La Fièvre dans le sang, Elia Kazan (1961)

Thème-Anathème-Synthème

La Fièvre dans le sang

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Splendor in the Grass

Année : 1961

Réalisation : Elia Kazan

Avec : Natalie Wood, Warren Beatty, Pat Hingle

THÈME

Début du film bien construit, mais lent à s’installer. L’ennui arrive vite : j’ai attendu l’annonce du problème un petit moment avant de comprendre que je l’avais sans doute ratée quelque part entre la troisième et la trente-deuxième minute de film. D’habitude, ces errances rêveuses se manifestent plutôt à la lecture d’un roman. Plus facile de revenir trois pages en amont que de rembobiner un magnétoscope qu’on a oublié de lancer. Ça m’apprendra.

Kazan donc bien mes fesses dans un siège de prétention, je m’applique à me rattacher à ce que je peux comprendre. Pour le reste, je fais confiance à l’imagination. C’est comme rater les premières minutes d’un film. Et alors ? L’expérience n’en est pas moins intéressante. On se laisse juste suggérer deux ou trois choses que le cinéaste n’avait pas prévues. Si une grande part de l’art de raconter une histoire est de jouer avec les sous-entendus, les non-dits, les ellipses, pourquoi ne pas expérimenter l’art de la recevoir en se bouchant les oreilles ou en tournant le dos au film ? Et en ratant les premières minutes d’introduction, qui, il faut bien le dire, sont souvent pénibles à suivre, je jouis d’une liberté d’interprétation qu’aucun spectateur attentif ne pourra se vanter d’avoir (na !). « N’explique pas ! » me disait mon professeur de diction. Je n’explique pas…, j’imagine.

Bref, sans bien comprendre les enjeux de départ et finalement le réel sujet du film, je peux toutefois affirmer qu’il y a là un léger déséquilibre, un manque d’unité, qui semble plus lié, j’en suis certain, au manque de clarté du scénario qu’à la mise en scène. C’est bien grâce à cette dernière que les personnages finissent par m’émouvoir. Qu’est-ce qu’il en aurait été si j’avais dû m’absenter durant ce deuxième acte où insensiblement les enjeux du film commençaient à se faire jour dans mon esprit évaporé ? Le manque de considération de certains scénaristes à l’égard d’esprits frivoles comme le mien m’étonnera toujours…

ANATHÈME

Le film commence réellement pour moi au moment de la rupture. Une rupture, c’est toujours un nouveau départ, le moteur d’une action, un coup de volant pour réajuster la direction du film ; inutile d’avoir assisté à ce qui précède parce que tous les enjeux passés s’évaporent à la lumière de cet « accident ». T’as raté ta rupture ; t’as raté ta vie. Je le rappelle comme une évidence, mais comme il y a des petits malins qui font exprès d’oublier l’heure de leur enterrement, d’autres s’arrangent pour ne pas être là lors de leurs ruptures…

L’intérêt d’une rupture, c’est qu’elle produit sur le spectateur une explosion rêveuse lui permettant d’imaginer toutes les possibilités à venir. Mais gardons-nous de nous projeter trop loin. Certaines déflagrations spéculatives m’ont parfois éjecté du film en me laissant orphelin dans un rêve verrouillé de l’intérieur. La suite qui importe ici, c’est la folie de Deannie. Deux éléments attendent leur résolution : la question de sa guérison et celle de cette séparation.

SYNTHÈME

Comme dans tous les bons films, la fin se conclut sur un tableau incertain. Surprendre avec ce qu’attend le spectateur : une fin répond à l’exposition de cette résolution attendue, mais d’autres questions doivent apparaître. « Que vont-ils devenir ? » Sans oublier que si rupture il y a, il est probable qu’elle soit suivie d’une rencontre, d’un affrontement final (on voit ça très bien dans la série des Rocky). Tous les dénouements procèdent de cette façon. Le récit articule une action autour d’événements formant une unité dialectique. Début, milieu et fin. Si une histoire donne au moment où on la suit une impression de réalité, le sens de toute cette structure doit se dévoiler dans son dernier acte. Dénouement, morale, catastrophe… que de termes savants pour s’appliquer à une seule chose : remettre en avant le sens d’une histoire plutôt qu’un gloubi-boulga d’événements sans but (autrement appelés « vie », que certains individus, se faisant appeler « amis », ont souvent la bonne idée de nous raconter). Mieux vaut commencer un film par une sieste pour s’assurer de ne pas rater la fin. Quoi que puisse avoir été le problème annoncé au début du film, il est rare que le dénouement vienne répondre exactement à la question posée. Depuis les possibilités évasives (et franchement sibyllines) du début, on ne cesse de se resserrer vers l’évidence d’une chute. La morale est souvent triviale, équivoque, parce qu’une histoire ne fait que transmettre depuis la nuit des temps des leçons accessibles pour tous. Si la fin ne sonne pas comme une évidence molle (et comme une compréhension soudaine qui s’étiole dans les graves : « Ah, heu… »), elle nous perd en explications lourdes et complexes. Ici, on pense donc : « il faut affronter les problèmes en face pour continuer à vivre ». Idée facile à comprendre (le « ah ! oui ! »), suivie immédiatement d’une seconde interrogation qui conteste la morale présentée (le « heu »). Leçon > réaction. Cette réflexion vague qui suit le dénouement de tous les grands films, c’est le silence qui suit une musique de Mozart « et qui est encore du Mozart ». Si c’est cette musique des anges qu’il convient de ne pas manquer, alors peu importe si certains ont un autre son de cloche durant le film.

En guise de catastrophe tragique, laissez-moi dire qu’à partir d’une morale évasive, l’imagination peut alors voir voler mille aphorismes à anses flexibles. Je vais me limiter à deux pour ne pas prémâcher vos propres errances aphorisantes : « Qu’importe le transport, pourvu qu’on ait la destination. » Et : « On n’explique pas une histoire, on en fait l’expérience. »

Merci de m’avoir lu. Retour à mon gloubi-boulga de vie.


La Fièvre dans le sang (1961) | Newtown Productions, NBI Productions


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Le Baiser du tueur, Stanley Kubrick (1955)

Les Chaussons rouges

Le Baiser du tueur

Note : 4 sur 5.

