La Peur & Les Évadés de la nuit, Robert Rossellini

Note : 3 sur 5.

Note : 2.5 sur 5.

La Peur & Les Évadés de la nuit

Titres originaux : Non credo più all’amore (La paura)/Era notte a Roma

Année : 1954/1960

Réalisation : Robert Rossellini

Avec : Ingrid Bergman, Mathias Wieman/Leo Genn, Giovanna Ralli, Sergey Bondarchuk

Qu’est-ce que c’est poussif… Je n’ai jamais compris l’intérêt pour ce cinéaste et je ne le comprendrais sans doute jamais. C’est une chose de ne pas chercher à faire dans le spectaculaire, mais le but même de réaliser des films (et cela, depuis Brighton), c’est de trouver la manière d’illustrer au mieux un sujet et une histoire qu’on décide de porter à l’écran. Je vois la mise en scène comme un axe spectaculaire/distanciation. Cela a toujours été mon prisme de lecture, peut-être à tort ; et il m’est impossible de placer Rossellini sur cet axe.

On le voit bien ici. Ce qui transparaît des mises en scène de Rossellini, c’est de l’amateurisme. On comprend ce qu’il voudrait faire, mais comme il n’y parvient pas, manque de talent, ça tombe à l’eau.

Attirer l’attention du spectateur ou jouer avec son intérêt pour lui suggérer quelque chose, c’est tout un savoir-faire. Il faut maîtriser le sens du récit, les acteurs, la caméra, le montage, le rythme à l’intérieur du plan et d’une séquence à l’autre, l’usage de la musique. Rien que sur ce dernier point, on ne le sent pas du tout maître de quand en mettre ou non : lors de ce dernier film avec sa femme (La Peur), il en fout partout, ça déborde, c’est ridicule tellement ses choix sont mauvais. Et quelques années après, avec Les Évadés de la nuit, ça donne presque l’impression de n’en avoir plus rien à faire, de ne savoir tellement pas quand mettre de la musique que le rythme s’étiole d’un coup et qu’on se demande ce qu’il se passe…

Et non, ce n’est pas une volonté de sa part. Quand on décide de ne pas mettre de la musique et qu’on s’y tient, on maîtrise en conséquence la tension et le rythme des séquences. Dans Les Évadés de la nuit, certaines séquences suivent directement la précédente sans changer d’espace ou de temporalité (à la façon du théâtre), pourtant, si une nouvelle séquence est lancée et si un basculement narratif s’opère, c’est bien qu’un nouveau personnage est apparu ou qu’un événement imprévu force un nouveau départ. Or, sans montage, sans ellipse et sans changement d’espace, il faut bien « mettre en scène » ce basculement, car c’est toute la tension, la tonalité et le rythme du film qui changent en conséquence. On sent que c’est ce que tente encore vaguement de faire Rossellini ; lui, le soi-disant apôtre du néoréalisme, tente encore tant bien que mal de coller aux exigences esthétiques et aux codes du classicisme. Sauf qu’il semble ne plus du tout savoir où il en est. Le scénario ne l’aide pas beaucoup parce que le film est long (pour ne pas dire interminable), avec les dernières minutes très étranges durant lesquelles on ne comprend pas pourquoi ça ne finit pas alors qu’une grosse partie des personnages ont disparu ou alors qu’un autre réapparaît. On comprend alors que parmi toute cette bande, il y en avait un qui avait en fait la primauté sur les autres parce que c’est le seul qui restera (ce n’est pas pour autant un film d’élimination, car on l’aurait alors accepté).

