L’Impératrice rouge, Josef von Sternberg (1934)

Crème anglaise

Note : 4.5 sur 5.

L’Impératrice rouge

Titre original : The Scarlet Empress

Année : 1934

Réalisation : Josef von Sternberg

Avec : Marlene Dietrich, John Lodge, Sam Jaffe, C. Aubrey Smith, Gavin Gordon, Louise Dresser

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Montagnes de chantilly garnies au foin d’étable, fauteuils en plâtre rehaussés de gargouilles eisensteiniennes, blanc de poulet ou jambon d’anchois trempé à l’huile de coude, nuages de lait frappés aux éclats d’albâtre, diamants distribués comme des perles de reine, neiges au bois dormant sur tronc laqué et houppier pelé, ermitages sur coulis de béchamel, feuilletés d’oie croustillant au blanc des yeux, marengos crevés à la purée d’hiver, poudre de riz sur perruque en cascade, viennoiseries baignées sous une poudreuse de retraite, berlingots pochés au foutre de canard, poussières d’albumine sublimées en bokeh d’argent, mousselines de lumières kaléidoscopiques, sucre glace en rab ou à foison, garnison on duty pour la reine buissonnière… je retrouve à ce second visionnage le même festin baroque et blanchâtre que j’y avais trouvé au premier : L’Impératrice rouge, c’est l’éléphant blanc de Josef von Sternberg. Son joyau, son froufrou, qui vaut d’abord pour sa radicalité éclairée au fer-blanc. Non pas un blanc à La Passion de Jeanne d’Arc, mais un blanc habillé de noir qui ne sert ici qu’à le rehausser. Car si dans un film noir ou dans le cinéma expressionniste, tout tend à rendre l’atmosphère oppressante et mystérieuse, à travers ses noirs (ces gouffres qu’osent à peine éclairer les quadrilatères de lumière), dans L’Impératrice rouge, c’est bien tout le contraire qui y est suggéré. Au loin le cinéma expressionniste ; ici, l’enluminure. Faute de couleurs, les noirs servent le relief. Peut-être un seul autre film réussira à produire sur pellicule ce que Gustave Doré pouvait proposer dans ses illustrations : La Belle et la Bête, de Jean Cocteau.

Alors, ces excès baroques et lumineux demeurent, mais à la revoyure, un aspect du film qui m’avait le plus surpris il y a trois ans semble ne plus coller aussi parfaitement qu’il le devrait : son humour. On pourrait s’amuser à rapprocher ce style aux fantaisies « bon marché » d’Ernst Lubitsch de sa période allemande, en particulier trois de ses films tournés en 1919 : La Poupée, La Princesse aux huîtres et Madame DuBarry. Le grotesque et la démesure des décors y sont bien présents, et en ce qui concerne précisément l’humour, von Sternberg, s’il joue parfois plus des yeux roulés sous les aisselles que des lignes de dialogues comme il le devrait, il trouve avec ce Scarlet Empress un ton humoristique qu’on retrouve rarement à ma connaissance dans ses autres films. L’effet de surprise en moins, sans doute, les répliques font moins mouche. Rien d’étrange toutefois d’y trouver un lien avec Ernst Lubitsch, les deux cinéastes partageant à l’époque les services d’un des plus prolifiques et talentueux art directors d’Hollywood pour le compte de la Paramount : Hans Dreier. Il se pourrait donc bien que la sophistication de nombreux films de l’un et de l’autre soit pour beaucoup à y mettre au crédit d’une certaine Dreier’s touch. (Billy Wilder fera également appel à lui plus tard pour quelques-uns de ses meilleurs films.) Il y a une époque où le cinéma pouvait mêler efficacement glamour et humour ; une époque où toutes les meilleures viennoiseries d’Europe se sont répandues en poudre d’or sur le cinéma américain…

Autre mauvaise surprise, l’emploi un peu abusif des montages-séquences. C’est aussi dans ces séquences que toute la démesure baroque du cinéaste peut s’exprimer, pourtant la sophistication paresseuse du montage paraît un peu pâlotte face à l’exubérance et la créativité sans limites des décors. Le procédé est très utilisé à l’époque pour condenser l’action, jouer d’ellipses et accélérer le rythme, mais la volonté d’user du procédé pour le même type de séquences, souvent aussi de préférer la musique aux lignes de dialogues pour faire avancer l’action, finit par être lassant (un peu comme dans un bon film d’Eisenstein). Pas au point de friser l’indigestion, certes, mais attention aux dégâts lors du prochain visionnage.

Restera l’essentiel, une pièce montée sur une île flottante qui jamais ne chavire, quelques répliques dignes des Marx Brothers, une audace permanente et un style qui flirte entre les lignes : on espérerait peut-être voir un mélodrame historique avec Greta Garbo et l’insolence de Marlene Dietrich (à l’image encore d’une Ossi Oswalda dans les films précités de Lubitsch) semble être là pour rappeler qu’on ne se prend jamais au sérieux. Au lieu d’assister à l’ascension un peu ronflante de la Grande Catherine, Josef von Sternberg nous propose l’ascension d’une femme commençant sa trajectoire en It girl (il avait participé à l’adaptation en 1927 avec Clara Bow de It) pour la finir quasiment en femme fatale. Au niveau du style, le passage du mélo non consommé au burlesque retenu, malgré les dernières réserves, offre tout du long une impression d’unité et une cohérence peu évidente à trouver. Un peu comme arriver à faire monter ses yeux en neige tout en espérant se regarder dans le blanc des œufs sans broncher… L’écueil, comme souvent dans ce genre d’exercices, c’est de trouver des acteurs pour jouer la même partition. Josef von Sternberg est loin d’être un grand directeur d’acteurs, mais la mayonnaise a pris et ça tient toujours.

L’Impératrice rouge est l’un de ces miracles inexplicables qui constellent l’histoire du cinéma. Rien ne ressemble à L’Impératrice rouge ; tout juste peut-on lui trouver des aînés et des descendants (certaines adaptations shakespeariennes de Orson Welles, quelques films de Peter Greenaway ou de Ken Russell) ; et assez peu de rapport avec une autre démesure, plus sombre, plus tragique, des films muets de Josef von Sternberg. Un miracle. Une île flottante pour quelques déserteurs endormis, gourmands d’aventures étranges et baroques.

Surtout, laissons la lumière allumée.


L’Impératrice rouge, Josef von Sternberg 1934 The Scarlet Empress | Paramount


Vu en janvier 2013 (A-) ; revu le 31 août 2016 (9)

L’Été de Kikujiro, Takeshi Kitano (1999)

Yaku-san

Kikujirô no natsu

Note : 3 sur 5.

L’Été de Kikujiro

Titre original : Kikujirô no natsu

Année : 1999

Réalisation : Takeshi Kitano

Avec : Beat Takeshi, Yusuke Sekiguchi, Kayoko Kishimoto

Le mystère Kitano continue. J’ai découvert le cinéma japonais il y a presque vingt ans à travers lui, et ça ne m’avait jamais bien emballé, jusqu’à renoncer à retourner à l’époque au cinéma pour voir ses nouvelles fantaisies ; plus ennuyeux, jusqu’à m’éloigner du cinéma japonais pendant longtemps ne comprenant pas ce qu’on pouvait y trouver de bien fameux dans ce cinéma-là.