Titre original : Killer’s Kiss

Année : 1955

Réalisation : Stanley Kubrick

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« Premier » film de Kubrick. On décèle déjà ses prérogatives de mise en scène, certains sujets propres. Il aime faire apparaître les thèmes baroques du double, du miroir, du labyrinthe. On y retrouve des procédés narratifs et techniques comme l’emploi, à plusieurs reprises et de manières différentes, du flashback, de la voix off, du rêve…

Une scène illustre à elle seule le génie de Kubrick. Le boxeur voit de sa chambre sa voisine se faire agresser par son patron. Il court pour la rejoindre, le patron s’échappe. À ce moment, le cinéaste prend le parti de montrer uniquement « l’action-réaction » du patron échappé, mais resté dans les escaliers à proximité de la chambre à laquelle on entend les bruits (arrivée du boxeur).

Un choix judicieux, car le jeu du patron est révélateur : sur son visage doit se traduire le résultat des deux actions simultanées. Il aurait été plus logique d’oublier le point de vue du patron en le laissant s’échapper. Après tout, les personnages secondaires sont là pour apporter de la nourriture au récit ; on a vite fait de s’en débarrasser une fois leur mission accomplie.

Seulement Kubrick devait sans doute craindre la scène attendue, un peu clichée, entre le boxeur et la danseuse. On n’y échappe pas, mais on ne la voit plus qu’à travers les yeux (ou les oreilles) d’un autre personnage qui est leur exact opposé. On échappe à la scène mièvre : on est clairement en plein dans le film noir (avec son influence expressionniste). Ce n’est plus une scène sentimentale, mais une scène où la menace rôde. La tension naît alors de cette crainte de voir tout à coup le patron réapparaître pour s’en prendre à nos deux personnages de roman-photo.

Par la suite, Kubrick utilisera un flashback pour montrer la scène qui précède, celle entre le patron et sa danseuse. Mais cette fois vue à travers les yeux du boxeur, donc en muet. On retourne à l’expressionnisme, Hitchcock n’est pas loin (fascination du regard). Et Kubrick lance sa séquence intelligemment, puisque c’est la danseuse qui repense à la scène et qui l’évoque devant le boxeur (« ne pense plus à ça… »). Rien n’est gratuit.

Vient ensuite une mise en abîme avec le récit du personnage-narrateur (à la Comtesse aux pieds nus ; Kubrick semble s’inspirer principalement des grands films de l’année précédente) : l’histoire même, c’est le boxeur qui la narre, puis la danseuse prend à son tour la parole (avec une image symbolique à l’appui : sa sœur qui danse) pour raconter son histoire, celle de sa vie (puisqu’on n’en connaît que la fin — là encore, c’est un procédé bien hitchcockien puisqu’on nous présente tout de suite la fin pour tuer « tout suspense » et se concentrer sur le déroulement).

Le procédé employé dans la scène qui sert à la fois d’introduction et de conclusion du film (le présent en quelque sorte) est tout aussi bien mené. On voit l’image du boxeur et ses pensées nous parviennent en voix off (procédé encore présent dans le film de Mankiewicz avec la voix de Bogart, et qui n’est guère employé autrement que dans les films noirs).

On voit en fait le procédé dans d’autres types de films, mais on verra alors le personnage écrire une lettre par exemple, un peu comme pour donner un prétexte à l’intervention d’une voix off comme si on pouvait craindre que le spectateur ne comprenne pas que la voix entendue soit celle du personnage qu’on a à l’écran. Le film noir intègre donc le procédé, mais se passe du prétexte réaliste, le spectateur pouvant parfaitement comprendre qu’il s’agit de l’intervention de la voix du personnage tout comme il pourra comprendre plus tard le principe d’un flashback sans devoir passer par une ligne de dialogue.

L’univers est stylisé et paraît par moment irréel. L’accent est porté sur ce qu’on veut montrer. Le reste ne peut être que superflu. C’est alors qu’apparaissent les personnages du drame, leur visage même (alors que les figurants ou les personnages secondaires sont largement laissés à un monde lointain repoussé au-delà de notre champ de vision). On les imagine comme des ombres floues formant une unité impalpable et homogène, semblables à ces mannequins de cire rencontrés à la fin.

Le jeu est distant, feutré, retenu, tout en sous-entendus et en intériorité pour laisser le spectateur donner la couleur, les intentions ou les sentiments qu’il voudra voir à l’écran. On est presque déjà chez Antonioni ou chez Bresson.

Comme eux, Kubrick ne produit aucune explication de texte. Si ces personnages sont des natures mortes, des clichés, c’est pour mieux nous renvoyer une image figée de nous-mêmes.

Et Kubrick s’y connaissait en images figées ; photographe, il était capable de raconter — ou de suggérer — une histoire, une situation, une atmosphère en un instantané : le cinéma, c’est la même image figée toutes les 24 secondes, le contraire de la réalité. Le cinéma est un fake jouant avec l’impression de réalité. Tout cinéaste qui prétendrait montrer la réalité se prendrait lui-même pour un spectateur et nous imposerait de ce fait sa réalité (une réalité dont on se détournera parce qu’elle ne ferait que nous imposer l’imagination d’un autre et viendrait en plus de cela prétendre « être » la vérité quand nous, spectateurs, savons que derrière un tour de magie se cache toujours un truc, une astuce). Le terme de cinéma prétentieux prend ici tout son sens : la prétention d’être dans le vrai, de ne pas être dans l’artifice et la magie. En tant qu’escrocs, ceux-là ont leur intérêt, mais seulement en tant qu’escrocs. Il y a un plaisir certain à se laisser prendre au jeu, écouter le baratin de certains messieurs, et au moment de signer, dire tout simplement non. Merci pour le spectacle !

Les personnages ont donc ainsi un rapport tout à fait curieux avec l’environnement. Ils sont comme des fauves en cage. Ils n’ont aucune existence propre, ce sont eux-mêmes des clichés, des instantanés et des mannequins de cire. Les appartements sont à la fois d’étranges lieux exigus, des cages de verre, où chacun semble avoir un regard sur l’autre. Il suffirait presque de se fondre dans le noir, éprouver le même vide existentiel, et attendre le fondu enchaîné qui viendra nous réunir à l’autre comme deux animaux piégés réunis par la seule volonté d’un deus ex machina tout puissant.

Et c’est un côté tragique, fataliste, qui renforce l’atmosphère de film noir. À la fois oppressant par son manque de liberté spatiale, mais remplie aussi d’espoirs flottants, tels des effluves errants ou des fantômes pouvant être tout aussi bien des rêves, des appels à l’aide, ou des identités sans âge jetées comme une bouteille à la mer dont on attendrait plus qu’une chose : qu’elle soit recueillie par une semblable, seule capable de reconnaître dans ce miroir fumant des passions rêvées l’image de sa propre existence, vaine et fantomatique.

