La Bête blanche, Mikio Naruse (1950)

« L’Étranger à l’intérieur d’une femme »

La Bête blanche

Note : 5 sur 5.

Titre original : Shiroi yajû / White Beast

Année : 1950

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Mitsuko Miura, Sô Yamamura, Eiji Okada, Chieko Nakakita, Mayuri Mokushô, Noriko Sengoku

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Magnifique huis clos « carcéral ».

Habituellement, Mikio Naruse montre la société des femmes dans les bordels ou les bars. Ici, c’est la face sombre des quartiers des plaisirs. On est avant l’interdiction de la prostitution, et sans que cela soit bien expliqué pour des questions de décence compréhensible, on regroupe dans cet institut tenu à l’écart de la société des anciennes prostituées (je vous laisse imaginer ce que représente la bête blanche du titre). Elles doivent accepter d’y travailler un an sans quoi elles iront en prison (la vraie, cette fois).

L’une d’elles prétend ne pas avoir fait le tapin, mais avoir fait ça pour le plaisir… nymphomane. Menteuse ou non, arrogance probable ou dignité refoulée, peu importe, on la voit arriver de loin, et on va la suivre jusqu’à la fin. Éduquée et pouvant passer pour une femme du monde sans son insolence de fille des rues, elle tranche avec les autres pensionnaires, et très vite, comme pour convaincre le personnel traitant de la réalité de sa nymphomanie, va vouloir séduire à la fois le directeur et le docteur (qui est en fait une jeune femme).

La Bête blanche, Mikio Naruse 1950 Shiroi yajû / White Beast | Tanaka Productions

Le récit décrit les autres personnages de cette prison pas comme les autres, et on découvre au fur et à mesure leur histoire. Une des plus jeunes, atteinte de syphilis comme beaucoup, se découvre enceinte et se trouve en face d’une décision délicate quand il faut décider de garder l’enfant. Une autre, elle aussi atteinte de syphilis, voit son ancien prétendant revenir de la guerre, ignorant que sa famille a été tuée et qu’elle a dû se prostituer pour survivre. C’est peut-être dans ces retrouvailles que se situent les scènes les plus remarquables du film, avec une musique pesante et un rythme lourd, comme un thriller ou une scène d’enterrement. Bien sûr ici le dilemme est que l’homme est totalement naïf et qu’elle n’a aucune envie de lui révéler sa condition…

Un chef-d’œuvre à part dans la filmographie du maître japonais, mal compris, peut-être, mal aimé et méconnu, sans doute plus.

(Audie Bock précise que le film était pratiquement achevé en 1947 quand la grève des employés du studio a commencé. L’actrice principale en a donc profité pour se barrer aux États-Unis, et le film n’a été achevé que deux ans plus tard.)



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Angry Street, Mikio Naruse (1950)

La Rue en colère

Note : 4 sur 5.

Titre original : Ikari no machi

Année : 1950

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Jûkichi Uno, Yasumi Hara, Yuriko Hamada, Yoshiko Kuga, Takashi Shimura, Setsuko Wakayama

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Juste avant l’adaptation du Repas en 1951 qui scellera Naruse dans le shomingeki jusqu’à la fin de sa carrière, et la même année que l’excellent White Beast, voici donc Angry Street. Probablement encore un film de propagande, ou en tout cas un film qui doit donner le ton à un Japon qui doit se relancer et ne pas s’égarer. Si White Beast mettait le doigt sur la prostitution et les problèmes sanitaires que cela engendrait, ici le film cherche clairement à dissuader le spectateur qui serait encore tenté par le marché noir ou l’escroquerie. Une sorte de film noir bourgeois ou moral. Et c’est encore très réussi.

Deux amis d’enfance, des étudiants, gagnent leur vie en escroquant des gamines de leur âge. L’un est vétéran de la guerre et imagine tous les “coups” ; l’autre est un fils de bonne famille qui exécute les plans en séduisant les jeunes filles. Dès le premier coup, la cruauté est palpable. La première victime n’est pas la première venue, mais Yoshiko Kuga (qui la même année tourne Until We Meet Again, chef-d’œuvre multirécompensé). Victime idéale donc (pour un spectateur qui aurait vu le film d’Imai, qui est un mélo très noir, lui infliger en plus une escroquerie, on comprend le message…).

L’arrogance, la vile satisfaction des deux petits cons après leur coup, donne très vite le ton : ces deux-là sont parfaitement méprisables. À partir de ce moment, leur trajectoire ne cessera pas de prendre des chemins différents. On prend le temps de planter le décor d’un jeu dont ils ne seront très vite plus maîtres. Le fils de bonne famille prend de l’assurance et veut miser sur deux chevaux en même temps. Rien ne se passera comme prévu, et à chaque désillusion, il ne fera que s’enfoncer jusqu’à flirter avec les vrais méchants, les durs de la rue avec qui le message du film dit clairement qu’il faut éviter de se frotter (si ce sont des étudiants, ce n’est pas pour rien).

