Du côté d’Orouët, Jacques Rozier (1971)

L’anti-Rohmer

Note : 4.5 sur 5.

Du côté d’Orouët

Année : 1969-1971-1973

Réalisation : Jacques Rozier

Avec : Caroline Cartier, Danièle Croisy, Françoise Guégan, Bernard Menez, Patrick Verde

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Y a de ces miracles quand même… On peut rire de l’acteur qu’est devenu Bernard Menez par la suite, avoir une telle personnalité dans un film, si tant est qu’on arrive à le mettre en scène (en situation en l’occurrence ici), c’est de l’or. Comme le dit une des trois gourdes en partant de la “villa” à la fin, sans lui, ces vacances auraient été ratées. Le miracle du film, il tient pour une bonne partie en la présence de cet étrange énergumène apportant le contrepoint parfait à ce triangle féminin retiré loin semble-t-il des considérations coquines de leur âge ou simplement parisiennes. Il faut une bonne dose d’inconscience et de nez pour oser foutre Bernard Menez entre leurs pattes.

De tels acteurs, il n’en fleurit pas tous les jours. Jeunes (Menez l’était encore), ils sont là, à attendre qu’on décèle les capacités hors norme de leur personnalité. Il faut les cueillir très tôt, avant qu’ils renoncent à force de ne jamais coller aux emplois qu’on leur affecte, ou pire… qu’ils deviennent de bons acteurs après avoir lissé tous les défauts charmants qui font le sel de leur personnalité. Ce type d’acteurs n’a pas à espérer s’imposer grâce à son talent, le plus souvent il en est dépourvu, et c’est bien l’emploi qu’on en fait qui vaut de l’or. Non pas que Menez soit mauvais (difficile de l’affirmer dans un film où, essentiellement, il improvise), mais c’est une personnalité tellement enfermée dans sa bulle, s’échinant médiocrement à faire comme les autres pour se rendre sympathique, qu’il en devient à la fois lourd et amusant. Un personnage qu’on ne rencontre jamais dans les romans ou au théâtre, que chacun a pu rencontrer dans sa vie, voire en être à sa manière un soi-même : il faut donc les cueillir quand ils apparaissent et savoir surtout leur laisser autant de liberté nécessaire à faire éclater leur personnalité si singulière… Pour mettre en scène un tel tempérament, il faut trouver la bonne dose d’improvisation dirigée, marcher en permanence sur des œufs. C’est que les menez sont très susceptibles et ne supportent pas de voir qu’on se fout de leur tête (c’est d’ailleurs un peu cette susceptibilité, et cette propension à se plaindre, à se calimeroser, qui les rendent drôles et pathétiques). J’en ai eu un, un jour comme ça dans un cours, une vraie perle qui faisait rire les spectateurs dès la première syllabe, et qui, plus il tendait l’oreille pour essayer de comprendre pourquoi on se marrait, plus il nous faisait rire. Mais à force de suspecter qu’on se foutait plus de sa gueule que du personnage, plus on se rapprochait aussi du moment fatidique où le bonhomme allait comprendre que les spectateurs s’ils riaient, c’était en partie parce que, même avec un personnage comique, il y avait comme une sorte d’évidence dans le caractère qui faisait que le personnage et l’acteur se fondaient l’un dans l’autre, qu’on ne savait plus qui était qui, et on se moquait non plus du personnage, non pas non plus de l’acteur, mais de cette sorte de combinaison qui échappait à la raison, une illusion fascinante autant qu’éphémère, qui provoquait l’hilarité par une sorte de sidération incrédule face à ce qui se jouait devant nous… Bernard Menez, il est fort probable, comme les trois jeunes filles qui tiennent le haut de l’affiche (et qui ne sont probablement pas meilleures comédiennes que lui), peut donc s’en sortir en improvisation dirigée, avec une situation collant à la réalité, avant qu’il lisse son jeu, comprenne les trucs qui fassent rire les spectateurs comme un enfant provocant les mêmes tours en face des adultes pour les amuser, ou avant que sa susceptibilité (et son désir de jouer un type de personnages — souvent des don juan — qu’il n’interprétera jamais) le braque et claque la porte.

Et ça tombe bien, parce que l’improvisation dirigée, c’est très probablement ainsi que Jacques Rozier a mis en scène les acteurs dans Du coté d’Orouët.