Dans ces taudis sans portes, sans fenêtres, on ne voit rien, et on voit tout. Le droit de propriété semble être un concept qui n’a pas sa place dans ce monde ; à quoi servirait ce droit si toutes ces âmes sont déjà enchaînées dans leur solitude ?

Tout se sait, mais rien n’est censé se passer, et puisqu’on n’est rien, sinon un fantôme qui ne doit son existence qu’à une autorité invisible, ceux qui s’échapperaient de leur cellule pour partir à la rencontre du fantôme voisin se donneraient tout à coup une consistance inattendue qui deviendrait un danger pour l’ordre établi. On retrouvera cette idée de révolte existentielle dans THX1138 qui avait un petit côté kubrickien.

La rue est filmée la nuit à la manière d’un documentaire. C’est un lieu d’attente et de passage où tout et rien ne se passent. Elle devient une échappatoire, un tourbillon où on espère se mêler à la foule des ombres et des inexistants, mais où on ne peut échapper à l’attention de ses assaillants : car cette maudite caméra sait où vous trouver, et continue de vous enfermer dans cette cellule 4/3. Gros plan.

On retrouve cette impuissance à se fondre au milieu de la foule dans tous les films prenant la rue comme cadre et comme prétexte à une course poursuite vaine dont on connaît toujours l’issue : certains films de Kazan, de Scorsese, THX, À bout de souffle ou Blade Runner.

Alors danse, danse, maudit boxeur ! Mais tu finiras quoi qu’il arrive par retourner dans ta boîte !


Le Baiser du tueur, Stanley Kubrick (1955) | Minotaur Productions


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La Grande Combine, Billy Wilder (1967)

La Grande Combine

The Fortune Cookie
grande combine wilder
Année : 1966

6/10 IMDb iCM

Les Indispensables du cinéma 1966

Réalisation :

Billy Wilder

Avec :

Jack Lemmon, Walter Matthau

Le grand intérêt de ce film, ce sont les personnages, avec un trio d’archétypes. Le mauvais (l’avocat), l’homme moyen sans conviction, mais non sans cœur qui se laisse facilement influencer (la « victime » infirme) et le grand bon (Boom Boom). Et c’est surtout ce dernier qui fascine et inspire l’humilité. La grande force du scénario, dans ce qui ne se limite pas seulement au drame énoncé, mais une « étude » de comportement, est d’avoir mis en valeur le caractère de ce personnage hors du commun. C’est l’homme le plus aimable, serviable, simple au monde, presque une caricature du candide se laissant manipuler par l’avocat — on s’en doute —, mais aussi, et surtout, par l’infirme. Là où personne ne dénonce l’injustice et ne remarque son caractère, c’est au spectateur de crier face à cet oubli parfaitement orchestré par le scénario. Ce sera le richissime homme d’affaires qui se dévouera corps et âme à son vil serviteur. Le plus grand génie qui se plie aux volontés irrationnelles de l’idiot du village. On comprend que dans certains drames, les personnages peuvent être importants au point de faire de l’ombre au récit ; si on se donne la peine de développer et de trouver une combinaison payante entre les personnages.


Le Salaire de la peur, Henri-Georges Clouzot (1953)

Le Salaire de la peurle-salaire-de-la-peur-henri-georges-clouzot-1953 Année : 1953

Réalisation :

Henri-Georges Clouzot

8/10  IMDb

Les Indispensables du cinéma 1953

Cent ans de cinéma Télérama

Journal d’un cinéphile prépubère #

Ce qui est étonnant de ce grand film, c’est la marque presque anglo-saxonne de la réalisation (comme toujours chez Clouzot). C’est pragmatique, montrant essentiellement ce qu’il y a à montrer sans prise de partie avec une caméra objective, un récit froid plein de distanciation et d’humilité, en arrivant pourtant à nous faire entrer dans l’action et nous permettant d’avoir peur pour les personnages.

La mise en scène classique, un peu passe-partout, « technique », n’est pas sans talent : l’essentiel est présent, le spectacle. L’émotion provient plus du récit que de la mise en scène, de l’enchaînement des événements, que de la manière dont ils sont traités. Cela ne veut pas pour autant dire que la mise en scène soit pour autant négligente ou creuse, mais c’est le drame, l’action, qui suggère les émotions, en est à l’origine, plus que son traitement et le point de vue que peut en offrir Clouzot (vu qu’il est quasi inexistant).

La valse finale, funèbre, du camion préfigure 2001, Odyssée de l’espace (?!). Le personnage de Charles Vanel est exceptionnel.

(révision en 2017)


Le Salaire de la peur, Henri-Georges Clouzot 1953 | CICC, Filmsonor, Vera Films


Les Dames du bois de Boulogne, Robert Bresson (1945)

Les structures bressoniennes

Les Dames du bois de Boulogne

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1945

Réalisation : Robert Bresson

Avec : Paul Bernard, María Casares, Elina Labourdette

Journal d’un cinéphile prépubère (amendé)

Les structures dramatiques chez Robert Bresson

Le film nous rappelle quelques principes admirablement exécutés par Bresson au niveau de la mise en place d’un drame. Les questions de la proportion et de l’harmonie à l’échelle du plan et de la séquence sont capitales.

À l’échelle de la séquence, le rythme est rapide. Grossièrement, les différentes situations qui se succèdent dans un film composent des scènes ou des séquences, le plus souvent chacune d’entre elles sont délimitées en fonction d’unité de lieu et/ou de temps et fractionnent le temps diégétique (la réalité propre de la fable) un peu comme du morse en une suite ou un collage de séquences omises, suggérées, parallèles qu’on imagine, ignore ou découvre par la suite, évoquées à travers une ligne de dialogue ou non et des séquences incluses dans le récit et offertes au spectateur. Ici donc, on passe rapidement d’une situation à une autre, car ce qui compte dans le récit, ses enjeux, ses objectifs se situe dans un temps plus vaste que celui apparaissant dans une scène : il y a des objectifs qui sont faits pour être atteints dans une période courte (chercher ses clés de voiture) et d’autres (ceux d’un drame classique) dans une période plus longue.

Quand on dispose d’une suite de séquences dont chacune fait avancer l’action vers cet objectif final, on a ce qu’on pourrait appeler le cœur de l’histoire, de la trame, et un film pourrait être ainsi résumé entre une trentaine et peut-être cent ou deux cents phrases.

Dans un film comme celui-ci, thématique (la vengeance), avec un objectif clairement défini, l’échelle dominante se situe donc plutôt au niveau de la séquence. Le souci, c’est qu’on ne peut faire un film pendant deux heures sur des scènes centrées uniquement sur une information en appelant une autre, puis une autre, et cela, jusqu’au dénouement. Il faut y ajouter de la chair pour y voir autre chose que le rapport clinique, le compte rendu froid et chronologique d’une fable. Il faut pouvoir s’attarder sur les personnages, se questionner sur eux, leurs intentions, etc.

