Le Poignard volant, Chu Yuan (1977)

Le grand sommeil

Le Poignard volant

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Duo qing jian ke wu qing jian

Année : 1977

Réalisation : Chu Yuan

Avec : Lung Ti, Li Ching, Tung-Shing Yee

Je n’en finis pas d’être déçu par les films de la Shaw brothers

Rarement vu un film aussi mal fichu. Pourtant les moyens sont là : beaux costumes, reconstitutions des extérieurs en studio (qui inspireront sans doute Tarantino pour Kill Bill volume 2), une vedette… Mais le scénario, c’est vraiment n’importe quoi. Il y a presque autant de personnages que de séquences. Chacun doit à peine balancer deux lignes de dialogues en moyenne, et souvent c’est une ligne pour dire qui il est, et une autre pour faire une révélation sur qui il est vraiment ! Une fois les préliminaires verbaux achevés, on se lance dans des bims et des bangs d’une platitude sans fin, on croirait le tic-tac d’un réveil…

Au début on a bien droit à deux ou trois scènes dialoguées, mais on n’y comprend que dalle. Ils sont tous à la recherche d’une cotte de mailles en or (ce qui est, soit dit en passant, une très mauvaise idée, l’or étant un métal mou), mais on ne sait pas pourquoi et puis très vite on entre dans des histoires annexes qui nous font perdre le fil. Ironiquement, la mise en scène veut nous aider à y voir clair au milieu de tous ces personnages en accompagnant chacun des nouveaux arrivants d’une incrustation avec son nom. Pour se rappeler des noms chinois, merci ! La même scène se répète en fait à l’infini : le héros arrive dans un lieu et à l’écran, d’un bond (genre Bioman), il dit deux mots au type qu’il vient voir, qui finit donc par lui révéler son secret qu’il cache depuis le début (et dont on se balance parce qu’on ne l’a pas revu depuis perpète et qu’on le mélange avec deux ou trois personnages qu’on croyait déjà morts — ils se ressemblent tous avec les perruques et leur robe). Vient alors la baston (au moment où on commence à bailler), et un autre personnage sorti du bord hors-champ de l’écran se pointe, après un bon de trois mètres, toujours (j’exagère à peine si je dis que la mise en scène y rajoute un zoom rapide sur la gueule du type genre : « Ta-da ! salut c’est moi : Bebel… »). Lui aussi a des révélations à faire : « Hé, les mecs ! Arrêtez de vous battre, je file ma cotte de mailles à celui qui saura retrouver dans quelle scène je suis apparu ». Le personnage principal ne s’y attendait pas du tout (nous non plus et pour cause : il semble tout droit débarquer du tournage du studio d’en face). On se dit que c’est soit un copain qui vient l’aider soit un nouvel ennemi. Baston à trois, c’est plus joli, mais je commence à craindre la scène de la double pénétration. Le méchant agonise (moi aussi), et en mourant révèle le nom de celui qui se cache derrière tout ça. Et là j’ai cru m’étouffer quand l’un d’eux révèle que le personnage tant redouté était celui à qui il le soufflait à l’oreille…, le héros du film… C’est trop compliqué ? En fait le méchant serait en fait le gentil ! — Voilà pour ceux qui arrivaient à comprendre jusque-là (dont je ne fais pas partie). Je crois que tout le monde a renoncé à y comprendre quelque chose même ceux qui prétendent avoir tout compris du Grand Sommeil.

Le Poignard volant, Chu Yuan 1977 The Sentimental Swordsman 多情劍客無情劍 | Shaw Brothers

Après, il y a des variantes subtiles (incompréhensibles) dans le scénario, avec des astuces qui veulent mettre en évidence « l’intelligence » du héros. Évidemment, si le scénariste est un crétin, ça risque de tomber à l’eau et la vraisemblance risque d’être sérieusement titillée.