Difficile de coller le plus à la réalité quand on se barre au bord de la plage et qu’on donne deux ou trois indications chaque matin, mais qu’on laisse surtout ses acteurs vivre, qu’on les regarde s’épanouir devant la caméra, et qu’on sait pouvoir se débrouiller le plus souvent au montage en piochant dans tous ces instants de vie qui auront échappé aux acteurs (l’usage de deux caméras par exemple, permet à un acteur paradoxalement de mieux oublier la présence de l’équipe technique).

On sent que Rozier intervient très peu dans le déroulement des scènes, sans doute pas beaucoup plus entre les séquences pour décider du “devenir” des personnages, et même probable que ces indécisions deviennent à l’intérieur même des séquences un moteur très efficace pour faire avancer l’action (« qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? »). Par exemple, quand on se réveille le matin, qu’on a faim, et qu’on ne trouve rien dans le frigo, c’est l’estomac qui parle, et on gueule parce qu’on a réellement faim. Des enfants seraient excellents dans ce type de direction d’acteurs, et c’est d’ailleurs ainsi qu’ils sont le plus souvent (bien) dirigés (parfois la direction est calamiteuse et ça passe encore : de mémoire, dans Mes petites amoureuses d’Eustache, rien n’est improvisé et on évite pourtant la catastrophe grâce à un découpage resserré et une logique d’ensemble).

Ces filles, ainsi que Menez, c’est ainsi que Rozier semble les diriger, comme des enfants dans un Pialat ou un Doillon. Au début, il semble au contraire avoir “dit” à ses actrices quelques fois ce qu’il voulait voir à l’écran, et sans que le texte soit pour autant écrit, ni par conséquent dit par cœur, ces demoiselles sont incapables de produire quelque chose d’aussi naturelle que ce qui viendra par la suite (le problème des introductions, c’est aussi qu’il faut aller vite, et quand il faut partir de Paris et que ce n’est pas le sujet, on ne peut pas y passer des heures, alors on dit à une actrice : « Là, tu donnes rendez-vous à ta copine pour le départ en vacances »).

Le ton est trouvé en fait dès que les filles montent la dune qui les mène à la villa : elles sont folles, elles s’amusent, et elles ne peuvent pas composer (jouer, tricher) une autre situation que celle qui leur est imposée (les valises, il faut bien les monter). Ce qu’on voit à l’écran, c’est ce qu’elles vivent précisément au moment de tourner. Le film installe une méthode de travail, s’ensuit quelques séquences à trois qui les décrivent bien mais qui ne font pas un film, et le coup de génie de Rozier intervient un peu plus tard avec l’arrivée de l’élément perturbateur que représente ce lourdaud de Bernard Menez. À toi les petites anglaises, semble lui dire Rozier. Sa présence au milieu de trois jeunes filles un peu folles, c’est tellement improbable que même au cinéma on ne pourrait y croire. Seulement on n’est pas au cinéma, on est dans la captation d’épisodes improvisés, et Bernard Menez est presque à lui seul l’incarnation de l’improbable à la française. Le lourdaud lover. Alors on y croit. Et parce qu’on a l’esprit mal tourné, on se marre de ce qui pourrait se produire. Lui y pense, elles aussi, et rien ne sera jamais dit (ni fait), et pourtant on voit bien par l’attitude, par des petites gestes de provocation, des insinuations, qu’on est en plein dedans et que tout le monde y pense ou le redoute. L’usine à fantasmes de Jacques Rozier.

Si le « couple » qu’il forme avec les trois actrices fonctionne, c’est qu’on attend une forme d’évolution, ou de conclusion, toute rohmérienne : entre ce freluquet cousin lunaire de Jean-Claude Dusse et trois fofolles retirées dans une villa loin des hommes. Va-t-il finalement se passer quelque chose ? Il y a ceux chez qui on cause et on le fait parfois — Rohmer —, et ceux chez qui… on en parle sans jamais conclure. Comme les bombes chez Hitchcock qu’on attend une heure qu’elles explosent et qui ne le font jamais. Jamais les personnages ne parlent réellement de ce pour quoi on attendrait qu’ils causent : du badinage rohmérien encore, il n’en est pas question ici, on ne fait que déceler l’intérêt qu’ont les uns pour les autres à travers leur comportement, leurs revirements, leurs caprices, et on ne peut faire que des conjectures sur leurs sentiments vu qu’ils ne les expriment jamais. Or, les sentiments qu’ils éprouvent les uns pour les autres, c’est précisément le sujet sous-jacent du film. Une fois que Bernard Menez apparaît (ou l’intrus Patrick), il ne s’agit plus d’un film de filles en vacances, mais de la plus vieille histoire du monde : avec laquelle va-t-il finir ? Par exemple, quand Gérard (Bernard Menez) quitte la villa, Caroline pleure et laisse entendre qu’elle l’aimait bien, elle. On n’en saura pas plus, mais c’est révélateur de sentiments de ces étranges créatures sur lesquels on ne pourra jamais que conjecturer. (Laisser le spectateur essayer de comprendre, imaginer des choses, c’est un peu le propre des grands films ; on n’aime pas qu’on nous mâche le travail).

