Les Sœurs Makioka (Bruine de neige), Yutaka Abe (1950)

Hideko monte les paliers

SasameyukiBruine de neige, les Sœurs Makiokoa, 1950Année : 1950

Réalisation :

Yutaka Abe

Avec :

Hideko Takamine
Ranko Hanai
Yukiko Todoroki
Hisako Yamane

7/10 IMDb iCM

Listes :

MyMovies: A-C+

Première adaptation semble-t-il d’un roman de Jun’ichirô Tanizaki (dont Masumura adaptera quelques romans). Un peu refroidi par l’adaptation soporifique, hiératique et acidulée de Kon Ichikawa en 1983[IMDb], j’avançais à reculons devant cette version. Pour tout dire, ça commençait pas mieux puisque j’ai manqué plusieurs fois de m’endormir au début du film… Et soudain, Hideko… Hideko est arrivée, et la voilà qui vous harponne le cœur un peu comme dans chaque film : sur le tard. On se dit d’abord « Ah tiens, que vient faire dans cette histoire ma jeannette-qui-rit-jeannette-qui-pleure préférée ? », et puis le film semble tomber sous le charme de cette étrange chose et se désintéresse de tout le reste. Des sœurettes, n’en reste maintenant plus qu’une. On ne voit que celle-là. On pourrait même se demander si ce rôle ne constitue pas une sorte de chaînon manquant entre sa carrière d’adolescente chez Naruse notamment (Hideko receveuse d’autobus ou déjà au travail et jeune adulte dans Les descendants de Taro Urashima) et son rôle en 1952 dans L’Éclair. Entre temps, évidemment beaucoup de rôles (et de ceux-là je n’ai vu que le Carmen revient au pays où elle joue encore les zouaves*), alors simple conjecture. Seulement, tout ce qui suivra dans les Naruse est déjà présent, et peut-être pour la première fois. Il faut avouer que c’est plutôt impressionnant. Au point d’éclipser tout le reste.

*Dans Bagatelle au printemps, adaptation de Marius de Pagnol où elle joue « Fanny » en 1949 (donc précisément à la même période), elle joue sur les deux tableaux, la jeunette enamourée de son Jules (ou de son Marius), et propose ensuite, mais tout en nuances, une composition de femme devenue mère et épouse.

Je ne dirai jamais assez ma fascination pour le génie de cette actrice. Elle est une des rares à pouvoir jouer le mépris en restant sympathique (autrement dit elle pourrait jouer n’importe quelle totalité négative qu’elle arriverait à garder la sympathie du spectateur, c’est probablement le souhait de tous les acteurs — pas forcément des cinéastes — et c’est la chose la plus compliquée à faire, avec celle de faire rire). Elle est capable de proposer dans un même film une palette d’expressions impressionnante, passant de l’amusement le plus futile à la gravité tragique. Elle peut aussi, et là encore c’est une qualité extrêmement rare, offrir d’un côté une gamme d’intentions de situation, sorte d’expressions apparentes et continues, et de l’autre des nuances éparses censées suggérer des expressions involontaires, volées, ou simplement des contrepoints à une humeur générale. C’est comme en musique avec une harmonie qui s’installe, se répète, ronronne, à laquelle viennent s’ajouter des notes qui forment une mélodie, une sorte de discours du cœur plus insaisissable, plus indomptable, une fenêtre entrebâillée sur ce qu’un personnage chercherait peut-être à cacher, ou au contraire un sursaut de la volonté naissante, de la conscience, pour s’opposer aux tourments d’une situation pesante… Et c’est pas le tout de vouloir le faire, le plus dur comme en musique est de composer l’une avec l’autre, en même temps, dans une cohérence combinée qui apparaîtra toujours comme une évidence. La réussite des films futurs de Naruse viendra aussi beaucoup de là, cette capacité de son actrice à exprimer parfois en même temps un personnage affrontant le sort avec dignité, et montrer soudain des jaillissements d’orgueil ou de révolte au milieu de ces accablements insistants.

