La Légende de Zatôichi : Le Shogun de l’ombre, Kenji Misumi (1970)

Zatôichi 21

Zatôichi abare-himatsuriZatoichi abare-himatsuriAnnée : 1970

Réalisation :
Kenji Misumi
7/10  IMDb  iCM

Liste :

Jidai-geki à lame

 

Avec :

Shintarô Katsu

Tatsuya Nakadai
Masayuki Mori
Pîtâ
Kazuko Yoshiyuki
Kô Nishimura
Reiko Ôhara

On sent la volonté de Shintaro Katsu de maintenir la franchise à flot par tous les moyens après une rencontre décevante avec Yojimbo et Toshirô Mifune, et avant un opus catastrophique (le 22e, Zatôichi contre le sabreur manchot).

Shintaro Katsu se lance même cette fois au scénario, fait appel à Kenji Misumi pour assurer la mise en scène, mais ne semble pas bien avoir compris l’échec de l’épisode précédent en gonflant encore plus le casting de têtes connues. L’étonnant et très convaincant Pita (acteur androgyne, voire transformiste, déjà fascinant dans Funeral Parade of Roses), Masayuki Mori en prince la terreur aveugle, un couple de comiques sans doute bien connu, et bien sûr le gracieux et possédé Tatsuya Nakadai… Casting protéiforme, mais aussi tonalité générale qui ose passer du plus tragique au plus comique. Le mélange baroque ne serait pas pour me déplaire, seulement c’est une tendance en 1970 qui annonce trop le déclin et les excès qui pousseront le cinéma japonais au tapis. C’est malgré tout plus réussi que le précédent, mais Shintaro Katsu aura la bonne idée de se vautrer bientôt, et pour de bon, dans le grotesque avec Hanzo the Razor (toujours lancé par Kenji Misumi, alors que la même année, les deux exploiteront un autre filon, Baby Cart, produit par la société de Shintaro Katsu pour un autre acteur trapu, Tomisaburô Wakayama). On sera alors en plein dans l’exploitation avec ses excès obligés pour faire face au pouvoir grandissant de la télévision, et alors l’espièglerie presque sainte du personnage de Ichi, et cet âge d’or formidable du cinéma japonais des années 60, seront alors bien loin.

Me reste à voir ce que donnent les derniers morceaux épars des aventures du masseur aveugle…

Désir meurtrier, Shôhei Imamura (1964)

Imamura, 100% pur porc

Akai satsui Désir meurtrier, Shôhei Imamura (1964)Année : 1964

Réalisation :

Shôhei Imamura

Avec :

Masumi Harukawa ⋅ Kô Nishimura ⋅ Shigeru Tsuyuguchi ⋅ Yûko Kusunoki ⋅ Ranko Akagi ⋅ Tomio Aoki

8/10 IMDb iCM

Listes :

L’obscurité de Lim

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Limeko – Japanese films

Des personnages borderlines. Des bêtes plus que des hommes. Impulsifs, névrosés, odieux, égocentriques, malsains, menteurs et brutaux. Chacun d’eux cherche à imposer ses désirs aux autres sans considération aucune pour leur existence. Le désir peut bien être meurtrier pour être rassasié. Car le désir est une faim impérieuse, un démon, une divinité qu’il faut honorer à travers des offrandes sacrificielles. Tout le reste, n’est qu’artifice, du consommable. Chez Imamura, la société n’existe pas. Il n’y a qu’une jungle où les porcs et les loups sont les maîtres. Des prédateurs en quête de proies faciles. La femme est donc une victime sans possibilité d’évasion. Tantôt objet sexuel devant assouvir les pulsions des hommes, tous les hommes ; tantôt une mère, une pondeuse. Le seul répit, elle le trouve en jouant les bonniches. Il faut que la couche resplendisse et que le bain soit prêt à temps.

Cruel, injuste, cynique, vain, et sans issu. Et finalement, terriblement humain. Il est là le génie d’Imamura. Il ne fait que gratter le vernis. Montrer les hommes et la société tels qu’ils sont derrière des prétentions et des sophistications fumeuses.

L’homme, cette bête. Ce fou. Ce meurtrier.

Imamura mourra, et le reste est silence : après la faim, la fin.

