L’Épouvantail, Jerry Schatzberg (1973)

L’Épouvantail

Scarecrow Année : 1973

Vu le : 26 mai 1997

6/10 IMDb

Réalisation :

Jerry Schatzberg


Avec :

Gene Hackman, Al Pacino, Dorothy Tristan

— TOP FILMS

Cent ans de cinéma Télérama

Les Indispensables du cinéma 1973

Vers le Nouvel Hollywood

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Journal d’un cinéphile prépubère : le 26 mai 1997

Film très agréable et émouvant. Les meilleurs moments sont à mettre au crédit d’Al Pacino, dans ses délires. Par exemple, lors de la scène du vol au magasin. Les rapports entre les deux personnages sont passionnants, ils évoluent considérablement et sont tellement différents qu’on prend plaisir à le savoir déteindre l’un sur l’autre : c’est le réel sujet du film et les différents épisodes ne sont là que pour illustrer ce thème, cette amitié.

La mise en scène passe du comique au tragique, du bruit au silence. Très émouvant.

L’Épouvantail, Jerry Schatzberg 1973 | Warner Bros.


La Maison aux esprits, Bille August (1993)

La Maison aux esprits

The House of the SpiritsAnnée : 1993

Vu le : 26 mai 1997

6/10 IMDb

 

Réalisation :

Bille August


Avec :

Jeremy Irons, Meryl Streep, Winona Ryder, Glenn Close, Antonio Banderas

Journal d’un cinéphile prépubère : le 26 mai 1997

J’aime bien ce genre de films, la mise en scène n’est ni prétentieuse ni sophistiquée, mais conventionnelle, classique, transparente. Le spectacle est assuré par un montage alterné ; il est émouvant quand les personnages se laissent regarder. Pourtant la saga est peut-être un peu trop rapide à l’échelle du drame proposé : les séquences de différentes époques se succèdent trop rapidement, on n’a pas le temps de s’identifier pleinement aux personnages (ou contrainte sans doute commerciale, mais la saga est trop dense pour à peine 2h30). On ressent très bien que la saga n’est qu’un procédé comme un autre, presque inutile, car tous les événements auraient pu et auraient dû être échelonnés sur pas plus de dix ans : des invraisemblances se font sentir, après vingt ans, Irons retrouve la même pute comme s’il l’avait quittée la veille… Les actions et événements sont trop restreints par rapport à la diversité qu’on pourrait trouver en une génération…


La Prison, Ingmar Bergman (1949)

La Prison

Fängelse Année : 1949

6/10 IMDb

Réalisation :

Ingmar Bergman

Avec :

Doris Svedlund, Birger Malmsten, Eva Henning

Journal d’un cinéphile prépubère : le 25 mai 1997

Rien d’extraordinaire. Seule la séquence du rêve surréaliste dans la forêt est intéressante. Le reste montre des qualités mais le scénario est plutôt ennuyeux. Pas trop mal non plus, la fin qui montre l’errance psychologique du personnage féminin.

En fait, Bergman est meilleur quand il filme les épilogues des sentiments, la fin des choses qu’il dépeint avec une certaine émotion à travers une mise en scène attentive et lente.

Bergman par la suite s’est axé sur cette qualité, ses films suivants traitant plus volontiers du spectacle apocalyptique de la vie et plus précisément du couple (encore une fois rapproché de la théorie de Bresson que le mystère naît de l’exposition unique des effets, chez Bergman, c’est l’intérêt qui naît d’actions accomplies, passées, les personnages ayant déjà un vécu très fort).


Le Messager, Joseph Losey (1971)

Le Messager

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : The Go-Between

Année : 1971

Réalisation : Joseph Losey

Avec : Julie Christie, Alan Bates, Margaret Leighton

TOP FILMS

Journal d’un cinéphile prépubère : le 23 mai 1997

Une grande leçon de maîtrise et de coordination entre le scénario (Harold Pinter, adapté d’un roman) et la mise en scène de Joseph Losey.