On voit tout ça dans les films qui suivront de Naruse. Pas forcément en proposant dans chacun d’entre eux une tessiture aussi large qu’ici. On découvre cela ici presque par accident et petit à petit. On voit Hideko Takamine commencer à placer des nuances à la limite du burlesque (dont elle est issue, il me semble) dans de simples gestes. Cette manière presque insolente d’interpeller les autres acteurs avec des gestes imprévus ou à jouer des hanches comme une star de Broadway (ou Carmen, déjà) pour défier son interlocuteur (et on dit bien que pour les acteurs, tout part du corps). Ça colle (semble-t-il) parfaitement avec son personnage, car c’est des quatre celle qui s’ouvre le plus au monde moderne. C’est la seule par exemple à porter constamment des robes à la mode occidentale, et là, il faut avouer qu’on ne le voit pas aussi bien jouer de ce corps petit et replet dans les films qui suivront. On remarque tout de suite cette composition qui fait la singularité de beaucoup de clowns : si elle peut être légèrement rebondie, elle est aussi tout en muscles et chacun d’eux semble prêt à tout moment à se tendre. Elle a une manière bien à elle par exemple de repousser ses coudes en arrière et de bomber la poitrine, qui la montre toujours en alerte, prête à vous sauter au visage pour vous mordre ou pour vous embrasser. Une sorte de mélange de Betty Boop et de Ginger Rogers, mais elle se rapprocherait plus encore d’une Giulietta Masina, capable également comme elle de jouer et de passer en un instant d’une partition tragique à une autre comique. On est dans le mélodrame, et aucun mélo ne saurait être convaincant sans nuances. C’était l’erreur d’Ichikawa dans sa version (plus que mélo, c’était, dans mon souvenir, d’un sérieux yoshidien ; justement aussi parce que le cinéaste semblait réaliser ça comme un film réaliste, respectueux, cadenassé… chiant quoi). Toute la gamme y passe donc : la femme contrariée par son amour, la femme légèrement intéressée, la femme éperdue et trahie, la femme accablée par le destin, l’insolente, la rigolote, la pleurnicheuse, puis la désabusée et la femme ivre… Hideko, c’est un dessin animé, une caricature, a elle seule. Et pourtant, on y croit. Parce que jamais, elle ne semble jouer en dehors de sa zone de confort, en faire trop, chercher à épater. Elle est juste là, et avale tout l’espace. Et même quand on la connaît et qu’on la voit dans un rôle précédent ses grands rôles narusien (le Mikio, il a dû en avoir des idées en voyant son Hideko jouer l’omnibus sur huit octaves), on se dit qu’elle va faire le job et sans plus, parce qu’elle cache bien son jeu, comme toujours, parce qu’elle n’est pas d’une beauté flamboyante comme Ayako Wakao ou comme d’autres. Mais voilà, Hideko, c’est Passepartout qui volerait la vedette à son Phileas Fogg, c’est un Sancho Panza qui éclipserait Don Quichotte. Une magicienne, on devrait savoir qu’elle finira par décrocher la timbale, et à chaque fois on s’y laisse prendre.

À noter que le film arrive bien mieux que son remake à traduire cette histoire finalement assez ennuyeuse (cent fois répétée : les anciennes familles respectables devant faire face à une nouvelle situation, la difficulté de trouver un parti pour ces demoiselles, etc.). Parce que dans le cinéma japonais, bien souvent ce ne sont pas les histoires (les péripéties) qui comptent, mais ce qu’on en fait (suffit de voir un Ozu pour s’en convaincre). La mise en scène est parfaite (excellent sens du rythme et du découpage, avec quelques tics piochés chez Shimizu) ; mieux encore, le montage et la musique structure parfaitement le récit autour de nombreux montages-séquences (dans la grande tradition classique hollywoodienne, que ce soit pour montrer le temps qui passe entre deux séquences — ou chapitres ou pourrait dire —, ou pour illustrer en une séquence musicale un ensemble de petites scènes muettes sur le même thème).

Non pas un grand film, mais une Hideko qui vole tout, c’est un film qui se regarde sans peine.

(À noter aussi la première apparition, en sœur à couettes, de Kyôko Kagawa.)

