—— Relativisme et cinéma #2 ——
Le laid
Est-ce que Dali ou Magritte, voire Picasso dans un tout autre genre, sont “laids” ? Chaque œuvre est un parti pris, l’affirmation d’un style, l’appel à une sensibilité et surtout chaque œuvre s’adresse et est perçue différemment. Si ce sont des contrats passés entre un auteur (ou un studio ou la grand-mère Jeanne qui raconte ses histoires comme personne) et un spectateur, celui qui signe l’accord, c’est l’imagination du spectateur. Certes, la sensibilité des goûts peut a priori décider à l’avance si on accepte ou pas le marché proposé par un artiste, mais on dit bien « qu’on entre dedans » ou pas.
Entrer dans un film, c’est autant entrer dans un film que dans notre imagination. Si on refuse le contrat, le film a tout du truc laid et artificiel, si on l’accepte, on se met à voir et interpréter un univers qui nous appartient autant (sinon plus) qu’à l’auteur qui nous l’a suggéré.
La question de la perception et de la réception de ce contrat est donc propre à chaque spectateur, et si on peut chercher à établir certains concepts ou critères généraux pour essayer d’expliquer pourquoi certains adhèrent plus à telles ou telles œuvres, on ne dégage, le plus souvent, que des consensus.
J’imagine qu’il y a des films classiques, même des Ford ou des Kurosawa, qui sont plus appréciés que d’autres. L’écart ne sera pas énorme concernant ceux-là, mais c’est le même principe pour tout, décuplé. Ce n’est rien d’autre qu’une question d’alchimie difficilement objectivable. Chacun peut chercher les raisons et les mots pour exprimer ce qu’il apprécie ou déteste dans un film, reste que c’est comme expliquer un rêve à un étranger, le passage entre les raisons réelles et profondes qui sont à l’origine de notre perception, et sa rationalisation exprimée, est énorme.
On peut se tromper, et de toute façon, puisque les perceptions sont propres à chacun, il appartient à chacun d’apprécier ou de détester ce qui lui chante. Là où on se trompe le plus souvent, c’est la manière dont on juge ou interprète a priori les raisons pour lesquelles ceux qui apprécient un film l’aiment.

Les snobs
Je connais la chanson : on peut être amené à traiter certains de snobs par préjugé de ce qu’ils seraient supposer rechercher ou apprécier dans un film (plus souvent même, en dehors du film). En gros, comme si le snob se positionnait non pas en fonction de cet univers ou de cette alchimie qui auraient jailli en lui, mais en fonction d’une réponse adaptée et convenable dans le milieu auquel il appartient.
Est-ce que, tout simplement, ceux qu’on traite de snobs ce ne sont pas ceux qui auraient une perception si différente de la nôtre qu’on ne peut croire en leur sincérité ? Le nier, ce serait un peu comme nier que les hommes puissent se rendre coupables d’horreurs dans l’histoire et que, par conséquent, ces horreurs ne peuvent exister…
On ne peut pas tout comprendre, tout contrôler, et être en mesure de comprendre la perception des autres (sinon il n’y aurait pas de serial killer qui dépècerait ou dévorerait ses victimes, pas de pédophiles, etc. ; la liste de ce qu’on peut trouver comme horrible, déviant, étrange et par conséquent peu probable, impensable, ou impossible, est longue). Or dans les faits, tout cela existe. Il y a des gens pas si snobs et pas si ignobles qui apprécient sincèrement des films comme La Planète sauvage, et bien d’autres curiosités ou « horreurs ».
Chacun pourrait chercher en lui les raisons pour lesquelles tout à coup une alchimie s’est faite là, j’essaie toujours de comprendre, de mon côté, ce qui fait que la planète voue un culte à Nolan, et je n’y arriverai probablement jamais.