L’art du récit est donc de parvenir à trouver la proportion idéale entre ces deux éléments. On s’attarde trop, aux mauvais moments, et on s’ennuie, on perd de vue l’objectif, le récit semble faire du surplace ; on ne s’attarde pas assez, et alors, on perd le fil, on ne s’intéresse plus à ce qu’on voit, et le tout semble sorti d’un annuaire ou du Code civil.

À chaque cinéaste, son rythme. On sait que Bresson ira par la suite vers toujours plus de lenteur en asséchant considérablement sa trame en évitant toute digression.

Le rythme ici est déjà assez lent. Et il n’est plus question du rythme des séquences, qui s’enchaînent rapidement, mais du rythme des plans et de ce qui s’y trouve (on peut coller une suite de plans rapidement avec des actions lentes, voire immobiles, ou le contraire, une suite de plans lents avec beaucoup de mouvements). C’est cette lenteur qui permet au spectateur de « faire connaissance » avec les personnages, et apprendre, ou comprendre, peu à peu leurs intentions.

À l’échelle du plan, le cinéaste met au point une véritable mise en scène, c’est-à-dire un récit des corps en mouvement. Les informations distribuées au spectateur s’adressent plus à son imagination, lui suggèrent fausses pistes, malentendus, espoirs, bref tout ce qui fait finalement le plaisir du spectateur et qui permet de rentrer complètement dans une histoire en découvrant des personnages, et en s’identifiant à eux. C’est de ce point de vue qu’une esthétique personnelle peut se mettre en place pour toucher le spectateur d’une manière plutôt qu’une autre. La lenteur par exemple, présente ici, permet de s’attarder sur les intentions des personnages, d’ouvrir les portes des possibles, et parfois elle permet aussi d’offrir poésie, harmonie, détente…

Une fois que le cinéaste, le raconteur maîtrise le rythme qu’il veut adopter (séquences rapides, plans lents, ici par exemple), il ne faut pas tomber dans un systématisme et rester dans un jeu de proportion (et de choix) : ralentir, accélérer, ici ou là, va permettre de mettre du relief au récit et de porter l’attention du spectateur sur des séquences, des informations, plus importantes que d’autres (ou qu’on juge plus importantes, c’est-à-dire signifiantes, symboliques, peu importe).

Bresson semble le faire ici deux fois. Entre l’acte II (le développement) et l’acte III (le dénouement), une scène prépare ainsi l’arrivée du dénouement en exposant les origines ou les raisons de la vengeance, et donc l’aveu du « tour joué » dans le dénouement. Et comme tout est question de mesure, le cinéaste doit s’appliquer à faire preuve d’habileté dans ses choix de mise en relief, en gardant à l’esprit, par exemple, que le début et la fin d’une histoire disposent naturellement d’une puissance intrinsèque dans l’esprit du spectateur et qu’il est donc inutile de trop en faire au risque de rendre superflu le développement.

Déjà, l’habileté de Bresson à maîtriser son récit, à trouver le bon rythme et faire les bons choix, est criante dans ce film.

On peut par exemple s’attarder sur l’efficacité des plans de coupe, « d’attitude », que Bresson préfère à une ligne de dialogue. L’information passée à travers une réplique peut parfois se révéler trop claire, trop évidente, déflorer un peu trop et au mauvais moment les enjeux du récit et les attentes d’un personnage. Un regard, un geste peuvent en dire beaucoup, et on laisse le spectateur interpréter ce qu’il en est avant de lui montrer les conséquences actées de ce qu’il a pu s’imaginer dans une scène future.

La difficulté pour le cinéaste est de mettre en scène des attitudes significatives, autrement dit des attitudes qui rentrent dans le cadre de la trame, du sujet. On peut se permettre les digressions d’attitude, pour donner de la consistance à un personnage, mais Bresson semble vouloir rester dans une ligne directrice claire, unique, avec une préférence déjà pour ces plans d’attitudes ouvrant en grand les portes de l’imagination du spectateur.

La musique relie les plans entre eux et donne une impression de continuité, de logique, tout en augmentant un peu plus l’univers subjectif qui s’empare du spectateur à son insu. Et les mouvements de caméra permettent également à Bresson de faire entrer le spectateur à une place de voyeur qui est naturellement la sienne : pendant combien de temps un spectateur normalement constitué peut-il prendre plaisir à regarder un personnage qui n’existe qu’à travers la présence d’un acteur (et qui n’est elle-même qu’une illusion) et s’appliquer à se mouvoir dans des postures et des actions qui n’ont aucun autre intérêt que de le montrer dans son intimité représentée ? On regarde. On voit. Mais il ne faudrait pas s’endormir à ne regarder un personnage que dans ses errances « naturelles ».

Si « ces actions » qui sont offertes à nos yeux voyeurs ne peuvent pas suggérer quelques vices, quelques troubles ou secrets, ça ne vaudra sans doute pas le tour de reins qu’on risque d’y gagner.

Il y a donc ainsi ce qu’on peut grossièrement identifier comme des « actions dramatiques » (liées directement à la trame, aux objectifs, etc.) et des « actions d’ambiance » (qui entretiennent une relation plus ambiguë avec la trame, voire qui se révèlent n’en avoir aucune).

Il est important de noter par exemple qu’on peut offrir au regard du spectateur un peu de « chair », de vie, en prolongeant une scène dans laquelle apparaissent des informations importantes, des révélations (l’information peut aussi prendre sens dans la longueur d’une scène, quand la même action se poursuit tout en proposant un point de départ et un autre d’arrivée). Cette « action d’ambiance » se fait donc à travers les attitudes, les regards, les silences, et puisqu’elle ponctue ou assiste « l’action dramatique », on peut dire qu’elle lui donne son rythme, sa couleur, son ambiance, son style.

Le risque alors, n’est pas forcément d’en abuser, mais de s’écarter trop de la trame : c’est moins une question de nombre que de nature. Attention au hors-sujet : un spectateur jeté par-dessus bord par le roulis du cargo dramatique, alors que la mer est calme, est un spectateur de moins…

Les actions d’ambiance permettent de donner du souffle aux actions dramatiques parce qu’un récit ne peut se construire que sur des temps forts, que sur des informations essentielles, et qu’il faut pouvoir laisser l’attention du spectateur se relâcher pour lui permettre de rebondir lors des révélations et du dénouement, là où les intensités doivent être les plus fortes.