La Femme du docteur Hanaoka, Yasuzô Masumura (1967)

L’école de la chair

Hanaoka Seishû no tsumaLa Femme du docteur Hanaoka (Hanaoka Seishû no tsuma) (1967) Yasuzô Masumura

Année : 1967

7/10 IMDb iCM

Réalisation :

Yasuzô Masumura

Adaptation :

Kaneto Shindô

Avec :

Raizô Ichikawa, Ayako Wakao, Hideko Takamine, Yûnosuke Itô, Yatsuko Tan’ami, Chisako Hara

Du beau monde et un savoir-faire attendu pour ce film faisant le récit des expérimentations médicales d’un chirurgien japonais entre le XVIIᵉ siècle et le XVIIIᵉ vu sous l’angle familial, et en particulier à travers les yeux de sa femme et de sa mère.

Techniquement, c’est parfait. Une adaptation de roman biographique dont se charge Kaneto Shindô (le film est très efficace sur le plan narratif avec de très courtes séquences allant droit à l’essentiel et en passant rapidement et sans heurts d’une époque à une autre) ; une mise en scène rigoureuse et précise comme Masumura en réalisera beaucoup au cours de ces années 60 ; un directeur photo ayant notamment opéré sur LAnge rouge[1] et Une femme confesse (qui partagent avec celui-ci les mêmes choix de lumières) ; et bien sûr une distribution impressionnante avec Ayako Wakao dans le rôle de la femme du docteur, Hideko Takamine dans celui de la mère, et Raizo Ichikawa jouant le rôle titre du chirurgien.

Cela serait parfait si l’idée de départ ne manquait pas un peu de souffle comme souvent pour les biographies, et plus encore quand il est précisément question de personnages illustres, respectés pour leurs travaux artistiques ou scientifiques. Ça manque globalement d’aspérité, et toute tentative pour créer un peu de friction dans tout ça semble bien trop fabriqué.

L’intérêt est principalement informatif en rendant hommage et en mettant à la connaissance du public les innovations de ce chirurgien qui du fait de l’isolement du Japon n’auraient jamais été partagées en Occident. C’est que ses recherches ne sont pas anodines. Hanaoka avait une idée fixe et s’est appliqué toute sa vie à résoudre un même problème, à savoir arriver à pratiquer des anesthésies générales pour pouvoir opérer des patients atteints de tumeurs diverses. Ayant rapidement trouvé la fleur possédant les propriétés anesthésiantes désirées, le défi illustré une bonne partie du film sera surtout de trouver le bon dosage.

C’est presque aussi passionnant que de voir un film sur Pasteur ou sur Marie Curie, alors pour rendre tout ça un peu plus dramatique, on choisit donc de montrer les événements à travers l’implication des deux femmes de la vie du chirurgien. Ainsi les vingt premières minutes augurent le meilleur : le médecin étant parti faire ses études à Kyoto, on suit les préparations du mariage en l’absence de celui-ci. Quelques années plus tard (quand même), le médecin se pointe, et c’est là que le film prend une tournure plus didactique, forcément dramatiquement moins intéressante, moins intense, car le récit se veut surtout illustratif. L’utilisation des deux femmes permet d’agrémenter l’histoire d’une rivalité un peu accessoire, voire parfois un peu triviale compte tenu des ambitions du médecin. Toutes les deux voulant sauver la face et faire ce qu’il y a de plus honorable en fonction de son rang, c’est à celle qui servira le mieux de cobaye… Que ce soit historiquement exact peu importe, ça paraît franchement forcé, voire stupide. Heureusement, Shindô ne s’y attarde pas, et on évite de faire tourner ça au pugilat ou au concours grand-guignolesque.

Les années passent, les patients (et les petits chats servant de cobayes) aussi. Le médecin perd un à un les membres de sa famille, sa femme finit aveugle, mais tous ses efforts ne seront pas vains parce qu’il arrivera à opérer sous anesthésie générale et à procéder à l’ablation d’une tumeur cancéreuse au sein (ça va, facile…). L’intérêt aussi réside dans cette représentation crue, plus conforme sans doute à la réalité, loin du folklore historique émanant le plus souvent des films d’époque. Si l’histoire retient le spectacle des morts tragiques des guerres, des conflits, des petits drames sanglants, la mort qui rôde se présente le plus souvent à ses victimes avec un visage bien différent, moins spectaculaire, et contre quoi les hommes sont longtemps restés impuissants : la maladie.