Kitano fait tout un peu comme Yôji Yamada, les yakuzas en plus et la justesse en moins. L’humour de Kitano, c’est ce qui surgit de bien cocasse quand vient à dérailler le train des habitudes, des codes, des archétypes, des genres. Même sa gueule de clown passée à tabac concourt à suggérer ce cocasse. L’acteur Kitano, Beat, c’est un transgressif mou. Capable de t’éclater la gueule, pour rire, et de préférence avec la sienne. En cousin nippon de Bill Murray, il suffirait à Beat Takeshi d’apparaître alors face caméra, impassible mais la chemise maculée de sang, pour déclencher l’hilarité de l’assistance. Son humour pince-sans-rire rappelle assez bien le découpage en cases de BD (plus Droopy que Tora-san, probablement) : des images statiques pour décrire une situation, sans mouvement, des natures mortes, et puis une ellipse pour opposer une autre image à la première, puis s’il le faut une troisième, une quatrième… La mécanique du rire naît d’un jeu d’opposition des images. Ce n’en serait pas aussi systématique que c’en serait efficace. Et quand il ne découpe pas son humour en cases (ou en natures mortes), Kitano compose ses gestes par une suite de lazzis aussi étranges et saccadés que les acrobaties des personnages secondaires apparaissant dans cet opus. L’humour japonais est fait de poses grotesques héritées du théâtre, et même en proposant un style épuré et un rythme lent, Kitano n’oublie pas cette tradition. Trop sans doute, car à force d’apporter des contrepoints et de chercher à sortir des rails en permanence, les petites virgules humoristiques proposées (en jouant de ses tics par exemple), et censées être subtiles, finissent par s’étirer en exclamations un peu lourdes.

Le mystère est là. On dit à juste titre que l’humour passe mal les frontières, et si celui de Yamada a su me séduire par sa justesse et sa sensibilité (le grotesque y est rare et les expressions de Kiyshi Atsumi dans Tora-san, si elles tendent vers la même bêtise du personnage, apparaissent toujours plus justes et plus humaines), celui de Beat Takeshi m’a toujours paru trop fabriqué, trop répétitif.

L’humour n’est pas le seul défaut du film. L’histoire paraît un peu facile, et comme tout chez Kitano, forcée. La structure du récit, bien que composée invariablement d’ellipses, est tellement linéaire qu’elle finit par paraître complètement plate. Kitano soigne à peine le contexte qui poussera nos deux personnages (l’enfant à la recherche de sa mère et le yakuza en claquettes) à passer quelques jours ensemble. Tout aurait été prétexte à les faire se rencontrer, car le souhait de Kitano était là : reproduire un des couples les plus rentables du cinéma et de l’humour gnangnan, du Kid de Chaplin en passant par la Vie est belle de Benigni ou le Champion[1] de King Vidor. Une fois arrivés au bout de leur quête, la déception était prévisible. L’occasion pour Kitano d’appuyer sur le sentimental avec quelques notes de piano opportunistes, et la suite est là encore toute tracée, puisqu’il va falloir redonner le moral à ce pauvre enfant délaissé. Beat Takeshi rappelle ses potes comiques à la rescousse, et c’est parti pour la campagne et quelques sketchs qui ne seraient pas aussi ennuyeux s’ils n’étaient pas aussi répétitifs et loin de la trame initiale. On se dit que le film aurait dû se finir ici, mais Kitano nous le fait plonger (le moral) en s’imaginant que tout ce cirque, ces jeux, ces pitreries, ces acrobaties, pourraient être d’une quelconque utilité pour réveiller en nous la fibre ou l’instinct paternelle. Que c’est rigolo un tonton prêt à tout pour amuser son gamin…

C’est là que le style lent et décalé de Kitano commence à sérieusement agacer. Chez certains cinéastes, il faut lire entre les lignes, Kitano préfère souligner tout au Stabilo, répéter à envie pour être sûr qu’on ait bien compris ses clins d’œil. Dans les deux heures, il y a bien une heure qu’en un clignement j’aurais lâché dans l’ellipse. Ça devient interminable comme dans ces soirées où on doit faire deviner un mot en le mimant. C’est la répétition à l’infini d’un même procédé ludo-comique qui finit par achever les participants. L’humour de Kitano, c’est celui de l’oncle Lim répétant encore une fois sa dernière blague pour être sûr qu’on l’ait bien entendue. Kitano est lourd quand Yamada est léger. L’un est un humaniste, l’autre un sentimentaliste lazzant.

Bref, rien d’étonnant à ce qu’à mon sens le « meilleur » film de Takeshi Kitano soit précisément le seul (ou un des seuls) où son double, Beat Takeshi, n’apparaît pas. L’acteur Kitano n’apporte aucune sympathie particulière aux personnages qu’il interprète (on pourrait même le surprendre à mal se diriger) et sa maîtrise, son contrôle, sur les autres aspects du film n’en serait que plus grand s’il passait plus de temps derrière que devant la caméra.

Le mystère de son succès, ici ou ailleurs, demeure en tout cas total. Les voies de l’humour sont impénétrables.

L’Été de Kikujiro, Takeshi Kitano 1999 Kikujirô no natsu | Bandai Visual Company, Nippon Herald Films, Office Kitano


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L’Aventure de minuit, Archie Mayo (1937)

Chut, chute, chère Olivia

Note : 3.5 sur 5.

L’Aventure de minuit

Titre original : It’s Love I’m After

Année : 1937

Réalisation : Archie Mayo

Avec : Leslie Howard, Bette Davis, Olivia de Havilland

Screwball typique de l’époque — dans son écriture. On sent le lien évident avec le vaudeville à la française, avec une constance remarquable toutefois dans la pâte des grands studios hollywoodiens (et qui est un peu, avant même l’application effective du code Hays, la marque de l’âge d’or hollywoodien), c’est ce choix systématique dans le design des demeures riches ou des grands hôtels. La pâte des grands studios, c’est avant tout du joli carton-pâte. Dans un Guitry à la même époque, on sentirait les billes de naphtaline, le vieux parquet en chêne, et on aurait ressorti les vieux accessoires de théâtre à papa. Une fois qu’on a trouvé un filon, on ne le quitte plus (ce n’était d’ailleurs pas encore le cas dans New-York-Miami) : pas d’âge d’or sans pensée industrielle…

Le film aurait été idéal avec Ernst Lubitsch aux commandes, parce que si le scénario et donc l’aspect visuel sont parfaits, le choix des acteurs et leur direction ne sont pas toujours à la hauteur. Certains gags sont particulièrement lourds et redondants, on s’attarde parfois un peu trop sur certaines mimiques qui ne devraient être que des virgules vite oubliées… Plus embarrassant, avec trois acteurs merveilleux, certes pas forcément connus pour avoir excellé dans les comédies, le ton juste, le rythme, et pire que tout dans un genre qui réclame bien plus de rigueur et de savoir faire que le reste…, la sincérité, eh ben, tout ça manque un peu trop souvent à l’appel.