Hanzo the Razor 2 : L’Enfer des supplices, Yasuzô Masumura (1973)

Comme un spoil pubien sur la soupe

Goyôkiba: Kamisori Hanzô jigoku zemeHanzo the Razor 2 : L'Enfer des supplices, Yasuzô Masumura (1973)Année : 1973

7/10    IMDb iCM

Listes :

Jidai-geki à lame

Réalisation :

Yasuzô Masumura

Avec :

Shintarô Katsu, Kazuko Inano, Keiko Aikawa, Kô Nishimura

« Inspecteur Hanzo, je vais pardonner ton affreuse grossièreté. Parce que tu as agi par conscience professionnelle. Mais ne t’avise pas de recommencer.— Tu vois, il est gentil ?

— Non. »

→L’insolence.

Hanzo et ses hommes découvrent le corps d’une femme gisant dans sa chambre :

« La fille d’un riche marchand… Mais c’est bizarre, on dirait une pute. Regarde, ses tétons sont tout noirs.

— Qu’est-ce qui a bien pu la tuer ? Pas de trace d’étranglement, aucune blessure…

— Une femme ne révèle rien en surface. Pour savoir ce qui l’a tuée, il faut vérifier là…

Hanzo exerce ses talents de gynéco.

— Elle a avorté. »

→Bizarre, bizarre.

« Je suis l’inspecteur Hanzo. Je vous arrête tous pour avortement ! »

→ Ahah !

« Tu dis la vérité ?

— Vous êtes le très méritant inspecteur Hanzo. Comment pourrais-je mentir ?

— Je te crois. »

→Joyeux dupe.

« Qui es-tu ?

— Moi ? Je suis l’officier de l’enfer. »

→Dirty Hanzo.

« Tu vas connaître la fameuse méthode de torture d’Hanzo. Tu as supporté l’enfer. Maintenant je t’envoie au paradis…

— Tu ne pourras rien. Je suis mariée avec Bouddha ! Jamais je ne trahirai !

Il la viole, et tout en la violant continue l’interrogatoire :

— Qui tire les ficelles de cet odieux trafic ? Parle ! Qui ?

— Non…

— Si tu n’avoues pas, j’arrête !

— Non, ne t’arrête pas ! »

Voilà, tout Hanzo est là. Un Matamore à la hauteur. Peut-être même plus drôle que le personnage de Corneille, parce que Hanzo, s’il est grossier, grandiloquent et vantard, il est aussi bien futé que puissant. Il y a un peu de Don Quichotte également chez lui, mais là encore si tout frôle la démesure, sa puissance n’est pas feinte et ses ennemis bien réels. Et sa grande réussite, c’est que malgré l’apparence d’un être grossier et d’un caractère libidineux pour qui toute logique passe d’abord à travers celle de son sexe, eh ben derrière ça, c’est étrange de le dire, mais il garde une certaine retenue, je n’ose dire pudeur, qui force, oui, le respect. Ailleurs (en Chine par exemple ou vu par Jerry Lewis), un acteur en aurait rajouté et aurait multiplié les mimiques. Le génie de Shintarô Katsu, il est d’en faire un personnage impassible, comme si le haut du corps gardait une certaine noblesse et que le bas, nu et dressé, était près toujours à l’action. C’est ce décalage (et une ambiguïté qui passe également à travers le langage puisque Hanzo paraît toujours désinvolte, contrarié par des pensées bouillantes qu’il parvient toutefois à contenir) qui produit la sympathie et l’hilarité. Comment rire sinon d’une situation où un type viol une femme pour lui faire dire la vérité ?…

The Pornographers, Shohei Imamura (1966)

Les Bêtes

Erogotoshi-tachi yori: Jinruigaku nyûmonThe Pornographers, Shohei Imamura (1966)Année : 1966

Vu en décembre 2011

10/10 IMDb iCM 

 

Réalisation :

Shôhei Imamura


Avec :

Shôichi Ozawa, Sumiko Sakamoto, Ganjirô Nakamura, Chôchô Miyako, Haruo Tanaka, Masaomi Kondô, Kô Nishimura


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Limeko – Japanese films

Il y a quelque chose de singulier de voir ce titre dans un film de 1966. Tout le monde n’est pas historien de la pornographie. On se demande ce qu’on peut bien trouver dans un tel film… En fait, c’est pas tant la pornographie qui y est au centre de tout, c’est juste une activité. L’activité de personnages timbrés. On est bien chez Imamura.