On ne pouvait imaginer meilleur réalisateur que Masumura pour couper dans la chair, c’est certain, lui qui l’avait déjà fait sur un autre mode dans L’Ange rouge.

À voir pour les amoureux de l’histoire de la science et les autres qui apprécient le travail bien fait. Le film compte toutefois parmi la sélection des tops 10 annuels de la revue Kinema Junpo.


[1] LAnge rouge

Le Jardin des femmes, Keisuke Kinoshita (1954)

Clap de début

Onna no sono

Le_Jardin_des_femmes Onna no sono kinoshita

Année : 1954

Vu le : 9 septembre 2015

7/10 iCM IMDb

Réalisation :

Keisuke Kinoshita


Avec :

Mieko Takamine, Hideko Takamine, Keiko Kishi, Yoshiko Kuga, Takahiro Tamura

C’est Oshima qui parle de ce film dans son documentaire sur les cents ans du cinéma japonais en expliquant que c’est le film qui l’avait convaincu de devenir cinéaste. Il y montrait un extrait troublant où, en deux plans, pas moins de quatre actrices se partageaient la vedette. Hideko Takamine, Yoshiko Kuga, Keiko Kishi, pour les plus jeunes, jouant des étudiantes (et déjà habituées aux tout premiers rôles) et Mieko Takamine de la génération précédente. Oshima y montrait aussi et surtout la scène qui introduit et conclut le film, la révolte des étudiantes suite au suicide de l’une d’entre elles, censée représenter la rébellion d’une jeunesse avide de liberté tout juste après la guerre, dans laquelle il se retrouvait sans doute, et qui, là encore, était censée initier la nouvelle vague japonaise… Voir loué Kinoshita, le prince du tire-larmes, par Oshima qui en ferait presque un cinéaste révolté, c’est assez amusant, mais on imagine bien Oshima mettre en scène les prémices d’une révolution quitte à applaudir un des cinéastes de la « qualité japonaise ». François Truffaut avait bien encensé Et Dieu créa la femme (en tout cas à sa sortie). Et, détail amusant, le rôle de la grande prêtresse des lieux est tenu par Chieko Higashiyama, la femme de Chishû Ryû dans Voyage à Tokyo d’Ozu (Ozu qui était là encore, en maître classique, flingué par la nouvelle vague).

Il faut être clair, le film est vaguement politique. Je veux bien croire qu’il ait fait son petit effet à l’époque (pour les futurs cinéastes, pas pour le cinéma des années 50), mais ça reste surtout un mélo comme sait les faire Kinoshita. Et peut-être moins bien ici qu’ailleurs.

Il fait ici son Jeunes Filles en uniforme en quelques sortes. Et justement la comparaison des deux films éclaire le principal défaut du film. Si la qualité du film de Leontine Sagan était de condenser l’action autour d’un lieu principal et de deux personnages, on perd ici pas mal en intensité avec un récit inexplicablement éclaté. Ça fait certes une belle photo pour l’affiche du film, mais il faut chercher la cohérence bien loin pour comprendre l’intérêt de vagabonder ainsi des heures autour de quatre ou cinq personnages pour finir à un climax que tout le monde attend, le genre de machin qui n’est jamais aussi bien réussi que quand il est annoncé deux heures à l’avance, mais qui perd ici son sens à vouloir faire du slalom passant d’un destin à un autre pour finir de toute façon là où on l’attendait…