Le rythme dramatique est rapide et clair : chaque séquence représente une nouvelle étape dans l’évolution dramatique. La mise en scène est d’abord distante dans les débuts de séquence, puis se rapproche à l’occasion de l’intérêt dramatique dans le développement (technique classique, cf. Casablanca, par exemple). Durant les scènes, les descriptions sont soigneusement choisies, c’est la mise en scène du rien qui fait évoluer une situation à premier abord sans intérêt : l’anecdotique sert d’introduction, car ce principe est surtout visible au début du film, quand on attend un début d’histoire, entretenue par un certain mystère dû à la nature des actions descriptives de l’introduction : on cherche à comprendre ce que fait cet enfant chez ces étrangers (principe cher à Bresson visant à entretenir le mystère en n’exposant que les effets), puis c’est très vite l’enfant qui devient mystérieux dès que sont introduits ses « pouvoirs ».

La problématique s’installe, on retrouve de plus en plus un même pôle d’attraction : la sœur, Marian. Bientôt, leur relation va intriguer le spectateur (de même nature que celle de Mort à Venise, seulement, le Messager prend d’autres chemins). Nous n’avons alors aucune transition ou lieu entre les séquences : elles sont indépendantes, vont semble-t-il vers un même sens encore mal déterminé, car encore caché, mais parfaitement mené comme une sorte de musique, et s’installe en elles une certaine unité descriptive, unies aussi par ce mystère issu de l’ignorance d’où on nous mène, accentué par la crainte que les pouvoirs du garçon se mettent en place. On se dit : « Si ses pouvoirs ont été introduits, ils vont bien servir un jour » ; et en fait, pas du tout, cet élément ne semblait être qu’un prétexte à instaurer une ambiance.

Le Messager, Joseph Losey (1971) | EMI Films

Tout prend alors forme quand il se crée un lien entre deux séquences (ou reprise du même thème pour le faire évoluer) : celles où il est question de porter un message. Le leitmotiv dramatique du messager et du secret (et qui donne au film son titre) permet de croire que l’action dramatique s’est mise en route, après une introduction absolument nécessaire. La musique contribue encore au mystère : par exemple quand l’enfant produit une messe ou jette un sort (à son ami, me semble-t-il), et tant d’autres séquences où la musique est employée à fond pour créer des liens symboliques entre plusieurs plans descriptifs sur un thème commun, chaque plant représentant une étape et une époque (courte, bien sûr) dans l’illustration dramatique de ce thème. Ce genre de séquence prend une ampleur particulièrement épique et tragique, non seulement grâce à la musique, mais aussi aux plans contenus dans ces séquences : par exemple, dans cette scène de messe ou de sort, la mise en scène alterne entre plans de ce thème précis, l’acte, et des plans où Leo, le garçon, court dans la prairie, etc. Le temps linéaire est anéanti, le montage recrée une réalité déformée, subjective, et d’autant plus fascinante et envoûtante. C’est un procédé « à la Pretty Woman » (montage-séquence). Et ce genre de séquences prend encore plus d’ampleur quand elles sont mises en relief avec l’autre type de séquences beaucoup plus réalistes avec des scènes presque théâtrales, car elles sont immobiles, restent sur le même lien (une manière de faire le point et de créer le présent alors que l’autre type est une fuite ayant dans le temps ou l’espace un lien plus éclaté, et sert souvent de transition). Tout le drame est rythmé par une alternance entre ces deux types de séquences. Losey fait avancer son drame en faisant une de ces séquences avec plusieurs plans sur le même thème du message, comme si ça devenait une habitude. Ainsi le drame est rythmé et alterné, aussi aéré par d’autres scènes de description, en développant les relations. Puis, pour avancer, le garçon va lire un des messages qu’il porte et deviendra jaloux en y comprenant le contenu : sur cette séquence la mise en scène est très lyrique (toujours sur le même principe de différents plans + musique). On pense alors qu’il va se servir de son pouvoir sur l’amant, qui était pourtant son ami ; mais on est pris au piège : l’enfant décide tout de suite de demander d’arrêter d’être le messager, scène aussi avec l’amant dans laquelle il cherchera à apprendre ce que c’est que flirter, l’amant lui disant alors s’il continue à faire le facteur (ce qui est intéressant car cela développe le personnage du garçon, et entretient l’action, la relance).

Le drame prend un essor plus « officiel », moins descriptif et intimiste, ce qui permet de confronter les personnages principaux avec la société, et les seconds rôles (avec de gros plans de réactions sur nos personnages principaux).

La scène où Leo, le garçon, apprend que Marian va se marier est excellente : la révélation est une chose, elle fait encore évoluer le drame, mais la scène développe le personnage de son jeune ami, qui apparaît comme insignifiante depuis le temps qu’on ne l’avait vu.

