des chroniques foisonnantes sur des personnages en marge.

Le premier film réalisé par Urayama se faisait autour d’un personnage féminin d’une quinzaine d’années qui se battait pour sortir de sa condition. On n’en est pas loin ici : même principe, mais on plonge un peu plus dans la misère puisqu’il est question ici de ce qu’on pourrait appeler une sauvageonne. La première scène (le générique) du film donne le ton et on goutte déjà tout excité à la provocation qui sent bon la nouvelle vague nippone : Wakae, quinze ans, au comptoir d’un bar, fume, boit, et peste sur tous les hommes alentour qui voudraient lui mettre la main dessus. La jeune fille aurait pu vite tomber dans la vulgarité et devenir antipathique, mais on y voit surtout grâce au talent de Urayama une adolescente perdue qui noie sa misère et sa solitude dans l’agressivité et la provocation. Quand un homme la touche, c’est volée de gifles, bagarres et injures. Plusieurs fois dans le film revient cette rengaine qui semble avoir été crachée mille fois aux hommes pour les fuir : « Pervers ! ». Les raisons de l’errance mentale de Wakae viendront plus tard : la perte d’une mère, un père alcoolique, et sans attaches une plongée inévitable dans la misère.

Très vite, le titre paraît un peu trompeur car au lieu d’avoir affaire à un récit tournant autour de ce seul personnage féminin, on suivra en fait celui, croisé, de deux adolescents amenés à s’aimer et à lutter ensemble pour survivre. Rien de bien original, c’est Roméo et Juliette transposé dans un Japon misérable ; au moins peut-on suivre le développement de cette histoire d’amour naissante avec des acteurs qui ont l’âge de leur personnage sans qu’on en fasse non plus des imbéciles. L’adolescence (avec ses écueils identitaires, ses tourments) est finalement assez rarement bien rendue. La meilleure approche sans doute est justement de ne pas tomber dans le piège de la complaisance : les adolescents ont les mêmes aspirations que les adultes, la même cruauté sinon plus, la même capacité à se jouer des autres, les mêmes désirs. La grande réussite de l’approche du film, comme souvent chez Oshima ou Imamura quand ils montrent de tels personnages en marge à cette époque, c’est bien de montrer une forme de brutalité de la vie, et de parvenir à montrer des situations et des personnages en lutte sans dénoncer, se moquer, caricaturer ou tomber donc dans l’excès inverse, la complaisance. C’est souvent cru tout simplement.

Wakae rencontre donc Saburo, à la fois plus âgé et de « meilleure famille ». Pour lui sa place est ailleurs qu’auprès des siens, il se sent asphyxié par l’ambition de son frère aîné et les attentes que place en lui toute la famille. Saburo ne fait rien, ne s’intéresse à rien, ne vaut rien, et c’est donc tout naturellement qu’il s’éprend de Wakae la sauvageonne. Mais leur passion est aussi destructrice que bienvenue comme si la place que prenait l’autre pour le soutenir devait finir fatalement par le pousser dans le précipice. « Non, Orphée, ne te retourne pas ! » Conscient que leur amour ne fait que les détruire, Saburo trouve à s’émanciper du poids de sa famille (et de l’amour destructeur de Wakae) en s’entichant d’une autre fille, modeste mais sérieuse ; mais Wakae, en lui courant après, met le feu accidentellement au poulailler de cette famille où Saburo avait trouvé refuge. Les voilà séparés pour de bon. C’est le début du placement de Wakae en maison de redressement (Nippon mécanique).

Rapports extérieur/intérieur, des vitres, de la neige, et de la musique lyrique… un côté Docteur Jivago pour nos adolescents cabossés | Nikkatsu

Le film aurait pu tourner au misérabilisme. L’une des nombreuses réussites du film, c’est de ne pas dénoncer bêtement et systématiquement toutes les figures de l’autorité en prenant chaque fois fait et cause pour ses personnages adolescents. (La compassion est bonne pour ceux qui veulent jeter une petite larme et repartir avec leur conscience assagie.) La vie y est rude dans cet établissement, les adolescentes ne se font pas de cadeaux, mais tous y sont mieux qu’à l’extérieur, et l’ensemble du personnel a un véritable désir de montrer la voie à ces sauvageonnes pour leur permettre de rebondir. Pas de complaisance, mais une infinie bienveillance pour des êtres chahutés par la vie. Le constat sonne juste, car s’il y a de l’espoir dans cette maison où se « redresser », on n’y nourrit aucune illusion. La vie est cruelle, en dehors comme à l’intérieur du refuge, car le monde est identique, et les règles rigoureusement les mêmes. L’une des phrases-clés du film est ainsi prononcée par une des locataires que Wakae surprend en train de fumer dans sa chambre quand toutes les autres regardent un film : « Mais nous ne serons toujours que des parias ». Au Japon, peut-être plus qu’ailleurs, la condition, le statut, est déterminée par la naissance, et aussi, comme elle le dit, par le « passé ». Son passé à elle lui collera toujours à la peau. La même fille avait crié, plus tôt, alors qu’elles participaient à une course et se faisaient chahuter par des villageois : « Nous sommes des êtres humains ! ». Wakae, pour échapper à cette logique, ou à cette fatalité, trouve avec l’aide des éducateurs une place de couturière dans une autre ville. C’est là que la tragédie prend corps. La fuite est depuis cinq mille ans un excellent moteur dramatique. Comprenant, comme Saburo avant elle, qu’ils devaient d’abord arriver à se construire individuellement plutôt que de satisfaire à la possibilité à court terme de se reposer sur l’autre, sachant que dans leur situation, agissant comme une drogue, ils se consumeraient mutuellement, elle décide, et parce qu’elle aime Saburo, de quitter la ville sans le prévenir. Prévenu à temps, Saburo la rattrape sur le quai, et le film prend alors une autre dimension.