C’est même plutôt frustrant. On commence le film en succombant au charme frêle et plaintif de Keiko Kishi (surtout que j’étais plutôt habitué à la voir dans des rôles plus mûrs), puis le personnage de Hideko Takamine finit par prendre plus de place. Quant à Yoshiko Kuga, son personnage semble un peu servir les utilités justement pour toucher à l’aspect politique des événements. Il est vrai que, même si toutes les trois étaient malgré leur âge des actrices bien affirmées, en tout cas pour Hideko Takamine et Keiko Kishi, ça a sans doute ouvert la voie à d’autres premiers rôles (un petit côté Génération rebelle). C’est même curieux de voir qu’il s’agit sans doute là du dernier film où Hideko Takamine jouera une adolescente et que c’est la même année que Kinoshita lui offrira un rôle de jeune adulte dans les 24 Prunelles (lui ouvrant la voie pour les Naruse). Niveau investissement, on ne peut pas dire qu’elle y aille à moitié… Si elle sera abonnée aux rôles de femmes tourmentées par la vie chez Naruse, tout semble l’accabler ici, et chaque nouvelle scène est un nouveau coup qui vient s’abattre sur sa triste bobine. On dirait une bombe de larmes qui crépite prête à exploser. Ça devait être d’autant plus étonnant à l’époque que même si elle jouait toujours des personnages sensibles, c’était plus dans des comédies (on dit qu’avec sa bouille de clown elle a été une enfant star dans des comédies aujourd’hui perdues, et avait tourné également un peu avant avec Kinoshita Carmen revient au pays – je me laisse prendre en fait par son allure juvénile parce qu’elle avait déjà tourné L’Éclair et Gan…).

La vraie découverte pour moi, c’est surtout la présence de Keiko Kishi. Je ne l’avais vue jusque-là que dans les rôles suivants, et elle apparaissait toujours comme une femme bienveillante mais rigide, d’une beauté glaçante, très aristocratique ; comme un sphinx indéfectible utile à délivrer les grandes vérités du monde… (un paradoxe vu qu’elle est la principale fille qui se révolte ici). Aucune idée si pour elle, contrairement aux deux autres, c’était le premier véritable rôle où elle se faisait remarquer, mais en tout cas face aux deux autres, elle fait mieux qu’être honorable, elle les balaye, au début du film, on ne voit bien qu’elle, et le reste du film nous laisse toujours un peu insatisfait de ne plus la voir aussi souvent (c’est bien la première fois que je regarde Hideko en pensant à une autre femme – bientôt je prétexterais une migraine pour ne plus voir ses films…). Il y a un petit côté Audrey Hepburn dans son allure. Quelque chose d’à la fois frêle et rigide, comme une brindille guindée dans la résine, une danseuse… Silhouette longiligne, mais pas maladroite, au contraire, consciente du moindre geste, avare même en mouvement, et cette petite voix de canard si charmant qu’on ne retrouvera pas par la suite. La beauté de la simplicité mais aussi de la rigueur. Il faut la voir à un moment, pour finir son plan Kinoshita tourne sa caméra vers elle, et là, l’air de rien, d’abord statique, mais comme consciente qu’on la regarde, et pas de ces consciences confuses qu’ont les mauvais acteurs dont le regard se trouble dès qu’ils se sentent regardés, mais au contraire l’œil vif, qui nargue comme une défiance, histoire de dire « tu veux finir ton plan sur moi ? tu vas voir… » Et là, elle prend une noisette, et boom. En deux secondes elle l’a engloutie et il s’est passé quelque chose d’incroyable. Le geste sûr, l’œil décidé et concentré vers autre chose, et rien qui dépasse. Une danse. Tac, tac. Un jaillissement, puis l’immobilité, la posture. La classe. Et ça, Oshima il l’a pas choisi en extrait, parce que son doc est nul. « C’est bon ? clap, tu finis là-dessus ? »

Moi aussi

Les Descendants de Taro Urashima, Mikio Naruse (1946)

Oh…oh…ah !

Urashima taro no koeiAnnée : 1946

6/10 IMDb iCM

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Susumu Fujita ⋅ Nobuo Nakamura ⋅ Haruko Sugimura ⋅ Hideko Takamine ⋅ Ken Mitsuda ⋅ Ichirô Sugai

Les années 40 devaient être un bonheur pour les cinéastes japonais. D’abord la propagande domestique, puis celle de l’occupant américain. Malgré tout, il s’en est toujours pas si mal sorti le Naruse. Les Acteurs ambulants et White Beast sont excellents (le premier prend de la distance et du second degré pour éviter de parler de situations qui fâchent, et le second, même s’il se met au service d’une “cause”, réussit la gageure de faire un film personnel avec des thèmes qui lui sont propres, dans un contexte assez singulier qu’il ne traitera plus jamais : la prison).

