L’Incendie du Reichstag — Quand la démocratie brûle (2023)

Note : 3.5 sur 5.

L’Incendie du Reichstag — Quand la démocratie brûle

Année : 2023

Réalisation : Mickaël Gamrasni

Le génie du fascisme : lancer des coups d’État qui échouent, tenter alors d’entrer dans la “bergerie” de la démocratie pour la vaincre avec ses propres armes (méthode cheval de Troie), préparer un complot pour s’emparer enfin des pleins pouvoirs tout en criant aux complots de cibles toutes trouvées, de parfaits boucs émissaires. Vous voulez fomenter un complot ? Rien de plus facile : accusez vos adversaires (ou mieux, une masse informe de gens incapable de se défendre : au choix, les juifs ou les étrangers) de les préparer au détriment du peuple.

Les vrais complots existent : ils sont opérés par des manipulateurs qui voient des complots partout.

Le complot est comme une infection : en avoir peur ne signifie pas qu’il existe ; s’il existe, on ne le sait qu’après, car s’il existe, c’est qu’on est déjà touché et qu’il est déjà trop tard.

Les armes du fascisme : le populisme, l’appel à l’émotion, la suspicion, la désignation de faux coupables pour apparaître comme un sauveur.

Il faudrait si peu de choses pour qu’on y retombe. Tous ces ingrédients sont déjà là.

J’avais noté précédemment les correspondances entre Richard III et l’ascension de Poutine dans ce documentaire. Il faut avouer que Brecht ne s’y était très tôt pas trompé avec son mix entre Richard III, Al Capone et le nazisme : Arturo Ui. Le totalitarisme a assez peu d’imagination au bout du compte. Richard III profite d’un pouvoir fatigué et quasi vacant, complote, et papy Hindenburg vaut bien Eltsine pour se faire piquer la place par un nouveau mâle alpha qui ne s’encombrera pas de diplomatie pour asseoir sa tyrannie. On a même ici un épisode avec un coupable idéal, forcément communiste, étranger, qui se révèle finalement être manipulé et stupide. Je suis presque étonné que Poutine n’ait pas eu besoin de son Lee Harvey Oswald pour déclencher toutes les guerres auxquelles il a pris part au sein des anciennes républiques soviétiques. Comme quoi, le totalitarisme nous surprendra toujours…


L’Incendie du Reichstag — Quand la démocratie brûle, Mickaël Gamrasni 2023 | Cinétévé, ARTE


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Ascension, Jessica Kingdon (2021)

Ascension à la marche

Note : 2.5 sur 5.

Ascension

Année : 2021

Réalisation : Jessica Kingdon

Pas très friand de ces films à la Koyaanisqatsi/Samsara qui visent l’exhaustivité des sujets en assenant à renfort de musiques lourdingues un discours obscur car indirect qui démontre surtout le cynisme et l’hypocrisie de ceux qui les font.

Quand ils sont sans paroles, je préfère de loin les documentaires avec un sujet unique qui peut au moins laisser deviner une identification et une empathie avec les sujets présentés (et éventuellement dénoncer des pratiques de personnes favorisées, non toute une population ou une culture). Ce qui est loin d’être le cas quand on butine d’un sujet à un autre en les intégrant à un autre plus général, souvent idéologique, qui a en plus le bon goût (ou le courage) de laisser la musique porter un jugement sur les images plutôt que d’utiliser le verbe pour assumer son point de vue. Cela permet d’être plus insidieux, on dira…

On nous montre ainsi la société chinoise par les mille petits bouts de la lorgnette. Génie du hors contexte qui sert un sujet qui les dépasse. On pourrait montrer autant de cynisme et de mauvaise foi en montrant une société différente. Jessica Kingdon n’est pas Chinoise, assurément. Et c’est un peu ironique de traiter au fond tous ces individus d’esclaves quand on se sert de leur image, de leur présence, de leur naïveté et de leur travail pour illustrer un propos qui les dessert. On imagine combien une telle démarche a pu être appréciée aux États-Unis, le documentaire pointant du doigt les méfaits d’une culture de la surconsommation quand cette culture prend précisément modèle sur la sienne… Les images d’étudiants faisant la fête par centaines dans des piscines géantes, les mêmes faisant du rafting dans le toboggan surdimensionné d’un parc d’attraction, des travailleurs exploités, des managers en bullshit, ce n’est certainement pas dans le pays de l’oncle Sam qu’on trouverait ça…

J’ai été par le passé assez conciliant avec ce genre de démarche documentaire faussement exhaustive (je devrais parler de cherry picking documentary en fait) et sans parole mais avec un discours en creux qui passe par l’émotion (guidée par la musique, le plus souvent). Je crois que c’est avec Samsara que j’ai compris l’hypocrisie de la chose. On échappe ici aux belles images, mais la musique qui dirige les émotions est là, ainsi que l’exhaustivité des sujets qui picore ici ou là pour illustrer un vague mépris pour la nouvelle société à abattre (c’était les rouges, puis ç’a été les musulmans, maintenant c’est les Chinois).

Nominé aux Oscars, what else. Moi aussi, quand j’ai des copines qui médisent sur une ex, je leur lance des lauriers.

La plus grande audace encore, c’est de donner un titre pareil à un tel film. Un petit quelque chose de sarcasme jaloux de la part de la première puissance économique du monde face à celle qui la dépassera bientôt. On peut aussi retrouver une forme de filiation avec le cinéma documentaire expérimental des années 20, sauf qu’il y avait une démarche esthétique et poétique qu’on ne trouve pas ici ; et pour cause, la volonté de donner un sens à ce kaléidoscope de situations sans rapport les unes avec les autres dévore toute possibilité de s’intéresser à autre chose.

Que les cinéastes condamnent courageusement les travers de leur propre société au lieu de cracher sur celle des autres. Pour commencer. On n’a pas besoin, en plus, du cinéma pour cracher sur le voisin.


Ascension, Jessica Kingdon 2021 | Mouth Numbing Spicy, CrabXTR


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Minding the Gap, Bing Liu (2018)

Note : 3 sur 5.

Minding the Gap

Année : 2018

Réalisation : Bing Liu

Assez partagé. Il y a un peu de Life of Crime là-dedans, mais aussi de Dear Zachary, un autre documentaire à la première personne que je ne peux pas piffrer.

