Un raisin au soleil, Daniel Petrie (1961)

L’argent du vieux

Note : 3 sur 5.

Un raisin au soleil

Titre original : A Raisin in the Sun

Année : 1961

Réalisation : Daniel Petrie

Avec : Sidney Poitier, Claudia McNeil, Ruby Dee, Diana Sands

Une mère noire américaine souhaiterait profiter de l’argent gagné avec l’assurance vie de son mari pour s’installer avec ses grands et petits enfants dans un quartier typique de la classe américaine… blanche. Le rêve américain du pavillon de banlieue. Problème, son aîné préférerait utiliser la somme pour monter son entreprise avec quelques « potes ». Quelques tensions familiales sur la ligne…

Assez peu convaincant. Mal vieilli surtout. En un sens, on pourrait se féliciter de voir au cinéma des Noirs américains de la classe populaire chercher à se sortir de leur petit appartement. Dans l’autre, des éléments parsèment le film de détails constitutifs d’une identité tellement américaine (et pas forcément enviable) que l’on peine à s’autoriser une plus grande sympathie pour cette famille en quête d’un monde meilleur.

Parmi ces thèmes omniprésents qui font le American way of life : la place prédominante du rôle de l’argent dans la réussite ou la conception de la réussite d’une personne et a fortiori dans la perception pour toute une famille de la classe sociale à laquelle elle appartient. À supposer qu’un tel film ait donné envie à des Noirs de s’insérer dans des quartiers blancs de la classe moyenne, à supposer encore que cela ait pu arriver à cette époque et dans cette région de l’Amérique (et cela, jusqu’à aujourd’hui, où personne ne s’étonnerait d’un tel mélange racial), eh bien, cela renforce l’idée que le gouffre qui sépare les différentes classes sociales reste la dernière barrière admise en Amérique. Autre sujet : la place de la religion dans une famille qui se veut honnête et bien comme il faut. C’est habituel dans le cinéma américain qui cherche à valoriser des personnages noirs en les présentant comme de bons serviteurs de Dieu. Le bouchon est cependant poussé un peu loin quand la mère sermonne sa fille concernant sa vocation de médecin et son manque de respect au dieu chéri (ou quand il est question d’avortement). Remarquons aussi que l’on n’y discute pas de la place de l’homme censé devenir le chef de famille.

Ce cinéma communautaire aux valeurs américaines si prononcées propose des préoccupations si éloignées des miennes qu’il m’est difficile d’entrer en empathie avec ce type de personnages. Avec une culture qui serait tout autre, il y aurait la force de l’exotisme sans doute, mais puisqu’il s’agit d’une culture et des valeurs dont on soupe tous les jours du matin au soir, non merci. L’angle de l’aspirant dominant ne fait que valider la primauté des rapports de domination de la société : n’aspire à réussir que des dominés qui acceptent d’autant mieux leur condition qu’ils espèrent sortir de la misère en laissant un jour derrière eux leurs comparses. Liberté, pas d’égalité, pas de fraternité. En 1961, l’approche avait de quoi éveiller l’intérêt. Aujourd’hui, ça paraît plutôt rétrograde. Paradoxalement, avec des films situés en Californie, à New York ou ailleurs, le problème ne se pose pas, car la diversité raciale et sociale, soit on la constate dans l’environnement du film, soit elle est partie intégrante de la trame. Le rêve américain, celui de disposer d’une belle maison dans un quartier tranquille de banlieue, on le voit rarement aussi frontalement exposé dans un film. Soit c’est un but vague et lointain qui sert de moteur à une intrigue, soit c’est une situation de départ et le rêve est ailleurs. Un rêve inaccessible agit comme un mythe (à l’image du cowboy qui fait des hold-up dans l’espoir un peu fou de s’acheter un ranch), on n’y prête pas attention. Si c’est déjà une réalité, c’est souvent pour montrer le revers du décor (les meilleurs films visent à exposer les valeurs du American way of life pour mieux les critiquer). Ici, en faire un sujet destiné à des populations noires et pauvres valide la légitimité d’un tel rêve auprès des populations en quête d’idéal et de réussite. Ce n’est pas franchement ce qu’on peut espérer de mieux à des populations en difficulté. Car ce rêve n’est qu’un mirage : le travail peut certes faire de n’importe qui un personnage riche, mais le travail ne peut pas élever toute une classe sociale. Les avancées sociales, même en Amérique, existent pourtant. Elles sont ici diluées dans le mirage américain. La fraternité s’arrête là où finit la communauté. Il n’y a pas de communauté nationale. Juste des dominés extraits de leur milieu et utiles à justifier un système fait pour les dominants. Le rêve américain existe, en voici la preuve.

Le film n’est pas non plus sans défauts. Étant habituellement assez conciliant avec les pièces de théâtre adaptées pour l’écran, je me montrerai ici plus dubitatif : il faut reconnaître que la pâte « Broadway » donne au film une allure vieillotte et figée (même pour un film où les personnages ont précisément envie de prendre l’air). En 1961, le cinéma hollywoodien se cherche et préfère augmenter la puissance des éclairages intérieurs dans des studios qui semblent toujours plus faux au lieu de casser les murs, de prendre de la hauteur, filmer en décors naturels, voyager, changer et diversifier les « plateaux ». On n’y est pas encore, on s’inspire de la scène, et ça commence à sentir le renfermer. Ce qui passait très bien quinze ou vingt ans auparavant va vite se faire dépasser par des évolutions et de nouvelles habitudes de tournage qui émergent un peu partout dans le monde. J’adore Sidney Poitier, mais il a besoin d’espace. Le voir danser et remuer les bras avec son élégance habituelle dans un espace aussi riquiqui, ça fait sans doute son petit effet au théâtre, mais à l’écran, on aurait envie de lui dire qu’il en fait trop…


Un raisin au soleil, Daniel Petrie 1961 A Raisin in the Sun | Columbia Pictures


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