On a donc notre héros qui se rend à Shaolin (ça, j’avais compris, mais pourquoi, c’est une autre histoire) en compagnie de guignols qui le suivent depuis la dernière scène et qui jouent par rapport à lui les rôles des personnages braves mais bien moins rusés que le héros (comprendre : ils sont vraiment très cons). Toute cette joyeuse bande est poursuivie par le terrible « Cinq-Venin » qui cherche à les empoissonner. La bande arrive dans une sorte de village dans les montages et tous ont faim, mais ils se refusent à manger quoi que ce soit, car ils savent que « Cinq-Venin » est à leurs trousses (déjà ça c’est à la limite de la vraisemblance). Arrive alors un vieux monsieur qui vient s’asseoir près d’eux et qui entame son dîner : des brioches, qui mettent en émoi les aventuriers affamés. L’un d’eux paie quatre ou cinq fois le prix des brioches au vieux monsieur qui repart tout content dans sa baraque. Le brave s’apprête à engloutir les blanches brioches, mais là, le héros, fait « na, na, na, nous je suis le rusé : les brioches sont empoisonnées ! » Comme par hasard à cet instant un pauvre clébard errant passe par là (j’ai même cru l’avoir vu siffler, incognito). On lui file la bouffe, le clébard meurt. Le héros, tel Columbo, prédit que le vieillard qui s’est réfugié dans une baraque s’est enfui et même que la baraque est vide. Gagné ! (Là on est un peu comme après le tour d’un magicien après qu’il a découvert par son extra-lucidité la carte qu’on a piochée). Pas le temps de se reposer, sans transition, de l’autre côté de la rue, des enfants sortent de l’autre baraque du village (c’est un tout petit village : il n’y a que deux baraques, et on sait déjà que la première est inhabitée) et font une scène à leur mère parce qu’ils ne veulent pas manger la soupe qu’elle leur a présentée. Patatras, le même type pas très fute-fute (la faim rend bête sans doute) vient proposer le reste de son magot à la famille pour lui échanger les deux bols de soupe contre des brioches qu’il vient de prendre à un marchand ambulant qui passait comme par hasard par là (lui aussi doit aimer venir se promener au milieu de nulle part en sifflant). Na, na, na, fait le héros, mais c’est trop tard son compagnon a déjà englouti les deux bols de soupe. Il commence à avoir le sang qui coule de ses yeux, le héros reste stoïque car seul lui importe le fait qu’il avait raison et il part à la poursuite de la famille pour prouver dans une implacable démonstration, qu’il n’y a personne, non plus, qui habite dans cette baraque. Quand il se retourne vers son compagnon pour voir si à présent il le croyait, notre héros n’aura jamais la réponse ou la satisfaction de voir son ami lui dire qu’il était le plus rusé, car il était déjà mort. Vraiment pas de chance ! — En même temps, il y a des personnages nouveaux pratiquement à chaque scène alors si on n’en tue pas en gros… à chaque scène, on ne s’en sort pas.



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À la recherche de Mr. Goodbar, Richard Brooks (1977)

À la recherche d’un titre

À la recherche de Mr. Goodbar

Note : 3.5 sur 5.

Titre original :  Looking for Mr. Goodbar

Année : 1977

Réalisation : Richard Brooks

Avec : Diane Keaton, Tuesday Weld, Richard Gere

(En mode bball)

Très bon début, rythmé, du run’n mum. Pas mal de cuts dans le montage, des séquences très courtes. Pas d’action spectaculaire, mais des tactiques rapides bien mises en place.

À la fin du premier quart-temps, ça a commencé à me mettre mal à l’aise. Ça se passe dans les années 70, les années baise, la libération des soutiens-gorge. Et moi ça, ça me saoule. Diane Keaton passait d’un joueur à un autre : « un homme c’est déjà trop et un million, c’est pas assez ». Un peu perso la Diane, elle ne pense qu’à elle, au cul. Les cross avec Richard Gere sont excellents (il aurait mérité plus de temps de jeu, ou au moins d’avoir la possibilité dans sa carrière de jouer pour des équipes qui jouent pour le titre, et à part « Chicago », c’est pas à la hauteur de son talent, et de son charme…).

Vers la fin du second quart-temps, Diane Keaton se pose dans un bar. Elle lit, ou fait mine (elle attend qu’on vienne la draguer). Gere vient donc tourner autour et regarde le bouquin : Le Parrain. Et là, qu’est-ce que lui dit Gere (ESPN insider) : « Oh, j’ai vu le film. C’est vraiment très bon. Al Pacino est vraiment excellent » Ah ah.

(Pour les oublieux, je rappelle que Diane Keaton jouait l’année précédente avec Al Pacino, et qu’elle a justement gagné le titre, deux fois, avec lui pour ce film).