Bref, l’impression qu’il n’y a personne à bord. Rivette me laissera exactement la même impression, avec au moins un constat que les cinéastes semblent eux-mêmes faire sur leur travail : « Puisque je suis nul, je vais adopter une approche minimaliste et naturaliste — la forme je m’en moque ». Voilà qui est bien pratique : alors que l’idée de mise en scène est précisément d’offrir un regard, un point de vue, un choix dans la manière de présenter les choses, ils cherchent tous deux à s’émanciper de cette obligation. D’accord, mais si on fait aussi bien à la télévision, pourquoi est-ce que la critique y a prêté autant attention ? Sans doute parce qu’ils leur prêtaient des intentions qu’ils n’avaient pas. Et parce qu’une des marottes trompeuses d’une certaine critique a été de faire des cinéastes (surtout quand ils n’avaient aucun talent de mise en scène) des « auteurs ». En quoi Rivette et Rossellini sont-ils des auteurs ? On trouve une constance dans leur incapacité à traiter et à illustrer un sujet qu’ils laissent à d’autres d’écrire pour eux ? La critique (notamment française) a été une critique au service des puissants (leurs amis qui comme eux souvent avaient été autrefois critiques et qui tentaient de prendre la place des anciens) au détriment des réelles petites mains et auteurs des films d’alors : les scénaristes ou adaptateurs. Il ne faut pas croire qu’il y a toujours un « auteur » derrière un film. Réunir des ingrédients et les mélanger ne fait pas de vous un cuisinier. Dans certaines productions, faire des films, c’est souvent pareil.

Ses deux actrices principales, en revanche : respect. Toutes les deux pour le coup se situent sur un axe de jeu d’acteurs assez identifiable et, à endroit, qui aura toujours ma préférence : on y retrouve à la fois une grande justesse, mais aussi une grande capacité à donner à voir d’innombrables expressions qui, en réalité, n’ont rien de “naturel” (raison de plus pour penser que pour certains le « naturalisme » n’avait rien de volontaire ou de contrôlé). Le jeu tout en sous-texte, notamment de Bergman, est un modèle (je dis quelque chose, je pense à une autre).


La Peur, Robert Rossellini 1954 | Aniene Film, Ariston Film GmbH / Les Évadés de la nuit, Robert Rossellini 1960 | International Goldstar, Dismage

La Verte Moisson, François Villiers (1959)

Note : 2.5 sur 5.

La Verte Moisson

Année : 1959

Réalisation : François Villiers

Avec : Pierre Dux, Dany Saval, Jacques Perrin, Claude Brasseur

Le récit des héros ordinaires fait rarement des histoires extraordinaires…

Des gosses de première dans un lycée de banlieue parisienne décident de s’improviser résistants face à l’occupation allemande. Mise en place de petits coups sans importance, puis passage à un autre un peu plus consistant. Manque de bol, ils se font se choper pour une histoire idiote dont ils ne sont même pas responsables.

Bien entendu, les apprentis Guy Môquet ne flancheront pas et resteront les bons petits héros dont chaque patrie chahutée par les affres de la guerre rêverait avoir.

Les vrais héros, il faut évidemment les honorer, mais le faire au cinéma cela implique souvent de nier toute possibilité aux nuances, aux paradoxes, aux contradictions de s’exprimer, et l’on se retrouve avec des histoires lisses.

Ces histoires de héros, on les connaît tous. Les héros ont tous la même histoire. Ils sont droits, courageux, ils sauvent la patrie, la mère et l’orphelin. D’accord. Et après ? Ça ne fait pas de bons films. À moins, parfois, d’y ajouter une note personnelle qui aille du côté de la fantaisie, de la romance, de la camaraderie. Parler d’autre chose en somme, s’intéresser à un angle oblique, moins frontal qui tombera fatalement dans l’hagiographie des héros.

Inutile de creuser beaucoup, car en réalité, les vrais héros n’existent pas ; du moins, ils sont en réalité bien différents de l’image que l’on se fait d’eux si l’on ne s’applique qu’à les montrer sous les aspects qui font d’eux justement des héros.

Le film expose brièvement quelques questions comme la peur, le doute, la frivolité, l’immaturité, mais de simples évocations ne font ni un angle ni un film. Si ça ne fait pas le sujet du film, je peine à croire qu’un film sur des héros, et non avec des héros puisse véritablement soulever l’intérêt du spectateur.

Les évidences, pour répéter un meme en vogue : « vu et s’en tape ». Pas le meilleur moyen d’honorer les héros de ces histoires sans saveur.



La Verte Moisson, François Villiers (1959) | Caravelle


Heureux mortels, David Lean (1944)

Note : 2.5 sur 5.

