Le messager psychopompe dévoreur de kim

A Taxi Driver
Titre original : Taeksi woonjunsa
Année : 2017
Réalisation : Hun Jang
Avec : Song Kang-ho, Thomas Kretschmann
— TOP FILMS —
Le mélange des genres, l’absence de subtilité habituelle ou le goût si particulier des Coréens pour tout ce qui a trait aux faits divers, en général, cela produit des effets sur moi assez surprenants : soit ça passe, soit ça casse.
Si j’ai une quasi-aversion systématique pour les films liés à des événements sordides (à l’exception de Memories of Murder), toutes ces caractéristiques protéiformes du cinéma coréen se montrent beaucoup plus digestes dans un œuvre comme celle-ci où le rapport au réel, s’il peut certes être rattaché à une expérience personnelle dramatique, l’est surtout beaucoup plus sous son angle historique. Le mélange des genres, quand il implique l’humour (ce qui consiste le plus souvent à employer Song Kang-ho), permet justement de résister aux écueils du ton sur ton et du manque de subtilité dont se rendent coupables beaucoup trop de films coréens…
Ce n’est pas pour autant la garantie d’un bon film : The President’s Barber (Hyojadong balsa), avec le même Song Kang-ho, mêlant comédie et événements historiques, n’était pas bien brillant.
Un autre ingrédient peut-être explique cette réussite. Même si l’on ne manque pas de tomber dans la sensiblerie et l’exposition sans fard de la violence quand elle se présente, durant ces événements de 1980, le récit ne perd jamais de vue l’élément moteur du film, l’enjeu déclaré des personnages : le journaliste allemand doit pouvoir remettre ses images et son reportage à sa rédaction. Que ce soit dans La Déchirure ou dans Hôtel Rwanda (même si j’ai un doute pour ce dernier), l’astuce sert de moteur efficace et évite de s’appesantir trop frontalement sur les événements. Une action resserrée dans le temps permet une tension plus grande et une adhésion plus stricte à un objectif fort et clairement défini. Et cela, même si le film ne fait pas l’économie de lignes narratives parallèles, avec un bon dosage, l’alternance entre les séquences accentue encore le rythme, avec une sorte d’effet « série ». Toutes ces lignes alternatives renforcent la ligne principale, là où un autre film, 1987 : When the Day Comes, sorti la même année mais traitant d’événements, comme son titre l’indique, plus tardifs, propose une narration plus éclatée.

A Taxi Driver, Jang Hun 2017 Taeksi woonjunsa | The Lamp
Il ne faut pas s’y tromper, il arrive qu’un contexte historique lourd serve de prétexte à montrer tout autre chose (et parfois très bien, comme dans Un Américain bien tranquille) tout en manquant de recul. Ici, au contraire, tous les éléments du film s’accordent pour illustrer cette nécessité de sortir de Corée ces images de reporter, et les événements qui en sont à l’origine, afin de les faire connaître au monde : l’amitié entre les deux personnages principaux, le journaliste et le chauffeur de taxi, ne va pas de soi et arrive un peu sur le tard. Plus qu’une réelle amitié, il s’agit plutôt d’un lien fort, conséquence directe d’avoir vécu ensemble des événements particulièrement brutaux. Ces instants de bravoure sont tout entiers tournés vers cette quête journalistique de la vérité à laquelle est lié malgré lui le chauffeur de taxi… L’emploi d’un élément ou d’un personnage étranger (on peut même dire que chacun des deux personnages est étranger au monde de l’autre, et en cela le film ajouterait à sa panoplie le film initiatique et l’apprentissage de la fraternité comme dans Rain Man par exemple) rend plus difficiles les problèmes de mises à distance du sujet. Son statut suppose inévitablement un rapport différent aux faits historiques. De manière habile, un personnage qui n’aurait pas été amené à se questionner sur les événements loin de ses préoccupations et de son champ de contrôle (presque symboliquement, puisqu’il est chauffeur de taxi obligé de sortir de sa zone habituelle), grâce à l’entremise d’un autre, étranger, en prend connaissance, et cela, malgré ses tentatives pour ne pas être trop impliqué par ce à quoi il assiste (à l’image d’un Han Solo, le personnage de Song Kang-ho ne se veut d’abord intéressé que par l’argent avant d’être comme « forcé » de s’engager davantage dans une noble cause). En tant que citoyen (et en tant que bon père de famille, appartenant à cette classe laborieuse coréenne ayant permis sous la dictature de faire de la Corée le pays qu’il est aujourd’hui), il ne peut pas rester aveugle devant un événement qui le dépasse et qui a fait de lui un témoin de la répression du régime.
Une sauce coréenne difficile à prendre donc. À moins que cette réussite soit liée à la seule mise en scène, et par conséquent à la capacité de Hun Jang à trouver chaque fois la juste distance avec son sujet (à moins encore que cette sauce doive sa réussite à l’interprétation des acteurs ou tout simplement, comme cela arrive souvent, au hasard).
Bref, le film marche pour moi parfaitement. D’ailleurs, gageons que la réalité des faits présentés comme réels soit, pour une part beaucoup moins avouable, largement inventée, mais allez savoir pourquoi, la bonne distance ou autre chose, cela fonctionne et permet d’être moins regardant ou suspicieux sur ces questions.
Pour ce qui est de l’humour, je suis peut-être plus sensible qu’aucun autre à certaines situations, pour en avoir expérimenté quelques-unes opposant Coréens et étrangers : le repas salvateur traditionnel coréen qualifié d’« un peu » épicé se révélant être très épicé, même si le kimchi serait, lui, plutôt acide, c’est une sorte de rite de passage obligé dans la culture coréenne. Hommage aussi à la façon bien personnelle qu’a Song Kang-ho d’engloutir son riz dans des feuilles de kim qui me rappelle bien des tracasseries : l’acteur ne se gêne pas pour les manger à pleine main alors que l’usage consiste davantage à rouler le riz dans le kim… avec ses baguettes, exercice pour le moins technique, impossible à réaliser sans l’aide extérieure d’un guide ou d’un chauffeur… Une manière, en un petit geste, de montrer en introduction que ce chauffeur de taxi ne s’embarrasse pas des règles et va toujours droit au but… Cocasse, mais ce trait de caractère ne manquera pas d’ajouter du piment à la sauce.
Effet Koulechov ?
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