
Minding the Gap
Année : 2018
Réalisation : Bing Liu
Assez partagé. Il y a un peu de Life of Crime là-dedans, mais aussi de Dear Zachary (documentaire détestable à la première personne).
Le montage est brillant, l’idée de départ d’un ado qui filme ses potes et qui au fil des années en fait un documentaire sur la difficulté de passer à l’âge adulte au milieu de familles « dysfonctionnelles », comme on dit aujourd’hui, est touchante, mais ça reste insuffisant.
Dans l’approche documentaire, se pose finalement toujours la question du degré de fabrication d’un film. Un documentaire truque et arrange la réalité, mais jusqu’à quel point ? Sur plus de dix ans, un film pourra difficilement être improvisé ou une commande. On y met forcément beaucoup de soi, mais dans Life of Crime, par exemple, le « je » reste malgré tout en retrait. Paradoxalement, les seules séquences qui m’ont touché sont les plus personnelles dans lesquelles le jeune cinéaste passe à l’écran ou derrière pour filmer sa mère.
J’adhère peut-être plus à ces passages personnels parce que ses potes ne m’éveillent pas la plus grande des sympathies. Difficile de susciter l’intérêt quand les gosses tuent le temps à faire des figures sur une planche entre les trottoirs ou à faire des barbecues en fumant des pétards et en riant trop fort. Dans Life of Crime, le mode de vie des trois protagonistes est rempli de tels excès qu’ils en deviennent monstrueux (au sens littéral) et donc pathétiques. Ici, ce n’est rien de plus que la réalité pathétique (au sens péjoratif) de l’American way of life. Comme dans Grey Gardens, les Américains qui y sont décrits ne sont ni riches ni pauvres, leur misère (ou leur errance) se manifeste autrement : on perçoit des êtres déracinés qui s’accrochent au mirage du rêve américain, victimes d’une culture déjà fin-de-siècle après quelques décennies d’existence. Quand tu te rends compte que ce rêve ne touche qu’une part infime de la population, tu dois tomber de haut. Perdre un rêve, un idéal, c’est comme se retrouver sans père et manquer de repères.
J’avais éprouvé le même type de malaise avec Le Journal intime de David Holzman : on y découvre une Amérique qui, perso, m’angoisse assez, remplie de personnages volubiles, bons vivants, sociables, mais aussi beaucoup névrosés et instables. C’est souvent ce qui est décrit dans les fictions, mais quand ça apparaît dans certains documentaires qui se veulent personnels, ça me met encore plus mal à l’aise. Je peux adhérer aux passages personnels du cinéaste avec sa mère par exemple parce qu’au contraire des autres, il paraît sain d’esprit, stable et posé… (On s’accroche à ce qu’on peut.)
Le plus déprimant naît de ces espaces urbains, construits dans ces banlieues caractéristiques du « rêve américain » : autour d’un périmètre fait de maisons de même standing, on « fait communauté », on s’invite, se côtoie poliment. Et puis, quand tu sors de ces territoires standardisés pour aller à l’école, à la piscine, au supermarché, tu traverses des agglomérations dans lesquelles il ne fait pas bon s’arrêter. En France, tu restes relativement toujours dans un même périmètre. Les différences de classes sociales sont relativement lissées à l’intérieur de ce périmètre. Il ne fait pas bon exposer ostensiblement la classe sociale à laquelle on appartient. Dans cette Amérique-là, tu habites le 17 ᵉ arrondissement, et pour faire tes courses, tu sors la vitrine roulante de ta réussite, et tu traverses la Grande Borne ainsi comme à Thoiry. Les routes balafrent les espaces urbains comme pour les rayer de la carte. On y roule aveugles comme dans un ascenseur qui fuit vers l’horizon. Et ils trouvent ça tout à fait naturel. Tu vois les différences de classes qui te sautent à la figure depuis la vitre de ta voiture, mais elle te laisse aussi indifférent que la violence déversée chaque jour sur les écrans de la télévision locale, et tu te sens relativement protégé de l’étrangeté des lieux tant que tu ne t’arrêtes pas. Pas étonnant que les gens y soient si névrosés. L’idée du « eux » contre « nous », il s’établit clairement dans l’aménagement de leur territoire.