La scène encore suivante développe le thème déjà abordé dans la scène précédente du même type : Leo ne connaîtra pas la signification du mot (flirt). La scène suivante en voix off de la lettre de Leo à sa mère est saisissante : le drame avance de nouveau. Leo s’ennuie et veut partir. La scène où Leo rejoint l’amant dans le pré, montre à la fois le talent du scénariste et l’immense qualité de mise en scène : Losey sait encore de quelle manière traiter la séquence. Là, il fait une intro où Leo arrive avec plusieurs plans. Une certaine boucle est bouclée quand on retrouve dans la scène de Leo et de son ami les mêmes thèmes que dans la première : cela permet aussi de mesurer tout le chemin parcouru depuis cette première scène, et de réintroduire la plante-poison dans laquelle il va se jeter (sans dégâts, car il ne faut pas que cette action soit la genèse d’une nouvelle situation : à chaque séquence, un nouvel élément, elles sont ultra-indépendantes et pourtant elles sont reliées par un même thème), avant de peut-être préparer un sort.

Le lendemain, comme pour rappeler encore une fois le passé, c’est son anniversaire (thème introduit plus tôt). Puis, le drame avance, encore et toujours, quand le « messager », après s’être amusé avec sa « déesse », Marian, est intercepté par la « mère ».

La scène du dîner d’anniversaire est excellente : le fait qu’il pleure permet à la fois un certain dramatisme, (…) qu’il faille aller chercher Marian chez celle où elle est soi-disant. La mère, qui a tout compris depuis le message « intercepté » décide d’aller la chercher chez son amant sous la pluie, après qu’elle a envoyé chercher un domestique revenu seul chez l’amie : ce sera à la fois une révélation pour la mère et pour l’enfant qui comprend enfin la signification du mot flirter.

Dans deux ou trois scènes — toujours la même, à différentes étapes du récit — on se retrouve plusieurs années plus tard (récit de Leo). Marian et Leo discutent du passé. Il est chargé d’un dernier message : on apprend que le petit-fils de Marian ressemble à son amant, Ted. Cette dernière séquence est exceptionnelle de maîtrise dans la mise en scène, avec toujours le même principe : un thème dramatique (apporter le message, mais cette fois en voiture, Leo est désormais un adulte) illustré par plusieurs plans montrant différentes étapes (courtes) du chemin, avec une musique superbe de Michel Legrand qui lie le tout, et une mise en scène axée sur la réaction de Leo adulte.

C’est admirable dans la grande technicité dramaturgique et dans la mise en scène (qui a là son premier but : choisir dans une histoire comment montrer des scènes, la plupart n’étant pas dialoguées entièrement comme au théâtre où l’image, l’action, n’a pas sa place ; il faut trouver où la faire commencer, de quelle manière, lyrique ou réaliste, etc. la dévoiler ; d’autant plus qu’il s’agit d’une adaptation d’une œuvre littéraire américaine dans laquelle, il a certainement fallu choisir parmi d’innombrables scènes, cela pour mettre en valeur la trame, créer une unité, un rythme : résultat, le film est en ligne droite constante, en avant, tout à fait claire et solide).

En fin de compte, si le drame a une perfection technique, c’est qu’il tient par une unité précise : un thème unique unifie le tout. En comparant à Pickpocket par exemple (et sa construction excellente), on comprend comment évolue un drame : on l’introduit, on le développe, etc. Dans ce film, le thème est celui du messager, d’un « go-between » entre deux amants, et ses effets, ses conséquences, ses aboutissements fatals (le drame y montre aussi, ou suggère plutôt, la cause de l’acceptation de ce travail de messager : Leo apprécie, voire plus, Marian ; et tout cela baigne dans une description sociale, psychologique, de la famille et de leurs proches, alors que le Pickpocket était plus froid, plus rigoureux, axé sur un personnage emporté dans un tourbillon).


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Yol, la Permission, Serif Gören et Yilmaz Güney (1982)

Yol

La Permission Année : 1982

6/10 IMDb

 

Réalisation :

Serif Gören, Yilmaz Güney


Les films du siècle selon Télérama

Vu le : 21 mai 1997

Journal d’un cinéphile prépubère : le 21 mai 1997

Un bon film, mais je reste assez hermétique à ce genre de films didactiques, explicatifs, dénonciateurs, illustratifs. Tant de talent gâché dans la mise en scène, une histoire si peu dramatique et spectaculaire.

