Night Drum, Tadashi Imai (1958)

tambourin ou katana

Night Drum

Note : 5 sur 5.

Titre original : Yoru no tsuzumi

Année : 1958

Réalisation : Tadashi Imai

Adaptation : Shinobu Hashimoto & Kaneto Shindô

Avec : Rentarô Mikuni ⋅ Ineko Arima ⋅  Masayuki Mori

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La mise en scène n’a pas grand-chose à voir avec le chef-d’œuvre tardif de Tadashi Imai, Contes cruels de Bushido, tourné seulement cinq ans plus tard, qui ressemble bien à un film des années 60, et qui demeure mieux référencé que celui-ci. De son côté, Yoru no tsuzumi donne parfois l’impression d’avoir été filmé à la fin des années 40 (années des débuts du réalisateur). Mais là n’est pas l’essentiel.

Économie de moyens et d’effets, on est dans le minimalisme. Seul le casting impressionne à première vue. Rentarô Mikuni, l’acteur entre autres du Détroit de la faim ; Ineko Arima, la libellule qu’on voit cigarette à la main sur l’affiche de Crépuscule à Tokyo ; Masayuki Mori, qui montre ici des talents de chanteur dans un rôle plutôt singulier.

Le scénario, signé Shinobu Hashimoto et Kaneto Shindô, est une adaptation d’une pièce classique de Monzaemon Chikamatsu, spécialiste des histoires de shinjuu (terme qui semble être assez populaire au Japon, qu’on traduit habituellement par « double suicide »). Les films comme les Amants crucifiés de Mizoguchi, Double Suicide à Amijima de Masahiro Shinoda ou Double Suicide à Sonezaki de Masumura sont tirés de ses pièces. L’occasion de faire un petit tour sur le web et de se déniaiser un peu. Selon wiki, l’auteur serait à l’origine un auteur pour spectacle de marionnettes et aurait été le premier à séparer les récits de type historique (basés sur une opposition assez cornélienne semble-t-il entre loyauté et sentiments personnels) et les récits “bourgeois” ou « tragédies domestiques » mettant en scène des amours impossibles. Ce « Tambourin de la nuit » est donc une pièce originellement écrite pour le théâtre de marionnettes d’Ozaka (Bunraku), et seulement adaptée pour le kabuki au début du XXᵉ siècle : Horikawa Nami no Tsuzumi. Une belle matière pour en faire un film, c’est certain.↵http://www.kabuki21.com/nami_no_tsuzumi.php

On semble y avoir ajouté ici des flashbacks à la mode Rashomon, pour raconter les différents points de vue des protagonistes. Et si l’histoire est inspirée d’une pièce de marionnettes, on est très loin d’un jeu artificiel. On est même loin du jeu excessif des films de samouraïs, plutôt du côté d’Ozu ou de Mizoguchi. Le jeu réaliste est parfois bluffant. Les acteurs sont dirigés avec précision, offrant une multitude de subtilités, par un regard, une intonation. Rien n’est déclamé, toutes les répliques sortent de leur bouche comme des perles de pluie. Tout est dans la spontanéité, la retenue et la simplicité.

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Night Drum, Tadashi Imai 1958 Yoru no tsuzumi | Shochiku

Le rythme est lent, tendu, parce que l’ambiance est lourde. Un samouraï revient dans son fief après des mois passés dans la capitale, et une rumeur court : celle que sa femme ne lui a pas été fidèle. La tension est présente dès le début et ne fait qu’augmenter jusqu’au dénouement tragique.

Très peu de musique, très peu même de bruit. Le bruit, c’est celui de la rumeur que seul le mari peine à entendre parce qu’il a une autre musique dans la tête : celle d’être revenu dans son domaine, la douce musique du bonheur de revoir sa femme…

Ce thème de la rumeur et l’utilisation qui en est faite, par les silences, on le retrouve dans The Children Hour de Wyler où deux enseignantes voyaient leur école se vider de leurs élèves, sans comprendre. Thème formidable : la rumeur, elle ronge les hommes. On ne peut rien contre elle parce qu’on n’en connaît pas l’origine et reste insaisissable. Elle est comme un sable mouvant : plus on se débat et plus on s’y enfonce. Ici, personne ne sait, tout le monde voudrait savoir, sauf le mari. Mais c’est finalement son rang, son honneur qui parle à sa place et qui lui impose de savoir, et finalement à agir. Une tragédie, oui.

