Heathers, Michael Lehmann (1988)

Tueurs nés

Note : 2.5 sur 5.

Fatal Games

Titre original : Heathers

Année : 1988

Réalisation : Michael Lehmann

Avec : Winona Ryder, Christian Slater, Shannen Doherty

Affligeant. Rarement vu un film avec autant de personnages antipathiques. Le côté faussement cathartique sert de prétexte à tuer en série les personnages soi-disant insupportables de nos lycées. Or si j’en ai vu des cons, j’en ai rarement vu autant que dans les films et les séries américaines où il était toujours questions de « popularité ». Si le film voulait se moquer de ça, c’est plutôt mal fait. La comédie (la satire, la parodie ou je ne sais quoi), c’est toujours une question de connivence avec le spectateur. Sans aucun personnage à qui se rattacher, ça paraît difficile d’entrer dans le jeu. Ces petits cons peuvent bien s’entre-tuer, ils sont bien trop irréels pour que j’y attache la moindre importance. S’il s’agit là d’une pure comédie, elle n’a rien de drôle, ou d’attachant ; si c’est une satire de l’adolescence, ou des films pour adolescents, on tombe dans les excès non maîtrisés d’un Tueurs nés par exemple.

Les acteurs sont insupportables. Celle qui s’en tire le mieux (qui trouve le ton juste, entre le trop et le pas assez, mais aussi simplement dans le phrasé), c’est Shannen Doherty, futures vedettes de la série Beverly Hills. Winona Ryder a ses fulgurances mais semble mal dirigée, quant à Christian Slater, il est atroce à miauler avec une voix qui n’est pas la sienne et à multiplier les œillades…

À noter aussi la fin pathétique censée donner un sens, ou une morale au film. Veronica, après avoir vu une bonne partie de ses amis « populaires » se faire tuer ou que sais-je, décide d’inviter la grosse freak du lycée, et celles-là peuvent alors partir au loin dans le soleil couchant scellant leur amitié naissante… Oui, ben, c’est le freak qui parle : quelqu’un qui se serait acoquiné avec autant de connasses et de connards et qui déciderait de faire ami-ami le lendemain d’une apocalypse nous laissant seuls survivants, je l’envoie balader sur l’autre hémisphère. La morale : « ouais, en fait, les freaks, il faut être gentils avec eux, parce que, au fond, on est tous des freaks », moi j’y réponds d’aller se faire foutre. Ça me fait penser à ce personnage « populaire » qui a toujours cinquante choses à faire par jour, qui vient, on ne sait trop pourquoi, s’asseoir sur le banc où le freak solitaire se pose tous les jours, et qui lui sort : « Ah, tu sais, moi aussi je suis un grand solitaire ». Ta gueule. Là, c’est mon banc, c’est mon ami, et on est très occupés. Adieu.

Au final tout ça n’est ni drôle, ni réjouissant, juste vulgaire. Est-ce que je n’ai jamais rêvé de tuer les cons avec un flingue dans mon bahut ? Eh ben, non. Parce que ni les cons, ni les autres ne sont jamais (ou rarement) venus poser leurs miches sur mon banc. Loin des yeux… La seule fois où ceux-là auraient pu prendre une fessée, c’est si je venais discrètement parler d’astronomie avec le prof de lettres et que des crétins m’attendaient à la sortie pour me chanter Au clair de la lune. Heureusement, ce n’est jamais arrivé parce que je me fous pas mal d’astronomie et parce qu’aucun prof de lettres n’a jamais su montrer d’intérêt pour autre chose que lui-même. Notons aussi que le coup du petit mot d’amour faussement délivré à mon intention, ça n’aurait pas marché avec moi. Parce que c’est moi qui les écrivais, et qu’aucune fille n’y a jamais répondu que par des rires. Faut prendre les devants, ça évite les mauvaises surprises.

Il y a la vision des freaks vue par les personnages populaires du lycée, qui tout à coup se prennent l’envie de décharger leur haine sur leurs semblables et croient pouvoir alors trouver en ces freaks un support naturel et évident. Et il y a les vrais freaks. Et les vrais freaks ne sont pas naïfs. Ceux qui sont vus comme des freaks souffriraient de leur impopularité ? Non. C’est l’histoire de l’homme « civilisé » qui rencontre un sauvage et qui lui demande s’il n’a pas honte de se balader ainsi tout nu. Les valeurs des uns ne sont pas les valeurs des autres. « Tu vois là, si je suis sur un banc, ce n’est pas parce que j’attends que la popularité me tombe du ciel, ou parce que je suis solitaire, mais parce que je n’en ai rien à faire de ta popularité. C’est aussi la pause et le seul endroit où on me laisse à peu près tranquille pour rêvasser. Cours rejoindre tes amis sauvages… freak. »


Fatal Games / Heathers, Michael Lehmann 1988 | New World Pictures, Cinemarque Entertainment


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His Kind of Woman (1951)

L’Opération diabolique

Note : 4 sur 5.

