Okuni et Gohei, Mikio Naruse (1952)

Okuni et Gohei

Okuni to Gohei

Année : 1952

Réalisation :

Mikio Naruse

7/10  IMDb

Avec :

Michiyo Kogure ⋅ Tomoemon Otani ⋅ Sô Yamamura ⋅ Eiko Miyoshi

Mikio Naruse évolue ici plutôt dans le registre de Mizoguchi, celui des Amants crucifiés.

Le point de départ est intéressant mais l’exécution beaucoup moins. Pas vraiment la faute de Naruse, mais des faiblesses du scénario. Le premier acte est trop court : l’exposition de l’amour impossible entre le samouraï et la jeune fille, le refus du père d’accepter cette union et le mariage avec un autre, tout ça vient trop vite, on n’a pas le temps de croire en leur amour, et on n’a pas assez le temps de sympathiser avec ce personnage féminin, ni de croire en son caractère pugnace vu qu’elle accepte sans trop de difficulté la décision de son père. La suite est tout aussi précipitée : aussitôt mariée, son mari est assassiné. Elle le sait déjà, par son ancien prétendant. Aussi, pour racheter son honneur, selon le code du bushido, le jeune samouraï au service de la famille doit partir sur les routes avec la veuve de son maître pour se venger. La relation entre les deux personnages est cette fois réussie mais l’intervention de l’assassin de son mari est trop tardive. Elle donne presque immédiatement le dénouement, aucun autre détour, ça paraît trop évident. La fin manque de caractère, c’est un peu trop roman photo : ce samouraï, on le connaît à peine, on ne peut pas sympathiser ou comprendre son conflit intérieur (son amour pour elle contrarie sans cesse sa voie du samouraï).


Okuni et Gohei, Mikio Naruse 1952 | Toho Company


Avalanche, Mikio Naruse (1937)

Avalanche

Nadare Année : 1937

Réalisation : Mikio Naruse

7/10  
 Avec : Hideo Saeki ⋅ Ranko Edogawa ⋅ Noboru Kiritachi

Que du beau monde à la mise en scène : Mikio Naruse donc, Honda premier assistant, Kurosawa en second (celui-ci louant d’ailleurs ce qu’il avait appris lors de ce tournage).

Histoire très simple, courte. Mais sans grand intérêt. L’introduction pourrait être celle de tous les meilleurs films de Naruse : des personnages pris tout à coup dans une avalanche de sentiments qu’ils ne maîtrisent pas. Le reste est assez inintéressant.

Tout le charme réside dans le montage. Les fondus pour passer d’une séquence à une autre, parfois des fondues « à la vague » (comme on dit « au noir »), et une proposition audacieuse en ces premiers temps du parlant : la possibilité d’entendre les pensées des personnages. Un panneau descend en fondu, et la pensée « défile » en off. Deux ou trois séquences bien montées également en flash-back et surimpression. Pas bien brillant.


Nadare (Avalanche) 1937, Mikio Naruse | P.C.L. Eiga Seisaku-jo


Lien externe :


Trois Sœurs au cœur pur, Mikio Naruse (1935)

Paradoxe sur le comédien

Trois Sœurs au cœur pur

Note : 3 sur 5.

Titre original : Otome-gokoro – Sannin-shimai

Année : 1935

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Chikako Hosokawa, Masako Tsutsumi, Ryuko Umezono

Naruse a sans doute trouvé là son credo dès son premier parlant en adaptant, et avant Le Grondement de la montagne, le futur prix Nobel Yasunari Kawabata. Des histoires de femmes et la transition culturelle.

Ce qui frappe surtout dans la technique de jeu des acteurs, c’est de voir que Masako Tsutsumi a exactement les mêmes attitudes et les mêmes intentions que plus tard Hideko Takamine sous la direction de Naruse. On a l’impression de voir Takamine avec un autre visage. Alors, soit les techniques des acteurs à l’époque étaient assez proches du jeu mécanique fait de lazzi de la commedia dell’arte où chaque personnage représente en emploi et où dans ce théâtre, un peu comme chez Guignol, on représente toujours les mêmes personnages. Ici, c’est tout à fait ça. On retrouve sans cesse les mêmes personnages chez les acteurs nippons, mais surtout ici, la différence, c’est que ce ne sont pas des caricatures. Sinon, Hideko Takamine a passé ses jeunes années à essayer de reproduire les attitudes de Tsutsumi. Ou est-ce encore une demande de Naruse ? En tout cas, arriver à ce point de mimétisme, c’est assez étonnant. Et on trouve d’autres exemples : Toshira Mifune copiant les attitudes et les gestuelles de Tsumasaburo Bando ou Denjirô Ôkôchi.

Le film en lui-même est assez anecdotique. La même impression d’hybridité qui ressort de ces films japonais des années 30. Le shomingeki n’adapte pas encore tout à fait les codes (ou les similitudes) qui seront beaucoup plus habituels dès la fin de la décennie suivante et qui liera le style de Naruse à celui d’Ozu notamment : les séquences récurrentes autour d’une table basse ou dans des logis de personnages bien identifiés de la classe moyenne encore faiblement influencée par les usages et le mobilier occidental (au contraire des habits où le passage au lieu intime qu’est le foyer est souvent l’occasion de changer l’habit de salary man contre un kimono), des personnages beaucoup apprêtés (sauf quand il sera question de geishas, mais généralement, lors de ces films des années 30, on a souvent l’impression qu’à la fois les femmes et les hommes sont habillés pour aller danser), les séquences à un bar, un restaurant ou un magasin (lieu typique de la classe moyenne), les discussions en travelling d’accompagnement dans la rue, etc.


Trois Sœurs au cœur pur, Mikio Naruse 1935 Otome-gokoro – Sannin-shimai | P.C.L. Eiga Seisaku-jo, Toho Company

 


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Le Grondement de la montagne, Mikio Naruse (1954)

Les Choses de la vie

Le Grondement de la montagne

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Yama no oto

Année : 1954

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Setsuko Hara, Sô Yamamura, Ken Uehara, Chieko Nakakita, Yôko Sugi, Teruko Nagaoka, Yatsuko Tan’ami, Yatsuko Tan’ami

— TOP FILMS

Une femme vit avec son mari avec les parents de ce dernier, mais ils ne s’aiment pas et le mari court après une ou deux femmes. En secret, le père de famille et la femme s’aiment, mais ils ne se le diront jamais tout au long du film. Le dilemme est là. Ils le savent, ou pas, peu importe, ça se voit, et ils ne font rien pour aller contre la bienséance. Ils poussent tous deux l’autre au bonheur, tout un sachant qu’il est impossible l’un sans l’autre.