Le montage est brillant, l’idée de départ d’un ado qui filme ses potes et qui au fil des années en fait un documentaire sur la difficulté de passer à l’âge adulte au milieu de familles “dysfonctionnelles” comme on dit aujourd’hui, c’est intéressant, mais ça prend moins pour moi qu’avec Life of Crime.

Dans l’approche documentaire, on en revient finalement toujours à la question du degré de fabrication d’un film. Un documentaire l’est toujours, mais jusqu’à quel point. Filmer sur plus de dix ans, on pourra difficilement dire que c’est improvisé ou un documentaire de commande. On y met forcément beaucoup de soi : or, dans Life of Crime, le “je” reste malgré tout toujours en retrait. Et paradoxalement, les seuls moments du film qui m’ont touché, ce sont les passages personnels où on voit le jeune cinéaste à l’écran ou derrière pour filmer sa mère (ou de près ses potes faire du skate).

Si j’adhère peut-être plus à ces passages personnels, c’est que je n’ai pas beaucoup d’empathie pour ses potes. J’entre assez peu facilement en empathie avec des gosses qui passent leur temps à faire des figures sur une planche entre les trottoirs ou à faire des barbecues en fumant des pétards et en riant trop fort. Dans Life of Crime, le mode de vie des trois protagonistes est rempli de tels excès qu’ils en deviennent monstrueux (au sens littéral) et donc pathétiques. Ici, ce n’est rien de plus que la réalité pathétique (dans un autre sens) de l’American way of life. Comme dans Grey Gardens, les Américains qui y sont décrits ne sont ni riches ni pauvres, leur misère (ou leur errance) est ailleurs : on sent des gens déracinés d’une quelconque culture qui s’accrochent au mirage construit depuis un siècle sur le rêve américain. Quand tu te rends compte que ce rêve ne touche qu’une part infime de la population, toujours les mêmes, tu dois tomber de haut, et perdre un rêve, un idéal, c’est peut-être un peu comme se retrouver sans père et manquer de repères. À moins encore que ce rêve se soit bourré la gueule et frappe mère et enfants…

J’avais éprouvé le même type de malaise avec Le Journal intime de David Holzman : on y découvre une Amérique qui, perso, m’angoisse assez, remplie de personnages volubiles, bons vivants, sociables, mais aussi beaucoup névrosés et instables. C’est souvent ce qui est décrit dans les fictions, mais quand ça apparaît dans certains documentaires qui se veulent personnels, ça me met encore plus mal à l’aise. Je crois que je peux adhérer aux passages personnels du cinéaste avec sa mère par exemple ou quand lui apparaît à l’écran, parce qu’au contraire des autres, il paraît sain d’esprit, stable et posé… (On s’accroche à ce qu’on peut.)

Le plus déprimant, je dois dire, c’est la manière dont les espaces urbains sont construits dans ces banlieues si caractéristiques du « rêve américain » : autour d’un petit périmètre fait de maisons de même standing, on « fait communauté », on s’invite, se côtoie poliment, etc., et puis quand tu sors de ces territoires standardisés pour aller à l’école, à la piscine, au supermarché ou je ne sais quoi, tu traverses des centres urbains qui ont l’air d’être un pays étranger où tu ne t’arrêtes jamais. En France, tu restes relativement toujours dans un même périmètre et les différences de classes sociales sont relativement lissées à l’intérieur de ce périmètre. Là-bas, c’est comme si tu habitais dans le 17ᵉ arrondissement et que pour aller faire tes courses, tu traversais la Grande Borne. Et ils trouvent ça tout à fait naturel. Tu vois les différences de classes qui te sautent à la figure depuis la vitre de ta voiture et tu te sens relativement protégé de l’étrangeté des lieux tant que tu ne t’arrêtes pas. Donc pas étonnant que les gens y soient si névrosés. L’idée du “eux” contre “nous”, il s’établit clairement dans l’aménagement de leur territoire.

Ce qui ajoute encore plus au malaise, c’est qu’au-delà de l’utilisation des espaces, il est probable que les séparations sociales auxquelles on assiste sans les voir soient les mêmes, tout aussi marquées, que celle que l’on connaît chez nous. Dans Life of Crime, on est dans la misère permanente, ça en paraît irréel. Il y a une forme de sidération compassionnelle et de révolte citoyenne quand on regarde. Ici, le malaise que ça procure chez moi, il est peut-être là encore tout aussi personnel : les deux gusses qui y sont décrits pourraient être des gusses que j’ai croisés en étant gosse dans ma ville de banlieue, et des gosses surtout que j’aurais pris soin d’éviter. Je préfère découvrir des choses dans les documentaires, sans doute moins y trouver de choses qui me paraissent trop familières ou ordinaires (surtout quand elles ne me paraissent pas éveiller quelque chose d’universel). Ça doit être ma drogue à moi : la découverte d’horizons exotiques et de temporalités alternatives pour m’extraire du temps et de l’espace présents.

Le montage reste brillant. Trop peut-être. Formaté, terriblement, parfaitement mis en récit. Du tout cuit pour Sundance.

J’ai souvent des réserves sur les techniques employées dans les documentaires américains. L’utilisation de la musique, mais aussi le recours systématique à la fictionnalisation des événements. Dans le dernier plan, par exemple, on suit la voiture de celui qui migre à Denver : plongée de loin de la voiture qui rentre en ville. Quand le plan arrive, tu as compris que c’est le dernier parce que c’est une technique habituelle dans le cinéma de fiction. Un plan qui n’a rien de naturel. Même problème que pour le dernier plan des Chasseurs de truffes, sauf que là, c’est systématique. Les Chasseurs de truffes avait au moins cette qualité de ne pas mettre en scène cette Amérique qui m’angoisse et que je préfère voir en fiction sans doute, et cette qualité aussi d’offrir une approche plus européenne dans le rythme avec un jeu permanent de distanciation.