Les séquences précises, courtes, mettant en scène une seule idée donnent immédiatement penser à une intention, un objectif. Le collage des scènes, même s’il n’est pas apparent, doit exister, et on est attentif parce qu’on sait qu’il prendra sens rapidement.

Et même principe : si la révélation, ou l’explication de ce collage n’arrive pas, ou trop tard, le spectateur s’asphyxie et cherche déjà une bouée (ou un parachute, certaines histoires ayant des prétentions plus hautes que d’autres).


Les Dames du bois de Boulogne, Robert Bresson (1945) | Les Films Raoul Ploquin


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Les Indispensables du cinéma 1945

Listes sur IMDb :

Une histoire du cinéma français

 

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Cible émouvante, Pierre Salvadori (1993)

Peulpe Fiction

Cible émouvante

Note : 4 sur 5.

Année : 1993

Réalisation : Pierre Salvadori

Avec : Jean Rochefort, Marie Trintignant, Guillaume Depardieu

Eh ben, je n’aurais vu aujourd’hui que des polars pleins de dérision. Curieusement aussi, voir ce film le même jour que Pulp Fiction a quelque chose de troublant. L’un semble avoir inspiré l’autre. Le cinéphile qu’est Quentin Tarantino aurait-il vu le film de Pierre Salvadori ?

Les mêmes situations décalées : hasard des circonstances quand on retrouve son ennemi dans un hôtel (Salvadori) ou dans la rue (Tarantino). Antoine qui laisse partir le coup de revolver comme Vincent. La rencontre Victor-René assimilable à celle de Vincent-Madame Mia, tout aussi incongrue. Le début avec un montage de séquences. Le thème du tueur à gages et son boulot qui tourne mal. Le mec qui trahit son patron (ça ne se passe jamais comme on l’attend). Thématique de l’initiation du père spirituel au fils. Tuer à toutes les sauces. Le fait d’entrer dans l’appartement et de trouver un homme soit au cabinet (Pulp Fiction) soit dans le bain (Cible émouvante), et dans les deux cas, deux accessoires sans cesse réutilisés par le même personnage (Vincent ou Antoine), même si chez Tarantino, c’est revendiqué clairement, alors que chez Salvadori c’est moins stylisé, y prêtant moins attention. Victor qui masse les pieds de René dans Cible émouvante alors que dans Pulp Fiction cela fait partie du récit de Vincent dans le début du film dans les couloirs. Enfin, si le film de Salvadori a pu inspirer Tarantino, celui-ci ne s’en serait qu’inspiré, car le scénario et sa mise en scène sont bien meilleurs.

Moins de moyens, un humour et une écriture moins fins. Salvadori ne donne pas assez d’identité, de style à sa mise en scène, d’ailleurs son scénario ne lui permettrait pas, il est trop dense, trop chaotique, avec des éléments prenant trop d’importance, et ne laissant pas de place à la mise en scène. Son style est celui du (stérile) naturalisme, il ne fait que placer une caméra dans un cadre, qui est uniquement consacré à représenter l’action comme au théâtre, sans la filtrer. Tarantino au contraire donne l’impression que chaque élément de décor est le fruit d’un choix délibéré et réfléchi.


Cible émouvante, Pierre Salvadori | Les Films Pelléas, Locofilms, M6 Films


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Le Docteur Jivago, David Lean (1965)

Le Docteur Jivago

Note : 5 sur 5.

Titre original : Doctor Zhivago

Année : 1965

Réalisation : David Lean

Avec : Omar Sharif, Julie Christie, Geraldine Chaplin, Rod Steiger, Alec Guinness, Ralph Richardson

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Journal d’un cinéphile prépubère (29 décembre 1996)

Adaptation de roman comme je les aime : épique et historique, sentimentale et humaniste. Lean s’en tire admirablement bien ; quand on traduit un livre à l’écran, il faut arriver à ressortir de plusieurs difficultés : choisir ses scènes, la manière de les mettre en scène, le rythme à aborder, et surtout trouver un style propre qui fera du film une œuvre à part entière, unique. L’attention dans un roman peut être portée sur des détails, on peut évoquer des images, un passé, s’attarder pour commenter ; et souvent, le développement de l’histoire, de la fable, la force des événements présentés ne sont pas les éléments majeurs d’un récit. Or, le cinéma montre plus qu’il n’évoque, il est contraint à de plus grandes contraintes temporelles. Le roman dispose de nombreuses échelles chronologiques et l’art du récit est justement de manier ces différentes échelles pour offrir au lecteur une vision multiple d’une situation ; le pouvoir de la concordance des temps en quelque sorte… Le cinéma impose souvent la scène, donc le présent, comme seule unité, et le pouvoir évocateur de l’image sera toujours moins puissant et plus lent que le verbe, et que la musique (le cinéma peut utiliser l’un et l’autre, mais « l’échelle-maître », toujours, reste la scène). Il n’est par exemple pas si simple de montrer au public que le temps a passé ; on utilisera des plans larges, muets, des fondus… ; car cela affecte l’unité du récit et de la continuité nécessaire au confort du spectateur. Lean semble échapper à ce problème avec des choix judicieux (et probablement une réelle transformation de la matière du livre). Il en montre le plus possible, pour éviter de devoir évoquer à travers des procédés lourds (dialogues explicatifs, retours en arrière), raison principale de la longueur du film. Le film est long, mais pas ennuyeux, parce qu’il adopte la durée idéale pour qu’on n’ait pas à nous dire dans un sens qu’il aurait pu couper des scènes inutiles ou dans l’autre que les raccourcis affectent la compréhension du récit.

Le découpage technique est par ailleurs des plus classiques pour ne pas prendre le risque une nouvelle fois d’écarter le spectateur de sa compréhension du déroulement de l’histoire. La tradition est toujours ce qui se fait de mieux. Le montage des plans sert au spectateur un rythme ni trop lent ni trop rapide (du Greenaway pendant trois heures, ça lasse, et on sort inévitablement de l’histoire ; quant au montage trop rapide, il a tendance à fatiguer) ; à une époque où on contestait souvent ce classicisme, c’est à souligner, et on ne cessera jamais depuis à tâcher de retrouver ce rythme idéal pour captiver au mieux l’attention du spectateur.

Le travail sur les décors et la photographie est aussi remarquable, comme le choix, ou la composition, des extérieurs, qui me rappellent d’une certaine manière les plans du début de L’Empire contre-attaque (on retrouve d’autres similitudes : la volonté d’un découpage classique, parfaitement transparent pour servir au mieux l’attention, et l’omniprésence de la musique, seule capable d’évoquer une forme de psychologie et de profondeur aux personnages, et la même scène quasiment, quand Jivago passe à travers une tempête de neige en cherchant à rejoindre sa famille).