C’était sympa… jusqu’à la fin. Diane mène pendant tout le match et elle trouve le moyen de se faire manger sur le fil. La mort la rattrape, d’une manière assez surprenante. À force de baiser avec n’importe qui, de ramener n’importe quel voyou ramassé dans un bar, elle tombe sur un malade mentale, qui la charcute en même temps qu’il la baise, en lui sortant « allez t’en veux encore salope, hein tu en veux prends ça… » Même pas de prolongations, le match est fini comme ça, sur un buzzer beater…

Ce qui me dérange, ce n’est pas que la mort ait gagné. C’est ce que ça révèle de l’histoire, de la volonté de la gonzesse qui a écrit le bouquin. En gros avec une morale comme ça, d’une part, on a une vision passablement homophobe du personnage assassin que joue Tom Berenger (parce que c’est un homo refoulé et que forcément un homo ça doit être mal dans sa peau, et surtout, s’il est homo c’est qu’il a des problèmes psy et donc qu’il est capable de faire des trucs aussi chelous que ça…), mais en plus, alors que tout le film semble aller dans le sens de la société de la baise qui n’est jamais remis en cause pendant tout le film, parce qu’on a toujours le point de vue de Diane Keaton, et non celui de sa famille catholique…, là, le film prend un contre-pied total (bonjour les chevilles ! ankle breaker sur twist over) parce qu’en gros, avec une fin comme ça, on veut dire : « Tu l’as bien cherché, t’es qu’une pute, il fallait pas jouer avec le feu, la société de la baise, c’est mal, revenons à notre bonne vieille morale de papa… »

Sans doute écrit par une écrivaine coincée de la chatte qui se rêve des aventures au milieu des années 70 quand tout le monde le fait, et que, elle, est coincée avec son petit mari. Sur le banc. Elle s’amuse un peu, et à la fin, elle vous dit que c’était que pour rire, que finalement, on est toujours mieux chez soi, dans les bras du seul amant qu’une femme puisse avoir : son mari. Un scrimmage pour finir par du garbage time. Les sports collectifs, c’est mal.


Looking for Mr. Goodbar, Richard Brooks (1977) | Paramount Pictures


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Rencontres du troisième type, Steven Spielberg (1977)

La montagne magique

Rencontres du troisième type

Close Encounters of the Third Kind

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Close Encounters of the Third Kind

Année : 1977

Réalisation : Steven Spielberg

Avec : Richard Dreyfuss, Teri Garr, François Truffaut

— TOP FILMS

C’est un peu mon film fétiche. Je l’ai vu tout petit à la même époque que E.T, avant même Star Wars (normal, il y a un âge où on regarde ce que les parents regardent). Le film a eu beaucoup de succès à l’époque, mais pas autant que le film précédent de Spielberg (Jaws) et que les suivants (Indiana Jones et E.T). Si bien qu’aujourd’hui on ne le connaît peut-être pas autant que les autres films de Spielberg…, d’autant plus que son titre n’est pas terrible et qu’on pourrait le voir aujourd’hui comme une vulgaire introduction à E.T et que pour couronner le tout, le film est sorti six mois après Star Wars, de quoi profiter d’un premier effet de mode de la SF, mais de très vite retomber dans l’ombre du film de Lucas.

Reste que pour moi, c’est un chef-d’œuvre. Chez aucun autre cinéaste, on voit la vie de banlieue traitée comme Spielberg le fait ici. Il l’avait déjà fait dans Jaws, il continuera dans ET… Les scènes dans les familles sont absolument géniales, pas loin des meilleures scènes de Cassavetes (oui, monsieur). La différence, c’est que tel Shakespeare, Spielberg mélange les genres (oui, monsieur). Son film n’est pas une analyse sociale ou psychologique : il vise à montrer. Et il ne montre pas la vie ordinaire des gens, mais la vie ordinaire des gens embarqués dans des événements exceptionnels. Certains disent que c’est commercial…, que faisait d’autre Shakespeare ? Il informait son public tout en le divertissant. Tous ses personnages sont exceptionnels, tous les événements ou presque de son théâtre sont des moments importants de l’histoire, ou des histoires exceptionnelles. Spielberg et Shakespeare : même combat. S’il leur arrive de proposer une analyse, ou plutôt une vision d’un monde, d’une société, ils ne s’y attardent pas ; ça reste anecdotique dans leur sujet, parce que ce qu’il cherche avant tout c’est plaire, divertir. Aristote, il y a plus de 2000 ans, ne disait pas le contraire… Il n’y a que des snobs irrités aujourd’hui par le succès, coincés du cul (un peu constipé, je vais y revenir) qui méprisent ce cinéaste (tout en vénérant sans doute Shakespeare parce que c’est ancien, sans y reconnaître la volonté de l’auteur de plaire…).