Ce qui aurait pu se jouer en trente secondes sur le quai, Urayama et Ishidô en font un dénouement qui s’étire en longueur et sur différentes séquences d’anthologie. La facilité aurait été d’opposer le désir de l’un et la conviction de l’autre et de finir sur quelques lignes de dialogues. Seulement ces deux être-là s’aiment et ils savent que même s’ils doivent prendre des chemins différents quitte à se retrouver plus tard, c’est un choix qu’ils vont devoir prendre ensemble. La force du film social presque : le conflit ne se fait pas entre les personnages ; l’opposant, il n’est pas caractérisé à travers les traits d’un persécuteur, c’est au contraire un contexte qui pèse sur le destin des personnages.

Voilà donc nos deux jeunes amoureux autour d’une table de restaurant au milieu d’autres voyageurs attendant le départ de leur train. Un classique, et pourtant.

Ce dernier quart d’heure est d’une grâce rare. L’histoire, le sujet, les situations ne comptent plus, il n’y a plus que la mise en scène de deux êtres face à leur choix. On oublie qu’il s’agit d’adolescents. Le temps n’est plus rien, le premier et le second plan se mêlent. Tout se brouille et tout se concentre autour de ce choix qui devra décider du destin de deux êtres qui s’adorent : Wakae doit-elle ou non partir et s’éloigner de Saburo. La situation pourrait être commune (bien que, le fait de décider « ensemble », ou plutôt « en accord » — Wakae attendant que Saburo accepte de la laisser partir mais lui laisse le choix —, n’a rien de commun), sa mise en forme tient du génie. Ralentissement de la situation pour en augmenter la tension (quitte à reproduire les mêmes plans) ; accélération et transformation du rythme une fois la décision prise (mouvement lent, mouvement rapide) ; et comme dans ces chefs-d’œuvre où les fins sont interminables, touchées, oui, par la grâce, les dénouements ne cessent de faire des petits — quand il n’y en a plus, il y en a encore. Comme quand, à la fin du spectacle, les lumières s’éteignent, et qu’il ne veut plus nous quitter. Il faut imaginer la fin du Lauréat dilatée sur une quinzaine de minutes. Du coup d’éclat au coup de… grâce. Il y a des films qui s’élancent pour ne jamais retomber. Ainsi Saburo et Wakae se retrouvent dans le même train, et c’est Saburo qui expliquera à sa belle la marche à suivre : leurs chemins se séparent, mais s’ils s’aiment encore, ils pourront se retrouver, changer, sans que la présence de l’autre ne les intoxique. Deux êtres qui s’aiment, laissés à la dérive d’un bout à l’autre de l’océan.

La scène du restaurant, c’est donc là que tout commence, une des meilleures scènes du genre avec le traitement le plus hallucinant de l’arrière-plan jamais vu. Ce qu’on verrait dans n’importe quel film banal ce sont des figurants ; là on y voit des acteurs réagir, agir même, face à la “scène” qui se joue tout près d’eux ; jusqu’à offrir en toute fin un contrepoint idéal… et presque satirique : la futilité d’un spectacle télévisé qui aguiche comme des mouches nos clients dans cette salle de restaurant animée, face à ce choix qui tarde à se faire entre deux adolescents. Quand l’arrière-plan vient rehausser le premier, lui donner le relief presque du réel ou l’harmonie tragique d’un jeu de destins où chacun jouerait sa propre partition tout en composant un ensemble cohérent et indivisible. Point, contrepoint. On dit qu’un bon acteur c’est un acteur qui sait écouter, alors que dire des figurants qui écoutent ?… et qui finissent par s’animer au milieu d’un décor qui ne se contente le plus souvent que de ne proposer un tableau immobile de figures sans histoires. Sidérant de justesse pour la scène la plus cruciale du film. (Avant ça le réal avait déjà montré dans quelques séquences son intérêt assez singulier pour l’arrière-plan, à la Orson Welles presque. À un moment, je pense même avoir vu la caméra perdre le point pour le retrouver aussitôt ; ça ne pourrait être qu’un accident mais cela illustrait pourtant parfaitement la sensation du spectateur à laisser son attention vagabonder en arrière-plan ou simplement avoir l’œil qui se trouble pour réfléchir ou se distraire…)

C’est beau le talent quand même, parce qu’il vous cloue le bec et vous fait mijoter encore longtemps en pensées la force de leurs évidences…

Une jeune fille à la dérive, Kirio Urayama 1963 Hikô shôjo | Nikkatsu


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Le Fils de famille, (Bonchi) Kon Ichikawa (1960)

Homme de paille et socquette en velours

Note : 3.5 sur 5.

