Anna et les loups, Carlos Saura (1973)

Anna et les loups

Note : 4 sur 5.

Anna et les loups

Titre original : Ana y los lobos

Année : 1973

Réalisation : Carlos Saura

Avec : Geraldine Chaplin, Fernando Fernán Gómez, José María Prada, Rafaela Aparicio

Toujours aussi étonnant de voir l’interprétation qui est faite des films de Carlos Saura… Le réalisateur aura beau des années après la fin du régime franquiste dire que ses films ne sont pas des allégories, le public et les critiques prendront toujours un malin plaisir à plonger tête la première dans cette interprétation facile ou forcée.

Mais le spectateur a toujours raison…

Les films de Carlos Saura gardent heureusement sans ça toute leur fascination et leur puissance évocatrice (aux spectateurs d’accepter de ne voir là que des interprétations personnelles, pas celles révélées d’un auteur). On a en sommes ici le même schéma pervers et inversé du Théorème de Pasolini avec un intrus venant chambouler les habitudes déjà étranges et malsaines d’une famille bourgeoise de la campagne espagnole. Geraldine Chaplin est parfaite dans son rôle, belle comme un cœur, que Saura a la bonne idée de présenter à chaque plan quasi nue (été oblige comme prétexte à la concupiscence attisée du spectateur), ce qui ne manquera pas, en plus de tenter les mâles des salles obscures, de nourrir la frustration des trois frères de notre histoire. L’intruse venant troubler cette tranquillité oisive et bourgeoise (on peut le dire) d’une famille malade d’elle-même ne tardera pas à voir déverser sur elle toutes les projections malsaines de monstres tenus jusque-là à l’écart, et non sans raison, de la société des hommes.

C’est peut-être l’époque qui veut ça, on y retrouve souvent ce principe de récit dans des maisons de fous avec ou sans intrus : Les Poings dans les poches, Cérémonie secrète, The Servant… Des relations binaires aussi, mais souvent, c’est le lieu (un domicile riche et ancien) agissant comme une prison dorée, une boîte de Pandore géante pour tenants de la consanguinité, qui est le révélateur, l’antre, des folies enfouies, cachées ou à venir, d’une famille recluse derrière les règles d’une société agonisante ou déjà disparue.


 
Anna et les loups, Carlos Saura 1973 Ana y los lobos | Elías Querejeta Producciones Cinematográficas, Olympusat

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Jackie, Pablo Larrain (2016)

Jackie

Note : 1.5 sur 5.

Jackie

Année : 2016

Réalisation : Pablo Larrain

Avec : Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig

Niveau de néant et de mauvais goût affligeant. Pour dire, c’est tellement vulgaire et vain que ça donne l’impression d’être réalisé par Gaspar Noé.

Dans quel film sérieux rejoue-t-on un assassinat dont les images gores et déjà connues de tous les rendent de toutes évidences superflus dans une reconstitution ? Quel sens cela peut-il avoir de reproduire des images du réel avec des images identifiées comme fausses et aussi grand-guignolesques ? Les scénaristes à Hollywood ont-ils si peu de talent qu’on vienne à se dire que ce serait une bonne idée d’imiter ainsi les pires images vues à la télévision ? De les reproduire en couleurs et avec force détails ? Je me posais déjà cette question avec le film sur Neil Armstrong : quel intérêt autre que bassement illustratif ces films peuvent-ils avoir ? Quand on raconte une histoire, on choisit un angle, on choisit une petite histoire à côté de la plus connue pour lui donner du relief, on va aux origines, on retrace un parcours pour faire dans l’illustratif historique et éducatif. Quel intérêt cela a-t-il de passer par une interview où le personnage en question se montre odieux, pour produire ensuite des flash-backs combinant des pitreries d’acteurs imitant un personnage à la télévision, présentant les petits salons de la maison blanche, et les quelques heures et jours suivant l’assassinat de Kennedy, dévoiler cet événement historique à travers les yeux d’un personnage aussi futile ?!

Y a aucun scénario, c’est un pot-pourri kaléidoscopique de séquences ayant aucun rapport entre elles. Et on tente de leur donner un sens en en faisant le récit subjectif d’un personnage placé aux premières loges de l’histoire d’un des événements les plus marquants de l’histoire américaine… Faut voir qui a écrit le scénario, ça en dit un peu sur la qualité qu’on pourrait s’attendre à ce niveau. Quant à la mise en scène, j’ai évoqué Gaspar Noé, mais avec ces caméras à l’épaule et ce montage haché, on serait presque chez Lars von Trier. Le réalisateur doit pas être capable de savoir où planter sa caméra dans une scène, je ne vois aucune autre explication. Le cinéma hollywoodien façonné par et pour les Oscars, c’est vraiment parfois des pitreries honteuses et consternantes.

Jackie dit : « Sortez de la salle. » Alors, je sors.


 
Jackie, Pablo Larrain 2016 | Fox Searchlight Pictures, LD Entertainment, Wild Bunch

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Les bêtises de la commande vocale Windows

Top 5 des bêtises effectuées par la reconnaissance vocale Windows quand on lui lance une commande :