Rencontres du troisième type, Steven Spielberg (1977) | Julia Phillips and Michael Phillips Productions, EMI Films

Qu’y a-t-il de mal à raconter des histoires qui plaisent ? Est-ce que Jésus est un prophète commercial ? Est-ce que Gutenberg méritait le bûcher parce qu’il a rendu possible l’accès à tous de la culture… à des plaisirs nouveaux. Il n’y a pas que la connaissance et le savoir dans les livres. Si on les lit, c’est aussi parce qu’on y trouve du plaisir. Si on aime les récits du vieux conteur à la lumière douce de l’âtre, c’est aussi pour en apprécier les effets magiques. Les conteurs d’antan cherchaient à émouvoir, bien sûr, ce n’était pas l’objet premier de ces histoires, car elles visaient avant tout à évoquer des événements passés. Mais si les conteurs avaient utilisé des méthodes prosaïques pour raconter leurs histoires, c’est que pour les diffuser, il faut bien un peu de magie, de rêve, d’exceptionnel. Il ne faut pas oublier l’origine de chaque histoire : c’est le conte oral et non la thèse. Les « pseudo-intellos » sont les fossoyeurs de la poésie, ils ne veulent pas voir le sens du beau et du mystérieux dans ces formes brutes de récit. Eux qui ne s’attachent qu’au fond, ne voient que la forme des films de Spielberg, que les effets de mise en scène, le désir de plaire…, et n’y voient pas tout le génie que cela comprend. C’est bien plus simple de faire un film froid, sans saveur, neutre, analytique. On paraît toujours plus intelligent quand on ne se mouille pas (et c’est bien ce dont il est question pour certains : paraître intelligent), alors que jouer avec le feu de la pyrotechnie, c’est prendre le risque de se brûler et d’en faire trop. Tout l’art réside dans la mesure. L’une des vieilles règles aristotéliciennes, c’est la vraisemblance… Si le récit qu’on expose est déjà un réel sans saveur, sans artifices, où est la difficulté de traiter de la vraisemblance puisqu’on s’efforce de montrer la vie telle qu’elle est vraiment ?

Bref, je parlais de ces scènes entre le personnage de Richard Dreyfuss et sa femme au milieu de leurs enfants. Des scènes que certains applaudiraient dans Une femme sous influence…, seulement, c’est du Spielberg, beurk, c’est mal vu, on ne doit pas aimer ce genre de dessert trop gras et trop sucré…

Pour être franc, je ne revois pas ce film tous les ans non plus. Mais j’avais lu quelque part que dans la version originale Truffaut jouait en français. Ce qui m’avait plutôt étonné parce qu’il a tout de même un rôle conséquent. J’étais donc curieux de voir la vraie version, celle où Truffaut parlait français et était traduit, en direct, si on peut dire. Et ce qui marque dans le film en fait, c’est que, en effet, le cinéaste français ne parle pour ainsi dire jamais en anglais, mais qu’il n’est pas non plus toujours traduit ! Ce qui doit donner aux spectateurs non francophones une impression bizarre, parce qu’ils entendent du français, ne le comprennent pas, et cependant, grâce au contexte et au jeu d’acteur très doinelien de Truffaut, doivent sans doute comprendre les trois quarts de ce qu’il dit. Et il n’est pas pour autant sous-titré. En fait, tout se joue dans la suggestion. Truffaut, c’est un peu comme le requin dans Les Dents de la mer : on ne le voit jamais et pourtant on est persuadé de l’avoir vu pendant tout le film. Truffaut, les Ricains ne le comprennent pas, mais au final, ils ont tout compris de ce qu’il raconte. Spielberg, s’il arrive à capter l’attention du spectateur, c’est bien qu’il arrive à faire travailler son imagination, contrairement à ce que pourraient penser certains, devant un film de Spielberg, on n’est pas inactif, stupide. Brecht visait à « faire penser », Spielberg vise, lui, à « faire rêver ». Il faut les deux…