Il faut accepter que certaines œuvres puissent toucher des spectateurs, aussi, à travers ce que certains jugent comme des défauts. On ne disait pas autre chose des gueules ignobles des tableaux de Picasso et je pourrais tout autant dire que les films de Brakhage sont horriblement laids et cons. C’est quand on voit la tache sur le nez de son voisin qu’il est temps de se demander si on n’a pas la même. Sinon on peut tordre le monde pour qu’il soit à notre convenance, c’est certain, mais on en apprend un peu plus sur lui, le monde, justement quand on comprend qu’on ne peut pas tout comprendre de lui. Nolan, pour moi, c’est un escroc qui propose des films affreusement brouillons, et pour d’autres, c’est un génie. OK, ce sont des monstres pour moi, et c’est bien ce qui est fascinant, parce que ces monstres existent bien, on ne peut douter de leur sincérité comme on attend d’eux qu’ils ne questionnent pas la nôtre quand on dit aimer tel ou tel film. On est potentiellement un monstre, un inconnu, un étranger, pour n’importe qui.
Et parfois, la peur de l’autre mène à des catastrophes. Donc si l’art a un rôle, il est là : nous faire prendre conscience que nos différences, notre incompréhension, nos monstruosités peuvent être à l’origine de nouvelles violences. Si on pouvait éviter de massacrer les snobs et les laids, il est probable qu’on s’en trouvera grandis.

Un snob (perception)
Perception personnelle du film
Je poursuis en évoquant brièvement ce qui, chez moi, a raisonné dans le film : la fable, d’abord, qui pour une raison ou une autre m’a touché (je la trouve même merveilleusement construite, et le retournement de la condition de l’homme retourné à celle de ses animaux domestiques, j’ai trouvé ce point de départ purement SF follement intéressant), le rythme lent, ensuite, forcé, en cohérence avec les dessins, la musique et le monde si étrange de Topor (la lenteur permet d’accentuer l’effet d’étrangeté). (On ne va pas me faire croire que Le Prince Arhmed, c’est aussi pauvre techniquement : moi, je m’en fiche, comme Gainsbourg peut chanter comme un pied, ça n’en a pas forcément l’odeur.).
Il y a dans cette lenteur et cette étrangeté un procédé qui reste un des acquis majeurs du XXᵉ siècle dans l’art de la représentation : la distanciation. Pour moi, c’est comme rajouter une dimension au film, comme quand on y a adjoint le son à l’image : il y a la distance ou le rythme adéquats pour ce qui est des formes classiques, et le fait de faire le choix de modifier le réglage permet de regarder autrement des films, donc de les voir différemment, donc de les appréhender, de les comprendre autrement. C’est souvent un piège à ennui, c’est certain, mais l’étrangeté peut apporter autre chose : le fait de faire soi-même l’effort pour entrer dans l’univers peut (si on accepte le contrat de départ) nous obliger à y mettre un peu plus de nous-mêmes, que ce soit en imagination ou en réflexion. Ici, c’est clairement l’imagination qui a été stimulée de mon côté.
Et ça rejoint ce que je dis souvent : l’imagination ne fait pas des artistes puisque c’est ce qu’il y a de plus commun au monde (y compris chez le spectateur). Tout le monde en possède. Or, quand on montre tout, on interdit au spectateur d’imaginer le film, le rêver. Un film comme Avatar, par exemple, c’est une dictature de l’image. Si chez Feydeau, il faut ménager des silences pour laisser le public comprendre et recevoir les répliques pleines d’humour qui semblent aller à mille à l’heure, dans Avatar (ou chez Nolan…), tout est imposé à un rythme fou qui interdit le spectateur de s’appuyer sur des silences ou des pauses pour recevoir et comprendre ce qu’il voit. L’imagination y est proche de néant. Si certains aiment avoir 150 chaînes et estiment que la 3D c’est mieux que la 2D parce qu’ils en ont toujours plus, chacun sa perception, moi j’ai l’impression qu’on me lave le cerveau et qu’on m’interdit de me reposer pour mieux me gaver d’images. Donc un film avec une animation toute pourrie et qui joue sur la lenteur ou l’étrange, c’est reposant pour la tête parce que ça me laisse, moi, faire mon film. (Je ne suis par ailleurs pas un grand fan de Laloux ou de Topor ; question d’alchimie ; c’est comme l’amour, on peut décider de faire sa vie avec quelqu’un par intérêt ou parce que tout à coup, malgré certains défauts évidents, c’était comme si ces défauts donnaient un quelque chose en plus à cette personne.)