Angry Street, La Rue en colère, Ikari no machi Mikio Naruse 1950 | Tanaka Productions

Si l’un s’enfonce donc dans ses certitudes en voyant arriver de l’argent vite gagné, l’autre, celui qui imaginait les coups au départ et qui semblait le plus rude, va faire complètement volte-face. La ficelle est grosse et pourtant ça marche comme il faut. Les remords, il commence à en avoir quand il rencontre par hasard un ami des tranchées qui lui parlait de sa fiancée au pays… Le monde est petit, dit-il, et bien sûr, cette fille se révèle être une des filles qu’ils veulent escroquer. On ne s’attarde pas sur cette coïncidence, le sujet est ailleurs. C’était utile pour déclencher chez lui ces remords, il demande à son ami d’arrêter qui va refuser. On est chez Naruse, donc si les ficelles sont grosses, ce n’est pas grave, on tire dessus, et on en fait du mélo. Ainsi, le garçon revoit les étudiants qui eux doivent faire des tas de petits boulots ingrats pour se payer leurs études quand eux ont la belle vie. Le coup de grâce arrive quand il revoit la sœur de son compagnon. On comprend vite qu’il l’aime, et en repensant à son passé, il sent tout le déshonneur sur ses épaules. On n’est pas loin des critiques faites aux samouraïs où bien souvent, ce sont les petites gens qui se montrent plus honorables que ceux qui sont censés suivre des principes d’honneur. C’est bien lui qui fait volte-face et non le garçon de bonne famille…

La suite est entre film noir, mélo familial, drame de l’amitié à la Il était une fois en Amérique. La naïveté des personnages féminins est touchante, comme la dignité de la mère. La morale est sans détour. Si tu veux être Scarface, tu vas être “scarface” : qui s’y frotte s’y pique.

Encore un Naruse inhabituel donc, mais il faut l’accepter comme on voit Hawks toucher à tout. Le savoir-faire de Naruse est là : il va droit à l’essentiel et sait utiliser avec intelligence une petite touche de mélo. Comme d’habitude, tous les acteurs sont formidables. Beaucoup d’acteurs d’à peine la vingtaine. La particularité du système de studio japonais… On peut avoir un jour un premier rôle et jouer ensuite les utilités.

Loin du niveau et de la grâce de White Beast, mais très réussi.



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Okuni et Gohei, Mikio Naruse (1952)

Okuni et Gohei

Okuni to Gohei

Année : 1952

Réalisation :

Mikio Naruse

7/10  IMDb

Avec :

Michiyo Kogure ⋅ Tomoemon Otani ⋅ Sô Yamamura ⋅ Eiko Miyoshi

Mikio Naruse évolue ici plutôt dans le registre de Mizoguchi, celui des Amants crucifiés.

Le point de départ est intéressant mais l’exécution beaucoup moins. Pas vraiment la faute de Naruse, mais des faiblesses du scénario. Le premier acte est trop court : l’exposition de l’amour impossible entre le samouraï et la jeune fille, le refus du père d’accepter cette union et le mariage avec un autre, tout ça vient trop vite, on n’a pas le temps de croire en leur amour, et on n’a pas assez le temps de sympathiser avec ce personnage féminin, ni de croire en son caractère pugnace vu qu’elle accepte sans trop de difficulté la décision de son père. La suite est tout aussi précipitée : aussitôt mariée, son mari est assassiné. Elle le sait déjà, par son ancien prétendant. Aussi, pour racheter son honneur, selon le code du bushido, le jeune samouraï au service de la famille doit partir sur les routes avec la veuve de son maître pour se venger. La relation entre les deux personnages est cette fois réussie mais l’intervention de l’assassin de son mari est trop tardive. Elle donne presque immédiatement le dénouement, aucun autre détour, ça paraît trop évident. La fin manque de caractère, c’est un peu trop roman photo : ce samouraï, on le connaît à peine, on ne peut pas sympathiser ou comprendre son conflit intérieur (son amour pour elle contrarie sans cesse sa voie du samouraï).


Okuni et Gohei, Mikio Naruse 1952 | Toho Company


La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi (1952)

Le Jeu de l’oie

La Vie d’O’Haru, femme galante

Note : 5 sur 5.