Alors certes, on pardonnerait tout au joli minois d’Olivia de Havilland, et comme elle dort encore à côté, je ne voudrais pas l’achever avec mes commentaires. Surtout qu’à sa première apparition où on la dévoile au balcon (presque nue), j’ai failli m’évanouir. Bette Davis, elle, (petite virgule dans mon extase oliviesque) s’en tire toujours mieux quand elle évite les tunnels et balance ses piques philanthropiques. Ces deux-là, souvent, si elles étaient si convaincantes dans des drames, c’est qu’elles savaient mettre une petite couleur d’ironie dans le jeu. Là, elles pouvaient être sincères (et probablement plus à l’aise, ou simplement mieux dirigées), mais dans une screwball, donc dans du burlesque, où la tentation serait toujours d’en faire trop, ça passe assez mal la rampe. (À remarquer au passage, qu’elles devaient être bien assorties parce qu’elles ont souvent travaillé ensemble, notamment presque trente ans plus tard dans Chut, Chut, chère Charlotte où le comique pointe subtilement son nez grâce aux outrances de l’une et la sincérité feinte de l’autre…)

Ça se gâte pour de bon avec Leslie Howard. L’Anglais fait pâle figure au milieu de ses deux collègues. Et c’est probablement moins ici le souci d’Archie Mayo que de la production Warner (dommage pour le petit Leslie, j’aurais été curieux de le voir dans des films après-guerre mis en scène par Carol Reed ou David Lean, seulement pour la screwball, on ne peut guère compter que sur une dizaine d’acteurs pour assurer le job à l’époque — c’est bien pourquoi le genre a fait long feu et qu’on a raison de parler d’âge d’or ; ceux qui mettent cette période faste au crédit seul d’un savoir-faire presque industriel n’ont rien compris à l’histoire — je sais qu’ils existent, qu’on me les présente, que je leur explique qu’une génération d’acteurs hors du commun, ça ne se commande pas).

La grande difficulté du vaudeville face à des films d’action ou des drames, c’est que si, comme dans tout récit qui se respecte, la situation est ce qui prévaut sur le reste, on retrouvera dans la farce, un peu comme dans la commedia dell’arte, une pause pour souligner ou établir une connivence avec le public. Et là, ça ne pardonne pas. On oublie la situation et l’acteur se retrouve nu, face à ce public qui attend de lui une attitude, une mimique (un lazzi), à son attention : ce n’est alors plus une question d’en faire trop ou pas assez (De Funès en faisait des caisses), mais de ne pas être sincère. Même dans la comédie, on peut tout foutre en l’air si on n’est pas crédible dans cette fraction de seconde où on se livre totalement au regard du public. Dans le drame, c’est beaucoup plus simple : la situation va commander l’émotion, et si la sincérité est importante, elle paraît en tout cas plus évidente, donc un enjeu toujours pris au sérieux par l’acteur et le metteur en scène ; surtout, en en faisant le moins, on peut être sûr de ne pas se tromper, et autour on peut lâcher la machine en cas de naufrage (les violons ou relancer l’action). Dans une farce, il y a toujours cet instant en suspens où ça rigole plus : « Mon bonhomme, l’action s’arrête, les projecteurs sont sur toi, tu as un commentaire à faire ? Oui ? Ah, pas mal, continue ». C’est cruel. Et là, la comédie l’est (cruelle) avec Leslie Howard. Alors oui, la plupart du temps, il est convenable, on sent l’acteur britannique…, et puis plouf, dès qu’il est livré à lui-même et qu’on attend de lui l’attitude qu’il faut, quand il faut, il n’y a plus personne. Et souvent, un acteur perdu se cache derrière quelques petits excès malvenus, comme un petit garçon chopé sur le fait. Les excès, il faut les réserver pour le reste, parce que quand on éteint les lumières et qu’on braque un projecteur sur vous, l’idée c’est au contraire, parfois, d’en faire un peu moins. Pour ne pas se décomposer : ne pas composer. En tout cas, pour être sincère, il faut être à l’aise. La capacité de certains acteurs de comédies, leur humour, il est là, dans la distance et la nonchalance quand tout à coup ils se savent regardés et qu’on ne voit qu’eux, la situation et le personnage étant plongés dans le noir, et qu’ils se laissent regarder. Même dans la farce (surtout dans la farce), il y a un moment où les masques tombent.

Dire qu’Olivia de Havilland survit maintenant depuis 70 ans à son partenaire d’Autant en emporte le vent, si ce n’est pas flippant…

L’Aventure de minuit, Archie Mayo 1937 It’s Love I’m After | Warner Bros

Heathers, Michael Lehmann (1988)

Tueurs nés

Note : 2.5 sur 5.

Fatal Games

Titre original : Heathers

Année : 1988

Réalisation : Michael Lehmann

Avec : Winona Ryder, Christian Slater, Shannen Doherty

Affligeant. Rarement vu un film avec autant de personnages antipathiques. Le côté faussement cathartique sert de prétexte à tuer en série les personnages soi-disant insupportables de nos lycées. Or si j’en ai vu des cons, j’en ai rarement vu autant que dans les films et les séries américaines où il était toujours questions de « popularité ». Si le film voulait se moquer de ça, c’est plutôt mal fait. La comédie (la satire, la parodie ou je ne sais quoi), c’est toujours une question de connivence avec le spectateur. Sans aucun personnage à qui se rattacher, ça paraît difficile d’entrer dans le jeu. Ces petits cons peuvent bien s’entre-tuer, ils sont bien trop irréels pour que j’y attache la moindre importance. S’il s’agit là d’une pure comédie, elle n’a rien de drôle, ou d’attachant ; si c’est une satire de l’adolescence, ou des films pour adolescents, on tombe dans les excès non maîtrisés d’un Tueurs nés par exemple.

Les acteurs sont insupportables. Celle qui s’en tire le mieux (qui trouve le ton juste, entre le trop et le pas assez, mais aussi simplement dans le phrasé), c’est Shannen Doherty, futures vedettes de la série Beverly Hills. Winona Ryder a ses fulgurances mais semble mal dirigée, quant à Christian Slater, il est atroce à miauler avec une voix qui n’est pas la sienne et à multiplier les œillades…

À noter aussi la fin pathétique censée donner un sens, ou une morale au film. Veronica, après avoir vu une bonne partie de ses amis « populaires » se faire tuer ou que sais-je, décide d’inviter la grosse freak du lycée, et celles-là peuvent alors partir au loin dans le soleil couchant scellant leur amitié naissante… Oui, ben, c’est le freak qui parle : quelqu’un qui se serait acoquiné avec autant de connasses et de connards et qui déciderait de faire ami-ami le lendemain d’une apocalypse nous laissant seuls survivants, je l’envoie balader sur l’autre hémisphère. La morale : « ouais, en fait, les freaks, il faut être gentils avec eux, parce que, au fond, on est tous des freaks », moi j’y réponds d’aller se faire foutre. Ça me fait penser à ce personnage « populaire » qui a toujours cinquante choses à faire par jour, qui vient, on ne sait trop pourquoi, s’asseoir sur le banc où le freak solitaire se pose tous les jours, et qui lui sort : « Ah, tu sais, moi aussi je suis un grand solitaire ». Ta gueule. Là, c’est mon banc, c’est mon ami, et on est très occupés. Adieu.