Dans le documentaire, une part de distanciation me paraît indispensable : en principe, la distanciation a été “théorisée” pour forcer le spectateur à réfléchir, à prendre de la distance avec le sujet. Souvent, les documentaires américains font tout le contraire : ils te bombardent de sensations et d’émotions sans que tu aies le temps de réfléchir parce que la réflexion, c’est l’ennui. Et même dans le documentaire, en Amérique, l’ennui c’est le mal. On y joue donc sur l’identification à plein en fictionnalisant événements et “personnages” (parcours des “personnages”, musique narrative, etc.). Sundance, c’est souvent un sésame pour les films qui jouent principalement sur l’émotion. Même la misère la plus crue doit y être saupoudrée de sucre glace. Un doc américain, je préfère quand le sujet, la cause presque, l’information rend secondaire, voire invisible, la forme. Dans Making a Murder ou Paradise Lost par exemple, ça n’empêche pas par ailleurs l’émotion et l’empathie envers ces autres antihéros de l’Amérique : ceux qui sont victimes du système judiciaire et répressif. Le thème de l’injustice me touche suffisamment en général pour que je prête peu d’attention à la forme. Le skate, c’est un sujet intéressant, il permet d’embrayer sur celui des violences conjugales ; mais traité comme il est traité, avec les individus exposés et suivis, mon attention se fait plus volatile.


Minding the Gap, Bing Liu 2018 | ITVS International, Kartemquin Films, P.O.V. American Documentary


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Le Sel de Svanétie, Mikhail Kalatozov (1930)

Note : 4 sur 5.

Le Sel de Svanétie

Titre original : Соль Сванетии / marili svanets

Année : 1930

Réalisation : Mikhail Kalatozov

Des images fabuleuses. Comme d’habitude dans les documentaires de l’époque du muet, on prend des libertés avec la rigueur objective qui deviendra plus tard la règle : si le film décrit bien quelques dizaines de minutes la vie quotidienne et difficile des montagnes, il prend par la suite un tournant résolument dramatique, pour ne pas dire tragique et lyrique, l’occasion de faire intervenir à la fin le parfait sovietus ex machina quand l’effort bolchevique en matière de terrassement met fin à l’enclavement de la région. On est entre Terre sans pain et The Epic of Everest. « L’âge de pierre tourne en rond » en Svanétie…

Le plus remarquable reste encore les images. Les Soviétiques utilisaient des objectifs qui offraient d’étranges effets de lumière, de flou et de profondeur de champ. J’avais déjà noté cette étrangeté dans La Nouvelle Babylone ou dans certains films japonais muets (voire dans Le Dernier des hommes). En fait, certains plans semblent avoir été tournés avec une petite focale, et alors que la profondeur devrait être grande, par certains défauts d’objectif, de sensibilité ou de luminosité, des parties du champ n’apparaissent pas aussi nettes qu’elles le devraient dans un plan à grande profondeur de champ. Et qu’est-ce qu’il se passe quand dans un plan d’ensemble (mais pas que) censé être en petite focale certaines parties sont floues ? Eh bien, ça donne un effet miniature, aussi connu de nos jours comme l’effet « tilt-shift » quand il est volontaire.

Quelques exemples :


Le Sel de Svanétie, Mikhail Kalatozov (1930)

Allemagne 90 neuf zéro, Jean-Luc Godard (1991)

Monde sans Jean-Luc année zéro

Note : 3 sur 5.

Allemagne 90 neuf zéro

Année : 1991

Réalisation : Jean-Luc Godard

Avec : Eddie Constantine

Encore et toujours les mêmes aphorismes d’images chez le bon Jean-Luc. Il faut au moins lui reconnaître une chose, on ne s’ennuie jamais (enfin pas toujours) avec ses films. L’atout des aphorismes, c’est qu’ils sont courts. Leur désavantage, c’est qu’il faut les multiplier pour faire un film.

Et je commence à me demander si la source d’inspiration théorique (ou esthétique) de Godard, ce ne serait pas Eisenstein avec son montage des attractions. Godard ne cesse de faire interagir des images et des sons ayant un champ lexical proche (ici, tout ce qui inspire le bonhomme à travers le titre du film), et ça donne comme quelque chose qu’on pourrait qualifier de « recueil de sonnets des attractions aphorisant ». En somme, il a souvent un décor qui lui sert de base, d’espace scénique ou de page blanche découpée dans un journal, une bribe de situation (une attraction, donc, au sens de sketch, de saynète), et puis, il l’interrompt et le découpe à l’aide de virgules, d’enjambements visuels ou sonores censés comme chez Eisenstein faire sens ou procurer une émotion.

C’est pour ça qu’on ne s’ennuie jamais devant un Godard. Tout le monde aime jouer au jeu de devinettes cinq minutes : faire percuter des images et des sons, avec des panneaux de titres « abs cons » (pour faire comme Jean-cuL), ça pousse toujours un peu à la réflexion ou à la recherche de sens face à une étrangeté comme on le ferait devant des paréidolies. Sur un malentendu Jean-Luc Dusse pense peut-être que le spectateur conclura à sa place : ainsi, il crée l’écran de fumée, à charge au spectateur d’y voir un sens.

Moi, par exemple, j’ai cru voir Don Quichotte, tel Greta Thunberg, partir à l’assaut des monstres de fer grignotant la terre en recherche de charbon…

« Le rêve d’un État est d’être seul. Celui d’un individu est d’être deux. »

Ça me fait rire tellement l’escroquerie est belle. Mais j’aime bien les poètes escrocs. C’est pour ça qu’en dehors des films des années 70 franchement lourdingues, il y a toujours quelque chose à tirer des films de Godard.

Chacun devrait s’exercer tous les jours à inventer ce type d’aphorismes barbares : monter des images, des mots et/ou des sons comme des attractions eisensteiniennes, et regarder comment ça sonne. Certains font des pompes ou des mots croisés pour se maintenir en vie, les cinéastes, au moins, ou les poètes devraient s’exercer à monter de tels aphorismes d’images ou de mots. Tant que c’est encore possible. Parce que bientôt, ce seront les robots conversationnels comme ChatGPT ou les générateurs d’images intelligents comme DALL·E 2 qui les inventeront à notre place. J-L. Dieu l’avait peut-être compris, c’est sans doute pour ça qu’il a décidé de tirer sa révérence.


Montage koulechovien : Trouvez un sens à ces images dont le titre est L’Ouest s’arrête-il à l’Amérique ?

Allemagne 90 neuf zéro, Jean-Luc Godard 1991 | Antenne 2, Production Brainstorm, Gaumont, Périphéria


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L’Argent du charbon, Wang Bing (2009)

Le fossile et le marteau

Note : 3.5 sur 5.