Titre original : Saikaku ichidai onna 

Année : 1952

Réalisation : Kenji Mizoguchi 

Avec : Kinuyo Tanaka, Tsukie Matsuura, Ichirô Suga

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Rigueur extrême du scénario construit comme un opéra avec une alternance entre des scènes de coups durs et des scènes de renouveaux relatifs. C’est un peu comme un éventail à deux faces séparé par des encarts de dimension égale. Le récit ne s’écarte jamais de cette structure. On sait ce qu’on va voir, on sait ce qui nous attend, on sait que le personnage principal va au-devant d’ennuis qui vont la plonger un petit peu plus dans le trou. Ça donne un caractère mythologique à l’histoire. Comme une fable. La démonstration de la condition des femmes au XVIIᵉ siècle au Japon. Le film est plus long qu’à l’habitude. Un petit 2 h 15. On ne voit pourtant pas le temps passer. Les scènes sont rapides et s’enchaînent sans difficulté (même si à l’intérieur des scènes le rythme est lent, filmé en plan très long : les personnages sont filmés le plus souvent dans le même plan, ça évite les champs contrechamps, même si on perd un peu de psychologie, en identification).

L’histoire et la méthode de La Vie d’O’Haru, femme galante fait penser aux histoires courtes habituelles qu’on écrit dans la littérature nippone. Il m’arrive de temps en temps de lire quelques anecdotiques d’Histoires qui sont maintenant du passé, du genre appelé setsuwa, et ça me fait vraiment penser à ça, même si l’époque est encore plus ancienne dans ce type de récit. Rashomon, tourné peu de temps après, utilisait la même forme (récits courts, flashback, volonté de raconter une fable, c’est-à-dire une histoire remarquable, significative, au lieu de raconter une histoire familière ou au contraire épique), mais dans le type de récit, c’est totalement différent, puisqu’ici, on ne s’attache qu’à un seul personnage. Il n’y a pas d’enjeu non plus vu qu’on comprend vite qu’il s’agit du récit d’une lente chute vers la misère, c’est purement démonstratif et informatif, Peu de tension sur la durée, ce qui crée une certaine distance : on connaît le rythme de la scène, donc on sait quand arrive la « catastrophe » qu’il va y avoir opposition, conflit et qu’elle va devoir partir. On n’est pas loin de Brecht : la distance, nous écartant de toute continuité dramatique, nous donne à réfléchir sur cette chute lente et inévitable (d’autant plus souligné que le flashback nous montre la « fin » dans une forme de « regardez comment j’en suis arrivée là »). Et c’était bien le sens des récits à l’époque. Ils avaient une valeur moralisatrice. Même si aujourd’hui, un tel récit n’est plus ancré dans une tradition bouddhique, et le message de la fable colle parfaitement au XXᵉ siècle avec une dénonciation presque féministe de la condition des femmes. Et on s’identifie, s’émeut d’autant moins pour ce personnage, en voyant qu’elle subit sans jamais se rebeller de ces incroyables vicissitudes. On s’émeut un peu parce qu’elle garde toujours une dignité dans ses mésaventures, mais on est plus curieux, interpellé par une telle dégringolade à la fois inéluctable et injuste.

Pour faire court, O’Haru, la fille d’une famille de bonne noblesse d’Edo. Celle-ci tombe amoureuse d’un homme qui lui fait la cour mais qui est de rang inférieur. La relation finit (très vite hein, comme j’ai dit : une scène pour exposer la situation, puis une scène pour la détruire et provoquer sa fuite) par se savoir. Le déshonneur s’abat sur sa famille qui doit quitter la capitale. Elle est placée successivement dans des maisons de prostitution. Elle passe alors de main en main si on peut dire. Elle est d’abord remarquée par un riche seigneur dont la femme est stérile et lui donne un héritier. Une fois fait, on la prie d’aller voir ailleurs. Elle retourne chez son père qui la replace dans une institution de concubines (difficile de comprendre quoi exactement pour un Occidental). Elle atterrit chez un couple dont la femme la jalouse (attention « crêpage de chignon »). Elle pense trouver enfin l’amour avec un marchand d’éventail, conscient de son passé et l’acceptant ainsi, mais le brave meurt assassiné en achetant un cadeau à son amoureuse (et en oubliant de rédiger un testament à son avantage). Elle se réfugie dans un monastère, mais on vient lui réclamer des sous, elle ne peut pour s’acquitter de cette « dette » qu’offrir ses vêtements. Nue, elle retrouve sa condition de prostituée (un plan de paravent nous suggère que le bonhomme profite de la situation et c’est à cet instant qu’on la surprend). La voilà à la rue, mendiant… On lui fait une fausse joie en lui faisant croire que son fils, héritier d’une grande famille, la veut à ses côtés, en réalité, on veut l’emprisonner (pour qu’elle arrête « ses mœurs de débauchée ») Elle ne se plaint jamais. Never explain never complain, la noblesse des petites gens qui tombent de haut. On peut perdre son titre, sa famille, ses ressources, sa réputation, mais la véritable noblesse, c’est de rester digne (à l’époque, c’était sans doute plus ça le message, alors qu’aujourd’hui on le voit plus comme une œuvre féministe, or le récit montre bien qu’il ne dénonce pas, la distance permet justement que chacun puisse tirer la morale qu’il souhaite, et c’est sans doute en quoi l’œuvre touche à l’universel).