Avant ça, quand le même Gérard casse une assiette et se plaint de la manière dont il est traité, il ne voit pas toute la sympathie, certes sans doute plus amicale qu’amoureuse, de Karine qui venait de l’appeler “chéri” et qui s’étonne de le voir si ronchon. Mais c’est que Gérard, lui, n’avait d’yeux que pour sa collègue Joëlle, qui…, de son côté, exprimera un peu plus tard expressément (mais une seule fois et sur la fin) qu’il le gonfle pour l’avoir toute l’année sur le dos.

Le film ne tombe jamais dans la comédie pure, et c’est une des grandes réussites du film : Menez ne cherche pas à être drôle, il est Bernard Menez, et les filles, tout comme nous, flirtent entre la franche moquerie, la sympathie bienveillante et l’exaspération face à un personnage pouvant se révéler à la fois encombrant et lunaire. On est en fait dans ce que cherchait à faire Rohmer sans y parvenir, une sorte de rencontre de la comédie et du drame proche de la réalité, révélatrice des petits travers de nos comportements. Rohmer impose des textes à ses acteurs qu’il est par ailleurs incapable de mettre en situation, alors que Rozier laisse faire et écrit probablement son film au montage (ça fait du boulot, il y avait cinq ou six monteurs au générique). Le talent sans doute de Rozier, c’est bien de savoir créer, lui, des situations : les acteurs ne font que passer devant la caméra, parce qu’ils ont toujours quelque chose à faire, un objectif qui dépasse le seul cadre du décor, et on le voit, ils sont toujours en train de bouger, changer de pièce, se préparer, agir, fuir (chez Rohmer, on se plante, et on papote comme chez Hélène et les garçons). Autrement dit, il se passe toujours quelque chose. Et on imagine que quand il ne se passait rien, qu’aucune situation ne se créait ou quand elles n’en valaient pas la peine, eh ben au montage, Rozier s’en débarrassait. Des séquences entières ont probablement fini ainsi à la poubelle. Dans ce type de cinéma, l’intérêt se situe bien plus à l’échelle de la séquence : soit la situation a un intérêt dramatique soit elle n’en a aucun et on en montre une autre. Un peu comme quand on monte nos films de vacances. Ce qui signifie parfois que quand un plan est raté (ou le son), on n’a parfois pas le choix et on garde, car la situation (et ce qu’elle implique) l’emporte sur la technique. C’est sans doute ce qu’il s’est passé quand, à la fin, Menez craque (selon la comédienne qui présentait la séance, son départ n’était pas prévu ainsi), obligeant Rozier à improviser à son tour une fin prématurée pour lui. (Ce qu’il aurait fait en lui demandant d’expliquer ses états d’âme et lui faisant dire qu’il allait partir. Une des rares séquences statiques, bavardes et explicatives du film.) Bien vu dramatiquement, sauf qu’on passe de l’improvisation dirigée à l’échelle de la situation à une improvisation dirigée à l’échelle du plan (quand « l’accident » alimente une situation déjà en place, c’est tout bon, mais quand il fait naître et oblige une autre situation, il pousse à passer à autre chose, et sans transition, parfois, ça peut être brutal). (C’est ce qui arrive également lors des exercices d’improvisation quand de mauvais acteurs cherchent à imposer leurs idées radicales et donnent un détour, parfois plusieurs, à une situation, au lieu de participer à une situation déjà en place). Ainsi, le gros plan de Bernard Menez à cet instant fait peine à voir parce qu’il surjoue et on ne voit plus rien de cette combinaison fascinante « acteur-personnage ». Le plan est complètement raté, mais Jacques Rozier est obligé de le garder au montage parce qu’il impose une évolution incontournable, le départ de Gérard (tout comme on est obligé de garder au montage la séquence expérimentale à l’arrivée dans la villa quand Karine parle face caméra du pot de chambre de sa grand-mère — le pot de chambre apparaissant dans une séquence ultérieure, Rozier est comme obligé de la garder au montage. On n’aura pas compris l’amusement qui suit quand le pot en question sera retrouvé dans un débarras.).