Ce qui ajoute encore plus au malaise, c’est qu’au-delà de l’utilisation des espaces, il est probable que les séparations sociales auxquelles on assiste sans les voir soient les mêmes, tout aussi marquées, que celle que l’on connaît chez nous. Dans Life of Crime, la misère transpire en permanente sur l’écran, ça en paraît irréel. Regarder ces images suscite chez le spectateur une forme de sidération compassionnelle et de révolte citoyenne. Ici, le malaise que ça m’inspire est peut-être là encore personnel : les deux gusses qui y sont décrits pourraient être ceux que je croisais dans ma ville de banlieue. Des gosses que j’aurais pris soin d’éviter. Je préfère découvrir des choses dans les documentaires, sans doute moins y trouver de choses qui me paraissent trop familières ou ordinaires (surtout quand elles ne me paraissent pas éveiller quelque chose d’universel). Ça doit être ma drogue à moi : la découverte d’horizons exotiques et de temporalités alternatives pour m’extraire du temps et de l’espace présents.
Le montage reste brillant. Trop peut-être. Formaté, terriblement, parfaitement mis en récit. Du tout cuit pour Sundance.
Mes réserves sur les techniques employées dans les documentaires américains ne manquent jamais de se manifester : l’utilisation de la musique, comme le recours systématique à la fictionnalisation des événements, ici, ne déroge pas à la règle. Dans le dernier plan, par exemple, on suit la voiture de celui qui migre à Denver : plongée de loin de la voiture qui rentre en ville. Quand le plan arrive, tu as compris que c’est le dernier parce que c’est une technique habituelle dans le cinéma de fiction. Un plan qui n’a rien de naturel. Même problème que dans le dernier plan des Chasseurs de truffes. Les Chasseurs de truffes avait au moins cette qualité de ne pas mettre en scène cette Amérique qui m’angoisse et que je préfère voir en fiction sans doute, et cette qualité aussi d’offrir une approche plus européenne dans le rythme avec un jeu permanent de distanciation.
Dans le documentaire, une part de distanciation me paraît indispensable : en principe, la distanciation a été « théorisée » pour forcer le spectateur à réfléchir, à prendre de la distance avec le sujet. Les documentaires américains font souvent le contraire : ils te bombardent de sensations et d’émotions sans que tu aies le temps de réfléchir parce que la réflexion, c’est l’ennui. Et même dans le documentaire, en Amérique, l’ennui c’est le mal. On y joue donc sur l’identification à plein en fictionnalisant événements et « personnages » (parcours des « personnages », musique narrative, etc.). Sundance, c’est souvent un sésame pour les films qui jouent principalement sur l’émotion. Même la misère la plus crue doit y être saupoudrée de sucre glace. Dans un doc américain, je préfère quand le sujet, la cause, l’information rend secondaire, voire invisible, la forme. Dans Making a Murder ou Paradise Lost par exemple, ça n’empêche pas par ailleurs l’émotion et l’empathie envers ces autres antihéros de l’Amérique : ceux qui sont victimes du système judiciaire et répressif. Le thème de l’injustice me touche suffisamment en général pour que je prête peu d’attention à la forme. Le skate, c’est un sujet intéressant, il permet d’embrayer sur celui des violences conjugales ; mais traité de cette manière, avec les individus exposés et suivis, mon attention se fait volatile.
Minding the Gap, Bing Liu 2018 | ITVS International, Kartemquin Films, P.O.V. American Documentary
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Cold War Zimna wojna, Pawel Pawlikowski 2018 Opus Film, Polski Instytut Sztuki Filmowej, MK2 Films