Heureux mortels

Titre original : This Happy Breed

Année : 1944

Réalisation : David Lean

Avec : Robert Newton, Celia Johnson, Amy Veness

On comprend mieux les futures envies d’ailleurs de David Lean, ou celles d’adapter tout juste après de grands classiques, quand on voit qu’il a dû se farcir au début de sa carrière de multiples adaptations du faiblard Noël Coward. Il y a un côté I Remember Mama tourné quelques années plus tard sans en avoir le charme.

Si c’est de la comédie, il n’y a rien de bien amusant. Je cherche encore l’esprit britannique dans tout cela. C’est bien écrit, mais on est loin du génie et on s’ennuie beaucoup.

La seule lueur du film, c’est l’idée qui emballe en quelque sorte les trente années de vie dans cette maison modeste : celle un peu nostalgique, voire morbide, que des personnes qui nous sont inconnues ont vécu avant nous dans les lieux qu’on habite, et que quand on partira, on se demandera bien s’il restera quelque chose de nous dans ces mêmes lieux délaissés. C’est une question qu’on se demande parfois en archéologie, voire en anthropologie tant cela peut être fascinant de suivre les traces de plusieurs siècles ou millénaires d’appropriation d’un même espace minuscule par des individus, des peuples ou des espèces différentes. Les lieux restent, on les altère un peu en contribuant à une maigre couche de crasse et de poussière, ça sentira toujours un peu le renfermé ou l’humidité pour les prochains occupants, et on espère au moins, nous, matière périssables et temporaires, laisser tout autre chose (une mémoire peut-être) à cet espace partagé successivement par des individus qui ignorent tout des uns et des autres sauf qu’ils ont vécu certaines expériences et habitudes identiques sans le savoir.

Heureux mortels, en effet.


Heureux mortels, David Lean (1944) | Two Cities Film, Noel Coward – Cineguild Production


Mr. Long, Sabu (2017)

The Brother from Another Planet

Note : 2.5 sur 5.

Mr. Long

Titre original : Misutâ Ron

Année : 2017

Réalisation : Sabu

Avec : Chang Chen, Shô Aoyagi, Yi Ti Yao

Mélange pour le moins étonnant, mais raté, entre thriller (variante tueur à gages) et film de festival (le film a d’ailleurs été sélectionné à Berlin). Le détour brutal que prend le film à la fin de son introduction pour suivre tout un développement inattendu de tueur pris en charge par des villageois, obligé de vendre des nouilles pour gagner son billet de retour au pays (il est Taïwanais et opère pour sa mission au Japon), n’est pas inintéressant. C’est même quelque temps assez réussi. Sabu est assez bon pour instaurer des ambiances à la Jean-Pierre Melville, entre Le Samouraï et Le Silence de la mer. L’intrusion du môme dans la vie du tueur… passe encore, mais celle parfois burlesque de cette troupe de villageois venant en aide à un inconnu ne parlant pas la langue du pays, voilà ce qui constitue peut-être la seule bonne réussite du film. Là où ça file droit en revanche vers la catastrophe, c’est quand ce qui est désormais devenu un film réaliste ou comique use des ficelles grossières du thriller de mauvais goût, voire du mélo dont seuls les Coréens s’autorisent encore à produire.

L’idée du détour et le changement d’identité, on le comprenait à ce moment-là comme un pied de nez au thriller, comme le dévoilement de la face réaliste qui compose chaque thriller codifié par tout un tas de scènes à faire. On aurait pu accepter un retour tout aussi brutal à la “réalité” du thriller dans une dernière partie, mais l’usage de tous les clichés liés à la pute au grand cœur dans sa partie centrale fout tout en l’air. Justement parce qu’avec un retour au réalisme, on n’était pas censé retrouver ce genre de personnages (la prostituée n’est pas ailleurs pas du tout intégrée aux séquences comiques assurées par les villageois). Là encore, on aurait pu l’accepter si on faisait prendre à ce personnage stéréotypé (trop souvent employé dans le cinéma asiatique) le même détour que celui pris pour l’assassin. Au contraire, Sabu ne cessera dans son développement de courir après les facilités et de nouveaux clichés : prostitution d’une fille qui pourrait être top model et rêve d’être ballerine, drogue, désintox forcée menée par le chevalier blanc, maquereau violent, talents aux fourneaux sortis de nulle part, guérison miraculeuse, début d’idylle entre la prostituée et le tueur, découverte du lien filial, etc. Le sommet de cette grande soupe de mauvais goût, c’est une longue séquence inutile en flashback pour nous raconter le passé de la mère prostituée. À partir de là, on a compris qu’on ne pourra plus revenir en arrière, Sabu ayant largement dépassé les limites de la soutenabilité.