On est donc ici en 1946 (six mois après la capitulation) et Naruse est semble-t-il prié de louer les valeurs démocratiques de l’occupant, avec en prime une bonne satire des « faux prophètes » du communisme. Il ne faudrait pas que les citoyens, profitant du pouvoir donné, se tournent vers le communisme… Le parti ici est ironiquement appelé « Parti du Bonheur » et Susumu Fujita (La Légende du grand judo) arbore une magnifique barbe d’icône orthodo-marxiste.

Le film est plutôt poussif, certaines scènes sont franchement grossières. Le film donne parfois l’impression d’avoir été tourné dix ans plus tôt. Hideko Takamine a une gentille promotion en passant de receveuse d’autobus à journaliste, et on est loin des personnages volontaires que Naruse lui donnera par la suite. Mais ça reste une curiosité à voir.

On sent l’influence de Mr. Smith au sénat (Capra, 1939) et de L’Homme de la rue (Capra again, 1941). La naïveté de l’idéaliste manipulé par les politiques et les journalistes… (Un peu aussi d’Un homme dans la foule de Kazan, mais qui viendra après).

Le titre fait référence à une légende japonaise, celle de Tarō Urashima donc, où un pêcheur, après avoir sauvé une tortue, est invité à séjourner dans le palais sous-marin du dieu dragon. Il y séjourne quelques jours mais ayant le mal du pays demande à retourner chez lui. On lui remet alors une boîte à ne pas ouvrir, et en rentrant chez lui, il n’y retrouve rien de ce qu’il a connu : des centaines d’années se sont écoulées… Il ouvre alors la boîte, et prend mille ans d’un coup : elle contenait son âge réel. Et comme le personnage principal, soldat rapatrié, réveillant le peuple avec ces « oh oh ah » de “malheur”, s’appelle également Urashima, Hideko lui demandera s’il est apparenté au grand Urashima… Comme dit sa tante, « rien dans la tête ».

Jolie satire tout de même. Le culte de la personnalité, les illusions du collectivisme, la Diète doit dire “niet”…

Cœur d’épouse, Mikio Naruse (1956)

Tsuma no kokoro

Tsuma no kokoro Coeur d'épouse (1956)Année : 1956

6/10 iCM IMDb

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Hideko Takamine ⋅ Toshirô Mifune ⋅ Keiju Kobayashi

Quelque peu ennuyeux… La fin sauve le film, mais la première moitié est difficile à avaler. Trop de personnages, trop de situations et d’enjeux insipides…

Un homme vit avec sa femme et sa mère et prévoit de monter un café dans son jardin. Seulement, son cadet revient à la maison avec sa femme et son gosse, et on va vite comprendre qu’il a besoin d’argent. L’argent, l’aîné en a justement besoin pour monter son affaire…

Si on va vite, chez Naruse, il y a toujours eu deux tendances : le réalisme et le mélodrame. Dans les années 50, c’est plutôt le réalisme qui va l’emporter, il adapte les romans de Fumiko Hayashi comme le Repas[1] ou Nuages flottants[2], décrivant les petits tracas de la vie de couple, on n’est pas loin d’un cinéma à la Sautet : du mélo ma non troppo. C’est ensuite avec l’influence du scénariste Zenzô Matsuyama (mari de Hideko Takamine et futur cinéaste) qu’il ira plus volontiers encore vers le mélo dans les années 60. Là, on est en 1956, et c’est Toshirô Ide seul aux manettes. Il avait adapté avec succès le Repas, il peut bien écrire un scénario tout seul… Eh bien non. Il essaie, on le voit, de faire comme Hayashi (tendance plus le Repas que Nuages flottants), mais ça manque terriblement de souffle et d’inspiration. Ide sera semble-t-il puni après ça : on le remettra à l’adaptation de roman ou… en collaboration avec Matsuyama (et avec succès : Comme une épouse et comme une femme[3] est une sorte de mélo sirkien ; Onna no za est excellent). Peut-être aussi que Ide avait la tête ailleurs : la même année, il adapte Suzaki Paradise[4] pour Kawashima (dans les 20 meilleurs films de la Kinema Junpo list — et accessoirement, un de mes films préférés).