 


Le Docteur Jivago, David Lean 1965 Metro-Goldwyn-Mayer, Carlo Ponti Production


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Arizona Dream, Emir Kusturica (1993)

Le bocal

Arizona Dream arizona-dream-emir-kusturica-1993 Année : 1993

Réalisation :

Emir Kusturica

6/10  IMDb

Bien écrit. Utilisation habile d’un procédé que j’apprécie, le leitmotiv, permettant de poser des questions et de créer des liens sans forcer les interprétations.

L’esthétique et l’intelligence de la mise en scène sont superbes. Le film souffre toutefois d’un manque d’identification, peut-être à cause de personnages peu développés. L’image prime sur la personnification d’une histoire. L’émotion en fin de compte est donc absente.

Le rythme est rapide. Beaucoup d’événements se succèdent dans des scènes denses, travaillées. Le film pèche en revanche au niveau des nuances, voire du lyrisme. Car la mise en scène ne s’attarde réellement jamais sur un élément, en jouant des silences (un mouvement de distanciation toujours nécessaire pour offrir paradoxalement plus de possibilités d’identification et d’émotions). Un défaut surtout notable à la fin du film dès la mort de l’oncle. (C’est, me semble-t-il, en début et en fin d’histoire que l’écriture doit être le plus concentrée, c’est aussi ce que le spectateur doit retenir.)

Emir Kusturica propose toutefois ici un très bon film au scénario convaincant et à l’esthétique envoûtante.


Le Jardin des plantes, Philippe de Broca, et la Dernière Fête, de Pierre Granier-Deferre

21 décembre 1996

Commentaires croisés concernant deux films de télévision (enfin croisés…, je survole à peine, ça me sert surtout de tremplin vers mes habituels tunnels de tripotage solitaire) : Le Jardin des plantes et La Dernière Fête. Le premier est de De Broca avec Claude Rich, le second avec Charlotte Ramping.

Les deux films sont représentatifs d’une certaine qualité française (pour plagier les Caillés). On peut remarquer, c’est certain, une certaine qualité technique, un savoir-faire, une interprétation correcte… Tout cela est plutôt compréhensible compte tenu de la forte tradition en matière artistique dans notre pays, dans ces deux domaines. À ces deux seuls domaines, je devrais dire, car il apparaît que pour la critique et les cinéastes (qui depuis qui l’on sait est grosso-modo la même chose) seule la beauté (vide, photographique) de l’image et l’excellence du jeu (à quoi pourtant ceux qui commentent ne connaissent rien) comptent. On se demande même comment on peut encore arriver à pondre de tels techniciens et de tels acteurs tant ce qu’on leur invite à faire est rarement ce à quoi ils aspirent (en tout cas au début, le métier a vite fait de corrompre nos fragiles intermittents du bulbe). Ma réponse est toute simple : prenez cent mille acteurs au hasard dans la rue (oui, oui, tout le monde peut être acteur), parmi ces ignorants en matière “comédiesque”, technique, on trouvera toujours un Alain Delon. C’est même devenu une constante dans ce métier, seule la personnalité compte. Soyez donc des blaireaux chers amis acteurs, les gens honnêtes n’auront pas d’histoire. Je me prononcerai moins sur la question technique rattachée aux différentes techniques propres au cinéma, j’y connais rien, mais quelque chose me dit qu’il ne faut pas du génie pour éclairer un cul ou coller une image à une autre (il y aura toujours des exceptions, mais ici je me contente de parler de la règle).

Tout va donc pour le mieux dans ces deux domaines. Reste l’essentiel pour faire du bon cinéma, du moins, pour sortir d’une forme de cinéma exercé par des fonctionnaires, radotant les mêmes habitudes, ne prenant aucun risque donc s’interdisant tout potentiel subversif ou expérimentation, et restant toujours à la surface molle des choses : une histoire qui en vaille la peine (si on ne peut juger d’un scénario parce qu’un scénario en lui-même n’est ni produit, ni jugé, ni finalisé, ni une pièce d’art quoi, on peut juger, au moins, du résultat à l’écran) et la mise en scène (j’entends par là, la capacité du décideur de porter un regard particulier sur cette histoire, offrir un angle, accentuer telle ou telle détail qui paraîtrait insignifiant pour quelqu’un d’autre, etc.). C’est là, il me semble, que le génie, doit s’exprimer. Les techniciens pourront être les meilleurs artisans du monde, ils ne poseront pas un regard sur ce qu’ils produisent et c’est ce regard, seul, qui sera offert à celui du spectateur ; et les acteurs, ma foi, qu’on me présente un acteur de génie, je l’embaucherais immédiatement pour frotter mes lampes (entendez par là, qu’on ne demande pas à un acteur d’être “génial”, on lui demande d’être « aux ordres », de se mettre au service de ; l’acteur, c’est un soldat ; après, qu’on cherche à faire de ces soldats des vedettes et qu’ils soient chargés de la promotion, c’est parfaitement naturel, on préfère inviter à sa table un mec sympa, ou un blaireau sachant toutefois rester sympathique le temps d’une soirée entre amis où il saura parfaitement animer nos convives, plutôt qu’un intello prétentieux qui aurait en plus la vulgarité d’avoir du génie, et qui seul serait finalement capable d’expliquer ce que personne n’aura envie de se voir expliquer).