Kinuyo Tanaka dans ce rôle de O’Haru est excellente, ça n’étonnera personne. Pas franchement belle (on rit même un peu quand le vieux noble, tellement exigeant la remarque au milieu de toutes) mais elle a ce charme des femmes distinguées japonaises : pleine de retenue, de dignité, d’attention, et aussi parfois de fermeté (comme dans cette scène où elle refuse de s’humilier en s’abaissant pour chiper la monnaie que lui jette un client). Avec toujours ce petit mouvement de tête si caractéristique qui semble exprimer quand il est léger la fierté timide et « outragée » (l’air de dire « non mais dis donc ! ») et qui, quand il est plus accentué, exprime la folie, le dédain (son interprétation dans la scène des statuts de bouddha est incroyable : avec peu de moyens, elle arrive à exprimer la plus grande détresse et suggérer même un début de folie).


La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi 1952 Saikaku ichidai onna | Koi Productions, Shintoho Film Distribution Committee


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Ruby Gentry, King Vidor (1952)

Jennifer sur le gâteau

Ruby Gentry

Note : 3.5 sur 5.

Titre français : La Furie du désir

Année : 1952

Réalisation : King Vidor

Avec : Jennifer Jones, Charlton Heston, Karl Malden

Le début du film est assez poussif. On croit à un film purement romantique, puis à un film sur l’ambition ou de lutte des classes. Les acteurs sont assez médiocres. Jennifer Jones en fait des tonnes, Charlton Heston est un peu à l’étroit dans un film réaliste-intimiste, et là c’est comme jouer du Erik Satie avec orchestre et trompette… C’est surtout un film, on le comprend plus tard, sur la médiocrité des gens, les ravages que peuvent faire les petits jeux d’apparences sur des vies, et l’ironie du sort quand vous êtes montré du doigt et quand vous n’avez rien à vous reprocher. Au fond, ça dit comment le mépris des autres, leur bêtise, peut créer des monstres.

Ruby est donc une fille des marais, comme il est souvent dit dans le film, une fille sauvage. Son père la remet au couple le plus riche de la ville pour qu’il assure son éducation. Elle a déjà seize ans et elle n’a rien d’une fille aux mœurs tranquilles. La femme de Jim Gentry (Karl Malden) est alitée, gravement malade, et tombe en sympathie avec cette jeune fille. Elle rêve d’en faire une vraie demoiselle, elle qui n’a pas eu d’enfant.

Ruby reste deux ans chez eux. Le récit commence quand Ruby est de retour chez son père et son frère, près des marais. Elle y retrouve son amour de jeunesse, parti à l’aventure dans de lointains pays. Il est de bonne famille, et on lui prédit un beau mariage avec une autre femme riche qui pourrait lui assurer le confort et la reconnaissance. Ruby ne croit pas une seconde que Boake (Charlton Heston) la quitte pour elle, d’autant plus qu’il ne se gêne pas pour bien profiter d’elle à l’occasion. Pourtant, c’est ce qui va se passer. Boake se marie avec sa fille de bonne famille dès que ça commence à jaser sur ses relations avec une fille des marais.

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Gentry meurt des suites de sa longue maladie. Une mort qui vient à point pour lui. Il va pouvoir demander la main de celle qu’il a élevée jusqu’à l’âge adulte. Ruby accepte, y voyant là un moyen d’oublier Boake et de devenir riche. Mais les deux ne se mentent pas : ce sont deux égarés de la vie, ils ne s’aiment pas, mais ils se respectent. Jim n’est pas beau, mais il est honnête et riche. Il sait qu’elle aime encore Boake. Mariage de raison qui arrange tout le monde.

Mais c’est là que la suspicion et le mépris des bien-pensants commencent. Jim organise une grande réception à leur mariage ; il invite toute la ville, tous ses employés ; et personne ne vient. Le peuple préfère les contes de fées, et trouve suspect les mariages entendus. Une fille des marais qui épouse l’homme le plus riche, le plus laid, et le plus seul de la région, qui a été comme sa fille et qui prend la place de celle qui l’a aimée comme une mère à peine celle-ci enterrée… ça fait peut-être un peu trop pour les apparences.

