Casque d’or, Jacques Becker (1952)

Western à la française

Note : 4.5 sur 5.

Casque d’or

Année : 1952

Réalisation : Jacques Becker

Avec : Simone Signoret, Serge Reggiani, Claude Dauphin

— TOP FILMS

Il y a des films qu’il ne faut pas voir à vingt ans… La région parisienne populo avec ses guinguettes, ses bandes de voyous, son absinthe, ses gendarmes et ses voleurs, ses putes à quarante sous, ses vauriens et ses braves types qui causent peu mais qui cognent fort.

Casque d’or, c’est le western parigot aux accents argotiques qu’on n’a jamais eu ou trop peu, celui dont on a honte et qui ne remplit pas sa grande salle domestique à la cinémathèque… Du western bien de chez nous, et faut peut-être le voir autrement pour y comprendre les qualités qui pouvaient avoir échappé au premier “visionnement”. Parce que ça pépère, c’est de la maîtrise et de l’humanité qui pue des pieds. Oui, madame. Si le génie c’est 99 % de transpiration, là on la sent bien la sueur, mais le génie aussi se cache dans le détail : une reconstitution impec’ qui fait ni studio ni carton-pâte et donc la contextualisation, le hors-champ qui épatent en transition ou comme ça au détour d’un décor ou d’un accessoire ; la direction d’acteurs qu’on aura rarement vue aussi juste (un salaud, faut le rendre sympathique, c’est toute la difficulté) ; et surtout les détails humanistes, les petits partis pris en faveur des « bons gars », qui questionnent et bousculent les apparences.

Eh oui, on ne tue pas par plaisir, et quand on tue, on pleure aussi ; et quand on aime, ça fait mal aussi, parce qu’on sait qu’aimer vous amène droit à la mort. Ça commence par des petites emmerdes, mais on n’y résiste pas, on est humain, alors oui, on aime. On aime toujours la poule d’un autre, c’est fatal.

Ils sont comme ça les westerns de Becker, il n’y a pas vraiment de gendarmes ou de voleurs, de salauds ou de bons gars, tout se mêle, et c’est ça l’humanité. Chez La Fontaine, de par chez nous, on tire une morale, bah chez Becker on dit « voilà, ça, c’est des hommes, fermez les volets ! » Merci, on ne côtoie que des monstres, au boulot, dans le métro ou à la télévision (La Bande des onze, un opus tous les cinq ans, toujours les mêmes caricatures, et la même immoralité à la fin), encore heureux que le cinéma, avec leurs génies qui transpirent l’humanité, et la définissent plus qu’ils ne la décrivent, en réalité, encore heureux que tout ça perdure.

S’il n’y avait qu’un seul mensonge à garder de toute cette merde, c’est encore celui-ci. Se mettre à y croire, rêver que cette humanité existe différemment quand on ne l’a jamais vu ailleurs que sur un écran. Becker transpire, merci à lui ; moi je renifle et je n’en perds pas une goutte.


Casque d’or, Jacques Becker 1952 | Robert et Raymond Hakim, Spéva Films, Paris Film Productions

Désordre et Génie : Kean, Alexandre Volkoff (1924)

Désordre sans génie

KeanAnnée : 1924

Réalisation :

Alexandre Volkoff

5/10  IMDb

Avec :

Ivan Mozzhukhin, Nathalie Lissenko, Pauline Po

Liste sur IMDb :

Une histoire du cinéma français

Quel ennui… Autant de talent gâché pour une histoire aussi insipide. Me suis même demandé un moment si je n’avais pas mal lu et si ce n’était pas adapté du Dumas fils. C’est follement bien réalisé par Volkoff, il y a de bonnes idées de partout, sauf que c’est affreusement long et sans intérêt. La fin surtout. Interminable supplice. À vingt minutes de la fin, Kean sur son lit de mort (non, il n’est pas tuberculeux) s’écrie : « JE MEURS »… à vingt minutes, vingt… minutes de la fin ! Et là la moitié de la salle qui crie à son tour : « NOUS AUSSI ! » (L’autre moitié s’était déjà barrée)

J’exagère à peine.

J’ai cru reconnaître des petits coins du bois de Vincennes. Sympa les reconstitutions de l’Angleterre retapées par la diaspora russe dans un coin de l’Est parisien… Y en avait du fric à dépenser en 1924 ! Grosse production, gros mélo, gros ennui… (Et avec tout ça, ma mère qui pour rien au monde n’irait voir un film « soviétique muet » et préférait revoir Le Grand Silence pour la énième fois avec des potes… ne m’attends même pas à la sortie et me laisse rentrer en métro !… Quelle calamité… !)

 

Désordre et Génie : Kean, Alexandre Volkoff 1924 | Films Albatros


Le Coupable, André Antoine (1917)

Le Coupable idéal

Note : 4 sur 5.