Au final tout ça n’est ni drôle, ni réjouissant, juste vulgaire. Est-ce que je n’ai jamais rêvé de tuer les cons avec un flingue dans mon bahut ? Eh ben, non. Parce que ni les cons, ni les autres ne sont jamais (ou rarement) venus poser leurs miches sur mon banc. Loin des yeux… La seule fois où ceux-là auraient pu prendre une fessée, c’est si je venais discrètement parler d’astronomie avec le prof de lettres et que des crétins m’attendaient à la sortie pour me chanter Au clair de la lune. Heureusement, ce n’est jamais arrivé parce que je me fous pas mal d’astronomie et parce qu’aucun prof de lettres n’a jamais su montrer d’intérêt pour autre chose que lui-même. Notons aussi que le coup du petit mot d’amour faussement délivré à mon intention, ça n’aurait pas marché avec moi. Parce que c’est moi qui les écrivais, et qu’aucune fille n’y a jamais répondu que par des rires. Faut prendre les devants, ça évite les mauvaises surprises.

Il y a la vision des freaks vue par les personnages populaires du lycée, qui tout à coup se prennent l’envie de décharger leur haine sur leurs semblables et croient pouvoir alors trouver en ces freaks un support naturel et évident. Et il y a les vrais freaks. Et les vrais freaks ne sont pas naïfs. Ceux qui sont vus comme des freaks souffriraient de leur impopularité ? Non. C’est l’histoire de l’homme « civilisé » qui rencontre un sauvage et qui lui demande s’il n’a pas honte de se balader ainsi tout nu. Les valeurs des uns ne sont pas les valeurs des autres. « Tu vois là, si je suis sur un banc, ce n’est pas parce que j’attends que la popularité me tombe du ciel, ou parce que je suis solitaire, mais parce que je n’en ai rien à faire de ta popularité. C’est aussi la pause et le seul endroit où on me laisse à peu près tranquille pour rêvasser. Cours rejoindre tes amis sauvages… freak. »


Fatal Games / Heathers, Michael Lehmann 1988 | New World Pictures, Cinemarque Entertainment


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They Might Be Giants (Le Rivage oublié), Anthony Harvey (1971)

They Might Be Giants

Note : 4.5 sur 5.

Le Rivage oublié

Titre original : They Might Be Giants

Année : 1971

Réalisation : Anthony Harvey

Avec : George C. Scott, Joanne Woodward

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Les fous au pouvoir !… Qui est fou ? Les doux rêveurs ou la société ?

Quelques moments de “bravoure” d’anthologie, du théâtre filmé, des dingues en pagaille, de cette folie plus proche de la raison que certains hommes sages ne le seront jamais (on est chez Shakespeare, Cervantès ou chez Érasme) et la plus savoureuse entre tous, l’une des comédiennes les plus phénoménales du monde plat, à l’imagination débordante et à la maîtrise totale, au charme unique… Joanne Woodward. Difficile de croire que c’est la même qui l’année suivante tournera De l’influence des rayons gamma… Temps écoulé avant le quasi-coup de foudre : 5 minutes. Chaque mimique, chaque geste, chaque moue boudeuse, chaque interrogation, chaque sourire est une caresse. Watson, je vous aime.

Mais il faut aussi voir le film pour George C. Scott, tellement improbable en Sherlock, et donc forcément fascinant et crédible dans ce personnage où malgré les apparences, lui seul fait preuve de finesse, d’intelligence et de sagesse. Jusqu’à ce que lui aussi succombe, à la plus douce des folies, l’amour.

Et puis surtout… « There’s no more westerns! ». L’acte de mort d’un genre qui se déclare dans un film censé être complètement dingue. La vérité sort de la bouche des fous.

Ce qu’on pourrait appeler un vrai film pour cinéphiles. Un éloge des tordus, des battants luttant contre les faux-semblants, et de l’amour. De la douce folie aussi.


They Might Be Giants (Le Rivage oublié), Anthony Harvey 1971 | Universal Pictures, Newman-Foreman Company


Sur La Saveur des goûts amers :

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Birdman, Alejandro González Iñárritu (2014)

21 tonnes

Note : 3 sur 5.

Birdman

Titre original : Birdman or (The Unexpected Virtue of Ignorance)

Année : 2014

Réalisation : Alejandro González Iñárritu

Avec : Michael Keaton, Zach Galifianakis, Edward Norton, Naomi Watts, Emma Stone

Les acteurs sont idiots, merci pour la grande révélation.

Le film aura une valeur informative dans quelques décennies et sera alors intéressant à revoir, parce qu’il capte bien la situation du cinéma actuel, du moins son évolution, avec la place toujours plus grande des effets spéciaux, même si paradoxalement la critique ici qui en est faite est lourde et maladroite. Le sujet du film est traité d’ailleurs avec la même maladresse. On aura du mal à plaindre une ancienne gloire de ce cinéma quand on cherche en même temps à en faire la critique ; et le discours y est alors des plus confus et vide. Est-ce qu’il faut avoir de la sympathie pour ce gars qui cherche à se refaire sur les planches de Broadway ? se moquer de lui ? est-ce qu’il faut y voir une satire des critiques de la scène new-yorkaise qui accueillent mal ces célébrités faisant de l’ombre aux « vrais acteurs » ? Ça envoie des idées, ça donne l’impression de vouloir dire quelque chose, et au fond le discours présupposé du film (si tant est qu’on puisse foutre un discours dans un film) devient celui, incohérent, hystérique, prétentieux, de son personnage.

Pour le reste, la forme, les plans-séquences desservent pas mal les acteurs quand le but, au contraire on peut l’imaginer, était de le mettre en valeur. Il n’y a guère que Naomi Watts qui s’en tire un peu mieux que les autres. Certaines scènes ont la saveur d’un mauvais Woody, d’un Cassavetes cassé, ou d’une scène répétée par des apprentis de l’Actors Studio (une scène entre Keaton et Emma Stone, par exemple, est franchement embarrassante). Le procédé, en tout cas, se révèle, comme presque toujours, d’une inutilité affligeante. Une vague impression de suivre Keaton comme son ombre ptérodactyle, mais ça ne vole pas bien haut. Pas plus en tout cas que cette fin en forme de queue de poisson, ou de pied de nez, instillant une forme de mystère un peu creux, et brouillant toujours plus le message du film (en tout cas celui qu’on aurait pu se faire).

Ironiquement, le film pèche à cause des raccords entre les scènes. L’idée de relier tout ça en un seul plan-séquence a autant moins de sens qu’on n’est pas dans une unité temporelle (c’est le récit de quelques soirées avant la première d’une pièce). Et le problème, c’est bien que la tension ne cesse de retomber d’une scène à l’autre, quand elles devraient monter en intensité jusqu’à un climax pouvant laisser Birdman… planer à sa guise. Sauf que ça commence fort et toutes les confrontations sont balancées au début, et le reste ne sera qu’apaisement ou hors sujet (introduction de nouvelles relations ou thématiques en plein milieu pour les laisser tomber comme le reste). On ne fait donc que survoler les choses, on fait semblant, on surjoue…

Où cela nous mène-t-il ? Rien. C’est juste un grand cirque mettant en scène les vulgaires et communes agitations d’un acteur sur le retour. Aucune empathie possible. Et le message a donc finalement tout de celui des blockbusters tant moqués : rien de tout cela n’est bien grave, ce n’est qu’un jeu.

Autant revoir, All about Eve, Le Grand Couteau ou A Star is Born. Il y a une forme de crescendo dans tous ces films qui respectent l’ordre classique des choses « dramatiques ». Dommage, le mélange des genres aurait pu faire mouche et la première demi-heure était pleine de promesses (trop peut-être).