Une scène échappe à la règle, et pour cause, elle se situe en pleine montagne, entre le mari, la femme et le fils : la situation est épique, et on rêve à ce qu’aurait pu être une fresque familiale (un peu comme America, America).

Le montage est excellent, trop peut-être. Il devient chaotique, et on se désintéresse du contenu : trop de choses montrées, et on ne voit finalement plus rien. Pas le temps de s’attarder sur un essentiel, pas assez clair, trop modeste dans ces effets employés qui n’ont aucune perspective.


Barton Fink, Ethan et Joel Coen (1991)

Barton Fink

Note : 5 sur 5.

Année : 1991

Réalisation : Ethan et Joel Coen

Avec : John Turturro, John Goodman, Judy Davis, Steve Buscemi

— TOP FILMS

Journal d’un cinéphile prépubère : le 19 mai 1997

Scénario, mise en scène, jeu, photo et décors sont géniaux. L’univers de Barton Fink est hyper travaillé, irréel, voire absurde, allant jusqu’au surréalisme presque, en tout cas, à prendre au second degré.

Les couleurs sont ternes, âpres, moites, à l’image du papier peint qui se décolle. On se sent oppressés, séquestrés dans un huis clos (on a rarement des scènes d’extérieurs, et si c’est le cas, rares sont les plans larges ; c’est un univers de studio où il n’y a pas de liberté, d’espoir, où tous les éléments sont contrôlés comme chez Tarantino).

On évite l’exposition d’objets du quotidien pouvant paraître à l’écran trop réaliste, comme une voiture par exemple, pour éviter cela, le sujet est situé dans les années 30 ou 40, improbable, on flirte avec le merveilleux. On ne voit aucun plan de présentation large, extérieur, comme une façade d’hôtel : on va encore une fois à l’essentiel pour coller aux humeurs de Fink.

Barton Fink, Ethan et Joel Coen (1991) | Circle Films, Working Title Films

La réalisation, très sophistiquée, est épatante, surtout dans l’appartement de Fink avec l’emploi du travelling, du zoom, et de la plongée. Le jeu et la mise en scène sont clairs et retenus, et par conséquent, émouvants (surtout à la scène d’embrassades : une lenteur kubrickienne).

Avec un humour noir sous-jacent, parfois difficile à déceler, qui donner une simplicité au film et le rend sympathique.

À noter aussi la grande qualité des dialogues : les scènes étant des huis clos statiques, l’action se fait verbe. Le script trouve des astuces épatantes pour introduire, et surtout conclure, une scène.

Les dialogues permettent de développer des personnages en les rendant de plus en plus clairs et caricaturaux sans pour autant enlever une certaine ambiguïté. Ce qui permet aussi (le huis clos amenant un récit souvent en temps réel dans une même scène comme au théâtre) de créer des ambiances lourdes par une mise en scène lente et suggestive, d’installer des rapports réels, et au présent entre les personnages.

Les Coen sont les Flaubert du ciné (!).



Sur La Saveur des goûts amers :

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Padre padrone, Paolo Taviani, Vittorio Taviani (1977)

Padre padrone 

Padre padroneAnnée : 1977

Vu le : 19 mai 1997

9/10  IMDb

Réalisation :

Paolo & Vittorio Taviani


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Journal d’un cinéphile prépubère : 19 mai 1997

L’ensemble (scénario, mise en scène) est incroyable. À l’image d’une séquence : l’enfant garde la bergerie, le premier, le second, et le troisième plan montrent successivement un chien qui crie, un serpent qui siffle et un âne affolé ; seulement au quatrième plan, on voit l’enfant qui a peur ; au cinquième, avec l’ellipse de la transition (on va droit à l’essentiel), l’enfant court et son père vient le rattraper. Ainsi la mise en scène ne montre que ce qui est nécessaire, et exceptionnel, d’où l’utilisation d’ellipses dans les transitions, et la stéréotypisation des actions (toujours une action ou une situation pour une séquence et un plan pour une sous-action, pour la clarté). On est loin du naturalisme. Ce serait plutôt du symbolisme, voire quelquefois du surréalisme. Le récit a quelque chose de mystérieux, de fataliste. Cela pourrait parfois rappeler Pasolini, mais avec moins d’intellectualisme et de cocasserie folklorique (Des oiseaux petits et gros), et avec plus de pathétisme (panthéisme ?), de ludisme, de spectacle : c’est un vrai drame, une chronique où le temps s’échelonne sur plusieurs années, les actions sont concrètes, moins thématiques que chez Pasolini. Le sujet, le thème, c’est l’histoire, la fable, la morale est celle qui pourrait être suggérée par l’action (?).