Le Coupable

Année : 1917

Réalisation : André Antoine

Avec : Romuald Joubé, Sylvie, Jacques Grétillat

Si André Antoine est peut-être l’homme du théâtre le plus important du début du XXᵉ siècle en inventant presque la notion de metteur en scène et s’appliquant à révolutionner la direction d’acteurs pour une technique plus naturelle en même temps que s’opérait la même révolution en Russie, il est relativement méconnu en tant que réalisateur de cinéma. À peine peut-on citer L’Hirondelle et la Mésange, mais sa carrière s’arrêtant très vite après les années 20 (elles sont folles et démesurées alors qu’il est juste et délicat), d’Antoine, on ne retient finalement pas grand-chose (on pourrait dire la même chose de l’auteur, François Coppée, qui fut paraît-il poète, écrivain et dramaturge à succès de l’époque).

Il y a pourtant là bien matière à réflexion, car le bonhomme savait ce qu’il faisait. Et les principes qu’il semblait vouloir appliquer sur les planches, on les retrouve ici dans ses films. Ce sera encore plus net dans L’Hirondelle et la Mésange, avec son côté épuré mais avec sa même veine naturaliste ; mais ici, alors que partout ailleurs on est encore dans l’artifice, Antoine joue à fond sur le réel, l’illusion du réel, le naturel, le naturalisme… Au fond, si on parlera plus tard de néoréalisme, ce serait presque à se demander qui étaient les premiers réalistes… En voilà un en tout cas !

Ce naturalisme cependant ne s’applique encore pas tout à fait au jeu des acteurs, mais c’est le sujet sans doute qui veut ça (dans L’Hirondelle et la Mésange, de mémoire, on y échappera tout à fait). Car il est question ici de l’adaptation d’un roman (populaire, apprend-on, et qui fera plus tard l’objet d’une nouvelle version par Raymond Bernard en 1937), qui adapté en une heure et demie tourne forcément un peu au mélodrame (imaginons Les Misérables ainsi résumés). Non, ce qui impressionne, c’est la méticulosité avec laquelle Antoine reconstitue chaque décor, le plus souvent les extérieurs. La vision de Paris (à une époque où les rues sont désertées par les hommes) reste exceptionnelle par sa diversité et sa richesse : le jardin du Luxembourg, les différents quais de Seine et ses petits bateaux à vapeur (on y voit même un établissement de bains « chauds à 60° » sur une péniche !), les rues délabrées et pavées comme il n’en existe plus aujourd’hui, les abords des monuments ou bâtiments publics. Quant aux intérieurs, c’est à peu près la même minutie, au point que si on a droit sans doute une ou deux fois à un intérieur en studio, on n’y voit que du feu : chambre de bonne, appartements richement meublés avec tapisseries, moulures et bibelots, méandres d’un palais de justice, salle à manger populaire avec sa toile cirée, sa commode et ses présentoirs pour le service en porcelaine du dimanche…

À côté de ça, la technique d’Antoine est parfaite. Il use de la profondeur de champ comme personne sans doute à l’époque (il faudra attendre Renoir peut-être, pour un même souci de réalisme). Sa maîtrise du raccord dans l’axe laisse assez rêveur quand on pense à ce que d’autres étaient capables de faire en matière de montage à cette époque (c’est tellement invisible, que si on loue Antoine — et si on le loue pour quelque chose vu le niveau d’oubli — c’est surtout pour son naturalisme), quelques panoramiques d’accompagnement utiles, mais d’autres en intérieurs pas forcément bien menés, et même quelques jeux de surimpression qui font immédiatement penser au travail d’Abel Gance. D’Abel Gance, on y retrouve aussi certains aspects de J’accuse dans le montage, à savoir une tenue très dense des séquences que l’écriture en flashbacks rend également possible. Les scènes sont ainsi très courtes (on pourrait attendre autre chose d’un cinéaste ayant révolutionné le théâtre), on entre très vite dans le vif du sujet, et quand le retour au temps présent (la plaidoirie du père avocat général pour sauver la vie de son fils, assis sur le banc des accusés… — idée particulièrement tirée par les cheveux qu’on nous présente dès la première minute du film) ne suffit pas, on passe aux intertitres (poursuivant l’idée d’un récit à la première personne).

Autre correspondance étonnante, l’histoire (et le procédé) rappelle assez fortement le premier film de Dreyer tourné en 1919, Le Président, dans lequel un juge se trouvait face à une accusée qui se révélera de la même façon être sa fille illégitime, abandonnée à la misère et au crime durant son enfance. Le film de Dreyer proposait une suite un peu indigeste de flashbacks et manquait de cœur, de rythme (pour être trop dense, trop illisible). Le trop, le pas assez, etc.

Le « coupable » sera finalement sauvé, pas seulement par son père, mais par une femme qui lui rappelle sa mère, élevant seule son enfant. On y retrouve dans ce rôle, Sylvie, qui cinquante ans plus tard jouera le rôle-titre de La Vieille Dame indigne (que je viens de voir…). Il y a de ces parcours…

Et puis…, au moment où a été tourné ce film, naissait quelque part sur la côte est des États-Unis un petit-fils de chiffonnier qui se fera un jour appeler Kirk Douglas. Ce fils de chiffonnier est toujours parmi nous.

Il y a de ces parcours…

Ah, et, je ne résiste pas à un petit poilu pour la route (c’est la période, le poilu) : le coupable en question, c’est… le père. Oui, le père !… Et c’est lui qui le dit.