Il faut voir l’espèce de boule de nœuds que forme cette famille recomposée avec les névroses de chacun, leurs désirs, leurs mensonges…

Le pornographe vit chez une veuve. Celle-ci garde précieusement une carpe qui, selon elle, est la réincarnation de son mari. (voilà qui pourrait laisser penser que c’est légèrement tordu, mais la carpe, elle ne s’en sépare jamais, elle est même dans la chambre à coucher, et chaque geste d’elle est un signe que lui envoie son premier mari…) Elle tient un salon de coiffure pitoyable. Jamais un client, et pour cause, personne travaille dans cette baraque. On reste au pieux toute la journée…

Deux enfants. Un garçon qui devrait être à l’université mais qui ne vit que pour lui-même, et qui, déjà, entretien une relation gentiment incestueuse avec sa mère. Ce sont des bêtes, on se renifle, on répond à ses instincts primaires, à ses désirs immédiats… — Une fille. 15 ans. Ne va jamais à l’école et ne pense qu’à une chose : se faire culbuter par son beau-père… Alors quand il veut pas (alors qu’il veut, puis non…) elle se donne à n’importe qui, traîne, s’enivre…

Le père, le pornographe du titre du film, fait donc des films de cul (on ne voit rien) et est aidé par un gars qui explique ne pas aimer les femmes, leur corps. C’est mieux de se tripoter devant des films. Vers la fin, il dit avoir enfin changé : il se serait assagi. Désormais, il est avec… sa sœur, qui est comme une mère pour lui. Attention, il ne se passe rien, là-dessus, il n’a pas changé…

Le pornographe, on y arrive le père : son activité lui permet de gagner un peu d’argent. Un peu. Activité interdite. Il passe quelque temps en prison et intéresse la mafia locale (on peut dire qu’il ne lui arrive rien de bon — certains ont le don de s’attirer des ennuis). Par des brefs flash-backs, on apprend qu’il a été lui-même victime d’inceste… et qu’il est responsable d’un accident de la fille de la coiffeuse qui en garde une imposante cicatrice à la jambe. Reste-t-il avec elle par culpabilité ? Mystère. Ce qui est sûr, c’est qu’il l’aime sa coiffeuse. Mais il est aussi attiré par sa fille… Il arrive à réprouver ses pulsions, mais ça se complique quand on n’est pas le seul à avoir un grain.

Tout ça va se finir dans le surréalisme le plus étrange. On pense à Fellini et à son automate dans Casanova. Puisque les hommes ont des pulsions qu’ils ne contrôlent pas, puisque les films sont interdits, puisque même les orgies ne le satisfont plus (il faut dire qu’il y trouve sa fille…), il va construire une poupée grandeur nature… Il finit fou, croyant donner vie à sa poupée — ce qui était déjà arrivé à sa femme dans une scène assez mémorable. La scène finale, c’est en somme ce qui leur arrive depuis longtemps : des péniches qui ont perdu les amarres et qui dérivent sans s’en rendre compte. C’est exactement ça, pendant tout le film, ils sont conscients de rien. Ils ne sont pas dénoués de culpabilité mais la réflexion va rarement bien loin. Le but, c’est quand même de satisfaire à ses besoins premiers.

L’une des scènes les plus hilarantes à ce propos, c’est une scène où les pornographes filment une séquence entre un vieil homme, qui va jouer au docteur, et une jeune fille, qui va jouer une écolière (déjà le fantasme de l’écolière au Japon…). (Au passage, il semblerait que la pédophilie n’ait jamais été une question embarrassante au Japon ; la pornographie infantile n’y est toujours pas punie et la prostitution infantile y a toujours été très présente). Les deux metteurs en scène se rendent compte que la fille est une débile mentale. Passé l’étonnement et une petite réflexion pour la forme, ça ne les dérange pas plus que ça. Sauf qu’essayer de mettre en scène une débile mentale, c’est pas de tout repos. Et là, la débile s’effondre en larme et le vieux vient la réconforter en lui disant que « son papa est là »… Il faut les voir les deux les traiter de détraqués ! l’hôpital qui se fout de la charité…

La scène se poursuit avec les deux zouaves, dans un bain public. La caméra prend ses distances comme toujours, l’air de dire « je ne cautionne pas ces bêtes-là » (un plan-séquence de loin, brute, rien à dire, pas expliqué, pas commenté). Ils s’interrogent sur la moralité d’entretenir des rapports sexuels avec une fille handicapée mentale. Ils restent à côté de la plaque : « Qui a dit que c’était interdit », etc. On rit jaune mais voir de tels zigotos, c’est assez fascinant.