  1. Demande l’action de cliquer avec la souris : Windows écrit dans un encart « cliquer ». Si on insiste, il écrit « cliquez ». Si on ajoute le mot « cliquer » dans le dictionnaire à ignorer, Windows écrit « Clique et » ou « … et ». Mais juste cliquer avec le pointeur, ça non, c’est trop difficile pour l’intelligence artificielle Windows.
  2. Mes voisins ferment la porte de chez eux : Windows ferme le programme ou la fenêtre ouverte. Logique implacable. Une porte qui claque signifie « fermer le programme ».
  3. Pour éteindre le PC, attention, en temps normal, il faut déjà cliquer trois fois (super ergonomie ça) : pour Windows, il faut donc dire « démarrer » (logique) afin d’ouvrir le menu Windows, puis « marche / arrêt » pour accéder au bouton « arrêter ». Sauf qu’à ce stade, neuf fois sur dix, si on lui demande « marche / arrêt » ou « marche » ou « arrêt », ben… il fait une recherche Bing pour « marché » « marche autour de chez soi » « marcheur et ».
  4. Pour effectuer un simple copier/coller, c’est parfois la misère : Windows ayant du mal à comprendre la différence sonore entre « copier » « coller », mais aussi « couper ». Pour copier ou couper, c’est relativement simple (Windows copie à tour de bras, des paragraphes entiers, des encarts, des images, etc.), mais quand il faut coller, il faudrait espérer que les réussites de la reconnaissance vocale Windows soient à 100 %, or, une fois qu’on a passé la première étape, on n’est qu’à la moitié du chemin, et… Windows comprend autour de 50 % de ce qu’on lui raconte. Pour copier ou coller, c’est donc souvent à pile ou face. Et le problème, c’est que quand il se met à copier là où le curseur se trouve et où on comptait coller, on pourrait se dire qu’il n’y a rien à copier donc il copie rien. Ben si : il copie (ou coupe, c’est encore plus fabuleux) toute la zone de texte en tant qu’encart html. Du coup, si on annule, le presse-papier contient ses bêtises et non le truc qu’on a coupé au préalable.
  5. Quand Windows fait des bêtises, on pourrait se dire que le programme a prévu une sorte de machine learning pour le nul (Windows) et qu’on peut lui apprendre de ses erreurs. C’est bien ce qui nous est vendu dans le programme. Sauf que ça, ça marche pour le mode édition, quand on cherche à écrire un texte à la voix. Parce que sinon, quand Windows se trompe dans l’exécution d’une commande, si vous dites « corriger », il ne comprend pas que vous cherchez à corriger la bêtiser qu’il fait, il pense que vous cherchez à corriger un truc, et là, il cherche une commande correspondante, et au mieux, si le curseur est placé dans un encart pour écrire, il écrira « corriger » ou « corrige et ». Et dans le pire des cas, il vous ouvre une fenêtre pour « corriger » le mot qu’il aurait compris (alors qu’il s’agit d’une commande), vous avez donc une dizaine de possibilités, et là, si vous cherchez à fermer la fenêtre qui ne sert à rien Windows corrige ce qu’il entend et vous propose alors une dizaine de possibilités autour de « fermer », et finira par vous demander d’épeler le mot. Aucune commande à ce stade ne peut fermer cette satanée fenêtre, sinon « annuler », qu’il comprendra avec un peu de chance comme annuler l’action. Et quand Windows fait donc une bêtise, la seule option possible, c’est donc la commande « annuler » qui s’impose. Aucun moyen de lui faire progresser au niveau des commandes.
  6. Dans un navigateur Internet, je me demande encore comment passer d’un onglet à l’autre. Windows doit sans doute faire payer le fait de ne pas utiliser son navigateur maison (ça ne peut être que ça). Et parfois, quand il comprend de travers, il propose l’ouverture de plusieurs actions en disant un numéro, ce qui apparaît en général (enfin si tout va bien) quand on dit « afficher les numéros » (quand il comprend pas, il capte « afficher le bureau » et il affiche le bureau), et parmi ces actions… ô miracle, on peut choisir d’ouvrir certains onglets. Je n’ai jamais compris quel mot épelé déclenchait cette action… Ce qu’on pourrait savoir si… >
  7. Si Windows proposait une page avec toutes les commandes disponibles pour son application. Oh, cette page existe, d’ailleurs Windows n’hésite pas à l’ouvrir sans qu’on lui demande et quand lui comprend je ne sais quoi… Le problème, c’est que cette page est quasiment vide.
  8. La magie du scroll. Sur pas mal de site, la mode est au défilement à l’infini. Je n’ai jamais compris cette fonctionnalité, les pages bougent dans tous les sens, les boutons jamais au même endroit, la RAM sature, il faut utiliser la roulette pour faire défiler trois lignes ou, pire, utiliser… une barre de défilement (avec le cliquer maintenu, les barres de défilement, c’est ce qu’il y a de plus toxique pour les usagers qui comme moi ont des troubles musculo-squelettiques). Bref, quand je suis sur Twitter, par exemple, pour faire défiler la page, je dis « espace », et en général, ça roule (sauf quand j’ai ailleurs un onglet avec un titre « espace », ce qui m’arrive quand j’ai un onglet Youtube sur la chaîne de Ciel et Espace – si, si, c’est absurde, mais Windows me fait alors changer d’onglet…). Le problème, c’est qu’avec des bruits de fond (et il y en a beaucoup chez moi, mais rien que les bruits du clavier, on voit que Windows essaie de traduire ça en commande, et quand vraiment il entend plein de trucs qu’il comprend pas, là, il se demande qu’il serait temps d’ouvrir le navigateur à la page des commandes vocales… celle qui est presque vide), Windows aime bien cumuler les « qu’avez-vous dit » avec parfois des « fin ». Et qu’est-ce qu’un navigateur fait quand on est sur une page à défilement infini et qu’on appuie sur Fin ?! Ben, d’abord on perd l’endroit où on était (et sur Twitter, c’est pas pratique, parce que c’est pas toi qui décides où tu vas, mais beaucoup l’algorithme), et surtout, on va tout en bas de la page en attendant que le reste se charge…
  9. Au niveau de la dictée vocale cette fois, c’est parfois bien compliqué aussi… Pour les chiffres en particulier. Parfois, « 4, 5, 3 », il va parfaitement les inscrire. Et parfois non. Le « 6 » se transforme en « c », un autre chiffre sera compris comme un déplacement de curseur ou simplement il écrira les chiffres en toutes lettres…
  10. Et puis, c’est pas une bêtise, mais ça fait partie des problèmes de cette application : elle est super énergivore et fait assez souvent planter le PC (c’est ironique que ce soit une application Windows qui fasse planter Windows, pas une autre). Ben oui, parce que c’est pas une application qu’on utilise seule, les autres applications consomment déjà de la mémoire vive.