Fini de rire

Titre original : His Kind of Woman

Année : 1951

Réalisation : John Farrow & Richard Fleischer

Avec : Robert Mitchum, Charles McGraw, Jane Russell, Raymond Burr, Vincent Price

Film noir plutôt baroque mais agréable. Un joueur professionnel se voit proposer un travail un peu particulier au Mexique, participer en aveugle à une sorte de jeu de télé réalité où les participants sont réunis dans un hôtel sans en connaître encore les règles. Ce que ne sait pas notre joueur, c’est qu’il va être le « dindon de la face » et qu’il sera sauvé de cette horreur par le plus improbable des personnages.

L’idée de départ est formidable. Elle permet de réunir les protagonistes dans un même lieu pour en faire un quasi-huis clos pendant un bon moment, et ainsi de les développer, alors que l’intrigue, et le dévoilement des raisons de la présence du personnage principal dans ce petit nid perdu loin de tout, est divulguée au compte-gouttes. Le récit avance en montage alterné, et surtout à la fin, ça participe à donner au film un rythme soutenu et un contraste plutôt rare dans les films noirs (quand on alterne, on le fait plutôt entre le personnage principal et ses opposants, ici Vincent Price s’en mêle). Quand l’action s’emballe et que la menace prend forme, on sort du film noir pour… quelque chose d’indéfinissable, sans grande unité, mais ce n’est pas si gênant. On casse le huis clos, on fait intervenir le western noir, le crime film brutal à la limite du documentaire (passage sur le yacht) et même… le grotesque, le parodique, on ne sait pas trop, mais on y prend goût.

Si la mise en scène laisse parfois un peu à désirer, le design (avant que Price fasse intervenir son légendaire bon goût et qu’on se perde au large), ainsi que les dialogues, sont savoureux. Il y en aurait assez pour écrire un bouquin entier. Et dans tous les styles. De l’habituelle repartie aphoristique (« Je suis joueur professionnel. » ; « Qui ne l’est pas ? ») au vaudeville cheveux sur la soupe (Vincent Price enferme Jane Russell dans son armoire à jouets devant les yeux de sa femme aimante qui lance alors : « Je refuse catégoriquement de partager mon bungalow avec une autre femme ! »).

Tous les acteurs sont formidables. Un film qui dispose à son générique de bons seconds rôles comme Raymond Burr et Charles McGraw peut difficilement être mauvais… Sur la fin, Price vole même presque la vedette à Mitchum (du fait, donc pas mal, aux montages alternés), alors que le voir précédemment rouler des yeux comme à son habitude et tâter le cul d’un poulet déplumé, ce n’était pas gagné. C’est ce qui rend le film plutôt sympathique d’ailleurs : l’idiot du village qui décroche la timbale. Priceless.


Fini de rire, His Kind of Woman, John Farrow & Richard Fleischer 1951 RKO


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Les Indispensables du cinéma 1951

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Noir, noir, noir…

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Ice Cold in Alex, J Lee Thompson (1958)

Marche impériale

Note : 4 sur 5.

Le Désert de la peur

Titre original : Ice Cold in Alex

Année : 1958

Réalisation : J Lee Thompson

Avec : John Mills, Anthony Quayle, Sylvia Syms

Plutôt réussi.

Un classique en Grande-Bretagne qui a dû inspirer George Lucas pour Star Wars. Lucas s’appuyait déjà pas mal sur un autre film de Thompson, Les Canons de Navarone pour son film et en adopter le principe de la mission (à la fois pour Un nouvel espoir et pour Le Retour du Jedi), mais ici il va plus loin puisqu’il va jusqu’à reprendre le même directeur photo Gilbert Taylor. Il faut dire que dès les premières notes du film, on a la puce à l’oreille. Même musique militaire, attaque d’un QG (cette fois reprise plus précisément pour l’Empire contre-attaque, on y retrouve même le mécanicien s’affairant aux derniers préparatifs pour le départ sur sa machine), fuite pour rallier Alexandrie à travers un territoire ennemi ; et bientôt, une ambulance cabossée qui pourrait tout aussi bien être le Faucon millénium.

Toujours fascinant de tenter de tirer le fil des jeux de références aux sources d’un mythe… Mais le film tient merveilleusement par lui-même, sinon le petit Lucas n’y aurait sans doute pas décelé là matière à inspiration.


Le Désert de la peur, Ice Cold in Alex, J Lee Thompson 1958 | Associated British Picture Corporation Limited


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L’obscurité de Lim

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L’Idiot (Durak), Yuriy Bykov (2014)

Histoire d’ivoire une tour tomber

Note : 3.5 sur 5.