Une œuvre d’une grande désespérance. On retrouve les personnages typiques des films de Naruse : la femme fidèle mais mal aimée et délaissée, le mari lâche et coureur, le père protecteur dont les usages sont tombés en désuétude, la mère naïve et quelque peu casse-pieds comme sa fille égocentrique avec son enfant mal élevé.

Les mêmes acteurs aussi comme toujours.

Il ne se passe finalement pas grand-chose. Très peu de péripéties. C’est un film, encore plus que dans les autres, sur le rapport à l’autre, sur les non-dits.

Encore un très bon film, adapté cette fois de Yasunari Kawabata.


Le Grondement de la montagne, Mikio Naruse 1954 Yama no oto | Toho Company

La Rue sans fin, Mikio Naruse (1934)

Comprendre Naruse (ou une tentative)

La Rue sans fin

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Kagirinaki hodô

Année : 1934

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Setsuko Shinobu, Akio Isono, Hikaru Yamanouchi

Je n’ai jamais été bien passionné par les films muets. Et ce n’est pas celui-ci qui y changera grand-chose. Cela étant, puisque je commence à bien connaître les films et le style de Naruse, voir l’un de ses premiers films est vraiment d’un grand intérêt, et on va faire le point. On peut y déceler ce qui fait déjà le charme de ses films suivants, et donc comprendre ce qu’est le style de Naruse. Il faut bien le dire, cela m’a fait prendre conscience d’un certain nombre de choses qui ne m’avaient pas sauté aux yeux, alors qu’en y regardant d’un peu plus près, elles paraissent évidentes…

D’abord, les personnages principaux des films de Naruse sont toujours des femmes. Presque toujours le même type de personnages. Femme plus ou moins seule, hôtesse de bar, geisha (on va voir que pour un Occidental, c’est parfois très compliqué de faire la différence et même de comprendre ce que ça implique, la culture japonaise à ce niveau était particulièrement éloignée de la nôtre). Ce personnage principal féminin est souvent d’une grandeur d’âme implacable, d’une probité sans reproche, souvent réservée (en tout cas un vecteur pour Naruse pour instaurer ces ambiances tristes et poétiques, contemplatives, qu’on appelle mono no aware). Elle subit toujours les événements avec un grand courage et une grande dignité (il y a toujours quelque chose de noble dans le comportement de ce personnage, alors qu’il ne s’agit bien souvent que de la classe moyenne japonaise). Tout ça est régi certainement par des codes, des usages, propres aux relations sociales dans ce pays : le respect et la hiérarchie sont des notions majeures, plus que chez nous où, depuis quelques décennies, tout est beaucoup moins structuré et strict. Les personnages appartiennent toujours à la classe moyenne japonaise, et j’ai même l’impression qu’on a souvent affaire à un même quartier de Tokyo, celui de Ginza.

Ensuite donc, les lieux. Ce n’est pas du tout le cas dans ce film La Rue sans fin (même si l’on est toujours à Ginza, il me semble), mais très souvent les scènes se limitent à quelques lieux bien définis, et pour autant indéfinis pour qui n’est pas familier avec les usages nippons. Ça se limite à la maison, au bar, et à la rue, mais pas n’importe quel type de rue. Et c’est là que tout le génie des films de Naruse s’exprime. Et là où il faut s’accrocher. Pour nous, la maison est le symbole de la vie strictement et exclusivement intime (une conception du foyer qui date en quelque sorte de l’invention du libéralisme en Hollande avec l’enrichissement des « foyers » grâce au commerce avec l’Orient, avant cela, la conception du foyer en Europe n’était peut-être pas si différente de ce que l’on peut voir dans certains foyers japonais des films de Naruse). Le bar, au contraire, c’est le symbole du lieu public. Pour nous, il s’agit donc de deux lieux diamétralement opposés. Mais au Japon, ce n’est pas si simple. Les maisons, en tout cas dans la plupart des films de Naruse, les maisons sont des lieux de passage. Parce qu’il s’agit parfois de maisons de geishas (Okiya), de commerces (une teinturerie par exemple dans La Mère, et les clients se présentent juste au comptoir qui mène à la rue de derrière, mais il n’y a pas de séparation évidente entre le monde public et privé), peut-être d’auberges, de pensions, de magasin… Le fait est que pour un Japonais, quand il regarde le film, il va tout de suite reconnaître un type de lieu, même par les dialogues, le lieu sera défini par un mot, mais qui n’a pas d’équivalence en français (comment traduire okiya, par exemple ?). Cela vaut aussi, et sans doute plus encore, pour ce que nous appelons des « bars ». On peut imaginer que pour un Japonais qui arrive en France, il soit difficile de saisir la différence entre un bar, un café, un bar-tabac, une brasserie, un restaurant, un traiteur, un grand restaurant, un self-service, un fast-food, une boulangerie, un restaurant d’entreprise… Pour nous, c’est presque tout autant compliqué de comprendre les maisons et commerces liés à la boisson, à la détente et à la restauration, d’autant plus qu’on ne peut traduire par les équivalents en français. Chaque établissement japonais a sa particularité, sa fonction, parfois même comme en France, un établissement peut regrouper plusieurs types d’établissements ou être spécialisé en un certain type de nourriture ou de boisson, si bien qu’il est impossible de s’y retrouver. Et c’est là que comprendre les films de Naruse, toutes les subtilités de ces films, semble réellement être vain pour un Occidental. On comprendra les grandes lignes, mais pas mal de ces subtilités resteront incomprises et étranges.

Et Naruse accentue ce flou entre espace intérieur et extérieur, lieux intimes et publics, en filmant souvent un espace depuis un autre.