Alors bien sûr, il est tellement facile de penser que l’un et l’autre (bonne histoire et mise en scène) vont de soi. C’est vrai, après tout, prenez ces mêmes dix mille passants pris au hasard au début, il suffirait d’un seul pour trouver que tel ou tel film sort du lot, pour que finalement, il soit tout à fait légitime de porter du crédit au moindre navet. On ne m’en voudra pas donc de parler pour moi-même et de considérer les qualités qu’une histoire doit posséder, ou de son serviteur, la mise en scène, en fonction de critères hautement personnels. Certains cinéastes donc, donnent l’impression que la seule difficulté de leur travail, la seule utilité, serait de reproduire le réel. Je ne suis pas le seul à le penser, c’est même une idée assez répandue quand il est question de critiquer le cinéma de nos tièdes latitudes, on parle parfois d’ennui d’un certain cinéma attaché au quotidien, à l’insignifiance de son intimité… J’irai même plus loin en parlant d’horreur de l’artificialité. Voilà donc une culture où chacun se doit d’être original, abhorrer le « non-vrai », et où finalement tout le monde tourne en rond à force de répéter les mêmes âneries « sur l’art ». L’authenticité, la sincérité, l’originalité, tout ça, désolé, c’est du vent. L’artifice, c’est du concret. L’artifice se structure, se conceptualise, se fragmenter, se regarde, se fait montrer du doigt, se totemise, sert d’urinoir ou de combustible. Le problème, c’est que si l’artifice est concret, il s’apprend. Les années 60 et 70 sont passées par là. Apprendre, c’est juste bon pour un technicien qui va coller ses deux images ou quelle focale utiliser après la digestion du midi. Le cinéaste (ou le scénariste, mais lui est pratiquement porté disparu) doit donc laisser s’exprimer son moi intime ou je ne sais quelle autre connerie certes fort originale mais qui ne se traduira d’aucune façon à l’écran. Au mieux, on en arrive comme ici à une mise en scène plate, sans relief, sans point de vue, inexistante quoi ; au pire, le cinéaste ira lui-même assurer le service après-vente pour rappeler au spectateur à quel pointe il mérite leur attention, et que seules seraient à juger dans son film, ses intentions, alors même que là encore rien de tout cela ne serait traduit à l’écran. L’époque est même au film d’époque tourné avec les manières d’aujourd’hui. Et on a le culot d’appeler ça “réaliste”, “crédible”, “authentique”. Non, on ne se tient pas aujourd’hui comme hier, on ne parle pas de la même façon, on ne se comporte pas avec autrui de la même manière, une femme de ferme n’agit pas comme une grande bourgeoise, etc., etc. Mais il suffit de dire qu’on joue ou présente les personnages avec toute son authenticité et on aura toujours raison. Certains ont le monopole du cœur, d’autres celui de l’authenticité. Et je rappelle Alain Delain au centre de la scène : lui était dirigé, c’est toute la différence (Visconti en était même arrivé à en faire un acteur de théâtre, c’est dire). Bref, on se retrouve avec des films mous, qui ressemblent à rien (sinon à la vie, et c’est pas un compliment), dans lesquels la forme manque de fond et le fond manque de forme (génération seins nus, c’est plus naturel – ah, sûr ! mais moi je la laisse au sauvage la nature, je suis civilisé et j’aime l’artifice, parce qu’il offre différents sens, différents regards ou forme, à ce sein qui bien que poilu, plat ou tout vergeturé, ne saura se laisser mieux voir que quand il reste invisible).

Prenons un exemple grossier d’artificialité (compréhensible par tous) : le rythme. Un metteur en scène a deux solutions opposées, extrêmes. Soit il choisit de ralentir le rythme, soit de l’accélérer (je passe sur les manières d’y arriver, pour rester simple). Malheureusement, il existe une autre alternative. La pire, celle de ne pas choisir. Les acteurs ont une fascination coupable pour le “vrai” (ils perçoivent qu’il y a là quelque chose de juste et de nécessaire dans leur art mais sans maîtrise de leur art, ils se contenteront de croire que leur art se contente d’être une recherche permanente du “vrai”), et de nombreux metteurs en scène ont également cette obstination, seulement le “vrai”, c’est le vide, c’est l’insipide. Une fois qu’on parvient à un résultat, dans la recherche de l’authenticité, c’est bien, mais après ? L’authenticité n’offre aucun sens. Le travail du metteur en scène, c’est de proposer un regard. Donc de faire des choix. Et tout est prétexte à choisir, parce que le moindre détail peut forcer les apparences pour guider le spectateur vers l’endroit où on veut le mener. Ralentir, accélérer, à tel endroit ? pourquoi, comment ? Après tout, peu importe la direction prise, le choix, on pourra toujours juger de ces partis pris, après. Mais on ne peut pas se soustraire à ces questions de choix. Alors bien sûr, sur cette seule question du rythme, on trouvera toujours des contre-exemples. Mais si par ailleurs, d’autres choix sont faits, toujours pour insister sur des détails, montrer telle ou telle chose selon tel ou tel angle… on peut tout à fait choisir d’adopter un rythme neutre, ronronnant, mais on percevra d’autant mieux ce choix (puisque là c’en serait un) si d’autres choix, clairs, sont pris par ailleurs. Celui qui s’applique à ne jamais rien froisser, à n’avoir d’avis sur rien, à contenter tout le monde, il doit cesser de faire ce métier et se lancer dans la diplomatie (ce à quoi certains milieux tendent à devenir effectivement…). On remarquera exactement les mêmes obsessions creuses et la même peur du choix dans l’écriture du scénario. La règle d’or, c’est l’insignifiance. Et une insignifiance qu’on s’appliquera ensuite à remplir de sens en interview parce qu’on a lu dans le laid caillé et qu’on sait que ce qui compte ce n’est pas le produit mais la publicité qu’on en fait (« qu’importe le contenu pourvu qu’on ait l’ivrogne »). Parce que oui, madame, l’une des vertus de l’artificialité, c’est qu’elle fait la chasse à l’insignifiance. Elle coupe, elle structure, elle ment, elle tord (la réalité), pour s’attacher (là encore c’est une question de choix) à mettre en lumière, un action, en paroles, du sens, du… signifiant.

Alors, voilà, dans ces deux films de télévision, on s’emmerde. Une fois qu’on a perçu « l’authenticité » molle et trompeuse de la chose, il n’y a plus rien à regarder puisqu’on ne daigne pas nous offrir autre chose à manger. C’est comme inviter des convives à sa table et leur offrir de l’eau, de l’eau, de l’eau. Eau du robinet authentique ! Ah oui, certains se nourrissent d’illusions.

Miracle en Alabama, Arthur Penn (1962)

Pygmalion cherche enfant sauvage pour cours de miracle

Miracle en Alabama

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : The Miracle Worker

Année : 1962

Réalisation : Arthur Penn

Avec : Anne Bancroft, Patty Duke, Victor Jory

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Le film tient à peine sur quatre ou cinq scènes où tout se dit, tout se montre. Le temps du récit est celui du théâtre où, par contrainte, l’action se condense artificiellement dans un temps et un espace restreints. Ces scènes sont interminables. Au lieu de monter crescendo, on entre tout de suite dans un conflit qui ne semble pas trouver d’issue. On ne s’attarde pas sur le détail, l’accessoire. L’essentiel, c’est la brutalité de cette relation impossible.

Le personnage d’Anne Bancroft doit faire de cette petite sauvageonne née sourde et aveugle un être digne d’exister, reconstruire ce que sa famille s’est depuis toujours refusé de faire. On est dans l’imaginaire du cow-boy cherchant à dresser son cheval, mais c’est bien un être humain qu’il faut ramener à la vie.