L’Argent du charbon

Titre original : Tong dao/ 煤炭 钱

Aka : Coal Money

Année : 2009

Réalisation : Wang Bing

Sorte de Winchester 73 où le charbon itinérant remplace le fusil. C’est assez fascinant de voir ainsi les quelques tonnes de charbon sillonner les routes depuis son lieu d’extraction jusqu’à divers intermédiaires. On a parfois l’impression de suivre une farce où le prix du produit semble perdre de sa valeur à chaque escale marchande et à mesure que les différents acheteurs se rendent compte de la piètre qualité du produit. Ce n’est plus du charbon, mais une grosse patate chaude ou un gros caillou dans la chaussure.

Ce petit voyage rappelle à quel point la Chine, malgré sa récente histoire avec le communisme, est le pays qui à travers l’histoire a sans doute le plus su tirer profit de cet usage millénaire qui a façonné les sociétés humaines : le commerce. L’administration chinoise balance des laissez-passer et des tampons d’un air goguenard, mais en dehors de ce cadre qu’on devine fragile, il ne semble n’y avoir aucune règle : on coupe la matière première avec de gros cailloux, on essaie de chaparder les ouvriers payés à décharger les camions, on insulte ses interlocuteurs qu’on prend pour des truffes… Le jeu de la marchande avec des hommes qui sont loin d’avoir les mains propres et un beau condensé qui résume peut-être en une heure certains des travers d’un système chinois loin d’être efficient et juste.


L’Argent du charbon, Bing Wang 2009 煤炭 钱 | Les Films d’Ici


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Life of Crime 1984-2020, Jon Alpert (2021)

Ruissellement de la misère

Note : 4 sur 5.

Life of Crime 1984-2020

Année : 2021

Réalisation : Jon Alpert

Quelle violence… ! D’une certaine manière, ça fait écho à The Power of Nightmares où on voit décryptées les politiques criminelles aux États-Unis à des fins idéologiques. La Grande-Bretagne avait usé des mêmes méthodes pour affaiblir la Chine en l’inondant d’opium. Les États-Unis ont fait la même chose avec leur propre population.

Et ça fait aussi écho au film de Fritz Lang que j’ai vu la semaine dernière (You and Me). Dans ce film, d’anciens gangsters trouvent un travail pendant leur liberté conditionnelle à l’aide d’un entrepreneur idéaliste comme on n’en a vu que dans les films des années 30. À ma connaissance, c’est aussi un des rares films où on voit le travail des agents de probation et de liberté conditionnelle. Si d’un côté, une portion de la population pense que les délinquants ont ça en eux et que la société doit se protéger d’eux en les harcelant si nécessaire, d’un autre, d’autres sont convaincus au contraire qu’il faut les aider. Tout le contraire des politiques criminelles et sociales menées dans les dernières décennies du vingtième siècle aux États-Unis. Les délinquants ont besoin d’agents de probation pour les guider dans leur réinsertion, de guides moraux, d’aides sociales et de personnes de bonne volonté pour leur offrir du travail et avoir confiance en eux. En dehors des agents de probation, on ne voit rien de tout ça dans le documentaire. Au mieux, on voit que ce sont les victimes elles-mêmes qui s’organisent en communauté pour aider celles d’entre elles se trouvant le plus au fond du trou. Ça a valeur d’exemple, mais parfois les exemples ne sont pas infaillibles. Dans le film de Fritz Lang, cet exemple est donné de manière très surprenante par le personnage de Sylvia Sidney : alors que son gangster de mari ignore son passé de détenue, quand il retombe avec ses amis avec comme projet de cambrioler le magasin de l’employeur qui leur a tendu la main, c’est là qu’elle se manifeste et leur fait une leçon magistrale quasi mathématique pour leur expliquer en gros que le crime ne paie pas.

Ça devrait être à la société (donc aux politiques sociales fédérales pour ce qui est des États-Unis) d’éduquer ainsi ses citoyens pour les mettre en garde des dangers du crime et de la drogue, non d’anciens criminels repentis. C’était une vision naïve et utopiste dans un film des années 30 ; c’est une obligation dans le monde réel des États-Unis à la fin du siècle, car c’est la seule solution proposée à ces personnes en détresse. Puisque l’État ne fait pas son devoir et puisque la criminalité est utilisée comme une arme politique.

On le voit bien dans le documentaire, ce qui manque encore à tous ces anciens détenus, c’est encore plus des addictologues. La plupart de ces crimes sont liés à la drogue. Contre une addiction, le bon exemple ne suffit pas toujours… En plus qu’une aide sociale et du reste, ces anciens délinquants ont besoin d’être suivis médicalement et psychologiquement… L’Amérique a fait le choix de criminaliser ses populations pauvres, ce documentaire est un exemple parmi d’autres mettant en évidence l’idée qu’on ne naît pas criminel. Il n’y a de vocation que chez les responsables idéologiques et politiques à maintenir des populations en difficulté dans la misère et la criminalité à des seules fins personnelles pour gagner des bulletins de vote et instrumentaliser la misère dont ils sont eux-mêmes à l’origine à travers une idéologie du tout répressif.

Le début du film est assez surréaliste. À se demander comment le cinéaste a pu arriver à être témoin de telles scènes. On imagine que dans le Newark des années 80, les opportunités, ce n’était pas ce qui manquait. Et on peut imaginer alors qu’au contraire des documentaires léchés comme Les Chasseurs de truffes où les plans sont pensés et préparés bien en amont, on soit plutôt ici en présence d’un documentaire multipliant les heures de rushs : trois protagonistes suivis sur 35 ans, mais combien suivis en réalité depuis le départ et qu’on ne verra pas dans un montage final ?… Et à défaut, combien d’heures de rushs ou de risques de manquer un tournant de la vie de ces trois laissés pour compte ?


Life of Crime 1984-2020, Jon Alpert 2021 | Downtown Community Television Center


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Chasseurs de truffes, Michael Dweck, Gregory Kershaw (2020)

Note : 4 sur 5.

Chasseurs de truffes

Titre original : The Truffle Hunters

Année : 2020

Réalisation : Michael Dweck, Gregory Kershaw

Chantal Ackerman trouve un trésor en fouillant son grenier : une GoPro. La truffe animale filme des plans fixes à petite focale interminable, assaisonne la gourmandise d’une jolie omelette voguant à rase-motte et, la truffe à l’air, se met en quête d’un autre de ces trésors olfactifs qui fera bientôt le délice de riches gourmets…

Jeanne Dielman peut se rhabiller avec ses pommes de terre.