Les espaces exigus, parfois intimes comme une chambre à coucher, toujours ouverts vers l’extérieur, ici dans A l’approche de l’automne | Toho Company



Un espace intérieur filmé depuis l’extérieur grâce à un « 4e mur » quasi béant, ici dans Une avenue au matin, Mikio Naruse 1936 | P.C.L. Eiga Seisaku-jo



Un espace extérieur filmé depuis l’intérieur grâce à un « 4e mur » quasi béant, ici dans Délit de fuite, Mikio Naruse 1966 | Toho Company



Passage de plat entre la cuisine et la salle, entre privé et intime, ici dans La place de la femme 1962 | Toho Company



L’entrée de la pension dans Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse 1962 | Takarazuka Eiga Company Ltd.


Les boutiques ouvertes sur la rue, ici dans A l’approche de l’automne | Toho Company



L’amour des ruelles marchandes et… désertes, privé ou intime ? Ici dans La place de la femme 1962 | Toho Company



L’amour des ruelles marchandes, ici dans Angry Street, Mikio Naruse 1950 | Tanaka Productions



Ruelle privative ou rue escarpée, ici dans Nuages flottants, Mikio Naruse 1955 | Toho Company



La ruelle, souvent un lieu d’intimité, de confidence ou comme ici de dispute dans Courant du soir (Mikio Naruse 1960 | Toho Company)



Les commerçants ont l’habitude de nettoyer les ruelles devant leur boutique (acte intime dans un espace supposé public), ici dans A l’approche de l’automne 1960 | Toho Company



Même chose, ici dans Frère aîné, sœur cadette, Mikio Naruse 1953 Ani imôto | Daiei Tokyo Daini



Dernier exemple de cette confusion avec les bains publics, présents dans nombre de films de Naruse, ici dans A l’approche de l’automne 1960 | Toho Company

Parmi les subtilités des espaces bien définis, je commence par Ginza. Il s’agit en fait de l’un des quartiers principaux de bars à hôtesse et maisons de geishas de Tokyo où se situent beaucoup de films de Naruse. Ce genre de quartier avec ses petites ruelles est appelé hanamachi (ville fleur), et même si dans tous les films de Naruse, les personnages principaux ne sont pas que geishas, on retrouve souvent cette ambiance. Peut-être est-on toujours dans les mêmes coins de Ginza, peut-être cherche-t-il toujours les mêmes types de quartiers, peut-être était-ce juste la norme, la disposition réelle des maisons ? Je n’en sais rien…

Le week-end, durant l’après-midi le centre du quartier est réservé aux piétons…, mais seulement le début des années 60. Donc après la grande partie des films de Naruse, mais peut-être est-ce là un indice pour comprendre qu’autrefois ces quartiers avaient un charme particulier sans les véhicules motorisés…

L’okiya est donc la maison de geisha. Il s’agit d’artistes, elles ont le rôle de divertir. Bien sûr, leur talent ne se limite pas au chant et à la danse, mais aussi à la conversation (parfois un peu plus). Et ça se complique quand on sait que leur rôle s’est modifié, voire diversifié, au cours du XXe siècle. Entre celles qui sont restées fidèles à la tradition, celles qui se sont mises à fréquenter les « bars », et tout ça en sachant aussi qu’au milieu du siècle, la prostitution a été officiellement interdite…

Izakaya est une sorte de bar où l’on peut boire, s’enivrer et manger (il correspond sans doute plus aux pubs en Grande-Bretagne). On y va entre collègues après le boulot ou avant d’aller ailleurs pour manger. La bouffe est généralement partagée entre les clients d’une même table. Trois manières de consommer : sur un tatami (assis en seiza), autour d’une table, ou au comptoir du bar.

Il y a aussi le kyabakura (ou bar à hôtesses), tenu parfois par une Mama-san (un manager femme). Dans Une femme monte l’escalier, Hideko Takamine est appelée Mama.

On a encore les snack-bars, dans lesquels les hôtesses flirtent avec des clients dans un lieu plus petit (ce n’est pas de la prostitution…). Il me semble que dans Une femme monte l’escalier, toujours, le personnage d’Hideko Takamine, l’établissement qu’elle achète à son compte est un snack-bar.

Bref, on voit bien que sans équivalent, c’est presque impossible de comprendre ces films… Il faudrait apprendre à connaître tous les types d’établissements, que ce soient les maisons, les bars, les restaurants, et reconnaître les mots japonais qui les définissent (par exemple, il y a cinq ou six noms différents pour les restaurants japonais, étant donné qu’on ne mange pas le même type de nourriture).

J’en reviens donc à ce que je disais sur les trois types de lieux dans les films de Naruse : la « maison », le « bar » et la rue (là aussi, j’aurais presque envie de mettre des guillemets). Pour un Occidental, il n’y a rien qui oppose plus une maison privée d’un bar public. Au Japon et dans les films de Naruse, il y a comme une harmonie entre ces deux lieux, un peu comme s’ils s’emboîtaient l’un dans l’autre. Certaines maisons sont semi-privées, collégiales, comme des pensions, on entre au moins jusqu’à l’entrée « publique » sans frapper, et on attend d’être invité à rejoindre le reste de la maison, qui est, elle, surélevée (là, on doit quitter ses chaussures pour des sandales et rester en chaussette sur les tatamis).

Et de la même manière, les « bars » sont souvent des sortes de clubs où se rencontrent des habitués. Si l’on vient seul…, on peut avoir de la compagnie au menu, avec ces hôtesses de bar, sortes de geishas des temps modernes. Il s’agit donc de lieux bien moins publics que ce que l’on connaît chez nous. Ce qui fait que dans les films de Naruse, tous les lieux sont à la fois publics et privés. Cela dépend en fait des circonstances. La chambre à coucher par exemple, la journée, on peut y servir le thé à un visiteur…, ce qui en fera la chambre à coucher, c’est seulement quand, au coucher, on met le futon sur le tatami. L’ambivalence de ces deux types de lieux, c’est la marque des films de Naruse : on passe sans cesse de l’un à l’autre ; le privé et le public sont toujours très liés. On se croirait presque dans une pièce de théâtre classique où les personnages font des entrées en scène en étant annoncés. Que ce soit la maison ou le bar, c’est le lieu où l’action se passe et au-dehors on a les « autres » qui sont susceptibles de venir se présenter assez facilement sans pour autant que ça tue l’atmosphère intime du lieu. Il est intéressant de noter que dans les films japonais (chez Naruse en tout cas), on a plus regard de l’intérieur qui voit entrer un nouveau personnage, alors que dans le cinéma occidental, on verra plus souvent les personnages se déplacer eux-mêmes pour se rendre à un lieu et rencontrer d’autres personnages (si j’étais audacieux, je comparerais le récit nippon à un ovule et le récit occidental à un spermatozoïde…).