Certains procédés de mise en scène sont intéressants, comme avec le traitement du son, les voix des animaux, la musique subjective en pleine campagne.

La première partie utilise beaucoup ce genre de procédés pour mettre en scène l’attente, le néant, de la vie du garçon. Alors que la seconde partie, dès ses vingt ans, l’action se met en route : relations entre le père et le fils, son éducation… Effet superbe quand, à la fin, le narrateur réapparaît, et on revoit la scène du début où son père le cherche à l’école, là même où on l’avait laissé sous cet angle (presque à ce moment du Tarantino.)


La Reine Margot, Patrice Chéreau (1994)

La Reine Margot

La Reine MargotAnnée : 1994

6,5/10 IMDb

Réalisation :

Patrice Chéreau

Journal d’un cinéphile prépubère : vu le 18 mai 1997

Très bon, mais ça manque de génie : trop d’attention portée sur le casting, les costumes et les décors, alors que la mise en scène manque d’audace et d’identité, surtout dans la première partie.

L’adaptation du roman de Dumas est dans cette première partie trop politique. La question n’est pas du respect de Dumas ou de l’histoire, car Chéreau semble les avoir adaptés. La politique est ce qu’il y a de moins cinégénique : c’est anecdotique et pas assez personnel, trop officiel, ça manque d’identification. Le héros, c’est l’histoire, plutôt que les personnages, c’est donc chiant à suivre et pas émouvant, là où le fait prime sur les caractères.

La Reine Margot, Patrice Chéreau (1994) | Renn Productions, France 2 Cinéma, D.A. Films

Cette première partie n’est qu’une suite de scènes de foule traitée sans épisme (sic). On a voulu comparer La Reine Margot aux mises en scène Visconti. Ça n’a rien à voir. Cela ressemble parfois dans les décors et les magnifiques costumes à du Fellini, mais chez Chéreau, c’est surtout la mise en scène qui pêche, en manquant de contrôle, de style, et donc d’audace. Le naturalisme, voilà le maître-mot de la mise en scène de Chéreau. Un non-genre à la mode. Seule la direction d’acteurs est à la hauteur, mais ce choix pèse sur l’intensité : sans contrôle, sans artifices, il n’y a pas de tension, d’attention. Chéreau distribue son pain simplement alors qu’il faut être parcimonieux. La mise en scène toujours, sans style défini, paraît trop chaotique, imprécise, mais aussi trop dense : il montre tout ce que la réalité du quotidien lui inspire. Rien ne se passe, on perçoit un gros machin tout mou et sans saveur particulière se mouvoir devant nous. Or une mise en scène procède par choix successifs. L’inventivité, c’est le contrôle qu’on opère sur l’unité du style. L’intensité, donc l’attention du public, on la gagne grâce à un traitement ralenti du temps réel. Voilà ce qu’est la mise en scène, un regard attentif, choisi, ne dévoilant que le nécessaire pour le développement de l’action et des personnages. Sans cela, le spectateur ne peut s’identifier à ce qu’il voit. On ne lui montre pas une histoire en ouvrant un œil sur des événements, on lui en raconte une en décidant ce qui est au premier plan, au second et ce qui n’est pas porté à la connaissance du spectateur.

Quand l’image passe devant notre regard trop vite, on ne voit rien, et on ne retient rien. C’est comme au théâtre, si le comédien est trop anxieux, il bouge subrepticement et on le voit plus vaciller, lui l’acteur, plutôt que le personnage. Ce manque de grands espaces par ailleurs est étouffant : atteints de myopie, ne voyant évoluer devant nos yeux que des personnages au premier plan, on fatigue et cesse rapidement de suivre.

Cela dit, si la forme ressemble fort à des téléfilms, elle est traitée avec plus de talent. Par exemple, pour le découpage, même si les plans n’obtiennent jamais une forme d’identité propre qui nous laisserait comme subjugués devant elles.