Le travail de sape fait son œuvre et grignote lentement le cerveau et la bonne conscience du peuple. Les deux mariés se jurent de ne pas prêter attention à ses cancans. Eux savent qu’ils tirent chacun bénéfice de ce mariage, comme deux loups perdus qui se trouvent malgré leur différence. Seulement Jim est jaloux, possessif. On le serait à moins quand on est marié à la plus belle fille de la région et qu’elle batifole avec son ex-petit ami. Les deux anciens amoureux ne voient plus personne et Jim, lui, les voit. Aucun acteur au monde n’a joué avec autant de justesse l’homme misérable, cocu et jaloux : jeu de miroirs avec la femme délaissée de Boake qui les regarde danser tout comme lui, un petit verre au bar et hop il va sauver son honneur. La scène est habilement éclipsée. On arrive après : Jim, comme on pouvait s’y attendre, en a pris une belle. Mais cela aura au moins servi à sortir les deux amants de leur cocon. Ruby reconnaît son erreur et retrouve son mari chez eux. Ils mettent au point une petite sortie en mer pour apaiser leurs tensions et faire la paix.

Le lendemain, sur le petit voilier, l’ambiance est un peu froide, mais Ruby et Jim font la paix, comme toujours. Seulement le vent tourne, Ruby perd le contrôle du bateau et Jim est assommé par la bôme du voilier. Il tombe à l’eau et se noie.

Au retour de Ruby, l’histoire fait les choux gras de la presse dont une partie est propriété de Boake. Ruby n’est pas inquiétée par la justice mais pour la populace, elle a assassiné son mari. À partir de là, on entre dans sa propriété pour la traiter d’assassin, elle reçoit des coups de fil anonymes… Pour moi le film commence là. Tout ce qui précède est un peu ennuyeux. Là, on se trouve presque dans un Fritz Lang (presque dans Furie, d’où le titre français peut-être). Comment Ruby va affronter la haine de la foule, surmonter cette injustice, après avoir été ainsi victime des apparences. Eh bien, comme dans Furie, elle va décider de se venger. Devant tant de mépris, voyant bien que toutes les apparences jouent contre elle, elle décide de jouer le rôle de la garce, en se souciant plus de ce que les autres pourront penser. Elle prend donc en main les affaires de son mari, avec une dureté implacable. À une seule personne elle laisse une chance : Boake. Elle l’aime encore et il est évident qu’elle est encore prête à tout pour lui, malgré le fait qu’il ait laissé sa presse éveiller la haine contre elle. Mais un homme peut aimer une femme, il aime plus encore sa réputation. Cette alliance ne porterait plus seulement le trouble sur Ruby mais maintenant sur lui aussi. Il pourrait être perçu comme complice de son “crime”. Donc il se barre, et lui renvoie à la figure la reconnaissance de dette qu’elle lui proposait de reprendre. Ruby comprend désormais que ce n’est pas seulement les autres qui la voient comme une prédatrice, comme une femme prête à tout, y compris tuer, pour arriver à ses fins, mais maintenant aussi l’homme qu’elle a toujours aimé. Sa vengeance n’en sera que plus cruelle.

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Ayant désormais la main sur les comptes de Boake, elle s’approprie le rêve de Boake d’assainir des marais qu’il a achetés, les dessaler, et pouvoir un jour y planter quelque chose. Ironie du sort, elle, la fille des marais, s’est sophistiquée, au point de se dessécher… Elle se rend sur la plaine de Boake, qui lui appartient, et qui est maintenant pratiquement cultivable. Puis, froidement, elle demande qu’on rompe les digues pour inonder les terres et casser du même coup le rêve de Boake…

Tous les deux se retrouvent dans une partie de chasse dans les marais. Ils font la paix. Il n’y aura pas de fin heureuse, ça doit se finir dans le sang et la fange. Le gibier, c’est eux. Et le chasseur, ce fou, c’est ce frère qui mettait en garde Ruby à maintes reprises suite à ses écarts ou à ses prétendus écarts…, un fondamentaliste religieux, qui croit tout voir dans les apparences, et qui se croit le salvateur des péchés des autres… À la fois juge et bourreau. Crétin surtout bien sûr. Il croit sa sœur possédée par le diable… (C’est celui qui le dit qui l’est, na !)