Parfois un peu trop mis en scène (le dernier plan ne trompe pas, c’est de la fiction plus que du documentaire ; il faut sans doute être un peu escroc parfois), mais c’est pour la bonne cause. Les bêtes nous écoutent sans comprendre, poliment, comme nous, on écouterait de vieux Piémontais sans les sous-titres.

Le côté fabriqué ou documentaire orienté (je ne dirais pas « fiction dans la fiction ») est surtout gênant dans le dernier plan, dans les lettrages, voire dans les lumières (on remarquera l’écriture et les teintes brunes à la Godfather d’un goût assez douteux), et peut-être dans les quelques scènes de négociation, qui là encore font un peu trop penser à un film de mafia. C’est à la fois le plus grand défaut du film, mais aussi sa principale qualité : ce n’est pas un documentaire, mais une escroquerie. Je le répète souvent, au cinéma, ça passe et ça me fascine. Tout simplement parce que les mises en place à la limite du grand angle, assez lentes, de face à la Wes Anderson, où comme par hasard il se passe un truc qui rentre dans le cadre d’un documentaire “narratif”, c’est du cinéma, c’est forcément fabriqué, mais on ne voit pas les coutures : c’est gros, mais ce n’est pas de l’improvisation. Il est donc difficile de dire comment les réalisateurs s’y sont pris pour orienter les divers “acteurs” de la fable.

D’ailleurs, je suis persuadé qu’on retrouve ce côté fabriqué et narratif dans L’Argent du charbon (ce serait amusant d’ailleurs de comparer les deux produits : charbon contre truffe). À quel point les “acteurs” acceptent-ils ainsi que la caméra les filme ? Que se passe-t-il si un des deux ou trois acheteurs dit au réalisateur : « désolé, ne me filmez pas ». Le film tombe à l’eau. J’ai quand même un peu dans l’idée qu’il a dû leur donner une petite compensation financière. Dès que ça raconte un peu trop bien une histoire, un documentaire est suspect. Le dilemme, c’est que ça les rend plus intéressants. Comme avec les dopés, le tout est de ne jamais se faire prendre par la patrouille… Après, ces deux films sont particuliers, ils jouent sur une ambiance et un récit autour d’un sujet unique. On arrive en général à ce résultat avec des milliers d’heures de rushs, tandis que dans Les Chasseurs de truffe et dans L’Argent du charbon, ils sont limités en plans : tu rates l’événement, tu ne le prépares pas : plus de film.

Jolie pépite, donc, qui sent bon la fraîcheur des bois (à défaut d’avoir la moindre idée de ce à quoi peut ressembler l’odeur de la truffe).


Chasseurs de truffes, Michael Dweck, Gregory Kershaw 2020 The Truffle Hunters | Beautiful Stories, Artemis Rising Foundation, Bow and Arrow Entertainment


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La circoncision, Arte (2022) & Tronche en biais

Double programme

Arte toujours fâchée avec la science en faisant passer la question de la circoncision pour une question d’opinion.

On prétend que la pratique pose plus de problèmes que de bénéfices (à en croire le doc, il n’y en aurait aucun). Et on ne sait rien finalement de ce qu’en dit la science aujourd’hui. Tout acte médical pose potentiellement un risque. Alors je veux bien qu’en prophylaxie ou que pour des raisons religieuses, c’est peut-être superflu, qu’il y a le risque de se créer plus de problèmes, mais c’est quand l’acte est pratiqué pour raison médicale que le doc pose problème, car il prétend que là encore, ça ne sert à rien… Aucune source, aucune donnée. Et un peu comme quand on tire sur BigPharma, on tire gratuitement sur l’OMS qui selon le doc promeut la pratique dans le monde. Ben, désolé, Arte, mais entre un doc orienté qui affirme sans preuve, et l’OMS, j’ai plus confiance en cette dernière pour adopter des mesures qui vont dans le sens de la science et des patients. (Même si l’organisation a aussi montré ses limites dans la pandémie.)

Accessoirement, si un gland exposé est moins protégé et donc moins sensible, ça signifie aussi du plaisir plus longtemps. La moyenne d’un acte sexuel en France, c’est cinq minutes. Avec vos prépuces, les mecs, vous êtes des champions. Vous arrivez à faire quoi en cinq minutes ? On n’arrivera pas à me faire croire qu’un machin caché dans une poche à microbe sorti tous les quatre printemps, c’est propre. Opinion contre opinion. Faute de mieux. C’est mieux l’ignorance, merci Arte.

Commentaire suite à l’émission de la Tronche en Biais :

https://www.youtube.com/watch?v=HB9YcyY5AJI&t

Merci à Vled pour sa petite note de nuance absolument indispensable à la fin. L’occasion de rappeler combien ce sujet est plus difficile à appréhender qu’on pourrait le laisser penser. Le recours au témoignage personnel est dans ce cas malheureusement très utile. J’ai peur que sans, on en vienne parfois un peu trop à des idées arrêtées sur ce qui est bon ou non. C’est paradoxal, mais il semblerait que le vécu de certains permette d’apporter ces notes de nuance. Des nuances indispensables, car bien souvent, il faut aussi songer que pour évoquer différentes pratiques, différentes expériences, les conséquences ne seront pas identiques. Dire que la circoncision est une pratique barbare comme dire qu’elle ne pose aucun problème, c’est prendre le sujet par le mauvais bout si j’ose dire. Chaque acte médical (je ne parle ici que de la circoncision pratiquée dans ce cadre) est différent, chaque corps est différent, et chaque pratique exécutée à un moment t’aura des conséquences spécifiques.

Je remercie également le gendarme qui est intervenu dans le fil de commentaires et qui apporte une grosse nuance cette fois sur les propos de Fantine. Car là, oui, concernant certaines pratiques, il pourrait y avoir une notion d’agression sexuelle à revoir. On ne peut pas condamner des pratiques exercées par des charlatans ou des praticiens sur des femmes leur proposant des massages vaginaux thérapeutiques ou profitant que d’autres, au bloc, soient endormies pour faire pratiquer à des internes des touchers rectaux ou vaginaux, en appelant ça logiquement des viols, et s’interdire dans le même temps de le faire que cela concerne la circoncision.