Le film est au début un peu compliqué à suivre. Il faut s’y retrouver avec les flash-backs (tout le film en est un lui-même, comme une mise en abîme, un clin d’œil). Mais quand tout prend forme petit à petit, parce que c’est un vrai puzzle, ça devient génial. Il y a d’abord sans doute un roman (de celui qui écrira plus tard le Tombeau des lucioles — si, si, rien à voir pourtant). On est dans les années 60, un tel sujet, avec de tels personnages, il faut oser. Il faut ensuite le génie de mise en scène de Imamura (deux palmes d’or, il faut le rappeler). Il a une manière d’arriver à rentrer rapidement dans une scène qui est remarquable. Tout est fluide, les acteurs sont naturels. Une des marques de ses mises en scène futures : une certaine forme de naturalisme, de crudité. Le travail sur le son par exemple est un vrai modèle. Son avec léger écho en plaçant la caméra derrière l’aquarium pour donner une atmosphère étrange ; sons répétitifs comme une musique… Impressionnant. La séquence de délire avec une musique rock m’a fait penser à du Tarantino. Voire une scène à la Paul Thomas Anderson avec caméra à l’épaule pour suivre son personnage dans un bar… C’est que le film a bien quelque chose à voir avec Boogie Night. La même distance vis-à-vis des personnages. La même fascination pour des personnages barrés. Une manière décomplexée d’aborder la sexualité. Des personnages naïfs, à la limite de la bêtise, mais toujours montrés avec bienveillance. Il y a cette même volonté de rentrer d’un coup dans un milieu (ici surtout une famille) et de rentrer dans la chambre à coucher, sans forcément montrer ce qu’il s’y passe. On parle de cul mais on ne voit rien et ce n’est pas vulgaire. Ça aurait été le piège. Le sujet, ce n’est pas la sensualité, le voyeurisme, le sensationnalisme, ce sont les personnages sur une autre planète. Ces bêtes, sans aucune décence, sans aucun sens moral, avec pour seules limites celles imposées par leur imagination.

Bref, une histoire de cul parfaitement recommandable. Un nœud tendu de bout en bout — et qui finit par craquer de la seule manière possible, en s’éteignant dans le gouffre de la folie.

Jubilatoire.

Les salauds dorment en paix, Akira Kurosawa (1960)

Samouraïs en col blanc

Warui yatsu hodo yoku nemuruLes salauds dorment en paix, Akira Kurosawa (1960) Année : 1960

9/10   IMDb   iCM

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Limeko – Japanese films

Réalisateur :

Akira Kurosawa

Avec  :

Toshirô Mifune
Masayuki Mori
Kyôko Kagawa
Takashi Shimura
Kô Nishimura
Kamatari Fujiwara
Chishû Ryû
Ken Mitsuda
Nobuo Nakamura

Un film atypique qui aurait pu lancer la mode des thrillers d’entreprise. Masumura s’y était essayé deux ou trois fois avec par exemple (et avec le même succès) : La Voiture d’essai noire (Intimidation est pas mal du tout aussi). Alors que les films politiques italiens de la même époque me semblent plus souvent focalisés sur la classe ouvrière, au Japon on préfère les élites dirigeantes. Un chef d’entreprise publique, ç’a finalement la même relation avec ses employés qu’un seigneur féodal avec ses samouraïs ou qu’un chef de clan avec ses yakuzas. Le film n’est pas tendre avec ce monde. Non seulement il est corrompu, mais la fin est sans détour : le système ne peut pas changer et les salauds peuvent toujours dormir en paix. C’est fascinant de voir cette hiérarchie dans l’entreprise japonaise, ce respect infaillible envers ses supérieurs, même quand ils sont corrompus sinon plus, ces notions de respect, de devoir, d’honneur.