On devrait d’ailleurs être fiers de l’image de la France dans ce film. S’il est parfois fait allusion dans des scènes du début aux Nations Unies ou à une organisation internationale de déchiffrement des codes envoyés par les extraterrestres, il n’y a que deux nations mises en avant dans le film. Bien sûr la France est souvent montrée en second plan, mais tout de même… Dans la longue séquence finale de la rencontre, les deux drapeaux qui flottent dans la base, sont les drapeaux ricain et français. Quand Richard Dreyfuss, demande avec véhémence qui est en charge dans la base, qui est le responsable, on lui dit que « Monsieur Lacombe est celui qui commande tout ici » À quoi il répondra : « Mais il n’est même pas Américain ! » En effet, ça peut paraître curieux. On est souvent agacé de voir que dans les mégas productions hollywoodiennes, les extraterrestres rentrent toujours en contact avec les Américains, s’il y a des colonies dans l’espace, il n’y a que des Américains… C’est un peu comme si sur Terre, il n’y avait que des Américains. Eh bien, là pourtant, dans peut-être le premier film du genre (il y a un peu du Jour où la terre s’arrêta, c’est vrai, mais ça fait loin), c’est un savant français qui mène la barque. Bien sûr, il y a les méchants militaires us avec leurs lunettes noires qui veulent prendre le contrôle, mais le véritable pouvoir, c’est Truffaut. — Pas très crédible, mais sympathique à voir. Spielberg fait d’une pierre deux coups : il rend hommage à la fois à Truffaut lui-même, mais aussi à Jacques Vallée, un des ufologues les plus connus à l’époque.

Le film est surtout connu pour cette longue séquence finale de la rencontre. Tout est transporté par la musique de Williams, les effets spéciaux de Douglas Trumball et par la mise en scène, attentive, précise, discrète de Spielberg. Mais ce qui m’a marqué encore plus, tout petit, ce sont ces séquences curieuses où certains personnages tentent de reproduire leur vision de cette montagne perdue au milieu de nulle part. Dans mon esprit d’enfant, c’était toujours resté quelque chose de mystérieux, je ne faisais pas le lien avec la suite. Pour moi, ce n’était pas une vision. Leur attitude mystérieuse demeurait inexpliquée. C’était des séquences où, tout à coup, sans aucune raison, des personnages se mettaient à jouer avec la nourriture, avec la terre, la mousse… Ce comportement devait éveiller des sentiments étranges en moi, parce qu’un personnage qui n’a comme intérêt que de dessiner, construire un énorme phallus de purée, il doit y avoir quelque chose d’une obscénité enfouie là-dedans… Mais surtout, c’est la scène où Dreyfuss fait une immense montagne de boue (pour ne pas dire de merde) dans son salon. Pour un enfant, il est autant interdit de jouer avec la nourriture que de jouer avec son caca (ou peut-être que c’est devenu un lien logique pour moi après ce film). Quoi qu’il en soit, pour moi, c’était bien ça, à cette époque, Richard Dreyfuss ne faisait rien d’autre que de jouer avec son caca… Sa quête, son obsession à lui c’était d’élever un immense phallus de merde dans son salon ! De quoi traumatiser un enfant…

« ET…télétron… maison. »

Et là, j’ose une analyse encore plus poussée (hi… hi… hi… — pas le son du vieillard qui rit, mais bien celui du petit Lim constipé sur son pot qui ne veut pas voir l’étron magique sortir de son popotin) que j’appellerai en toute simplicité : « psycacanalyse de mon troisième type à moi ». J’ai donc dit que j’avais vu ET à la même période… Et certains exégètes très sensés ont relevé que si les enfants aimaient particulièrement ET, c’est que celui-ci ressemblait à un véritable étron… Je passe sur les détails et le pourquoi pour un gamin un étron sur patte (de surcroît venant de l’espace) peut paraître si passionnant… Parce que pour moi, ce qui m’a le plus marqué dans ce film, ce n’est pas le départ larmoyant de la petite créature couverte de “boue” ou la connexion qui pouvait exister entre un étron de l’espace et un gamin de dix ans (et une fleur qui reprend vie grâce à l’engrais ET), non pour moi, c’est le mythique « ET téléphone maison, ET rentre à la maison »… Tellement mythique que j’amusais toute la classe en imitant la voix de la créature disant cette phrase. Je vous laisse le soin de faire le lien très spirituel entre mes constipations de jeunesse et le « ET go home ».