Des petits défauts qui ne portent pas à conséquence face au miracle réjouissant que peut offrir par ailleurs la vision du film. Faut voir Bernard Menez chahuté par son canasson sur la plage, ou parler aux poissons avant de les cuisiner (qu’il parle aux objets, aux animaux ou aux filles, c’est toujours le même Bernard Menez, la même sincérité, la même opacité). On peut être un acteur médiocre mais être un personnage à part entière. Quand on est cinéaste, il faut savoir l’apprécier, et l’exploiter, avant que l’acteur se rende compte de ce pour quoi il est employé. Une fois qu’il comprend pourquoi on le regarde, c’est fini, il se remet à jouer, à composer, et soit la magie s’évapore d’un coup, soit c’est carrément l’acteur qui prend la mouche. Alors oui, l’innocence lourde de Bernard Menez est un miracle dans le film, et c’est ce qui, exposé à une technique de travail idéale, contribue à la réussite de cette étrange entreprise.

Sur le montage encore, puisque Jacques Rozier fait le choix de ne garder que quelques séquences/situations, l’usage de l’ellipse est presque obligatoire et donne le rythme du film. Des 2h30, on ne voit rien passer parce que chaque scène est un nouveau commencement, le prolongement lointain de la scène qui précède. De nombreuses scènes évoquées manquent au montage : peut-être ratées, voire non filmées, mais on les devine entre les ellipses, elles existent au moins dans notre imagination, dans la représentation qu’on se fait de la chronologie des événements.

La deuxième scène de bateau en tête à tête n’est pas montrée par exemple, mais on voit directement ses effets sur le comportement de Karine, mécontente d’être tombée à la mer et que Patrick lui dise que c’était sa faute : aurait-on vraiment eu besoin de voir tout ça quand on avait déjà assisté à une scène de voilier ? La scène de pêche où Gérard cueille son énorme poisson n’apparaît pas plus au montage, mais on assiste, et c’est tant mieux, à la séquence qui en est la conséquence : Gérard aux fourneaux et le repas raté.

C’est Robert Bresson qui explique qu’il faut privilégier les séquences où on dévoile les conséquences, les effets, plutôt que les causes (ou avant) pour provoquer une suggestion et pousser le spectateur à imaginer ce qu’il ne voit pas.

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Du côté d’Orouët, Jacques Rozier 1971 | V.M. Production, Antinea

Karla, Hermann Zschoche (1965)

La leçon

Note : 4.5 sur 5.

Karla

Année : 1965

Réalisation : Hermann Zschoche

Avec : Jutta Hoffmann, Klaus-Peter Pleßow, Hans Hardt-Hardtloff

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Leçon d’intégrité et de lutte contre les apparences.

Une jeune prof idéaliste est-allemande qui doit d’abord se coltiner les interrogations légitimes de ses élèves, se conformer à l’idéologie en rigueur dans l’école et qui décide après six mois de cours, après les lauriers gagnés grâce à ses petites compromissions avec le système, par péter un câble, celui de la docilité, de la lâcheté. C’est déjà formidable de proposer ça à l’époque (le film sera interdit), mais en plus le film évite tous les écueils liés aux stéréotypes des personnages enfermés dans leur fonction, ou de leur utilité narrative : chacun fait des erreurs et cherche à agir en fonction de convictions parfois de circonstance. Faut à la fois préserver les apparences, agir selon les règles et l’autorité (celle qu’impose la tyrannie à ceux qui s’y soumettent de gré ou de force, mais le plus souvent sans avoir à faire quoi que ce soit, la peur, la conformité, comme seule autorité, plus finalement que l’idéologie), et parfois un peu, ne pas céder.

C’est beau autant de précautions pour reproduire la complexité de la vie, en particulier dans un milieu éducatif… totalitaire. Entre la compromission totale et l’insoumission suicidaire, il y a une fine ligne qui ne cesse de bouger et que certains s’appliquent parfois à suivre avec le risque de tomber dans le vide. Alors quand un tel film parvient à rester debout malgré tout, à avancer, à questionner, à se refuser en permanence de tomber dans les facilités ou les réponses attendues, on dit bravo, et merci.