Vraiment top.


Le Rayon vert, Eric Rohmer (1986)

L’occasion manquée

Note : 4 sur 5.

Le Rayon vert

Année : 1986

Réalisation : Eric Rohmer

Avec : Marie Rivière

Le meilleur film d’Eric Rohmer est un film de Marie Rivière. Rien d’étonnant, on me dira, vu le peu d’enthousiasme que Rohmer a généralement su éveiller en moi à l’exception de deux ou trois films dont un déjà avec Marie Rivière.

Il faut savourer et garder le meilleur pour la fin, prendre son temps pour achever une filmographie volumennuyneuse comme celle de Rohmer. Et Le Rayon vert était donc le dernier film de Rohmer qu’il me restait à voir. J’en connaissais déjà l’histoire pour l’avoir vu adapté au théâtre et me doutais que tout le film ne valait le détour que pour la présence (l’interprétation au-dessus du lot parmi les acteurs de Rohmer et la personnalité fantasque et timide) de Marie Rivière à l’écran. Je ne me suis pas trompé. Parfois, on guette une lueur d’espoir au dernier coup d’œil, et on est déçu ; eh bien, pour moi, ici, Marie Rivière, c’est le rayon vert du cinéma de Rohmer. Le révélateur de quelque chose de son cinéma, le dernier (ou le seul) espoir aussi, la marque inespérée d’un talent auquel, à mon sens, il s’est, tout au long de sa carrière, dérobé (les critiques et les fans ne seront évidemment pas d’accord).

Si Le Rayon vert est sans doute le meilleur film de Rohmer (que je mettrai toutefois au même niveau que La Femme de l’aviateur, avec Marie Rivière donc, mais encore de L’Amour l’après-midi), et qu’il est probablement plus un film de et sur Marie Rivière, c’est aussi l’occasion (manquée) d’un cinéaste qui avait là l’opportunité de prendre un virage radical dans sa méthode de travail et qui n’a pas su saisir cette chance qu’une actrice venait lui offrir sur un plateau. Il est même à craindre que Rohmer se serait en toute conscience interdit de prendre ce virage, se doutant, ou craignant, qu’il perdrait en quelque sorte le contrôle sur tout le processus créatif de ses films à venir.

Difficile à admettre pour un cinéaste, qui avait toujours jusque-là cherché à écrire à la virgule près des textes impossibles à rendre pour des acteurs souvent médiocres et mal dirigés, qu’un de ses films pouvait être plus convaincant en gagnant en simplicité et en se basant sur des situations où les acteurs improviseraient et lui prendraient donc un peu de la part de contrôle qui devait jusque-là le rassurer. Faire confiance à ses collaborateurs, bien les choisir, et les laisser prendre part au processus créatif d’un film en s’exprimant à la mesure de leur talent, c’est aussi ça le génie.

Rohmer n’aurait pourtant rien à redire sur le contenu du film : en dehors des ces textes lourds et trop écrits, tout Rohmer est là. Cette simplicité, cette fraîcheur jamais recouvrée, sont pleinement au service de son style et de ses thématiques habituelles. Le Rohmer des vacances, celui de Paris et de ses terrasses de café, celui des flâneries roman-photographiques et des discussions sentimentalo-intellectuelles, celui des hasards et des superstitions dignes des meilleures pages de Marie Claire

Marie Rivière lui offrait la possibilité rêvée de revoir sa copie, seulement il a sans doute fait un peu le difficile, à l’image de Delphine dans le film, et n’a pas su saisir sa chance, peut-être effrayé par ce que cette révolution aurait impliqué pour lui. Cette perte de contrôle, ou la peur de cette perte de contrôle, c’est amusant, là encore, parce que c’est celle encore de Delphine. Étrange paradoxe qui ferait du film le moins rohmérien de sa filmographie celui qui pourrait le mieux le définir ou se rapporter à lui…

Marie Rivière était ainsi son rayon vert, et il ne lui a même pas laissé une chance d’apparaître à l’horizon : Delphine, à la fin, semble comprendre en un éclair que le dernier homme qui se présente à elle pour la draguer pourrait lui convenir et se jette presque littéralement dans ses bras. Elle lui dit d’ailleurs dans la scène suivante : elle ne sait pas pourquoi, contrairement à ses habitudes (où elle se montre toujours agacée et farouche face à l’approche pataude et, selon elle, toujours obséquieuse, des hommes), elle s’est comme imposée à lui, et voudrait tant être confortée dans son intuition (par le rayon vert) que celui-ci n’est pas comme les autres… Pendant tout le film, Delphine se plaint que le sort s’acharne contre elle, et au dernier moment, elle semble s’accrocher à la dernière chance qui pourrait lui sourire. On ne saura jamais si ce dernier bonhomme sera le bon, même si on peut l’espérer pour Delphine, en revanche… on sait que Rohmer ne travaillera plus jamais avec cette même liberté : lui n’aurait jamais continué sa route vers Saint-Jean-de-Luz pour se donner une chance de voir le rayon vert et serait retourné à Paris pour se plaindre que l’amour ne lui laisse aucune chance (ou que le grand public ne s’intéresse pas à ses films, peut-être).

Les critiques et cinéastes de la nouvelle vague louaient le tournant pris par Bergman dans Monika, contraint d’improviser en plein milieu du tournage. Un nouveau Bergman serait né ; une fraîcheur et une spontanéité nouvelles marqueraient selon eux les films futurs du cinéaste, inspiré par cette expérience imprévue. Eh bien, il faut comprendre que même quand ces critiques et cinéastes inventent des fables qui leur conviennent pour les cinéastes qu’ils admirent, ils sont incapables d’en tirer une leçon pour leur propre travail.