On voit là comme dans Furie, qu’il n’y a pas d’issue possible quand on est victime des apparences. Le mépris des autres, l’incapacité de se justifier et être toujours vu comme le coupable, pousse également Rudy à jouer le personnage qu’on a bien voulu faire d’elle, à jouer les monstres. Un peu comme si elle disait « ah, je suis un monstre ? très bien dans ce cas je vais agir comme un monstre ! » Les monstres n’existeraient pas si on ne les fabriquait pas. Ruby ne serait jamais devenue celle que les autres voyaient s’ils avaient bien voulu croire qu’elle était innocente… Un peu comme Errol Flynn dans La Rivière d’argent, elle décide qu’on ne l’y prendra plus. Cela montre que les monstres ne sont pas forcément ceux que l’on croit, et qu’en tout cas, s’ils naissent, ils ne sont pas tels qu’on les imagine, ou tels qu’ils nous sont présentés. Les apparences sont toujours trompeuses. Les monstres ne naissent pas tels quels ; ils réagissent à un traumatisme, une injustice, à un rejet, comme dans Furie où le personnage de Spencer Tracy se venge de son lynchage pour un crime qu’il n’avait pas commis. C’est ce qui arrive quand on est mal jugé. On pourrait même comprendre la folie meurtrière d’un tyran comme Hitler qui comme la nation allemande tout entière s’est trouvé injustement pénalisée à la sortie de la première guerre mondiale, devant payer des réparations pendant un siècle… Cela montre qu’il ne faut pas seulement chercher à être juste, mais que parfois il est impossible de l’être, et que si on juge trop vite, si on se laisse trop facilement duper par le jeu des apparences, il faut s’attendre un jour ou l’autre à voir réapparaître les monstres qu’on a soi-même aidés à engendrer.

Après, je doute que le cinéma ou l’art puisse réellement éduquer ainsi le monde. Il nous met en garde contre des choses que l’on ne peut prévoir. On le sait toujours quand on en est victime, mais la plupart du temps, on ne voit que les conséquences et la surface des choses. Il est toujours plus simple, plus facile, de rejeter la faute sur quelqu’un quand tout l’accable et que tout le monde le montre du doigt. On ne risque rien. Ça pourrait être une manière de se venger de ses propres petites injustices dont on est tous victimes et qui sont parfois au cœur de nos frustrations. Montrer l’autre, c’est toujours un moyen de détourner le regard de soi, de notre propre monstruosité, construite au fil des rancœurs et des blessures. Cette monstruosité qu’il est bon de maquiller, que l’on ne veut voir ni laisser transparaître, qui doit rester invisible à tout prix. C’est sans fin. Montrer l’autre sans se soucier de ce qui est vrai, juger toujours si facilement, car juger est une manière de s’établir au-dessus de ce qu’on montre et de s’affranchir de sa propre monstruosité, c’est-à-dire de notre propre image que l’on sait déformée par la vision des autres et par les apparences. Tous ces doigts braqués sur une même personne, sur le coupable idéal, qui le fait monstre, sont des projecteurs lancés sur notre propre conscience, et au moins, si un tel film ne nous garantit pas de ne plus tomber dans le piège, il nous informe, nous rappelle que ça existe, qu’on en est chaque jour les responsables et qu’un jour ou l’autre on finira par en être victime.

À noter dans le film la ritournelle de Heinz Roemheld, “Ruby”, dont Ray Charles fera un tube, et qui sera reprise à son tour par Fellini dans son Histoires extraordinaires.


La Furie du désir, Ruby Gentry, King Vidor 1952 | Bernhard-Vidor Productions Inc


Listes sur IMDB :

MyMovies: A-C+

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Sabotage à Berlin, Raoul Walsh (1942)

Sabotage à Berlin

Desperate journey Année : 1942

Réalisation :

Raoul Walsh

7/10  IMDb

De l’action et encore de l’action. Ça n’arrête pas.

Un groupe d’aviateurs part d’Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale pour lancer une bombe sur une voie ferrée à l’est de l’Allemagne. Ils se font repérer et leur avion se crashe. S’ensuit alors une longue course-poursuite avec les Allemands. Au fil des aventures, ils perdent leurs amis et rencontre « une bonne allemande ». Seuls arrivent à s’échapper en héros Errol Flynn, Ronald Reagan (excellent acteur franchement, en tout cas, son personnage l’est), et Arthur Kennedy (acteur de western et le reporter bien plus tard dans Lawrence d’Arabie).

Vraiment divertissant.


Sabotage à Berlin, Raoul Walsh 1942 | Warner Bros.


Un lion dans les rues, Raoul Walsh (1953)

Un lion dans les rues

A lion is in the streets Année : 1953

Réalisation :

Raoul Walsh

6/10  IMDb
 

Film inspiré de la vie d’un homme politique populiste de la Louisiane ayant lui-même inspiré d’autres films à travers l’adaptation du roman, Prix Pullitzer : Les Fous du roi.