Le rôle du philosophe dans l’histoire, et ce n’est pas une blague, il est tenu par un inspecteur venu de Berlin qu’on imaginerait plus rigide sur les principes, plus endoctriné, et qui donne raison à Karla l’insubordonnée : « Il faut discuter des réalités pour les changer » (suivi d’un aphorisme incompréhensible : « Le prix du courage baisse, celui de la raison augmente »). (Un dirigeant intelligent, et poète — donc individualiste —, ça n’a pas dû plaire à la censure.)


Karla, Hermann Zschoche 1965 | Deutsche Film (DEFA)


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Fanfare d’amour, Richard Pottier (1935)

Note : 4 sur 5.

Fanfare d’amour

Année : 1935

Réalisation : Richard Pottier

Avec : Fernand Gravey, Betty Stockfeld, Julien Carette

Première version d’une jolie histoire de travestissement qui en connaîtra une autre en Allemagne de l’Ouest et encore une autre, adaptée par Billy Wilder, avec Certains l’aiment chaud. On remercie historiens et critiques des années 50 et compagnie d’avoir enterré la « qualité fronçaise », celle des années 30, pour n’avoir d’yeux que pour Ollihoude. Politique des auteurs oblige, ces films passent à la trappe. Merci la Cinémathèque, mais il serait bon aussi de commencer à faire des rétros (ou des monographies, avec l’accent raugerien) d’acteurs par exemple. Présenté ici dans le cadre du cinéma français des années 30, ce n’est déjà pas si mal, d’autant plus que les séances sont… vides, faute d’avoir des réalisateurs renommés en tête d’affiche. Voilà un cinéma perdu, oublié, méprisé, français des années 30.

Et, force est de constater que je vois également celui-ci avec un prisme déformé, celui du Wilder… La politique des auteurs, encore et toujours, c’est une maladie.

Alors certes, le charme britannique de Betty Stockfeld ne vaut pas celui de Marilyn, mais ça permet peut-être un peu plus de mettre les deux zigotos travestis sur le devant de la scène (et ce duo est probablement plus crédible que celui composé de Tony Curtis et de Jack Lemmon).



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IMDb iCM


Arlette et ses papas, Henry Roussel (1934)

Arlette et ses papas

Arlette et ses papas
Année : 1934

Réalisation :

Henry Roussel

Avec :

Max Dearly
Jules Berry
Renée Saint-Cyr

9/10 iCM IMDb

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L’obscurité de Lim

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Le théâtre de boulevard dans sa splendeur.

Du bonheur à chaque seconde servi par deux acteurs exceptionnels, Max Dearly et Jules Berry, parfois en roues libres, dont un petit moment d’improvisation qui passe inaperçu quand Jules Berry parle de sa “fille” au lieu de sa “femme”, lapsus qui aurait dû alerter à la fois les autres personnages, la script-girl, le réal et le spectateur, mais on n’y voit que du feu : même quand il fait des conneries, ça passe pour du génie.

Du quiproquo à tous les étages et un esprit français aujourd’hui disparu qui valait bien le pré-code (la “fille” cherchant avec un entrain assez peu conforme à la bienséance à se faire dépuceler par… son mari).

Le dénouement est un régal : la pièce est parfaite mais les acteurs qui la servent sont là encore et toujours exceptionnels… Dearly face à Berry, deux sacrés numéros. Ce cinéma français là souffre d’une réputation… ou d’une exposition… Nul n’est prophète…


Arlette et ses papas, Henry Roussel 1934 | Pathé-Natan


Meurtres dans la 110e rue, Barry Shear (1972)

Meurtres dans la 110ᵉ rue

Across 110th Street
Année : 1972

Réalisation :

Barry Shear

Avec :

Anthony Quinn
Yaphet Kotto
Anthony Franciosa

8/10 IMDb

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Les Indispensables du cinéma 1972

Polar sale et méchant avec un parti pris très en faveur des Noirs against ze rest of ze world. Qu’ils soient flics ou criminels, les Noirs sont toujours ou presque présentés de manière positive. Ce n’est pas que c’est particulièrement bien finaud (peut-être même un peu opportuniste quelques mois après les révoltes raciales dont il est question dans le film), mais le pari, il faut le reconnaître est très bien tenu, parce que les séquences entre les criminels ayant pour but de les rendre plus humains (c’est la faute de la misère, de la société, etc., loin des monstres sans relief de nombreux films) sont de loin les meilleures séquences du film.