Possession, Andrzej Zulawski (1981)

La mouche

Note : 4 sur 5.

Possession

Année : 1981

Réalisation : Andrzej Zulawski

Avec : Isabelle Adjani, Sam Neill

— TOP FILMS

Le meilleur Zulawski que j’ai pu voir jusqu’à présent (L’Important c’est d’aimer et La Femme publique, d’autres films français, ne m’avaient pas bien convaincu).

Celui-ci est particulièrement déjanté en plaçant ses deux personnages (un couple en pleine période conflictuelle) en permanence sur une corde raide. Pendant bien une heure et demie, on y retrouve les excès d’un Lars von Trier ou d’un Cassavetes quand ces deux-là axent également leur travail sur le couple. Les allusions horrifiques ne me dérangeaient alors pas tant qu’elles restaient cachées et qu’on pouvait alors interpréter le film à travers le prisme de la psychologie. Cela aurait obligé à ne pas ouvrir aussi parfaitement les portes de l’horreur.

C’est pourtant vers quoi Andrzej Zulawski finit par nous embarquer. Le film perd alors un peu de son charme et la fin frise le Grand-Guignol extraterrestre. Une petite baisse de régime pas bien grave, tout ce qui précède pendant une heure sinon plus demeure fascinant.

Le film est sidérant dans son rythme (ce n’est pas tant jouer les funambules qui impressionne, c’est de le faire à cent à l’heure sans jamais se gaufrer — sauf sur la fin), son manque de fausses notes malgré un sujet et des excès très casse-gueule. Il y a comme un petit miracle à voir autant de justesse et de complicité avec des artistes ne parlant pas la même langue. Probable que le fait de s’accorder sur l’essentiel, une couleur générale, une sorte d’élan, une impulsion primale, au lieu de discuter de tous les détails pour en faire des éléments essentiels ou de se concentrer sur des subtilités de communication verbale, ait aidé à mettre tout ce petit monde cosmopolite sur une même longueur d’onde… Les vibrations des tripes quand elles se soulagent par tous les orifices. Est-ce qu’on dit « parler avec ses tripes » en polonais, en français, en allemand et en anglais ? Possession quoi qu’il en soit nous dégueule bien quelque chose qui fait mouche dans la gueule.

Distingué.


Possession, Andrzej Zulawski 1981 | Gaumont, Oliane Productions, Marianne Productions


Sur La Saveur des goûts amers :

— TOP FILMS

Top films polonais

Liens externes :


La Coupe à 10 francs, Philippe Condroyer (1975)

Tiff-Taff

Note : 2.5 sur 5.

La Coupe à 10 francs

Année : 1975

Réalisation : Philippe Condroyer

Avec : Didier Sauvegrain, Roselyne Vuillaume, Alain Noël 

Mon taf ou mes tiffes, il faut choisir. Voilà ce qui nous est proposé ici avec ce film bêtement existentialiste.

Ça se prend méchamment au sérieux, on tourne une histoire de cheveux au tragique, et c’est bien ça le problème. Quand d’autres au milieu des années 70 ont de quoi gueuler, se rebeller, dans le pays des sans-culottes, il n’y a que la question de la mode qui importe. Même pas le symbole d’autre chose non, c’est intelligent et profond comme un ado qui fait sa crise et qui laisse pousser sa tignasse parce que ça fait rebelle et qu’il ne prend jamais autant plaisir que quand on lui demande de les couper. « Mais heu, je suis un rebelle, je fais ce que je veux avec mes cheveux, t’as pas le droit de me demander de les couper, mais heu… » Et derrière, il y a quoi ? Ça révèle quoi de la France pompido-giscardienne ? Qu’elle n’a d’autre préoccupation dans la vie que la longueur de ses cheveux ? Hé, les copains, c’est fini les yé-yé !

Le sujet manie donc aussi bien les bulles qu’une coupe de champagne, mais le pire est pourtant ailleurs.

La mise en scène est d’une lenteur scolaire. De celles qu’on ne décide pas pour faire genre (on décide du lent comme on se laisse pousser les cheveux) mais qui s’impose un peu malgré nous parce qu’on ne contrôle rien. Et l’errance la plus frappante, c’est encore cette inconsistance de la direction d’acteurs qui ferait presque passer Eric Rohmer pour un professionnel. Le talent, si on le cherche bien, si on est gentil (et il le faut quand les répliques et la direction ne sont pas au niveau), c’est dans les seconds rôles qu’il faut les trouver. Autrement l’acteur principal et sa donzelle (qui n’a même pas le bon goût très années 70 de nous montrer ses seins — hé, mais attends, le film il est subversif qu’avec les cheveux ! parce qu’au fond, notre cœur, il est franchouillard, donc pompidolien) sont catastrophiques, et manque de chance les mauvais acteurs ont tendance à se tirer vers le bas… Une phrase, une pause, œil-de-poisson-pourri-je-cherche-mon-texte, seconde phrase, une pause, etc.

La fin est d’un ridicule à faire chialer un mort. Le film ne fut pas le départ de grands mouvements de contestation dans les années 70. Normal, il prête plus à rire, et à se couper les tiffes (première réaction dès qu’il se les coupe : « T’es con, t’es plus beau comme ça en fait »).