Birdman, Alejandro González Iñárritu 2014 | New Regency, M Productions, Le Gribsi, TSG Entertainment, Worldview Entertainment


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Inside Out, Pete Docter, Ronnie Del Carmen (2015)

Inside Out

Note : 4 sur 5.

Vice-Versa

Titre original : Inside Out

Année : 2015

Réalisation : Pete Docter, Ronnie Del Carmen

Le scénario est habile, l’effort d’expliquer le fonctionnement du cerveau est plutôt louable. Gros bémol tout de même dans le développement de l’intrigue. Les implications liées à l’environnement et/ou aux circonstances ne sont pas suffisamment prises en compte, comme si tout dans la vie d’un individu ne dépendait que de ses humeurs intérieures, de sa personnalité, de sa mémoire…

Quand la fillette fugue par exemple, c’est mis en parallèle avec la “fugue” accidentelle de Joy et de Sadness, l’idée marche excellemment bien quand les autres humeurs sont censées feindre la joie, mais pendant la fugue même, c’est peu probable que rien dans l’environnement ne puisse intempestivement lui redonner le sourire, même fugace. C’était tout à fait exploitable dramatiquement en créant par exemple un fantôme ou un clone de Joy apparaissant subrepticement à la console dans le cas où certaines “opportunités” dans l’environnement altèrent ses émotions. Alors que le récit se centrait sur les deux exilées, ça aurait pu donner des idées aux autres “humeurs” à leur console, pour pousser la gamine à forcer à interagir avec son environnement, voire à accepter la présence d’une autre Joy qui trouverait « son compte » dans les petits plaisirs de la fugue.

Ça reste brillant tout du long toutefois, et on passe nous-mêmes du rire aux larmes, ce n’est pas rien. Quant à la morale du film, elle est simplette, mais bien vue et tout juste assez didactique pour qu’un enfant de dix ans la comprenne. Ça tombe bien, Disney ne s’adresse à personne d’autre (et comme le chante Souchon, on a tous dix ans).

Les images en revanche sont laides à faire peur. (Pour quelqu’un qui n’a pas eu de télévision couleur avant très longtemps et qui a vu beaucoup de films en couleurs… en noir et blanc, ce n’est pas si problématique, la laideur. Enfin quand même. C’est laid !)


Vice-Versa / Inside Out, Pete Docter, Ronnie Del Carmen 2015 | Pixar Animation Studios, Walt Disney Pictures


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P’tit Quinquin, Bruno Dumont (2014)

Grimace de l’assassin

Note : 4 sur 5.

P’tit Quinquin

Année : 2014

Réalisation : Bruno Dumont

Avec : Alane Delhaye, Lucy Caron, Bernard Pruvost

Absurde et grotesque. Derrière le rire, la nature de l’humanité dévoilée…

L’humour, c’est parfois aussi le grain de sable qui nous ramène à la réalité du postérieur. Celui qui fait tomber les masques, avec la bienveillance ou l’immunité du fou. La caricature dévoile le réel, inverse les rôles, se moque des usages et des positions pour pointer du doigt, avec douceur et subtilité, les petits maux qui nous accablent, nous agacent, nous chagrinent ou nous révoltent.

L’humour a encore un sens. Celui, littéralement, de dédramatiser, de démystifier, le mal, la peur, la haine, peut-être pour nous aider à mieux appréhender ce qui nous tend. Comme c’est étonnant, le rire détend de tout.

P’tit Quinquin, en somme, c’est Tati déconstruit, remâché, vomi par David Lynch. C’est une savonnette qui se fait la malle (le désordre) et qui ne cesse de rebondir, en jonglant de paume en paume, sans jamais tomber à terre (l’ordre).

Parce qu’il y a de la grâce dans ces gueules cassées. Une grâce touchante, évidente, simple. Celle des gens simples, celle qui ne s’encombre pas de semblants, celle des enfants qui s’étreignent par amour et un peu par une sagesse que leurs parents ignorent, ou celle encore d’un commandant de gendarmerie tout heureux de réaliser un rêve d’enfant en montant sur le canasson d’un suspect.

La grâce des petits riens, oui. Et un bel hymne à la bêtise — pour ne pas dire à la contemplation de la bêtise. La fin des exigences d’un monde sans humanité. L’humanité, c’est l’empathie à l’égard du prochain, en particulier des plus faibles, des plus stupides, des plus incompétents et des plus cons. Oui, on peut être un brin con, incompétent, bizarre, et peut-être même totalement dingue… et alors ? On n’en reste pas moins un homme. Le ou les criminels courront toujours, parce que le mal, c’est un peu celui qui rôde en chacun de nous, celui qui juge, qui exige, qui fraude, qui trompe, qui profite… La menace est là, alors peu importe qu’il y ait un coupable et que l’on trouve une résolution finale à ces histoires. Parce que tuer le mystère ferait en quelque sorte que l’on soit soulagés d’y trouver un coupable. Et forcément, à travers sa salle gueule de bon coupable, on l’aurait juré « ça ne pouvait être que lui, le salaud », et l’on se serait alors détournés de l’empathie que forcent le film et son humour. Pour faire preuve d’intelligence, il faut parfois se forcer, mais parfois aussi, pour rester simple et un peu con, voire béat, naïf face au monde, c’est tout aussi dur. Le droit à la connerie.

L’adjoint y trouverait la plus simple et la plus évidente des philosophies. Une sorte de contemplation béate, et vide, de l’instant qui passe… ou du criminel qui fuit. Comme une forme de renonciation molle à comprendre l’inexplicable, l’inexcusable. L’esprit français en somme, l’autre côté résigné du Français qui s’égosille de tout. La traduction absurde du mono no aware japonais, comme le cérémonial qui tout à coup se détraque, comme un chat serein qui pète, comme une bouilloire qui siffle… et qui tout à coup bégaie et se tait. Dumont parle de tragique-comique, je préfère y voir la beauté, la fausse cruauté, la dérision poétique du théâtre de l’absurde.

Alors, tout n’est pas parfait. La maîtrise d’un genre que Dumont découvre déraille elle aussi. Si une grande part de la réussite du film, du ton et de son humour, tient de son casting, certains personnages, féminins notamment, peinent à convaincre. Les moins grotesques sont les moins bien lotis. Si les personnages grimaçants opèrent une transformation bénéfique, comme ceux de la commedia dell’arte avec leurs masques, les plus normaux se retrouvent ironiquement mis à nu dans un délire grotesque qui n’est pas le leur et, tout à coup, ce sont eux les intrus, les monstres avec leur masque de quasi-normalité. Avec des acteurs professionnels, ou avec une plus grande maîtrise dans l’art de la comédie, on n’y aurait peut-être pas vu tant de décalage, mais on y voit surtout ici des acteurs mal à l’aise dans une sorte d’entre-deux (entre grotesque et réalité) qui sonne faux. Le tragique-comique dont se réclame Dumont, c’est sans doute une alternance entre l’un et l’autre, et ça marche essentiellement parce qu’il ose. Or la chef majorette ou la journaliste par exemple, voire le maire et le procureur, s’ils ne sont que des faire-valoir, leur normalité sonne tout à coup bizarrement dans ce monde. Dumont a peut-être jugé bon d’offrir un contraste normatif à ses gueules cassées. Peut-être n’a-t-il pas trouvé le ton ou les acteurs pour cela, quoi qu’il en soit, leurs apparitions font chaque fois un peu flancher la tonalité générale du film. (Dans la comédie italienne, on retrouve parfois ces personnages « normaux », pour contraster, avec Cabiria par exemple, ou le Fanfaron de Gassman, mais le plus souvent ce sont des bourgeois, et c’est presque alors toujours l’occasion de tirer vers la satire ; sans compter que la postsynchronisation offrira la possibilité de glisser à nouveau vers un étrange qu’on ne trouvera jamais avec des acteurs amateurs jouant comme dans un film fait maison.)