Bien dommage, l’idée initiale n’étant pas mauvaise. Il y aurait presque un côté Kitano (tendance Été de Kikujiro) plus qu’avec Takashi Miike pour qui Sabu a occasionnellement fait l’acteur ou un côté Un monde parfait sur l’amitié entre un tueur et un bambin. Mais il aurait fallu assumer jusqu’au bout le pas de côté, la prise de distance avec les clichés du genre. Signe sans doute que depuis le début le mélange foutraque de genres faisait partie du plan et que l’idée de déconstruction du thriller, de pas de côté, n’en était pas une.


Mr. Long, Sabu (2017) | BLK2 Pictures, LDH Japan, Livemax Films, Rapid Eye Movies

Les Lumières du faubourg, Aki Kaurismäki (2006)

Note : 3.5 sur 5.

Les Lumières du faubourg

Titre original : Laitakaupungin valot

Année : 2006

Réalisation : Aki Kaurismäki

Avec : Janne Hyytiäinen, Maria Järvenhelmi

Voilà presque une allégorie du monde moderne. Le travailleur idéaliste et un peu naïf qui rêve de monter son entreprise, et qui en sera empêché (sans raisons bien identifiées) par un entrepreneur véreux n’hésitant pas à employer une femme pour séduire ce moins que rien et finir par le faire poursuivre (et tomber) pour un vol de bijoux.

Cynisme aberrant et acharnement contre un petit employé qui ne cherche même pas à se défendre. Complicité de la bourgeoisie et de la justice : rien ne doit jamais changer, il ne faut surtout pas changer l’ordre établi, même et surtout si cet ordre est régi par des voyous. Le travailleur doit rester à sa place et ne surtout pas jeter un regard envieux sur la condition des personnes qui lui sont supérieures.

Kaurismäki ajoute à ce tableau bien noir de la société une note romantique absurde : alors qu’il court une poupée sans intérêt, la femme de sa vie est sous ses yeux. L’autre morale de l’histoire venant s’ajouter à la première, comme une seconde lame : le monde nous fait courir après des rêves inatteignables, alors que le bonheur est à portée de main.

Comme d’habitude, tout dans les rapports chez Kaurismäki est mécanique, presque robotique, désincarné, hiératique, et ça sert merveilleusement bien ici la finalité du film (en tout cas celle que je lui trouve) en s’éloignant du vraisemblable et du réalisme pour se rapprocher d’une dimension allégorique presque mythologique et cruellement fataliste. Tout ce qui brille… L’humour pince-sans-rire et l’autodérision sont également comme d’habitude de la partie.

Jusqu’à présent sans doute mon préféré du cinéaste finlandais.


Les Lumières du faubourg, Aki Kaurismäki (2006) | Sputnik


Girl Model, David Redmon et Ashley Sabin (2011)

Note : 3.5 sur 5.

Girl Model

Année : 2011

Réalisation : David Redmon et Ashley Sabin

Rencontre de la souris nourrie aux belles promesses et du chat capitaliste. Exploitation des plus fragiles avec au milieu une entremetteuse chargée de rabattre les fillettes. Au Japon, on a gardé la culture de la gestion des prostituées par d’anciennes prostituées, et celle de la pédophilie à peine masquée. Avec le concours bienveillant d’une société proxénète de ses propres enfants : qui donne à lire à des gamines des publicités et de rêves de glamour avec des gueules d’ange ? Qui surexploite l’image des enfants et de la femme ? Si les Japonais ont un problème avec la sexualisation des gamines tout juste pubères, c’est bien la société de consommation toute entière qui exploite et entretient la première ce culte de la jeunesse et de la maigreur.