Ici James Cagney en homme politique commençant de rien, profitant des événements pour sa gloire personnelle, etc. Globalement, la satire tire à blanc ou force un peu le trait sans que je puisse affirmer que ce serait plutôt la faute de Walsh ou de James Cagney. Certains films de Capra ou de Kazan sont plus justes sur le sujet, ou plutôt possèdent des caractéristiques plus universelles.


Un lion dans les rues, Raoul Walsh 1953 | William Cagney Productions


Le Grondement de la montagne, Mikio Naruse (1954)

Les Choses de la vie

Le Grondement de la montagne

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Yama no oto

Année : 1954

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Setsuko Hara, Sô Yamamura, Ken Uehara, Chieko Nakakita, Yôko Sugi, Teruko Nagaoka, Yatsuko Tan’ami, Yatsuko Tan’ami

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Une femme vit avec son mari avec les parents de ce dernier, mais ils ne s’aiment pas et le mari court après une ou deux femmes. En secret, le père de famille et la femme s’aiment, mais ils ne se le diront jamais tout au long du film. Le dilemme est là. Ils le savent, ou pas, peu importe, ça se voit, et ils ne font rien pour aller contre la bienséance. Ils poussent tous deux l’autre au bonheur, tout un sachant qu’il est impossible l’un sans l’autre.

Une œuvre d’une grande désespérance. On retrouve les personnages typiques des films de Naruse : la femme fidèle mais mal aimée et délaissée, le mari lâche et coureur, le père protecteur dont les usages sont tombés en désuétude, la mère naïve et quelque peu casse-pieds comme sa fille égocentrique avec son enfant mal élevé.

Les mêmes acteurs aussi comme toujours.

Il ne se passe finalement pas grand-chose. Très peu de péripéties. C’est un film, encore plus que dans les autres, sur le rapport à l’autre, sur les non-dits.

Encore un très bon film, adapté cette fois de Yasunari Kawabata.


Le Grondement de la montagne, Mikio Naruse 1954 Yama no oto | Toho Company

Carrie, un amour désespéré, William Wyler (1952)

Carrie, un amour désespéré

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Carrie 

Année : 1952

Réalisation : William Wyler

Avec : Laurence Olivier, Jennifer Jones, Miriam Hopkins

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire à l’eau de rose, ce mélo misérabiliste qu’on croirait tout droit sorti de l’imagination grossière de Barbara Cartland ? Heureusement qu’il y a le jeu excellent de Laurence Olivier et de Jennifer Jones pour sauver la baraque, et une production/réalisation de William Wyler. Qu’est-ce qu’ils sont allés faire dans cette galère…

L’histoire est à peine croyable, d’une cruauté inimaginable. Les personnages sont antipathiques, leur évolution plutôt rocambolesque, et la morale de l’histoire, finalement, ça devient : « Certains ont de la chance, d’autres non… » Merde, ça fait rêver ça ? Putain de cruauté ! Le personnage de Jennifer Jones se prostitue littéralement pour vivre (même si ce n’est pas dit comme ça, mais une fille qui accepte de vivre chez un type à cette époque-là sans être mariée avec lui, code Hays ou pas, on ne peut pas imaginer que ça s’amuse du matin au soir à se faire des bisous sans la langue). On ne peut pas avoir du respect pour un tel personnage. Ce serait un film d’aujourd’hui passe encore, mais pour l’époque, ça ne passe pas ; d’ailleurs il en est question à un moment, mais la belle ne se fait pas prier et garde cependant ses airs de sainte-nitouche. Là, on a une ellipse qui tue quand on la voit limite heureuse vivant chez ce type qu’elle n’aime pas…

Carrie, un amour désespéré, William Wyler 1952 | Paramount Pictures

Que dire donc de ce personnage ? Le genre de vieux bonhomme qui en a après les jeunettes, le type malheureux avec la femme de la haute société qu’il a épousée pour rentrer dans le monde, et qui court après les nubilettes en leur mentant sur sa situation et son âge…