Imai, c’était donc le cinéaste de Contes cruels de Bushido, déjà pas tendre avec les samouraïs. C’est moins accentué ici, mais difficile d’adhérer à ce final sanglant. C’est ce qui donne la puissance au récit.


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Samouraï, Kihachi Okamoto (1965)

Noir Leone

Samouraï

Note : 5 sur 5.

Titre original : Samurai

Année : 1965

Réalisation : Kihachi Okamoto

Avec : Toshirô Mifune, Keiju Kobayashi, Michiyo Aratama, Yûnosuke Itô, Eijirô Tôno, Tatsuyoshi Ehara

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Formidable combinaison entre chambara, film noir, western spaghetti, tragédie identitaire…

Le film commence par une embuscade avortée à la porte de Sakura par un groupe de samouraïs visant l’assassinat du premier ministre Ii Naosuke. Cet échec va mener à une seconde embuscade, qui, elle, aboutira : l’Incident de Sakuradamon (sans doute moins connu que l’histoire des 47 Ronins). Tout l’intérêt ici est de travestir l’histoire en faisant intervenir des personnages et des incidents non répertoriés dans les livres d’histoire. Pendant tout le film, un scribe, ou historien officiel, est chargé de retranscrire par le chef des conspirateurs les événements qui feront rentrer le groupe dans la postérité. Et quand certains événements ne leur sont pas favorables, on réécrit l’histoire.

Idée géniale à la fois pour légitimer la possibilité d’une autre version de l’histoire (qui n’est qu’un prétexte à inventer de nouveaux personnages, en particulier celui de Toshiro Mifune, ou pour rappeler une nouvelle fois que ce ne sont jamais que les puissants et les vainqueurs qui l’écrivent, l’histoire), pour faire rentrer le public japonais dans un contexte historique qu’il est censé connaître (en tout cas plus qu’un public occidental), mais aussi parce que c’est de l’or pour construire une histoire épique, les déclamations de ce scribe servant tout au long du récit à intervenir pour expliquer le contexte ou accélérer l’action comme le ferait un coryphée dans le théâtre antique ou une voix off dans un péplum.

On pourrait toujours dire qu’il n’y a rien de naturel dans le récit du scribe, mais c’est justement cette grandiloquence, cette déclamation saccadée, presque criée, qui fait rentrer le spectateur dans une histoire épique. On sent donc ici toute l’influence du théâtre japonais. C’est précisément ce qu’est un jidaigeki. Pas seulement un film en costume, mais avec un style de jeu bien particulier (en dehors des films de Mizoguchi, plus réalistes). On le voit dans la première scène entre Toshiro Mifune et Keiju Kobayashi : ils discutent en marchant dans les couloirs de la résidence du chef de clan, et leur jeu n’a rien de naturel. L’idée est bien d’incarner des héros, des caricatures, et les répliques sont dites de manière outrancière. Mais c’est cette distanciation qui donne du souffle à la fable. Pourquoi se soucier de réalisme ? L’idée, ce n’est pas de rabaisser des héros à la condition de simples hommes, mais au contraire de les élever au rang de demi-dieux. L’acteur ne prétend pas incarner un personnage : il se met derrière comme un marionnettiste sans souci de cacher les artifices de son jeu.

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Samouraï, Kihachi Okamoto 1965 | Mifune Productions Co. Ltd., Toho Company

Cette première scène d’ailleurs n’est pas sans rappeler l’introduction, également très théâtralisée, de Kill, que Kihachi Okamoto réalisera quelques années plus tard. L’unité de lieu y fait pour beaucoup. Le récit n’est une suite que de contractions et de distension du temps. Au début, pesant, pour insister sur l’attente, l’incertitude, et ensuite, rapide. On retrouvera le même principe dans la scène finale, et trois ans plus tard dans l’introduction d’Il était une fois dans l’Ouest. L’ajout du personnage de la serveuse, outrancièrement aimable, insouciante, vient en contrepoint avec l’atmosphère lourde de la scène qui ne fait que la renforcer.