Le film donne malgré tout peu à voir. On suit une gamine de 13 ans dans son parcours au Japon. Elle en repart pleine de dettes comme au temps des geishas incapables de rembourser la leur. Choc des civilisations, surtout, exploitation ordinaire des forts sur les faibles avec la promesse d’une vie meilleure (la leur, pas celle des exploitées). Le tout sous les yeux complices d’une ancienne mannequin américaine venant glaner les petits culs et les minois innocents au milieu de la Sibérie pour le marché asiatique. Elle et son pote, agent, ont beau disserter sur les risques du métier, la drogue, le passage facile à la prostitution, on les sent à peine conscients qu’ils participent à ce marché de l’exploitation facile des enfants. « Si ce n’est pas nous, ce sera quelqu’un d’autre, alors, autant prendre l’argent, passer quelques mauvais jours en Sibérie ; et puis, on ira se reposer au bord de la piscine », pensent-ils sans doute. Être autant déconnecté du monde tout en passant sa vie à le parcourir. Société aveugle et malade…

Pas de quoi fouetter un chasseur de souris (Arte produit ou diffuse ce genre de films à la chaîne : sur le même modèle, on a déjà vu le film sur la star russe du porno en ligne).

Une pensée pour tous les exploiteurs de la planète pour qui la guerre de la Russie en Ukraine a porté un petit coup à leur business lucratif de la misère (et, du même coup, à celui des documentaires sur la misère humaine et sur les dérives du capitalisme et de la mondialisation).


Girl Model, David Redmon & Ashley Sabin 2011 | Dogwoof, Carnivalesque Films


Liens externes :


Bad Axe, David Siev (2022)

Note : 4 sur 5.

Bad Axe

Année : 2022

Réalisation : David Siev

Poursuite de la rétrospective « American Fringe » à la Cinémathèque. L’occasion de voir souvent des films seuls dans la salle. Ici, on était une trentaine, dont la moitié semblait être des équipes des autres films (la réalisatrice de Black Barbie était présente et papotait sans honte avec sa voisine).

Une petite pépite en tout cas. Les documentaires personnels, il ne faut jamais hésiter à y aller à fond : ils seront toujours le témoignage d’une époque. On est entre Taming the Horse/Comme un cheval fou et Minding the Gap. Un jeune cinéaste new-yorkais « profite » de la pandémie pour retourner auprès de sa famille qui tient un restaurant dans un coin perdu de l’État voisin. C’est sans doute le cas de beaucoup de créateurs de 2020, il se met à filmer ce qu’il voit sans cacher sa présence à ses parents ou à ses sœurs bien démunis face d’abord aux conséquences sur leur activité, puis face au désordre social ayant agité les divers pans de la société américaine.

Toute une première partie évoque donc les difficultés auxquelles doivent faire face les parents restaurateurs du cinéaste en pleines restrictions sanitaires et fermetures de commerces. Et puis, une fois que l’on pense que les affaires vont pouvoir reprendre à l’été de la même année, la famille doit faire face au public pro-Trump récalcitrant à porter un masque et le fait savoir, puis, c’est l’assassinat de George Floyd qui scinde un peu plus la société américaine en deux, en particulier cette petite communauté de la côte est des États-Unis.

La sœur du cinéaste se montre par exemple très engagée, remontée contre les suprémacistes de la région, et cela aura des répercussions sur la sécurité de la famille. Face à la bêtise raciste ordinaire et souvent menaçante, le cinéaste choisit d’y opposer l’histoire de son père échappé du génocide au Cambodge.

Jusque-là, le film était déjà très convaincant, mais le cinéaste aurait alors produit une première monture du film qui aurait fait parler et il n’en aurait pas pour autant cessé de filmer sa famille. C’est désormais les conséquences sur sa famille du film réalisé sur et avec eux qu’il filme puisqu’elles ne sont pas loin d’être dramatiques. Retournement heureux, à l’américaine, on pleure (bien aidé toutefois par une musique un peu trop présente, mais bon, c’est la loi du genre) et on applaudit.