Pour en revenir au témoignage final de Vlad et à la nuance qu’il y apporte, j’y ai à peu près vécu la même chose à la différence qu’à l’occasion d’un décalottage, le prépuce s’est retrouvé coincé. Je me moque qu’on ait tort ou raison d’appeler ça « psoriasis », quand un enfant panique et ressent une gêne, qu’il ne peut plus replacer son prépuce à sa position initiale, c’est un problème qui nécessite une consultation en urgence. Qu’on appelle ça « psoriasis » abusivement est un faux problème. C’est de la sémantique qui interdit de se poser la bonne question : est-ce que dans la plupart des cas, on opère en urgence trop facilement avec les risques inhérents à toute intervention, ou est-ce qu’avec la pommade magique de Vlad, les choses « prépuciales » seraient revenues à leur forme initiale ? Je n’aurais probablement, personnellement, jamais la réponse à cette question, mais s’il y en a une à se poser, c’est bien celle-ci (si on en reste plus spécifiquement au psoriasis). Parce que je suis assez agacé par l’intervention de l’association qui me semble sérieusement manquer de nuances.

Cela étant dit, faisant partie des personnes opérées pour qui cela s’est très bien passé et pour qui l’opération n’a en réalité eu que des conséquences positives (il y a le sujet d’imposer des décalottages à des garçons sans que cela soit nécessaire, sans quoi, je ne me serais peut-être pas retrouvé le gland à l’air et aurais eu une expérience encore plus semblable quelques années après à celle de Vlad), l’émission m’a permis de nuancer ma position concernant la circoncision pour raisons médicales. J’étais forcément biaisé parce que pour moi cela n’a été que du positif, je n’avais pas du tout été convaincu par le documentaire Arte (qui manquait tout autant de nuances). Mais là où il faut insister, c’est peut-être que toutes les opérations ne sont pas pratiquées de la même manière. Il est ainsi montré dans l’exposé de l’association au début que la circoncision fait disparaître le frein sous le gland, or ce n’est pas le cas pour tout le monde. Le manque de nuances toujours… Comme pour beaucoup de choses malheureusement, on pose sur des pratiques en apparence identiques des mots uniques qui ont pourtant des conséquences physiologiques (et tout le reste) bien différentes.

Dommage en tout cas que plus généralement, le sujet ne fasse pas l’objet de débats (éclairés et nuancés). Il est vrai que c’est beaucoup plus important de légiférer sur un sujet comme l’immigration dont les experts disent que c’est un non problème (en tout cas pas tel qu’il est instrumentalisé par les partis et les médias)… Merci encore. Et bon courage aux personnes mutilées, agressées, qui en subissent encore les conséquences dans leur vie de tous les jours.


Making a Murderer, Moira Demos & Laura Ricciardi 2015-2018

maintien de l’ordre public versus maintien de l’ordre des choses

Note : 4.5 sur 5.

Making a Murderer

Année : 2015-2018

Réalisation : Moira Demos & Laura Ricciardi

Avec : des juges, des policiers et des avocats véreux, des victimes d’un système et une poignée d’avocats gentils

C’est le machin le plus éprouvant et le plus abracadabrantesque que j’ai vu depuis Paradise Lost. Les complots existent, en voilà un beau. La filouterie des notables qui cherchent à se disculper (au moins de leur incompétence) et accuser les pauvres est sans limites. Le Dossier Adams nous en avait déjà donné un aperçu il y a bien longtemps… L’Amérique semble toujours aussi fâchée avec son système policier et judiciaire.

Je serais curieux de savoir combien parmi les spectateurs de la première saison ont vu la saison 2. Ces procès au long cours, avec des rebondissements à chaque « épisode », n’en finissent malheureusement jamais. L’avantage pour moi sans doute d’être arrivé après plus tard (et l’évidence qu’une fois la troisième saison diffusée, je serai alors le dernier au courant…). C’est au moins ce qui distingue la série des deux films Paradise Lost, plus facile à voir (moins longs), car sur bien des points, on remarque d’étonnantes similarités : aveux forcés d’adolescents influençables et en marge, coins perdus des États-Unis avec des sociétés resserrées où tout le monde se connaît et où la majorité désigne une minorité supposée problématique, les témoins impliqués et volontaires qui se révèlent être les principaux suspects, etc. D’un côté comme de l’autre, les accusés à tort se trouvent être pauvres et blancs, je n’ose même pas imaginer le nombre de situations analogues dans un contexte de communautés blanches pointant du doigt de parfaits accusés noirs… (Dans Un coupable idéal, il était question d’un adolescent noir dans mon souvenir.)

Je n’aime pas trop la personnalité de l’avocate de la seconde saison qui se montre trop rentre-dedans et prompte à faire des leçons de morale ou de compétences (en particulier envers les deux premiers avocats de Steven). Mais elle a sorti l’artillerie lourde pour disculper son client : elle fait intervenir des experts auxquels ses confrères n’avaient pas jugé bon de faire appel, sans doute faute de moyens, et est entourée de jeunes associés travaillant pour elle. Si l’on admet sans peine la mauvaise fois des flics et des juges corrompus, voire fautifs (travail bâclé, violation du droit des accusés, dissimulation de preuves et de témoins, acharnement, non-respect du principe de conflits d’intérêts auquel ils étaient tenus, etc.), on ne peut pas mettre en cause systématiquement comme elle le fait la compétence des premiers avocats (sauf celui de Brendan qui lui a de toute évidence œuvré pour faire condamner son client…). S’ils ont été dupés ou si les dés étaient pipés d’avance, ils ne pouvaient pas le prévoir.

Dans ce type d’affaires, et c’est compréhensible, les familles des victimes réagissent souvent de la même manière : elles s’attachent à la culpabilité de l’accusé qui leur est livré par les autorités et se refusent à laisser là moindre place aux doutes lors des procès. Premier suspect, toujours coupable. Il est probable que comme pour une partie des juges, l’investissement intellectuel et émotionnel nécessaire à une remise en question de ses convictions (qu’il faut pour reconnaître qu’on s’est trompé malgré tous les faisceaux d’indices allant dans ce sens) soit trop lourd à assumer pour des familles qui doivent déjà affronter la douleur de la perte d’un être cher. La charge sera d’autant plus forte que l’investissement initial pour identifier un coupable est long et laborieux, surtout quand on est en position de victimes et qu’une administration policière et judiciaire facilite votre deuil et atténue vos chagrins en vous désignant un coupable idéal. Pas difficile à comprendre qu’on en vienne ainsi si facilement à persister dans une conviction première pour éviter de perdre la face ou de se trouver à nouveau dans l’inconfort de ne pas savoir qui est la cause de ses souffrances… On voit se manifester ce même type de réflexes ou de facilités intellectuelles malheureusement de nos jours avec la pandémie et un personnage comme Raoult qui pensait disposer d’un remède à la Covid-19 (une certitude facilitée par toute la mauvaise science qu’on l’avait déjà laissé pratiquer depuis des années sans réelles sanctions) et qui a traîné derrière lui des bandes de fous furieux prêts à croire ses conneries… Identifier un faux coupable semble être, en certaines situations, préférable à ne pas avoir de coupable du tout.