L’utilisation de la neige dans ces deux scènes d’introduction et de conclusion offre des images saisissantes (et c’est pourtant semble-t-il un fait historique : voir le lien en fin de commentaire). La neige donc, au début et à la fin ; et tout du long, une pluie incessante. Même quand on ne la voit pas, on l’entend tomber dans chaque scène, ce qui là encore ne fait que renforcer l’atmosphère apocalyptique du film. Et il s’agit bien de la fin d’un monde. L’Incident de Sakaradamon est au cœur du Kakumatsu, cette courte période de chaos succédant à l’arrivée des navires américains au Japon et mettant fin à son isolationnisme. L’une des dernières phrases d’Ii Naosuke avant de mourir, sera d’ailleurs révélatrice : « C’est la fin du Japon, la fin des samouraïs ».

Une fois que l’assassinat est reporté, le film se propose donc de revisiter l’histoire. Si on est Japonais, on sait parfaitement comment doit s’achever le film : par la réussite des conspirateurs dans leur entreprise. L’intérêt n’est donc plus politique et lié à ce seul souci de tuer le ministre (c’est bien cet aspect trop « historique », plan-plan qui m’ennuie dans l’histoire des 47 Ronins), mais de proposer une « petite » histoire à l’intérieur de la « grande ».

Si le plan des conspirateurs a échoué dans un premier temps, c’est que le ministre en avait été informé. Il faut donc trouver le traître qui se cache dans leurs rangs. La dynamique du film vient alors s’articuler autour d’une enquête jouant sur les différences de points de vue. Le personnage de Mifune et celui de Kobayashi apparaissent très vite comme les suspects principaux. On est amené à les connaître à travers l’exposé d’un enquêteur, d’un témoin, d’un ami. Chaque scène d’interrogatoire se transforme alors en flashback. On pourrait être autant dans Rashomon, Barberousse que dans un bon film noir. La même quête de la vérité (idéal pour le « récit épique » : la pièce épique par excellence étant Œdipe roi, qui est une enquête sur les origines), les mêmes mensonges, et surtout la même fascination pour ces tranches de vie racontées. Il faut comprendre les motivations de Mifune et Kobayashi à rejoindre le clan, et pour cela, on doit raconter leur histoire. Celle de Kobayashi, loin d’être une fausse piste, les mènera finalement au véritable traître, et sera surtout le prétexte, cruel, donné à Mifune pour prouver sa loyauté envers le clan…

Samouraï, Kihachi Okamoto 1965 Mifune Productions Co. Ltd., Toho Company (1)_saveurSamouraï, Kihachi Okamoto 1965 Mifune Productions Co. Ltd., Toho Company (3)_saveurSamouraï, Kihachi Okamoto 1965 Mifune Productions Co. Ltd., Toho Company (4)_saveur

Comme dans Œdipe, ce qui était d’abord une enquête pour résoudre un problème d’ordre général (le traître parmi le groupe), se transforme en une quête personnelle sur les origines. Mifune ne connaît pas son père, et comme dans toutes les familles monoparentales…, ça pose problème. Du pain béni pour l’acteur qui peut jouer son personnage favori de bougon crasseux. Seule différence avec la pièce de Sophocle, c’est le chef de clan qui mène ici l’enquête. Mifune s’est depuis un moment résolu à ne pas connaître son père. C’est donc ce chef qui va découvrir la réalité de ses origines… La dernière demi-heure met ainsi en concurrence deux aspects de la trame, que le chef de clan voudrait éviter de se voir réunis. La petite histoire ne peut devenir la grande. Et cette histoire est bien cruelle. Mifune ne connaîtra jamais la vérité. À l’image de la vérité cachée par le scribe obéissant à son chef…