Ma voisine semble avoir apprécié. David Siev a réussi là où elle, réalisatrice de Black Barbie, avait renoncé à se rendre. Une fois qu’on s’embarque dans un film personnel, il ne faut plus s’embarrasser de pudeur ou de fausses excuses (sans compter que le documentaire « sur le vif » est bien plus vivant qu’un documentaire statique basé sur des témoignages et un décor installé).


Bad Axe, David Siev (2022) | The deNovo Initiative

Black Barbie : A Documentary, Lagueria Davis (2023)

Note : 3 sur 5.

Black Barbie : A Documentary

Année : 2023

Réalisation : Lagueria Davis

Le film touche aux limites du documentaire basé presque exclusivement sur des personnalités. Arte fait ça très bien, la télévision en général, mais le cinéma devrait avoir autre chose à proposer que des interviews pépères dans un décor préparé. Quitte à faire dans le personnel, autant y aller de sa petite personne et développer un rapport plus intime entre la réalisatrice avec ce dont elle dit elle-même n’avoir jamais été amatrice : les Barbie. Ses interrogations, sa curiosité pour un phénomène auquel elle a toujours été indifférente, auraient été les nôtres. Cela aurait questionné son propre rapport au corps et aux stéréotypes auxquels sur ce cas précis elle échappait.

Si le peu de références historiques qu’on peut avoir dans le film et si le rapport aux Barbie des fans ou des professionnels peut être intéressant, la critique faite par les intervenants ne s’attarde que sur la question raciale de la poupée. Or, on peut difficilement pointer du doigt un problème de stéréotypes tout en faisant l’impasse sur un autre et la question du sexisme de ces jouets pour enfant. Si, la firme semble avoir fait des efforts pour casser les codes raciaux, on en est encore loin avec les codes sexistes persistants. La réalisatrice aurait peut-être dû s’interroger sur sa propre perception des choses, battre la campagne pour partir en quête de réponses différentes que celles, toutes faites, apportées à travers des bavardages. Pourquoi d’ailleurs n’évoquerait-elle pas par exemple l’absence de Barbie réalisatrice ou de Barbie obèse ?…

Certains moments avec les psychologues ou avec les enfants sont passionnants, mais le dispositif est trop éloigné de ce qu’on attend d’un documentaire de cinéma. À la question posée aux enfants s’il leur paraissait naturel de jouer tout autant avec des Barbie noires ou blanches, tous avaient répondu que c’était une évidence. Quand on leur demande alors s’ils pensaient, puisqu’eux étaient tous Noirs ou Asiatiques, si les Blancs verraient la chose de la même manière, qu’il en serait de même si on demandait à des enfants blancs, ils répondaient avec la même certitude. Il y avait là des enfants garçons ou filles, des Noires et des Asiatiques, mais pas un Blanc. Or, il aurait été intéressant de voir si les enfants blancs (alors que les enfants présents reconnaissaient la prépondérance de la Barbie blanche sur toutes les autres tout en pensant que ça n’affecte pas les stéréotypes de leurs copains blancs) montraient le même attrait pour toutes les formes de représentations (j’en doute, mais le demander à cette nouvelle génération, voilà qui aurait été intéressant, à défaut d’être cinématographique).


Black Barbie : A Documentary, Lagueria Davis (2023) | Just A Rebel


X-Files, Chris Carter (1993-2018)

Note : 4 sur 5.

The X-Files

Titre français : Aux frontières du réel

Année : 1993-2018

Création : Chris Carter

Avec : Gillian Anderson, David Duchovny

Brève réponse à un épisode du Podcast C’est plus que de la SF dédié à un épisode de X-Files. (J’essaierai de revenir sur cette page en cas de nouveaux commentaires concernant la série.)