Le Fils de famille

Titre original : Bonchi

Année : 1960

Réalisation : Kon Ichikawa

Avec : Raizô Ichikawa, Tamao Nakamura, Mitsuko Kusabue, Machiko Kyô, Ayako Wakao, Fubuki Koshiji

Chroniques des amours et des conquêtes “honnêtes” de l’héritier d’une famille de fabricants de tabi (socquettes blanches traditionnelles). L’histoire d’un homme bien donc, assez bon pour s’enticher de plusieurs femmes et de ne jamais chercher à échapper à ses responsabilités, assez bon pour ne jamais s’opposer aux désirs de sa mère et de sa grand-mère qui voudraient perpétuer la “règle” dans la famille, celle de voir les femmes contrôler tout dans la famille. Pour cela, elles rêvent que notre bonhomme leur ponde une héritière dont elles se chargeront alors plus tard de choisir un bon “mari”, à savoir encore et toujours un mari docile qui laisserait « l’héritière » se charger de décider de tout…

Si les enjeux de cette histoire sont assez compliqués à saisir dans un premier temps pour qui ne connaît pas les usages japonais, et s’il faut donc parfois s’accrocher pour comprendre les intentions de chacun, c’est au moins un sujet original, car il prend à revers tous les codes des films de ce genre tournés à l’époque dans lesquels ce sont toujours les hommes qui décident de tout quand les femmes doivent se contenter de subir sans broncher.

La réussite du film, au-delà du sujet, c’est le ton qu’adopte Kon Ichikawa. Pour cela, son homonyme (Raizô, que je traite assez souvent de mollasson) est parfait dans son rôle d’homme certes intéressé par les plaisirs de la chair, mais un “maître” bon, soucieux du devenir de ses maîtresses et de ses enfants, manquant passablement d’autorité. C’est qu’on flirte assez souvent avec la comédie, mais on ne rit pas franchement, c’est une sorte d’humour pince-sans-rire face à des situations cocasses. Il y a une sorte de subtilité et d’originalité, parfois imperceptible et difficile à saisir, qui fait le charme du film, et il faut reconnaître que le jeune Raizô donne parfaitement le ton, sans jamais céder à la facilité qu’aurait été de faire de son personnage un idiot complet. Mais la tonalité étrange du film, c’est peut-être aussi son principal défaut, parce qu’à force de suggérer, surtout pour un esprit occidental qui n’en comprendrait pas les subtilités, on risque de perdre le spectateur.

Une des clés pour mieux saisir les enjeux et les règles exposés dans le film réside sans doute dans son titre. Bonchi serait un peu le fils aîné incapable, le fils à papa, un héritier bon à rien. C’est presque aussi difficile à comprendre que le It girl. Les joies des films concepts… Un peu déroutant tout de même. Mais on peut s’amuser de voir ces rôles inversés, ses femmes se succéder dans la vie de notre héros, voire ses mères le prier de trouver une femme convenable capable de lui offrir une fille, et lui échouer lamentablement mais avec toujours autant d’élégance avec ces femmes. On s’amusera alors franchement à voir suite aux bombardements incendiant la maison familiale et les usines de l’entreprise toutes ces femmes, maîtresses, mère et grand-mère, venir une à une se réfugier auprès de leur “homme” dans l’unique entrepôt encore en état. Embarrassant ? Même pas. Après tant d’années, il est bon de faire connaissance.

Le contre-pied toujours.

La même année la Daiei produisait l’excellent film à sketchs Testaments de femme dans lequel (Kon) Ichikawa et Ayako Wakao avaient travaillé. L’actrice commençant à peine sa carrière de femme adulte. Plus amusant, l’année suivante, on retrouvera Ichikawa (Raizô) et Ayako Wakao, et toujours pour la Daiei, dans le négatif presque de ce film, et sous la direction de Masumura, dans L’homme qui ne vécut que pour aimer. Le titre est assez explicite : on est un peu dans le même cas de figure, la grande différence étant dans le respect que le personnage principal portera pour les femmes qu’il séduira ou tentera de séduire tout au long du récit…

La reconstitution est sympathique (le film court sur toute la première moitié du XXᵉ siècle), mais les couleurs sont cliniques et dignes des pires Sacha Vierny. 1960, le noir et blanc est parfois préférable.