La seconde partie est à la fois plus intimiste, recentré sur un aspect plus dramatique. C’est là de l’excellente « qualité française » que n’aurait pas reniée Truffaut…

Il y a une forme de justice, quand la seule à avoir un jeu plus retenu, moins « naturaliste », Virna Lisi, a reçu le prix d’interprétation à Cannes dans un rôle qui n’est pourtant pas omniprésent.

On imagine éclectisme des genres de mise en scène dans le cinéma quand on pense à ce qu’aurait pu en faire par exemple un Coppola sur un tel sujet, et pourquoi pas avec un script plus shakespearien, moins « passe-moi le sel, comment ça va ? ». Ce n’est pas qu’une question de moyens.


Au fil du temps, Wim Wenders (1976)

Au fil du temps

Im Lauf der Zeit Année : 1976

7/10 IMDb

Réalisation :

Wim Wenders


Vu le : 18 mai 1997

Journal d’un cinéphile prépubère : le 18 mai 1997

Un peu chiant, mais techniquement, dramatiquement, c’est épatant. Chaque séquence (quelques fois très courtes comme au début avec un montage alternatif) présente une action générale, et chaque plan présente une sous-action. Pas à proprement parler d’histoire, aucune problématique énoncée, c’est une rencontre et la description quotidienne de cette rencontre.

Il y a dans ce néant et ce mystère une description autistique des personnages entre eux et avec leur environnement (le road movie est un thème récurrent chez Wenders), un peu comme chez Antonioni, avec une intelligence dans le découpage qui fait qu’on suit malgré l’ennui ou l’absence de but défini.

Wenders admire l’Amérique, mais son style est très proche du cinéaste de Profession : Reporter avec lequel il a réalisé Par-delà les nuages.

On ne trouve certainement pas plus clair et précis qu’un scénario de Wenders. Chaque plan détermine une étape de l’action séquentielle (exemple : il arrive = un plan ; ils discutent sur un sujet précis = un autre plan ; l’un des deux n’est pas content = un plan qui conclut la séquence). Il construit ainsi son découpage selon la construction et l’évolution dramatique naturelle imposées par la logique des personnages. L’échelle de chaque cadre est par ailleurs déterminée en fonction de l’importance qu’il veut donner à l’action (une sous-action sera unique dans un plan, et si on change de sous-action, il change de plan).

Au fil du temps, Wim Wenders (1976) | Westdeutscher Rundfunk (WDR), Wim Wenders Productions

C’est dommage qu’un tel talent formel, constructif, n’ait pas un sujet plus concret, moins intellectuel, en tout cas plus dramatique ou spectaculaire. Une rencontre entre deux personnages si différents est, sur un point de vue dramatique, anecdotique ; l’essentiel du spectacle se situe sûrement dans leur passé, voire parfois dans les ellipses (c’est classique, dans un certain naturalisme, on évite tout ce qui est dramatique, ce qui pourrait trop faire évoluer l’action ; on évite l’officiel ou les démarches publiques, dramatiques). Pickpocket avait le même génie constructif mais le sujet était plus concret et plus dramatique, constitué d’événement d’importance, au moins dans la vie du personnage principal (comment devient-on pickpocket, suggérer le pourquoi en montrant que les conséquences, et montrer une certaine morale sans sa déchéance). Au mieux, les évolutions dramatiques dans Au fil du temps, sont psychologiques, mais toujours banales, quotidiennes et sans conséquences, à l’image de leur voyage inutile, et qui fait faussement évoluer le drame en faisant croire qu’ils vont quelque part, qu’il y a une destination à leur périple.

Le style de Wenders est un faux naturalisme. On n’y manque pas de contrôle ni de choix. Les situations générales (la rencontre et le reste) sont cocasses, la plupart des actions sont naturalistes (descriptives et banales, ne permettant pas d’évolution dramatique franche entre les séquences ou à l’intérieur même des séquences), mais la manière de leur donner un sens et une place dans un cheminement dramatique aussi précis, l’artificialise, la rend narrative, et presque l’expression naturelle d’un cinéaste (?).

Le manque d’évolution dramatique est compensé par la structure et le genre propre du road movie qui à lui seul attise l’imagination du spectateur. Il compense la sécheresse du drame, et on a l’illusion d’un drame grâce à sa seule nature codée et suggestive : on suit, contemplatif et interrogatif.

Voici donc pour la forme. Mais le fond, s’il existe, m’échappe totalement. Même si je ressens l’unité, je ne peux comprendre ce qui l’érige dans les thèmes abordés. Bref, je n’y comprends rien. Je me sens comme un idiot, émerveillé par ce fond plein de mystère pour moi, mais surtout par une construction et une mise en scène qui me laissent rêveur.