Il existe enfin le troisième type de lieu chez Naruse : la rue. Elle fait le lien entre les deux premiers, peut-être pour souligner un peu plus leur similitude, leur ambivalence. Mais attention, si dans la Rue sans fin, on a encore des rues bondées, presque toujours par la suite Naruse préférera des petites ruelles, voire des rues, des ponts, sans circulation. Et là encore, l’harmonie est respectée. Encore une fois, on a affaire à un lieu public, mais l’atmosphère est privée, intime. On retrouve presque systématiquement des dialogues à deux personnages (un peu à la Wong Kar-wai) et quand ils sont trois dans le Repas[2] par exemple, il ne s’agit que du môme d’un des personnages qui joue pendant que sa mère cause avec le personnage principal (il est présent sans faire partie du cercle intime de la discussion). Paradoxalement, la rue devient le lieu intime par excellence, parce qu’on y a exclusivement des scènes à deux, comme l’antichambre ou le boudoir où l’on ira confesser ses tourments à la voisine ou une vieille connaissance.

C’est là que pour comprendre le style de Naruse, La Rue sans fin est intéressant (rien que le titre…). Ce n’est pas encore tout à fait du « Naruse ». Les rues sont larges, grouillent de monde et de circulation ; en plus, Naruse se plaît à donner un caractère descriptif, presque documentaire au film en multipliant les plans de foule, de la rue pendant les transitions. Un style de plan qu’il abandonnera totalement par la suite, dans une recherche, toujours, d’économie (des moyens et des effets).

On peut se demander si à ce moment, Naruse n’a pas encore trouvé son style, sa voie, sa route (sa rue) ou s’il ne cherche pas tout simplement à copier ce qu’il a vu dans les films occidentaux (pour les films de l’époque qui ne sont pas tournés en studio). Parce que dans ce film, il n’y a pas que les rues qui sont filmées comme il ne le fera plus jamais par la suite. Il y a surtout les scènes d’intérieur qui n’ont rien à voir. On s’étonne de voir des voitures dans La Rue sans fin (on est pourtant en 1934, et on n’en verra que rarement par la suite, alors que les trains seront plus répandus par exemple… pourquoi ? mystère… est-ce que les trains font plus japonais, est-ce que ça correspond plus à son idée de faire des lieux à la fois publics et privés ?…), mais surtout, on y remarque des portes ! Les personnages semblent incapables d’ouvrir ces énormes portes… Par la suite, les portes disparaîtront presque de ses films (on en voit parfois à l’entrée d’un bar, mais jamais en gros plan comme c’est le cas dans ce film). Il préféra, plus tard, revenir aux bonnes vieilles portes coulissantes (shoji ou fusuma). Est-ce que c’est un désir de sa part de retourner à des films plus « japonais » ? Cherchait-il comme ça à affirmer son style ? Mystère. On en voit, par exemple, beaucoup plus chez Ozu, dans les entreprises notamment.

Autre chose qui m’a marqué dans ce film, c’est l’incroyable similitude dans le style de jeu des acteurs du muet, et plus tard dans ses films parlants jusque dans les années 60. Quand en Occident la rupture a été totale entre le jeu de pantomime et le parlant qui allait mettre dix ans à adopter les techniques réalistes de l’Actors Studio (et attendre encore quinze ou vingt ans pour que ces techniques se généralisent dans l’ensemble du cinéma américain), avec ce film muet de Naruse, on découvre qu’au Japon, il n’y a pas eu ce genre de révolution. Dans ce film, les acteurs ne jouent pas la pantomime. Mieux, la mise en scène, à travers son découpage, sa mise en place, est déjà assez proche de ce qui sera mis en place dans les films parlants (beaucoup de panneaux dans le film muet et au contraire peu de dialogues dans les films parlants…). Les Japonais garderont longtemps ce type de jeu précis, avec des codes, des jeux de regards, des postures, des ports de tête, une manière de se positionner par rapport à un autre acteur… C’est d’ailleurs étonnant de rencontrer des plans, des transitions, des postures, des jeux de regards, des axes de caméras qui reviendront sans cesse dans les films suivants. Pour exprimer un sentiment, mettre en place une même situation, on ne s’embarrasse pas, on utilise les mêmes méthodes. C’est comme si les acteurs japonais avaient des codes, des lazzis, comme autrefois les acteurs de commedia dell’arte pour jouer des personnages récurrents de la scène. Et là, étant donné qu’on a toujours affaire aux mêmes types de personnages (parfois aux mêmes acteurs), on peut facilement imaginer qu’il y a des codes, des poses, utilisés traditionnellement pour exprimer un sentiment, une situation. Chose impensable à la même époque en Occident (quoique). C’est amusant de voir, par exemple, des acteurs différents adopter les mimiques d’un acteur dans un film plus récent de Naruse. La femme qui baisse la tête en signe de résignation ou de docilité ; la vieille mère qui fait une moue et qui dodeline de la tête, l’air de dire « non, mais tout de même », surprenantes, ces similitudes. C’est dommage que là-bas, mais déjà à cette époque en Occident, on ait perdu ces méthodes de jeu. Ça limite le champ d’action. On ne peut plus jouer que d’une manière naturaliste, oubliant les « emplois », les personnages récurrents, familiers, les archétypes…

Il y a enfin la notion de mono no aware, habituellement utilisée en littérature, mais dont Naruse se serait inspiré pour créer des ambiances pour ses films. Et c’est vrai que quand on voit ces films, on cherche toujours à mettre des mots sur des choses qui en Occident n’en ont pas. On parle de contemplation, d’ambiance, de film lent, poétique… Ça devient plus compréhensible quand on peut identifier une notion vague avec une expression, même si ça reste impossible à traduire.

Alors le mono no aware, qu’est-ce que c’est ? Voici quelques tentatives de définitions en français :

D’abord, on le traduit parfois par « Le pathétique des choses », d’autres fois par « un sentiment profond des choses », ou encore par « Choses propres à émouvoir ».