Le Fils de famille, (Bonchi) Kon Ichikawa 1960 | Daiei


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Rue de l’Estrapade, Jacques Becker (1953)

Sortie des artistes

Note : 4 sur 5.

Rue de l’Estrapade

Année : 1953

Réalisation : Jacques Becker

Avec : Anne Vernon, Louis Jourdan, Daniel Gélin, Jean Servais, Micheline Dax

C’est fou ce qu’arrive à faire Becker avec une histoire sans génie mais avec un bon casting… Il suffit pour lui de reprendre les amoureux d’Édouard et Caroline, Daniel Gélin et Anne Vernon, et d’y greffer Louis Jourdan. La seule différence c’est qu’ici le personnage de Jourdan justement n’est pas si drôle que ça et qu’ils (Jourdan et Becker) peinent à le rendre amusant et sympathique. Quelques scènes donc ratées. Pourtant avec ses faux airs de Mastroianni, il aurait pu faire l’affaire ; seulement lui manque le nécessaire, l’indispensable, à tout acteur de comédie : la fantaisie. Un acteur de comédie sans fantaisie, c’est comme une femme sans charme, et parfois ça ne s’explique ou ne s’apprend pas. Marcello a de la fantaisie (on le voit dans le même type de situation — des scènes de couples amoureux — dans Break-up par exemple), et Jourdan n’en a pas beaucoup. Et c’était bien l’alchimie incroyable qui faisait que le couple Gélin-Vernon marchait dans le précédent.

Le personnage de Gélin n’est pourtant pas facile, une sorte de dragueur lourd qui cherche à s’imposer, mais il arrive à la rendre attendrissant, et surtout Anne Vernon le regarde ainsi. Les deux sont donc sur la même longueur d’onde.

Et j’insiste mais la fantaisie d’Anne Vernon est tout bonnement exceptionnelle. Preuve que dans la comédie, pour faire rire, il faut surtout chercher dans le “moins” que dans le “plus”, et pour avoir vu un Guitry au théâtre cette semaine, voir des actrices laisser venir à elles le regard du spectateur, jouer dans la subtilité, la bienveillance et donc la fantaisie, c’est très rare et toujours plus tentant d’aller vers les effets sensationnels… Pour faire passer tout ça, il faut avoir non seulement une grande humilité (pour se laisser regarder, c’est qu’il en faut de l’humilité, alors que les pitres lourds jouent avec des masques pour mieux se cacher) mais une justesse à toute épreuve. Toute une tradition de merveilleux acteurs à la française qui s’est éteinte dans l’indifférence. Place aux Dujardin…

On peut d’ailleurs y croiser ici une jeune et épatante Micheline Dax, et un toujours parfait Jean Servais (plus de fantaisie qu’il n’y paraît — si, si — et là encore une justesse folle en en faisant toujours le moins… on appelle ça la classe aussi).

Becker est un directeur d’acteurs hors pair. Rien que choisir Signoret et Reggiani dans Casque d’or, qui n’ont a priori rien de jeunes premiers, ça veut tout dire, le gars renifle le talent comme personne. Et même principe pour ces deux-là, même dans un drame, la fantaisie est cruciale ; contrairement à ce qu’on pourrait penser ou ce que les nigauds voudraient laisser croire, l’humour est bien supérieur au sérieux, et est en tout cas la marque la plus sûre d’une certaine intelligence.

Que ce cinéma français nous manque… Qu’a-t-on donc fait au bon Dieu…


Rue de l’Estrapade, Jacques Becker 1953 | Cinéphonic, Filmsonor, Société Générale de Gestion Cinématographique (SGGC)


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Dance Girl, Dance, Dorothy Arzner (1940)

La blonde ou la rousse

Note : 4 sur 5.

Dance Girl, Dance

Année : 1940

Réalisation : Dorothy Arzner

Avec : Maureen O’Hara, Louis Hayward, Lucille Ball, Virginia Field, Ralph Bellamy, Maria Ouspenskaya

L’histoire (et la révolution presque) de la danse made in Broadway résumée en une phrase prononcée par un directeur de revue : « C’est trop classique ».

1940, on arrive bien après la musique, car tout le Broadway qui viendra par la suite dans les comédies musicales de l’autre côté de l’Amérique dans les années 30 s’est joué dans les années 10-20 autour des revues Ziegfeld. Ce n’est pas tout à fait cette histoire qu’on voit ici parce qu’on est donc bien après, mais c’est la même problématique : comment arriver à proposer au public un genre de spectacle typiquement américain qui soit à la fois populaire et pas trop olé olé comme le sont ceux des cabarets burlesques. Ziegfeld s’était inspiré d’abord des revues parisiennes, plutôt dénudées et moins vulgaires que le “burlesque” joué dans des clubs uniquement constitués d’hommes (on en voit un exemple au début du film où Lucille Ball est tout bonnement exceptionnelle). L’enjeu alors était de proposer une passerelle entre la danse classique pour un public de la haute et ce spectacle “burlesque” (dénudé). Notre directeur de spectacle en quête de nouveauté, et plutôt habitué aux spectacles « classiques » se met donc en tête de trouver un type de danseuses moins performantes techniquement, mais avec une personnalité certaine, non vulgaire.