Allez, bientôt la “gauche” au pouvoir, on taillera des roses jusqu’au Panthéon, et la crise, celle du grand désenchantement (après que tout le monde s’est coupé les cheveux et est rentré dans le rang), on y sera pour de bon avec les « années fric ». Tout aussi existentielles.

Tu coupes ou tu coupes pas…

Au moins dans Hair (qui, faut-il le préciser, est un film bien plus léger), la coupe masque bien une autre réalité, et un malaise bien plus significatif.

Mais heu… vous n’avez pas le droit… c’est de l’abus de puissance, mais heu…



Listes sur IMDb : 

Une histoire du cinéma français

Liens externes :


L’Inhumaine, Marcel L’Herbier (1924)

L’Inaudible

Note : 3 sur 5.

L’Inhumaine

Année : 1924

Réalisation : Marcel L’Herbier

Avec : Jaque Catelain, Léonid Walter de Malte, Philippe Hériat

45 minutes pour une première séquence interminable dans la demeure de Madame l’Ambassadrice. Une histoire d’une bêtise digne des meilleurs romans-photos (la cougar Georgette est immonde à voir et multiplie les pauses caméra avec son sourire béat et niais, sorte de mélange entre la Castafiore et une Gloria Swanson à 70 printemps).

Deux ou trois décors en carton-pâte (les amateurs de Metropolis pourront apprécier) auxquels on n’échappe qu’avec de courtes séquences sur la route en Bugatti, l’automobile étant censée représenter la modernité (voire le futurisme). Donc de séquences en séquences, on se paie chaque fois le trajet en bagnole, sympa comme tout comme histoire. Et des procédés techniques intéressants, reprenant les trucs d’Abel Gance pour La Roue, les flous en plus, mais parfaitement vains puisqu’il est question de servir une histoire passablement risible.

L’Herbier sera bien plus inspiré en adaptant Zola pour l’Argent et en utilisant son goût pour la démesure dans des espaces quelque peu moins “féeriques” (pour le féerique, Epstein semble bien plus intéressant) et en essayant d’incorporer ses décors dans des espaces réels (le roman de Zola étant lui-même transposé aux années 20).

Ça déborde d’idées et de bonnes intentions, mais on ne voit que trop l’ambition de faire joujou avec caméra, décors et montage, quand les personnages et l’histoire n’ont strictement aucun intérêt. À noter tout de même un délire high-tech amusant à la fin du film avec une sympathique télévision murale avec visio et Internet inclus, le tout sonorisé grâce à la TSF, bien plus moderne que ce machin d’Internet dans lequel personne ne peut encore m’entendre lire mes textes de ma cinésculpturale voix de castrat.


L’Inhumaine, Marcel L’Herbier 1924 | Cinégraphic 


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1924

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

La Gueule ouverte, Maurice Pialat (1974)

Entre tétons au vent et minous à l’air, l’entrebayement de Nathalie

Note : 3 sur 5.

La Gueule ouverte

Année : 1974

Réalisation : Maurice Pialat

Avec : Nathalie Baye, Hubert Deschamps, Philippe Léotard

Le problème avec le naturalisme, c’est que ça sonne cruellement faux et qu’on ne voit plus que des acteurs s’empêtrer dans leur semi-impro. On finit par ne plus rien avoir à faire de l’histoire, qui de toute façon n’a pas grand intérêt. 1 h 30 de casting. Alors, qui est bon et qui l’est moins ?… Je prends Nathalie Baye et Hubert Deschamps (voire la patronne de bar, dans le genre actrice amateur, elle se débrouille très bien). Celle qui crève est nulle (on ne joue pas la mort, surtout pas dans un film naturaliste, jamais, parce qu’on ne simule pas les spasmes, l’agonie ou les délires). Léotard est transparent, et c’est encore la meilleure prestation qu’il puisse offrir face à deux acteurs qui eux tiennent la route.

En revanche, à force de montrer des nibards et des minous, ça devient un peu trop évident que Pialat, pour « être vrai », montre des nibards. Un acteur à poil, c’est tout sauf la vérité : c’est un acteur à poil. Rien à foutre des nibards, surtout quand par hasard, même dans des scènes où c’est totalement inutile ou improbable, on se retrouve avec un bout de téton. Pourquoi est-ce qu’on ne montrerait pas pour changer des trous de balle ou des scrotums mouillés ? Non. Et puis la vérité ne se lève pas du lit tout arrangé. Y aurait-il des vérités bonnes à montrer et d’autres non ?

Je préfère entendre la douce voix de Nathalie, son phrasé, ses intonations bourgeoises et justes, qui fusent, même avec les phrases imposées, sa timidité rieuse, son sourire et sa bienveillance qui fait comme si on n’était pas là parce qu’en plus de savoir parler (autrement dit « penser » pour un acteur), elle sait regarder. Et on regarde ceux qui regardent, et ceux qui regardent, ce sont ceux qui ont la politesse de s’oublier. Un paradoxe pour le comédien, mais une nécessité, et une rareté. Léotard, lui, se cherche, il n’existe pas, il vaut à peine mieux qu’une des deux infirmières de la première scène qui à l’œil perdu et qui sait qu’on la filme. Baye Baye toujours, une technique parfaite, et quarante ans de sex-appeal, tout de même. Parce que son charme ne se tient ni dans ses nibards ni dans ses guibolles. Le naturel, Nathalie, elle l’envoie à la mort.