La morale est claire : si on connaît les événements majeurs d’une histoire, on ne peut en mesurer tout le poids, comprendre les enjeux, et saisir les ambitions ou les histoires personnelles qui se cachent derrière chaque individu. Ce qu’on connaît de l’histoire est toujours la part émergée de l’iceberg. Le ministre a été tué, c’est un fait indéniable. Pour le reste, il suffit d’un nom barré, d’un incident évincé, pour que les raisons et motivations cachées derrière un tel acte demeurent un mystère. Cette image finale du film, qui est probablement bien ancrée dans l’imaginaire nippon*, celle de Mifune, héros hypothétique, oublié, rayé des livres d’histoire, se trimbalant glorieusement avec la tête du ministre au bout d’une pique, c’est un peu le symbole de nos craintes concernant tous les acquis qui nous précèdent : et si nous aussi ne nous trimbalions pas sans le savoir avec la tête de notre père sur une pique ? Derrière chaque événement de l’histoire se cache une ombre, un doute, des héros oubliés, des livres d’histoire trafiqués. Qu’un chambara parvienne, tout en nous proposant des scènes de katana d’une belle inventivité, à nous questionner sur le sens de l’histoire, sur la nature des héros, c’est plutôt jouissif et inattendu. Du spectacle, et du sens.

* L’incident de Sakuradamon (1860) (soierie)

Incident de Sakuradamon (1860)


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47 Ronins (Chûshingura), Hiroshi Inagaki (1962)

Peplum-geki

47 Ronins

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Chûshingura

Année : 1962

Réalisation : Hiroshi Inagaki

Avec : Toshirô Mifune, Yûzô Kayama, Chûsha Ichikawa, Tatsuya Mihashi, Takashi Shimura, Setsuko Hara

D’un ennui fatal.

Deux heures trente qui semblent des siècles. L’histoire est sans doute bien connue des Japonais (un fait historique cent fois reproduit au cinéma), et c’est peut-être facile pour eux de suivre qui est qui sans avoir besoin de temps pour se familiariser avec cette faune renégate ; mais moi en histoire nippone, je n’y connais rien (et je n’ai pas vu les autres versions de cet épisode fameux). Le film a donc été un calvaire à suivre.

En plus, manque de pot, le seul personnage avec lequel il est encore possible de s’identifier est poussé à faire hara-kiri au bout d’une demi-heure…

Le reste est incompréhensible, ennuyeux et mou. On alterne scène de cour sur tatami à l’autre ponctuée par le ronronnement nonchalant de séquences d’arrivée et de départ dans un château, dans une ville. On peut difficilement faire plus redondant…

Pas un film de samouraï comme on le conçoit d’habitude, 47 c’est le nombre de fois où j’ai cru mourir sans qu’aucun personnage n’ait eu à sortir le katana de son fourreau. La peur du vide.

Chaque star possède vingt secondes de figuration. Pièces de valeur parmi d’autres au milieu de tous ces décors somptueux qui piquent les yeux jusqu’à l’indigestion. On se croirait au jubilé du président de la Toho. Tout le monde participe à la fête en faisant un petit quelque chose, et tout le monde se fait suer et attend la fin avec dépit… Le cérémonial respectueux du petit monde des défloreurs de mouches.

Pour ceux qui ne se seraient pas fait hara-kiri avant la fin, ils auront la chance d’assister à la première scène d’action du film, précisément à la 160ᵉ minute, avec la scène de l’assaut des sous-titrés 47 ronins (47 étant également le nombre de minutes que dure la scène en question, ou encore le nombre de cadavres utilisés dans la salle comme figurants pour cet épisode attendu). Tout ça avant de finir, bien sûr, par une dernière scène de transition en guise d’épilogue, avec le départ des champions sous les yeux des villageois.

Arrivée, papotage, départ, papotage, arrivée, papotage, départ, papotage, arrivée… C’est chiant comme un manuel d’histoire au mois d’août.

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47 Ronins (Chûshingura), Hiroshi Inagaki 1962 | Toho Company

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Les Indispensables du cinéma 1962

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La Femme de Seisaku, Yasuzo Masumura (1965)

La Tragédie d’Okane

La Femme de Seisaku

Note : 5 sur 5.

Titre original : Seisaku no tsuma

Année : 1965

Réalisation : Yasuzô Masumura

Adaptation : Kaneto Shindô

Avec : Ayako Wakao, Takahiro Tamura, Nobuo Chiba, Yûzô Hayakawa, Yuka Konno, Mikio Narita, Taiji Tonoyama

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Plus je vois les films de Masumura, plus j’ai la certitude que ses films sont l’équivalent au cinéma des tragédies. Le drame terrible qui touche Okane, c’est sa beauté. C’est ce qui va lui attirer la poisse, et c’est ce qui a causé sa mauvaise réputation, son mariage très tôt avec un vieux marchand qu’elle n’a bien sûr jamais aimé et pour qui elle n’est qu’un objet de désir. Si vous naissez belle et riche, ça peut être une chance, mais belle et pauvre, ça ne peut être qu’une tragédie.