Le film met alors en parallèle deux de ces caractères.

L’un qui monte très vite les marches de la gloire, interprétée par Lucille Ball, fait le lien entre le burlesque et le vaudeville (une forme de music-hall populaire mais décent dont Ziegfeld s’inspirera aussi beaucoup) : son spectacle n’est pas si dénudé que ça, elle chante (assez mal), mais surtout elle fait rire et met le public dans sa poche grâce à son incroyable personnalité. Tout Ziegfled est là (donc la comédie musicale, parfois plus “comédie” que “musicale”). Pas mal des filles de sa revue étaient passées par les cours de Ned Wayburn qui était également chorégraphe de ses spectacles. Et pour Wayburn, la personnalité, la comédie, était plus importante que la technique. Surtout, il a fait entrer la musique et la danse populaire qu’on appelait alors ragtime (si je ne dis encore pas de bêtise et si ma mémoire est bonne…), et que les petites filles chez nous apprennent maintenant quand elles décident de prendre des cours de danse “jazz”, pour les propulser sur les grandes scènes de Broadway. Lucille Ball ne fait pas de claquettes, ce n’est pas ce qu’on lui demande, mais dans ce type de spectacle, il faut avoir à proposer un “numéro”, et si on connaît un peu la demoiselle, on se doute de ce qu’elle peut avoir à offrir. Il y a toujours un peu de danse, de chant, de nue et d’humour, c’est cet esprit qui fera le succès de Ziegfeld, puis des comédies musicales de Hollywood, et c’est donc cette mayonnaise à trouver qui est très bien décrite ici.

Dance Girl, Dance, Dorothy Arzner (1940) | RKO Radio Pictures

Et puis il y a le personnage de Maureen O’Hara, dont le style est plus classique, franchement classique même, mais sans avoir la rigueur et la technique des meilleures. Elle n’a aucune chance de rivaliser avec les danseuses de ballet ou encore des spectacles comme ici qui se “cherchent” (elle vient pour une audition et voit justement la technique de ces danseuses et se barre illico comprenant qu’elle n’est pas à la hauteur). Seulement, tout comme le personnage de Lucille Ball, celui de O’hara a ce quelque chose en plus qui est plus précieux que la technique à l’époque : la personnalité. Une personnalité aux antipodes de son amie (Lucille Ball, Maureen O’Hara, j’ai besoin de faire un dessin ?). Bien sûr, on est à Hollywood, tout le film sert donc à tracer la voie plutôt houleuse qu’empruntera Maureen O’Hara vers le succès. On le sait de suite, le directeur de théâtre qui recherche ce petit quelque chose de moins “classique”, c’est en elle qu’il le trouve. Seulement voilà, la Maureen est un oiseau rare, et une fois qu’on lui laisse l’occasion de s’envoler, elle ne se gêne pas et disparaît. Le reste est plus convenu, attendu, mais très bien mené.

Ironiquement, en plein âge d’or de la comédie musicale (et de Eleanor Powell), le film reste beaucoup plus intéressant pour décrire ces enjeux-là (ceux qui s’étaient joués quelques décennies plus tôt à Broadway et qui dessineront les codes des musicals hollywoodiens), ou taper dans la romance — beaucoup moins dans la “danse” (Eleanor Powell avait une personnalité et une technique, mais des Eleanor Powell, il n’y en a qu’une par siècle). Parce que si Lucille Ball se fait surtout remarquer pour autre chose, Maureen O’Hoara se contente de quelques pas classiques bien loin de ce qu’on pourrait attendre précisément d’une “personnalité”. C’est que le film se termine ici, une fois que le directeur et sa danseuse se rencontrent pour de bon. On ne verra jamais le fruit de leur travail. Le mirage du rêve hollywoodien bien sûr, parce qu’à ce stade, rien ne dit qu’une personnalité peut avoir, avec sa seule personnalité, un numéro à proposer dans une revue… Au moins, Lucille Ball, on l’y aura vue dans un numéro abouti.