Même si c’est franchement ennuyeux, l’intérêt n’est pas celui d’action pure, ni par exemple la recherche d’un criminel, c’est plus fin : l’intérêt naît du mystère et de l’inconnaissance du sujet. On tente ainsi de comprendre en cours de route la signification d’un tel voyage et ce voyage est en soi un road movie, le nôtre. Cette idée se rapproche de ce que Kieslowski disait : pour lui il fallait tâcher de comprendre (sauf peut-être qu’il était question pour lui de comprendre les personnages, alors qu’ici, on en est presque à essayer de comprendre le film, qui devient ainsi peut-être lui-même cet objet étrange, personnage à part entière, qu’il faudrait comprendre). Une évolution possible du cinéma, se questionnant sur l’objet cinéma, plus que sur les sujets mis en évidence dans un drame classique. Bresson par exemple disait que le mystère naissait de l’absence de causes dans le récit, et l’exposition des effets : c’est exactement ce qui arrive ici, car on ne perçoit que les effets d’un thème abordé, autrement dit l’action, qui ne serait ainsi que la conséquence d’autres événements qui, mêmes là encore, tout aussi banals ne nous sont pas connus. On le voit bien, toute la question minimaliste de Wenders est toujours d’en dire le moins possible sur de possibles causes à ce qu’on voit décrit dans le film ; c’est pourquoi, même quand ils semblent se dévoiler un peu, ses personnages se reprennent et refusent d’en dire plus finalement sur leur passé. Ce qui ne fait qu’alimenter nos conjectures mais surtout notre intérêt. Cela donne l’effet d’assister un peu comme au long épilogue d’une pièce plus importante qu’on ne verrait pas. Paris, Texas, procédera de la même manière, avec le même suspense. L’errance des personnages devenant notre enquête à nous pour en comprendre les raisons et donc les causes passées. (Avec la différence majeure qu’à la fin, un autre dénouement, celui-ci réel, nous permettra de reconstituer le puzzle du passé.)



La Leçon de piano, Jane Campion (1993)

La leçon de Campion

The Piano
Année : 1993

Réalisation :

Jane Campion

Avec :

Holly Hunter
Harvey Keitel
Sam Neill
Anna Paquin

10/10 IMDb iCM

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Journal d’un cinéphile prépubère : 11 mai 1997

À la fois film d’auteur et grand film populaire, la grande qualité de Jane Campion, c’est de savoir raconter. Son scénario rabâche toujours le même thème, qui évolue peu mais bien, et l’intérêt, ainsi que la bienséance du spectateur, est garanti par une unité d’une rigueur implacable.

Le drame ainsi évolue en différentes étapes courtes (on ne s’attarde pas, on va vite à l’essentiel). Une fois arrivé sur l’île, le problème est posé : comment récupérer le piano sur la plage, piano qui est montré depuis la toute première scène comme un moyen d’expression essentiel pour la muette, puis vient le marché entre l’élève et sa « putain », leur amour inattendu et impossible, la jalousie du mari, etc. Toute cette évolution dramatique est alimentée par des thèmes secondaires, d’ambiance, des descriptions psychologiques, favorisant l’identification aux personnages et l’émotion, l’attachement à leurs problèmes.

En fait, pris séparément, tous les personnages sont en quête de l’autre, cet autre remplissant un besoin qu’un autre ou eux-mêmes ne peuvent s’offrir. D’où les dilemmes qui les opposent et les rongent. On nous montre le chemin qui les sépare, puis les accorde : Keitel est à la recherche d’une femme, Neill de sa propre femme, et Holly Hunter… De son piano. Le scénario insiste alors sur la recherche, la nécessité de ces besoins si désirés et contrariés, ce qui crée au final une attente, un suspense, car l’issue de ces oppositions est incertaine. Et c’est donc pas à pas qu’à travers ces séquences courtes, on nous distille chaque fois une petite évolution, un nouvel élément intervenant dans ce canevas tendu. Cette évolution, par séquences, est si bien définie que Jane Campion peut s’attarder juste ce qu’il faut pour littéralement la mettre en scène. Les enjeux sont complexes, opposés, presque inextricables, mais l’évolution qui s’évertue à en démêler les fils se fait clairement étape par étape. Comme dans un jeu de Mikado où le but serait de libérer un à un les bâtons ramassés dans un enchevêtrement impossible. C’est cette précision qui permet à la caméra de Jane Campion d’en devenir presque sensuelle : elle sait où elle va, elle filme la résolution ou la contrariété du désir, donc elle illustre une tension, une attente, une peur d’une résolution, pas le vide ou l’attente de quelque chose qu’on ignore.