La belle ironie que d’avoir toujours été meilleurs à inventer des histoires sur le dos des auteurs fantasmés que pour ses propres films… Peu de savoir-faire, beaucoup de faire savoir : la ritournelle habituelle des cinéastes de la nouvelle vague.

Le Rayon vert, Eric Rohmer 1986 Les Films du Losange

Le Chant du loup, Antonin Baudry (2019)

Le Chant du loup

Note : 3.5 sur 5.

Le Chant du loup

Année : 2019

Réalisation : Antonin Baudry

Avec : François Civil, Omar Sy, Mathieu Kassovitz, Reda Kateb

Pas mal du tout au final. Le scénario et le contexte géopolitique proposé me paraît en revanche assez tiré par les cheveux. Gâchotons ça de plus près : des djihadistes achètent un ancien sous-marin lanceur de missiles nucléaires très longue portée aux Russes en vue de déclencher une guerre nucléaire, et puisqu’ils n’ont, bien sûr, pas d’ogives nucléaires, ils ont l’idée de se faire passer pour des Russes dans l’attente que la situation entre les Russes et les Européens se tendent à un point suffisant pour que leur attaque puisse être comprise comme une attaque russe (à qui ils ont donc acheté le sous-marin). Gros coup de chance, la Russie menace la Finlande et au même moment, les djihadistes interviennent au large de la Syrie avec leur nouveau sous-marin en espérant qu’il sera reconnu mais pas trop par les forces alliées dont ils ne savent même pas qu’elles sont précisément sur la zone. Il se trouve que les Français étaient donc sur place pour faire je ne sais quelle opération secrète sur les plages syriennes, et qu’un sous-marin doit venir récupérer les hommes-grenouilles partis ainsi en mission… Une telle somme de coïncidences malheureuses, ou de génie préparatoire, on ne peut voir ça que dans la réalité, jamais au cinéma. Et pourtant ça continue, c’est ici que le film commence réellement : notre oreille d’or chargé d’identifier les bruits des profondeurs tombe sur la trace d’un engin inconnu qu’il ne reconnaîtra que plus tard au prix de quelques efforts improbables dignes de Mission impossible, et alors même, je le rappelle, que la finalité des djihadistes serait donc que les Français apprennent à reconnaître la trace de ce sous-marin disparu des bases de données depuis que le progrès informatique a rendu possible l’effacement volontaire des bases de données…

On change de paragraphe pour éviter de rester en apnée, et on continue en petit gâchotier que je suis… À cet instant (pour plus de détails, se référer au paragraphe précédent), les choses sont pas loin de tourner mal puisque le sous-marin, qu’on ne sait pas encore être un sous-marin russe aux mains des djihadistes, donne l’alerte aux Syriens qui de leur côté envoient un hélicoptère sur place en vue de sonder la zone et de balancer gratuitement des bombes sur la tête d’un bâtiment inconnu qui avait juste le tort de croiser près de leurs côtes (bon, ça a mal tourné sur la plage, mais avant qu’un État réagisse aussi vite, même une dictature, la chaîne de commandement et le relais de l’information se faisant pas à la vitesse des ordres de marchés automatiques, c’est improbable qu’un pays réponde aussi vite, et à l’aveugle, à un tel incident). Cerise sur le gâteau, les Syriens auraient donc collaboré avec ceux qu’on ne sait pas encore être les djihadistes à cette occasion puisqu’on suppute un moment qu’il s’agissait des Russes (ça fait un peu penser à un raccourci limite raciste du genre « tout ça, c’est des Arabes, ils sont forcément dans le même camp »).

On reprend notre souffle, et on continue… Ensuite, pile poil quand, et parce que, les Français comprennent qu’ils ont eu affaire à un sous-marin russe, les djihadistes en profitent (et puisqu’au même moment les tensions avec les Russes en Finlande le permet) pour passer à la dernière étape de leur plan machiavélique : lancer un missile vers Paris en faisant donc croire qu’il s’agit là d’une attaque nucléaire russe… Quoi de mieux pour lancer une telle attaque que de le faire depuis… le Pacifique (à la limite, dans ce coin, on aurait plus pensé à la Corée du Nord, mais admettons). Et de là, en ni une ni deux, puisqu’on reconnaît (grâce à un faux coup de bol — ou à un épisode de Mission impossible – imaginé par l’ennemi) un missile envoyé par un engin russe depuis l’autre côté de la planète, on réplique par une attaque nucléaire en direction des Russes, et on tente au passage d’intercepter le missile… au-dessus de la Pologne (on montre les dents à la Russie parce qu’elle ose se montrer un peu trop pressante en Finlande, mais pour sauver Paris, on serait prêts à dégommer un missile qu’on croit être nucléaire au-dessus de la Pologne : « On ne s’attaque pas à mon petit frère finlandais !… Oh, mince, une attaque ! Vite, servons-nous d’un autre petit frère, le Polonais, prendre les baffes à notre place ! »).

Sérieusement ?! J’ai cru comprendre que l’armée française faisait appel à des auteurs de SF pour imaginer les menaces de demain, j’ose espérer qu’ils travaillent sur des scénarios hautement plus crédibles que celui-ci…

Autrement, oui, si on pose son cerveau quelques minutes, on y prend beaucoup de plaisir.


Le Chant du loup, Antonin Baudry 2019 | Pathé, Trésor Films, Chi-Fou-Mi Productions

 

 

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Solo: A Star Wars Story, Ron Howard (2018)

Solo: A Star Wars Story

Note : 3.5 sur 5.