J’en ai fini avec cette rétrospective à la Cinémathèque. Confirmation que Dorothy Arzner n’est pas une cinéaste à proprement parler, autrement dit un auteur. Une employée modèle plutôt, prête à se mettre au service des projets initiés par d’autres (les studios en particulier). Directrice d’actrices plutôt médiocre, elle est surtout très habile avec sa caméra à une époque où il fallait justement “inventer” le classicisme hollywoodien. C’est par rien, parce qu’à ce niveau elle est parfaite. En restant transparente, elle illustre très bien ce que doit être un metteur en scène à cette époque à Hollywood : tout sauf un auteur. Et ça se voit très bien dans sa filmo : aucune homogénéité. De très bonnes surprises, et dans tous les genres, mais aussi des horreurs. Et puisqu’on en parle précisément dans ce film : Y a-t-il une personnalité derrière la caméra ? Non aucune. Donc pas de cinéaste, pas d’auteur. Une employée modèle, comme tant d’autres. Maintenant, si la Cinémathèque veut honorer des femmes, ce n’est clairement pas avec des femmes qui ont exercé en tant que réalisatrice qu’il faut le faire. Mais avec des actrices ou des scénaristes. L’âge d’or de Hollywood, c’est avant tout des actrices qui portent la culotte. Et faut-il le préciser, Jane Birkin (honorée, elle, par une rétrospective) n’est pas une actrice de l’âge d’or d’Hollywood.


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Les Indispensables du cinéma 1940

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Nana, Dorothy Arzner (1934)

Nanaconda

NanaAnnée : 1934

Réalisation :

Dorothy Arzner

5/10  IMDb

Avec

Anna Sten, Phillips Holmes, Lionel Atwill

Anna Sten est jolie, très jolie. Seulement pour le reste… Direction d’acteurs pitoyable comme d’habitude chez Dorothy Arzner. Tous jouent trop fort, pas assez vite ou au contraire incapables de ralentir et de jouer sur l’intensité pendant les moments forts. Surjeu affligeant en particulier de la part de l’actrice principale, Anna Sten, si craquante dans La Jeune Fille au carton à chapeau… Ben, une actrice du muet, oui. Et une pauvre jeune fille à qui on demande de singer Dietrich… Que c’est laid. Grossier. Annaconda, c’est trop fin pour toi.

Alors d’accord, c’est très dur à jouer, mais ces acteurs médiocres laissés à l’abandon ça me rend presque triste. Il n’y a qu’un second rôle qui émerge dans tout ça, celle qui joue Satin, l’amie de Nana, jouée par Mae Clarke, « madame Frankenstein », et qui de mémoire était tout aussi excellente dans Waterloo Bridge… Une sorte d’autorité androgyne, un charme railleur et une insolence très pré-code… Pas de place dans ces années 30… L’âge d’or d’Hollywood, c’est aussi l’âge d’or des actrices. Dommage pour Mamae, mais quelques secondes de respiration pour nous dès qu’elle apparaît à l’écran… et au revoir.

Samuel Goldwyn à la production pour ce nanarcondo. Contente-toi de monter des projets pour Willy Wyler, Samie.

Nana, Dorothy Arzner (1934) The Samuel Goldwyn Company


 


L’Inconnu du palace, Dorothy Arzner (1937)

Bride et Préjudice

The Bride Wore RedThe Bride Wore RedAnnée : 1937

Réalisation :

Dorothy Arzner

5/10  IMDb

Avec :

Joan Crawford, Franchot Tone, Robert Young, Billie Burke, Reginald Owen

Typique des films de studio de l’époque : production mainstream réunissant la crème des artistes et techniciens sous contrat pour initier un projet coûteux mais parfaitement calibré pour le goût du public. Aucun risque, on assure avec ce que le spectateur connaît et apprécie déjà sans se soucier de faire un film ambitieux ou cohérent.

Résultat, un fric de fou dépensé mais aucun à-propos.

Une histoire, un film, pour la ou le raconter, il faut un certain sens des proportions, savoir quand couper des scènes inutiles, quand d’autres sont nécessaires pour éviter les raccourcis faciles, et pour ça il faut autre chose que les gros sabots d’un grand studio. Quand ce n’est pas la chance, c’est un cinéaste capable de prendre les bonnes décisions en dépit des vents contraires qui vous assurent ce savoir-faire… Et là, on a juste l’impression de voir un paquebot que personne ne dirige.

Dorothy Arzner assure dans le découpage ; les décors sont parfaits si on excepte les extérieurs parfois ridicules ; tous les acteurs sont formidables, mais à peu près tous à contre-emploi ; certaines répliques font mouche ; mais le sujet est ridicule, et personne n’est là pour redresser la barre de ce qui aurait été probablement impossible à rendre meilleur.

Le premier des talents, c’est celui du renoncement. On se compromet, on est aux ordres, ou pas. Triste de voir autant de talents filer à la catastrophe.

L’Inconnu du palace, Dorothy Arzner (1937) The Bride Wore Red Metro-Goldwyn-Mayer (MGM)


Casque d’or, Jacques Becker (1952)

Western à la française

Note : 4.5 sur 5.

Casque d’or

Année : 1952

Réalisation : Jacques Becker

Avec : Simone Signoret, Serge Reggiani, Claude Dauphin

— TOP FILMS

Il y a des films qu’il ne faut pas voir à vingt ans… La région parisienne populo avec ses guinguettes, ses bandes de voyous, son absinthe, ses gendarmes et ses voleurs, ses putes à quarante sous, ses vauriens et ses braves types qui causent peu mais qui cognent fort.