Comme avec son titre, Pialat veut trop en faire en montrant quand il n’y a rien à voir. Il lui faut soit un volubile comme Depardieu, qui a la gueule ouverte et le volume à fond, soit un taiseux comme Jacques Dutronc.

La Gueule ouverte, Maurice Pialat 1974 Lido Films, Les Films de la Boétie 2La Gueule ouverte, Maurice Pialat 1974 Lido Films, Les Films de la Boétie

La Gueule ouverte, Maurice Pialat 1974 | Lido Films, Les Films de la Boétie


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1974

Liens externes :


Travolta et Moi, Patricia Mazuy (1993)

Les Cahiers de la consanguinité

Note : 2.5 sur 5.

Travolta et Moi

Année : 1993

Réalisation : Patricia Mazuy

Avec : Leslie Azzoulai, Hélène Eichers, Julien Gerin

Film typique qui marque la fracture intellectuelle imposée depuis plusieurs décennies par un groupe de pseudo-intellectuels français, Travolta et moi est avec son petit frère US Go Home, de la toute aussi insipide Claire Denis, une merde irregardable. Des petits films sur le sujet, aussi mal montés, sans aucune connaissance de la direction d’acteurs, accumulant les clichés sur l’adolescence et les scènes toutes faites, on peut en trouver à foison dans la production de l’ombre de notre pays. Seulement, quand on a les amis qu’il faut, on a la carte, on se fait bien voir, et on finit dans les festivals ou dans les listes des Cahiers ou des Inrocks.

Ce qu’on vante dans ce genre d’escroqueries intellectuelles, c’est la médiocrité (ou la nullité) des éclairages, du jeu des acteurs, la paresse de la mise en scène, les facilités du scénario. Une médiocrité qu’on viendra ensuite badigeonner de références fumeuses, de symboles, et de sens en interview comme si c’était les intentions qui étaient à juger dans un film et non plus le film lui-même. En réalité, s’il y a symbole, c’est celui de films monstrueusement anecdotiques présentés comme des chefs-d’œuvre grâce à leur vide et leur bavardage rohmeriens, très largement méprisé du public (ou au mieux ignoré) alors qu’un petit groupe de critiques continue d’en faire la promotion. S’il y a longtemps que le cinéphile français ne porte plus grand intérêt de l’avis des petits cons des Cahiers (la connerie est une épidémie qui, pour l’occasion, s’est même répandue jusqu’aux Inrocks — l’avantage de la consanguinité sans doute), force est de constater que paradoxalement ce torchon porte encore la voix de la France à l’étranger. C’est que si ces critiques et ces cinéastes (qui sont souvent potes ou de la même famille) forment une sorte d’aristocratie, ils ont en eux une sorte de folklore très parisien qui séduit le petit intellectuel étranger cherchant à s’insérer lui aussi dans la cour des « gens qui en sont ». Apprécier la culture française, c’est d’une telle sophistication, que ça ne peut être pour aimer Audiard ou de Funès, mais ce qu’on peut trouver de plus élevé dans l’échelle de la prétention creuse. Les Cahiers donc, ou apparentés.

Si on pouvait se dire que ce que pensent les étrangers de notre cinéma domestique ça nous préoccupe finalement assez peu, il y a tout de même que ça crée un énorme hiatus entre deux visions, deux cinémas, deux spectateurs. Ce ne serait pas dramatique si cela était à l’origine d’une diversité et si on continuait à produire de grands films quel que soit le parti qu’on revendique. Seulement voilà : nos productions dites commerciales sont trop grossières pour être crédibles, et nos films dits intellos ne sont la plupart du temps que pseudo-intellos. Étant plutôt réceptif à toutes les approches possibles, même tolérant quand il est question de vouloir « faire comme », il faut bien reconnaître la pauvreté de ce cinéma hexagonal, non pas en valeur absolue (car on continue, et c’est encore heureux, à produire de temps en temps des films qui sortent du lot) mais en comparaison de ce que nos cinéastes ont produit depuis l’origine du cinéma. L’enfermement de chacun dans l’une ou l’autre forme n’a fait qu’appauvrir encore plus la production, étant devenu certain, une fois lancée, qu’une production gagnerait à sa cause la foule des cinéphiles déjà convaincus. C’est l’étiquette qui donne la valeur à l’objet, donc sa marque, donc l’auteur, la maison qui le produit, plutôt que l’objet en lui-même.