Notons qu’aucune contre-enquête, contre-expertise ou contradiction n’aurait pu être faite sans la masse de documents, en particulier les interrogatoires vidéos, produite durant l’enquête et les différents procès. Dans une dictature, on ne s’encombrerait sans doute pas autant d’une telle paperasse, et l’on ne pourrait ainsi jamais proposer un tel spectacle d’une démocratie prise en flagrant délit de déni de ses valeurs. Les pièces à conviction, on peut les manipuler, mais on peut également trouver des traces de ces manipulations. Les outils sont adaptés, mais on ne lutte pas contre des notables mis en cause, de mauvaise foi et prêts à tout pour que les leurs, leur service, leur chef, leur institution, leur « communauté », leur État, ne soient jamais éclaboussés par les agissements de l’un d’entre eux. En voulant en protéger quelques-uns, ils finissent tous par devenir complices. C’est bien pourquoi là-bas comme en France, il est si important que dans le cadre d’une enquête, d’un contrôle de routine, tout soit consigné et que les vidéos soient largement utilisées. On peut difficilement falsifier la nature musclée d’un interrogatoire, les fausses promesses de remises en liberté, les menaces, les intimidations, le harcèlement de questions, etc. Et il est également essentiel que ces pièces deviennent publiques (même si l’on peut interroger la pertinence de rendre public le contenu d’un disque dur qui contient des vidéos à caractère pornographique « déviant »… — j’ai du mal à comprendre en revanche comment un témoin, s’il est avéré qu’il disposait de vidéos pédophiles, peut s’en tirer à si bon compte).

Peut-être que dans un avenir proche (ou même cela était-il déjà possible), les possibilités de l’OSINT (les recherches en sources ouvertes), de l’imagerie ou de l’intelligence artificielle donneront accès à des informations qu’on n’imaginait pas il y a encore quelques années. Je pense notamment aux images satellites. Ces images, librement disponibles par tous, pourraient dans un cas similaire et avec un peu de chance donner des informations sur l’emplacement et les créneaux horaires durant lesquelles le véhicule de la victime aurait été déplacé. Les images satellites ne sont pas continues, mais d’après ce que j’ai compris on peut disposer au moins d’une image par jour de n’importe quel terrain : si le 4×4 de la victime avait été placé sur un autre terrain adjacent à celui des Avery, des technologies adaptées auraient pu livrer des informations précieuses aux enquêteurs (quels qu’ils soient)…

Dernier point fascinant relevé par le documentaire : le décryptage du comportement psychologique des uns et des autres, qu’ils soient suspects puis accusés, témoins ou policiers. Ces derniers disposeraient d’une sorte de manuel les aidant à interpréter les gestes, l’attitude générale et particulière, les expressions faciales des personnes qu’ils interrogent afin d’identifier ceux qui auraient quelque chose à dissimuler. Manifestement, soit ils prennent mal en compte ce qui est spécifié dans ce manuel (en particulier concernant les mises en garde faites concernant l’interprétation ou les méthodes d’interrogation des mineurs, des personnes isolées ou déficientes mentales), soit le manuel est mal fichu. On le voyait dans une autre série mettant en scène cette fois les débuts des recherches du profilage, Manhunt : il faut du temps pour mettre en œuvre des outils fiables utilisables par les enquêteurs. Et si l’on peut imaginer, une fois que « la science de l’interrogatoire » aura fait ses preuves, qu’il y ait des spécialistes (fédéraux sans doute pour ce qui est des États-Unis) capables de former les policiers sur le terrain et d’identifier par conséquent des méthodes d’interrogation indiscutablement problématiques, encore faut-il que ces pratiques soient mises en œuvre par les procureurs une fois que des litiges sur de tels interrogatoires apparaissent. On peut douter que cette expertise quand elle existe soit toujours fiable dans les grandes villes, alors dans les petites n’en parlons pas. La bonne vieille technique du shérif censé protéger « sa communauté » des intrus ou des éléments en marge fera tout autant l’affaire… La « communauté » en question est souvent un cache-nez pour évoquer en réalité soit un boss (période western), soit une institution, soit les notables de la ville ; en tout cas, il est presque toujours question d’une confusion entre « maintien de l’ordre public » et « maintien de l’ordre des choses ».

D’ailleurs, dans un objectif éducatif, pourquoi ne pas se faire aider d’acteurs à qui l’on demanderait de jouer des situations où ils seraient censés dissimuler des émotions, des informations, une culpabilité factice, etc. Précisément, les techniques de jeu stanislavskiennes, très populaires sur le continent américain, sont censées construire des personnages intérieurement, jouer sur leurs motivations, leurs émotions refoulées, etc. C’est toujours facile de le dire après, mais quand on regarde la série, après-coup peut-être, on peut déceler dans le comportement des uns et des autres des indices pouvant laisser penser qu’ils cachent quelque chose, mentent, ou au contraire se montrent invariablement sincères et au-dessus de tout soupçon. Les menteurs ou les escrocs sont parfois identifiables par leur aplomb, l’assurance avec laquelle ils affirment les choses (l’aphorisme « la présomption d’innocence ne s’applique qu’aux innocents » m’a tué), un recours permanent à l’évocation des victimes pour justifier certains agissements (fausse empathie et appel à l’émotion), un certain excès de confiance, une forme d’arrogance à peine contenue aussi, une foi chevillée au corps, et une volonté généreuse de leur part (sic) de se présenter aux yeux des autres comme un chevalier blanc, un donneur de leçons (pas un redresseur de torts, plutôt dans le genre « pasteur qui enfonce les portes ouvertes et qui resserre les liens de la communauté »), ou comme un prince magnanime (en tête à tête : recours aux fausses promesses, dévalorisation des personnes isolées et fragiles ; en public : prétention à être celui disposant de la vérité, du savoir, du pouvoir de juger, à être le gardien des institutions et de la vertu ou le devin en capacité d’assurer au public de la suite des événements — allant, forcément, toujours dans son sens).