Solo: A Star Wars Story

Année : 2018

Réalisation : Ron Howard

Avec : Alden Ehrenreich, Woody Harrelson, Emilia Clarke, Thandie Newton

J’ai l’impression d’être le seul à aimer ce film, et j’avoue que ça me fait bien rire. Je m’attendais au pire film depuis… il y a très longtemps, et passé le choc des premières minutes ridicules, une fois accepté que ce jeune Solo n’avait en réalité pas grand-chose en commun avec le charisme de Harrison Ford et semblait semblé même être le fils caché de Luke, une fois encore accepté l’actrice tout aussi embarrassante choisie pour le rôle féminin principal, eh bien, le film compte pas mal de jolies trouvailles qui ne font pas que satisfaire les fans en leur montrant pêle-mêle (et il faut bien l’avouer assez peu de vraisemblance) l’origine de nombre d’éléments iconiques et parfois accessoires vus dans la trilogie initiale.

Ainsi, l’aspect politique est plutôt bien amorcé (avec, d’une certaine manière, la naissance d’une frange probable de la rébellion future) ; les revirements incessants ont tout leur sens dans un tel milieu de bandits. Je me doute que certains spectateurs doivent trouver cette ronohouarderie risible, mais le film joue clairement sur la note humoristique, et je ne pense sincèrement pas que ça rende le film plus involontairement risible ; ça en fait surtout un film qui joue totalement cette carte de la fantaisie comme Star Wars l’avait au fond toujours fait. Et si on ne met pas soixante twists et filouteries dans un film sur un chasseur de prime comme Han Solo, on ne le fait jamais. En faisant un film sur Solo, on sait que les jedis ne seront pas présents (ou peu, loin de sa portée) parce qu’on sait que dans la trilogie initiale, c’est affirmé clairement que le Corellien n’avait jamais rencontré encore, dans son monde bien à lui (celui des hors-la-loi), de tels personnages, tout aussi étrange que cela puisse paraître à la vue de la première trilogie. C’est donc l’occasion, et l’obligation, de montrer autre chose. Et franchement, voir un film Star Wars oublier totalement pour une fois la magie pour se concentrer sur d’autres aspects plus « western » et « gangster », tout en s’exemptant enfin des gégécadrabrammesseries, c’est pour le moins rafraîchissant.

Le film est de plus assez dense, pas si laid en dehors des premières séquences ratées (ou traumatisantes) et des autres dans le repère du chef de l’Aube chéplukoi, et si pour le charisme et la tonalité (malgré l’humour) un peu renfermée de Solo on repassera, cet humour, parfois maladroit et gaffeur, plein d’arrogance attachante, eh bien, je le trouve très bien rendu ici.

Bref, on a le droit d’aimer, j’espère — ou d’être agréablement surpris.


 
Solo: A Star Wars Story, Ron Howard 2018 | Lucasfilm, Walt Disney Pictures, Allison Shearmur Productions

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Insiang, Lino Brocka (1976)

Insiang, une tragédie philippine

Note : 4 sur 5.

Insiang

Année : 1976

Réalisation : Lino Brocka

Avec : Hilda Koronel, Mona Lisa, Rez Cortez

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Plongée brutale dans le monde sordide de Manille. Beaucoup de clichés sur la condition des femmes des grandes villes pauvres. À une ou deux reprises, on flirte même avec le soap (les soaps c’est comme un éternel épilogue qui se répète où les protagonistes n’agissent plus et ne font plus que causer et pleurer, une forme de théâtre classique moderne dans lequel l’action est toujours passée et hors-champ – l’épilogue ici n’était pas vraiment nécessaire). Mais au-delà de ces excès excusables, j’avoue qu’on y retrouve beaucoup des aspects, par son sujet et son parti pris pour les femmes, et de la couleur des films avec Ayako Wakao où sa beauté, attirant des hommes toujours plus beaux parleurs, obsédés et lâches, s’impose à elle comme une fatalité sans cesse répétée, une beauté présentée non comme un don ou une chance, mais un fardeau responsable de divers souffrances et supplices. On retrouve cette répétition de malheurs, jusqu’au comique parfois, dans le Justine du Marquis de Sade, et sans aller jusqu’à ces excès, le parcours d’Insiang vaut surtout le détour pour son caractère représentatif de la condition des femmes dans le monde.

Insiang est donc bien servie par le malheur : dotée par la nature d’une composition agréable au regard, tout le monde ne pense qu’à la sauter. Ce monde-là d’hommes ne vit et parle que pour ça : de quoi parlent les hommes quand ils se réunissent ? De savoir si oui ou non ils vont enfin conclure (sexuellement s’entend), de savoir qui couche avec qui, de savoir qui l’a déjà fait, de savoir lequel sera capable de toucher la poitrine de la serveuse, etc. Et à ce petit jeu vulgaire qui ne fait rire que les hommes, les femmes, qu’elles soient jolies ou non, n’ont jamais le beau rôle, au point que même quand une d’entre elles tombe dans le piège d’un de ces sauvages, elles prennent rarement le parti de leur congénère et victime. À la violence et à l’insécurité physique et sexuelle, s’ajoute la violence et l’insécurité psychologique : les agresseurs aux yeux de la société ne font que s’amuser, les hommes ont tous les droits, et plus tragique encore, même les femmes se rangent à cette idée. Il y a une forme de servitude volontaire dans ce manque de soutien des femmes entre elles. Le violeur est toujours un héros ; la femme violée, une tentatrice. On n’a probablement pas beaucoup évolué depuis que les femmes qui faisaient tourner la tête des hommes au Moyen Âge étaient brûlées pour sorcellerie. Une femme dans ces conditions, quand elle se fait violer, comme Insiang ici, ou comme les personnages d’Ayako Wakao, n’a d’autres choix que de se venger et de manipuler les hommes à son tour, souvent simplement ne serait-ce que pour échapper à son ou ses agresseurs ou pour se prémunir encore des suivants.