On a donc affaire à une histoire de corruption, de marchés truqués, de détournement de fonds. Le train-train ordinaire des escrocs et des criminels en col blanc en somme. Ce n’est pas une mafia, ils ne font pas commerce de produits illicites, ils ne sont pas en lien direct avec le crime, mais ce sont des gros pourris, et toute la question, c’est toujours de savoir à quel point ils sont coupables puisqu’ils ne font toujours que répondre aux ordres qui viennent d’en haut. Ils sont tellement respectueux de l’autorité des supérieurs que quand il y a des fuites et qu’il faut trouver un bouc émissaire, les fonctionnaires, les cadres intermédiaires, acceptent toujours de porter le chapeau, voire de se suicider pour la sauvegarde de l’entreprise. Ça commence par les cadres intermédiaires, les comptables, et puis petit à petit, ça atteint les hauts fonctionnaires. Toujours les mêmes principes : on obéit, l’intérêt de l’entreprise est supérieur à l’intérêt individuel ou à un quelconque intérêt commun obéissant à une morale. Et c’est ainsi que si chacun sert au moment utile de fusible, la pérennité d’un système crapuleux n’est jamais remis en cause.

Les salauds dorment en paix, Akira Kurosawa 1960 | Toho Company, Kurosawa Production Co

Ça c’est le contexte du film, au milieu de tout ça, il y a une histoire, et c’est là qu’intervient le personnage de Toshiro Mifune. Fils d’un de ces hauts fonctionnaires qui a été poussé au suicide, il rentre dans l’entreprise dans l’idée de se venger. Il parvient au plus près du vice-président en se mariant avec sa fille et va organiser sa vengeance en faisant tomber les têtes une à une. Le système aura raison de lui. Tout est bien qui fini bien… pour les crapules.

Kurosawa s’applique à casser certains codes narratifs. Dans un film de deux heures, on sait reconnaître où on en est. Les films sont parfaitement formatés pour une introduction, un développement, jusqu’au dénouement. On sait quand ça commence et quand ça se termine. Là, on est un peu perdu. Certaines séquences sont très longues. Plus que des scènes, il s’agit de tableau, un peu comme chez Brecht. Elles ont leur propre vie, leur propre objectif et leur propre déroulement. On est habitué au cinéma à ce que tout aille vite, que tout soit précipité, et au final, les thèmes, les conflits, sont survolés, on comprend les grandes lignes, souvent sans aucune nuance. Là, en prenant son temps, Kurosawa nous permet de profiter à plein des situations en s’y attardant. On n’est plus dans un rythme cinématographique, mais souvent réellement théâtral. Ça donne du relief à l’histoire, mais on reste perdu sans l’étroit carcan d’une dramaturgie formatée pour les deux heures.

L’histoire est inspirée de Hamlet. Le thème de la vengeance, le côté, « il y a quelque chose de pourri dans l’entreprise », la fille qui rappelle Ophélie. Et ça s’arrête là. On pourrait aussi y voir une référence sympathique au théâtre grec, surtout dans la première scène, celle du mariage, qui doit bien durer un quart d’heure et qui est montrée à travers les yeux, les commentaires, des journalistes. Ce n’est rien d’autre que ce que les Grecs faisaient dans leurs tragédies avec le chœur, pour commenter, présenter l’action, et parfois même, interagir avec les personnages de l’histoire. C’est encore plus perceptible quand, à la fin de cette scène, l’un des journalistes dit que ce qu’ils viennent de voir ferait une bonne pièce en un acte et qu’un autre lui répond en plaisantant que ça ne serait qu’un prologue d’une pièce beaucoup plus vaste… On voit tout l’attachement de Kurosawa à la culture européenne. Si on l’aime autant en Occident, c’est peut-être justement parce qu’il fait des films qui nous sont proches, qui sont dans la droite ligne de ce que notre culture a produit de mieux, du théâtre antique, à la tragédie classique en passant par les pièces de Shakespeare. Et parce qu’on y trouve un sens moral qui ne nous est pas étranger (il n’y aurait probablement pas la même critique du bushido dans un cinéma japonais sans influence occidentale).

Kurosawa récupère toutes les stars de la Toho : Toshiro Mifune bien sûr, Takashi Shimura, le fidèle, et Masayuki Mori qui jouera la même année un salaud d’un autre genre dans Quand une femme monte l’escalier. On ne les voit jamais tous les trois ensemble, et la distribution manque un peu de personnages féminins, mais quel plaisir de voir tout ce monde.