Les sauvages ce sont ces parents qui ont renoncé à voir en leur fille autre chose qu’un étrange animal de compagnie. La teacher n’a qu’une idée en tête, une seule obsession, imposer certaines règles de savoir-vivre à cette jeune fille coupée du monde. Le seul handicap, c’est celui du renoncement.

La qualité d’un récit qui va droit à l’essentiel, c’est l’impact qu’il laisse dans la mémoire ; on en perçoit d’autant mieux l’identité, la force. Chaque scène est comme le constituant d’une phrase, d’une leçon, qui est de plus en plus évidente à mesure qu’on progresse avec cette élève et son maître. Ce n’est pas un miracle, c’est le résultat de l’acharnement, de la persévérance, face à ce qu’on pensait inéluctable et acquis. Il faut être plus buté que les ânes. Les ânes, ce sont ces êtres qui ont tout de l’apparence des hommes, mais qui ne font qu’errer et se complaire dans leurs habitudes.

Arthur Penn parvient à garder le caractère théâtral de l’écriture à travers sa mise en scène. Le montage s’applique souvent à structurer l’espace à travers les raccords de mouvement pour créer une impression de continuité qui est à l’origine de l’impression de réalité au cinéma.

Une escroquerie, bien sûr. Non, le cinéma n’est pas la réalité.

Ce charcutage de la vie à travers les yeux d’une omniscience qui nous échappe, comme si on était conduit dans un véhicule qui avançait tout seul, nous éloigne de la vraie réalité, celle de la vie ordinaire. Quand tout à coup devant nous les images se mettent à trembler, les personnages à s’emballer, sans qu’on puisse être en mesure de changer de point de vue, on peine à reprendre contact avec cette réalité ordinaire, parfois brutale, et on attend d’être transportés ailleurs, on attend le raccord qui nous délivrera, l’angle salvateur constitutif d’une omniscience espérée, de notre désir presque d’impuissance, de notre droit à l’indifférence pour les autres.

Si le cinéma n’est pas la réalité, et si la réalité devient un spectacle, que devient le réel ? Alors oui, on devient nous aussi un peu des ânes, et quand on voit des comparses se faire molester, tout à coup on ne rechigne plus à avancer. Notre conception de la réalité se trouve tellement altérée qu’on en vient donc à regretter le manque de “réalité” dans un film. On en vient tellement à renoncer au réel ordinaire qu’on voudrait le voir débarquer sur les écrans. Miracle en Alabama fait le point et remet la fable, le mythe, l’irréel, au centre de la scène.

Arthur Penn ne coupe pas les personnages en mouvement pour créer à travers un raccord invisible une impression de réalité. Il nous met sous le nez notre impuissance. La violence se donne à voir devant le regard du spectateur, le force à ouvrir les yeux sur elle sans possibilités d’évasion, et tout à coup Penn tranche dans ce succédané du réel avec un cut bien visible.

On est loin du Nouvel Hollywood, c’est là une technique classique du old Hollywood (un jump cut au petit trot en quelque sorte). Ce qu’on voit n’est pas le réel, c’est l’apparence du réel, et c’est bien suffisant pour jouer ce rôle qu’a le spectacle depuis la nuit des temps.

Sur scène, devant la caméra, l’acteur n’est pas, il joue, et le texte écrit, théâtral, est là pour le rappeler.

C’est la distance qui nous permet de prendre du plaisir, de nous émouvoir, ou d’avoir peur. Le réel, il faut le laisser là où il est, sinon on prend goût à le fuir.

Tous les mouvements des acteurs, bien que véhéments, énergiques sont précis. Là encore, pour aller à l’essentiel, ne pas prendre le risque de l’équivoque. Le metteur en scène maîtrise ce qu’il donne à voir, et tout doit concorder pour aller dans le même sens.

Le jeu de la jeune fille (c’est bien un « jeu »), comme celui d’Anne Bancroft, est maîtrisé de bout en bout : elle offre une image de la folie, elle n’est pas « folle ».

Le cinéma, c’est l’illusion de la réalité 24 images par seconde. Un mensonge répété vingt-quatre fois, et autant de fois altéré, ne fait pas une réalité.

Ce personnage d’Anne Bancroft est une réussite. Il fallait trouver une astuce pour accepter sa brutalité et son obstination — ça aurait pu vite tourner au sadisme. Or, elle apparaît tout de suite comme un antihéros ayant réussi à dompter ses propres démons. Son histoire, ses œillères d’âne qui a appris à filer droit, légitime ses méthodes et laisse imaginer un passé tumultueux qu’elle continue d’exorciser en aidant cette jeune fille.

C’est le sens véritable de la coopération : celle qui s’exécute non pas quand tout est facile, mais quand il serait tellement plus pratique de renoncer et de fuir.

Si on est fasciné par un tel comportement, c’est qu’on y est programmés ; c’est de cette coopération qu’est faite notre réussite. Les êtres solitaires, sans capacité d’empathie, sans goût pour l’aide désintéressée et gratuite envers autrui, finissent par disparaître*.

Mais ce personnage est l’un de ceux, presque primitifs, qui n’ont de cesse, à l’image des personnages droits et inflexibles des westerns quand tout autour d’eux pue le vice et la facilité, de fasciner et de nous rappeler le sens de la vie, du véritable sens de la civilisation.

La teacher, avec sa fougue, sa violence (signe de sa détermination à sortir l’humanité de la boue), est dans la lignée des grands héros inconnus de l’histoire qui ont fait de l’homme une espèce à part. Certains héros, qui se morfondent et s’apitoient, jouent les ânes pour que nous, spectateurs, prenions plaisir à leur botter le derrière, mais il est bon aussi, de temps en temps, de se faire botter le cul par un autre genre de héros pour voir qui commande.

Des héros, qui dans la vie, sont finalement assez rares : si on en fait des icônes, si on les peint dans des histoires, c’est dans l’espoir de perpétuer cette tradition de botteurs de cul. C’est une espèce follement séditieuse quand la société prospère et folâtre en comptant les papillons dans le ciel, et qui devient soudain indispensable quand le danger montre les crocs et qu’il faut pouvoir y foutre les mors.

Ce film est un hommage à ces monstres invisibles qui se révèlent utiles quand tous les autres ont renoncé. Un miracle, non, une obstination singulière qui en vaut parfois la Penn, oui.


* Pas grand-chose à voir, mais c’est un peu le sujet de L’Obsession de Madame Craig avec sa devise : « Those who live to themselves, are left to themselves ».


Miracle en Alabama, Arthur Penn (1962) | Playfilm Productions


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