Direction d’acteurs et interprètes impeccables, un peu comme si une même classe d’acteurs de Cassavetes s’immisçait dans un même polar. Difficile sans doute aujourd’hui de s’en satisfaire, mais ça devait être à l’époque un petit exploit (puisque ces acteurs sont noirs, je le rappelle) et on n’est pas encore (ou pas tout à fait) dans la blaxploitation. De leur côté, Yaphet Kotto et Anthony Quinn sont parfaits dans leur rôle respectif mais leurs chamailleries sont trop répétitives. L’intérêt, paradoxalement est ailleurs.


Meurtres dans la 110e rue, Barry Shear 1972 Across 110th Street Film | Guarantors


Fiamma che non si spegne, Vittorio Cottafavi (1949)

La flamme qui ne s’éteint jamais

Fiamma che non si spegmeAnnée : 1949

Réalisation :

Vittorio Cottafavi

8/10 IMDb

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Encore un portrait de femme réussi pour Cottafavi, même si l’accent est plus porté ici sur le fils et son sacrifice final (tiré d’une histoire vraie semble-t-il : un carabinier préférant avouer un crime qu’il n’a pas commis pour que des innocents ne soient pas exécutés « pour l’exemple »).

Jean-François Rauger ne s’y était pas trompé en évoquant la scène au cœur du film dans un de ses papiers (présentation vidéo plutôt[1]) : la femme reçoit une lettre de son mari au front, et rentre chez elle, joyeuse, annoncer la nouvelle à son beau-père ; sauf que ce dernier vient, lui, de recevoir la nouvelle de sa mort… Aucun dialogue, mais un travelling arrière d’accompagnement gesticulant dans l’étroitesse de la maison jusqu’à la compréhension et le passage du bonheur à la sidération… Cottafavi ne s’arrête pas là, il suit la femme dans sa chambre et achève sa séquence magistralement avec un gros plan de dos sur la tête de cette femme qui vient de tout perdre et qui tourne la tête vers nous en guise de conclusion. C’est beau comme du Tarkovski. Le reste du film se tient très bien, mais cette séquence est admirable. À l’image de la Trilogie d’Apu[2], le récit a beau être centré sur le personnage principal, on n’en a que pour la mère.


[1] ‘Analyse de 5 séquences’

[2] La Complainte du sentier


Femmes libres, Vittorio Cottafavi (1954)

Principes d’évaporations moraux

Note : 4 sur 5.

Femmes libres

Titre original : Una donna libera

Année : 1954

Réalisation : Vittorio Cottafavi

Avec : Françoise Christophe, Pierre Cressoy, Gino Cervi

Remarquable petit drame, là encore, enfermé dans une bogue de noir, façon « flashback, comment j’en suis arrivé là ».

Ça ressemble quand même pas mal de mémoire aux Amants passionnés de David Lean tourné quatre ans avant. On a même droit aux séquences identiques sur terrasse avec vue sur un lac…

Au-delà de la copie (ou de la simple ressemblance), le petit drame bourgeois présenté est typique de ce qu’il se fait de mieux à l’époque pour décrire la condition de la femme et ses petits dilemmes. Être libre, indépendante, se couper de sa famille, renoncer au grand amour et au mariage, et puis « merde, je ne vais quand même pas finir jeune fille avec mes idées à la con… » et là, le retournement.

Ce qui est remarquable, c’est l’absence de jugement. Tous les personnages entament le film avec des principes, qui se heurtent souvent à ceux des autres ; et puis la vie, les circonstances les poussent à les changer ou à les contredire. Le plus symptomatique là-dedans, c’est bien le personnage du chef d’orchestre, coureur invétéré, qui initie la belle aux “joies” de l’indépendance, mais qui, on le comprend grâce au tableau qu’il garde précieusement chez lui, ne l’a jamais oubliée et n’aura finalement jamais aimé qu’elle malgré ce qu’il pourrait avouer. Il y a ce qu’on dit et voudrait montrer de soi, la volonté de suivre certains principes moraux, et ce que finalement on ressent. Jolis dilemmes intérieurs. Les idéaux, c’est bien beau (tous les idéaux, pas seulement ceux exposés dans le film et opposant les personnages), mais le cœur a ses raisons… Les circonstances, parfois, aussi, décident à notre place.