Il a été beaucoup question de caricature pour définir le film, comme si c’était un défaut. Oui, on n’est pas dans le réalisme, c’est de la bouffonnerie, du burlesque, et tout ça, c’est de la caricature. En quoi est-ce que ça devrait être un problème ? Parce que le film caricature les gens du Nord, les pauvres, les cons, les fous, les handicapés, les racistes ? Ça pourrait être détestable, c’est vrai, si des acteurs professionnels et des dialoguistes parisiens étaient venus y fourrer leur nez. Mais ici, on a affaire à des acteurs qui se moquent d’eux-mêmes. Ils n’ont pas l’intention de se moquer l’autre, ils se moquent de leur propre bêtise, de leurs excès, ou en tout cas, de ce qu’ils peuvent avoir en eux de caricatural. Ce qui est détestable (et encore), c’est de moquer l’autre, surtout quand il est « petit » ou « faible ». Or, tout ce qu’on retient ici de cette capacité de certains à se moquer d’eux-mêmes quitte à chercher en eux des excès qui pourraient être les leurs, pas ceux des autres, c’est qu’ils sont beaux et sympathiques, aimables et attachants dans leurs bassesses. La caricature sert à faire tomber les masques, mais d’abord ceux qu’on porte soi-même. Se caricaturer soi-même, c’est se mettre à nu, dire à celui qui nous regarde : « Je sais que c’est ainsi que vous me percevez, je ne suis pas dupe, mais vous, êtes-vous bien certains de pouvoir voir au-delà de ce masque ? » Les plus grotesques dans le film, ce sont aussi les plus attachants. Et dans un monde où une bonne part du mépris porté à l’autre tient à la peur ou à la méconnaissance que l’on a de lui, eh bien, cet humour ne peut avoir qu’un effet bénéfique.

Maintenant qu’il semble acquis que Dumont nous propose une autre saison, et vu que l’aspect raciste a plutôt été évoqué de manière tragique (et juste), osera-t-il caricaturer les migrants, voire les passeurs, les activistes ou de vrais (pas un mirage) criminels… ? P’tit Quinquin et ses amis, par exemple, sont clairement racistes, et ça n’empêche en rien, pourtant, de les trouver sympathiques. L’humour démystifie. Certains pourraient y voir un danger. Alors, est-ce qu’on trouverait de bon goût de caricaturer migrants, passeurs, activistes et criminels ?… Est-ce qu’on aurait ri si P’tit Quinquin était grand et bastonnait un Noir ? On peut se poser la question, au moins : on juge peut-être à tort qu’un « p’tit nègre » se faisant lyncher comme n’importe quel gosse de son âge, ce n’est pas si grave… On minore facilement les conséquences de ces « chamailleries ». Or fort justement, le film nous rappelle que cette cruauté, ce mépris de l’autre, n’est pas moins indolore pour un gosse. Il serait intéressant de voir si la caricature est acceptable dans l’autre sens. On admet l’incompétence des gendarmes parce que l’assassin reste un mirage (la non-élucidation de l’intrigue était très juste) et que les morts s’enchaînent comme dans un jeu absurde sans conséquences, comme Michel Serrault se regardant se vider, impassible, dans les couloirs du métro de Buffet froid, un couteau dans le ventre.

Jongler entre rire et drame, chercher à donner un sens au rire, c’est un exercice plutôt périlleux, et je serais en tout cas curieux de voir si Dumont parvient à renouveler ce petit miracle.


P’tit Quinquin, Bruno Dumont 2014 | 3B Productions, ARTE, Pictanovo Nord-Pas-de-Calais


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Charlot grammairien

c.ha.r-lo.t

Note : 4 sur 5.

Les films Essanay de Chaplin

Réalisation : Charles Chaplin

Année : 1915

Avec : Charlot

On est un peu réticent souvent à voir les films burlesques, les slapsticks, et en particulier les films de Chaplin, comme ayant œuvré, au même titre que les films plus dramatiques de Griffith ou d’autres, dans l’élaboration d’un langage filmé. Si on s’échine parfois à savoir qui a été le premier, on oubliera qu’un procédé, pour être efficacement utilisé et accepté par le spectateur (de manière inconsciente), il faut un maître qui soit lui capable d’en comprendre les atouts et de l’utiliser au mieux, parfois de manière systématique (si ça marche, et que les autres n’y comprennent rien, pourquoi se priver).

Ainsi, les réalisateurs britanniques de l’école de Brighton ont eu beau tout inventer, ce n’était que des amateurs et leurs histoires avaient la simplicité du genre : le film de poursuite. Porter reprendra les principes du montage expressif dans Le Vol du grand rapide, mais sans rien y comprendre puisqu’il y montre différentes actions qui ne se répondent et ne se rencontrent jamais… comme posées sur deux rails parallèles d’une voie ferrée. Griffith, quant à lui, flaire le truc et l’utilise abondamment dès A Corner in Wheat en 1909 (et peut-être avant). Le montage parallèle tend à créer une situation d’ensemble en cousant un à un divers tableaux réunis par une logique d’ensemble (on y trouve même à une autre échelle, un plan de coupe du silo à grain, mais là rien de neuf depuis les Brighton). Les films gagnent ainsi en tension parce que le montage suggère un lien entre les scènes, d’abord symbolique (et plus si affinité), et c’est au spectateur de le comprendre. Si le cinéaste lui-même ne comprend pas ce qu’il est en train de dire en collant des plans entre eux, c’est râpé (n’est-ce pas M. Porter qui est en train de rêvasser au fond de la classe !).

Tout d’un coup, le cinéma ne fait rien d’autre que reproduire les possibilités narratives déjà employées en littérature, capable au contraire du théâtre, d’évoquer une action, puis une autre, puis de revenir à la précédente, etc. Si Griffith s’est parfois perdu en montage parallèle (dans Intolérance, où les différents tableaux n’ont pas vraiment vocation à se rencontrer), il a su très vite exploiter le montage alterné, la même année, avec Lonely Villa, et a donc compris très tôt, que le procédé pouvait accentuer la tension de la situation telle qu’elle se présentait dans la continuité devant l’œil du spectateur. On revient aux bons films de genre : la grammaire a commencé par des films de poursuite, et nous voilà avec des thrillers (à noter le remarquable Suspense de Lois Weber en 1913).