Rien de bien original là-dedans (même s’il faut reconnaître que ça pointe bien du doigt les mécanismes qui, à travers toutes les sociétés du monde, font des femmes les sempiternelles victimes des hommes), mais un regard aiguisé d’homme civilisé porté sur le comportement des hommes envers les femmes. Le seul male gaze véritable que je connaisse, c’est celui-ci, celui d’hommes cinéastes prenant à 100 % fait et cause pour les femmes victimes de la sauvagerie des hommes, de l’indifférence des autres femmes et de la société toute entière.

Brutal donc, réaliste voire naturaliste, mais c’est la force du cinéma aussi de savoir poser de tels constats et de rappeler certaines évidences qui font mal. On est loin des luttes virtuelles et désuètes lancées par les pseudo-féministes de ce siècle, incapables d’en rester à ce constat pourtant souvent encore d’actualité pour y préférer humilier et dénigrer les hommes qui ne les ont jamais agressées ou qui sont censés à leurs yeux leur voler une part du monde qui leur revient. Quoi que vous fassiez alors, cela sera vécu comme une agression, comme la preuve que vous appartenez à cette caste d’agresseurs de l’ombre : coupez la parole à une femme comme vous pourriez le faire tout autant à un homme, et vous voilà censeur mysogyne ; prenez un peu trop de place dans un bus, et c’est la marque évidente de votre potentiel agressif misogyne ; réfutez la typographie inclusive, vous voilà démasqué dans votre refus de faire place à la féminisation sous toutes ses formes ; votre enfant porte des chaussettes bleues, et vous le préparez à se conformer à l’idée qu’il est un mâle voué à dominer des femmes formatées par leurs petites chaussettes roses. Oui, savoir pointer du doigt les bons problèmes, au cinéma comme ailleurs, c’est un talent et une nécessité sans quoi les solutions apportées ne font toujours qu’additionner de nouveaux problèmes aux anciens.

Insiang, Lino Brocka 1976 | Cinemanila

On remarque un détail parlant dans le film qui résume le conflit intérieur presque schizophrène, voire racinien, d’un désir très vite porté en passion qu’une femme ne reconnaît pas toujours être responsable de ses malheurs : le frère timide de la meilleure amie d’Insiang, amoureux d’elle, sérieux, lui propose de partir loin comme elle en rêve. Le problème, c’est que les hommes gentils, discrets et sérieux, ça passe pour un manque flagrant de virilité et les femmes s’en détournent au profit d’hommes bien moins sûrs qui seront souvent leurs futurs agresseurs (et amants). Je ne suis pas sûr que l’attention que Insiang réserve à ce garçon serait bien différent dans une société occidentale de ce siècle. Un homme pourtant, ça s’éduque, si on donne raison aux types violents, audacieux et menteurs, en répondant à leurs attentes, y compris sexuelles, en valorisant leurs audaces grasses, en privilégiant parmi tous les autres qui se feront alors rares, en un mot si on récompense leur virilité mal placée, eh bien ces hommes n’apprennent pas à respecter les femmes, à respecter leurs désirs contraires ou retardés (un simple « non » qui aurait pu se muer en « oui » franc et lascif en réponse à des assauts répétés mais attentifs et doux), et on accepte que ces hommes, au détriment des femmes, ne vivent qu’à travers leurs petites satisfactions sexuelles éphémères. Un homme, c’est pas différent d’un môme ou des clebs, il faut lui apprendre les bonnes manières et lui apprendre à réfréner ses pulsions. Ce que Insiang fait d’ailleurs très bien avant d’être victimes de deux hommes lâches et violents gouvernés par leur instrument frétillant. Eux sont encore joyeusement et égoïstement esclaves de leurs pulsions sexuelles, de véritables pulsions destructrices que personne encore n’a su (surtout pas eux-mêmes) restreindre et dompter, et on ne parle pas ici d’une certaine propension que pourraient avoir certains à couper la parole ou à s’étaler sur une place de bus. C’est la différence entre un homme sauvage et un homme civilisé. Et soit dit en passant, je range nombres d’hommes modernes se proclamant fièrement féministes parmi les tartuffes cherchant à s’attirer les faveurs des femmes pour mieux les tromper ou simplement pour se conformer à des idées derrière lesquelles on se réfugiera d’autant plus facilement qu’elles restent vagues et mal définies (la conformité, c’est comme la paix sociale, c’est une forme d’invisibilité qui vous permet sans grands efforts d’être accepté par les autres, d’être « conforme » en vous déclarant simplement « en être » comme les autres). Derrière cette nouvelle forme d’hommes trompeurs et menteurs se cachent les nouveaux sauvages ; et les femmes semblent encore beaucoup plus attirées par ces hommes habiles et dangereux, que par ces autres mecs timides, respectueux et discrets à qui elles ont trouvé un nouvel adjectif pour se moquer de leur manque de virilité (et donc d’attirance pour elles) : les « fragiles ». Dénigrer les individus de l’autre sexe pour leur signifier qu’ils ne nous plaisent pas en prenant un prétexte différent à leur renvoyer à la figure, c’est d’ailleurs une des marques usuelles des agresseurs mâles : on dira à une femme qu’elle est grosse par exemple pour bien signifier plus que nécessaire, et plus par goût de l’humiliation que cela devrait impliquer pour quelqu’un de ne pas se conformer aux désirs de l’autre, qu’elle ne nous plaît pas. Les extrêmes se rejoignent, surtout dans l’idée qu’on gagne sa liberté en l’imposant au détriment d’un individu plus faible, du moins dénigré, rabaissée par notre attitude envers lui.