Comme dans Une femme confesse, voire dans L’Ange rouge, Ayako Wakao joue une femme résignée face à son sort. Elle ne cherche plus à lutter, elle cherche juste à éviter de provoquer le destin. Elle n’a jamais connu la sympathie des autres, parce qu’on la juge comme une prostituée, et parce qu’elle ne fait rien pour s’intégrer ou être sympathique à son tour. Non pas qu’elle soit à proprement parler antipathique, mais elle refuse le contact avec les autres parce qu’elle sait que cela peut la nuire. Les femmes ne peuvent que la jalouser pour sa beauté ou la suspecter d’en jouer pour attirer les faveurs des hommes ; les hommes ne peuvent qu’être attirés par elle et avoir des arrière-pensées. La beauté qui devrait être une chance n’est qu’une tragédie pour celle qui doit la supporter.

Bien sûr, se tirant des sales pattes du vieux bourgeois avec qui elle s’est mariée, les membres de sa famille crevant comme des mouches autour d’elle, elle finit par attirer l’attention de l’homme le plus en vue du village. Elle sera d’autant plus détestée bien sûr parce qu’elle a (sans rien faire) attiré son attention.

Le regard porté sur les villageois est féroce. Commérages, jalousie, médisance, lynchage. On est loin des valeurs optimistes communautaires, du partage et de l’entraide.

Le noir et blanc est parfait, le montage aussi (superbe densité, le tout finalement ne dépassant pas une heure trente) mais c’est surtout la musique qui apporte un petit plus de tragique. Quelques notes de violons, pas trop apparentes mais insistantes, comme pour marquer la fatalité, comme si tout était déjà joué et que Okane n’avait aucune échappatoire à son destin tragique.


La Femme de Seisaku, Yasuzo Masumura 1965 Seisaku no tsuma | Daiei Studios

La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi (1952)

Le Jeu de l’oie

La Vie d’O’Haru, femme galante

Note : 5 sur 5.

Titre original : Saikaku ichidai onna 

Année : 1952

Réalisation : Kenji Mizoguchi 

Avec : Kinuyo Tanaka, Tsukie Matsuura, Ichirô Suga

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Rigueur extrême du scénario construit comme un opéra avec une alternance entre des scènes de coups durs et des scènes de renouveaux relatifs. C’est un peu comme un éventail à deux faces séparé par des encarts de dimension égale. Le récit ne s’écarte jamais de cette structure. On sait ce qu’on va voir, on sait ce qui nous attend, on sait que le personnage principal va au-devant d’ennuis qui vont la plonger un petit peu plus dans le trou. Ça donne un caractère mythologique à l’histoire. Comme une fable. La démonstration de la condition des femmes au XVIIᵉ siècle au Japon. Le film est plus long qu’à l’habitude. Un petit 2 h 15. On ne voit pourtant pas le temps passer. Les scènes sont rapides et s’enchaînent sans difficulté (même si à l’intérieur des scènes le rythme est lent, filmé en plan très long : les personnages sont filmés le plus souvent dans le même plan, ça évite les champs contrechamps, même si on perd un peu de psychologie, en identification).