Et arrive Chaplin. En 1913, tout cela est, ou semble, plus ou moins mis en place, et il commence sa carrière dans le burlesque chez Mack Sennett fraîchement arrivé, comme d’autres, à Hollywood. Sennett a un petit côté Porter, il a de la chance de se trouver là au bon moment et au bon endroit, mais il manque pour tout dire de génie. Arrive 1915 et Chaplin commence à jouer les hommes orchestres pour la Essanay. Des quelques films que j’ai vus et qui étaient proposés par Arte en cette fin d’année, tout y est d’une maîtrise impressionnante. Si Chaplin était connu pour être rigoureux dans son jeu, dans l’invention de ses gags, je voudrais surtout souligner le fait qu’il maîtrisait tous les aspects du montage alterné et que résident aussi là en partie les raisons de l’efficacité universelle, indémodable, de ses films.

Si on rit chez Chaplin, si on ne s’y ennuie pas, c’est bien que Chaplin, en bon compositeur, et peut-être même, qui sait, en spectateur des chase films en Angleterre quelques années plus tôt, comprend que pour une comédie, les possibilités qu’offre le montage alterné, et cela à toutes les échelles, c’est de l’or. Un petit film, ce n’est pas si différent qu’une petite blague : sa réussite tient souvent beaucoup plus à la manière dont on la raconte. La manière, dans ce cinéma burlesque des années 10, c’est donc le montage alterné.

Si beaucoup de ces premiers films Essanay commencent alors par l’introduction de deux scènes parallèles avec chacune un personnage immédiatement identifiable ; tous deux seront amenés rapidement à se rencontrer (Sennett utilisait déjà le procédé a priori, mais que c’était ensuite que ça se gâtait). Les films de 1915 ne cessent de répéter le même principe. Au début, deux rails, qui viennent à se croiser, puis Chaplin fait intervenir un troisième, qui vient interagir avec un des deux premiers ou les deux, puis un quatrième, et ainsi de suite, jusqu’à plusieurs personnages qui vont être autant d’obstacles ou au contraire des appuis, mais tous vont servir de contrepoints et de faire-valoir à son propre personnage. Si on est toujours dans le muet, les images (et les situations, ainsi que les personnages) se répondent ainsi. Chez Chaplin, on s’envoie des baffes, des coups de pied, autant qu’on y voit des plans de coupe faisant intervenir une action parallèle, qu’elle intervienne alors immédiatement dans l’action précédente ou qu’elle ne serve encore que de “planting” ou d’action parallèle. Dans tous les cas, que notre “attente” soit contentée immédiatement ou non, les actions, scènes ou personnages indépendants finissent toujours par se rencontrer.

Un exemple en images avec un découpage des deux premières minutes de In the Park :

In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (1) Premier plan, intro premier personnage Edna

Premier plan. Introduction du premier personnage, Edna (un plan très court : déjà Chaplin fait la différence entre un plan qui apporte une information et un plan où une situation prend forme).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (2) deuxième plan de suite après présentant deux amoureux

Deuxième plan de suite présentant deux amoureux (même endroit, on imagine un contrechamp)


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (3) les deux rails se rejoignent symboliquement qui a quitté, c'est un champ contrechamp car Edna les regarde

Les deux rails se rejoignent symboliquement. Confirmation du contrechamp : Edna les regarde, envieuse.


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (4) apparition de Chaplin avec une situation définissant son personnage lunaire et fauché (même endroit, mais ailleurs, donc pour l'instant en montage parallèle)

Apparition de Chaplin avec une situation définissant son personnage lunaire et fauché (même endroit, on le devine grâce au second plan mais ailleurs, donc pour l’instant en montage parallèle : Chaplin pose un nouveau rail).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (6) Chaplin sort du champ pour réapparaître aussitôt avec un nouveau personnage (succession de rencontres malheureuses)

Chaplin sort du champ du précédent plan pour réapparaître aussitôt avec un nouveau personnage (succession de rencontres malheureuses, toujours pour caractériser son personnage, mais cette fois à travers des situations courtes et comiques). (Ce type de raccord malhabile est peut-être ce qu’on trouve encore d’archaïque dans la mécanique du montage de Chaplin.)


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (7) Chaplin retrouve le couple d'amoureux, une rencontre heureuse, ou pas

Même principe. Mais cette fois, Chaplin retrouve le couple d’amoureux introduits plus tôt (planting). Une rencontre heureuse ?… Ou pas.


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (8) Pendant ce temps, Edna est rejointe par un inconnu qui partira aussitôt

Pendant ce temps (effet narratif du montage alterné), Edna est rejointe par un inconnu (qui partira aussitôt). Chaplin crée ici un effet de miroir en opposant les deux situations (intrus) et préparant ainsi son arrivée auprès d’Edna.


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (19) après s'être fait jeté par le couple, il tente sa chance avec Edna hors-champ

Après s’être fait jeter par le couple, Chaplin tente sa chance avec Edna hors-champ. L’usage du plan rapproché indique une évolution à la fois dans le récit (marque d’importance) et dans l’approche de Charlot (moins invasif, ce qui ne durera pas).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (10) Chaplin la fait rire

Chaplin la fait rire. En drague comme en montage, c’est la promesse d’un ‘collage’. (Tous ces tralalas pour se faire rencontrer ces deux ‘rails’ principaux.)


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (11) Et voilà qui permet à Chaplin de s'approcher de la belle

Et voilà qui permet à Chaplin de s’approcher de la belle. Comique de répétition, on est en attente de la gaffe (en revanche, Chaplin est loin d’être un Charlot au montage).


In the park Introduction, Charlie Chaplin 1915 (12) raccord dans l'axe pour marquer l'évolution narrative là où tant d'autres auraient laissé l'action se poursuivre

Raccord dans l’axe pour marquer l’évolution narrative là où tant d’autres auraient laissé l’action se poursuivre. Il y a donc clairement chez Chaplin ici une volonté de se servir du montage pour créer un récit et non pas seulement s’appuyer sur le potentiel comique d’une situation (et de son simple talent d’acteur).

 

En moins de deux minutes, la mécanique narrative de Chaplin est posée. Ce cinéma-là n’a rien de muet : il a un sens, une structure, et ce qui l’articule, c’est la science du montage de Chaplin.


Quand je parle de différentes échelles, cela signifie que chacune à leur manière, les compositions telles que “plan de coupe” (plan de réaction d’un personnage présent dans une scène), “plan de coupe d’une autre scène” (ce que les Américains semblent appeler cutaway scene, en opposition au cutaway shot, voire carrément de l’insert) ou “champ contrechamp”, tout ça, c’est du montage alterné. La particularité de Chaplin donc, c’est qu’une bonne partie de la situation comique, du récit (on parle bien ici de “récit”, dès qu’il y a montage expressif), est comprise à travers ce jeu de va-et-vient entre les personnages et les différentes petites actions vouées à se rencontrer.

Ce qui fascine chez Chaplin, comme dans les meilleurs, et les plus simples, films de poursuites, c’est l’impression de fluidité et de mouvement permanent. Une image répond à une autre, et encore une autre. Quand on regarde un Max Linder, ou un Sennett, voire souvent un Griffith, on regarde la situation se dérouler sous nos yeux, souvent sans montage, et à un moment, avec notre œil habitué à manger raccord sur raccord, on s’ennuie. Chez Chaplin, c’est rarement le cas, et pour une raison simple : ce montage alterné permanent lui permet de couper au montage l’inutile, le répétitif ou le temps mort. Un Chaplin, c’est comme une partition de musique, comme une nouvelle efficace, ou un bon acteur, il n’y reste que l’essentiel et pour structurer tout ça, il procède toujours de la même manière : au début de chaque nouveau plan doit apparaître (le plus souvent) une attaque, autrement dit un mouvement (une entrée dans le champ, un mouvement, un geste, une réaction…), puis si c’est nécessaire et que l’action (et l’idée) se poursuit, il la laisse se poursuivre sans couper, et finit par une finale franche, avant de réattaquer au plan suivant, etc. Il n’y a donc, de fait, jamais de temps mort.