Les « fragiles » pourtant ne mentent pas, n’abusent pas, n’ont pas d’arrière-pensées et ne violent pas. Quoique, il faut se méfier aussi de l’autre qui dort : même si on pourrait difficilement qualifier le petit ami d’Insiang de « fragile », il aime à se présenter à elle comme un garçon tout ce qu’il y a de respectable, et par conséquent un type d’homme qui ne la viole pas. Un loup dans la chaumière de grand-mère. À ce stade, la question de savoir si elle est conscience de l’état d’esprit de son amoureux reste ouverte ; nous voyons, nous en tant que spectateurs, toute la bassesse et la dualité du personnage avant qu’il parte une fois obtenu ce qu’il cherchait, mais la jeune fille en était-elle toute autant consciente que nous avant leur nuit à l’hôtel ou était-elle naïve et aveugle comme sa mère, cela n’est pas évident. Et quoi qu’il en soit, sans en arriver jusqu’au viol, son petit ami présente finalement malgré sa gueule d’ange tous les aspects d’un dangereux hypocrite en quête d’aventures sexuelles. Difficile pour une femme de se faire une place parmi les loups : une femme qui n’a pas encore vu le loup et qui se jette malgré elle dans sa gueule, et voilà la tragédie philippine d’Insiang — comme les Malheurs de Justine — qui commence.

Quant au frère de sa meilleure amie, Insiang l’écoute indifférente lui proposer de partir, lui dire qu’il n’avait jamais osé lui dire qu’il l’aimait jusque-là, et elle ne semble pas le croire ou vouloir le croire parce qu’on a dû lui faire cent fois. Son aveu la laisse de marbre, et on ne reverra plus ce frère éconduit (le récit joue parfaitement l’affaire en intégrant à l’histoire ce personnage comme une possibilité laissée à Insiang, une chance à saisir pour s’extirper de son destin, une occasion manquée, qui se révélera donc être une fausse piste, une piste en tout cas vite rejetée par Insiang — et une indifférence qui à elle seule en dit beaucoup sur l’aveuglement ou la naïveté tragique de ces femmes).

Bref, un homme qui n’insiste pas, c’est tellement peu séduisant, tellement peu rassurant pour une femme qui se sentira tellement plus en sécurité aux côtés d’un beau parleur et d’un type à la virilité (et donc à la violence) plus affirmée. C’est une question de violence indomptée, de désirs destructeurs, ce n’est pas qu’une question de choix ou de valorisation sociale et culturelle de certains types d’hommes plus que d’autres, c’est aussi tout simplement des femmes qui répondent à leurs désirs les plus primaires. Alors oui, ça leur fait beaucoup de choses à dompter dans ce monde, mais s’il fallait attendre que le monde tourne rond grâce aux hommes, seuls, je crois qu’on pourrait encore attendre longtemps. La civilisation, elle naît aussi, et entre autres, de la capacité de la femme à dresser ses propres désirs (favoriser les mecs dociles et droits) et à dresser les hommes qui s’appliqueront à combler ces désirs. Une civilisation faite et par les hommes est une civilisation vouée à se bouffer de l’intérieur, c’est une civilisation en quête permanente de nouveaux territoires, une civilisation en lutte permanente interne pour s’arroger le gros du pouvoir, et au final, une civilisation vouée à la disparition parce qu’elle ne construit rien : c’est Gengis Khan, en somme.^^

Une civilisation qui construit au contraire, c’est une civilisation où les hommes sont tenus en laisse au lieu de rêver à de grandes conquêtes sauvages, c’est une civilisation où les femmes ont le pouvoir d’être craintes au moins pour ce qu’elles sont, les égales des hommes, et non vues comme des objets de conquête ou d’échange. Un homme qui veut conquérir une femme, c’est un homme qui veut tout autant conquérir le monde pour l’assujettir à ses désirs, le contraire d’une civilisation donc. On ne conquiert pas une femme, on s’entend avec elle, comme on s’entend avec la société. (« Mademoiselle, je m’entends avec vous passionnément ! — Comment, ne voudrais-tu donc pas conquérir mon cœur ? — Oh, non, belle demoiselle, je ne souhaite rien de plus que de m’entendre avec vous ! — Ne serais-tu prêt à décrocher la lune pour moi ?! — Oh, non, ma belle, je veux vivre en bonne intelligence avec vous, que nous nous ennuyons ensemble jusqu’à la fin de nos jours ! — Joli programme ! Ne voudrais-tu pas te faire moine à la place ?! — Que nenni ! Que voudriez-vous que je fasse pour vous séduire ?! — Mais voyons, monsieur, je rêve de chevalier blanc ! Un homme qui présente bien au regard de la société, et un homme, un vrai, qui saura me botter les fesses dans l’intimité de notre couche ! — Un homme madame, qui partira faire de nouvelles conquêtes dès qu’il vous aura engrossée ! — Oui, et non ! Un homme comme cela, mais un homme qui laissera son cheval à l’étable et sa lance dans le porte-parapluie ! — Madame, un homme qui a un cheval et une lance finit toujours par repartir à l’assaut d’une nouvelle forteresse ! — Que tu m’ennuies ! — Merci. — Reviens quand tu auras fait la guerre pour moi. Sinon, ne reviens pas ! Je suis digne d’être aimée par un homme, un vrai ! Un homme viril et féministe ! Pas d’être seulement… entendue par un confident ! »)