Casque d’or, c’est le western parigot aux accents argotiques qu’on n’a jamais eu ou trop peu, celui dont on a honte et qui ne remplit pas sa grande salle domestique à la cinémathèque… Du western bien de chez nous, et faut peut-être le voir autrement pour y comprendre les qualités qui pouvaient avoir échappé au premier “visionnement”. Parce que ça pépère, c’est de la maîtrise et de l’humanité qui pue des pieds. Oui, madame. Si le génie c’est 99 % de transpiration, là on la sent bien la sueur, mais le génie aussi se cache dans le détail : une reconstitution impec’ qui fait ni studio ni carton-pâte et donc la contextualisation, le hors-champ qui épatent en transition ou comme ça au détour d’un décor ou d’un accessoire ; la direction d’acteurs qu’on aura rarement vue aussi juste (un salaud, faut le rendre sympathique, c’est toute la difficulté) ; et surtout les détails humanistes, les petits partis pris en faveur des « bons gars », qui questionnent et bousculent les apparences.

Eh oui, on ne tue pas par plaisir, et quand on tue, on pleure aussi ; et quand on aime, ça fait mal aussi, parce qu’on sait qu’aimer vous amène droit à la mort. Ça commence par des petites emmerdes, mais on n’y résiste pas, on est humain, alors oui, on aime. On aime toujours la poule d’un autre, c’est fatal.

Ils sont comme ça les westerns de Becker, il n’y a pas vraiment de gendarmes ou de voleurs, de salauds ou de bons gars, tout se mêle, et c’est ça l’humanité. Chez La Fontaine, de par chez nous, on tire une morale, bah chez Becker on dit « voilà, ça, c’est des hommes, fermez les volets ! » Merci, on ne côtoie que des monstres, au boulot, dans le métro ou à la télévision (La Bande des onze, un opus tous les cinq ans, toujours les mêmes caricatures, et la même immoralité à la fin), encore heureux que le cinéma, avec leurs génies qui transpirent l’humanité, et la définissent plus qu’ils ne la décrivent, en réalité, encore heureux que tout ça perdure.

S’il n’y avait qu’un seul mensonge à garder de toute cette merde, c’est encore celui-ci. Se mettre à y croire, rêver que cette humanité existe différemment quand on ne l’a jamais vu ailleurs que sur un écran. Becker transpire, merci à lui ; moi je renifle et je n’en perds pas une goutte.


Casque d’or, Jacques Becker 1952 | Robert et Raymond Hakim, Spéva Films, Paris Film Productions

Le Trésor des îles chiennes, F.J. Ossang (1990)

On a mangé les champignons de L’Île mystérieuse (Tintin)

Le Trésor des îles chiennesAnnée : 1990

Réalisation :

F.J. Ossang

2/10  

Si Luc Besson a monopolisé 10 % de son cerveau pour écrire, dialoguer et mettre en scène Le Dernier Combat est-ce possible que FJ Ossang en ait utilisé encore moins pour imaginer cette chose ?

Autrement, magnifique photo (voir plus bas), tout le reste est risible, abscons, pathétique. Un peu comme un Raoul Ruiz du pauvre (et j’aime pas Raoul, souvent, mais à y penser à côté, il y a comme un grand écart). Amoureux de la tradition dramaturgique insulaire et montagnarde s’abstenir.

Au-delà du scénario et surtout des dialogues d’une prétention affligeante, il y a ce que j’ai vu de pire (je suis gâté en ce moment) en matière de jeu d’acteurs. La caricature des mauvais acteurs de théâtre déblatérant un texte qu’ils ne comprennent pas (et pour cause, ça ne veut rien dire). Mais que ces acteurs-là réussissent à se faire une place dans le métier et à empoisonner le public qui finit par ne plus voir de sa vie de spectateur un bon acteur, ça restait quand même assez rare de voir ces éclats de voix et ses intonations chantantes au cinéma.

Ce n’est pas si mal parfois de voir de grosses merdes. Là par exemple, ça me permet d’un peu plus apprécier Raoul Ruiz. Parfois, tu flaires quand même ce qui cloche tellement c’est évident ; et d’autres fois tu te demandes : « Mais OK, faudrait faire quoi là ? » Et en fait, tu es tellement démuni face au vide de l’histoire ou de la bêtise des situations qu’il n’y aurait aucun moyen de rendre ça moins stupide. C’est vérolé comme jamais à la base, et ça, en dehors de certains courts-métrages, c’est assez rare dans des longs.