Le film décrit également assez bien la différence homme/femme dans leur approche du travail et de la vie sentimentale de cette époque : les hommes sont présentés comme pragmatiques en amour (ils vont droit au but et savent ce qu’ils font, quels que soient leurs principes — les deux hommes qui s’opposent ici, l’amant invétéré et le mari traditionnel — se retrouvent au moins là-dessus) alors qu’ils sont plus “romantiques” au travail (ils semblent accepter la part irrationnelle et aléatoire de leur occupation professionnelle, et cela semble bien alimenter leur envie d’aller de l’avant) ; les femmes semblent au contraire plus raisonnables au travail (ça implique une certaine docilité et un respect des règles et de la hiérarchie, une absence apparente d’ambition) et plus idéalistes (ou naïves, manipulables, romantiques) en amour. Le constat est le même que dans de nombreux films : quoi qu’il arrive la femme est toujours perdante (c’est le point commun de tous ces films tournés à la même époque et sur tous les continents). D’où la tragédie, et le passage à l’acte brutal. Rien de féministe pour autant. Pas d’idéologie crétine, puisqu’on ne juge pas dans une œuvre réussie, on n’affirme rien : le constat d’abord, au spectateur ensuite d’en tirer les conclusions. Le constat, déjà bien difficile à appréhender et à illustrer, c’est bien suffisant, ce que les histoires parviennent parfois à faire. Le spectateur, s’il ne s’est pas encore forgé des idées préconçues et grossières, fera le reste, au point même de prêter à l’auteur des intentions qu’il n’a jamais cherché à exprimer (et pour cause, si seul le constat se transmet dans une œuvre réussie).

Une femme a (encore) tué…

Le film ne cesse de casser les certitudes des personnages, et donc des nôtres, s’interdit les facilités et comme toutes les meilleures œuvres pousse à la prise de conscience d’une complexité qui nous dépasse. Des dilemmes impossibles à résoudre, des fausses évidences, le danger des réponses toutes faites… Si ces personnages ne cessent de se contredire, s’ils évoluent au point de renier leurs principes moraux passés, c’est bien qu’aucune certitude n’est possible. Face à l’inconfort de la vie et de ses expériences parfois traumatisantes, on ne fait que s’adapter. Les principes finissent toujours par fléchir.

Il y a des fables qui tendent à réduire le monde en simples devinettes faciles à comprendre et qui nous trompent, et il y en a d’autres qui nous ouvrent les yeux sur la complexité des choses, et nous poussent ainsi à l’humilité, la compréhension, la tolérance. Même un petit mélo (le film est toutefois reconnu comme étant un des « cent meilleurs films italiens ») peut y arriver.

Peut-être le meilleur Cottafavi.

 


Jolie affiche française avec laquelle on sent bien l’influence noire :

Femmes libres, Vittorio Cottafavi 1954 Una donna libera | Romana Film, Société Nouvelle de Cinématographie


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Les flics ne dorment pas la nuit, Richard Fleischer (1972)

Les flics ne dorment pas la nuit

The New Centurions
Année : 1972

Réalisation :

Richard Fleischer

Avec :

George C. Scott
Stacy Keach
Jane Alexander

9/10 IMDb

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Les Indispensables du cinéma 1972

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L’obscurité de Lim

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Carnet sociologique d’une justesse de ton remarquable. Film qui devrait figurer dans le catalogue du National Film Registry : culturellement, historiquement et esthétiquement significatif d’une époque et d’un certain milieu…

Sympa de débuter la rétrospective bad cop, good cop à la Cinémathèque avec un film aussi remarquable…

On se croirait presque parfois dans du Wiseman, avec la bonne distance et en permanence ce refus des clichés, la bienveillance à l’égard des petites gens, voire des connards.

Du neo-noir très très sombre.

Les seules réserves que je ferais concerneraient la musique de Quincy Jones. Même si ça permet finalement aussi d’apporter un contraste dans des séquences purement d’action ou… domestiques. (« Hum, la bonne soussoupe pour son chéri ! »)


Les flics ne dorment pas la nuit, Richard Fleischer 1972 The New Centurions | Columbia Pictures, Chartoff-Winkler Productions,


Le Trésor d’Arne, Mauritz Stiller (1919)

Les neiges du destin

Note : 4 sur 5.