Le paradoxe, c’est que si ceux qui font du cinéma ouvertement populaire n’allaient jamais se souiller dans les ruelles obscures de l’intellectualisme, et s’ils se contentent très bien de faire de la merde et d’en être récompensés, on retrouve souvent des indices chez leurs collègues de la rive d’en face qu’ils rêveraient aussi un peu de temps en temps, au succès, aux lumières. On commence souvent avec un film fauché, monté grâce à ses relations chéries, mais qui, plus il semblera fauché, sera loué par ces mêmes relations dans la presse ou dans les festivals. Et puis, on se lasse de voir que malgré un premier film très bien accueilli par la presse (ou une certaine presse), on peine à en produire un second, parce que oui, même quand on a la carte et qu’on est un petit-bourgeois, il faut bien vivre, et courir les cocktails ou les festivals où on est jury, ce n’est pas de tout repos. On se dit que finalement, on peut mettre un peu d’eau dans son vin, accepter les impératifs des distributeurs, tendre vers plus de spectacle, parce que finalement, si « eux » peuvent le faire, c’est que ce n’est pas bien compliqué. Le cinéaste pseudo-intello se met donc à faire des films, toujours intello, mais en costume, et avec l’ami d’une amie qui est bien connue du public et qui pourra convaincre les télévisions de parier sur un projet. « Mais on ne perd pas son âme ». On reste dans la prétention, c’est-à-dire qu’on garde le papier cadeau, on joue des apparences comme on l’a toujours fait, mais cette fois avec certains codes de la rive d’en face, et l’intérieur reste creux (hou la, c’est bien trop compliqué, si on fait un film en costume, il faut apprendre aux acteurs à se tenir, à parler ? mais, moi-même, je ne sais rien de tout ça !).

Rien que le titre est évocateur. Travolta, c’est le symbole d’un cinéma pauvre, commercial, pour midinette, et puis bon, finalement…, on fout de la disco tout au long du film, et merde, c’est vrai que c’est bon ! Enfin, on ne le dit pas trop fort… Il aura fallu attendre 70 ans pour que les intellos s’approprient Fantômas (pas celui de de Funès, hein) et les Vampires (des films qui n’avaient à l’époque aucune autre ambition que de divertir), donc on va attendre que Travolta soit totalement oublié pour en faire clairement une icône. Mais là, on frôle… La gamine se fait initier à la « philosophie » par son don juan et brûle son Travolta, belle initiation, mais alors qu’on aurait pu continuer vers cette voie, non, il reste un peu de fascination non avouée pour ce que par ailleurs on dit exécrer. On pourra toujours servir comme prétexte que c’est un film d’ado, seulement on finit par une boom avec une série de hit « ringard » de la fin des années 70, et celui qui se fout en l’air, c’est bien le pseudo-intello, pas la gamine fan de Travolta… On retrouve d’ailleurs toute une série de clichés propres aux films pour ado, qui, quand ils sont présentés dans la Boom avec Sophie Marceau, sont forcément la preuve de la niaiserie de ce cinéma, et qui présentés autrement, avec encore moins de savoir-faire, sont forcément la preuve d’une grande qualité (la recherche de l’effet grossier, face au non-effet…, on les oppose quand en fait on fera mieux de s’interroger sur le sens de ce qu’il montre plutôt que la manière).

À l’arrivée, seule la forme, toujours la forme, change ; et elle ne dit toujours que : « Ma lumière est dégueu, je ne sais pas diriger des acteurs, mes dialogues sont dignes d’Hélène et les garçons ou de Rohmer, et je ne sais rien du découpage technique, donc je fais des plans séquences (que j’alterne avec des plans très rapides parce que je sais épeler Eisenstein ». (Qu’on déchire l’emballage et il ne reste rien.)

Il y a tout de même quelque chose qui me fascine dans ce cinéma. Si le fond est creux et qu’on y regarde que l’emballage, que le savoir-faire est inexistant, on ira donc convaincre de notre génie après-coup. Et c’est là qu’on touche à l’irrationnel. On multiplie les tortillons de l’esprit, les commentaires et les interprétations qui sont habituellement le privilège des spectateurs, et souvent cela est assez pour convaincre. Les bonnes intentions réussissent pas mal quand il est question de faire du populaire assumé, donc pourquoi est-ce que le même procédé ne marcherait pas à l’intention des pauvres pseudo-intellectuels toujours plus sensibles à la forme qu’à un fond qui les échappe et pour cause. Qu’est-ce donc que ce pays soi-disant cartésien qui se vautre aussi facilement dans les pièges des apparences, de l’apparat et l’irrationnel ? Est-on à ce point détaché de la réalité ? Bah, ça m’en a tout l’air (je suis Français, je me fis principalement aux apparences). Le monde est en crise, et on refuse de la voir ; on roule comme des malades sur les routes, on y meurt, et ça nous fait ni chaud ni froid ; nos jeunes fument comme des pompiers, et on continue de trouver ça cool ; on trouve que l’astrologie, c’était plutôt amusant ; on porte un crédit phénoménal à la psychanalyse ; nos hommes politiques ne sont jamais meilleurs que quand ils font du vent et ne bouge eux pas d’un iota ; et donc, on s’émeut devant le génie de films tout à fait médiocres. Ah oui, le déclin de la culture français qu’on dit… Une chute irrémédiable et je n’y vois pas beaucoup de motifs d’espoir. Quand le système marche par copinage, consanguinité, et qu’on a comme ambition que d’entrer dans ce système sans le contester, qu’on en accepte les règles en opposant systématiquement œuvres intellos et œuvres populaires, qu’il est plus important « d’en être » que d’être productif et d’apporter du sens, eh bien non en effet, il n’y a aucun espoir à avoir. Qu’on crève dans notre médiocrité et nos certitudes. Et que les Cahiers continuent d’éclairer le monde sur la grandeur de l’esprit français. Travolta et moi… je te le fais pas dire.