L’Idiot

Titre original : Durak

Année : 2014

Réalisation : Yuriy Bykov

Avec : Artyom Bystrov, Natalya Surkova, Yuriy Tsurilo

Le film n’est pas sans rappeler Main basse sur la ville (Rosi 1963). Le même thème du scandale immobilier et le risque d’effondrement d’un immeuble. Les enjeux et les conflits, tout ça est bien mené, façon thriller du réel avec une intrigue resserrée sur quelques heures, et c’est vrai qu’il peut y avoir une certaine fascination à voir qui s’en bat les couilles (les autorités de la ville, les concernés ou les réalistes), et les autres (en l’occurrence, l’autre au singulier, l’idiot du titre est un brin sarcastique, l’idiot, c’est celui qui l’ouvre au milieu d’un monde gangrené par la corruption).

Malheureusement, malgré une certaine maîtrise, c’est encore légèrement démonstratif, nous répétant cent fois les enjeux pour qu’on ait bien compris, et ça tient à développer des personnages de la « petite histoire » quand il aurait été plus avisé, ou intéressant, de s’appliquer à l’aspect politique, seul. Ou au contraire d’aller plus loin vers cette voie et recentrer petit à petit vers les enjeux de la catastrophe comme une réponse symbolique à l’impuissance sociale rencontrée durant tout le film (faire alors du personnage principal un spécialiste paraît moins évident que si c’était un personnage sans connaissance technique et possibilité d’interpeller les autorités de la ville).

Le film se perd ainsi pas mal en digressions superflues qui donnent un aspect naturaliste (documentaire, diraient certains) au film qui alourdit trop son propos (ou son style, le thriller, avec sa nécessité d’urgence). La force, le sujet, c’est le scandale, sans doute sa fin sans détour et cynique. Et le drame, c’est moins l’effondrement d’un immeuble que celui des illusions de cet « idiot » cherchant à sauver 800 personnes. La concision aurait été plus efficace que de traiter ça en cherchant une forme d’authenticité. La recherche du réel est toujours réductrice : on se concentre sur la corruption d’un petit village en Russie quand on aurait pu évoquer la corruptibilité des hommes tout court. La morale finale n’en aurait été que plus forte : rares sont ceux capables de reconnaître les bonnes âmes qui cherchent à les aider. Le drame des apparences, toujours.

La même année, Andrey Zvyagintsev, proposait une même vision de la Russie corrompue et sans illusions dans Leviathan, jouant cette fois (de mémoire) sur un récit plus distendu, le mystère, et une forme de distanciation suggérant plus l’aliénation des individus dans la société qu’une misère sociale conséquence d’une corruption des autorités (même si elle était très présente dans le film, on évitait le ton sur ton en se passant des à-côtés sociaux).


L’Idiot (Durak), Yuriy Bykov 2014 | Rock Films, Russian Ministry of Culture


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They Might Be Giants (Le Rivage oublié), Anthony Harvey (1971)

They Might Be Giants

Note : 4.5 sur 5.

Le Rivage oublié

Titre original : They Might Be Giants

Année : 1971

Réalisation : Anthony Harvey

Avec : George C. Scott, Joanne Woodward

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Les fous au pouvoir !… Qui est fou ? Les doux rêveurs ou la société ?

Quelques moments de “bravoure” d’anthologie, du théâtre filmé, des dingues en pagaille, de cette folie plus proche de la raison que certains hommes sages ne le seront jamais (on est chez Shakespeare, Cervantès ou chez Érasme) et la plus savoureuse entre tous, l’une des comédiennes les plus phénoménales du monde plat, à l’imagination débordante et à la maîtrise totale, au charme unique… Joanne Woodward. Difficile de croire que c’est la même qui l’année suivante tournera De l’influence des rayons gamma… Temps écoulé avant le quasi-coup de foudre : 5 minutes. Chaque mimique, chaque geste, chaque moue boudeuse, chaque interrogation, chaque sourire est une caresse. Watson, je vous aime.

Mais il faut aussi voir le film pour George C. Scott, tellement improbable en Sherlock, et donc forcément fascinant et crédible dans ce personnage où malgré les apparences, lui seul fait preuve de finesse, d’intelligence et de sagesse. Jusqu’à ce que lui aussi succombe, à la plus douce des folies, l’amour.

Et puis surtout… « There’s no more westerns! ». L’acte de mort d’un genre qui se déclare dans un film censé être complètement dingue. La vérité sort de la bouche des fous.

Ce qu’on pourrait appeler un vrai film pour cinéphiles. Un éloge des tordus, des battants luttant contre les faux-semblants, et de l’amour. De la douce folie aussi.


They Might Be Giants (Le Rivage oublié), Anthony Harvey 1971 | Universal Pictures, Newman-Foreman Company


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Mon ami Ivan Lapshin, Aleksey German (1985)

Ma bobine se dévide

Moy drug Ivan Lapshin

Note : 3 sur 5.