Et voici deux définitions trouvées sur le Net :

« Les textes fondamentaux du Zen font de l’acceptation et de la transcendance du monde le point nodal de l’art de vivre qu’ils proposent, tandis que l’art narratif japonais traditionnel célèbre le monde tout en y renonçant. De nos jours, on emploie souvent le terme mono no aware pour décrire cet état d’esprit. Selon le mot de Tamako Niwa, il s’agit de “la tristesse sereine” qui nous envahit à la vue du monde. On l’utilise également pour décrire l’acceptation tranquille d’un monde en transition, le plaisir innocent et éphémère goûté à l’activité quotidienne ou encore le contentement procuré par la précarité de sa propre existence. »

« Appréciation généralement teintée de tristesse de la beauté éphémère qui se manifeste dans la nature et la vie humaine. »

Moins orientée vers la mélancolie et plus philosophique, voici la définition qu’en donne René de Ceccatty : « l’aware est une sorte de suspension de jugement, un retrait de la conscience, qui, à l’origine, prend la forme d’une exclamation de surprise devant l’apparition d’un sentiment nouveau ou d’un pur phénomène extérieur. Ce retrait, cette suspension, permet, précisément, la mise en place intérieure d’une autre catégorie de temporalité. Le sujet se retire de l’activité du monde qu’il observe et décrit de façon plus ou moins concise. »

Comme d’habitude, plus on comprend les choses, plus on se rend compte qu’il reste finalement encore plus de choses à découvrir… La rue est sans fin.


[1] Quand une femme monte l’escalier

[2] Le Repas


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Tourments, Mikio Naruse (1964) Midareru

Une femme indomptable

Tourments

Une femme dans la tourmante

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Midareru

Année : 1964

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Hideko Takamine, Yûzô Kayama, Mitsuko Kusabue

— TOP FILMS

Mélo me voilà. D’habitude, le mélo vient chez Naruse surtout vers la fin, après une description de mœurs. Pour une fois ici, dans Tourments (aka Une femme dans la tourmente), l’introduction ne dure que quelques minutes.

Une veuve vit seule avec le jeune frère de son mari mort durant la guerre (et leur mère). Une dizaine d’années d’écart seulement les sépare, lui en a 25. Elle tient le magasin familial, et les choses se gâtent quand les sœurs mariées veulent construire un supermarché à la place de l’épicerie ; ça obligerait la veuve à partir. Elles voudraient donc la pousser à se remarier. Seulement, elle ne veut pas et ne sait pas que les sœurs de son mari veulent la chasser alors qu’elle tient seule le magasin. Quand le jeune frère prend connaissance de tout ça, il avoue son amour à celle qui l’a pratiquement élevé et explique ainsi qu’il reste depuis ce temps auprès d’elle. La veuve, cependant, bien qu’émue de cette révélation, refuse son amour et pense à ce qu’on pourrait dire d’eux. Elle le prie donc de ne rien dire. Le jeune homme, alors peu sérieux, décide de travailler avec elle au magasin. Elle décide de partir retourner dans son village en prétextant qu’elle a trouvé un prétendant et donc qu’ils pourront faire selon leurs projets. Mais le frère a compris qu’il n’y avait pas de prétendant et la retrouve dans le train qui la ramène dans le village de son enfance. Alors que leur complicité et sans doute leur amour ne cessent de grandir, la veuve, sans explication apparente, se met à pleurer en regardant le frère de son mari dormir. Ils descendent du train, prennent une chambre dans une auberge, et alors qu’on croit, tout comme le frère, que la veuve accepte enfin son amour en se moquant des convenances et du qu’en-dira-t-on, elle lui demande de repartir le lendemain pour la ville. Comme après chaque dispute, le frère va se saouler à un bar. Le lendemain, une civière est portée en face de l’auberge, la veuve le reconnaît, lui court après… Elle apprend qu’il est tombé dans un ravin…

Tourments, Mikio Naruse (1964) Midareru | Toho Company

C’est court et simple, et c’est souvent une qualité, mais peut-être manque-t-il, cette fois, ce petit truc en plus qui fait la pâte de Naruse habituellement : une description d’une certaine société japonaise après la guerre. Le contexte est là. Les rapports entre personnages sont moins complexes et assez prévisibles. Le dilemme est connu finalement assez tôt dans le récit, et le nombre de péripéties reste assez maigre (en soi ce n’est pas un défaut mais ça accentue une impression de vide laissée par la faible densité de l’ensemble). Cela permet au moins de développer la mise en scène et de mettre en valeur le jeu d’Hideko Takamine. Mais les bons films d’acteurs ne font pas forcément les bons films pour les spectateurs : c’est l’histoire qui doit être au centre de l’attention, pas les acteurs.

Toutefois, si on prend le film tel quel, sans repenser aux autres films de Naruse, on aurait peut-être une autre impression. Et la simplicité qui se dégage du film serait peut-être la principale qualité du film. Dans la précédente décennie, Naruse faisait surtout des études sociales, certes avec beaucoup de sentiments, mais ils n’étaient jamais réellement les moteurs de l’action, le centre d’intérêt principal et unique du récit ; et puis dans un ou deux films comme Une histoire de femme ou Nuages flottants, il a dévié plus franchement vers le mélo, alors que la force de ses films était justement de mettre des émotions, du cœur, dans des histoires, certes parfois tragiques, mais le plus souvent, sociales, familiales. Là, la famille est bien présente, mais c’est surtout une histoire d’amour tragique et impossible. On a au moins ce resserrement propre aux films précédents, autour des personnages principaux, mais on passe un peu vite au duo principal. Un très beau film toutefois.

Le film est à voir pour le traitement psychologique du personnage principal. On ne sait jamais quels sont les sentiments de cette femme encore dévouée et fidèle à son mari dix-huit ans après sa mort. Elle ne cesse de fuir, de fondre en sanglots quand le frère de son mari lui dit qu’il l’aime. Elle ne veut pas l’entendre, comme si elle avait peur de ce que cette révélation pouvait éveiller en elle (d’ailleurs ça, elle le dira plus tard, mais toujours pudiquement : « Tes mots m’ont rappelé que j’étais aussi une femme »). Jamais, elle, ne dira qu’elle l’aime (ou pas) quand lui n’aura jamais cessé de lui dire, et quand on sent toute la frustration en elle, on voudrait qu’elle parle enfin pour exprimer ce qu’elle ressent — ce qu’elle ne fera jamais.