En fait, l’objectif de la dramaturgie, c’est de divertir et d’instruire. Depuis les Grecs, et sans doute bien avant, c’est ainsi. C’est seulement à mon avis, avec la naissance du théâtre épique de Brecht (qui n’a d’épique que le nom), et la théorisation d’un art de la distanciation pour faire réfléchir, que la dramaturgie s’est un peu détournée du public de masse (un paradoxe puisque c’était le but premier). Au Moyen Âge, on jouait des pièces, des farces, des bouffonneries, des pièces religieuses, sur le parvis de l’église. On mélangeait un peu tous les genres et c’était la télévision de l’époque. Le peuple, pour l’instruire (essentiellement de la chose religieuse), il n’y avait qu’un moyen : le théâtre. La chanson de geste, c’est le même principe : on chante les louanges des exploits des héros passés, ça avait une valeur informative, et personne n’aurait à l’époque l’idée de faire un truc austère, puisque l’idée est de toucher le plus de monde, d’instruire le plus de monde. Chez les Grecs, c’était la même chose, Aristote en parle même dans sa poétique : le but de l’art, c’est de plaire et d’instruire. Même chose en Afrique avec les contes oraux, en Asie avec les différents théâtres “chantés”…

Là, où c’est devenu un peu pervers, c’est que de fil en aiguille, puisqu’un genre en crée souvent un autre, une théorie en amène une autre, l’idée de départ de Brecht qui est de rendre moins bête le peuple qui devait sans doute à cette époque regarder la Star Ac’ de l’époque, est devenue ailleurs du pseudo-intellectualisme. De l’idée de départ d’instruire le peuple, on en est venu à faire une dramaturgie d’élite pour des élites. C’est quelque chose qui a plané dans l’air un certain temps sans s’imposer, parce qu’au milieu du XXᵉ siècle, on avait encore dans l’idée de plaire au plus grand nombre (cf. Jean Vilar, les films de l’époque qui sont à la fois exigeants et tout public). Mais tout s’est précipité, en France, autour des années 60. Ça a commencé par le Nouveau Roman. Robbe-Grillet, c’est intéressant, mais c’est de la littérature expérimentale. Le problème, c’est qu’on ne fait pas d’une expérimentation quelque chose de populaire, et avec l’augmentation d’une tranche de la population qui a accès au savoir, aux choses “intellectuelles”, bah ce genre de truc qui aurait dû rester underground a trouvé un public suffisant pour plaire et pour survivre. Mais surtout l’apparente simplicité du style, cet intérêt de s’attacher aux petites choses simples de la vie, aux non-dits communs de tout le monde, a donné la fausse impression que l’art, que la dramaturgie, c’était simple à faire, et que surtout, ça pouvait se suffire à lui-même dans une sorte de regard sur lui-même totalement effrayant. Cette époque, avec le Nouveau Roman, la starification de la philosophie ou plutôt du couple Sartre-Beauvoir, c’est le chant du cygne de la culture française, et la naissance du grand n’importe quoi. Le grand paradoxe, à cette époque, c’est que tout le monde s’émerveille de cette culture, elle est donc encore “populaire”, mais un art tourné vers l’intellect, vers la réflexion, la masturbation, vers les choses communes de la vie au quotidien, ça ne peut pas avoir comme vocation de plaire à long terme.

Un autre exemple très significatif de ce tournant, c’est la nouvelle vague française au cinéma (d’ailleurs cette multiplication de l’épithète “nouveau” devait être un signe qu’il y avait un truc qui se cassait la gueule). Les premiers films, en dehors de leur qualité (Le Beau Serge par exemple, c’est très moyen) sont véritablement novateurs. Mais c’est en rien une révolution… Les Italiens avaient remis les caméras dans la rue quinze ans plus tôt. Mais les films suivants sont sans cesse (en dehors des exceptions confirmant la règle) toujours plus élitistes. Et toute cette mentalité se propage, à cause de la puissance et du rayonnement d’alors de la culture française, partout dans le monde (en dehors peut-être de l’Asie). Alors malgré tout, il y a des génies qui naissent de ce grand n’importe quoi. Bresson, Bergman, Tarkovski… (quoiqu’il y avait aussi une culture de l’austérité chez les Scandinaves et chez les Russes bien avant que ça explose chez nous… Brecht avait d’un côté influencé les austères protestants et de l’autre les Slaves au sang chaud mais bridés par un pouvoir austère). Mais dans l’ensemble, puisque l’idée de cet art coupé de son public, n’a aucun sens, ça roule un peu comme des villages de consanguins. Les individus au fil des générations deviennent de plus en plus débiles, de moins en moins exigeants avec leur art tout en prétendant atteindre le summum de la création car faisant partie d’un cercle restreint « d’initiés ». C’est un non-sens total. Et ce qui a couronné le tout, c’est la révolution en 68. La liberté de faire n’importe quoi s’est propagée, on a vomi l’ancienne « qualité française », cette liberté devient la possibilité de mettre sur un piédestal le n’importe quoi, tout le monde se prétend artiste avant-gardiste, veut inventer quelque chose de nouveau (alors que les véritables savants eux savent qu’on n’a rien inventé depuis les Grecs, mais à ces savants, on a fini par leur couper la barbe et par leur faire manger pour les faire taire). Tout le monde produit, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil… Bref, on ne se rend pas compte qu’on est déjà dans le trou. Et le fossé entre un art d’élite et un art du peuple se creuse. Les uns méprisant les facilités et le goût de plaire, l’absence d’intérêt intellectuel, d’instruction, de l’art populaire et les autres méprisant l’austérité des nouveaux pseudo-intellectuels-masturbateurs… Les deux règles premières d’Aristote se scindaient en deux. C’est le schisme culturel. D’un côté, les partisans de l’art du “plaire”, de l’autre, les partisans de l’art du “instruire”. Tout ce petit monde ne se rejoignant jamais sans comprendre qu’ils ont tous les deux torts.