Mon ami Ivan Lapshin

Titre original : Moy drug Ivan Lapshin

Année : 1985

Réalisation : Aleksey German

Avec : Andrei Boltnev, Nina Ruslanova, Andrey Mironov

Il faut reconnaître à German un réel talent pour la mise en place, la composition des images et des scènes, la direction d’acteurs, mais c’est à peu près tout ce qu’il a à proposer. L’essentiel paraît un peu vain, inutile ou incompréhensible derrière l’habilité affichée dont German veut en permanence faire preuve dans ses films. Quand l’effet produit une certaine distanciation, le procédé peut alors être intéressant ; le problème, c’est que pour entamer une mise à distance du sujet, il faut l’avoir déjà compris et en saisir tous les enjeux. C’était aussi le grand défaut d’Il est difficile d’être un dieu.

Chaque spectateur a sans doute plus ou moins besoin de se laisser mener par la main ; moi, j’ai besoin d’être accompagné tout de même un moment, et si l’introduction ne m’éveille rien, si je me perds déjà, il est probable que je n’adhère jamais au film. Il me restera alors la possibilité de m’émerveiller face à ce savoir-faire, assez commun chez les Russes, en particulier quand il est question de créer des personnages avec leur vie propre, montrer une psychologie à travers un simple geste, ne pas s’y attarder et proposer en permanence quelque chose de nouveau au regard du spectateur… C’est fascinant, certes, reste que German soigne l’artifice plutôt que l’essentiel.

On pourrait se contenter de cette histoire comme une chronique, une simple évocation d’une période (les années 30 en Union soviétique, le bonheur des appartements collectifs, les purges, les troupes d’acteurs, les amours contrariés), mais même là, j’aurais du mal à m’en satisfaire. Il manque pour moi quelque chose. On n’est pas au même niveau d’Il est difficile d’être un dieu, qui en plus d’être inintéressant était d’une laideur coupable (de mémoire, La Vérification possédait les mêmes défauts). Et les mêmes maigres qualités.

Avec des scènes plus condensées, jouant beaucoup plus sur les évocations, le montage, on se prendrait presque à rêver voir un film de Tarkovski (celui du Miroir, la poésie en moins), seulement German fait un peu du ton sur ton quand il se regarde opérer magistralement des plans-séquences, et il ne fait que répéter des séquences qui, prises séparément, n’ont pas plus d’intérêt que le reste. C’est bien orchestré, mais il manquera toujours un petit quelque chose pour me satisfaire. La séquence d’introduction (un plan-séquence, forcément) laissait présager le meilleur, et puis tout s’effrite lentement, ou se vide, comme une bouteille renversée. Arrivés à la fin, on a vu le contenu se déverser, de loin, avec désintérêt, à ne pas savoir si c’était du vin, de la vodka ou de l’eau. Et au fond, on s’en fout.


Mon ami Ivan Lapshin, Aleksey German 1985 Moy drug Ivan Lapshin | Lenfilm Studio, Pervoe Tvorcheskoe Obedinenie


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Le Frère, Aleksey Balabanov (1997)

Kiru!

Le Frère

Note : 4 sur 5.

Le Frère

Titre original : Brat

Année : 1997

Réalisation : Aleksey Balabanov

Avec : Sergey Bodrov, Viktor Sukhorukov

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En voilà un bon film sorti de nulle part. À première vue, un polar russe, ça sent la violence à plein nez et on peut rechigner à grimper dans le tram de peur d’y rencontrer des trognes qu’on voudrait voir nulle part. Et pourtant, malgré la brutalité des situations, il y a une force de grâce improbable et une de ces évidences propres aux grands films, simples, qui émanent de ce Brat. Pour l’expliquer, les références sont encore et toujours faciles à faire : ici, on y verrait presque un croisement étrange entre Le Samouraï de Jean-Pierre Melville et Vanishing Point.

Le second, je le prends souvent en référence comme le film ultime réussissant à inspirer cette fulgurance tragique palpable dès les premières minutes et qui égraine le sablier du destin sans accrocs jusqu’à la fin. Il y a de ça ici donc, une sorte de rythme insistant, lapidaire, fait de scènes brèves mais lentes avec une trajectoire unique, sans détour. L’impression ressentie est d’autant plus vivace que l’ensemble du récit est ponctué par des montages-séquences* sans grand génie, mais efficaces, pour aller à l’essentiel, se passer de scènes sans intérêts qui nous auraient détournées de l’essentiel, le sale, la trajectoire étrange de ce personnage sorti de nulle part, mais qui sont toutefois nécessaires ainsi, sous la forme de simples évocations. Parce que parfois, si les ellipses sont nécessaires (et le film les emploie à merveille), il faut aussi parfois rester entre les deux, et c’est bien ça à quoi est utile le procédé du montage-séquence. Ça permet aussi d’illustrer la passion insistante et presque hors de propos de ce jeune tueur pour la musique (rappelant l’amour que Delon peut porter à son canari dans Le Samouraï — mais qui cache, là c’est vrai une utilité —, ou celui de Jean Réno pour ses plantes dans Léon — je dis ça de mémoire, mais on le retrouve ailleurs, c’est presque un cliché).