Partisans de Christopher Nolan se rendant à un colloque
Réponse plus directement adressée à Torpenn suite à sa critique
Tu ne remarques jamais dans ta propre perception des incohérences que tu cherches ensuite à exprimer et comprendre à travers les mots ? Prenons Miyazaki, par exemple. J’adhère parfaitement à l’univers de Chihiro et pas beaucoup au reste. Pourtant, c’est grosso modo le même univers et la même animation. C’est là que se situe l’alchimie, qui fait qu’on se laisse prendre et convaincre par un univers et pas un autre. Comment expliquer ces incohérences (qui ne sont que des variations ou des nuances de goûts et de perceptions) ? Doit-on parler de technique, de laideur ?
Si on parle de technique, certains doivent mal comprendre que tu puisses à la fois avoir une réputation d’amateur de films en noir et blanc et trouver laid et techniquement ridicule ce que certains, parfois les mêmes, trouvent plus beau et plus convaincant. Pour ceux-là, le noir et blanc est un supplice, une étrangeté, une bizarrerie techniquement foireuse, car au fond, à quoi bon se taper des films en noir et blanc quand on peut voir des films en couleurs ? Eux te traiteraient de snob pour avoir un goût prononcé pour des vieilleries en carton sans les possibilités offertes par tout ce qui est moderne (couleurs, effets spéciaux, jeu des acteurs, décors, mouvements de caméra, violence, représentation de la sexualité, langage, etc.) et tu rirais alors de leur ignorance.
Il y a un peu de ça quand, selon tes propres dires, tu te trouves dépassé et ne vois pas en quoi on pourrait y trouver quelque chose ici « de beau » ou « d’imaginatif ». Ce qui me dépasse, moi, c’est que ta connaissance de l’histoire de l’animation devrait te prémunir d’une telle incompréhension. L’animation ne s’est pas faite en un jour avec d’un côté Disney et de l’autre Miyazaki. Pourtant, tu es capable de t’émouvoir devant des vieilleries forcément techniquement moins avancées. Et en poussant un peu, tu devrais être capable de comprendre, au moins intellectuellement, qu’avant que le cinéma existe les spectateurs pouvaient s’émouvoir des fantasmagories qui nous feraient doucement rire aujourd’hui. Tu ne pourrais dire à ces spectateurs qu’il faut « avoir la plus belle imagination du monde pour broder sur un truc pareil ». Le regard ne peut s’affranchir de la mémoire. Certains diraient qu’il faut éduquer l’œil, je dirai plus simplement que ce n’est qu’une question de culture, donc d’habitude. Quand on regarde, on ne voit pas seulement l’objet en tant que tel, on voit également ce qu’il éveille en même temps dans notre imagination. Toutes les images éveillent l’imagination et font jaillir, avec plus ou moins de force, des souvenirs agréables et fascinants. Puisqu’on n’a pas tous la même mémoire des images, on regarde tous différemment, et tout ça nous échappe un peu. Le snob décide d’aimer, les autres se laissent porter ou dégoûter par ce qu’ils regardent. Si tu trouves ça laid, c’est que pour une raison ou une autre, ça éveille en toi quelque chose de repoussant, mais pour d’autres, parce que leur œil s’est exercé autrement dans leur vie, quelle que soit la technique, les images entrouvriront les portes de l’imagination. Il en est de même pour tout : si tu balances un mime en face d’une salle de môme, il y aura toujours des mômes qui détourneront le regard, mais il y en aura une bonne partie qui, quel que soit le talent du mime, entrera dans son jeu, et se fera son propre film. Avec rien. Parce qu’il en faut peu pour éveiller l’imagination des gosses, comme il en fallait peu aux spectateurs du XIXᵉ pour être émerveillés et terrorisés par les fantasmagories, et comme il en faut peu pour certains spectateurs pour être animés de l’intérieur par des images grossièrement animées.
On est toujours le snob d’un autre. Le snob, c’est potentiellement, celui dont les intérêts, la perception et les goûts sont si étrangers aux autres qu’on ne peut les expliquer autrement que par des intérêts moins avouables. Si les vrais snobs existent, sans doute, il est probable surtout que notre “dépassement” à les comprendre trouve sa réponse uniquement dans le grand-écart massif (ouille) séparant les goûts, les intérêts ou perceptions de chacun.

La Planète sauvage, René Laloux 1973 | Argos Films, Les Films Armorial, Institut National de l’Audiovisuel (INA)
SUJETS, AVIS & DÉBATS :
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