Fort heureusement, le monde a fini par se détourner de notre vision absurde de l’art, et on a cessé d’influencer le monde de nos idées idiotes. On retrouve ailleurs ce même schisme entre deux cultures distinctes, d’une part la culture Pop, qui ose à peine se définir comme une culture (en France, ce terme est tout de même devenu un gros mot = si on va dans la rue et qu’on demande à un type avec une casquette et un maillot de basket ce qu’il pense de la culture, il répondra : ah non c’est chiant la culture…) et de l’autre celle qui se prétend comme la seule culture légitime, celle qui fait de l’HArrrt.

Donc, nous, on continue, certaines cultures étrangères sont tombées dans le piège, mais la culture dominante du monde a fini par s’en moquer totalement. La culture américaine si on peut par exemple aujourd’hui bien voir une démarcation entre différents types d’œuvres…, on parle de cinéma indépendant par exemple en opposition au cinéma d’Hollywood, on a tout le mouvement underground new-yorkais (qui est apparu sans doute même avant tout le n’importe quoi français, mais eux, c’était surtout dû pour une trop grande concentration de talents du monde entier) qui touche à tous les arts… Mais globalement, il y a une même idée de plaire et d’instruire en même temps, en tout cas de plaire par l’exigence du contenu. Bien sûr, la culture us nous abreuve de bêtises chaque jour, mais il n’y a pas de secret : si tout naît là-bas, c’est aussi qu’il y a des putains de talents qui ne se demandent pas de quel bord ils sont, qui font les choses comme on les a toujours faites avant ce putain de XXᵉ siècle.

Alors oui comparer Spielberg à Shakespeare, ça peut faire vomir certains parce que ce n’est pas dans l’ordre des choses. Et au fond, ils sont très différents, si on oublie le point commun sur lequel je pointais le doigt en faisant cette comparaison : ce sont deux putains de conteurs qui atteignent l’universalité, qui sont au-dessus de toute querelle de clocher.

Alors, si l’un est méprisé parce qu’il est compris dans ce grand préjugé, que le théâtre, c’est vieux et poussiéreux, chiant (un bon tiers des pièces de Shakespeare sont des comédies et toutes ses pièces contiennent des scènes de comédie…, on oublie aussi que Molière n’écrivait rien d’autre que des comédies, que Cervantes n’en était pas loin… — alors, c’est passé de mode, mais découvrir un vieux truc, c’est un peu comme aller à l’autre bout de la planète pour découvrir une autre culture), et si l’autre l’est tout autant, parce qu’il a du succès, parce que ses histoires sont simples et compréhensibles de tous, que dans tous ces films ou presque il y a un rapport à la vision de l’enfant, à sa naïveté ; si l’exotisme et l’aventure sont perçus comme des puérilités de seulement dignes des fêtes foraines ; si on ferme les yeux sur son génie de conteur…, alors oui, c’est bien, bien dommage. Tous ces gens-là se privent bêtement de cette saveur universelle connue depuis des millénaires par les conteurs et les spectateurs : le mélange parfait du plaisir et de l’instruction.

Que font les jeunes animaux pour apprendre à survivre dans la nature ? Ils jouent. Nos propres enfants font la même chose, les spectateurs font la même chose. Si je m’ennuie, je n’apprends rien ; si je m’amuse, si mon plaisir est mis en éveil, j’apprends, je m’enrichis. C’est à la base de notre nature.

Ouh là, désolé pour la montagne de merde… !