Ce monde décrit par Lino Brocka est un enfer pour tous, et c’est probablement un enfer qui est encore une réalité pour beaucoup de populations dans le monde, mais c’est un enfer où le plus souvent les sociétés sont des sociétés d’hommes. Des hommes victimes d’une société sans pitié, dure, corrompue ; des hommes victimes dont la puissance frustrée et laminée par une société malade, viendra s’exercer sur plus faibles qu’eux : les femmes et les enfants. Je ne parlerais pas de patriarcat parce que ça ne veut rien dire, surtout dans une société qui me semble surtout mourir de ses inégalités et de son absence de droit (d’ailleurs on voit bien qu’il n’y a pas de patriarche dans le film mais une matriarche aveugle, froide et avare) mais donc bien de sociétés d’hommes : ils sont comme des cafards dans le film : paresseux, violents, ivres et manipulateurs (tous les composants d’une société corrompue et inégale), tandis que les femmes sont, en dehors de la matriarche, dignes, besogneuses et soumises. Les femmes rasent les murs et se mettent au service des hommes, souffrent autant que les hommes des injustices qui parsèment la société, souffrent bien plus encore des agressions et de l’insécurité physiques, mais n’ont pas encore prises conscience que leurs malheurs prennent racine dans ce rapport de force constant où au lieu de s’unir contre une oppression commune, on cherche à trouver plus faible et soumis que soi. (C’est même flagrant dans le film : les hommes sont parfois relativement, et faussement, solidaires, alors que les femmes ne le sont jamais entre elles. Comme dans toutes les sociétés pauvres et corrompues, on incite les plus pauvres et les plus soumis non pas à s’unir, mais à user de ces mêmes méthodes de soumission avec d’autres dans l’espoir un peu vain de s’émanciper un jour de ses grandes et petites contraintes — pour ne pas dire soumissions — sociales.)

La révolution sexuelle, celle capable de faire émerger une civilisation juste et apaisée, elle passe d’abord par une révolution du droit (la sécurité au sens large et la justice, ce qui a été probablement en Europe une conséquence de l’embourgeoisement de la société…) et une révolution quasi sociale des tâches : si les femmes ont un rôle supérieur par rapport aux hommes, c’est celui de dompter les hommes, de les humaniser, de les punir quand il faut comme on punit un enfant ou un chien récalcitrant parce qu’encore une fois un homme ce n’est souvent pas différent ; et le devoir des hommes alors, ce serait celui d’obéir, si tant est qu’ils soient capables de reconnaître et de juger que les ordres qu’on leur donne vont dans le sens de la « civilisation », une idée de la civilisation dépourvue de corruption, guidée par le droit et le bien commun, car le but n’est pas d’obéir aveuglément à une puissance supérieure, mais de comprendre que la civilisation, le droit, la justice, l’égalité, la société, c’est encore aussi le meilleur moyen d’arriver, pour un homme, à ses fins : niquer tant qu’il lui plaira. Enfin… dans certaines limites : tant que sa partenaire s’en contentera. (La liberté de niquer s’arrête là où commence celle de l’autre.) Les bons toutous font les bons citoyens.

Les hommes sauvages et les hommes civilisés ont cela en commun qu’ils sont avant tout des êtres sociaux : les petits sauvages draguent en meute, boivent et parlent de leurs aventures en société, et ce n’est pas beaucoup différent chez les hommes civilisés. La seule différence, c’est le niveau de violence induite dans les premiers groupes et les capacités productives d’une société sans violence chez les autres. Si les femmes sont de fait victimes des hommes, les hommes sont aussi les premières victimes de ces quelques hommes sauvages d’une société malade et corrompue. C’est encore bien montré dans le film : le goujat, qui s’est moqué d’Insiang en lui promettant monts et merveilles pour lui voler une nuit d’amour avant de partir avant le levé du jour, finira les dents cassées ; il l’a peut-être bien cherché mais, de fait, il devient à son tour victime de la violence d’autres hommes, plus puissants, plus nombreux, et obéissant à la volonté assez légitimes mais extrême d’une femme. Le cercle vicieux se referme, et aucune autre justice, aucun droit ou autorité supérieure, ne vient s’interposer à cette justice personnelle.

Ces hommes-là sont aussi incapables, seuls, de dompter la sauvagerie qui les gouverne ; c’est donc toute une société, ces hommes supposément « fragiles » ainsi que les femmes qui doivent « faire société » et ne pas laisser de place dans cette société à ces hommes violents. Malheureusement, le féminisme misandre de ce siècle est à l’image de la matriarche du film, à la fois aveugle de la manipulation dont elle est victime, mais aussi incapable d’accepter ses responsabilités dans la manière dont elle traite sa fille et sa naïveté face au scélérat qu’elle a laissé entrer chez elle. Si les sauvages sont problématiques et profondément nocifs pour une société, les femmes tout à la fois acariâtres, misanthropes et misandres semblent toujours tiraillées par leurs désirs tout autant sauvages ou penser qu’il y aurait un plus grand intérêt à se lier à ces tartufes virils (qu’ils en veuillent à leur argent ou à leurs filles) qu’à ces « fragiles » honnêtes et timides. Une sorte d’attirance-répulsion destructrice : une bête, on apprend d’abord à ne pas faire d’elle une bête, on lui préfère ses congénères plus dociles ; ensuite, tenter de raisonner une bête sauvage ou de s’en plaindre pour précisément ce pour quoi on l’a préférée à une autre plus docile, ç’a presque autant de sens que de raisonner un troll. On dompte une bête comme on dompte ses désirs.

Reste à savoir, pour en finir, si des femmes plus guidées par la défense de leurs droits que de leurs désirs, soucieuses de s’émanciper ensemble des mains de leurs bourreaux, peuvent émerger dans une telle société philippine, foncièrement traditionaliste, corrompue et patriarcale. Il est à craindre, qu’avant que les femmes puissent faire valoir leurs droits, que les hommes aient obtenu largement les leurs. Le film date de 1976, est-ce que la situation aux Philippines a changé sur le plan des droits humains et des droits de la femme ? Rien n’est moins sûr. Il y aurait encore à l’heure actuelle un système de corruption généralisée (appelé système Padrino) qui ne laisse guère espérer d’avancées en la matière.


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