Comme une épouse et comme une femme, Mikio Naruse (1961)

Comme une épouse et comme une femme

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Tsuma to shite onna to shite

Année : 1961

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Hideko Takamine, Chikage Awashima, Masayuki Mori,Tatsuya Nakadai, Yuriko Hoshi, Kumi Mizuno, Keiko Awaji, Chôko Iida, Chieko Nakakita

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Voilà sans doute le film le plus mélodramatique de tous ceux que j’ai vus jusqu’à présent de Naruse. Le lien avec le monde des geishas, parce qu’on a toujours un pied à Genza le quartier des bars de Tokyo, demeure, même s’il est plus précisément question ici de la condition de la maîtresse.

Comme d’habitude, la première demi-heure introduit calmement les personnages, puis l’intrigue se resserre autour de cinq personnages dont on apprend à connaître le secret commun. Une famille des plus communes avec le père, la mère, la fille et le fils, et à laquelle vient donc s’ajouter la maîtresse. Ça, c’est le point de départ du film. Ensuite tout se complique quand la maîtresse se plaint que son mari (on peut presque l’appeler comme ça) ne vient pas assez souvent la voir. Elle voudrait cesser de se cacher, voudrait profiter de lui, enfin, après vingt ans de mensonge. Comme d’habitude, les hommes sont lâches (peut-être plus ici que dans les autres films de Naruse), et pour lui, la meilleure solution est encore… de ne rien faire. Vient alors une scène fabuleuse où on nous expose à travers différents récits le passé des personnages. Le fait important du film : les deux enfants ne sont pas de l’épouse, mais de la maîtresse… (On ne peut pas rêver mieux comme nœud dans une intrigue). Bien sûr eux ne le savent pas. Mais la mère, l’épouse, sait donc que son mari a une maîtresse ; entre les trois adultes ça n’a jamais été un mystère. L’homme n’est donc pas loin d’être polygame. Une femme, et une femme « non officielle ».

Comme une épouse et comme une femme, Mikio Naruse 1961 Tsuma to shite onna to shite | Toho Company

La maîtresse est mise face à son destin en quelque sorte parce qu’elle ne supporte plus sa solitude. Et un dilemme de plus pour elle : elle est gérante d’un bar à Genza, propriété de… la femme de son amant ! Encore plus tordu : toutes les dépenses relatives au bar, elle les sort de sa poche… Si elle décide de quitter son amant, elle risque de tout perdre. Elle va voir l’épouse et lui propose une certaine somme d’argent et en échange elle quittera son mari. Mais l’épouse ne s’en laisse pas conter, elle sait qu’elle est dans son droit et renvoie la maîtresse « à sa vie facile ».

La maîtresse rentre donc chez elle (il faut voir Hideko Takamine chanter son désespoir !) et là sa grand-mère qui vit avec elle (paradoxalement, cette présence renforce sa solitude) lui conseille de reprendre ses enfants. Alors qu’elle-même avait conseillé à sa petite fille de les abandonner à leur père pour qu’ils aient une vraie famille… La maîtresse informe donc son amant qu’elle compte reprendre au moins l’un d’entre eux, le plus jeune, qui a maintenant quinze ans. Comme d’habitude, le mari ne fait rien, c’est comme si elle ne lui avait rien dit… Elle part donc à la sortie de l’école et passe la soirée avec son fils, qui la connaît pour être la gentille gérante du bar que possèdent ses parents. Finalement, le fils apprend la nouvelle et rentre chez lui.

Vient alors la grande scène de dénouement où les masques tombent. Le fils boude et s’enferme dans sa chambre. La fille qui ne sait encore rien arrive. Son frère lui révèle tout. C’est à cet instant que leur mère, la vraie, arrive. Cette fois, ce sont les parents qui enferment les enfants dans leur chambre pour qu’ils n’assistent pas au règlement de comptes. Ça se chamaille comme dans un film de Naruse (c’est-à-dire en papotant), ça pleure. Les deux femmes cherchent vainement à convaincre l’autre que les enfants sont les leurs. Quand on demande au mari d’intervenir, il dit préférer ne rien dire justement pour ne pas froisser l’une ou l’autre. Il propose alors un peu pour se dérober de ses propres responsabilités de convier les enfants à la discussion (plus on est de fous…). Pas la peine, ils ont tout entendu. « Papa, maman, je vous hais ; et vous, je vous hais encore plus. » Voilà, tout le monde est malheureux, c’est merveilleux, et nous, on pleure parce que ça fait une heure que les scènes se suivent, intenses, avec la bonne musique d’ambiance pour bien accompagner nos larmes. Ce n’est pas vraiment la fin du film, mais c’est tout comme. Dans l’épilogue, on voit que la fille a quitté le foyer, et que le fils attend de rentrer à l’université pour la suivre…

Joli mélo !



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Nuages flottants, Mikio Naruse (1955)

César et Rosalie

Nuages flottants

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Ukigumo

Année : 1955

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Hideko Takamine, Masayuki Mori, Mariko Okada, Chieko Nakakita, Isao Yamagata, Daisuke Katô

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J’avais vu le film il y a deux ans, j’en gardais pourtant très peu de souvenirs. Il était donc temps de revoir ce qui est considéré par beaucoup comme le meilleur film de Mikio Naruse.