On trouve un peu de tout ça tout au long de la série. Chez le procureur Kratz, d’ailleurs, comme parfois les personnes en excès de confiance, il se fera prendre une fois qu’il aura un peu trop flirté avec la ligne rouge (chopé pour des sextos). Les policiers sont fourbes et semblent bien profiter de leur statut de représentant de l’ordre (des choses donc). L’avocate-star de la seconde saison possède quelques-unes aussi de ces caractéristiques, mais au moins son mobile est évident. Bien sûr, elle est prétentieuse. B bien sûr, elle semble vouloir participer à la défense de Steven après le visionnage de la saison 1 et être fière de ses réussites passées. En revanche, on peut difficilement remettre en question son acharnement à défendre son client et elle paraît sincère quand elle explique les caractéristiques des personnes accusées à tort (ce qui illustrerait plutôt un réel sens éthique et de l’empathie). La différence de comportement est également palpable entre les deux premiers avocats de Steven (l’un d’eux répète plusieurs fois sa désolation de voir les conséquences humaines, voire politiques, d’un tel acharnement judiciaire) et celui désigné d’office de Brendan (ses ricanements en disent long sur l’intérêt qu’il porte au sort de son « client »).

À l’image des personnages de Paradise Lost que l’on aperçoit d’abord en arrière-plan et qui prennent de plus en plus d’épaisseur à mesure que les regards se tournent vers eux, les comportements de quelques « témoins » interrogent. À défaut de pouvoir les « confondre » pour en faire des coupables, leur comportement devrait au moins donner lieu à des interrogatoires et à des perquisitions (d’autant plus que c’est rappelé, dans les histoires de meurtres, les proches sont plus volontiers impliqués). Un ancien petit ami qui lance les recherches (là encore, dans Manhunt, il est noté que les meurtriers aiment à s’impliquer dans les recherches… tant qu’ils ne sont pas eux-mêmes suspectés) et qui a accès à la boîte vocale de son ex (?!). Un neveu qui met en cause le principal accusé qui n’est autre que son oncle (oncle qui s’apprêtait à lancer un procès contre l’État afin de récupérer des compensations financières après ses années passées pour un premier crime dont il a été innocenté — possible jalousie), qui possède des vidéos violentes sur son ordinateur, et que son oncle relève innocemment qu’il l’a vu aussitôt partir après le départ de la victime. Le beau-frère de Steven qui est également utilisé comme témoin par l’accusation contre lui, souvent en retrait quand sa femme ou ses beaux-parents expriment leur rage, leur obstination ou leur incompréhension face aux injustices dont Steven et Brendan sont victimes (il est moins proche des deux, mais cette retenue pourrait au moins interroger — elle cesse d’ailleurs quand Steven fait savoir à sa sœur que son avocate le suspecte, et qu’il lui dit ses quatre vérités dans un échange houleux au téléphone : ce qui n’est pas pour autant une preuve de culpabilité). Le policier qui semble manifestement avoir servi de fusible en ne relayant pas certaines informations capitales et qui se décompose à la barre quand il est appelé en tant que témoin (attitude plus du type qui sait qu’il a merdé pour protéger les gros poissons ou des amis, plus que du menteur invétéré plein d’assurance, volubile, à la limite de l’arrogance et de l’insolence). Cela fait beaucoup de suspects potentiels.

Et à côté de ça, la spontanéité enjouée ou dépassée d’un Steven criant son innocence, et le malaise constant d’un Brendan parlant à ses chaussettes (et non pas spécifique une fois mis en difficulté), qui laissent assez peu de place au doute quant à leur implication dans le meurtre dont ils sont accusés. Rien ne peut l’écarter, mais leur comportement est bien plus celui de victimes harcelées, limitées, démunies et sans défense que de manipulateurs. On remarquera par ailleurs, pour en finir avec des « profils de meurtrier », que Steven et son neveu sont à l’exact opposé des hommes à la masculinité toxique, violents, manipulateurs, pleins d’assurance qui sont habituellement les hommes qui s’en prennent aux femmes… D’aucuns pourraient dire qu’on voit tout une bande de masculinistes s’arranger pour faire condamner des types de profils à l’opposé des leurs : Steven s’en est pris à un animal et avait pleinement reconnu ses torts (jamais à des femmes, mais avoir été si longtemps accusé de viol vous fait passer pour un coupable idéal), Brendan n’a jamais fait de mal à une mouche. On ne peut pas en dire autant de ceux qui les pointent du doigt (s’ils étaient honnêtes, les enquêteurs auraient fait des recherches sur le comportement de Bobby avec les femmes après avoir trouvé des vidéos compromettantes chez lui, mais comme ces mêmes enquêteurs sont précisément des hommes toxiques, des dominants, ils recherchent prioritairement des hommes fragiles pour mieux pouvoir faire valoir sur eux leur domination ; certains auront par ailleurs des comportements qui devraient dans un autre cadre alerter sur leur profil : le procureur devra donc faire face à un scandale de sextos — envers des profils de femmes fragiles, ça rappelle quelqu’un —, et d’autres ont fait pression sur la médecin légiste pour qu’elle n’intervienne pas dans l’affaire, lui faisant subir des pressions telles qu’elle dira plus tard se sentir obligée de démissionner).

Une troisième saison nous en dira peut-être plus. Aux dernières nouvelles, l’avocate fait savoir qu’elles disposent de pièces incriminant, semble-t-il, celui déjà qu’elle pointait du doigt dans la saison 2 : Bobby, le frère de Brendan et neveu de Steven (avec un motif de crime sexuel si je comprends ce qu’elle en dit sur son compte Twitter).

Deux mots tout de même sur la forme de la série. On peut souvent craindre le pire quand il est question de documentaire à la sauce américaine. On n’échappe pas aux effets de mise en scène, certes, mais ils me semblent moins omniprésents que dans d’autres documentaires, et surtout, le sujet est tellement prenant et révoltant qu’on n’y prête plus réellement attention. Il serait d’ailleurs judicieux de comparer la légitimité d’employer de tels procédés quand il est question de mettre en lumière un acharnement judiciaire, des institutions manifestement corrompues ou pour le moins malades ou des victimes innocentes passant la majorité de leur vie en prison, et quand il est question d’enfoncer les portes ouvertes en documentant la vie d’une victime (Dear Zachary).


 

Making a Murderer, Moira Demos & Laura Ricciardi 2015-2018 | Synthesis Films


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