Le rapport au Samouraï donc, il est surtout lié au personnage principal. La trajectoire du jeune tueur ici est moins condensée ou ramassé sur un épisode, car si le personnage de Delon est déjà un tueur professionnel, Danila va le devenir, introduit dans le milieu par son frère. Mais la suite est très intrigante, car l’habileté dont il fait preuve dans ses nouvelles activités criminelles est presque surréaliste, irréelle. Et si on y croit, c’est que Danila fait preuve en toutes circonstances d’une intelligence remarquable et d’un sang-froid infaillible. On sait de Danila seulement qu’il revient de la guerre, et n’a donc aucune attache en dehors de son frère en ville, qu’il connaît d’ailleurs assez peu, et les relations qu’il entretient ainsi avec les autres, pratiquement toutes nouvelles, prennent étrangement la forme d’une rencontre avec un être venu d’ailleurs, un dieu (ou une sorte même d’agent du diable comme dans Théorème), voire un extraterrestre (Le jour où la Terre s’arrêta, Starman) ; l’effet est d’autant plus troublant qu’on ne sait rien de lui et qu’il a tout d’un étranger pour son frère (qui ne se privera pas d’ailleurs de le trahir). Ce qu’on sait en revanche, c’est que malgré les activités louches dans lesquelles il va tremper sans sourciller et avec une assurance bluffante, il a une morale, un honneur… Sorte de Dexter avant l’heure. Le jeune homme ne tue que les enfoirés, et sauve les gens honnêtes. Le tout sans jamais s’interroger sur ce qu’il fait, comme si c’était une évidence, et sans mesurer les conséquences forcément embarrassantes que cela n’évitera pas de lui provoquer. C’est ce côté irréel qui fascine. Et si le procédé n’est pas nouveau, il y a une petite subtilité qui change tout et finit de nous rendre le personnage sympathique et crédible : non seulement, il sort de la guerre (ce qui pourrait expliquer vaguement, non seulement sa maîtrise des armes et des assauts, mais aussi une forme de désinvolture voire de psychopathie), surtout il est très jeune, a tout du type ordinaire, l’autorité, l’assurance en plus. Aussi, au contraire d’un Delon sinistre, ombrageux, dans le Samouraï, le personnage ici serait plus dans un registre tiède, indolent, distant, secret, mais décidé, affable, voire sympathique. C’est d’ailleurs grâce à ce caractère, qu’il noue contact avec deux femmes, qui ne lui inspireront pas une grande passion, mais soulever au moins son intérêt, qui lui fera croire, apparemment à tort, qu’il pouvait espérer autre choses d’elles : les évidences ne sont pas valables que pour nous. Et quand les deux lui échappent, il “prend acte”, ne semble là encore montrer aucune passion particulière…, et décide de partir. Comme il est arrivé, presque. Un bon gars, on pourrait presque être amené à penser… Un ange venu d’ailleurs. La grande faucheuse, la justice.

Inutile de préciser que pour un tel personnage, il faut un acteur (jeune) remarquable. Celui-ci dégage une puissance, une maturité, une autorité et une précision qui laissent admiratif.

Dernier point particulièrement bienvenu : le film n’use nullement d’effets tape-à-l’œil, la violence n’est jamais accentuée par la mise en scène, au plus a-t-on droit aux traditionnelles scènes de préparatifs tout en inserts sur les armes, mais ensuite, pas d’éclats, c’est violent, ça tire, ça tue, mais à l’image du viol, on coupe rapidement, et quand on montre, on le fait plutôt à la Haneke, de manière froide, distante, sans gros plans, ni montage, ni trompette. Au contraire, la musique, puisqu’elle est au centre de tout, n’est là que pour illustrer le monde intérieur de Danila, comme indifférent à cette violence, à celle-là même dont parfois il est responsable.

Très réussi, ou miraculeux.

(L’acteur principal et le réalisateur sont morts relativement jeunes. Le premier dans un glissement de terrain, le second d’un arrêt cardiaque. Fallait bien une fin tragique à ce film…)


Le Frère, Aleksey Balabanov 1997 Brat | Kinokompaniya CTB, Gorky Film Studios, Roskomkino


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Top films russo- soviétiques

*article connexe : l’art du montage-séquence

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The Long Good Friday, John Mackenzie (1980)

Gangster plumé, gangster plombé

Note : 4 sur 5.

Racket

Titre original : The Long Good Friday

Année : 1980

Réalisation : John Mackenzie

Avec : Bob Hoskins, Helen Mirren

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Excellent film qui rappelle par certains aspects les films de Hong-Kong qu’on pouvait produire à la même époque…, les scènes d’action en moins (on trouve les références qu’on peut). On pourrait le rapprocher également du Petit César avec Edward G. Robinson, mais seulement pour la stature de l’acteur principal et les activités mafieuses. Parce qu’autrement, The Long Good Friday possède une formidable idée de scénario qui en fait autre chose qu’un film de gangsters : alors qu’il s’apprête à passer un deal avec une grosse pointure américaine, le boss interprété par Bob Hoskins se retrouve dans la position de l’arroseur arrosé puisque coup sur coup il voit ses sbires disparaître dans des d’attentats ou des assassinats, le tout perpétré en moins de quarante-huit heures, sans possibilité de répliquer puisqu’il ne voit pas d’où lui viennent ces attaques.