Le film me laisse toujours un avis mitigé. La qualité du récit, c’est de s’attacher à une histoire, une seule. Comme souvent chez Naruse on commence par une sorte de plan d’ensemble, puis le récit se resserre petit à petit jusqu’à ne s’intéresser qu’à la relation entre les deux personnages principaux. Cette sorte de travelling avant et de ponctuation glissant entre les différentes échelles de plan, ce basculement de l’infiniment grand à l’infiniment petit, de la généralité à l’unité, est toutefois moins évidente que dans les autres films. Ici, dès le départ, on sait qui sont les deux personnages principaux ; je me suis suffisamment plaint des débuts un peu trop « chorals » de Naruse pour le faire ici. Le récit en flashback du début pour entrer tout de suite dans le vif de sujet est peut-être un peu facile en revanche. Un récit linéaire aurait sans doute été plus long, probablement moins efficace, et après tout, la qualité du film, c’est sa densité, sa concision. À chaque scène correspond une époque, une nouvelle péripétie, le moteur du récit c’est l’ellipse. L’intrusion de deux ou trois personnages dans la première heure sert surtout à créer la menace, la jalousie. On ne peut pas dire que le gros problème du bonhomme, c’est sa frivolité, et en même temps ne pas le traduire en action… Il est volage, inconstant, lâche ; il faut le montrer à travers la relation qu’il a avec les autres personnages. Ensuite, quand le récit se resserre sur ces deux personnages principaux, à savoir l’homme marié qui séduit un peu malgré lui mais sans honte les autres femmes, et la femme, sa maîtresse, qui semble l’attendre toute sa vie malgré ses fausses promesses (même si finalement, il n’en fait aucune…, tout l’art de la muflerie).

Nuages flottants, Mikio Naruse 1955 Ukigumo | Toho Company

C’est dans ce resserrement que le récit atteint sans doute son meilleur. On a vu ça dans d’autres films, souvent long (parce que ça demande une longue mise en place et surtout un acharnement, une répétition pour que le spectateur finisse par comprendre que les scènes sont systématiques et pour créer presque un effet de manque si le récit proposait autre chose), comme La Maman et la Putain d’Eustache : une fois qu’on est dedans, c’est fascinant : le film ne se résume plus qu’en une suite de scènes en tête à tête représentant chacune une nouvelle étape dans l’évolution de leur relation. Comme une mise sous microscope de la vie d’un couple, d’un faux couple (avant la fin du film, la morale semble bien être : on a beau chercher quelqu’un, croire le trouver, on est toujours seul).

Le défaut majeur de cette histoire, pour moi, et puisqu’il faut y venir, c’est l’antipathie des deux personnages. Celui interprété par Hideko Takamine est à l’opposé des personnages habituels féminins rencontrés chez Naruse. Elle est viscéralement attachée à son homme, lui pardonne tout, serait prête à tout accepter pour lui… Or, sachant que lui est un salaud, ça ne passe pas. Sa relative fragilité, sa docilité face à son homme, tout ça est un frein à ce qu’on s’identifie pleinement à elle. Sa faiblesse ne nous émeut pas, on ne cherche pas à la consoler, elle nous agace ; on voudrait lui dire d’aller voir ailleurs. La solitude, l’abandon, qui caractérise certains personnages narusiens, c’est leur plus grande force. L’empathie que porte le spectateur pour ces personnages souvent féminins, elle naît des choix ou des obligations qu’elles doivent endurer face à des hommes rarement à la hauteur. D’un côté leur relation fait un peu penser à celle qu’on trouve entre Jivago et Lara dans le Docteur Jivago. À la différence que dans le Lean, il y a une complicité entre les deux personnages ; malgré les séparations, on sent qu’ils s’aiment, ils vont l’un vers l’autre pour se protéger du froid glacial en quelque sorte. Or ici, on a le personnage féminin qui vient vers son homme, qui lui, la rejette. D’accord, c’est le sujet du film, mais ça rend impossible toute catharsis ; on peut difficilement dans nos sociétés actuelles comprendre un tel dévouement pour un homme qui n’en vaut pas le coup. Si le récit avait au moins adopté le point de vue d’un des personnages, celui de la femme, comme il semble vouloir le faire mais pas suffisamment, là on aurait pu s’identifier davantage à elle, on aurait compris ou accepter la dépendance à cet homme. Car lui, avant la fin qui le sauve un peu, reste antipathique. Un homme qui se laisse aller à la facilité des tentations féminines, qui semble n’avoir aucune morale, aucun remords, qui est d’une lâcheté et d’une hypocrisie sans fin, qui profite de ses différentes femmes selon les circonstances, et qui, finalement, n’a pas de cœur (quand l’une de ses maîtresses se fait tuer par son mari, il reste stoïque), un tel personnage ne peut pas provoquer la moindre sympathie chez le spectateur. Ça nous serait présenté comme une faiblesse de sa part, le récit prendrait le temps de l’expliquer, pour qu’on l’accepte d’accord, mais là, soit son personnage est trop grand, soit pas assez. Dans Quand une femme monte l’escalier, il y a un personnage comme ça qui ne peut s’empêcher de séduire les femmes, mais non seulement il s’agit d’un personnage secondaire, mais en plus c’est bien présenté comme quelque chose de maladif, donc à ce moment, ça n’est pas si antipathique. On passe presque exclusivement deux heures au milieu de ces deux personnages, ces deux amants, et pourtant, ils restent pour nous toujours des étrangers, l’identification ne s’est pas effectuée comme elle le devrait.

Après, le film ne pouvait pas prendre une autre direction, parce que tout est déterminé semble-t-il par la fin, là où le récit prend tout son sens, avec la phrase en guise d’épilogue : « La vie d’une fleur se fane très vite. C’est pourquoi il faut vite l’aimer. » C’était donc là où tout le récit voulait en venir ; mais ce n’est pas pour autant que ça rend moins problématique l’antipathie qu’on éprouve à l’égard de ces personnages durant le reste du film. Surtout, si c’était ça le sujet du film, il aurait fallu le dire plus tôt. Car pendant tout le film, on le voit comme un « finiront-ils ensemble ». L’enjeu annoncé au début semble être lié à la compatibilité ou non de ces deux personnages, et comme on a déjà la réponse (non parce que c’est un salaud) on est un peu perplexe pendant tout le film face à cette relation je t’aime-moi-non-plus. Le film, à la lumière de cette fin, prend donc un nouvel intérêt. On repense après coup à ce personnage qui nous est apparu pendant tout le récit antipathique ; le geste et la prise de conscience finale sont une sorte de rédemption, un peu tardive mais réelle, de l’amant lâche et opportuniste. Est-ce que pour autant le spectateur est prêt à lui pardonner ? C’est toute la question. On se retrouve un peu à la place de cette femme (pour le coup on la comprend un peu mieux donc) qui malgré l’indifférence de cet homme continue de l’aimer ; c’est le même problème que rencontrent également certaines femmes battues qui voient après coups leur mari s’excuser sincèrement. Les excuses, les rédemptions tardives, ça n’excuse pas ce qui précède, ça ne garantit pas qu’on soit quitte avec son passé. Le personnage de Mazayuki Mori est un salaud… et pis c’est tout ! La vie d’une fleur ça se fane peut-être très vite, mais il ne faut pas non plus laisser n’importe qui la cueillir. Il faut savoir s’en occuper… Quand Mori accepte qu’Hideko Takamine, souffrant, semble-t-il, de tuberculose, la suive sur une île qui possède une forêt pluviale où « c’est rare qu’il ne pleuve pas dans le mois », ce n’est pas vraiment savoir prendre soin de sa jolie fleur. Ah, tu peux faire le malin une fois qu’elle est fanée par ta faute, imbécile !