L’histoire et la méthode de La Vie d’O’Haru, femme galante fait penser aux histoires courtes habituelles qu’on écrit dans la littérature nippone. Il m’arrive de temps en temps de lire quelques anecdotiques d’Histoires qui sont maintenant du passé, du genre appelé setsuwa, et ça me fait vraiment penser à ça, même si l’époque est encore plus ancienne dans ce type de récit. Rashomon, tourné peu de temps après, utilisait la même forme (récits courts, flashback, volonté de raconter une fable, c’est-à-dire une histoire remarquable, significative, au lieu de raconter une histoire familière ou au contraire épique), mais dans le type de récit, c’est totalement différent, puisqu’ici, on ne s’attache qu’à un seul personnage. Il n’y a pas d’enjeu non plus vu qu’on comprend vite qu’il s’agit du récit d’une lente chute vers la misère, c’est purement démonstratif et informatif, Peu de tension sur la durée, ce qui crée une certaine distance : on connaît le rythme de la scène, donc on sait quand arrive la « catastrophe » qu’il va y avoir opposition, conflit et qu’elle va devoir partir. On n’est pas loin de Brecht : la distance, nous écartant de toute continuité dramatique, nous donne à réfléchir sur cette chute lente et inévitable (d’autant plus souligné que le flashback nous montre la « fin » dans une forme de « regardez comment j’en suis arrivée là »). Et c’était bien le sens des récits à l’époque. Ils avaient une valeur moralisatrice. Même si aujourd’hui, un tel récit n’est plus ancré dans une tradition bouddhique, et le message de la fable colle parfaitement au XXᵉ siècle avec une dénonciation presque féministe de la condition des femmes. Et on s’identifie, s’émeut d’autant moins pour ce personnage, en voyant qu’elle subit sans jamais se rebeller de ces incroyables vicissitudes. On s’émeut un peu parce qu’elle garde toujours une dignité dans ses mésaventures, mais on est plus curieux, interpellé par une telle dégringolade à la fois inéluctable et injuste.

Pour faire court, O’Haru, la fille d’une famille de bonne noblesse d’Edo. Celle-ci tombe amoureuse d’un homme qui lui fait la cour mais qui est de rang inférieur. La relation finit (très vite hein, comme j’ai dit : une scène pour exposer la situation, puis une scène pour la détruire et provoquer sa fuite) par se savoir. Le déshonneur s’abat sur sa famille qui doit quitter la capitale. Elle est placée successivement dans des maisons de prostitution. Elle passe alors de main en main si on peut dire. Elle est d’abord remarquée par un riche seigneur dont la femme est stérile et lui donne un héritier. Une fois fait, on la prie d’aller voir ailleurs. Elle retourne chez son père qui la replace dans une institution de concubines (difficile de comprendre quoi exactement pour un Occidental). Elle atterrit chez un couple dont la femme la jalouse (attention « crêpage de chignon »). Elle pense trouver enfin l’amour avec un marchand d’éventail, conscient de son passé et l’acceptant ainsi, mais le brave meurt assassiné en achetant un cadeau à son amoureuse (et en oubliant de rédiger un testament à son avantage). Elle se réfugie dans un monastère, mais on vient lui réclamer des sous, elle ne peut pour s’acquitter de cette « dette » qu’offrir ses vêtements. Nue, elle retrouve sa condition de prostituée (un plan de paravent nous suggère que le bonhomme profite de la situation et c’est à cet instant qu’on la surprend). La voilà à la rue, mendiant… On lui fait une fausse joie en lui faisant croire que son fils, héritier d’une grande famille, la veut à ses côtés, en réalité, on veut l’emprisonner (pour qu’elle arrête « ses mœurs de débauchée ») Elle ne se plaint jamais. Never explain never complain, la noblesse des petites gens qui tombent de haut. On peut perdre son titre, sa famille, ses ressources, sa réputation, mais la véritable noblesse, c’est de rester digne (à l’époque, c’était sans doute plus ça le message, alors qu’aujourd’hui on le voit plus comme une œuvre féministe, or le récit montre bien qu’il ne dénonce pas, la distance permet justement que chacun puisse tirer la morale qu’il souhaite, et c’est sans doute en quoi l’œuvre touche à l’universel).

Kinuyo Tanaka dans ce rôle de O’Haru est excellente, ça n’étonnera personne. Pas franchement belle (on rit même un peu quand le vieux noble, tellement exigeant la remarque au milieu de toutes) mais elle a ce charme des femmes distinguées japonaises : pleine de retenue, de dignité, d’attention, et aussi parfois de fermeté (comme dans cette scène où elle refuse de s’humilier en s’abaissant pour chiper la monnaie que lui jette un client). Avec toujours ce petit mouvement de tête si caractéristique qui semble exprimer quand il est léger la fierté timide et « outragée » (l’air de dire « non mais dis donc ! ») et qui, quand il est plus accentué, exprime la folie, le dédain (son interprétation dans la scène des statuts de bouddha est incroyable : avec peu de moyens, elle arrive à exprimer la plus grande détresse et suggérer même un début de folie).


La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi 1952 Saikaku ichidai onna | Koi Productions, Shintoho Film Distribution Committee


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