L’idée est simple et particulièrement efficace puisqu’on saura finalement assez peu de choses de cette étrange organisation perpétrant ces meurtres et qu’elle se rapproche ainsi de manière inéluctable du boss qui doit mener pratiquement seul son enquête et semblera au bout de compte s’agiter comme un dément entre les mains du diable. On évite les confrontations fumeuses avec les “opposants”, et on ne le voit plus que s’agiter contre les siens. Une trajectoire presque tragique donc. Quelque chose de Vanishing Point : ça file droit à la mort, on le sait et ça arrive vite, et c’est ça qui fascine. Aucune échappatoire, on n’essaie pas de nous faire croire le contraire. Qu’est-ce qui pèse plus lourd entre un gangster mort et un chef de gangster mort ? Bah, ça pèse pareil et ça tombe même tout aussi vite. Ce qui change, c’est que le boss, lui, est aux premières loges pour assister à sa propre chute, et on le gratifie même parfois d’un faire-part.

L’autre aspect particulièrement réussi du film, c’est l’interprétation exceptionnelle de Bob Hoskins. Une justesse, une précision, une autorité rarement vues. Jouer un chef gangster, tous les acteurs en rêvent, et le piège est de trop en faire ou de ne pas être à la hauteur. Hoskins, non seulement, adopte toujours la parfaite mesure, mais surtout il comprend la situation et parvient du coup à interpréter une foule de détails qui rendent sa présence crédible et enrichissent l’aspect hors cadre du film. On parle parfois du talent d’un metteur en scène à capter tout ce qui n’apparaît pas à l’écran mais participe à l’aura d’un film, mais il arrive aussi que ce travail d’imagination, ce soit les acteurs qui le produisent. Helen Mirren est d’ailleurs parfaite dans son rôle, avec quelques éclairs de génie, mais on voit encore l’actrice avec ses approximations ou ses artifices. Hoskins, jamais. Pas une fausse note. L’impression qu’il improvise en permanence et qu’il en garde toujours sous la pédale. Certains acteurs parfois ont des intentions floues et se contentent d’être là et de s’appuyer sur un texte qui définira mieux qu’ils ne le font leur personnage. Hoskins capte tout, mieux, il donne à voir quelque chose en plus, autrement dit, il comprend le personnage, respecte à la lettre l’écriture et l’évolution de la situation et tout ce qu’il propose en plus va dans ce sens (alors que beaucoup d’acteurs proposeront des idées pour les mettre en valeur et peu importe si ça les écarte du personnage et de la situation). Impressionnant.


The Long Good Friday, John Mackenzie 1980 Racket | Black Lion Films, Calendar Productions, HandMade Films


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Heimat – L’exode, Edgar Reitz (2013)

Échec, Heimat

Note : 2.5 sur 5.

Heimat – L’exode

Année : 2013

Réalisation : Edgar Reitz

Le passage de la télévision au cinéma et à un format plus condensé passe mal. Pour faire cinéma, on utilise une photo absolument immonde (c’est quoi ? un noir et blanc torché en numérique ?!) et un format suppositoire pour nous le mettre bien profond. Sauf que rien fait cinéma, et même si on considère, que c’est tourné pour la télévision, toutes ces ambitions de grandeur et ces moyens cachent mal ce qui reste à Reitz pour être un véritable cinéaste. Parmi les qualités du cinéma, du bon, et ce n’est pas seulement une qualité propre au 7ᵉ art, on trouve l’exigence de la concision, l’évidence du ton juste, du rythme idéal ou la maîtrise dramaturgique (objectifs, équilibre des proportions, procédés narratifs…). Or, Reitz maîtrise rien de tout ça.

L’un des problèmes majeurs du film, c’est que Reitz hésite en permanence entre chronique et trame plus classique avec un objectif parfaitement défini. La série était une chronique, plutôt bien menée et, à mon sens, il n’y avait guère que l’utilisation du personnage de Paul qui faisait un peu tache. L’ironie, c’est bien que si Paul avait émigré à la fin du premier épisode (introduisant donc une sorte de mystère dont on se fout, heureusement, pas mal le reste de la série), on retrouve exactement la même thématique ici, et le problème, c’est bien qu’elle prenne un peu trop de place dans le film. Ou pas assez. C’est trop, si on est dans la chronique, et pas assez, si on veut condenser tout ça autour d’un sujet principal ou unique. Si Reitz ne sait même pas où il va, ça paraît compliqué d’accepter de le suivre. Du coup, on se demande bien pourquoi faire un film aussi long, ou pourquoi ne pas en avoir fait quelque chose pour la télévision.