Pourquoi Nuages flottants au lieu de Nuages pluvieux ? Mystère…

Prochain visionnage, je montrai encore cette appréciation sans doute…




Le Sifflement de Kotan, Mikio Naruse (1959)

Rendez-vous en terre inconnue : Mikio Naruse chez les Aïnous

Le Sifflement de Kotan

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kotan no kuchibue

Année : 1959

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Ken Yamauchi, Yoshiko Kôda, Masayuki Mori

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Étonnant de voir Naruse quitter la ville pour les kotans (villages) aïnous de l’île d’Hokkaido. Et au fond pas tant que ça. Qu’est-ce que fait le plus souvent Naruse ? Décrire une société japonaise qui change sous l’influence de l’Occident, à travers des histoires de geishas, d’amour ou de femme au milieu d’une famille souvent monoparentale.

On est donc sur l’île d’Hokkaido ou on suit une famille aïnou (un peuple d’une ethnie minoritaire au Japon). Il y a le fils, doué à l’école, le père ivre depuis que sa femme est décédée (joué par Masayuki Mori, avec encore un rôle à mille lieues de ces autres rôles ! il suffit de voir le personnage de banquier bien respectable qu’il jouait dans Quand une femme monte l’escalier…) et la fille idéale qui prend soin de tout le monde, belle comme un ange. Le conflit social est clair. Les enfants aïnous sont victimes du racisme japonais à l’école.

Naruse décrit comme à son habitude un grand nombre de personnages avant de se recentrer sur ceux qui deviendront les principaux (le fils et surtout la fille). C’est comme ça qu’il suit un bon moment la voisine qui vit avec sa grand-mère, qui rêve de faire de la danse et qui flirte avec un Japonais. Sa grand-mère va un jour voir le père de ce garçon (directeur de l’école qui a toujours été correct avec les aïnous) pour connaître ses intentions si leurs enfants décidaient de se fiancer. Elle y va avec un peu d’espoir, vu le personnage (joué par Takashi Shimura, l’éternel humaniste des films de Kurosawa, donc l’acteur idéal pour ce rôle), mais il lui fait comprendre que ce n’est pas une bonne idée… Après quoi, la grand-mère tombe malade, la fille disparaît. On ne saura jamais ce qui lui est arrivée… Voilà qui est très narusien : il développe des personnages et il les délaisse presque consciemment en cours de route comme pour coller un peu plus à la vraie vie où souvent on perd de vue même son plus proche voisin. Puis la grand-mère meurt… La vie, en somme, mais pour une fois chez Naruse, celle des autres, ceux de l’île voisine.

Le Sifflement de Kotan, Mikio Naruse 1959 Kotan no kuchibue | Toho Company

Le récit peut alors s’attacher complètement au destin de la famille. La fille est choisie par le professeur de dessin pour être son modèle, elle s’entiche un peu de lui, mais il finit par partir pour Tokyo (avant d’être parti pour la grande ville de l’île, Saporo, avec elle pour présenter son tableau à un concours), le fils se bat avec d’autres élèves (japonais eux) qui le jalousent et le martyrisent, le père parvient à se détacher de l’alcool, mais qui mourra (Mori) à la fin, écrasé par un arbre (il avait trouvé une place de bûcheron).

Ça commence comme un film social, avec des oppositions entre deux cultures, ils nous mènent tranquillement au mélo avec une ou deux amourettes, deux morts cruelles… Tout ça pour laisser les deux orphelins à la fin, livrés à leur oncle cruel. La même rengaine tragique, même en plein dans les bois, et tout aussi efficace.

On se croirait presque dans un film de Miyazaki. Les Aïnous et surtout leur culture animiste (avec tous ces esprits de la forêt) ressemblent à des peuples qu’il décrit très souvent dans ses films. Naruse ne reproduit pas totalement la culture aïnou. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le Net pour s’apercevoir qu’il y a un ou deux trucs qui ne sont pas retranscrits dans le film. Par exemple, il a bien pris des Japonais pour jouer les Aïnous, et il me semble qu’ils parlent tout le temps japonais… En tout cas, c’est bien dépaysant. Voir qu’il y a également un problème de racisme au Japon, c’est comprendre finalement que tout le monde a les mêmes problèmes. Dommage que la fille n’ait pas fait d’autres films, elle avait un de ces sourires…



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L’Éclair, Mikio Naruse (1952)

L’Éclair

Inazuma Année : 1952

Réalisation :

Mikio Naruse

6,5/10 IMDb   iCM
Listes :

Les Indispensables du cinéma 1952

Avec :

Hideko Takamine
Mitsuko Miura
Kyôko Kagawa
Chieko Murata
Chieko Nakakita

Je n’ai pas compris le film.

Je devais être un peu distrait par la beauté d’Hideko Takamine, mais je me suis embrouillé à suivre l’histoire. Ça ressemble en fait aux débuts des films de Naruse : on apprend toujours à connaître des personnages, mais d’habitude, après il y a un truc qui se passe, là non, la fin arrive vite, je n’ai pas percuté. On a droit à un dénouement entre le personnage de la fille et de la mère, pourtant, je n’avais pas l’impression que ça semblait être le thème du film. J’attendais l’histoire d’amour, le mélo et on s’en tire avec un film psychologique sur la réconciliation entre une fille et sa mère…

J’ai dû rater une bobine en me focalisant sur celle d’Hideko.


L’Éclair, Mikio Naruse 1952 Inazuma | Daiei production