Padre padrone, Paolo Taviani, Vittorio Taviani (1977)

Padre padrone 

Padre padroneAnnée : 1977

Vu le : 19 mai 1997

9/10  IMDb

Réalisation :

Paolo & Vittorio Taviani


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Journal d’un cinéphile prépubère : 19 mai 1997

L’ensemble (scénario, mise en scène) est incroyable. À l’image d’une séquence : l’enfant garde la bergerie, le premier, le second, et le troisième plan montrent successivement un chien qui crie, un serpent qui siffle et un âne affolé ; seulement au quatrième plan, on voit l’enfant qui a peur ; au cinquième, avec l’ellipse de la transition (on va droit à l’essentiel), l’enfant court et son père vient le rattraper. Ainsi la mise en scène ne montre que ce qui est nécessaire, et exceptionnel, d’où l’utilisation d’ellipses dans les transitions, et la stéréotypisation des actions (toujours une action ou une situation pour une séquence et un plan pour une sous-action, pour la clarté). On est loin du naturalisme. Ce serait plutôt du symbolisme, voire quelquefois du surréalisme. Le récit a quelque chose de mystérieux, de fataliste. Cela pourrait parfois rappeler Pasolini, mais avec moins d’intellectualisme et de cocasserie folklorique (Des oiseaux petits et gros), et avec plus de pathétisme (panthéisme ?), de ludisme, de spectacle : c’est un vrai drame, une chronique où le temps s’échelonne sur plusieurs années, les actions sont concrètes, moins thématiques que chez Pasolini. Le sujet, le thème, c’est l’histoire, la fable, la morale est celle qui pourrait être suggérée par l’action (?).

Certains procédés de mise en scène sont intéressants, comme avec le traitement du son, les voix des animaux, la musique subjective en pleine campagne.

La première partie utilise beaucoup ce genre de procédés pour mettre en scène l’attente, le néant, de la vie du garçon. Alors que la seconde partie, dès ses vingt ans, l’action se met en route : relations entre le père et le fils, son éducation… Effet superbe quand, à la fin, le narrateur réapparaît, et on revoit la scène du début où son père le cherche à l’école, là même où on l’avait laissé sous cet angle (presque à ce moment du Tarantino.)


Le Diable probablement, Robert Bresson (1977)

Le Diable probablement
Année : 1977

 

Réalisation :
Robert Bresson
5/10  lien imdb
Avec :
Antoine Monnier, Tina Irissari, Henri de Maublanc

 

21 avril 1997 (commentaire brut et non retravaillé, attention les yeux)

Le pseudo-intellectualisme (ou didactisme) explicite, et qui semble être revendiqué par l’auteur, mine totalement l’identité, le style du film. Dès que le message écologique réapparaît dans ce contexte « m’as-tu vu ce naturalisme sociologique » à la Godard mauvais cru, on s’emmerde profondément, ce qui pourrait nous intéresser est bâclé : cette histoire d’amour, le développement psychologique du personnage solitaire et rebelle. Là où Bresson pourrait mettre en scène des corps, des situations (dans les lits, sur les quais…, tout ce qui est autre chose qu’un bureau ou un appartement), mais surtout, on s’ennuie à cause (certains diraient grâce) aux voies déshumanisées propres au style bressonnien, mais qui là en fait trop, parce que ces personnages n’en sont pas pour autant rendus plus attrayant ou mystérieux. L’ambiance est donc antipathique, chloroformée. Où quand l’absence de talent d’un acteur à la Léaud se fait passer pour un art en se créant toute une technique du faux.

N’est-ce pas Bresson qui disait mettre en scène des effets pour suggérer des causes, créant ainsi le mystère ? Là, rien. Ce Bresson est une petite poubelle renversée sur un trottoir urbain.

Par contre, la scène avec le psy est intéressante (très inspirante…). Car si elle n’est pas extraordinaire, elle suggère, elle, beaucoup de nouvelles situations et dialogues possibles : Bresson aurait pu faire des répliques courtes dominées par un ado cruel en dirigeant tel un diable la conscience du psy. Avec des répliques intelligentes et audacieuses : un drame peut-être basé là-dessus et faisant aller la situation jusqu’au bout en la faisant évoluer satiriquement dans les règles de situations rares et surprenantes (cf. Fellini par exemple) avec des thèmes comme la cruauté et la cupidité (à la fin l’ado se fait bien tuer pour son fric). Un truc presque absurde dans le sens incohérent dans l’évolution des actions, pas de séquence, juste une continuité.