Il y a des tonnes d’histoires libres de droit, j’ai vu l’autre jour un Dickens fantastique réalisé par la télévision britannique (ces acteurs…, ça change), bah, le matériel est tout chaud, il n’y a plus qu’à. Ici, non seulement l’histoire ne veut rien dire et est mal construite, mais en plus la réalisation est consternante : pas de découpage technique ou quand il y en a ça te fait un montage chiant sur des non-actions, un sens du récit et du rythme nul (mais on voit en gros ce qu’il essaie de faire, on a tous plus ou moins essayé avec le même succès avec un caméscope sauf que là c’est Darius Kondji) et donc des acteurs comme on en voit là encore que dans des courts (et les pires).

On rigole au moins. Il faut imaginer Stalker réalisé par Alain Berbérian avec Brun Solo et Clovis Corniac. (Le Corniac y est déjà d’ailleurs.)

(Extrait passé en « privé ») Petit avant-goût avec ce qui ne peut être qu’un hommage subliminal au chef-d’œuvre d’Enki Bilal, Bunker Palace Hotel :

(Ce qui suit vaut aussi le coup d’œil, c’est la version jeanmariestraubienne de la scène du conduit à ordure dans la Guerre des étoiles.)


Images de la vidéo promotionnelle du film :

Le Trésor des îles chiennes, F.J. Ossang 1990 | Filmargem, Gemini Films, Instituto Português de Cinema (IPC)


Sur La Saveur des goûts amers :

Top des films de science-fiction (non inclus)

Liens externes :


Honor Among Lovers, Dorothy Arzner (1931)

Claudette avant Capra

Note : 3.5 sur 5.

Honor Among Lovers

Année : 1931

Réalisation : Dorothy Arzner

Avec : Claudette Colbert, Fredric March, Monroe Owsley, Charles Ruggles, Ginger Rogers, Pat O’Brien

Comédie très convenue mais à côté du désastre mélodramatique de Sarah and Son, on sent du mieux dans la production.

La Paramount réunit un beau casting pour celui-ci à commencer par Claudette Colbert. Tout est déjà là, le jeu classique hollywoodien du parlant : vitesse, écoute ostensible, réactions et détours affirmés, imagination, pensée, aisance, autorité, tempérament, fantaisie, compréhension de la situation… Le génie saute aux yeux et Fredric March, tout comme son personnage, finit vite par ne plus savoir où donner de la tête. Le film a d’ailleurs la bonne idée de les opposer très rapidement tous les deux, histoire de donner le rythme.

Les autres acteurs ne sont pas forcément au diapason. Monroe Owsley n’est pas mauvais mais indéniablement sans génie parce qu’il n’évite pas les écueils d’un rôle qui se révèle très vite antipathique. Dorothy Arznel comme ce qui semble désormais une certitude ne l’aide pas beaucoup, s’attardant bien trop longtemps sur une scène alcoolisée plutôt embarrassante cassant le rythme là où les grands films finissent par rehausser encore le niveau. Toute la différence entre un cinéaste de génie et une employée de studio très habile quand il est question du découpage technique (et en ce début de l’ère du parlant, avec la nécessité d’instaurer ce qui deviendra très vite un classicisme, ce n’est pas une mince affaire), mais inefficace quant à la direction d’acteurs ou la dramaturgie (un cinéaste, oui, son rôle c’est avant tout de raconter des histoires, pas forcément les siennes, mais il doit le faire au mieux quitte à en changer certains aspects, et ça, ce n’est pas le fort de Dorothy Arznel).

Charles Ruggles en revanche est tout à fait délicieux et confirmera par la suite avec une jolie carrière de second rôle (toujours me semble-t-il dans cet emploi de brave type distingué).

Et s’il fallait encore une preuve de la qualité de la distribution, on retrouve même Ginger Rogers en parfaite idiote rappelant qu’avant de croiser Fred Astaire sur Carioca et que la RKO décide de les réunir en têtes d’affiche, elle était d’abord une actrice comique et de composition (ce qu’elle retrouvera parfois par la suite, avec Stage Door ou The Major and the Minor). C’est l’âge d’or pour les actrices…, il ne faut plus de sex-appeal ou du tempérament, il faut que la langue soit bien pendue et que l’actrice ait du répondant. Si Ginger Rogers ici se fait plutôt mal traiter, on retrouve bien ce qui sera typique des films des années 30 et ce même souvent après l’instauration du code, à savoir que c’est bien les femmes qui portent la culotte. En l’occurrence ici, il n’y en a que pour Claudette Colbert.

Honor Among Lovers, Dorothy Arzner (1931) | Paramount

1931, il faut souligner l’exploit. Malgré les défauts du film, toutes les années 30 et l’art du parlant sont déjà là. On flirte encore souvent entre les genres et on est parfois un peu plus dans le drame que dans l’humour, mais la romance, la rencontre de deux stars et d’une brochette d’excellents acteurs, tout ça, c’est l’âge d’or de Hollywood qui est en train de prendre forme. Et contrairement à Sarah and Son ou aux Endiablés, on est loin du muet (de son rythme et surtout de ses actrices).

 



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