La Leçon de piano, Jane Campion (1993) | CiBy 2000, Jan Chapman Productions, The Australian Film Commission

Tout cela permet donc à la mise en scène de Campion de s’exprimer au mieux. Si elle est si efficace, c’est qu’elle s’acharne à filmer le présent (ou peut-être plus le devenir, le possible). Tout n’est pas joué à l’avance, mais on connaît les enjeux et les possibles issues. L’intérêt naît de là. Il y a ainsi entre le récit et sa mise en scène comme une fusion rarement atteinte. Dans la scène par exemple où Holly Hunter rejoint Keitel, elle donne à la muette une idée fixe et encore inconnue pour nous : Pourquoi vient-elle ? Que va-t-elle lui « dire » ? Là encore, c’est la crainte, l’attente, pourquoi pas l’espoir d’une issue inattendue, qui prime, donc la tension. Pendant cette tension, aucun autre élément dramatique ne vient parasiter cet événement, et c’est là que Jane Campion peut jouer sur la mise en scène. Celle de l’attente presque. Pourtant c’est bien le personnage de Keitel qui fait le premier pas : notre interrogation grandit. Il vient l’embrasser, elle se laisse faire, et on comprend alors qu’elle était venue pour cela. Campion joue ici un peu sur le mutisme de son personnage : une autre aurait utilisé le langage et on aura compris plus vite. Élément important dans notre évolution parce que c’est comme un coup de théâtre qui implique une révision des enjeux et des possibles : l’amour entre un maître chanteur et sa victime. Une fusion parfaite car Campion pense déjà à sa mise en scène, ou du moins à la notion de mise en scène en écrivant son scénario. Surtout elle semble avoir résolu la délicate question de la bienséance dans une telle situation : si le public peut accepter à une telle démarche (un adultère, voire une femme démunie tombant sous le charme de son agresseur), c’est que le personnage de Sam Neill est lui aussi parfaitement dessiné et donne un sens à une relation de ce type.

Dans la dernière partie du film, le rythme des actions et des éléments dramatiques (qui étaient rares et permettaient ainsi à la mise en scène de prendre corps) se succèdent plus rapidement : la découverte que sa femme le trompe, ébauche de l’amour entre la femme et le mari, implique le départ de Keitel. Ce sera en fait symboliquement son mari qui la laissera ainsi seule en lui faisant confiance et en ne la séquestrant plus : elle voudra reprendre contact avec son amant, malgré la confiance de son mari, mais sa fille la préviendra (Lady Chaterley n’a pas de fille, elle). Il lui coupera un doigt pour la punir. Nouveau coup de théâtre : la petite voix dans la tête de Neill le convainc de la laisser partir rejoindre son amant (ce qu’ils feront sans attendre à la séquence suivante). Suivront l’abandon symbolique du piano livré aux océans, et la libération du personnage d’Holly Hunter à tous les degrés : elle se rachète une nouvelle vie, un nouveau piano, un nouveau doigt, elle apprend à parler… Voilà une fin très lyrique (visite du piano sous les eaux). Les actions se succèdent comme des arpèges longtemps répétés. Une fois que la tension naît moins de l’attente d’une résolution entre les partis, qu’il n’y a plus, à proprement parler, de tension, Campion accélère le rythme pour ne pas engloutir le spectateur sous l’ennui.

Rappelons-le encore une fois, une des grandes réussites du film, c’est le rôle joué et la nature du personnage de Sam Neill. Campion en fait suffisamment un opposant pour contrarier l’amour des deux amants et susciter notre attention, mais elle n’en fait pas un être trop antipathique (le choix de l’acteur ici est primordial : on aurait inversé les rôles et Keitel se serait retrouvé à la place de Neill et ç’aurait bien moins marché). Et Campion évite des ennuis inutiles en concentrant son récit et sa mise en scène sur des faits (ou sur leur attente) plus que sur une psychologie avec revirements, explications, qui auraient alourdi le film.



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