La réussite de duo de personnages doit aussi beaucoup à l’humour. Si la série s’inspire d’autres univers d’horreur SF, à l’image de Star Wars, elle convoque aussi les joyeux duos d’acteurs de l’âge d’or de la comédie américaine. Leia/Solo = Mulder/Scully.

Et paradoxalement, on peut imaginer qu’une partie de l’humour qui sera de plus en plus prononcé soit dû, là encore, comme dans Star Wars, aux acteurs, incrédules face à la qualité qu’ils présumaient des histoires qu’ils interprétaient.

Cela donne un second degré et une autodérision typique des screwball comedies des années 30 et 40 comme New York – Miami (les acteurs pensaient de la même manière participer à un film sans importance – typique chez les acteurs : on se relâche, on ne force pas, et cette simplicité se traduit par une connivence sur le plateau), The Thin Man ou La Dame du vendredi. Un critique américain parle même pour certains de ces films de « comédies du remariage ». On y est totalement avec X-Files.

Un homme et une femme qui n’arrêtent pas de s’opposer, de se contredire, de finir les phrases de l’autre, de prévoir les écarts de l’autre, qui partagent les routines de l’autre parfois avec un pince-nez, mais qui s’adorent sans se l’avouer.

Ce n’est pas surprenant si David Duchovny a connu par la suite le succès avec une autre série humoristique (et pas que). Il avait ce second degré souvent dépourvu à l’horreur SF qui a permis à la série de prendre une autre dimension en rendant possibles des niveaux de lectures supplémentaires là où les mauvaises séries sont plus limitées.

Dans War of the Coprophages, notamment, on sort totalement du cadre balisé de la série pour tirer vers la screwball (voire le n’importe quoi). Signe que c’était un peu les acteurs qui avaient pris les commandes.

Et au fond, X-Files, grâce à ces écarts humoristiques et à son duo vedette, est parvenue à revenir à l’essentiel : les meilleures histoires peuvent souvent se résumer par « un garçon rencontre une fille ».


X-Files, Chris Carter (1993-2018) | 20th Century Fox Television, Ten Thirteen Productions


Sur La Saveur des goûts amers :

La prise de pouvoir des séries

Liens externes :


L’amore, Roberto Rossellini (1948)

Note : 3.5 sur 5.

L’amore

Année : 1948

Réalisation : Roberto Rossellini

Avec : Anna Magnani, Federico Fellini

Un premier sketch remarquable écrit par Jean Cocteau (auteur de quelques pièces en un acte faisant le bonheur des apprentis comédiens). Anna Magnani n’a plus rien d’une apprentie, et le film étant composé d’une seule et longue séquence d’une femme délaissée par l’homme qu’elle aime finissant par lui parler au téléphone, c’est un rôle en or pour une actrice. La patte Cocteau ne plaira pas à tout le monde, mais un auteur qui sait ce qui met en valeur les acteurs de son époque (des tunnels leur permettant de déblatérer seuls face au public), c’est précieux.

Le second sketch est bien moins réussi. Si la première séquence (une rencontre entre Anna Magnani et un Federico Fellini, jeune, blond, muet et beau comme un dieu) vaut le coup d’œil pour le quiproquo amusant qu’il déploie, le récit tire ensuite trop sur la corde des évidences sans rien apporter de nouveau au calvaire de cette pauvre fille engrossée par un salaud. Le message est clair, trop clair pour se laisser séduire. Dans une Italie très catholique, cette sorte de supplice néoréaliste, populaire, lyrique et anticlérical a sans doute fait son petit effet (et il avait peut-être vocation à choquer et à tirer la sonnette d’alarme sur l’hypocrisie de croyants), mais le film paraît aujourd’hui trop démonstratif et inutilement tiré en longueur. Même la performance d’Anna Magnani, au départ, parfaite, en devient ridicule et lourde. Il y a les forceurs qui cherchent à s’attirer les faveurs des dames ; et il y a les forceurs qui appuient trop fort sur la porte des évidences au point de les enfoncer.

Le premier volet passe dans mon top des films italiens préférés ; évidemment, pas le second (ils sont fatigants avec leurs films insécables).


L’amore, Roberto Rossellini (1948) | Finecine, Tevere Film