Le Trésor d’Arne

Titre original : Herr Arnes pengar

Année : 1919

Réalisation : Mauritz Stiller

Avec : Erik Stocklassa, Bror Berger, Richard Lund

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Invention du classicisme. 1919…

À la même époque Abel Gance propose déjà un cinéma un peu pompeux, inventif, mais encore un peu expérimental. Mauritz Stiller, c’est même plus de l’avant-garde, ce sont les bases, les codes, la grammaire de ce qui deviendra incontournable par la suite… Chez lui, même les surimpressions paraissent nécessaires, parfaitement intégrées au récit, compréhensibles, et… sans jeu de mots, transparentes. On ne se dit pas « tiens, voilà une surimpression comme c’est inventif », non, c’était nécessaire, un peu comme la simplicité d’un fondu au noir. On ne remarque rien, parfois on s’émerveille juste des mouvements de caméra, que ce soit un travelling arrière plein face sur un garde dans sa tourelle façon Kubrick dans ses tranchées, des recadrages peut-être moins apparents mais pas forcément évidents à l’époque, une utilisation de la profondeur de champs qui fait penser là encore à Kubrick mais aussi à Tarkovski, des raccords toujours nécessaires, toujours fluides et transparents, la plupart des séquences construites autour d’un montage alterné mais d’une simplicité telle qu’on ne voit pas toujours le procédé (regarder à la fenêtre, montrer ce qui s’y passe, ou un plan d’un personnage sur un trajet au milieu d’une même scène, voilà le type de montage alterné qui s’imbrique dans le récit sans qu’on n’y prête plus attention, peut-être justement parce que c’est de la ponctuation, non deux espaces ou deux actions qui se télescopent comme on l’entend le plus souvent dans un montage alterné plus… griffithien).

Aucune grande expérimentation donc, mais une maîtrise totale d’une grammaire qu’il semble avoir lui-même composée en l’espace de trois ou quatre ans. Le classicisme.

Mais aussi du grand spectacle.

Encore et encore, tous les ingrédients du succès de Hollywood sont là. Sujet classique dérivé du mélo, mais avec un traitement réaliste (faut voir certains plans de coupe sur des “réactions”, un procédé de montage cherchant par le contrechamp à reproduire une situation réaliste), un nombre important de “locations” (on a la bougeotte, rarement au même endroit, « ça donne à voir »), et les extérieurs en Suède, bah ça vaut l’Ouest américain.

C’est tellement maîtrisé, que ce qui pouvait passer peut-être à l’époque pour de l’audace, paraît naturel aujourd’hui : c’est cette audace pourtant qui manque chez Stiller pour tirer de tous ces grands films un ou deux chefs-d’œuvre qui m’auraient laissé planté sur ma chaise. Abel Gance osait, ce n’était pas vraiment à son avantage au début, encore moins par la suite, mais quand il a osé lors de cette période où tout était à construire, il en rajoutait, proposait, et s’assurait que le spectateur voie bien qui était le patron… Stiller est malgré ces petits procédés parfois bluffants toujours au service du récit, de son histoire. Il n’est pas dans le plus, il est dans le juste. Bien pourquoi on ne trouvera pas d’excès de pathos dans ses films… La forme qui illustre le fond.

Respect pépère. Le premier cinéaste adulte. Le premier ayant cessé de baragouiner on ne sait quoi et qui a donné le la à tous les autres.


Le Trésor d’Arne, Mauritz Stiller 1919 Herr Arnes pengar | Svenska Biografteatern AB


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Hotel Imperial, Mauritz Stiller (1927)

Hotel Imperial

Hotel Imperial
Année : 1927

Réalisation :

Mauritz Stiller

Avec :

Pola Negri
James Hall
George Siegmann

8/10  

Meilleure que la version de Robert Forley.

On croirait voir un mixte étrange de deux films de Josef von Sternberg : Underworld (pour le bonhomme crasseux qui devient tout d’un coup le plus beau gominé de la terre) et The Last Command (pour le général jouant son petit caporal capricieux).

L’histoire me laisse toujours un peu sceptique (trop beau pour être vrai, trop cloisonné sans jouer sur les avantages d’un espace clos), mais la mise en œuvre du pionnier suédois passé à Hollywood, c’est chapeau. Mauritz Stiller est un maître en matière de montage, de mouvements de caméra et de surimpression. Et comme il n’est pas manchot non plus pour diriger des acteurs (c’est un ancien acteur, comme par hasard, lui n’était pas critique) ça donne des films parfaitement menés de bout en bout. Il y a de ces travellings avant ou arrière notamment qui feraient presque chialer Kubrick tellement c’est beau.

Pola Negri est plus belle que chez Lubitsch… Ces yeux clairs, cette intelligence, cette autorité… Impériale.


Hotel Imperial, Mauritz Stiller 1927 | Paramount Pictures

 



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