Et oui, tout est toujours question de choix. Si par exemple, le récit se focalisait sur un thème principal, il aurait mieux valu achever le premier acte avec la décision du frangin de partir pour le Brésil, alors même que c’est Jakob qui nous vendait du rêve depuis le début. À l’image de la fin du premier épisode de la série, on termine une introduction sur une « catastrophe » pour le personnage principal : départ manqué, essaie encore. On peut alors dans le développement, créer une relation conflictuelle entre les frangins. Là, Jakob voit sa copine se faire niquer par son frérot (étrange hasard : on bourre la gueule des personnages et on regarde ce qui se passe, sorte de Bacchus ex machina), donc Jakob joue les rebelles et finit en taule… Le lien aurait pu être fait avec le Brésil, comme une entrave à ses jolis espoirs, sauf qu’à ce moment, Reitz préfère traiter les événements sous la forme de la chronique, avec distance, sans faire le lien forcément avec la quête émigrationiste, si bien que les enjeux, bah, on s’en moque un peu, d’autant plus qu’on passe rapidement d’un personnage à un autre (on est toujours dans la chronique). Pour s’attacher, comprendre, à un objectif, il faut pouvoir s’identifier à un personnage, ne jamais perdre de vue ses désirs, ses contrariétés, et la chronique ne permet pas du tout ça, ou sur le long terme, avec le format de la série…

L’autre aspect qui m’a perso bien agacé, c’est le son. On pourrait presque entendre les acteurs péter. Foutez des micros « high deafinition » partout et ça fera joli… Eh ben non. Pouvoir entendre tout en gros plan n’a aucun intérêt. Pire, pour mes petites oreilles sensibles, c’est foutrement pénible. Les fréquences basses ont tendance à me déclencher des micro-angoisses, j’ai les yeux qui sortent de leur orbite et je cherche le coupable, j’ai la sueur qui s’invite en bas de l’échine, et on viendrait poser un micro tout près de mon cul qu’on l’entendrait certainement lui aussi raconter sa vie. Les bruits de sabots sur les planches du parquet, le tonnerre, et cette saloperie de musique, ça ne passe pas. Comme l’impression d’être dérangé dans ma tombe par des vilaines bêtes nécrophages. Que cela se sache, mon cercueil, je le veux isolé avec de la laine de verre, tapissé, moquetté, baigné dans la ouate naphtalinée. Mort, enterré, et sourd.


Heimat – L’exode, Edgar Reitz 2013 | Edgar Reitz Film (ERF), Les Films du Losange, ARD Degeto Film 


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Heimat, Edgar Reitz (1984)

Les Mouches

Note : 4 sur 5.

Heimat

Année : 1984

Réalisation : Edgar Reitz

Il y a quelque chose qui donne le vertige dans Heimat. Un de ces vertiges qui nous font prendre conscience tout à coup que nos existences ne valent rien. On le sait pour avoir entendu tous très tôt des vieux nous dire « tu verras, quand tu seras plus vieux, tu comprendras… ». Et on comprend jamais. Savoir n’est pas comprendre. Le privilège de la jeunesse, c’est bien ne rien comprendre, de se croire important, invincible. Parce qu’on s’agite comme des mouches. Certaines partent au loin pour découvrir le monde, d’autres restent où elles sont nées, mais toutes finissent de la même façon, à s’enfermer dans une pièce et à tourner comme des connes à attendre de tomber. On ne vaut pas mieux qu’elles : on vient, on repart, sans avoir fait le moindre bruit, et ce qui reste de nous, ce ne sont que nos misérables chiures. On peut bien s’échiner à vouloir foutre des plaques commémoratives un peu partout pour qu’on se rappelle de nous, ou finir sous la dernière d’entre elles avec notre nom au milieu de milliers d’autres, les chiures ne parlent pas, ne vivent pas. C’est de la mémoire en carton. On les gratte, et elles aussi disparaissent, comme cette statue inaugurée en grande pompe après la guerre de 14-18 et qu’on déplace sans ménagement cinquante ans après parce qu’elle est vilaine et fait tache au milieu de la place du village… Des chiures, des chiures, toujours des chiures.