Allez, tiens, puisque cette critique ne vaut pas grand-chose, qu’elle est vite chiée sans lumière artificielle et sans répétitions, je vais la laisser sans même la relire, pleine de fautes, d’incohérence et de grosses bêtises ; parce que j’aurais l’excuse toute trouvée : c’était le cœur qui parle. Oui, ma critique est belle et de qualité parce qu’elle est honnête. Parce qu’elle est longue, elle doit donc être construite et réfléchie. Parce qu’elle est véhémente, on devra l’applaudir, pour sa liberté de ton, son audace. Son franc-parler ! Mais merde quoi ! Écoutez donc cet art du point-virgule et de la digression ! Cet éloge de la bêtise sophistiquée face à la toute-puissante bêtise crasse ! Voyez comme je crie ! Qu’on s’indigne donc avec moi ! Tout cela n’est-il pas l’évidence même ? Ou si on vient — même si c’est peu probable vu qui me lit, qui me lit jusqu’au bout, ou qui regarde ce genre de films — me vilipender pour avoir massacré un tel chef-d’œuvre sans rien y connaître sur la phase d’adolescence, très bien décrite dans le film, nommée par la psychanalyse « phase d’identification du Lui », autrement dit cette perversité infantile qu’ont les adolescents à structurer leur Moi à travers la représentation idéalisée d’une idole qui ne peut plus être le parent, objet du désir précédent la phase de latence sexuelle, mais au sortir de l’enfance, un « autre », une image lointaine, reflet de nos passions perverses et résultat du réveil impulsif et brutal de la sexualité d’adulte, eh bien oui, foi d’incrédule, ces critiques pourraient être justifiées, parce que je n’y entends rien, et ne veux rien y entendre ; mais je ne suis pas de la secte des idolâtres de Freud, comme je ne suis pas partisan des rédacteurs de phrases simples et correctes ! Si nos cinéastes sont médiocres, si le SAV est assuré par des tortillons informes de grandes prétentions et de phrases creuses, je veux me mêler à leur volute pour les dissiper, m’agiter, gesticuler, avec ce même non-sens pseudo-organisé, cette même nullité, cette même profondeur lourde. Crions donc « hourra ! » Pourquoi ? Parce que je crie !… Mais criez, impies ! Incultes ! Pourquoi ne criez-vous pas ? Je ne crie pas assez fort ? Je ne dis pas assez de conneries ?… Quoi ? Ah…, j’oubliais. Je n’ai pas la « carte ». Je m’en fais donc courir les cocktails, user de ma sympathie et de ma repartie coutumières, échanger des numéros de téléphone, me coucher à l’horizontal avec n’importe quel cul qu’importe qu’il soit haut placé. Et je montrai ainsi les escaliers de la légitimité. Alors, une fois en odeur de sainteté avec le Tout-Paris, mais surtout avec les bonnes personnes pour m’assurer un travail et des louanges, je reviendrai dans cinq ans, après un chef-d’œuvre et une merde en costume que personne n’aura apprécié mais que tout le monde aura vu. Les Cahiers ou pas, il faudra m’écouter et donner du crédit à toutes mes conneries. Pourquoi ? Parce que j’ai la carte. Et que si on la veut aussi, il vaut mieux ne pas me contrarier.

Ou pas. Être courtisan, c’est une vocation. Qu’on juge donc ma prose pour ce qu’elle est. Des niaiseries qui ont la lèpre. Mais faut pas avoir honte. Sourire de sa médiocrité. Parce que je n’irai pas prétendre aux Petits Papiers de la Presse ou du Populo. Ça me semble au moins, et à la fois, légitimer et discréditer ces litres de vomis déversés, non seulement sur ce film, mais sur tout ce qui y ressemble. Et en premier lieu, comme je l’ai déjà fait, sur son petit frère, US Go Home. Il paraît que la consanguinité rend fou, je confirme. Je m’égosille peut-être seul dans le désert, mais ceux-là aussi. Je peux donc bien crever le premier, je sais que tous les autres suivront. Dans le désert, les illusions ne durent qu’un temps. Et c’est la médiocrité qui nous achève. Mesdames, salut.


Liens externes :

IMDb  iCM


Thomas l’imposteur, Georges Franju (1965)

C’est qui l’imposteur ?

Thomas l’imposteur

Note : 2.5 sur 5.

Année : 1965

Réalisation : Georges Franju

Avec : Emmanuelle Riva ⋅ Jean Servais ⋅ Fabrice Rouleau

Je serai d’accord une fois dans ma vie avec Les Cahiers du cinéma : Franju est médiocre. On voit bien ici pourquoi.