On tente alors de les lancer dans une romance épique, mais avec de tels excès, l’histoire tourne vite au ridicule… On est loin de Docteur Jivago. On a les deux amants à qui il arrive que des merdes, mais ce sont eux qui s’y sont mis tout seuls. Antipathiques et… un peu concons (sans déconner, faudrait lui foutre un peu de plomb dans la tête à cette Carrie…). Le Docteur Jivago est amoureux de deux femmes en même temps, ce sont des choses qui arrivent et sa première femme n’en devient pas moins antipathique, au contraire ; on sent que parfois on ne peut rien contre le destin… Là ce vieux plouc, il veut juste se barrer avec une jeune fille paumée et profiter de sa situation… C’est complètement immoral, monsieur Hays. Il n’y a pas le destin derrière tout ça, c’est un con qui veut se faire une jeune et c’est tout. Sa première femme à lui, c’est une mégère, on comprend pourquoi il ne l’aime pas, mais on ne peut avoir que des personnages antipathiques dans une histoire ; qu’au moins, on puisse leur trouver une excuse, donner au personnage un peu de relief. Le but ce n’est pas d’exposer des préjugés et de les laisser tels quels ; mais bien de leur tordre le cou et de donner une chance à ces personnages, une chance de moins les détester. Il faut toujours des motifs d’espoir, même discutables ; on n’expose pas ce qu’on estime être de viles créatures pour le plaisir de les lyncher et en laissant croire qu’il y a des « méchants » par nature… Être un fils de pute, c’est déjà une circonstance atténuante… Komarovsky dans Jivago, il finira par aider le couple Lara-Jivago, car au fond il aime Lara et veut l’aider ; même Strelnikov qui est sans doute la plus grosse pourriture du film, on peut comprendre sa haine par son amour perdu, par sa fragilité, son utopie, tout ce qui n’existe plus pour lui. Là, on ne cherche pas à aller au fond des personnages, ce sont des caricatures et il faut les accepter comme ça. Alors vas-y, essaie, Willy… Tu pourras toujours nous les mettre dans les situations les plus « romanesques » on s’en moque, parce qu’on ne les aime pas et les méprise. Si celui qui a écrit ce machin n’aime pas les personnages qu’il décrit, comment, nous, on pourrait les aimer, les comprendre et les défendre ? On suit les péripéties les unes après les autres le plus souvent avec dégoût parce qu’il leur arrive que des merdes, toujours le pire (ça, c’est une loi de la dramaturgie mais encore faut-il rester dans la vraisemblance, éviter d’y aller trop fort). Et puis surtout, la manière dont réagit le personnage d’Olivier dans la galère ne fait rien non plus pour qu’on s’apitoie sur son sort. Le type est de la haute, il se retrouve garçon de café, et au lieu de ne pas la ramener en restant humble, le mec semble mal vivre ses nouvelles manières de plouc dans le bar à ploucs où il travaille… On ne peut pas aimer un type de la haute qui tombe dans le caniveau et qui refuse qu’un mec « d’en bas » l’aide parce que c’est un mec d’en bas… Monsieur mérite mieux que ça ?… Hé ben, restes-y dans le caniveau.

Reste la scène finale qui vaut tout de même le coup d’œil. Parfaitement tire-larmes, même si on est plus proche du pitoyable que du « romanesque »… Peut-être le grand ratage d’un nouveau genre. Olivier est désormais clochard (à cause de sa conne de femme qui le laisse tomber sur un malentendu) et Jennifer Jones le fait rentrer dans sa loge (elle est devenue une star des planches new-yorkaises). Il lui demande un peu à manger, l’aumône ; elle, le vison sur les épaules, lui tend son petit sac. Il n’y a que des gros billets (vraiment, c’te poisse). Alors il dit : « J’aurais du mal à faire du change avec ça… » Elle : « Tu vas rester avec moi ! Tu vas voir on va être heureux ! Attends-moi là j’ai un truc à faire… » Il se casse en prenant une petite pièce dans son sac à main. Et là, on pense, soulagés d’en finir : « C’est vrai casse-toi, c’est à cause d’elle après tout si t’es dans la merde ». Pauvre film.



Liens externes :


L’Éclair, Mikio Naruse (1952)

L’Éclair

Inazuma Année : 1952

Réalisation :

Mikio Naruse

6,5/10 IMDb   iCM
Listes :

Les Indispensables du cinéma 1952

Avec :

Hideko Takamine
Mitsuko Miura
Kyôko Kagawa
Chieko Murata
Chieko Nakakita

Je n’ai pas compris le film.

Je devais être un peu distrait par la beauté d’Hideko Takamine, mais je me suis embrouillé à suivre l’histoire. Ça ressemble en fait aux débuts des films de Naruse : on apprend toujours à connaître des personnages, mais d’habitude, après il y a un truc qui se passe, là non, la fin arrive vite, je n’ai pas percuté. On a droit à un dénouement entre le personnage de la fille et de la mère, pourtant, je n’avais pas l’impression que ça semblait être le thème du film. J’attendais l’histoire d’amour, le mélo et on s’en tire avec un film psychologique sur la réconciliation entre une fille et sa mère…

J’ai dû rater une bobine en me focalisant sur celle d’Hideko.


L’Éclair, Mikio Naruse 1952 Inazuma | Daiei production