La série met un peu de temps à se mettre en place. Je pense même pouvoir dire que l’ensemble vaut bien mieux que les épisodes pris séparément. C’est qu’au début, tout est anodin. Des amours, des bisbilles, des ambitions, des échecs, et la guerre, partout et nulle part, parce qu’on ne la voit jamais que quand on apprend la nouvelle de la mort d’un membre de la famille, ou un voisin, ou quand un autre revient au village. Et puis, au fil des épisodes, on s’attache à ces trois protagonistes, ces mémoires vivantes, qui enregistrent tout pour eux seuls, ne restituent rien, ou presque (c’est la magie des histoires que nous pouvons, nous, raconter), et qui crèveront au milieu des chiures et des bulles de savon. La plus évidente d’abord, Maria, qui pourtant ne devient le personnage principal qu’à partir du second épisode (voire jamais en fait, c’est juste le personnage le plus récurrent, et pour cause, puisqu’elle seule hantera jusqu’à la mort ces mêmes lieux). Puis le village donc, et plus particulièrement la maison familiale qui ne bougera pas d’un pouce en trois quarts de siècles (c’est que des chiures de mouches, elle en a vu, puisqu’elle a trois siècles, elle ; ça donne le vertige, et pourtant, on n’en voit jamais qu’une petite parcelle… humaine). Et enfin, le voisin célibataire, le mec bizarre, toujours bien accueilli chez les Simon, dont on saura finalement très peu de choses, sinon le principal : né la même année, et que le siècle, que Maria, il mourra finalement peu de temps après elle, tout comme elle, il n’avait jamais, lui, quitté le village, tout comme elle, il aurait pu raconter toutes les histoires de chiures de mouches du village, et c’est bien pour cette raison (une des meilleures idées de la série) qu’il est, lui, le solitaire inamovible, le narrateur de ce récit multidécennal. Pour lui, le dernier épisode, se permettra quelques écarts puisque lui qui assistait toujours aux activités du village (un peu comme le type qui apparaît dans chacun des épisodes du Décalogue de Kikislowski), voilà qu’arrive enfin son triste instant de gloire, à l’image de sa vie : à l’heure de rendre l’âme, il rencontrera tous les habitants qu’on a croisés au cours de sa vie ; et à sa mort, aucun éclat, on dira juste qu’il vaut mieux le mettre à l’écart pour ne pas gâcher la fête du village… Une encyclopédie humaine vient de disparaître, et c’est toute la mémoire du village qu’on écarte de la main comme on le fait avec une mouche. Cachez cette chiure, on vaut mieux qu’elle… Oui, pour combien de temps ? Maria n’avait eu qu’un peu plus de considération, mais déjà l’histoire était tout à la fois cruelle et juste, puisqu’au moment de la procession, un orage s’abat sur le village, et on abandonne son cercueil au milieu de la route en attendant que ça se passe. Le temps passe, les mouches s’abritent, puis elles s’agiteront à nouveau pour savoir si leurs chiures sont plus belles au printemps… « Dans le vain, la vérité », comme se la pète Otto, un jour, pour séduire sa Maria. Les mouches, quand ça ne fait pas encore des chiures, on les sent déjà péter.

Et Maria, pourtant, avait déjà tout compris : quand son fils croit lui faire plaisir en lui offrant une télévision couleur, elle n’en veut pas. « C’est pour pas que tu t’ennuies ! » Mais non. Maria, ça fait presque un siècle que son connard de mari l’a quittée pour Detroit, USA, alors elle sait comment se tenir compagnie : en se promenant le soir dans les rues du village et regarder tous ces vieux accrochés à leur télévision comme à une branche avant de tomber pour de bon. Pour elle, elle est là la solitude. Et peut-être même qu’elle se sentirait moins seule si sa belle-sœur ne lui avait pas mis dans la tête, l’idée de vendre sa vache pour se payer un séjour en Floride. Peut-être même qu’elle serait moins seule, si ses mouches à elle ne s’éparpillaient pas aux quatre coins de la brousse après avoir découvert le pet à réaction. Oui, parce que c’est beau le progrès, on se marie même par téléphone !…

À partir de l’avant-dernier épisode, toute la série prend son sens, tragique, cruel, presque philosophique (les mouches, toussa), et c’est en effet plutôt déprimant, de faire le compte, comme les petits vieux, de tous ceux qui sont morts. Alors, on regarde les pierres, les murs, les chemins, et on se dit que si les mouches passent, tout cela reste. Et ça fait quelques centaines de millions d’années que ça, ça n’a finalement pas tant changé que ça… Mais les mouches ne peuvent jamais voir que des chiures de mouches. Ces espaces, ces terrains, ces maisons, on les partage avec d’autres mouches, qui elles aussi ont déposé leurs chiures un peu partout, des chiures censées rappeler leur mémoire et que personne ne sait lire. Parce que c’est con les mouches. Et que les chiures, ce n’est pas éternel. Ah oui, contemplons nos murs, nos chemins, parce que s’ils ne disent rien, ils en savent plus que nous. Et quand on y dépose avec emphase nos chiures préférées, il faut comprendre qu’il n’en restera bientôt rien. Un portrait, une plaque commémorative, une tombe, tout ça fait bien joli, mais on gratte et ça disparaît aussi sec comme une bulle. Les pierres, elles, portent les chiures de la terre, et leur mémoire est plus vivante que la nôtre.

Petite note d’espoir pour finir, tout de même (je ne suis pas une raclure de chiure). S’il ne fallait garder qu’un épisode, ce serait celui dédié à l’amour interdit du jeune Hermann. C’est un peu un film à l’intérieur du film puisque cette histoire aurait pu parfaitement faire l’objet d’un film indépendant.


Heimat, Edgar Reitz 1984 | Edgar Reitz Film, Sender Freies Berlin, Westdeutscher Rundfunk 


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