J’aime bien le Sang des bêtes, et dans le même style Thérèse Desqueyroux, seulement, là où il y avait une grâce particulière dans le film adaptant Mauriac, ici, l’alchimie ne prend pas. Franju est atone, sans rythme, sans ambition, froid. Ça peut bien sonner avec une histoire intimiste, voire bizarre, mais pour un roman de guerre en frou-frou, il y a un truc qui tombe à plat. On attend le lyrisme. On se demande si c’est voulu, comme pour les autres films. Et puis, on comprend que c’est juste de l’incompétence. Il n’a aucun sens de la mise en scène, incapable de faire des choix, de trouver le ton adéquat… Finalement, il y a là-dedans ce que les cahiers exécraient dans un certain cinéma français : les adaptations creuses.

Apparemment, Franju a commencé comme décorateur de théâtre. Il y a de ça. Aucune science de la direction d’acteurs, seuls restent la mise en place et un metteur en scène qui s’efface derrière l’auteur, comme un régisseur. On revient cinquante ans en arrière. Ce n’est pas le cinéma de papa, c’est celui de grand-papa. Ce n’est pas un film de Franju réalisateur, c’est un film de Cocteau. Et comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, Cocteau signe l’adaptation de sa propre prose, lui permettant d’user de (certes magnifiques) passages narratifs qu’il fera dire par son amant, Jean Marais… Franju tient la chandelle, comme c’est mignon.

Et tout est comme ça. On fait tourner le carnet d’adresses. Puisque Franju n’y comprend rien à la direction d’acteurs, autant prendre les fils de, ou les copains. Le plus amusant, c’est de voir Brion préciser dans la présentation que le jeune Fabrice Rouleau est le fils de Raymond Rouleau. Au lieu d’en faire un compliment, ça devient une insulte : les acteurs, et lui en particulier, sont si mauvais, qu’on ne peut y voir que ce qui est le plus détestable dans un certain système français, le carnet d’adresses. Les nouveaux aristocrates. Les acteurs souvent décriés de Plus belle la vie pourront s’en amuser : on peut être encore plus nuls qu’eux. Parce qu’être mauvais acteur avec des textes médiocres, c’est presque parfois inévitable. Mais être aussi mauvais, avec du Cocteau, il faut être particulièrement mauvais. Le Rouleau est donc ce qu’on a pu faire de pire dans le cinéma français (n’importe quel acteur médiocre aurait mieux fait l’affaire, c’est dire), les autres ne sont pas beaucoup mieux. Même Emmanuelle Riva passe mal. Elle a souvent eu un jeu récitatif, théâtral, ce qui peut être très utile dans des films poétiques ou intimistes — la beauté et la classe font le reste. Là, ça fait peine à voir. Chez Resnais, à l’image de Delphine Seyrig avec son ton tout aussi artificiel, ça peut passer, mais ici, ou pire, chez un réalisateur de la nouvelle vague, ça ne peut pas passer la rampe une seule seconde. Comme Franju finalement. Seul reste de lui le masque de la Scob dans les Yeux sans visage.

Il y a une logique pour un décorateur. Il faut croire que le Thérèse Desqueyroux était une réussite parfaitement fortuite. Une alchimie qui ne s’explique pas. Au moins, quand on travaille grâce à son carnet d’adresses, on a la chance de pouvoir s’essayer aux films. Et comme tout dans l’art est aussi une question de malentendu, autant saisir sa chance… Sur un malentendu, on peut toujours conclure, et même réaliser un bon film alors qu’il vous échappe.

Thomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (2)_saveur

Thomas l’imposteur, Georges Franju 1965 | Filmel

Thomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (3)_saveurThomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (5)_saveurThomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (1)_saveur


Liens externes :


Que la bête meure, Claude Chabrol (1969)

Croissant mécanique

Que la bête meure

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1969

Réalisation : Claude Chabrol

Avec : Michel Duchaussoy, Jean Yanne, Caroline Cellier

— TOP FILMS

Mon premier (et probablement le dernier) amour avec Claude Chabrol. D’une violence psychologique presque jouissive. À la fois drôle et cruel. De cette étrange cruauté qui fait sourire, rendent sympathiques les personnages les plus tordus et qui seraient, dans la vie, insupportables (principe des monstres), jusqu’à ce qu’ils se livrent aux pires crimes (même quand le crime ici est la cause de tout et arrive donc à la première scène).

La nouvelle vague mettait en avant les auteurs, mais ils leur coupaient l’herbe sous le pied. C’est bien un film d’auteur ici, mais il serait un peu idiot de faire de Chabrol, « l’auteur » de ce film, même s’il faut d’abord saluer à un metteur en scène sa capacité à se mettre au service d’une histoire, et parfois d’acteurs. Pour tuer la « qualité française », on aurait pu tout aussi bien adapter des romans noirs américains, et voilà !… Merci Claude.

L’idée d’opter pour un son non direct apporte une saveur particulière au film, le décalage nécessaire, paradoxalement, qui permet une identification avec une crapule à travers une technique de distanciation (même si la personnalité de Jean Yanne suffit). André Duchossoy, la jeune Caroline Cellier et Maurice Pialat sont aussi très bons d’ailleurs.


Que la bête meure, Claude Chabrol 1969 | Les Films de la Boétie, Rizzoli Film