À noter aussi la probable filiation de ce montage alterné, si essentiel dans la naissance du langage filmé, avec la scène théâtrale, et plus particulièrement avec l’aparté comique. Il y a deux sortes de montages alternés : celui qui fait répondre des actions situées dans deux lieux géographiques différents (et qui sont appelées à se rencontrer, comme dans Fire!), et celui qui fait répondre deux actions simultanées dans un espace géographique commun. Et c’est ce dernier, utilisé massivement dans les comédies de Chaplin, qui trouve son origine dans les apartés du théâtre. L’aparté est une convention qui permet, sur une même scène, d’opposer des actions dans un même espace et dont seuls sont témoins les spectateurs et un des personnages (soit caché et qui regarde l’autre action en train de se faire, soit en se tournant vers le public pour lui offrir une réaction commentant l’autre action en cours). C’est déjà une forme de montage en soi parce qu’on accepte la convention voulant que les autres personnages soient coupés de l’aparté en question. L’aparté serait ainsi en quelque sorte précurseur du montage alterné, voire du split screen… La filiation en tout cas est réelle. En innovation, au cinéma comme ailleurs, on n’invente souvent pas par hasard ou à partir de rien.

Bref, ce sont les Anglais qui ont tout inventé. D’abord, il y a eu l’action, stupide, les courses-poursuites, les exploits des pompiers, les gendarmes et les voleurs… Ce sont les chase films. Puis il y eut l’interaction. Suggestive, maligne. Quand les actions s’unissent pour en évoquer une plus grande : la situation, l’histoire. Le drame a un côté plan-plan qui laisse finalement assez peu de place aux innovations, parce que c’est du sérieux le drame, il faut respecter l’acteur, le moment intense de la situation… Alors que dans les chase films, les thrillers, les westerns (pour faire plaisir à Monsieur Porter… qui s’est endormi au fond de la salle !!!) et donc bien sûr dans les slapsticks, on va toujours à l’essentiel, à l’efficace, au grossier, au vulgaire, au plus facile. Parce que oui, la langue, la grammaire, ne s’invente pas dans des bureaux, mais dans la rue, par les mômes, par les chapardeurs, les morveux et les enquiquineurs. C’est la ruse qui fait avancer la langue et établit une grammaire. Et au cinéma, c’est aussi les mauvais genres, qui dans l’ombre du drame, ont aidé à forger ce que chacun utilise aujourd’hui pour s’exprimer à travers des images. On doit probablement beaucoup à ce vagabond qui non seulement savait nous émouvoir devant la caméra, mais savait aussi parfaitement mener sa barque, derrière, dans l’ombre, parce que pendant qu’on sourit on ne regarde pas le montage. Le paradoxe, le grand malentendu, il est toujours là : Chaplin était un formidable chef d’orchestre, un grammairien du cinéma qui maîtrisait si bien son art qu’on y voyait que du feu, on n’y a vu que Charlot parce que c’est Charlot qu’il fallait voir. Mais derrière Charlot, il y avait Chaplin, le magicien, le grammairien.

Et, comme un joli pied de nez, Chaplin termine Charlot veut se marier en rendant au chase film ce qui lui appartient… On sait d’où on vient.

(Attention toutefois à ne pas prendre Charlot trop au sérieux. Car si Griffith a lancé les premières salves de montage alterné outre-Atlantique, il semblerait bien que le procédé ait connu un tel succès qu’il fut alors employé par un grand nombre de cinéastes de par le monde. C’est encore une question à creuser, mais plus je vois des films de ces années 10, plus je comprends la nécessité de prendre des pincettes. Cette décennie reste essentielle quant à la compréhension et la mise en place de ces techniques, et pourtant, dans l’histoire, on retiendra beaucoup plus et mieux les films de la dernière décennie du muet. Alors que tout se passe là, quand nous y voyons surtout une grande guerre qui nous apparaît avoir englouti tout à proximité. Or, ce qui nous engloutit ce sont nos préjugés et notre méconnaissance.)


Listes sur IMDb : 

Le silence est d’or

 
 

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To Rome with Love, Woody Allen (2012)

En attendant Emma

Note : 2.5 sur 5.

To Rome with Love

Année : 2012

Réalisation : Woody Allen

Avec : Woody Allen, Penélope Cruz, Roberto Benigni, Jesse Eisenberg, Alison Pill, Judy Davis

Ce n’est pas si mal écrit, même si ça ne vole pas très haut. Le défaut majeur du film, c’est surtout la direction d’acteurs et le choix du casting. Le problème, c’est qu’il demande à tous les gars de jouer comme lui et à toutes les filles de jouer comme Diane Keaton parce qu’il écrit comme ça. Les personnages et les situations sont toujours les mêmes. Sauf que là, les acteurs, lui en tête, ne sont pas à la hauteur (en voyant ça, on comprend que Woody ait besoin désormais de se concentrer sur les autres acteurs).

Jesse Eisenberg s’en sort le mieux mais manque cruellement de fantaisie. Ellen Page est horrible, peut-être la plus mauvaise actrice que j’ai pu voir dans un Woody (pas forcément de sa faute, le rôle n’est pas pour elle). Judy Davis, pour le peu qu’elle a à faire, n’est pas mauvaise, mais là encore pas franchement une actrice de comédie, elle a zéro fantaisie elle aussi, et comme Alec Baldwin, elle donne l’impression de pouvoir claquer dans l’heure. Penelope Cruz est ridicule, là encore, incapable de flirter avec le burlesque, d’avoir ce petit brin de folie nécessaire pour jouer la sincérité dans l’excès. Ce que possède toujours Benigni, mais son personnage est anecdotique, et là c’est Woody qui trouve jamais le bon rythme. Tous les autres Italiens sont mal dirigés, c’est une horreur.

Heureusement qu’il sait se renouveler et voir ce qui cloche le Woody. La Emma Stone par exemple, elle a un quelque chose qui peut coller à son univers. Une vraie fantaisie, un charme, une poésie lunaire, une aisance que même Cate Blanchett avait été incapable de donner (et pour cause, trop de composition, au point qu’on finit par ne plus rien voir d’autre que le jeu ou le costume, ce que beaucoup d’acteurs chez Allen font, se servant de tous ces artifices pour cacher leur incapacité à évoluer dans le registre si particulier de Wooyd Allen). Faut voir ce qu’il serait capable de faire avec la Stone, le Woody (plus proche des personnages de Mia Farrow que de Diane Keaton pour le coup).

Bref, oui, Emma Stone franchement, elle m’avait bluffé. Woody avait trouvé la bonne mesure pour elle, ne pas trop en faire pour respecter son petit côté lunaire. Il y avait des scènes avec Colin Firth qui ne marchaient pas, mais celles avec elle étaient toutes réussies. Ce qui ces dernières années me semble tout de même assez rare. Celui-ci en tout cas est à oublier.

To Rome with Love, Woody Allen 2012 | Medusa Film, Gravier Productions, Perdido Productions 


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