Alors voilà, le film est trop timide, pas assez tenu. Il est clairement de trop. D’ailleurs, le début devait être tellement insipide que le studio pourrait bien avoir forcé le monteur à le découper à la serpe. Le rythme des plans est parfois très rapide, avec pas mal de coupes bien abruptes, alors que dans les plans mêmes, c’est lent. Heureusement, quand le cadet finit par partir et qu’on voit moins la mère et sa tête de grenouille, le récit se resserre sur le couple et leurs vagues problèmes de fidélité. Attention, ça reste très sage. Ide cherche à effleurer les choses comme dans le Repas (et même dans Suzaki Paradise). Ça manque juste de délicatesse, d’unité (le mélange des enjeux du fric que réclame son frangin et les histoires d’infidélité, ça ne marche pas trop ensemble) et de cohérence : Hideko Takamine fréquente le frère d’une copine (Toshiro Mifune qui s’était trompé de plateau pour l’occasion) et Keiju Kobayashi, pour oublier ses soucis, traîne dans un bar à hôtesse… Ça n’ira jamais bien loin. Pourtant, on se raccroche à ce qu’on peut, et à la fin, on sent une petite brise venir. C’est l’air doucereux, la joie morne, qu’on ressent à la fin « petit bourgeois » du Repas : « Très chère, j’ai failli vous tromper, mais je ne l’ai pas fait. Me voilà revenu. » Oui, c’est beau comme un Ozu, la petite musique qui va bien avec. Avant ça, seules quelques notes de violon se sont laissées entendre… difficile d’en mettre quand il ne se passe rien. Alors, quand à la fin le couple se rejoint sur le chemin de la maison, on retrouve Naruse avec eux : lent travelling d’accompagnement, musique, un vélo entre les deux “amants”. La tradition persiste encore. Un mariage arrangé préservé.

À noter tout de même que pendant tout le début du film (je m’ennuyais), je me suis demandé si ce n’était pas le modèle en négatif de Quand une femme monte l’escalier[5]. La même volonté de monter sa petite affaire. Sauf qu’il y a ici tout ce qu’il manque dans Quand une femme… : au lieu d’une femme seule, on a un couple, au lieu d’une mama, on a une serveuse de restaurant bien comme il faut où Mifune passe prendre son goûter avant d’aller s’exciter sur le plateau du Château de l’araignée. Parfait Mifune d’ailleurs… un charisme à en faire exploser les murs. Et un costard fait sur mesure. « Ça va pas avec le personnage Toshiro ! Tu ne joues pas un yakuza, là… » « Il te plaît pas ? je l’ai acheté à Milan ! » Il a de la chance Toshiro, son pote Daisuke Katô est encore ici planté derrière un comptoir de bar…

L’Étranger à l’intérieur d’une femme, Mikio Naruse (1966)

L’Étau, le jeu du foulard

Onna no naka ni iru tanin (The Stranger Within a Woman)

l'étranger à l'intérieur de la femme naruse 66

Année : 1966

8/10 iCM IMDb

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Keiju Kobayashi ⋅ Michiyo Aratama ⋅ Mitsuko Kusabue

Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Limeko – Japanese films

Étrange année 66 pour Naruse. Après avoir dépeint la vengeance d’une mère dont l’enfant avait été tué par un chauffard dans Délit de fuite[1], voilà qu’il continue à creuser le thème de la culpabilité, avec un même type de faits divers morbide, mais avec l’angle opposé. Non plus celui de la victime mais du “fautif”. Peut-être une volonté du studio pour qui les petits drames de la vie quotidienne ne font plus assez recette.

Quoi qu’il en soit, c’est pas si mal que ça. Il faut juste oublier que c’est un film de Naruse. Quoi que. Pendant toute sa carrière, il s’est attaché à montrer des hommes lâches, souvent coupables de leur frivolité, et jamais ou rarement ils n’ont montré une once de culpabilité ou de remords. Y revenir ici pour son avant-dernier film, c’est peut-être une volonté pour lui de clôturer cette thématique…

Par certains aspects, le film rappelle Le Fils du pendu[2] (Frank Borzage, 1948). Un homme qui se rend coupable d’un crime, qui commence à fuir ses responsabilités, avant de se rendre, rongé par la culpabilité. On retrouve les mêmes circonstances atténuantes. Le spectateur aurait un peu de mal à adhérer à un personnage, coupable d’un crime odieux et fuyant ses responsabilités. Naruse montre la différence peu évidente entre l’acte, quoi qu’il arrive d’un assassin, et celui plus incertain d’un homme qui tient dans sa main une bombe qu’il peut décider à tout moment de faire exploser.

L’utilisation du noir et blanc semble évidente, et Naruse l’emploie à merveille. Peut-être aurait-il dû tenter des films noirs, il avait le ton pour ça. La Bête blanche[3] d’ailleurs n’y était déjà pas si étranger. Naruse a un sens du mélo, qui tend non pas vers l’excès, mais au contraire vers la retenue, le respect, la dignité. Pas d’éclats de voix, pas de personnages antipathiques, jamais de colères froides. C’est ce qui est reposant dans son cinéma. On retrouve la même teinte, pesante, dans Flag in the Mist[4], tourné l’année précédente (avec bien sûr ce même thème de la culpabilité).

Le film ronronne pourtant un peu. Répétitif. Pas vraiment une question de rythme, parce que les séquences s’enchaînent rapidement malgré la pesanteur des scènes. Plutôt un léger surplace dans le récit. Un problème récurrent dans les drames psychologiques. Ça semble toujours un peu emprunté, explicatif, prévisible… En réalité, ça aurait été insupportable avec une autre atmosphère et d’autres acteurs. Mais Naruse s’y prend bien pour garder le bon ton et les acteurs (des habitués) sont excellents. Comment en vouloir à deux acteurs qui n’ont probablement dans leur carrière jamais joué des personnages antipathiques, souvent utilisés dans des seconds rôles, des personnages “aidants”, que sont Keiju Kobayashi (abonné aux frères) et Michiyo Aratama (abonnée elle aux femmes aimantes et serviables — mais qui justement dans Flag in the Mist tenait un tout autre rôle, tout en gardant sa dignité, sa retenue, de femme du monde).

Un bon film d’atmosphère. Pas du tout un film “policier” avec un jeu de chat et de souris pour lui échapper comme on pouvait le craindre au début. Plus un drame psychologique, tout en retenue.


[1] Délit de fuite

[2] Le Fils du pendu

[3] La Bête blanche

[4] Flag in the Mist

Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse (1962)

Chronique de mon vagabondage

Hôrô-ki Année : 1962

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Hideko Takamine ⋅ Akira Takarada ⋅ Daisuke Katô

8/10  IMDb

Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Limeko – Japanese films

Mikio Naruse rend hommage à l’écrivaine à succès Fumiko Hayashi dont une grande partie de ses films d’après-guerre est tirée (Nuages flottants[1], Le Repas[2], L’Éclair[3], Épouse, Chrysanthèmes tardifs).

C’est donc ici à la fois la mise en image de l’autobiographie de Fumiko Hayashi et son adaptation puisque étrangement le premier grand succès de l’écrivaine avait été le récit de sa vie jusqu’à cette période, et non des histoires qui seront adaptées au cinéma (toute la fin tragique de sa vie n’apparaît bien sûr pas dans ce premier roman, et c’est donc Naruse qui se charge de la suite, aidé de ses scénaristes habituels).

La boucle est bouclée : Naruse fait un de ses derniers films ici avec son actrice fétiche, Hideko Takamine, en évoquant la vie de celle qui était décédée l’année même où il réalisait Le Repas.